CHAPITRE XVII

[Image]A Ambert.

Il y a, dans les quartiers auvergnats de Paris, vers la Roquette, la Bastille, des femmes qui, venues à Paris avant les chemins de fer, n’ont jamais pris un train et un tramway; à la montagne, où beaucoup, après vingt ou trente ans de Paris, vont finir leurs jours, il est nombre deces Parisiensqui limitèrent Paris à leur arrondissement, ignorent de la capitale tout, théâtres, monuments, promenades; ils ont vendu du charbon pendant vingt, trente fois trois cent soixante-cinq ou six jours sans arrêt, et de leurs gains n’ont jamais distrait un centime pour des plaisirs; s’ils festoient, c’est entre eux; s’ils chantent et dansent, c’est chez eux ou à la musette...

Dans certaines rues, chaque arrière-boutique de marchand de vin est une salle de bal, dont la clientèle, à peu près exclusivement auvergnate, se compose d’habitués qui se réunissent, comme en famille, à la veillée, pour parler patois, boire un saladier de vin chaud et virer des bourrées. Le décor est des plus sommaires, quelques tables et des bancs. Le musicien, lecabrettaïre, est juché dans une logette, à laquelle il accède par une échelle mobile qu’on retire dès qu’il est installé. Les danseurs sont en place aussitôt que la cabrette se gonfle. Aux premières notes, ils partent, courent, glissent, martèlent le plancher à grands coups de talons, poussent par intervalles des cris aigus, you you, en faisant claquer leurs doigts, et suant à grosses gouttes, dans la pièce surchauffée, ne s’arrêtant qu’à la tournée du patron de la maison ou d’un associé du musicien,—à la moitié de la danse,—qui passent en recueillir le prix, deux sous, quatre sous... Et puis ils repartent et ne feraient pas grâce d’une mesure. Rien n’existe plus pour eux, dans le vertige où ils glissent, sautent, tournent; ah! ils sont loin de Paris et de tout, pourvu que la cabrette chante et qu’ils dansent et ils ne craignent pasd’amasser chaud...

[Image]L’escalier de la Chaise-Dieu.

La cabrette, les bourrées et le patois, c’est, avec la jambe de porc, le bourriol et la fourme, toute la haute Auvergne.

La cabrette! C’est le rêve du pâtre qui trompe les longues heures de solitude et de silence en taillant des sifflets et des flûtes dans l’écorce des arbustes, de s’acheter un jour la cabrette recouverte de velours rouge. La cabrette, elle constitue presque le foyer auvergnat, comme les lares, les pénates des anciens. Dans son outre de peau, dorment les vieux airs du pays, une voix mystérieuse et lointaine, l’âme de la montagne. Est-ce que, comme au culte des divinités domestiques des païens on offrait des gâteaux, du miel, du lait, il ne faut pas des libations aussi, à la cabrette, du vin qu’on verse en sa panse ronde pour l’empêcher de se dessécher, la maintenir souple et tendre, du vin, sans quoi elle se fâcherait, la gorge rauque et muette! La cabrette, confidente de ses aspirations, de ses imaginations confuses, le pâtre, le bouvier l’emporte, lorsque l’idée lui vient, à lui aussi, comme à tant de ses aînés, d’aller chercher fortune à travers le monde. Il n’a garde d’oublier de la mettre dans sa malle au couvercle velu, lorsqu’il dévale du buron vers les villes. Et au milieu des plus acharnés labeurs, malgré la hâte et l’âpretéd’entasser les écus dont la musique aussi est si douce à son oreille, il ne se passera pas de gonfler la cabrette et de lui faire redire sa chanson chevrotante...

La bourrée est une danse et un chant: elle se danse sur des paroles, à la muette aussi, sur un air seulement. Ce sont des airs de bourrée que joue la cabrette, et souvent le cabrettaïre chante les paroles en même temps. Cela n’a le plus ordinairement qu’un couplet, que le chanteur répète, s’ingéniant à trouver des variantes finales, de sorte que ces couplets ne sont pas sans analogie avec le rondel, ou bien le chanteur dit, à la suite les unes des autres, des bourrées différentes. Les bourrées chantées ne sont qu’une sorte de refrains essayés sur les airs de la cabrette, par les cabrettaïres; bien souvent, ce ne sont que des paroles balbutiées, des phrases sans suite, quelques mots plaqués sur ces notes, allusions à quelque événement local, ironiques reparties des madrés paysans, embryons de satire, ébauches d’idylle...

C’est sur les paroles de quelques-unes que j’ai citées, que s’accordent les galants et les amoureuses, paroles de bon sens et de forte franchise, auxquelles il n’y a point à se leurrer:

Lou canta ni lou dansaPorton pas lou po a l’ormari,

Lou canta ni lou dansaPorton pas lou po a l’ormari,

Lou canta ni lou dansa

Porton pas lou po a l’ormari,

et cependant ils chantent, dansent éperdûment, et bravement se marient, celui qui n’a que cinq sous et celle qui n’en a que quatre, et même celles et ceux qui ne les ont point, ces neuf sous,—montagnards prêts à toutes les épreuves, desavaillants, à qui la viene porte pas peine...

Quant à la danse, sous le nom de bourrée, elle varie beaucoup. «Les danses sont vives et animées, dit M. de Laforce; leurs figures, essentiellement naïves, ne sont évidemment autre chose qu’une manifestation du caractère dont chaque sexe a été doté par la nature; l’homme s’y montre puissant et la femme rusée, l’un frappe rudement du pied, claque des mains et semble vouloir intimider: il est fort; l’autre ne cesse de fuir son danseur s’il s’approche, de le poursuivre s’il s’éloigne, de l’agacer de toutes manières: elle est coquette.»

De même, M. Durif: «Il serait difficile de donner une idée de la bourrée autrement qu’en disant que les deux danseurs se cherchent et s’évitent, s’agacent et se boudent, s’appellent et se fuient. Cependant le rôle de chacun est bien différent, et c’est en cela qu’apparaît la physionomie de cette danse primitive qui peint l’attrait des sexes. L’homme hardi danse le bâton suspendu au bras, d’un air fier, frappant des pieds et des mains et par intervalles jetant un cri: la femme, tout à la fois audacieuse et timide, appelle son cavalier et s’éloigne aussitôt, le désire et l’évite, revient quand il s’en va, fuit quand il s’approche, et déploie constamment, en tournant autour de lui, une ruse calculée et un tendre artifice...»

[Image]Le Mont-Dore et la région des Lacs.

«Il y a, écrivait Mmede Sévigné, des femmes fort jolies. Ellesdansaient, hier, des bourrées du pays qui sont en vérité les plus jolies du monde. Il y a beaucoup de mouvement et l’on sedégogneextrêmement. Mais si on avait à Versailles de ces sortes de danses, en mascarade, on en serait ravi par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes... Tout mon déplaisir, c’est que vous ne voyiez point danser les bourrées d’Auvergne, c’est la plus surprenante chose du monde; des paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition; enfin, j’en suis folle...»

[Image]La Santoire, près de Condat-en-Féniers.

Ce pourchas amoureux, ces simulacres d’attaque et de défense, de poursuite et de fuite, le désir de l’homme et l’émoi de la vierge, sont la mimique, les gestes, le rythme de la bourrée, la plus communément dansée.

Une bourrée d’un caractère violent, telle que je l’ai vue sur l’Aubrac, offre une toute autre signification, une bourrée guerrière, telle, j’imagine, que devaient la «tourner» les Celtes des époques héroïques, après les combats, en buvant l’hydromel dans les crânes des ennemis! Non, il ne s’agit plus ici de poursuite galante, de mimiques gracieuses, mais des transports, d’une joie de vainqueurs, trépignant l’ennemi à terre... Lesmontagniers, lesCantalèstournaient au rythme de la bourrée chantée, la main passant et repassant devant les yeux, leur bâton suspendu au poignet,—un drillier rougi dans la chaux vive,—et poussaient des cris gutturaux, et faisaient claquer leurs doigts et, du pied en cadence, frappaient de grands coups, comme s’ilsles assénaient sur le prisonnier qu’ils semblaient enfermer dans le cercle de leur ronde forcenée...

Ceux-ci, tout en nage (en ague), retournaient à leurs saladiers; d’autres les remplaçaient, et la bourrée tournait, tournait, bien avant, dans la nuit fantastique, tantôt éclairée, tantôt dans l’ombre, sous les quelques lampes suspendues, et je ne me lassais pas du spectacle de ces Cantalès, dansant, au chant d’un des leurs, avec ces gestes féroces et ces cris barbares, et toujours entre eux, comme dédaigneux de la femme, sans un regard aux servantes qui apportaient le vin chaud, des filles charnues et fermes, fumantes comme des bêtes, dans cette salle comble de montagniers, où passaient des bouffées de terroir, où s’épaississait une vapeur d’étable...

Mais je n’ai pas vu lagoignade, ni de danse licencieuse s’en rapprochant. «La goignade, dit Fléchier, ajoute sur ce fond de gaieté de la bourrée une broderie d’impudence; et l’on peut dire que c’est la danse du monde la plus dissolue. Elle se soutient par des pas qui paraissent fort déréglés, qui ne laissent pas d’être mesurés et justes, et par des figures qui sont très hardies et qui font une agitation universelle de tout le corps. Vous voyez partir la dame et le cavalier avec un mouvement de tête qui accompagne celui des pieds et qui est suivi de celui des épaules et de toutes les autres parties du corps qui se démontent d’une manière très indécente. Ils tournent sur un pied fort agilement, ils s’approchent, se rencontrent, se joignent l’un l’autre si immodestement que je ne doute point que ce soit une imitation des Bacchantes, dont on parle tant dans les livres anciens. M. l’évêque d’Alette excommunie, dans son diocèse, ceux qui dansent de cette façon. L’usage en est pourtant si commun en Auvergne, qu’on le sçoit dès qu’on sçoit marcher, et l’on peut dire qu’ils naissent avec la science infuse de leurs bourrées. Il est vrai que les dames s’étant, depuis quelques années, retranchées dans le soin de leur domestique et dans la dévotion, il n’en reste que deux ou trois qui, pour soutenir l’honneur de leur pays et pour n’être pas blâmées de laisser perdre leurs bonnes coutumes, pratiquent encore ces anciennes leçons. Elles ont pourtant quelque brin de retenue devant les étrangers; mais lorsqu’elles sont ou masquées ou avec du monde de connaissance, il les fait beau voir perdre toute sorte de honte et se moquer de la bienséance et de l’honnêteté.»

Serait-ce cette goignade que Marguerite de Valois a fait danser à la cour, Marguerite de Valois qui, en vingt ans d’Auvergne, de Carlat à Usson, avait eu le temps d’en voir des bourrées, des montagnardes, des goignades?...

Usson, réputéela plus forte place du royaume, donnée par Charles IX à Marguerite.

Ainsi entre dans l’histoire d’Auvergne «cette femme si fameuse par son esprit et sa beauté, par son mariage et son divorce, ses ouvrages et ses malheurs, ses galanteries enfin et sa dévotion. A ces traits, quine reconnaît Marguerite de France, duchesse de Valois, fille de Henri II, la première épouse de notre Henri IV, et par lui reine de Navarre?»

Seuls les souvenirs des aventures de Marguerite de Valois en Auvergne distraient un peu de la visite ardue et monotone aux forteresses où nous ne rencontrons jamais que les Anglais, les Huguenots...

[Image]Carlat.

Pour Mirefleurs, Carlat, Ybois, Usson, nous n’entrerons plus à l’assaut derrière quelque hasardeux capitaine; enrôlons-nous dans la suite de Marguerite, de qui Brantôme disait que «pour parler de la beauté de cette rare princesse, je vois que toutes celles qui sont, qui seront et jamais ont esté, près de la sienne sont laides et ne sont point beautéz, et diroit-on que la mère nature, ouvrière très parfaite, mit tous ses plus rares et subtils esprits à la façonner».

Et Marguerite de Valois est bien une femme d’Auvergne, par sa mémoire restée en tant de lieux, où tout d’un coup, sur les froides landes de lave et de genêts, flotte un arome de volupté. Mariée par politique à Henri de Navarre qu’elle détestait, Charles IX disait qu’en donnant sa sœur, sa grosse Margot au roi de Navarre, «il l’avait donnée à tous les Huguenots du royaume». Ils ne lui suffirent pas, d’après son autre frère, Henri III: «Les cadets de Gascogne n’ont pu soûler la reine de Navarre; elle est allée trouver les muletiers et les chaudronniers d’Auvergne.»

Auvergnate par alliance, donc.

Mais son exil, sa relégation ne furent guère volontaires. Détestée deses frères, Charles IX et Henri III, détestant son mari le Béarnais, sa vie est en marge de la cour. Réfugiée à Agen, elle s’en fait bannir; c’est alors qu’elle se dirige sur Carlat, encore tout rempli d’elle, Carlat que rien ne semblait destiné à être le décor d’une cour d’amour, sur ce rocher de sept cents mètres de tour, qu’il dominait de quarante mètres de hauteur, isolé, à pic de tous côtés, avec une seule entrée, un escalier étroit taillé dans le basalte, un mur extérieur flanqué de tours et de bastions, une seconde enceinte crénelée, une ligne de forts couronnant le plateau... DuXVesiècle auXVIe, son sort est agité, comme devait l’être celui d’une place guerrière de cette importance; ne dénombrons point ses prises et reprises par ceux-ci ou par ceux-là. Parmi ses maîtres précédant Marguerite, la vicomté de Carlat compta Jacques d’Armagnac, toujours en armes contre Louis XI, plusieurs fois pardonné, enfin sur une trahison dernière, assiégé, contraint de se rendre, condamné à avoir la tête tranchée. Carlat, réuni à la couronne sous François Ier, fut du domaine de plusieurs reines, enfin de Marguerite de Valois.

Il paraît qu’en s’installant à Carlat, Marguerite commence par «donner une certaine liberté aux auberges qui auparavant n’en avaient presque pas; ainsi dans le Carladès, il leur était défendu de recevoir des hommes mariés». Une ordonnance pareille aujourd’hui, et je crois bien que le célibat ferait de nombreux adeptes dans la contrée!

La solitude devait être pesante à Marguerite, encore qu’elle eût les ressources de l’étude, le goût des arts, le don des vers.

Aussi, un jeune page, d’Aubiac, bénéficia-t-il des faveurs royales: «Je la voudrais pour un instant, à peine d’être pendu après», soupirait-il. Ce qui advint.

Errant sur le plateau qu’occupait le château rasé, parmi l’herbe où paît quelque mouton, ou dans l’angle où quelque paysan est àcharruter, ce n’est point l’emplacement des bâtiments militaires que l’on cherche, mais l’oratoire, le boudoir, l’appartement de la reine, où pénétraient pâtres et voituriers de Vic et de Raulhac, alors même que Marguerite instruisait d’Aubiac, faisait son secrétaire de cet enfant, lui élevait l’intelligence et l’ornait, pour l’aimer ensuite jusqu’à pousser sur sa mort une plainte qui a traversé le temps...

Cet épisode romanesque assure l’histoire de la forteresse mieux que tous ses sièges; le sombre Carlat est tout fleuri de ce tendre souvenir.

Dix-huit mois après, Marguerite est chassée: «La vérité est telle que le sieur de Lignac, pour quelque mescontentement et jalousie qu’il a eus de la royne de Navarre, qu’elle ne se saisît du chasteau, l’a chassée... Il a retenu quelques bagues en payement, comme il doist, de dix mille livres qu’il a despendues pour elle qui, après avoir bien contesté en son esprit, se résolut de s’en aller à Millefleur (Mirefleur), et se meit en chemin à pied aveq Aubiac et une femme, puis, sur le chemin fut mise sur ungcheval de bast, et après dans une charrette à beufs» qui la conduisit à Ybois, où il n’y a ni vivres ni munitions, rien que «des noix, quelque lard et des fèves», Ybois, bien déchu, en comparaison de celui que montrent ces vers:

Je suis Ybois, très forte place,Où il y croist de bon froment,Car la terre est bonne et grace.J’ay de bons vins et largementPoiz et febves pareillement,Et tant de fruictz et nourrituresQue de l’argent semblablement,Forces prez et bonnes pastures.

Je suis Ybois, très forte place,Où il y croist de bon froment,Car la terre est bonne et grace.J’ay de bons vins et largementPoiz et febves pareillement,Et tant de fruictz et nourrituresQue de l’argent semblablement,Forces prez et bonnes pastures.

Je suis Ybois, très forte place,

Où il y croist de bon froment,

Car la terre est bonne et grace.

J’ay de bons vins et largement

Poiz et febves pareillement,

Et tant de fruictz et nourritures

Que de l’argent semblablement,

Forces prez et bonnes pastures.

[Image]La montée d’Usson.

C’est là que le marquis de Canillac, sur les ordres du roi, la prend pour la conduire à Usson, geôlier amoureux de sa prisonnière avant d’arriver au château où il doit la garder. Marguerite songea aussitôt à tirer parti de cette faiblesse; à force de subterfuges, elle put conserver d’Aubiac encore un temps, mais le marquis de Canillac, jaloux et brutal, ne se laissa pas berner: il fit empoigner d’Aubiac; on le jugea sous quelque prétexte à Aigueperse, où il fut étranglé; il serait mort en baisant un manchon qui avait appartenu à la reine. Ainsi mourut «l’un de ses amants qu’elle ennoblissait avec six aunes d’étoffe... Un valet d’écurie qu’elle avait pris pour ne chômer point, comme le mieux peigné de ses domestiques, cet Aubiac, que d’Aubigné nous dépeint comme un chétif rousseau et plus tavelé qu’une truie, ayant le nez teint en écarlate, et que pour son malheur le marquis de Canillac trouva vilainement caché, sans barbe ni sans poil, l’ayant sa maîtresse ainsi déguisé avec ses ciseaux pour le sauver».

[Image]Usson vu de la route de Nonette.

Sans doute, Marguerite ne jugeait point comme d’Aubigné ce chétif rousseau, sur le trépas prématuré de qui elle composa ces vers:

Rigoureux souvenir d’une joye passéeQui logez les ennuis du cœur en la pensée,Vous sçavez que le ciel, me privant de plaisir,M’a privée de désir.

Rigoureux souvenir d’une joye passéeQui logez les ennuis du cœur en la pensée,Vous sçavez que le ciel, me privant de plaisir,M’a privée de désir.

Rigoureux souvenir d’une joye passée

Qui logez les ennuis du cœur en la pensée,

Vous sçavez que le ciel, me privant de plaisir,

M’a privée de désir.

[Image]Le torrent de l’Ance dans la Margeride.

Si quelque curieux, informé de ma plainte,S’étonne de me voir si vivement atteinte,Répondez seulement pour prouver qu’il a tort,Le bel Athis est mort.Athis de qui la perte attriste mes années,Athis, digne des vœux de tant d’âmes bien nées,Que j’avais élevé pour montrer aux humainsUne œuvre de mes mains.Quand le temps, mais pourtant cette crainte soit vaine,Permettrait qu’un oubly fist adoucir ma peine,Je persiste aux serments diverses fois conclus.Si je cesse d’aimer, qu’on cesse de prétendre,Je ne veux désormais être prise, ne prendre,Et consens que le ciel puisse esteindre mes feux,Car rien n’est digne d’eux.Cet amant de mon cœur, qu’une éternelle absenceÉloigne de mes yeux, non de ma souvenance,A tiré quant à soy, sans espoir de retour,Ce que j’avais d’amour...

Si quelque curieux, informé de ma plainte,S’étonne de me voir si vivement atteinte,Répondez seulement pour prouver qu’il a tort,Le bel Athis est mort.Athis de qui la perte attriste mes années,Athis, digne des vœux de tant d’âmes bien nées,Que j’avais élevé pour montrer aux humainsUne œuvre de mes mains.Quand le temps, mais pourtant cette crainte soit vaine,Permettrait qu’un oubly fist adoucir ma peine,Je persiste aux serments diverses fois conclus.Si je cesse d’aimer, qu’on cesse de prétendre,Je ne veux désormais être prise, ne prendre,Et consens que le ciel puisse esteindre mes feux,Car rien n’est digne d’eux.Cet amant de mon cœur, qu’une éternelle absenceÉloigne de mes yeux, non de ma souvenance,A tiré quant à soy, sans espoir de retour,Ce que j’avais d’amour...

Si quelque curieux, informé de ma plainte,S’étonne de me voir si vivement atteinte,Répondez seulement pour prouver qu’il a tort,Le bel Athis est mort.

Si quelque curieux, informé de ma plainte,

S’étonne de me voir si vivement atteinte,

Répondez seulement pour prouver qu’il a tort,

Le bel Athis est mort.

Athis de qui la perte attriste mes années,Athis, digne des vœux de tant d’âmes bien nées,Que j’avais élevé pour montrer aux humainsUne œuvre de mes mains.

Athis de qui la perte attriste mes années,

Athis, digne des vœux de tant d’âmes bien nées,

Que j’avais élevé pour montrer aux humains

Une œuvre de mes mains.

Quand le temps, mais pourtant cette crainte soit vaine,Permettrait qu’un oubly fist adoucir ma peine,Je persiste aux serments diverses fois conclus.Si je cesse d’aimer, qu’on cesse de prétendre,Je ne veux désormais être prise, ne prendre,Et consens que le ciel puisse esteindre mes feux,Car rien n’est digne d’eux.

Quand le temps, mais pourtant cette crainte soit vaine,

Permettrait qu’un oubly fist adoucir ma peine,

Je persiste aux serments diverses fois conclus.

Si je cesse d’aimer, qu’on cesse de prétendre,

Je ne veux désormais être prise, ne prendre,

Et consens que le ciel puisse esteindre mes feux,

Car rien n’est digne d’eux.

Cet amant de mon cœur, qu’une éternelle absenceÉloigne de mes yeux, non de ma souvenance,A tiré quant à soy, sans espoir de retour,Ce que j’avais d’amour...

Cet amant de mon cœur, qu’une éternelle absence

Éloigne de mes yeux, non de ma souvenance,

A tiré quant à soy, sans espoir de retour,

Ce que j’avais d’amour...

Mais si le marquis de Canillac ne paraît point avoir eu de doutes sur le rôle de d’Aubiac auprès de la reine, il ne s’en laissa pas moins abuser ensuite: «Le marquis de Canillac, dit d’Aubigné, préférant à la foy qu’il devait à son maître un chétif plaisir, se laissa piper aux artifices de sa prisonnière, oubliant son devoir et quittant tout ce qu’il pourrait prétendre pour se rendre amoureux de cette amoureuse.» Et Brantôme, lui, de s’exclamer: «Vouloir tenir prisonnière, sujette et captive en sa prison, celle qui, de ses yeux et de son beau visage, peut assujétir en ces liens et chaînes, tout le reste du monde comme un forçat!» Voici, d’après d’Aubigné, comment Marguerite se débarrassa de son surveillant: «L’histoire est plaisante, des ruses et artifices desquels cette reine s’avisa pour éloigner de ce chasteau ledit marquis de Canillac qui l’importunait fort, c’est qu’elle lui faisait croire qu’elle l’aimait, qu’elle lui vouloit faire du bien; enfin, elle lui donnait sa maison de Paris, l’hôtel de Navarre, et une terre de deux mille livres de rente, située en son duché de Valois, proche Senlis; elle lui fit expédier une donation en bonne forme de ces deux pièces, et fut envoyée à M. Hennequin, président en la cour du Parlement, et un des chefs de son conseil, et en même temps fit expédier une contre-lettre audit sieur, lui mandant qu’il n’en fît rien... Il y a plus: elle feignit d’aimer grandement sa femme, et elle se fit apporter un jour ses bagues, elle voulut qu’elle s’en parât quelque temps dans le chasteau même. Et le tour du jeu fut qu’aussitôt que son mari eut le dos tourné pour aller à Paris, elle la dépouilla de ses beaux joyaux, se moqua d’elle et la renvoya... avec tous ses gardes, et se rendit dame et maîtresse de la place...» à la grande risée même d’Henri IV et de la Cour.

[Image]A Ambert.

Divers auteurs peuvent aider à imaginer ce qu’était Usson, entamé sousHenri IV, achevé d’abattre par Richelieu: «Usson, dit Scaliger, est une ville située en une plaine où il y a un roc et trois villes l’une sur l’autre, en forme d’un bonnet du pape; tout à l’entour de la roche et au haut, il y a le chasteau avec une petite vilète à l’entour.» Un autre texte explique:«C’était une place extrêmement forte, fondée avec le château de Nonette par le bon duc de Berry, oncle du roy Charles VII. Il y a en ce château cinq murailles. La première n’a aucune tour; mais quand on a passé celle-là, on voyait en haut, en l’air, le château bien flanqué de grosses tours, hors de toute atteinte pour l’escalade; fondé sur un rocher de pierre dure fait en forme de pyramide, qui commande à cette première muraille. Au-dessus de ce premier, il y en a un autre qui le commande, comme lui bien flanqué de tous côtés. Il commande si bien que, quand on a pris le premier on n’a rien, et, après ce second, il y en a un troisième, grand et spacieux, où sont les quartiers du commandant et des soldats, dans lequel il y a une fontaine ou citerne inépuisable pour le service des hommes et des chevaux qui sont dedans, ainsi que dans le donjon qui domine le tout. Il y a encore un petit donjon au milieu du grand, de forme carrée et très fort par lui-même, où l’on tenait une corne pour sonner l’alarme et la retraite quand l’ennemi était en campagne. Ce château est imprenable. C’est pourquoi il y a un petit écrit sur une porte avec ces paroles:Garde le traître et la dent!voulant faire entendre par là qu’il ne peut être pris que par trahison ou famine.»

Là, près de vingt ans Marguerite de Valois eut cette existence mêlée d’amour, de religion, d’art, sa vie scandaleuse de boudoir et d’oratoire, qui lui a valu les plus ardents détracteurs, des panégyristes aussi.

[Image]Un mendiant.

D’abord, elle ne tarda point à se consoler de la fin d’Aubiac, avec Chanvalon, Duras, Saint-Vincent, Pominy, fils d’un chaudronnier, et «ce petit chicon de valet de Provence», Julien Date, qui devient Saint-Julien. Usson est appelé par certains: «une autre île de Caprée», tandis que, selon le Père Hilarion de Coste: «Usson estoit un Thabor pour la dévotion, un Liban pour la solitude, un Olympe pour les exercices, et un Parnasse pour les muses».

Ces louanges ne sont rien auprès de celles que valent à Marguerite, plus que sa dévotion pusillanime d’Italienne et de Médicis, ses fondations de chapelles et ses nombreux bienfaits: «Ceste très noble âme royale s’est retirée dans le château élyséen d’Husson, avant qu’entrer en la gloire des cieux, s’est voulu avoisiner d’yceux, commençant d’y prendre sa volée... Rocher d’Husson, l’honneur et la merveille de l’Auvergne, rocher sur lequel la clarté esclaire perpétuellement, d’où le jour ne se retire jamais, les rayons de la face royale y luisant toujours, et de ce lieu en hors illuminant toute la région! Bel astre de l’Europe, qui résidez et ne bougez d’Husson!Husson, royale demeure de la race dernière des Valois! Sainte et religieuse habitation! sacré temple de Dieu! hermitagesaint! monastère dévot! où Sa Majesté s’étudie du tout à la méditation, rocher témoin de la volontaire solitude, très louable et religieuse de ceste princesse où il semble, par la douceur de la musique et par le chant harmonieux de plus belle voix de France, que le paradis en terre ne puisse être ailleurs.»

En favorisant le parti de la Ligue en Auvergne, elle se créait aussi des titres à la reconnaissance des catholiques.

[Image]Usson.

Cependant, celle qui eût dû porter la couronne de France, sous l’apparente splendeur d’Usson, n’y était guère tranquille, redoutant tout de son frère, d’abord, avec des terreurs telles qu’à table jamais elle ne mangeait d’aucun mets, qu’elle n’en eût fait faire l’essai aux femmes qui la servaient.

Puis ce fut vite la détresse, l’humiliation de solliciter: «Bien que cette place ne craigne que le ciel, que rien que le soleil n’y puisse entrer par force et que sa triple enceinte méprise les efforts des assaillants, comme un roc élevé les flots et les vagues, la nécessité toutefois y entra, et l’obligea, pour en éviter les outrages, d’engager ses pierreries à Venise, fondre sa vaisselle d’argent, et n’avoir rien de libre que l’air, espérant peu, craignant tout: car tout était en désordre autour d’elle.»

Ces difficultés ne s’aplanissent qu’à la rupture de son mariage, à quoi elle s’était opposée, Gabrielle d’Estrées vivante, de crainte que le roi ne l’épousât; celle-ci morte, Marguerite ayant consenti à la dissolution, Henri IV lui paya ses dettes et augmenta sa pension, enfin l’autorisa à retourner à Paris...

Avec elle, l’Auvergne, éblouie de beauté pendant vingt ans, perd laseule femme qui ait fait parler d’elle dans la montagne,—je veux dire assez pour que nous ayons à le relater,—et ce ne fut pas en bien: mais ce n’est peut-être pas à l’Auvergne de trop blâmer, puisque, durant ces vingt années, ce fut sur ses montagnards que s’abaissèrent et se fixèrent les yeux d’une reine... les plus beaux yeux et la plus belle reine du monde,

Et qui, plus qu’une autre femme,Porta, gravé dans son âme,Le commandement divinDe l’amour pour le prochain.

Et qui, plus qu’une autre femme,Porta, gravé dans son âme,Le commandement divinDe l’amour pour le prochain.

Et qui, plus qu’une autre femme,

Porta, gravé dans son âme,

Le commandement divin

De l’amour pour le prochain.

[Image]Usson.—Autour de l’église.

[Image]Conques.

Noël au village; Conques, les Jeux de Sainte-Foy; le Trésor; les cheveux de Marie et de Madeleine; les Mystères.—Messe de minuit.—Plus de réveillon.

[Image]

Lapremière fois que j’allai à Conques, je brusquai ma visite, me jurant d’y revenir à la Noël.

Par cet après-midi d’été pesant, devant le portail que le dicton populaire consacre comme une des sept merveilles du Midi:

Pourtal dé Counquos,Clouquié dé Roudez,Compono dé Mendé,Gleizo d’Alby...

Pourtal dé Counquos,Clouquié dé Roudez,Compono dé Mendé,Gleizo d’Alby...

Pourtal dé Counquos,

Clouquié dé Roudez,

Compono dé Mendé,

Gleizo d’Alby...

(Portail de Conques, clocher de Rodez, cloche de Mende, église d’Alby...) devant ce portail renommé justement, il me prit un regretde n’avoir pas mieux choisi mon jour pour visiter, pour me trouver là à quelque fête du culte; j’avais appris, sans y porter assez d’attention, qu’à certaines dates, le dimanche des Rameaux, le vendredi saint, le lundi de Pâques, le jeudi de Pâques, le dimanche de Quasimodo, comme je le relisais à présent sur un petit prospectus distribué à l’auberge, on jouait icile Mystère de la Passion, à l’instar des représentations d’Oberammergau; aussi, à l’imagination du spectacle des offices, pompes et processions dans ce décor, à quoi j’aurais pu assister en calculant mon excursion, je n’étais pas sans mauvaise humeur: et personne contre qui la tourner! le bourg désert, tout le monde aux travaux du dehors...; à contre-cœur, je me laissais guider à travers l’édifice, le cloître, le trésor, le musée, par un sacristain, resté là avec quelques moines seulement, toute la communauté expulsée par les décrets, un carliste réfugié, ce sacristain, qui entrelaçait son histoire propre à celle de sainte Foy, dans un français mêlé de patois et battu d’espagnol, rendu plus difficile encore par la musique qui éclata soudain: une répétition des pères, charmant la solitude à souffler dans les pistons et les trombones.

L’église de Sainte-Foy est un modèle de l’école romane auvergnate, datant duXIesiècle; les pièces merveilleuses de son trésor, sauvées de la Révolution par les habitants qui se les partagèrent pour les cacher, et les rendirent toutes, forment les annales probantes de la vogue de l’abbaye, en d’autres temps; je les vis mal, avec ce projet de les revoir plus tard; je m’attachais aux détails du site, aux replis duquel Conques se dissimule comme une noix dans sa coque mi-ouverte; l’abbaye bénédictine était là des plus secrètes, des plus inaccessibles, refuge prédestiné à qui voulait s’enterrer vif dans le renoncement, la méditation et la piété.

Il paraît que ces rochers du Dourdou, aux eaux rougeâtres, de lavallis lapidosa, avaient été habités par des cénobites, plusieurs fois anéantis, plusieurs fois remplacés, avant que l’abbaye fût créée par Dadon, un guerrier qui s’était fait ermite, dont les successeurs s’emparèrent des reliques de sainte Foy pour les transporter à Conques...

Sainte Foy était morte martyre à Agen.

L’un des moines s’y rendit, «demanda à être admis parmi les religieux qui possédaient le corps de sainte Foy et gagna si bien leur confiance qu’on finit par lui en confier la garde. Ce n’est qu’au bout de dix ans qu’il avait obtenu ce résultat. Enfin, un beau jour, il parvint à se trouver seul, brisa le tombeau, enleva les reliques et les emporta à Conques».

Alors commencèrent lesJeux de sainte Foy, comme on appela ses miracles innombrables: les prisonniers bénéficiaient surtout de ses faveurs; comme, délivrés, ils n’avaient plus que faire de leurs chaînes, ils les offraient à leur libératrice: les grilles du sanctuaire ne proviendraient pas d’autres fers...

Dans le tympan du portail, au-dessous de sainte Foy couronnée par des anges, l’église de Conques est représentée avec des carcanscommémoratifs en ex-voto, parmi les scènes du Jugement dernier; ce bas-relief, où figurent une centaine de personnages, le Christ, les apôtres, des anges, les damnés, les élus, les martyrs, les saintes femmes, les péchés et les vices, dans un pêle-mêle d’art et de naïveté, avec de l’habileté et des gaucheries, le tout d’une exécution verveuse souvent, avec l’avantage sur tant d’autres compositions de ce motif de la même époque, d’être fort bien conservé, ce bas-relief suffit à provoquer la venue des archéologues...

[Image]Les montagnes de l’Aveyron, près de Conques.

Et le trésor!

Quel éblouissement!

A mesure que le portier carliste, tout en me narrant son exode en France, ses courses périlleuses aux défilés des Pyrénées, s’interrompt pour me désigner le reliquaire de Pépin, la statue d’or de sainte Foy, l’A de Charlemagne (qui aurait envoyé à Conques le premier des reliquaires en forme de lettres de l’alphabet, dont il donna les vingt-deux suivantes à d’autres abbayes), et des gémellions, et des bassins, et des châsses, et des croix, et des reliures, et des chasubles, c’est comme un conte oriental, dans une grotte de fabuleuses pierreries et de métaux précieux, de l’or jaune, de l’or rouge, des cabochons, des perles, des cornalines, des émaux, des onyx, des agates, des saphirs, des améthystes, d’une orfèvrerie tantôt barbare, tantôt délicate, toujours somptueuse!

On sort de là comme d’une caverne de féerie et de rêve.

[Image]Le retour du marché.

Mais tout cela n’est que de pauvre matière, si éclatante qu’elle soit, et de quelque sorte que le labeur, la patience et le talent des hommes l’aient façonnée: la collégiale de Sainte-Foy de Conques ne se targue-t-elle pas de posséder des reliques de la Circoncision de N.-S. J.-C., le mouchoir de saint Pierre, le bras de saint Médard, de la chair grillée de saint Laurent, etc., etc., mais surtout des cheveux de la bienheureuse Marie Mère de Dieu, et des cheveux de sainte Marie-Madeleine, des cheveux pâles dans des éprouvettes de verre, des cheveux dont je n’ai guère distingué la couleur, sur les tablettes d’une armoire, des cheveux de Marie et de Madeleine, de ces cheveux sous lesquels le petit gars de Bethléem aurait vagi, tété, fait ses dents, des purs cheveux de la Vierge—et les cheveux parfumés de la Madeleine, de ces cheveux amoureux et repentis, répandus aux pieds du Seigneur—les uns et les autres, ceux qui ne s’étaient défaits qu’aux petites mains de l’enfant jouant avec sa mère, et ceux qui s’étaient dénoués à toutes les suaves caresses du désir et de la passion, les uns et les autres, là, dans ces tubes de verre, comme des fils hygrométriques, figurant de primitifs baromètres...

Mais le portier m’entraîne rapidement, comme s’il avait toutes les troupes d’Espagne à ses trousses, et, d’ailleurs, ne lui ai-je pas dit que j’étais pressé, vers le musée, où s’alignent des chapiteaux et des abaques, des sarcophages mérovingiens, des cuves baptismales, des mortiers, un moule à hosties, des statues, un calvaire...

Mais quoi! après les cheveux de Marie et de Madeleine, je passe... et je regarde à peine les tapisseries...

D’ailleurs, puisque je reviendrai...

Et je pars, avec l’intention, oui, de remonter à Conques pour une de ces cérémonies: «Vous verrez, me dit le portier, nous faisons ça en grand...»

[Image]Route de la Truyère.—Une bergère.

Je pars, longeant les gorges du Lot, par un chemin de halage qui ménage la place stricte d’une voiture entre le roc et l’abîme, vers Entraygues et la Truyère, Entraygues où les maisons ont des tonnelles de vigne, Entraygues où mûrit le vin du Fel... Entraygues où, quand se cueillait du vin sans eau, allait en chercher le Cantal qui n’en cueille pas...

Je partis projetant de revenir... et je revins... des années après, non pour une représentation de la Passion, hélas! mais pour une nuit de Noël...

Le souvenir de Conques me hantait à ce point, qu’un soir de décembre je sautai dans le train, de façon à me trouver pour le réveillon là-bas... et puis, je voulais traverser par l’hiver et les neiges toute la région d’Aurillac jusqu’à l’Aveyron...

Que ce fut long et que c’était froid!

A chaque instant, la route disparaissait dans les combes, les fondrières...

Mais comme, au départ, les Cantal gelés se profilaient et s’étiraient, mastodontes de marbre, en fresques, sublimes au bord du ciel, avant d’atteindre au cam de la Feuillade, une auberge isolée où ne s’arrêtent que le courrier d’Entraygues, des fardiers, des chasseurs...

Noël, ici, se préparait tout de même, par le sacrifice, naturellement, d’un cochon...

[Image]A Conques.

Des senteurs de roussi—d’avoir flambé la bête—de sang tiède, qui emplissait des terrines, de boyaux où ce sang allait se tasser en boudin, de chair fraîche, ne se taisaient, si j’ose dire, que pour laisser parler l’oignon!

Mais, le boudin n’était que latent, les saucisses futures, etc., et, devant ce carnage appétissant, il fallut nous contenter des provisions médiocres du garde-manger, et devant tout ce porc frais, du lard rance de ses prédécesseurs, de l’immolation de l’autre année... Et en route, par la plaine glacée, tout le territoire de Montsalvy en champ de neige, Calvinet, Cassaniouze émergeant à peine, puis des maisons çà et là comme égarées, avec les pattes des sangliers tués clouées aux portes...

Et puis la vallée de Saint-Projet, et puis Conques, à la nuit, cinq heures... Et le divin enfant ne doit naître qu’à onze heures ou minuit... Une tasse d’herbes sous l’étiquette fallacieuse de thé ne me mène que jusqu’à cinq heures et demie, délai dans lequel j’ai pu connaître amplement tout le personnel administratif de Conques, gendarmerie, contributions, enregistrement, qui défilent à l’auberge, stupéfaits de l’équipage et du voyageur venu jusque-là, et qui ne vend rien, ne place rien, ne peut être pris même pour un visiteur de l’église, à ce moment!...

Évidemment, je ne comblerai pas ce soir les lacunes de mon premier passage; cependant, conduit et éclairé par un garçon d’écurie jusqu’à la sacristie, je puis obtenir d’un bedeau, ahuri d’un touriste à cette époque et à cette heure, qu’ilme fasse feuet me promène à travers l’église, encore qu’il maugrée d’être dérangé dans les préparatifs de la solennité...

Voici de nouveau la fantastique caverne du trésor, l’extraordinaire statue d’or de sainte Foy et les coffres, et les châsses et les monstrances, avec leurs filigranes, leurs intailles, leurs incrustations et imbrications, toute la joaillerie et les ornements les plus admirables qui sortent de la nuit au passer du falot, semblent se précipiter à ces rayons imprévus, s’illuminent, un éclair, et retombent à l’obscurité de cave des armoires où ils gisent tout le long de l’année...

Et les cheveux de Marie, et les cheveux de Madeleine, voilà bien des siècles, peut-être, qu’ils n’ont point été de la sorte sous la main et le regard d’un passant, d’un mécréant, qui, cependant, au bout de la lueur de cette lanterne, tâchait à démêler leur nuance, croyant se rappelervaguement que ceux de la Vierge étaient bruns, et roux ceux de la Pécheresse...

Et, comme jadis, plus que les gemmes dont chacune valait une fortune; dont les unes contenaient toutes les lumières indéfinies de l’eau, et les autres toutes les myriades d’eaux, indiscernables, incessantes, de la lumière! comme jadis, plus que les cailloux merveilleux où fleurissent tous les feux, et se fanent toutes les cendres de la couleur, plus que les cailloux enchantés où vit l’âme, où palpite le mystère captif des choses, plus que tous les artifices ardents, toute la magie de ces inertes fragments de terre orgueilleuse, les quelques fils de chevelure cachetés dans ces flacons retenaient ma songerie,—ô force des légendes apprises tout jeune, et reçues des siècles, comme si c’eût été vrai, tout cela,—et comme si ces cheveux eussent été de ceux baisés, aimés et pardonnés de Jésus!...

[Image]A la messe de Noël.

Mais le bedeau se hâte, en retard pour ses arrangements, et il faut allerclocher, sonner...; il consent, encore, à la galope, à me montrer des costumes, des accessoires de ceMystère de la Passion, drame sacré en quatre actes, qui, depuisquelquessaisons, attire les spectateurs en nombre et d’assez loin... Mais, suspendus, rangés, entassés, ces costumes et ces engins de papier, de calicot, de clinquant, ne donnent que l’aspect de coulisses profanes, lamentables, où les fausses pourpres et les faux ors ne sont plus que du chiffon terne, des brillants éteints; je rentre à l’auberge, je ne verrai l’église qu’au coup de minuit, avec son peuple et son office...

Dans la salle de l’auberge, autour d’un faible lumignon, un groupe faità la manille...

Et, durant toute la soirée, trois heures encore avant la messe, ce ne sera quemanille de ceci,manille de cela, etmanille et manillon!... Mon voiturier, qui dîne à la table voisine de la mienne, se décide à m’enproposer une...—une partie,—si je veux bien lui faire l’honneur... Mais c’est à peine si, dans un jeu de cartes, je distingue les figures du reste du jeu...Je ne sais pas y faire.Cependant, à l’écarté, peut-être... Et j’offre le café et le pousse-café à mon homme, qui bat les cartes, me conte qu’il a fallu qu’il eût plaisir à me conduire pourquitter sa femme, mariés depuis trois jours, etc., etc. Et, machinalement, j’allonge des dix, des huit, des as, des valets, pas un atout, et mon partenaire, d’un poing qui ébranle et fait sauter la table, les verres, assène son jeu sur le tapis, avec des:je casseetrecasse... (je coupe et recoupe) bruyants à étourdir nos manilleurs.


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