CHAPITRE IX

"Chez la fée Vérité, tout était, au contraire, d'une extrême simplicité: des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans bordures, des porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble nouveau.Diderot."

Valère Bouldouyr tenait à me rendre ma visite. Quelques jours après, il sonnait chez moi. Je le trouvai pâle et de souffle court. Je lui demandai s'il ne se sentait pas souffrant, mais il jura qu'il ne s'était jamais mieux porté.

Assis dans un fauteuil, il regardait d'un oeil distrait les gros piliers du balcon, sa large rampe, et au delà, les maisons d'en face, avec leurs pilastres, à mi-hauteur, leur rangée de vases noirs, les pentes des toits gorge de pigeon, et plus haut encore, le hérissement de cheminées, de bouts de toitures, de briques et d'ardoises qui les surplombent.

--Comme j'aime Paris! me dit-il. Ce Paris-ci, le vrai, pas celui qui s'étend autour de l'Étoile! Mon Paris, à moi, est si varié, si curieux, si amusant, si beau! Que de romans n'y ai-je pas rêvés, mais aussi que d'extraordinaires personnages n'y ai-je pas connus! Oui, je lui ai sacrifié ma vie. Autrefois, j'avais un ami tout-puissant aux Colonies. Il voulait m'entraîner avec lui, très loin, en Afrique, je crois. J'y serais devenu quelque chose d'important, Manitou, ou bon dieu, ou chef des gendarmes, je ne sais plus au juste. Mais il me fallait quitter Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis resté ici, je ne le regrette pas...

Il soupira un moment, regarda une bande de grands nuages noirs, lisérés d'or, qui jouaient à l'horizon, puis repris à voix plus basse:

--Je ne le regrette pas, car il m'est arrivé, un jour, tout récemment, une aventure bien extraordinaire. Je ne vous ai pas dit, monsieur, que mes parents étaient d'honnêtes marchands de drap, les meilleures gens du monde, mais qui n'imaginaient rien au delà du commerce et du doit et avoir. Comment si humble soit-elle, une goutte de la divine ambroisie a-t-elle pu tomber sur ma caboche? Je ne le saurai jamais. Quoi qu'il en soit, quand mon père apprit que j'entendais me consacrer aux Muses, ce fut une belle scène. Nous nous disputâmes six mois; après quoi, sur mon refus de devenir marchand drapier, il me mit à la porte. J'étais jeune, monsieur Salerne et, bien entendu, obstiné. Je menai deux ou trois ans une existence absurde de bohème, vivant, je ne sais comment, de gains inattendus, rarissimes et bizarres, quatrains pour le savon du Sénégal, distiques pour les papillotes du Jour de l'An, reportages occasionnels, etc... Puis un jour, je me fatiguai de courir de garni en garni, de manger des charcuteries pas toujours fraîches et de me soutenir avec de l'alcool dans les cafés, où nous rêvions une bataille _d'Hernani,_ plus tragique encore que la première, et où Sarcey aurait été immolé. Un ami, poète comme moi, me fit entrer au ministère de la Marine. Peut-être le connaissez-vous, il s'appelait Justin Nérac, et il a laissé, lui aussi, deux ou trois petites plaquettes, _les Essors vaincus, le Bréviaire de Jessica,_ etc. Il vivait sans souci, ayant quelque part, en province, des parents qui lui envoyaient un peu d'argent, quand il en manquait. Ce fut ainsi que je devins fonctionnaire. Mon père, même après cette concession au goût du jour, ne voulut jamais me revoir. A la fin de sa vie, il fit entrer dans son affaire mon frère cadet, qu'il aimait beaucoup et qui avait, paraît-il, l'esprit commercial; à eux deux, ils réussirent si brillamment que, lorsque mon père mourut, il ne laissait que des dettes. Quant à mon frère, il a hérité de la haine familiale, il me méprise et ne veut pas me connaître. Moi non plus, d'ailleurs, car c'est un terrible imbécile.

Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement.

--D'ailleurs, peut-être me recevrait-il plus volontiers aujourd'hui, s'il savait la vérité, car je ne suis pas tout à fait dénué de ressources. Mon pauvre ami Nérac,en mourant, a tenu à me laisser une petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique poète, ajouta-t-il, en songeant aux préjugés de sa famille...

--Vous ne pouvez vous imaginer, me dit-il ensuite, quel esprit charmant était Justin Nérac. Mais il ne savait pas s'imposer, il était doux, craintif, silencieux, n'aimait que les entretiens tranquilles et les fleurs, dont il avait toujours chez lui de belles gerbes. C'était à peu près son seul luxe. Il ne s'est pas marié par timidité, car jamais il n'a osé avouer son amour à une jeune fille. Celle qu'il aimait a épousé depuis un huissier; je la rencontre quelquefois. Elle est grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois enfants qui lui ressemblent en laid. Et hormis de moi, Nérac est maintenant oublié, - comme je le serai d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis déjà, aurai-je dit même, il y a un mois, avant de vous rencontrer...

Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses cils, il se leva et vint longuement me serrer la main. Puis il se rassit, et son regard se perdit de nouveau sur les maisons du Palais-Royal et sur les verdures neuves des charmilles, dont la couleur paraissait acide et trop claire entre les pierres presque noires.

--Mais je ne vous ai pas confié encore l'extraordinaire aventure à laquelle je faisais allusion tout à l'heure, continua-t-il. J'ai rencontré, un jour, rue de Rivoli, sous les arcades, une jeune fille, dont la vue me fit sursauter, car c'était tout vivant, tout frais, tout jeune, le portrait de ma mère. Je fus si frappé, monsieur, si ému, que je courus derrière elle et que je l'abordai. Je suis vieux, hélas! Aujourd'hui, je peux me permettre de le faire sans épouvanter personne. La jeune fille me considéra d'abord avec stupeur et refusa de répondre à mes questions: mais quand elle connut le motif de ma curiosité: "Je m'appelle Françoise Chédigny," me dit-elle.

Je ne savais même pas que mon frère se fût marié. - "Alors, répondis-je, vous êtes ma nièce!" Je croyais jusque-là que ces reconnaissances ne se passaient que dans les mélodrames; je fus bien forcé de croire à leur réalité.

J'interrompis ici le narrateur:

--Mais vous vous appelez Bouldouyr?

--Pour ne pas trop déshonorer mes parents, j'ai pris le nom d'une grand-mère. En réalité, je suis Valère Chédigny; et, encore, ajouta-t-il, Valère n'est peut-être ici qu'une concession à l'esprit de roman! Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en pensez-vous? N'ai-je pas bien fait de rester à Paris? Où aurais-je pu rencontrer ailleurs une autre nièce, la plus tendre, la plus primesautière, la plus charmante? Car la même sève mystérieuse qui a fait pousser de si bizarres fleurs dans mon cerveau a filtré dans son esprit. La propre fille de mon âne de frère, de ce butor, de ce pilier de la comptabilité intégrale, ne goûte dans la vie que ce qui est rare, mystérieux, élégant, romanesque. Une musique joue en ce coeur, dont, avant de me connaître, elle n'entendait pas les échos. Moi seul ai su épanouir cette âme méfiante et rétive. Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses parents sont fiers d'elle et, parce qu'elle se tait, croient qu'elle est de leur race. Elle est de la mienne, monsieur! Pour elle, comme pour moi, l'escalier d'or a un sens! Elle sait où il nous mène!

Il se tut, et j'allais me hasarder à lui parler de ses réunions dansantes, quand il me prévint et me dit:

--Voulez-vous la connaître mieux? Je suis sûr qu'elle vous plaira. Venez souper avec quelques amis et moi, jeudi prochain... Tenez, je vais tout vous avouer, au risque de vous sembler ridicule. Pour amuser cette fillette, pour lui donner une vague image d'une vie qu'elle ne connaîtra jamais, j'ai organisé chez moi de petits bals masqués. Un vieux costumier de mes amis a taillé quelques amusantes défroques, et, pour de pauvres enfants, recueillis, de-ci, de-là, et qui vivent une existence lamentable et décolorée, il n'y a rien de plus féerique, de plus étourdissant que ces fêtes nocturnes, chez l'oncle Valère... Que voulez-vous? J'admire les philanthropes qui donnent aux nécessiteux des gilets de flanelle et des os de côtelettes, mais moi, je voudrais n'offrir à tous que du plaisir, - et de l'illusion, quelque chose comme la demi-réalisation d'un rêve... Oui, je sais, je sais, un papillon attrapé n'est plus un papillon! Mais cette poussière multicolore que l'on a au bout des doigts, qui est réelle, que l'on peut toucher, qui semble faite avec de la poudre d'or, de la cendre d'orchidée et de la fumée de feu de Bengale, cette poussière, où il y a tous les tapis de Cachemire et toutes les nacres de la mer, ah! monsieur Salerne, n'est-ce donc rien?

Il s'était dressé, et, à travers le bourgeois un peu lourd, au pardessus bourru, j'entrevoyais le poète de la vingtième année, qui avait jonglé avec les métaphores et voulu clouer au ciel de la poésie une constellation nouvelle. Hélas! l'instant d'après, cette vision avait disparu, et M. Bouldouyr à peine moins pâle pesamment, descendait mon escalier de bois.

"On me dit: 'Pourquoi es-tu triste?' Pourquoi serais-je gaie? Comme tout répond peu à ma vie intérieure! Chaque effet a sa cause: l'eau n'ira pas courir gaîment, en chantant et en dansant, si son lit n'est pas fait pour cela; ainsi, je n'irai pas rire si une joie intime ne m'y porte."Bettina D'Arnim.

Quand j'étais jeune et que j'allais au bal, - si tant est, ce qu'à Dieu ne plaise, que j'aie jamais mené une vie mondaine! - j'éprouvais, certes, moins de fièvre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez mon voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était justement là que phénomène que Blaise Pascal appelle "divertissement" prenait son caractère et pour ainsi dire essentiel.

L'âge des déguisements étant passé pour moi, je ne revêtis point le pourpoint à dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni tout autre attirail, destiné à donner le change sur ma mince personnalité. Cependant, je n'en sentais pas moins se former en moi un personnage désinvolte, hardi, curieux et sentimental, qui représentait assez bien à mon imagination l'habitué des bals masqués.

Aussi arrivai-je chez Valère Bouldouyr de fort bonne heure. Paré d'une vieille robe de chambre à fleurs, il errait d'un air assez content dans ses trois petites pièces. Elles étaient ornées de fleurs en assez grand nombre, et l'une d'elles, transformée en buffet, montrait sur une table blanche des pâtisseries, des boîtes de conserves, un saladier d'ananas et quelques bouteilles à tête d'or. A côté, j'entendis de grands éclats de rire.

--Les enfants s'habillent, me confia-t-il.

Au bout d'un moment, je vis apparaître Françoise Chédigny, toute poudrée, vêtue de la robe à paniers, semée de fleurettes roses, et du corsage lacé en échelle, que j'avais aperçus de ma fenêtre. Décolletée assez bas, elle montrait des épaules de perle, grasses et finement tombantes, et une poitrine, dont le charmant volume s'accordait bien avec son déguisement. Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands yeux verts s'ouvraient avec une candeur et une gaîté, qui vous inspiraient pour elle mille sentiments émus, tendres et contradictoires.

Elle fut suivie peu après par deux jeunes personnes, ses amies, à ce que j'appris, qui s'appelaient Marie et Blanche Soudaine, l'une en Espagnole, l'autre, toute jeune, et qui portait le plus galamment du monde un travesti napolitain.

Mon insolite présence n'arriva point à tarir l'entrain, la joie, l'abandon de ces trois fillettes. A les entendre, je comprenais la secrète joie de Valère. Y en a-t-il une plus grande, quand on a son âge, que d'offrir à des êtres jeunes une source de plaisirs, que les circonstances mêmes de leur vie leur défendront toujours?

Tandis qu'elles parlaient, dans un pépiement ininterrompu de volière, je vis surgir le compagnon habituel de Bouldouyr. Sous le bicorne d'un Incroyable, vêtu de jaune et de noir, un lorgnon carré dans l'oeil, le col entouré de plusieurs étages de mousseline, je retrouvai son visage agréable et distrait, ses boucles blondes qui flottaient au vent. Son nom, - Lucien Béchard, - ne me renseigna guère sur ses singularités. Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout aussitôt en compagnie d'un mousquetaire efflanqué et myope qui me fut présenté comme M. Jasmin-Brutelier. Ces trois personnages sortaient d'un cabinet étroit, où ils s'habillaient à tour de rôle. Il ne manquait plus que le violoniste, et, dès qu'il fut arrivé, la fête commença.

Singulière fête, en vérité! Ces gens valsaient dans un bien étroit espace, aux sons nostalgiques que le violoniste tirait de son instrument. Mais leurs yeux brillaient, mais une animation extraordinaire les entraînait, mais il me semblait qu'un pétillement d'esprit faisait jaillir de leurs lèvres des paroles vives et joyeuses, - sauf en ce qui concernait le pauvre Florentin Muzat, qui, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre, s'efforçait de reconstituer, pas à pas, les éléments d'un rythme dont la cadence lui manquait. Une telle bienveillance dirigeait cependant les trois jeunes filles que chacune, à tour de rôle s'efforçait de faire partager à l'innocent un peu du bonheur qu'elle éprouvait.

Quand chacun se fut bien trémoussé, la musique un instant s'arrêta, et l'on vaqua aux soins du souper.

Françoise, essoufflée, venait de s'asseoir et s'efforçait de rafraîchir ses joues enflammées à l'aide d'un grand éventail de plumes noires.

Je m'installai à côté d'elle.

--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, êtes-vous contente?

--J'aime tellement le monde! Répondit-elle, avec feu.

Je ne pus m'empêcher de sourire. Ainsi, c'était là ce qu'elle appelait le monde, et ces petites pièces bizarres où il y avait exactement place pour trois couples, lui tenaient lieu des plus belles soirées! Mais quoi, les éléments qui y étaient réunis n'étaient-ils pas les mêmes que partout ailleurs? Mlle Chédigny n'avait-elle pas raison de les trouver chez Bouldouyr, aussi bien que chez cette princesse Lannes, dont les réceptions donnaient à mon coiffeur des bouffées de snobisme innocent?

--Jamais, jusqu'ici, je n'avais assisté à un vrai bal, dit encore Françoise. J'ai été si sévèrement élevée par mes parents et je me suis tant ennuyée chez eux! Notre maison est une prison véritable, on ne sort pas, on ne parle jamais que de commerce, on ne voit que les marchands respectables et vaniteux du voisinage. Ceux qui sont gentils et de relations agréables, mes parents les méprisent. Ils croient que c'est distingué de s'ennuyer! Mon seul plaisir est de venir ici. Le jour où j'ai déclaré à mon oncle que je serais heureuse d'assister à une petite sauterie, il a organisé ces réunions où je m'amuse tant!

--Mais vos parents?

--Je suis dactylographe,: je travaille tout le jour à la banque privée Caïn frères. J'ai dit à ma famille que nos patrons nous demandaient quelquefois de fournir des heures supplémentaires, le soir, et, comme je leur remets fidèlement le produit de ce travail nocturne, ils me croient et me laissent sortir...

Elle riait de son mensonge, avec cette espièglerie puérile qui avait tant d'attraits dans ce visage déjà pensif. Ses grands yeux verts respiraient une telle confiance et une telle sincérité que l'on eût voulu, tout aussitôt, aider au bonheur de Mlle Chédigny, lui donner à sourire, à se plaire, entrer en lutte avec ses ennemis pour la protéger et se dévouer à sa cause. Pourquoi, par leur seule vue, certaines femmes nous rabaissent-elles? Et pourquoi d'autres, tout aussi spontanément, nous civilisent-elles? Françoise Chédigny, qui n'était qu'une humble dactylographe, rien qu'en vous regardant de son beau regard couleur d'algue flottante et d'horizon marin, vous poussait tout doucement dans un roman de chevalerie!

Je rêvais ainsi, en l'écoutant me dépeindre la tristesse de son enfance, l'intérieur familial, morne et grondeur, toujours traversé par des orages financiers, un père rancunier, bouffi de vanité, injuste, une mère acariâtre, violente, jalouse, et la triste succession des jours dans un local sombre et puant la moisissure.

Mais M. Jasmin-Brutelier nous interrompit:

--Venez, dit-il, tout est prêt! On soupe!

--Patron, criait Lucien Béchard, où sont les tenailles? Les bouteilles sont diablement bien bouchées!

Nous nous approchâmes de la table; quatre candélabres surmontés de bougies l'éclairaient; la nappe était semée de violettes. Les boîtes de conserves, ouvertes, exhalaient des parfums divers. Une salade de homard, préparée par les petites Soudaine, était vouée, dans cette nature-morte à la figuration des blancs et des roses.

--Crois-tu que c'est chic? Répétait Blanche Soudaine, en sautant sur ses pieds. Je suis sûre que ce n'est pas mieux chez les princes!

Nous nous assîmes. Le repas commença...

Je ne crois pas avoir assisté de ma vie à un souper aussi gai. Je ne dirai pas combien de fois l'on fit les mêmes plaisanteries; je ne répéterai pas les phrases dont se servit M. Bouldouyr pour porter un toast dans lequel, en mon honneur, il usa tout particulièrement, d'un vocabulaire symboliste, qui, je le crains, ne fut pas goûté par son auditoire autant qu'il le méritait; je ne dénombrerai pas les coups d'oeil langoureux complices, moqueurs ou passionnés, échangés d'une part entre mon amie Françoise et M. Lucien Béchard, et d'autre part, entre M. Jasmin-Brutelier et Mlle Marie Soudaine; je ne décrirai pas la gaîté avec laquelle on décida de considérer les bouteilles vides comme des bêtes de battue et d'en faire un tableau que l'on dénombra avec fierté.

A la fin du souper, Blanche Soudaine, qui avait une petite voix aiguë, accepta de chanter et, grimpée sur une chaise, nous berça d'une barcarolle langoureuse, à laquelle son costume ajoutait plus de conviction. Je ne sais pas d'ailleurs si la vue de ses jolis yeux noirs, brillants comme ceux d'une mésange, d'un cou blanc, qui se continuait par une charmante naissance d'épaules, et de deux jambes potelées et nerveuses, fut tout à fait étrangère aux compliments que nous lui fîmes sur son sentiment musical. L'impression générale de confort et de bonheur que nous éprouvions, ce fut le pauvre Florentin Muzat qui se chargea de la résumer.

--On se sent du velours partout! déclara-t-il.

Mais Marie Soudaine s'écria:

--Ciel! Déjà onze heures et demie!

Ce fut une bousculade. Les trois jeunes filles coururent à la chambre de Valère Bouldouyr, les hommes, au cabinet de débarras qui leur servait de vestiaire. Peu de temps après, tout le monde reparut: hélas! plus de robes à paniers, de perruques, de plumes, de grandes manches flottantes, de cravates de mousseline! Chacun avait revêtu son habillement du jour, ici, de mornes vestons, là, de simples corsages gris ou noirs, un peu de paille d'où pendait une rose de toile. Ce fut une belle déroute dans l'escalier!

Je compris pourquoi, le jour où j'avais voulu trouver la clef de l'énigme, je n'avais vu qu'une rue déserte et un coin de porte fermée.

--Restez encore un moment, me dit M. Bouldouyr, vous n'avez pas de bureau, vous, ni de famille soupçonneuse...

Le souper, tantôt si brillant, n'était plus qu'un pauvre amas d'assiettes sales, des serviettes en tapons, de bouteilles couchées, de fleurs qui se fripaient. Cela avait quelque chose de piteux et de désolant.

--Ma femme de ménage débarrassera cette table demain, dit Bouldouyr. Vous êtes gentil, monsieur Salerne, de ne pas vous ennuyer avec nous! Que voulez-vous? Amuser ma nièce est le seul bonheur de ma vie... Vous avez lu mes vers, mon cher ami, vous savez combien de fois j'y évoque des fêtes mystérieuses, dans des parcs de Watteau, avec des cygnes qui traînent sur les eaux, des statues qui blanchissent dans les sous-bois, et des femmes au beau nom sonore, des princesses de Décaméron, des infantes, Cléopâtre ou Titania... Je les écrivais dans une pauvre chambre sale et sans meubles, dont le seul ornement était une affiche de Chéret, qu'un ami m'avait laissée... Et maintenant, j'organise de petits soupers, afin de donner la même illusion féerique à une nièce qui n'a aucun plaisir de la vie, à deux de ses amies, dactylographes comme elle, à un voyageur de commerce sans grand avenir, à un commis de librairie qui a des lettres et à un idiot... Vous voyez que c'était bien ma destinée: elle a toujours eu quelque chose de médiocre et de raté!...

--Allons donc! votre réunion, je vous assure, n'avait rien de raté. Jamais je ne me suis senti dans une société plus agréable, ni plus jeune!

--Est-ce vrai? Est-ce bien vrai? Tant mieux alors! Vous reviendrez?

Et comme je le lui promis, il ajouta:

--Moi, je vais lire. Lire des vers. Les poètes de ma jeunesse. Je souffre d'une cruelle insomnie. Je ne m'endors jamais avant quatre ou cinq heures du matin. Mais qu'importe, n'est-ce pas? Avec de bons livres, ses souvenirs...

Il n'acheva pas, je vis dans son regard ému passer l'ombre légère de Françoise Chédigny. Au fond, n'était-il pas un peu amoureux d'elle?

Mais moi-même ne pensais-je pas, plus que de raison, à ses épaules rondes et grasses, à sa bouche rieuse et un peu grande et à ses yeux, si candidement ouverts, troubles comme de l'eau remuée, tandis que, butant un peu et un pauvre bougeoir de cuivre à la main, je descendais les marches de l'escalier d'or?

"Qu'est-il arrivé de cette société? Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel!Chateaubriand.

A dater de ce jour, commença mon intimité avec M. Valère Bouldouyr et la petite société qui s'était réunie autour de lui. Toutes les occasions étaient bonnes pour nous rencontrer, tantôt chez moi, tantôt rue des Bons-Enfants. Le plaisir que j'éprouvais dans leur groupe venait, je crois, de la liberté qu'on y respirait. Personne n'y montrait le moindre contrainte, et sans morgue, comme sans vanité, s'abandonnait aux mouvements d'une nature demeurée spontanée et parfois même puérile.

J'ai reçu du ciel le don d'inspirer la sympathie. Bientôt, Lucien Béchard devint un de mes amis les meilleurs. Il voyageait pour le compte d'une grande maison d'édition, et, de temps en temps, il s'en allait en province inspecter les librairies et leur offrir les dernières nouveautés de ses patrons. Il exerçait ce métier avec plaisir, et il y déployait une gentillesse qui l'aidait à y réussir. Il partait tantôt pour l'Auvergne, tantôt pour le Bourgogne, et je remarquai que, lorsqu'il était absent, Françoise Chédigny semblait moins heureuse. Une sorte de voile faisait ses yeux moins lumineux, - plus grave, son visage souriant. Il fallait le retour de Béchard pour qu'elle retrouve le secret de sa lumière et de ses expansions. Le remarquait-on autour de moi? Je l'ignore. En tout cas, rien n'eût paru plus naturel, car tout le monde adorait Lucien Béchard, et comment en eût-il été autrement? Avec son caractère imprévu, capricieux, sa gaîté naïve, ses sautes d'humeur, sa loyauté, il répandait autour de lui autant de confiance que d'agrément.

Quand je le voyais actif, passionné, plein de désirs, de projets et d'inventions délicates et burlesques, je me disais avec mélancolie qu'il était beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir à sa façon.

Jasmin-Brutelier était plus sérieux et même un peu dogmatique. Il aimait les conversations suivies et méthodiques et parlait volontiers de politique et de philosophie avec une intolérance extrême. Mais nous excusions ses violences à cause de la générosité de ses théories. Il avait une de ces cultures, si fréquentes de nos jours et qui donnent facilement à ceux qui en sont victimes l'illusion néfaste qu'ils savent tout. C'était un camarade d'enfance de Béchard, lequel était fils d'un petit éditeur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait fait faillite en imprimant dans un moment d'enthousiasme, le _Jardin des Cent Iris,_ les _Essors vaincus_ et autres manifestations littéraires de ce genre. Pour Muzat, l'oncle Valère, comme nous l'appelions tous, l'avait rencontré par hasard, un jour où il s'était égaré, et l'avait adopté, un peu par pitié, un peu aussi à cause de la curiosité qu'il apportait aux oracles bizarres de cet innocent.

Tels étaient mes nouveaux amis; telle était la petite société où j'accoutumai de passer bien des heures. Elle est dispersée aujourd'hui, aussi loin de moi, aussi perdue dans le vaste univers que les fleurs, réunies par le caprice d'une saison, quand l'automne est venu, mais je n'y pense jamais sans un serrement de coeur, ni parfois, sans une larme. Il faut bien dire que j'en ai peu connu de plus propre à nous réconcilier avec l'humaine nature: chez ces petites gens, rien m'empoisonnait le plaisir de vivre; ni ambition démesurée, ni vanité, ni amour trop exclusif de l'argent, mais ce plaisir de vivre, il faut le dire, était rare et limité. Le travail constant, bien des soucis de famille ou d'établissement leur laissaient peu d'issues pour se réjouir; aussi chaque occasion de divertissement leur donnait-elle une vraie portion de paradis et la goûtaient-ils en connaisseurs. Et le meilleur à leurs yeux était de se réunir et de mettre en commun leur humeur du jour, grise ou dorée, - ou ces apparences de bal et de soupers que Bouldouyr leur offrait, afin que sa nièce Françoise eût sa part d'illusion, ou comme il disait dans son langage naturellement affecté, "montât quelques marches de l'Escalier d'Or"!

Je me souviens qu'un soir j'étais accoudé au balcon avec Mlle Chédigny. Dans l'intérieur de l'appartement, Bouldouyr récitait quelques vers des poètes de son temps à Béchard et à Jasmin-Brutelier, qui n'en comprenaient pas toujours le sens, mais qui n'eussent osé l'avouer pour un empire. La jeune fille regardait, au delà des toits d'en face, le soleil, avec ses rayons et ses écumes d'or, former une sorte de gloire qui descendait lentement, s'enfonçait dans le ciel.

--Que c'est beau! me dit-elle.

Puis elle soupira. Et comme je lui en demandais la raison, elle ajouta:

--Je n'aime pas me sentir heureuse. Quand je suis triste, je sens que cela passera, et cette pensée me donne du courage, mais quand j'ai du bonheur, je sais aussi qu'il va passer, et cela me désespère...

--Bah! votre bonheur n'est pas si grand que vous puissiez avoir peur pour lui!...

--Vous ne savez pas ce qu'il est pour moi, murmura-t-elle, et moi-même, je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste. Mais je le sens et cela suffit bien. Je voudrais que rien ne changeât. Auprès de l'oncle Valère, de tous nos amis, j'éprouve une telle paix, une telle sécurité que je me dis que cela ne peut pas durer. Si vous soupçonniez ce qu"est ma vie, vous me comprendriez! J'ai toujours été étouffée, comprimée, maltraitée. Je suis comme un prisonnier qui, de temps en temps, sortirait de son cachot pour se promener dans un beau jardin des Tropiques et qu'aussitôt après on replongerait dans la nuit... Je ne peux pas croire que j'échapperai un jour à mon destin véritable: le jardin des Tropiques me sera interdit, et je ne saurai plus rien de ce qu'on y voit! Il suffirait que mon père apprît un jour où je passe mes soirées pour que le cachot refermât pour toujours sa porte sur moi...

--Allons, ne vous effrayez pas, dis-je en riant, sans comprendre encore combien la pauvre enfant avait raison. Si on vous remet en prison, nous irons en choeur vous délivrer.

A ce moment, Lucien Béchard passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte-fenêtre. Le soleil dora sa tête, ses favoris, ses cheveux, et il eut, un moment, l'air d'un personnage de flamme, qui venait nous emporter sur un char de feu, loin des geôles familiales et des pauvres tourbières de ce monde.

--Françoise, dit-il, vous nous abandonnez! Que deviendrions-nous, Seigneur, si notre Providence se retirait de nous?

"Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la même chose.Fontenelle.

Je me doutais bien que Françoise Chédigny était en effet pour Lucien Béchard une Providence, mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce jour-là, en manière de plaisanterie. Même à moi, il ne confiait pas ses sentiments, et cependant il m'aimait beaucoup et, souvent, sa journée finie, il venait me chercher.

Nous nous promenions le long des quais en remontant vers Notre-Dame. Au coin du Pont-Neuf, nous nous arrêtions toujours un moment pour contempler les lumières croisées ou contrariées du couchant, - quand le crépuscule était autre chose qu'une voile de cendres compactes. Nous aimions qu'un palmier, en cet endroit, érigé au-dessus d'une baraque de bains, ouvrît sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un panache en fils de fer. Sa vue donnait généralement à mon jeune ami de grands désirs de vagabondage. Il avait dans la bibliothèque de sa chambre de nombreux récits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de cause des Nouvelles-Hébrides ou de Singapore, de Pernambouc ou de la Cordillière des Andes. Les tournées qu'il faisait chez les libraires de province attisaient plutôt qu'elles n'apaisaient sa fringale d'espace. Et pourtant, elles éveillaient en lui tout un monde de pensées romanesques ou poétiques, dont parfois il me confiait l'écho.

Ses voyages le ramenaient périodiquement aux mêmes villes; il y voyait les mêmes personnes aller et venir dans un champ d'occupations identiques. Il ne les connaissait généralement pas, mais, à force de les perdre et de les retrouver, il finissait par les considérer comme des amis, dont le destin le tenait éloigné, mais auxquels il pensait souvent et avec une sorte de tendresse fantastique.

Par ses conversations avec les libraires, il apprenait souvent leurs noms, ou bien il leur donnait lui-même une appellation en rapport avec leur figure. D'autres fois, au contraire, leur situation lui offrait le loisir de les fréquenter, comme cette grande jeune fille, par exemple, dont les parents tenaient à Langres une hôtellerie, et qu'il comparait à Pomone, à cause de sa vénusté riche et tranquille, de sa peau lactée, semée de rousseurs et de son épaisse chevelure, couleur de maïs brûlé.

Je me demandais alors si Lucien Béchard avait pour Françoise Chédigny un sentiment plus vif que pour ces passantes qu'il rencontrait dans sa course et qui étaient à ses yeux comme les étapes d'un étrange voyage sentimental. Mais, comme il ne me parlait jamais d'elle, je supposais que le goût qu'il en avait était moins superficiel et moins cérébral. Je m'étonnais aussi qu'un simple voyageur de commerce pût avoir à sa disposition un aussi rare clavier d'émotions délicates et raffinées, mais depuis que je fréquentais le petit monde de l'oncle Valère, il me fallait bien reconnaître que ces émotions ne constituaient pas l'apanage exclusif d'une classe riche et oisive, mais se retrouvaient à bien des échelons de l'édifice social, d'autant plus naturellement d'ailleurs que le goût de la lecture, en se répandant chez des lettrés moins blasés, alimentait plus facilement leurs rêves. Aussi m'étonnais-je moins d'entendre Lucien Béchard me raconter, par quelque crépuscule, sous les grands arbres penchants du quai des Augustins ou dans l'île du Vert-Galant, une anecdote dans le goût de celle-ci:

--Je vous ai plusieurs fois parlé, vous rappelez-vous? de cette belle jeune femme aux yeux violets que je voyais souvent à Dijon et qui habitait une petite maison, non loin de l'hôtel de Vogue. Figurez-vous que je l'ai retrouvée, la semaine dernière, et à Bordeaux, au Jardin public. J'en ai été si troublé que je l'ai suivie. Vous savez l'émotion inexplicable que l'on éprouve, à croiser en voyage quelqu'un que l'on ne connaît pas et que l'on a aperçu dans un autre coin du monde. Elle entrait dans un hôtel. Le lendemain, je m'y installais à mon tour, et trois jours après, sachant son nom, je lui demandais un rendez-vous, en lui rappelant toutes les circonstances de nos précédentes rencontres, et même la couleur des robes qu'elle portait, ces jours-là, car j'ai une mémoire infaillible des frivolités. L'heure suivante, Mme Chataignères m'envoyait un bout de billet pour me dire qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quaiLouis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain pour Dijon, qu'elle était veuve et qu'elle était venue à Bordeaux régler une affaire d'intérêt.

"-Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il possible que vous m'ayez remarquée à Dijon?"

"Je lui avouai que, sans même savoir son nom, je pensais souvent à elle, et que mon premier acte, en arrivant, était de rôder autour de l'hôtel de Vogue et de Notre-Dame, dans l'espoir de la rencontrer. Nous nous promenâmes longtemps sur le quai, admirant les belles figures qui animent de petits hôtels du XVIIIe siècle et les pointes effilées des mâts qui se détachaient sur un azur doré. Je lui demandai d'aller lui rendre visite à Dijon, mais elle prétexta que cela ferait jaser, qu'elle habitait avec une mère malade et scrupuleuse et qu'au surplus le charme de ces rencontres était justement qu'elles ne devaient pas avoir de lendemain."

--Et c'est tout? dis-je, un peu interloqué.

--C'est tout. Avant de me quitter, elle ôta ses gants, sur ma demande, et me les donna en souvenir d'elle. Quand je les regarderai et que je respirerai leur odeur rauque et douce, je reverrai la douce Mme Chataignères, avec ses yeux violets, - et aussi, toutes ces vergues minces qui se détachaient sur le soir lumineux!

Celui que nous regardions ne l'était pas moins. Des glacis verts et dorés moiraient et laquaient le Seine courante. Mille petites brisures écaillaient sa surface. A l'avant de l'île, un grand saule retombait, dont toutes les branches semblaient prises dans une matière fluide et multicolore, qui les vitrifiait en un dessin d'émail. Les bateaux-lavoirs, noirs et gris, derrière nous, avaient une couleur de tourterelle. Les premiers feux naissaient sur les rives et sur les ponts.

Et je me demandais une fois de plus ce qu'était Françoise Chédigny aux yeux de Lucien Béchard et si, après des mois d'intimité, il lui suffirait, en s'éloignant d'elle, d'emporter un bout de fausse dentelle ou une boucle de vrais cheveux. Mais elle, ne l'aimait-elle pas? Ne souffrirait-elle pas, si jamais elle s'apercevait qu'elle n'était pour lui rien de plus qu'une Pomone ou une Mme Chataignères? Et moi-même, ne me trompais-je pas? Que savais-je du vrai caractère de Lucien Béchard? Il ne lui manquait, sans doute, que de réaliser avec force un sentiment profond pour faire évanouir eux quatre vents le souvenir de ces émotions fugitives, qui amusaient son imagination sans pénétrer son coeur. Que de fois ne fus-je pas sur le point de lui dire:

--Françoise vous aime. Je vous jure qu'elle vous aime!

Mais la pudeur me fermait la bouche.

Rien d'ailleurs n'aurait pu empêcher la destinée de s'accomplir, et mon intervention n'aurait pas changé le cours des choses.

"Que cet audacieux dédain de toute raison, ce brillant éloge de la folie, cette fougue de paradoxe préparent de revers à la parfaite sagesse, qui fuit toute extrémité!"Renan.

Je devais aussi, à plusieurs reprises, recevoir les confidences de Françoise. Elle venait parfois me voir, en sortant du bureau où elle travaillait. Elle aimait à me dire diverses choses qu'elle cachait à son oncle, sans doute parce que l'exaltation de celui-ci et la tendresse qu'il lui manifestait ne lui permettaient pas d'entendre certaines vérités.

Un jour que nous causions ainsi, accoudés au balcon, regardant entre les charmilles jouer et courir les enfants, autour des kiosques et des pelouses, elle s'abandonna jusqu'à faire ces aveux:

--Il y a des jours où je regrette presque d'avoir rencontré l'oncle Valère. Peut-être aurais-je vécu, sans lui, tranquille et stupide, suivant ma vie. Mais où me mènera, comme il dit, son escalier d'or? Un de ces jours, mes parents vont me proposer quelque projet de mariage. Que répondrai-je? Autrefois, sans doute: "Oui!" sans chercher mieux, sans réfléchir... Mais aujourd'hui?... Il m'a ouvert une route que je soupçonnais à peine, il a donné à la vie, pour moi, un sens que je ne lui connaissais pas. Que de rêves romanesques, fous, irréalisables ne m'a-t-il pas mis dans l'esprit! Ces livres, ces fêtes, ces conversations, tant d'anecdotes étranges et charmantes qui lui reviennent à la pensée, tout cela, je le sens, me grise peu à peu. Il me semble qu'on peut ainsi s'entourer d'enchantements. Et puis, je rentre chez moi, je retrouve un intérieur modeste et morne, les soucis les plus ennuyeux, des parents maussades, uniquement occupés à se disputer sur les incidents de ménage, aucune liberté d'esprit, et je pense qu'il me faudra mener une existence pareille à la leur, et je maudis l'oncle Valère qui m'a permis d'entrevoir qu'il pouvait y avoir autre chose, - autre chose...

--Mais, Françoise, il n'est pas sûr que vous soyez contrainte d'épouser un parti proposé par vos parents.

--Qui alors, dit-elle en riant, un lord, un prince italien?

--Non, mais un gentil garçon, moins esclave de cette vie bourgeoise que vos parents, un être plus aimable, plus vivant plus aventureux! N'en connaissez-vous point?

--Ma foi, non, je n'en connais point!

Et ce fut moi qui n'osais pas insister.

A quelques jours de là, me trouvant dans la boutique de M. Delavigne, qui raccourcissait mes cheveux, je vis entrer Valère Bouldouyr qui venait acquérir je ne sais quelle lotion. Il me serra la main, son flacon enveloppé, il s'en alla.

--Tiens, me dit le coiffeur, vous connaissez M. Bouldouyr maintenant?

--Mais oui, pourquoi pas?

--Vous ignoriez même son nom, il y a quelques mois. Pauvre M. Bouldouyr! Il n'a pas de chance avec son amie, vous savez, cette personne blonde, qui se promène à son bras dans le Palais-Royal. Elle a presque tous le soirs des rendez-vous avec un jeune homme à favoris dans les petites rues du quartier. Je les rencontre souvent en allant faire ma partie à _la Promenade de Vénus,_ ou bien quand j'en reviens. Ils rôdent autour des Halles, reviennent par la rue du Bouloi, la rue Baillif, la galerie Vivienne. Il y a là un tout petit café dans lequel ils entrent. Et pendant ce temps, l'honnête M. Bouldouyr garde à cette petite rouée sa confiance. Ma parole, il y a des moments où j'ai envie de tout lui dire...

Delavigne parlait ainsi, tandis que, plongé dans la cuvette, j'avais le chef oint et malaxé d'une main énergique. Je ne pouvais guère protester. Le shampoing fini, je me levai comme un Jupiter tonnant, et je fis descendre la foudre sur l'obscur blasphémateur:

--Monsieur Delavigne, si vous voulez conserver ma clientèle et celle de M. Bouldouyr, je vous conseille de tenir votre langue tranquille et de ne plus répandre ces calomnies. La jeune fille dont vous parlez si légèrement est la propre nièce de M. Bouldouyr, et ce jeune homme blond qui l'accompagne, son fiancé. Apprenez dorénavant à respecter les gens honnêtes.

--Je vous demande pardon, monsieur, je ne savais pas...

--C'est bien, monsieur Delavigne. Mais maintenant que vous savez, ne recommencez pas, je vous prie!

Majestueux et rasé, je sortis de l'étroite boutique. Mais j'étais moins satisfait que je ne le paraissais. Ce jeune homme blond, c'était sans doute Lucien Béchard; je n'en étais pas sûr cependant. Si c'était lui, pourquoi me cachait-il ses rendez-vous avec Françoise, et Françoise, elle-même, pourquoi me faisait-elle ces demi-confidences, puisqu'elle me dissimulait l'essentiel? En un mot, comme en cent, j'étais vexé. Je faisais la mine du tuteur dupé, et je ne me sentais pas d'âge à être traité en oncle gâteux.

Ma mauvaise humeur fut telle que je demeurai plusieurs jours sans monter chez Bouldouyr, ni répondre à un petit mot par lequel Béchard demandait à me voir. Achille, sous sa tente, ne se montrait ni plus susceptible, ni moins ombrageux que moi, mais du moins, lui avait-on ravi son esclave, - à moi qu'avait-on dérobé?

Je dois avouer cependant que mon ressentiment ne résista pas à la première visite de Mlle Chédigny. Quand elle m'apparut avec son regard humide de Naïade, avec son sourire clair et pur, avec ses cheveux aux mèches mal retenues, mes soupçons et ma méfiance s'évanouirent comme la poussière au vent.

--Hou! le mauvais ami! dit-elle. On ne vous rencontre plus! Que devenez-vous?

J'objectai des courses importantes chez des librairies, un petit voyage en province, un rhume. Pour mieux mentir, pour m'innocenter à ses yeux, je me fusse paré du mariage d'un cousin, de la mort même d'un oncle!

--Et pourtant, me dit-elle encore, j'avais tant envie de vous voir! Vous m'avez donné un tel courage, il y a quinze jours! Oui, je crois maintenant que je peux rencontrer le mari qui me délivrera de l'oppression des miens, celui qui aimera ce que j'aime, ce que l'oncle Valère m'a révélé, celui qui me conduira à la terre promise... Oh! monsieur Pierre, si cela pouvait être vrai!

--Lucien a parlé, me dis-je.

Je me représentai le couple errant dans les demi-ténèbres du soir; suivant la rue Baillif, la rue du Jour, la rue du Bouloi, s'arrêtant devant la _Promenade de Vénus,_ entrant enfin dans un humble café de la galerie Vivienne. Ici, sont les ténèbres, à peine touchées d'un peu de lumière artificielle, qui glisse sur une porte, ourle un trottoir; une blanchisserie tiède, où un bras nu, hors de tant de linges répandu, d'une joue rouge approche un fer; une épicerie, avec ses sacs accroupis comme des Turcs qui dorment, enturbannés; un modeste auvent où sont les fleurs, fatiguées du jour, sur des lits de fougères; et là, c'est l'intimité, la confiance, la vie abordée à deux, comme la côte que l'on gravit légèrement, parce qu'on s'appuie l'un au bras de l'autre, c'est le royaume de la foi complète, sans fausse lumière, ni froides ombres.

--Il me semble parfois, reprit Françoise, naïvement, que jamais aucune femme n'a eu, autant que moi, le désir d'être heureuse.. Mais le serai-je? Je rêve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une belle propriété, dans un grand parc. Tantôt, je vois une succession d'étangs, de bassins immenses, dont on ne distique pas les rives et qui sont séparés par des digues de pierre et traversés par des ponts de marbre, tantôt des allées énormes, plantées d'arbres en fleurs des arbres des Tropiques, que je n'ai jamais vus. Il fait toujours à demi-obscur, humide et chaud. Des brouillards lourds montent du sol, qui, en s'écartant, me montrent des objets jusqu'alors cachés: une pagode, avec des sonnettes qui carillonnent, un pavillon où j'entends de la musique, une orangerie avec des grenadiers et des cyprès, couverts de fruits d'or. Enfin, j'approche du château, qui est toujours magnifique, précédé d'un grand parterre de roses, j'étends la main pour en cueillir une, et, au moment où je vais la saisir, je me réveille, si triste et si bouleversée que j'éclate en sanglots.

Malgré moi, je me laissai impressionner par le récit de Françoise, mais je la grondai de se montrer aussi superstitieuse. Je lui prouvai que nos songes portent l'empreinte de nos craintes, mais non la forme de notre avenir. Et je redoublai d'éloquence à mesure que je voyais la gaîté renaître sur le visage de l'enfant.

Elle avait jeté son grand chapeau blanc sur un fauteuil, toute sa jeunesse riait à travers elle, comme le soleil dans le feuillage d'un arbre. Ses cheveux lourds, d'où glissaient quelques boucles rebelles, avaient des reflets d'or rose.

Elle se jeta dans mes bras en s'écriant:

--Même si je vous déçois, un jour, monsieur Pierre, promettez-moi de ne pas m'abandonner!

Et comme elle posait sa tête sur mon épaule, j'appuyai mes lèvres sur son front; mais jamais je n'eus une aussi grande crainte de faire une erreur de direction.

"C'est que nous ne périssons même pas en qualité d'originaux, mais seulement comme copies d'hommes disparus depuis longtemps qui nous ressemblaient en corps et en esprit, et qu'il naîtra après nous des hommes qui auront encore le même air, les mêmes sentiments et les mêmes pensées que nous, et que la mort anéantira aussi.Henri Heine.

Il m'arrivait souvent, l'après-midi, de monter chez Valère Bouldouyr. J'aimais à lui faire évoquer les fantômes de sa jeunesse; il me parlait des poètes qu'il avait connus et dont il était fier d'avoir serré la main. Il me répétait sans fin les propos que Stéphane Mallarmé avait tenus devant lui, dans cette petite salle à manger de la rue de Rome, célèbre aujourd'hui. Il me dépeignait aussi Verlaine, assis dans un coin de café, engoncé dans son cache-nez rouge, avec son visage de Gengis-Khan, traversé d'éclairs mystiques. Il avait croisé, un jour, au seuil d'une revue, Laforgue, frêle, pâle et délicat comme le spectre de son propre Pierrot. A maintes reprises, il avait rendu visite à Léon Dierx, affable, mais lointain et cérémonieux, à demi aveugle déjà, et qui le recevait avec dignité dans un petit salon, aux murs duquel flambaient deux fêtes galantes de Monticelli.

Mais c'était surtout de Justin Nérac que Valère Bouldouyr me parlait. A force de me le dépeindre, il finissait par lui rendre une existence véritable; j'en arrivais à penser à lui comme à quelqu'un que je connaissais, que j'avais fréquenté et presque aimé. Valère vivait à la lettre avec son souvenir. A l'entendre, Justin Nérac avait eu une sorte de génie, comme tant d'autres êtres, hélas! qui ne l'ont pas manifesté davantage et qui ont emporté dans leur mort prématurée des projets sans nombre et l'illusion de leur grandeur méconnue.

Je vis un portrait de ce Justin Nérac: une longue figure chevaline, avec des joues rebondies et molles d'enfant, un regard de myope, un énorme front bombé, traversé par une mèche de cheveux mal alignée.

J'appris par Bouldouyr qu'il était d'une taille démesurée, qu'il marchait en vacillant un peu, comme si une tête trop lourde, sur son long corps maigre, allait l'emporter à terre, et qu'il était si bon et si timide que tout le monde abusait de sa douceur, de sa faiblesse et de sa bienveillance.

--Je vous ai parlé souvent de Nérac, me dit un jour Bouldouyr, mais, au fond, vous ne le connaissez guère. Je vais donc vous prêter quelques-unes de ses lettres; vous les lirez et vous comprendrez alors mes regrets et mon désespoir.

J'emportai chez moi une liasse de papiers à peine jaunis. Les lettres de Justin Nérac étaient curieuses, en effet; je compris que l'ami de Valère Bouldouyr était un de ces hommes qui mettent dans leur conversation et dans leur correspondance ce qu'ils n'auraient jamais la force, ni la patience d'exprimer par une oeuvre durable et qui donnent à ceux qui les entourent l'illusion d'un grand esprit, parce que cette illusion est plus sensible dans une présence vivante qu'en un froid et volontaire volume, incorruptible témoin des pensées de son auteur.

Je recopiai quelques-uns des fragments les plus significatifs de ces lettres, et je les cite ici; elles contribueront à éclairer, par réverbération, la physionomie de Valère Bouldouyr.

_Paris, 27 octobre 1887._

_Mon cher Valère,_

_J'ai passé hier une journée mélancolique à regarder tomber les dernières feuilles des arbres dans mon petit jardin. Il faisait un temps un peu gris, comme je les aime; pas de pluie, mais un ciel très bas et couleur de tourterelle, de rameau d'olivier, de perle, que sais-je encore?

Tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de goût pour ce genre d'occupations et quelques autres du même style. Je serais bien capable, comme ce délicieux personnage du "Misanthrope", qui ressemble déjà à un héros de Musset, de passer mon après-midi à cracher dans un puits pour faire des ronds dans l'eau. Je sais aussi jouer au bilboquet, susciter d'interminables ricochets ou gonfler des bulles de savon, irisées et lourdes comme des vessies de rêves. Et je regrette que les circonstances ne me permettent plus de lâcher dans le ciel ces cerfs-volants que célèbre un vers de Coppée.

Or, j'ai cru longtemps que ces diverses manifestations de mon activité témoignaient d'un irrésistible penchant à la poésie; mais c'est là, mon cher ami, une grossière erreur. Les vrais poètes ne font rien de tout cela, mais ils travaillent et ils enferment dans une forme savante des émotions qu'ils n'ont pas toujours, tandis que nous, pauvre Valère, nous les ressentons, mais nous ignorons l'art de les exprimer. Nous allons, nous venons, nous fumons, nous flânons, nous causons, nous parlons du but de l'art, nous cueillons de boutons d'or et des millepertuis, nous sommes amoureux de simples filles à qui nous offrons des galanteries exquises et que nous traitons en reines de Saba, sans voir que leurs diamants sont du strass, nous nous comparons mentalement à Virgile, à Tibulle, à Théophile de Viau, à Aloysius Bertrand; en un mot, nous pêchons, ou mieux, nous cherchons à pêcher la lune! Mais nous ne sommes pas des poètes, mon cher Bouldouyr, nous sommes des rêveurs, c'est-à-dire des paresseux.

Voilà ce que j'ai découvert hier, en regardant tomber mes feuilles; elles étaient bien jolies, roses, violettes, dorées, sous ce ciel gris comme une fumée de cigarette. Mais, quand elles s'entassaient dans un coin du jardin, elles devenaient brunes, sales noirâtres, pourries. Ça faisait un assez vilain spectacle...

Pas des poètes, mon bon Valère, des abstracteurs de quintessence, des fainéants! N'est-ce pas que c'est à se briser la tête contre un mur?..._

_Albi, 30 septembre 1889._

_Me voici depuis huit jours dans ma ville natale, mon cher ami, et déjà je brûle de m'enfuir; le paysage est beau, cependant, et quand je regarde les jardins croulant de l'archevêché, les eaux épaisses et compactes du Tarn, couleur d'angélique, et les petits moulins qui détachent sur elles leurs silhouettes vieillottes, je retrouve mes plus heureuses impressions d'enfance; elles se rabattent sur moi, chaudes et douillettes comme la pèlerine à capuchon que je portais quand j'allais au Lycée! Mais, au milieu des miens, je me sens aussi étranger que si je venais de tomber en terre laponne. La misère de leurs pauvres existences me donne de véritables nausées. Leur vie s'écoule sans douleur, ni joie dans un pêle-mêle d'intérêts puérils, de calculs dérisoires, d'âpres disputes. Rien n'existe pour eux hors de leurs mornes combinaisons et de leurs potins stupides. Mon beau-frère, Gaillardet-Pomponne, ne pense qu'à la chasse; mon beau-frère de Figerac-Lignac, qu'à accroître ses terres, et mon frère Eudoxe se meurt d'envie, de méchanceté et d'intrigues mal ourdies. Quand ils sont tous réunis et que je les écoute, il me vient une véritable sueur d'angoisse. Je souffre de ce qu'ils disent, de ce qu'ils pensent, comme je souffrirais de leur arrestation, de leur condamnation par une cour d'assises; j'ai honte pour eux de leurs propos, de leurs désirs, comme si les anges nous jugeaient. Se peut-il que le même sang coule dans mes veines et dans celles de mes soeurs? Oh! m'en aller d'ici, être seul, ne plus rien écouter ou me promener avec toi, tranquillement, sur les quais de Paris, m'attarder au Vachette ou au Procope, me cacher n'importe où, mais ne pas rester dans ma famille à entendre parler d'argent, d'argent, toujours d'argent!_

_Paris, 2 mars 1895._

_Imagine-toi qu'il m'est venu, hier, mon cher Valère, le plus extraordinaire sujet de roman qui se puisse voir. Si j'avais quelques loisirs, comme je serais heureux de l'écrire! Mais, hélas! quand donc aurai-je quelques loisirs? Enfin essaie de te représenter l'histoire d'un homme qui ferait toutes les nuits le même rêve, ou plutôt qui aurait en songe une vie aussi logique, aussi continue, aussi évidente que la nôtre. Le jour, il serait comme toi et moi un petit employé de ministère, mais, les paupières closes, il se retrouverait grand seigneur à la cour d'Angleterre, dans les dernières années du XVIe siècle ou les premières du XVIIe. Il connaîtrait le luxe et l'opulence, il aurait des aventures, des amours, des amitiés célèbres; il vivrait dans l'intimité de la comtesse de Bedford, de la comtesse de Suffolk, de lady Susan Vere, de lady Dorothy Rich, de lady Walsingham, de la comtesse de Northumberland, il fréquenterait sir Walter Raleigh, il irait à la _Mermaid_ boire avec Shakespeare et Ben Jonson, il assisterait à ces _masques_ qui faisaient alors la joie des courtisans et prendrait même sa part de tant d'allégories mythologiques, qui mêlaient au monde des vivants celui des entités et des dieux. Au milieu des Heures, vêtues de taffetas noir et constellées d'étoiles, entre la Fantaisie, qui a des ailes de chauve-souris et des plumes de toutes les couleurs, et l'Éternité qui porte une robe tricolore, longue comme les siècles, il représenterait tour à tour le Temps, le Sommeil, Hespérus et Prométhée. Puis le jour venu, il reprendrait sa triste place au ministère entre toi, Lardillon, Tubart, Cacaussade et moi. Peux-tu te représenter à la fois l'orgueil, l'humiliation, l'apothéose et la déchéance de ce malheureux? Il en arriverait, bien entendu, à croire que sa vie réelle est à Londres et que, chaque jour, le même cauchemar le ramène à Paris, dans un bureau de ministère. D'ailleurs quelle preuve aurait-il qu'une de ses existences est plus authentique que l'autre, sinon parce qu'elle a commencé plus tôt?

Je ne sais encore comment se terminera mon histoire: peut-être par le suicide de mon héros. Un jour, brusquement, sans motif appréciable, il cessera de rêver. Alors il ne pourra plus supporter cette misérable vie que nous menons, une fois privé des compensations que chaque nuit lui apportait. Mais quand aurai-je le temps d'écrire? Les années passent, passent, et tout s'en va en projets, en velléités, en brouillard..._

_Sanary, 16 août 1897._

_Je vieillis, je vieillis, Valère, c'est affreux à dire. Je ne sais ce que je vais devenir, mais cela me fait peur. J'étais à la campagne, hier soir, chez un ami, par la plus belle nuit du monde, assis sur un vieux banc de pierre, encore tiède de la chaleur du jour, au pied d'un cyprès énorme. La nue était pâle; le croissant de lune qui s'abaissait à l'horizon avait tant d'éclat et de relief qu'on aurait pu le toucher de la main. Un vent vague et doux se roulait dans les arbres; on entendait des cors qui jouaient faux, puis ce sifflement infatigable que font, je crois, les courtilières. Et je me souvenais des émotions où une pareille nuit m'eût jeté dans ma jeunesse: une ivresse désespérée, le désir de se perdre en sanglotant dans l'amour d'une femme, de se rouler par terre, de s'anéantir et de se confondre avec la nature, une mélancolie effrénée d'homme primitif, troublé par le voisinage de Dieu. Mais, hier, tout au contraire, je n'éprouvais rien qu'une paix légère et un peu ennuyée, je reconstruisais par le souvenir ces délires de ma jeunesse, et je les jugeais factices et puérils. J'en souriais même, je ne désirais rien, je ne souffrais pas, je ne regrettais plus. Je me plaisais à mon indifférence, je m'estimais d'avoir l'esprit assez lucide pour bien comprendre la cause de ces enthousiasmes et de ces ardeurs. Et puis, soudain, je me suis dit: "J'ai perdu le pouvoir divin! Que m'importe cette raison dont je suis sottement fier, cette maîtrise de moi-même, cette modération, cette sagesse étriquée! Ce qui était beau, ravissant, c'était de sentir aussi furieusement, d'être ému, de pleurer, de se tordre d'amour en appelant Sémiramis, Ophélie, Diane de Poitiers, la fille du jardinier, ou même la mort, parce que la mort, c'est encore une femme... Quand je possédais tout cela, j'étais un millionnaire; aujourd'hui, avec ma mesure, mon ordre, ma clairvoyance, je suis devenu un mendiant!

Je n'ai pu dormir de toute la nuit; je me levais de temps en temps, je me regardais dans une glace; il me semblait que, sous mes yeux, je voyais mes tissus vieillir, s'user, mes cellules, mes cheveux grisonner. J'aurais tout donné, mon bon ami, pour retrouver cette frénésie, dont j'avais fait fi d'abord; mais que peut-on donner quand on n'a plus rien?_

_Pau, 2 avril 1899._

_Hélas! non, mon cher Valère, je ne vais pas mieux. Mes crises augmentent et deviennent de plus en plus douloureuses. Je lis entre les paroles réservées des médecins qu'ils me considèrent comme condamné. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami, un stoïcisme que je n'ai guère; Je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans regret. Il est impossible d'imaginer, avant d'en être réduit là, la figure que prend la mort, lorsqu"au lieu de nous apparaître très loin, au bout de la vie, comme une chose inconcevable, on s'aperçoit tout à coup de sa présence à nos côtés. Je pense à elle nuit et jour. Chacune des émotions agréables que me donne encore la vie m'arrache ce cri: "Et cela aussi, il me faudra le quitter!" Et ces émotions deviennent aujourd'hui si nombreuses que cette vie elle-même, que je jugeais médiocre, me semble un lieu de délices.

Si j'avais rempli la mesure exacte de ma destinée, je mourrais avec moins de tristesse. Mais je n'ai rien été, et je ne laisserai rien derrière moi: ni oeuvre, ni enfant, rien qui porte le témoignage que j'ai appartenu à ce monde. La paternité est une belle chose, moins belle cependant que la gloire. Ah! Bouldouyr, s'en aller ainsi tout entier, et encore jeune, quelle misère! Être un de ces morts anonymes que l'on oublie le lendemain de leur trépas et n'avoir même pas la satisfaction de se dire que l'on revivra dans l'herbe et dans les fleurs, puisque, dans notre absurde pays d'Occident, on isole les cadavres derrière des planches, comme des marchandises de luxe, au fond de caveaux ridicules qui les séparent de la nature!

Entre un homme qui voit la fin devant soi, toute proche, et celui pour qui elle est encore lointaine et irréalisée, entre toit et moi, il n'y a plus aujourd'hui de langage commun; je suis entré déjà dans la solitude effroyable de la mort. Les paroles humaines commencent à perdre tout sens pour moi, et cependant je suis plus que jamais avide d'en entendre d'affectueuses et de consolantes. Écris-moi encore, écris-moi souvent, mon cher Valère; j'essaierai de te comprendre une dernière fois..._

Quand je rendis ce paquet de lettres à Valère Bouldouyr, il me dit que la lettre de Pau était la dernière, en effet, et que son ami était mort quinze jours après.

Il ajouta sentencieusement:

--Avez-vous jamais rien lu d'aussi beau?

--N..., non, murmurai-je, interloqué par la naïveté d'une telle question.

Mais je compris aussitôt que Valère Bouldouyr ne trouvait aussi belles ces quelques lettres que parce qu'elles reflétaient sa vie intime, à lui, tout autant que celle de Justin Nérac.

"C'est une antipathie naturelle que j'ai pour les croisades, et cela dès mon enfance. Je hais Don Quichotte et les histoires de fous; je n'aime point les romans de chevalerie, ni ceux qui sont métaphysiques; j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions et les vertus dans leur naturel et leur vérité.Mme Du Deffand."

Quand un écrivain réalise son oeuvre, son imagination suit une pente naturelle; aussi lui est-il aisé de vivre dans un bonheur relatif. Mais chez celui à qui le destin a refusé le pouvoir extraordinaire de l'expression, l'imagination fermente et stagne sur place, l'empoisonnant peu à peu, viciant les sources de son émotion.

Jamais cela ne me parut plus évident que certain soir, où Valère Bouldouyr me demanda de dîner avec sa nièce. Comme nous étions tous les trois seuls, il s'abandonna librement à sa verve, et j'eus alors l'occasion de constater à quel point mon pauvre ami avait une fêlure - ou qui sait? une étoile! - dans le cerveau.

Il me parut très surexcité quand j'arrivais chez lui. D'ailleurs, l'odeur qu'il dégageait et la vue d'une bouteille sur un guéridon m'eussent révélé, si je ne l'avais pas soupçonné déjà, que le vieux poète ne dédaignait pas de demander des secours à celle que Barbey d'Aurevilly appelait la _Maîtresse rousse._ Aussi commença-t-il immédiatement à s'attendrir et à exalter. Il tournait en rond dans ses minuscules pièces et, de temps en temps, s'arrêtait pour jeter un coup d'oeil de satisfaction sur la table déjà dressée et sur les quelques vases où trempaient de grêles glaïeuls.

L'arrivée de Françoise acheva de le griser. Elle était d'ailleurs plus charmante que d'habitude. Ses yeux, d'un beau vert jaune, riaient, et les mèches déroulées et luisantes de sa chevelure d'or brun lui donnaient, une fois de plus, l'air d'une fraîche naïade, qui sort matinalement de quelque lac, encore inconnu aux mortels.

Des truites saumonées, montées toutes chaudes du restaurant d'en face, un pâté onctueux, acheté avenue de l'Opéra, et une salade russe composée et préparée par Bouldouyr lui-même, composaient notre festin.

Je ne crois pas avoir jamais vu une physionomie plus heureuse que celle de Valère, ce soir-là. A tout instant, il me prenait la main et la serrait avec énergie, ou bien, s'emparant, par-dessus la table, de celle de Mlle Chédigny, il la baisait passionnément.

--Ah! disait-il, y a-t-il un plus grand bonheur au monde que d'être enfermé chez soi, avec des gens que l'on aime, et de partager ces trésors de l'intelligence et de la sensibilité, qui sont le prix de notre vie! Le ciel est noir, il va pleuvoir tantôt, sans doute, mais qu'importe! Qu'importe le tonnerre, la grêle, la neige, même (il ne risquait pas grand'chose à la narguer, par cette lourde soirée de juin). Je me sens libre et gai, aujourd'hui, comme un adolescent. Il me semble que j'ai vingt ans, tout l'avenir devant moi et que, cette fois-ci, la vie tiendra enfin ses promesses. Ah! Françoise, si je t'avais rencontrée à l'aube de ma destinée, que n'eussé-je accompli pour toi! Tu m'aurais donné le courage, que je n'ai pas eu, et le Walhall m'est demeuré fermé. - A ta santé, Françoise! A la vôtre, mon bon Salerne!

Il buvait beaucoup, sa nièce l'imitait, et ses yeux de plus en plus brillants, ses rires nerveux, me révélaient qu'elle était prête à suivre fidèlement son oncle dans le monde funambulesque de sa fantaisie.

--Depuis la mort de mon pauvre Justin, dit-il, je n'avais pas connu des heures pareilles! Quand il vivait, nous passions souvent toute la nuit à causer. Nous nous plaisions à nous raconter les mille incidents d'une vie imaginaire, dans un intarissable dialogue. Je m'asseyais à un coin du divan, Nérac, à l'autre, et nous commencions ainsi:

"-Je suis le sultan Haroun-Al-Raschid.

"Et Justin Nérac, me répondit:

"-Et moi ton premier vizir!

"Et le colloque continuait en ces termes:

"-C'est la nuit, je sors secrètement de mon palais, je me faufile le long des rues obscures.

"-On dirait qu'on a mis la nuit au frais dans un vaste seau où trempe un glaçon...

"-La lune, en effet, fond lentement au-dessus des palmiers qui s'égouttent... On entend, au loin, aboyer de petits chacals.

"-Les souks sont fermés; quelques bons Arabes dorment accroupis au pied des maisons, pareils à de gros tas de sel...

Il fallait entendre Valère mimer la conversation, imiter la voix rocailleuse et sonore de Nérac, certes, sans arrière-pensée de moquerie, mais parce qu'il avait gardé le souvenir précis de son timbre. Il fallait l'entendre nous raconter l'enlèvement d'une jeune fille par un cavalier, la surprise de Justin Nérac reconnaissant en elle la personne dont il était justement amoureux, leur irruption à tous deux dans un caravansérail plein de chevaux, leur poursuite éperdue à travers la ville, puis dans le désert... Ou bien, il était empereur de la Chine, grand seigneur à la cour des Valois, légionnaire romain, poète romantique; et toujours d'extraordinaires aventures lui survenaient!

Le bon Bouldouyr rougissait, s'animait. J'avais peine à croire que, de l'autre côté de la rue, se trouvât mon modeste intérieur, que la jeune fille qui l'écoutait fût une pauvre dactylographe. Je courais derrière Valère de siècle en siècle! Une existence entière vouée à lire des vers, des romans, des mémoires historiques, semblait crever par places et laisser entrevoir de grands morceaux de rêves irréalisées, comme l'on découvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier, un cadavre qui y séjournait, intact, depuis des années.

Je ne sais si Françoise Chédigny pouvait suivre son oncle dans cette orgie de souvenirs imaginaires. Je crois que la plus grande partie de ses discours lui échappait, mais le peu qu'elle en comprenait devait lui monter au cerveau, en bouffées romanesques, plus sûrement encore que le vin mousseux qu'elle buvait dans un verre de Venise dépareillé, que Justin Nérac avait légué à son ami avec le secrétaire de marqueterie et la commode Louis XVI.

Et comme si Bouldouyr eût craint que sa nièce ne participât point suffisamment à la fête spirituelle qu'il lui donnait, il se tourna vers elle et s'écria comme un vieux fou qu'il était:

--Ah! Françoise, je ne me console pas de penser à la pauvre existence que tu mènes et que tu es condamnée sans doute à mener toujours! Jamais je n'ai autant souffert de ma misère! Je voudrais avoir de l'argent à te laisser, beaucoup d'argent! Je voudrais que tu fusses riche, puissante, adulée, que tu jouisses de tout ce qui fait la vie digne d'être vécue: l'amour, la fortune, le plaisir. Ceux qui ont comme toi la beauté, la jeunesse, l'esprit, ne méritent-ils pas de posséder ce monde qui est créé pour eux? Moi, j'ai souffert affreusement, misérablement, de ma médiocrité, de la médiocrité dans laquelle je suis né, dans laquelle j'ai vécu, dans laquelle je vais mourir, mais j'avais mon imagination pour lui échapper, j'avais quelque part dans un coin de ma maison une petite porte qui ouvrait sur l'écurie de Pégase... Oh! c'était un pauvre Pégase, un Pégase à demi boiteux: n'importe, c'était lui encore et je l'enfourchais, et nous nous allions tous deux loin, loin, bien loin... Ah! quel beau temps c'était!

Il cessa de parler, ses yeux se fermèrent à demi. Où regardait-il et que voyait-il?

J'aurais voulu savoir, - et je ne l'ai jamais su, - en quoi consistait cette rêverie qui avait consolé Bouldouyr. Cette croyance à sa propre imagination ne constituait-elle pas le plus clair de cette imagination? Des lectures, de vagues rêveries, d'interminables conversations avec Justin Nérac, voilà, je pense, quelle avait été cette part de songe que Bouldouyr jugeait si belle. Mais peut-être aussi avait-il éprouvé des délices inconnus, l'influence d'une magie secrète que je ne pouvais même pas entrevoir! En ce cas, j'étais bien forcé de reconnaître combien un pauvre bonhomme comme lui, un raté, m'était encore supérieur, et j'acceptais docilement cette leçon d'humilité.

Valère Bouldouyr s'était levé; il fit quelques pas dans la pièce en chancelant un peu, et, comme Françoise le suivait, il la prit par la taille et l'entraîna jusqu'à la fenêtre. Au-dessus de ma maison, quelques étoiles très pâles apparaissaient. Le vieux poète les regarda:

--Croyez-vous, Pierre, me dit-il, qu'on souffre, qu'on désire, qu'on rêve là-haut comme ici? Est-ce que, d'astre en astre, des êtres identiques éprouvent les mêmes vanités? A quoi bon alors? Je veux croire que, dans ces mondes scintillants, on obtient ce que l'on a inutilement espéré ici-bas. Ainsi, Françoise, dans une de ces planètes, quand tu seras immortelle, tu vivras dans un enchantement perpétuel, et belle comme Cléopâtre, célèbre comme Valentine de Pisan, tu improviseras les plus beaux chants du monde, devant un auditoire de poètes qui baiseront tes pieds nus.

--Vous y serez, mon oncle?

--Si, j'y serai! Tiens, d'ici, en regardant bien, Françoise, tu pourrais distinguer ma place, là, dans ce coin à gauche? La vois-tu? Et je n'y serai pas seul! Tous mes bons camarades, les symbolistes, y seront avec nous. Car on peut bien nous adresser toutes les critiques qu'on voudra, ce qu'on ne nous contestera jamais, à mes amis et à moi, c'est d'avoir aimé la poésie plus que tout!

Françoise, troublée par tant de paroles, laissa tomber sa tête blonde et décoiffée sur l'épaule de son oncle et demeura ainsi, sans parler.

--Pauvre petite! Murmura-t-il.

Ils revinrent à pas lents vers la table; Bouldouyr s'assit lourdement et remplit de rhum un verre à bordeaux.

--Ne buvez plus, mon oncle, dit-elle.

--Si, si, dit-il, j'ai besoin de boire aujourd'hui. Les anciens appelaient cela le Léthé, je crois. Mais il suffisait d'en avoir goûté une fois, et la vie terrestre était oubliée. Moi, j'ai beau boire, je vois toujours la vie terrestre sous mes yeux: la vie terrestre! Cela tient du lazaret et de la ménagerie, de la fosse commune et du marché d'esclaves... Pouah!

_Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées!_

Mais toi, toi, Françoise, que vas-tu devenir là-dedans!

A ce moment, Françoise Chédigny consulta sa montre:

--Il est onze heures, mon oncle! Laissez-moi m'échapper bien vite! Que dirait-on chez moi si j'étais en retard!

Elle mit son chapeau en toute hâte et s'élança vers l'escalier. Nous l'entendîmes encore crier de marche en marche:

--Bonsoir, mon cher oncle! Merci, merci!... A bientôt!

Je regardai Valère Bouldouyr tassé sur sa chaise, les yeux injectés de sang, le visage enflammé.


Back to IndexNext