--Salerne, me dit-il, d'une voix rauque, j'ai menti toute la soirée, menti pour amuser Françoise. Mais elle sait que je lui ai menti. Et je me suis menti de même tout le long de mes jours. Chacun de nous en fait autant. Je crois que, si nous avions, une fois, le courage de nous dire la vérité, sur nous-mêmes et sur la vie, nous nous réduirions aussitôt en poussière, à force de honte et de désolation.
"Nous nous taisions. Parfois un craquement dans un verger, c'était une branche de prunier surchargée, qui cassait, c'était cent jeunes fruits voués à la mort. Parfois un cri dans un sillon, c'était la musaraigne saisie par la chouette. Une étoile filait. Toutes ces petites caresses d'une mort puérile, ou d'une mort antique et périmée, flattaient notre coeur et lui donnaient une minute son immortalité."Jean Giraudoux.
Je devais une fois encore assister à l'une des fêtes de mon ami M. Bouldouyr, et comme ce fut la dernière, elle a laissé dans mon esprit un souvenir ineffaçable.
Nous croyons, en général, que nous n'avons aucune prescience de l'avenir; mais, si nous réfléchissions mieux, nous nous rendrions compte que, sans savoir exactement ce qui va nous arriver, nous avons, à certains moments de notre destinée, une sorte de pressentiment, non une vision précise et limitée, mais une sensation confuse, indéfinie comme une ombre, intense, pénétrante, de certains états d'esprit, que les circonstances vont bientôt développer en nous.
S'il en était autrement, pourquoi aurais-je ressenti une telle mélancolie en entrant dans le petit appartement de mon vieux poète, pourquoi une impression de tristesse aussi morbide, aussi continue, m'aurait-elle accompagné durant ces heures nocturnes, - et pourquoi chacun de nous semblait-il mal à l'aise, troublé, frémissant, au lieu d'éprouver l'aimable et puérile gaîté que nous manifestions d'habitude dans ces invraisemblables réunions?
Nous étions aux derniers jours du printemps. Après des giboulées tardives, des orages intempestifs, venaient soudain des journées lourdes, égales, brûlantes. Déjà, aux fleurs à peine nées des avenues succédaient des feuilles roussies, déjà, au plaisir printanier de vivre une torpeur angoissée une indifférence animale et presque hostile.
Je revois la petite pièce où Valère avait dressé le souper, avec sa table servie, ses argenteries, ses candélabres blancs et les bouteilles d'Asti dans un coin, - je revois les livres de Valère, ses chers livres bien rangés sur une étagère, et au-dessus, dans un cadre de chêne, une eau-forte d'Odilon Redon, qui montrait un Pégase blanc se débattant dans une mer de ténèbres, je revois les fleurs qui s'épanouissaient dans chaque vase, - jamais il n'y en avait eu autant, - ces roses sans regard et qui ne sont qu'une bouche ouverte et pâmée, ces lys alourdis, qui vous contemplent du haut de leurs pistils d'or, avec une ineffable pitié, ces hortensias stérilisés dès leur naissance, ces iris sortis d'une armurerie, tous ces lilas. Bouldouyr se doutait-il, lui aussi, que c'était la dernière fois?
Et je le revois, lui-même, avec sa robe de chambre bariolée et ses larges conserves d'écaille, son air de magicien et de bourgeois de Chardin, et je revois le petit musicien italien, zézayant et timide, tout basané sous ses cheveux blancs, et nous tous, enfin...
On dansa peu; il faisait chaud. Chaque couple causait, et Valère, ouvrant un livre, me montrait du doigt un vers de Samain, un vers d'Albert Saint-Paul, le violon disait ces choses tristes qu'on imagine entendre, dans un pavillon de Vienne, devant une archiduchesse poudrée et qui va devenir cendre.
Nous passâmes à table; la conversation était lente, incerta ine, gênée; on s'adressait moins à son voisin, à sa voisine, qu'à un autre soi-même, qui aurait été là, invisible, faisant figure de double, de fantôme, proposant un intersigne ou une énigme. Parfois, une rose s'effeuillait sur la table, une bougie inclinait soudain sa flamme au coeur noir à un courant d'air insensible pour nous. Si un meuble craquait, nous tressaillions, si un papillon tournait autour des lumières, nous avions un serrement de coeur... Il y a des soirs comme cela où l'on refuserait l'invitation du Commandeur!
Seul, le vieux violoniste semblait ne se douter de rien et riait aux anges. Bouldouyr l'appelait Pizzicato, et je ne lui ai jamais connu un autre nom.
--Allons, Pizzicato, mon ami, donnez-moi votre verre que je le remplisse. Vous ne buvez rien...
--Oh! si, si, _Signore._ Déjà, tout tourne autour de moi et si j'étais dans ma ville, bien sûr, je verrais deux tours de Pise se balancer à côté l'une de l'autre et finir par se casser le nez...
--Pour si peu, _amico_Pizzicato?
--Hélas! _Signore,_ répondit le petit musicien, en rougissant sous son hâle, je ne bois que de l'eau, vous savez, tout le long de la vie...
Et il jeta un regard apitoyé sur sa petite veste râpée, sur sa cravate noire roulée en corde.
Cette allusion à sa misère rembrunit le bon Bouldouyr.
--Ah! dit-il, en hochant la tête, ce monde est mal fait, mal fait! Les meilleurs de nous n'ont que leurs rêves. Nous sommes comme des oiseaux-lyres, comme des paradisiers qui se débattraient sous un filet en regardant l'espace, tandis que les oies, les pintades, les corbeaux, en pleine liberté, nous nargueraient en se dandinant autour de nous.
Les images de Valère Bouldouyr n'étaient pas très supérieures à sa poésie, et il le savait bien. Il me regarda d'un oeil suppliant: il espérait toujours que je ne m'en apercevrais pas. Je l'approuvai d'un sourire sans réticence, et son visage s'illumina:
--Ne vous plaignez pas, Bouldouyr, lui dis-je, vous laissez derrière vous quelques belles plumes!
Il savait aussi que ce n'était pas vrai, mais il s'épanouit tout de même. Il n'avait pas tendu en vain de beaux damas dorés les tristes murs de son pauvre escalier. Et puis sait-on jamais quelle coquille égarée sur la grève le grand océan de la gloire va soulever, puis remporter?
--Pourquoi, oncle Valère, dites-vous qu'il n'y a que des rêves? Il me semble que je vois, moi, surtout des réalités fit la petite Blanche Soudaine, qui, avec son oeil malicieux, son bonnet rouge et ses culottes courtes, faisait le plus drôle de petit pêcheur napolitain que l'on pût imaginer.
Et elle ajouta en reniflant:
--Dame! et j'en vois de toutes les couleurs, des réalités, moi sur le pavé de Paris!
Florentin Muzat sembla sortir de la distraction perpétuelle; il agita ses vastes manches blanches de Pierrot, et il murmura:
--Des réalités? Est-ce que j'en ai vu, moi? Est-ce que c'est vivant, est-ce que c'est mort? Dites, oncle Valère, ça remue?
--Non, non, rassure-toi, Florentin, ça ne remue pas. Tu as raison, comme toujours, mon enfant. Les réalités ne sont pas vivantes, ce sont des ombres sur un mur, des cercles tracés dans la cendre d'un foyer éteint par un doigt distrait, des graines de pavots que le vent qui passe emporte bien loin! Les vérités sont ailleurs.
--Où? dirent en même temps Blanche Soudaine et l'innocent.
Valère Bouldouyr hocha la tête et ne répondit pas, mais en se tournant tout bas vers moi, il murmura le beau vers de Mallarmé:
_Au ciel antérieur où fleurit la Beauté!_
--Et l'amour, oncle Valère, demanda Marie Soudaine, est-ce un rêve, une réalité?
Sa mantille faisait plus scintillants ses larges yeux magnétiques, une rose rouge flambait à son oreille, et je voyais, par l'entre-bâillement de son corsage, s'arrondir et glisser dans la nacre les tons tabac d'une chair brune.
Jasmin-Brutelier la regarda et sourit:
--Il me semble, Marie, que vous êtes bien innocente pour votre âge?
--Demandez à Françoise! cria soudain Blanche.
Mlle Chédigny rougit.
--Tais-toi, petite peste, murmura-t-elle.
Jasmin Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air entendu. Pizzicato vida sa coupe d'Asti. Une rose acheva de s'effeuiller, et nous ne vîmes plus que son coeur nu, un coeur ébouriffé, jaune, inutile. Léchée par une flamme trop courte, une bobèche éclata.
Nous nous levions de table; Bouldouyr s'appuya lourdement sur mon bras, et nous vînmes ensemble jusqu'à la fenêtre. Je lui montrai la mienne.
--Bien souvent, lui dis-je, j'ai vu passer et repasser les ombres charmantes de vos amis dans le cadre de cette croisée. Je ne comprenais guère alors ce qui se passait ici...
--Le comprenez-vous mieux maintenant? Répondit brusquement le poète. Allez, allez, Salerne, je suis un vieux fou... Avais-je besoin de troubler cette jeunesse avec mes pauvres imaginations désordonnées? Regardez-les tous à présent! Qu'est-ce que la vie va leur donner? Quand on est Mithridate soi-même, on n'offre pas du poison à ses amis! Ah! Salerne, que je suis las de ce monde! Comme je voudrais m'endormir!...
Il me quitta brusquement et s'en alla vers sa bouteille de cognac.
Près de la table, Jasmin-Brutelier parlait bas à Marie Soudaine. Il tenait dans les siennes sa main courte et nue. Je m'éloignai, je poussai la porte...
Il faisait noir dans la pièce voisine, la chambre de Valère. On avait éteint les lumières. Personne ne m'avait entendu approcher. La voix vibrante de Lucien modulait ces mots:
--Je reviendrai alors et je vous épouserai, Françoise. Six mois seront bien vite passés. Ayez confiance en moi et vous serez heureuse...
--J'ai confiance, Lucien, confiance. Mais, serai-je heureuse?
Je me retirai discrètement. Le pauvre Muzat, accroupi sur une chaise, battait des mains et poussait des cris sourds en regardant, sur le mur, osciller des ombres, quand la brise agitait les flammes des bougies.
Je retournai à la fenêtre; nuit d'orage; aucune étoile au ciel; des gémissements d'arbres remués venaient du Palais-Royal. J'entendis au loin un tonnerre. L'air semblait contenir en soi une éponge brûlante qui l'absorbait; on respirait on ne sait quelle poussière compacte. Un enfant pleura dans la maison voisine...
Une petite main passa sous mon bras; Blanche Soudaine s'appuya contre moi.
--Vous ne m'aimez pas un peu, vous qui n'avez jamais rien à faire, monsieur Salerne? Personne ne pense à moi. Je suis trop petite. Je vais cependant avoir bientôt seize ans, vous savez... Embrassez-moi, monsieur, voulez-vous? On embrasse bien Marie, on embrasse bien Françoise, et moi jamais! Dites, on m'embrassera plus tard aussi?
Je caressai doucement la jolie tempe délicate et les fins cheveux ondés.
--Hélas! Blanche, on t'embrassera aussi, et bien vite, et beaucoup trop tôt! Garde, oh! garde encore longtemps cette idée que tu as de l'amour, et du monde, et de tout... Cette idée confuse et noble, dont tu aspires à te débarrasser, c'est ce que l'amour et le monde te donneront de meilleur...
Un éclair ouvrit le ciel, au-dessus de Montmartre, dont le Sacré-Coeur apparut soudain dans une blancheur crue comme de la craie. Blanche poussa un cri de terreur.
--Oh! monsieur Salerne, fit-elle, ne me quittez pas! Il me semble que j'aurai moins peur près de vous!...
Et le petit pêcheur frémissant vint se blottir contre moi, cachant ses yeux d'une main déjà abîmée par le travail.
Je l'ai déjà dit tout à l'heure: c'était la dernière soirée.
"Et cette maladie qu'était l'amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu'il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un avec lui, qu'on n'aurait pas pu l'arracher de lui, sans le détruire lui-même à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie, son amour n'était plus opérable.Marcel Proust.
A quelques jours de là, je reçus la visite de Lucien Béchard.
Son air solennel, décidé, un je ne sais quoi d'absent qui remplaçait déjà, dans toute sa personne, sa bonhomie, sa gaîté habituelle, m'avertirent qu'il avait à me dire quelque chose de grave, - quelque chose que je savais déjà, que j'avais appris, en entendant, l'autre soir, deux phrases de sa conversation avec Françoise.
Il me confirma, en effet, son départ. La maison d'édition pour laquelle il voyageait le chargeait d'une importante tournée en Amérique du Sud; s'il réussissait dans cette entreprise, ses patrons lui promettaient de lui faire une situation très différente de celle qu'il avait chez eux.
--Il faut savoir accepter les responsabilités, dit-il, je pars!
--Quand?
--Dans une semaine.
Je me tus un moment, puis tout bas:
--Et Françoise?
--Je reviendrai, fit-il, sobrement, mais en mettant dans cette parole toute son énergie, toute sa foi en elle et en soi.
Je n'osai pas insister davantage, mais, malgré moi, j'avais la gorge douloureusement serrée.
Nous parlâmes un moment encore de choses et d'autres, avec cette hésitation, cette peine que l'on éprouve en face de ceux qui s'en vont, comme si l'espace et le temps, qui vont nous séparer d'eux, s'insinuait déjà, faisait entrer soudain entre nous ces mille préoccupations et incidents que nous ne connaîtrons pas, qui ne se glisseront jamais dans le cercle de notre propre vie!
Quand Lucien se leva pour aller à la porte, il me demanda la permission de m'embrasser, puis il me dit:
--Pierre, s'il m'arrivait quelque chose, là-bas, je vous la recommande. Valère est vieux. Je sais que vous l'aimez aussi, prenez soin d'elle.
Je lui serrai longuement la main sans lui répondre.
--Merci! me dit-il.
Je le regardai sur la dernière marche de l'escalier, souriant et sympathique, avec ses cheveux blonds ébouriffés, ses favoris presque flottants, toute cette vapeur d'or qui baignait son visage rose et frais. Je l'imaginais déjà, un plaid bizarre sur ses épaules, assis sur le pont, voyageur de commerce romantique. Nos goûts littéraires, après avoir été les prérogatives, à leur origine, d'un groupe privilégié, ne sont-ils pas, en effet, adoptés successivement par des classes sociales de plus en plus simples à mesure qu'ils s'éloignent de leur point d'origine? Werther est horloger aujourd'hui, et René, reporter, sans doute, dans un petit journal de province, en une de ces villes si pauvres en faits divers que les chiens écrasés eux-mêmes y sont remplacés par des disparitions de lapins!
Et puis, Lucien Béchard disparut, en me jetant un "au revoir!" sonore.
Je demeurai deux jours sous l'influence mélancolique de ce départ. Après quoi, je me rendis chez M. Bouldouyr, mais sans réussir à le rencontrer. A ma troisième visite seulement, il vint m'ouvrir sa porte!
--Vous savez, cria-t-il aussitôt, Françoise a disparu!
--Disparu!
--Enfin, je ne l'ai pas vue. Elle avait donné rendez-vous à Lucien le matin de son départ. Elle n'y était pas. Il se passe quelque chose d'extraordinaire! Depuis ce jour-là, je suis comme un fou. Où est-elle? Que fait-elle? J'ai rôdé autour de sa maison, mais je ne l'ai pas aperçue. Je n'ose pas lui écrire: que diraient ses imbéciles de parents en reconnaissant mon écriture? Françoise est mineure, vous savez: mon frère et ma belle-soeur ont encore tous droits sur elle. Je suis fou, vous dis-je!
De fait, avec sa barbe mal faite, ses yeux rouges, son visage hâve et tiré, il me fit pitié. Et d'ailleurs, comme tous les autres, ne m'étais-je pas laissé attirer par le charme de Françoise, par ses yeux de naïade ou de chatte, par ce qu'elle avait de souple, de glissant et de spontané? Françoise disparue! N'allais-je pas à mon tour en perdre l'esprit, comme Valère Bouldouyr, comme, sans doute, Lucien Béchard, voyageur de commerce romantique, qui se désespérait en ce moment sur le paquebot qui l'emportait vers le Brésil!
Je promis à Valère Bouldouyr d'interviewer la concierge des Chédigny. Je trouvai une avenante personne qui portait sur tous ses traits la révélation de sa tendresse pour l'eau-de-vie. "Mlle Françoise n'est pas malade, me dit-elle, ça, j'en suis bien sûre! Mais elle ne sort plus, il y a eu toutes sortes de micmacs que je ne sais pas... Monsieur a-t-il quelque commission à faire transmettre à Mlle Françoise on pourrait peut-être s'arranger?"
M. Bouldouyr fut atterré?
--On la séquestre, criait-il, pourquoi? Est-ce à cause de moi? A cause de Lucien? Mais Béchard, en somme, c'est un excellent parti pour elle, aux yeux même de ses idiots de parents, puisqu'elle n'a pas un sou et qu'elle est dactylographe. Je n'y comprends rien!
Hélas! je ne comprenais pas davantage. On convoqua Marie et Blanche Soudaine; mais elles ne purent, malgré leurs efforts réitérés, approcher Françoise Chédigny. Elles lui écrivirent; les lettres leur revinrent, évidemment décachetées et lues par ses parents.
--En plein xxe siècle! Grommelait M. Jasmin-Brutelier. Quelle honte!
--Je n'avais qu'elle au monde, me disait souvent Bouldouyr, c'était ma joie, mon amour, ma vie! Que deviendrai-je si je ne la vois plus? J'en mourrai, voyez-vous, Salerne!
Je m'efforçai de la rassurer, mais j'étais moi-même en proie à la plus vive inquiétude.
Florentin Muzat mit quelque temps à comprendre qu'il ne rencontrait plus Françoise. Il croyait toujours qu'il l'avait vue la veille. Enfin, quand on eut réussi à lui faire accepter l'idée de sa disparition, il prit un air mystérieux et nous confia solennellement:
--Je vous l'ai toujours dit: ce sont les crapauds qui l'empêchent de passer!
"... et ce désir, cher à tout grand esprit, même retiré, de donner des fêtes..."Stéphane Mallarmé.
J'étais resté plusieurs mois sans nouvelles de Victor Agniel. La petite société que je fréquentais avec tant de plaisir m'avait, je l'avoue, un peu distrait de mon filleul. C'est un trait de mon caractère qu'une peur constante de peiner, de froisser les gens. En cette occurrence, - oubliant tout à fait quelle carapace solide formait l'épiderme de ce jeune homme, - j'eus, Dieu seul sait pourquoi! des remords de ma négligence, et je lui envoyai un bout de billet.
J'en reçus un autre par retour du courrier: Agniel m'invitait à déjeuner avec lui, dans une rue voisine, où je trouvai un charmant restaurant Empire, à médaillons de stuc, et dont j'appris avec agrément qu'il était l'oeuvre de Percier et Fontaine.
Mais j'y découvris aussi Victor Agniel, congestionné devant un _whisky and soda._
--Ma parole, lui dis-je, je pourrais mourir vingt fois sans que tu daignes t'informer de moi!
--Vous n'êtes pas mort, n'est-ce pas? répondit-il avec une certaine brutalité. C'est l'essentiel! D'ailleurs, mon vieux, je vous l'avoue, j'ai eu d'autres chats à fouetter que de m'occuper de votre santé.
--Je te remercie de ta bonté.
--Vous savez que je suis un homme franc et raisonnable. Je dis les choses comme elles sont, comme je les pense...
J'eusse pu lui objecter qu'il y avait sans doute un abîme entre sa manière de voir les choses et ce qu'elles sont en réalité; mais je préférais ne pas faire dériver la conversation sur un terrain à ce point philosophique, et je me contentai de lui demander la cause de ses inquiétudes. Il n'hésita pas à me la confier:
--Mon vieux, me dit-il, en deux mots, comme en cent, voilà la chose: je n'ai pas de chance avec les femmes. Vous vous souvenez de cette malheureuse créature qui, à Saint-Cloud, a voulu m'intéresser au clair de lune, - savez-vous qu'elle vient d'épouser un bottier? - eh bien, cette excentrique n'était rien à côté de celle que j'ai choisie ensuite, à cause de son air tranquille et pondéré et de la profonde sagesse de ses parents! Figurez-vous que son père a eu le malheur de posséder un frère, une sorte de bohème, de raté, qui vit dans un atelier et avec lequel il est brouillé depuis vingt ans. Il a rencontré un jour cette pauvre enfant, l'a embobinée, je ne sais trop comment, et a fini par l'entraîner dans son bouge, où elle assistait à des sortes de bals parés, d'orgies romaines, de messes noires, enfin...
Je lâchai de surprise et de désespoir ma fourchette et le morceau que j'allais porter à ma bouche: cette fiancée modeste, cette fleur de boutique, que mon imbécile de filleul se flattait d'avoir découverte, c'était Françoise Chédigny, _notre_ Françoise, et j'avais devant moi le mari qui lui était destiné!
J'eus d'abord un tel sentiment de dégoût et d'horreur que je faillis quitter le restaurant; mais je fis réflexion que cette manière d'agir m'arrangerait en rien nos affaires et qu'il valait mieux les surveiller de près, et débrouiller, dans cet écheveau, le fil de Bouldouyr et celui de Béchard.
--Continue, dis-je, d'une voix étouffée.
--Cette pauvre jeune fille, vous l'ai-je dit? était dactylographe dans une banque. Elle déclarait à ses parents qu'elle avait des heures de travail supplémentaire et s'en allait courir chez son oncle, qui a été, paraît-il, dans son temps, un poète, un décadent! Elle retrouvait là une bande d'énergumènes, de gens douteux, il y avait même un fou, paraît-il. En faisant un jour une opération dans cette banque, le père Chédigny...
--Tu ne m'avais pas dit son nom...
--Vous le savez maintenant! Le père Chédigny, dis-je, a fait allusion, auprès d'un employé, à ces heures supplémentaires, et appris ainsi la vérité. On a suivi la petite et découvert le pot aux roses. Ah! je vous assure que la mâtine a su de quel bois le père Chédigny avait l'habitude de se chauffer! Aussi elle n'en mène pas large maintenant! Elle est enfermée chez elle et ne sort plus qu'avec sa mère, et ce sera ainsi uµjusqu'à notre mariage...
Cette fois-ci, je fis un bond sur la banquette.
--Votre mariage! Tu vas l'épouser?
--Pourquoi pas?
--Après ce que tu viens toi-même de me raconter! Un homme raisonnable comme toi! Tu perds la tête!
--Nenni, nenni, mon petit vieux! Victor Agniel ne perd jamais la tête! Évidemment, je ne sais pas à quels spectacles écoeurants la pauvre petite a pu assister chez ce satyre, mais elle est, j'en suis sûr, scrupuleusement honnête et pure. D'ailleurs, au retour de sa dernière équipée, je l'ai interrogée longuement; eh bien, je vous assure qu'elle a beaucoup de bon! Ce n'est pas une irrémissible détraquée comme celle de Saint-Cloud, l'épouse du bottier. Elle sait raisonner, elle voit juste. Le vieux décadent et sa bande de fêtards à la manque n'ont pas eu le temps de la détraquer. Ah! par exemple, un peu plus, et elle était perdue! Il était moins cinq quand nous sommes arrivés! Enfin, j'ai confiance en elle; elle a abjuré ses erreurs, elle a reconnu elle-même que tous ces gens-là étaient des imbéciles et promis qu'elle n'en reverrait aucun. Elle se rend compte que la vie est une chose sérieuse et qu'il vaut mieux repriser ses bas, faire des confitures et compter avec la blanchisseuse que de se gargariser avec des phrases qui n'ont pas de sens et de parler de la lune, comme d'une chose que personne n'a jamais vue, sauf trois ou quatre initiés! Moi, voyez-vous, je voudrais qu'on envoyât à Cayenne tous ces malfaiteurs, tous ces empoisonneurs de l'esprit public!
--Elle va se marier, répétais-je intérieurement. Ce n'est pas possible, c'est une feinte. Elle ne peut pas abandonner ainsi Lucien Béchard, elle l'aime. Fine et délicate comme elle l'est, supportera-t-elle jamais l'animal qui me parle d'elle en ce moment?
Mais je me disais aussi que Françoise Chédigny pouvait être une coquette, une comédienne, que je ne la connaissais guère, qu'une série d'attitudes ne fait pas un caractère et que Victor Agniel semblait bien sûr de son fait.
--Le mariage est-il fixé?
--Oui, je l'épouserai le 1er septembre. Et d'ici là, personne ne la verra que ses parents et moi! Ah! si sa bande espère me l'escamoter de nouveau, elle en sera pour ses frais! Il y a même un escogriffe qui est venu demander des renseignements auprès de la concierge! Celui-là, si je l'y repince, je lui casserai la figure!
Malgré ma cruelle déconvenue, j'eus une forte envie de rire. Agniel continuait:
--Et puis, je ne vous ai pas tout dit: l'oncle Planavergne file un mauvais coton. D'ici à peu de temps, je toucherai la bonne galette!
Je tentai de nouveau de le décourager, de le dissuader de son projet; je lui représentai le danger qu'il y a à épouser une fille qui n'est pas équilibrée, le grand nombre de celles qui sont à l'abri de toute tentation, les hasards de l'avenir.
Mais Victor Agniel secouait la tête:
--J'en fais mon affaire, disait-il; celle-là, je saurai la mater. D'ailleurs, je connais la manière: en trois séances, son père l'a rendue aussi douce qu'un agneau.
Et comme j'insistais, il ajouta:
--Ah! vous êtes bien obstinés! La connaîtriez-vous, par hasard?
Sa méfiance éveillée, il ne me restait plus qu'à battre en retraite. Je lui souhaitai ironiquement beaucoup de bonheur.
--J'en aurai, me dit-il, en réglant l'addition, le bonheur est un état raisonnable. Après tout, peut-être qu'une femme a besoin de traverser une crise poétique ou romanesque ou tout ce que vous voudrez. Il vaut mieux qu'elle soit antérieure au mariage; Françoise a eu sa crise, c'est fini; elle est vaccinée. A bientôt, Pierre, je vous inviterai à la noce et vous vous casserez les dents avec mes dragées!
En attendant, je rentrai chez moi, la mort dans l'âme.
"Des bijoux, de beaux chevaux, une voiture élégante! Versac avait raison. Tout cela vaut mieux que les plaisirs monotones de l'étude. On ne connaît guère le monde, en restant enseveli dans son cabinet.Berquin.
Je n'eus pas le courage d'apporter tout de suite à Valère Bouldouyr d'aussi funestes nouvelles. Nous n'osons pas envisager dans leur totalité les événements qui nous affligent; nous croyons toujours qu'il y a en eux une issue secrète, une fente, par laquelle nous pourrons leur échapper. Ou bien, nous nous imaginons qu'un malheur comporte une part de miracle qui va annihiler ses effets. Je me flattai donc quelques jours de cette espérance vaine et vague, qui n'était, en somme, qu'un masque de ma lâcheté. Malheureusement, plus j'examinais sous tous les aspects le fait nouveau révélé par Agniel, moins j'y découvrais d'interprétation différente; il était brutal, évident, massif. Il ne se prêtait à aucune élasticité. Je décidai donc d'en aviser mon voisin.
--J'ai des nouvelles de Françoise! s'écria-t-il, aussitôt qu'il me vit.
--Moi aussi!
Il ne m'écoutait pas, il allait pesamment à un meuble, ouvrait un tiroir et me tendait une lettre chiffonnée. Je la dépliai; je lus les lignes suivantes:
_Mon cher oncle,_
_C'est une lettre d'adieu que vient vous écrire votre pauvre petite nièce, une lettre bien désolée! Ce que je craignais est arrivé: mon père et ma mère ont appris que je vous connaissais! Après plusieurs scènes effroyables, ils m'ont enfermée dans ma chambre. J'y suis encore séquestrée, et si vous recevez cette lettre, ce sera par l'obligeance entremise de la concierge... Mon cher oncle, je ne soupçonnais pas moi-même de quoi mon père était capable; c'est une brute, une vraie brute! Je tremble encore d'avoir essuyé sa colère. Il m'a brisée! Je n'oserai jamais plus affronter son ressentiment! Comment se fait-il que vous, qui êtes si bon, vous ayez un pareil frère?
Maintenant tout est fini, je n'ai plus aucun secours à attendre de personne. J'aurai la vie que j'ai toujours redoutée, la vie affreuse et sans espérance, que j'entrevoyais devant moi comme un enfer! Près de vous, j'ai cru un moment à la beauté du monde; mais c'est encore plus triste d'être chassée du Paradis terrestre, quand on a goûté à ses fruits!
Oh! mon oncle, mon cher oncle, qui me rendra votre affection si paternelle, si tendre, si vraie? Pourquoi ne suis-je pas votre fille, moi qui vous ressemble tant? Pourquoi ai-je vu le jour entre ces deux corps sans âme? Il est peut-être très mal de parler de ses parents comme cela, mais je souffre tant, j'ai tant souffert déjà! Il me semble que je vais mourir, que ma vraie existence est finie et qu'on m'enterrera toute respirante dans un caveau sans air, dans un caveau noir et glacé.
Pendant que je vous écris, mon cher oncle, il me semble que je cause avec vous et que vous allez vous pencher vers moi et m'embrasser sur la tempe, comme vous le faisiez si affectueusement naguère. Et tous ces souvenirs me reviennent; suis-je déjà une vieille femme?... Gardez mon beau costume et regardez-le quelquefois: je croirai que la petite Françoise du Palais-Royal n'est pas tout à fait morte!
Vous rappelez-vous, mon cher oncle, tous les rêves que nous faisions ensemble? Vous m'entraîniez avec vous à Vérone et nous habitions un grand jardin planté de cyprès, qui dominait la ville: un jour, vous creusiez votre parc et vous déterriez une statue de Flore, qui me ressemblait... Ou bien c'était Venise: un peintre célèbre y faisait mon portrait, et quand il était fini et que c'était son chef-d'oeuvre, il mourait subitement: alors on ouvrait son testament, on y lisait que, par ses dernières volontés, il désirait être roulé et enterré dans le linceul de cette toile. Vous imaginiez aussi que j'allais épouser un Maharajah et vivre au fond d'un palais fabuleux, occupée à regarder danser les bayadères ou à chasser le tigre dans des forêts bruissantes de paons. Je vous écoutais au crépuscule me bercer de ces contes, - et je me sentais emportée par un grand bonheur! Quelquefois encore, vous me rapportiez les paroles que Mallarmé avait prononcées devant vous, ou vous me racontiez votre unique entrevue avec Villiers de l'Isle-Adam.
Je songe aussi, avec quel désespoir! à nos petites réunions. J'essaie de me représenter tous ces salons illuminés, et ces fleurs partout, et ces corbeilles de fruits, et ces plats pleins de choses extraordinaires, et ces vins que vous m'avez appris à aimer et dont je n'ai pas même su retenir les noms. Et je pense à tous nos amis, et à Pierre, qui était toujours si gentil avec moi, et au pauvre Florentin, que tout le monde croit idiot, et à Jasmin-Brutelier, si comique avec ses idées politiques, et à mes pauvres petites camarades que je ne reverrai plus! Dites-leur à tous combien je les aimais et combien je les regrette et suppliez-les de ne pas m'oublier.
Et vous non plus, mon oncle, ne m'oubliez pas! Mais il ne fallait pas vous faire tant d'illusions sur mon compte. Vous m'avez trompée sur moi-même. J'ai cru à la statue de Flore déterrée, j'ai cru au chef-d'oeuvre dans lequel on ensevelissait le peintre de génie, j'ai cru aux chasses au tigre... Comment avez-vous pu me parler sur ce ton? Vous ne voyiez donc pas que j'étais une Chédigny, la fille d'un homme que vous connaissiez bien pourtant! Ce qui me torture le plus, c'est de trahir votre confiance...
Et merci, mon cher oncle, merci pour tout! Vous m'avez donné plus de joie que je n'en méritais. Maintenant, je vous embrasse en pleurant... Adieu! adieu!_
Valère Bouldouyr pleurait aussi; je lui rendis la lettre. Françoise ne soufflait mot de son mariage avec Victor Agniel: je jugeai prudent de n'en pas avertir le pauvre homme.
--Avez-vous remarqué? fit-il. Lucien n'est même pas nommé!
--Elle lui aura sans doute écrit.
Je n'en croyais rien, mais j'entrevoyais la cause de ce silence volontaire. Sans doute était-il trop cruel à Françoise de prononcer même le nom de Béchard. Pourtant, si elle l'aimait, comment se résignait-elle à cette sotte union?
--Et vous, Salerne, qu'avez-vous appris?
J'avais appris la prudence; je répondis que les quelques renseignements que je tenais du hasard étaient moins explicites que cette lettre. Valère Bouldouyr n'insista pas. D'ailleurs, son désespoir l'enfermait dans un cachot si étroit que tout lui devenait indifférent.
--Elle reviendra, dis-je, pour lui donner courage, elle s'échappera quand elle sera majeure, et vous la reverrez ici!
Le vieil illusionniste reparut une seconde: il étendit le bras et me dit:
--Je la reverrai sans doute, s'il y a une autre vie, nous nous rencontrerons certainement dans Sirius ou dans la Lyre; mais ici-bas, Pierre, aussi vrai que je suis vivant à cette heure, je ne la reverrai jamais.
L'évènement, hélas! devait bientôt donner raison à Valère Bouldouyr.
"Adieu, noble reine! Ne pleure pas Mortimer, qui méprise le monde et, comme un voyageur, s'en va pour découvrir des contrées inconnues.Christopher Marlowe.
Ici, il y a dans mes souvenirs un grand espace vide...
Trois jours après ma visite à Valère Bouldouyr, une dépêche m'appelait en province: mon frère, avoué à Nantes, venait d'être frappé d'une attaque, et ma belle-soeur m'appelait en toute hâte. Je partis sans revoir personne.
Je passai à Nantes trois mois, n'osant quitter un cher malade, chaque jour plus tendre, mais aussi plus exigeant, et sollicité par sa femme de ne pas le décevoir par un adieu prématuré. Cependant, je songeais à mes amis du Palais-Royal, et m'inquiétant d'autant plus d'eux que mes lettres restaient sans réponse, j'avais grand désir de rentrer.
Enfin, mon frère, sinon guéri, du moins hors de danger, je pus revenir à Paris.
A peine arrivé, je cours rue des Bons-Enfants, je veux monter, la concierge m'appelle, tandis que je traverse la grande cour, et comme je me retourne, me reconnaît.
--Mais où allez-vous donc, monsieur?
--M. Bouldouyr n'est-il pas chez lui?
--M. Bouldouyr? Comment? Ne savez-vous donc pas?... Nous l'avons enterré dans les premiers jours d'octobre.
En une seconde, je revis mon vieil ami, ses petits yeux vifs, son collier de barbe, sa lourde démarche, et ses fêtes modestes, et la douce Françoise au bras de Lucien Béchard; j'eus l'impression d'un immense écroulement, et les larmes me vinrent aux yeux.
--Mort, Valère Bouldouyr! Et de quoi donc?
--On n'a jamais bien su. Au fond, monsieur, il est mort de tristesse. Depuis que sa nièce ne venait plus le voir, il ne vivait quasiment plus, le pauvre homme! Parfois, il me disait: "M'ame Bonguieu, ça ne durera pas encore longtemps comme ça, j'ai trop de chagrin. A mon âge, on ne s'attache pas aux gens pour s'en détacher aussitôt après! Ça va tourner mal!" Il ne croyait pas si bien dire! Il a pris un refroidissement et, tout de suite, il a été perdu. On sentait qu'il n'avait plus de goût à vivre, il s'est laissé aller. Il est mort comme un poulet, voyez-vous, le temps de dire ouf, et c'était fini...
Avant de me retirer, je demandai à Mme Bonguieu ce qu'on avait fait de ses livres, de ses meubles.
--Comme il n'avait pas de testament, son frère a hérité de tout. C'est un vilain homme, vous savez! Il est venu avec une charrette, il a tout emporté, et on m'a dit qu'il avait tout vendu pour ne rien garder du défunt.
Ainsi il ne restait rien, rien, de cet homme obscur qui avait été mon ami et en qui, quelques années, le monde avait pris conscience de sa beauté quotidienne, presque invisible aux autres humains! Il me faut ajouter ici qu'à mon chagrin se mêlait quelques regrets moins désintéressés.
C'est un dur esclavage que d'être un collectionneur, un bibliophile! Malgré moi, je songeais à ces beaux livres que j'avais vus là-haut, à ces premières éditions des compagnons d'armes de Bouldouyr, aujourd'hui si rares, aux précieux autographes de Mallarmé, à la gravure d'Odilon Redon. Tout cela aussi était perdu sans rémission!
Je me retirai, je regagnai mon appartement, je vins contempler les fenêtres closes de mon voisin. Le front contre la vitre, je pleurai à leur vue. L'injustice de cette vie et de cette mort me glaçait de colère et de tristesse. Pourquoi une telle férocité du Destin, pourquoi mon ami n'avait-il pu, du moins, conserver jusqu'au bout la seule consolation de sa malheureuse existence?
L'automne dévastait notre jardin; les charmilles essayaient de conserver quelques feuilles, qui s'agrippaient désespérément à elles, mais il suffisait d'un peu de vent, de moins encore, je pense, de l'ombre tourbillonnante d'une fumée, de la moiteur du brouillard, pour qu'elles se détachent tout à coup, renoncent à la lutte, se laissent tomber. Le grand bassin en était tout constellé, et le lierre, qui grimpe aux jambes de Victor Hugo, en retenait des grappes. Là-dessus traînait un ciel sans éclat, aveugle comme une vitre dépolie, et la nuit, les plaintes maussades du vent, soufflant et gromelant dans les cheminées, obsédaient mes oreilles.
--Qu'est devenu Pizzicato? Me demandais-je alors. Et qu'était devenue Françoise? Je ne pouvais m'en informer chez elle, mais il me restait la concierge de Victor Agniel, rue de la Femme-sans-Tête. J'y appris que mon filleul, après son mariage avec Mlle Chédigny, avait donné congé sans laisser d'adresse.
--Il n'a pas même voulu qu'on fasse suivre sa correspondance, ajouta le jeune fille lymphatique, qui me communiqua ces renseignements. Personne ne sait ce qu'il est devenu!
Cette fois, c'était bien fini! Il ne me restait aucun espoir de revoir la claire enfant aux yeux de naïade. Ces êtres charmants que j'avais approchés un moment, - juste celui de m'attacher à eux! - avaient glissé de ma vie sans laisser de traces. Jamais une petite société ne s'était évaporée aussi vite, et déjà ce passé redevenait à mes yeux irréel et fantomatique.
Le soir, j'allais souvent à ma fenêtre et je regardais l'immeuble d'en face, muet maintenant, obscur. Savais-je quand j'étais l'hôte de Valère Bouldouyr que son amitié, que celle de Françoise, m'apportaient un tel bonheur? Hélas! il en est toujours de même, nous ne regrettons nos biens véritables que lorsque nous les avons perdus, et, à l'heure de leur possession, nous en convoitions d'autres d'un moindre prix!
Ces regrets et ces remords me troublaient dans mon sommeil. J'y revoyais mes chers disparus. Tantôt Valère Bouldouyr m'apparaissait dans son gros paletot de bure marron; il tenait par la bride un Pégase tout blanc et me disait:
--Venez-vous avec moi Salerne? Je vais vous conduire à la vérité!
Mais je le perdais aussitôt après, au milieu d'une foule compacte. Une fois cependant, je réussis à le suivre.
Il allait comme le vent à travers une plaine ronde, aride et nue, où j'avais toutes les peines du monde à ne pas me laisser distancer. Des nuées basses, spongieuses, traînaient au ras du sol. A l'horizon, tout proche, de longues vagues boueuses arrivaient, avec un déferlement sinistre, sous un floconnement d'écume. Bientôt, nous aperçûmes dans la campagne une haute tour énorme, noire, carrée, au seuil de laquelle vacillait une sorte de portique égyptien de marbre blanc. Et soudain, j'eus un éblouissement, car je voyais se dérouler devant moi et s'élever vers la hauteur du monument les marches gigantesques d'un escalier d'or. Murailles, rampes paliers, tout scintillait, tout jetait des éclairs. Aveuglé par une telle splendeur, je n'osai avancer.
--Montez! Montez! cria Valère Bouldouyr.
Pégase, qu'il avait attaché à la porte, hennissait furieusement. Nous volions presque de marche en marche, éclairés par des statues d'or qui portaient des torches. Au sommet de l'escalier, Valère Bouldouyr me cria:
--Nous entrons chez le Roi du Monde!
Nous étions dans un immense salle, tendue de noir. Partout encore des statues et des torches fumeuses. Au milieu, sur un trône de pierreries, nous vîmes Florentin Muzat. Couronne en tête, tenant d'une main un globe terrestre, de l'autre, le glaive de justice, il portait un manteau d'hermine qui descendait jusqu'à ses pieds. Il nous reconnut et nous sourit gracieusement, puis il nous dit:
--Je règne sur l'humanité entière, mes bons amis. Vous voyez bien que je n'étais pas idiot! Mais les hommes, est-ce vivant? Est-ce mort? Je voudrais bien connaître mes sujets.
Alors j'entendis des sanglots. Je m'aperçus que Françoise, agenouillée devant lui, versait d'abondantes larmes. Une blessure béante souillait son épaule nue, dont suintaient de larges gouttes de sang, qui tombaient, une à une, dans un plateau, jonché de fleurs...
Mon angoisse fut telle que je me réveillai, le coeur serré tremblant encore.
Et ce fut ma dernière entrevue avec Valère Bouldouyr. A dater de ce cauchemar, Françoise et lui désertèrent même mes rêves. La porte de l'escalier d'or était close à jamais pour moi!
"Ricorditi di me che son la Pia!"Dante Alighieri.
Cependant, deux mois après environ, comme je traversais la rue du Pélican, laquelle est particulièrement tortueuse et sordide, je m'entendis soudain héler, et je vis sortir d'un hôtel misérable, que surmontait une vieille enseigne à l'image de ce volatile, le plus étrange quatuor.
C'était Jasmin-Brutelier qui m'appelait. Debout sur le seuil de la porte, il agitait ses bras osseux et maladroits, qui me donnaient à penser que si Chappe, en son temps, fut un merveilleux inventeur, ce fut par suite de ses relations personnelles avec quelque Jasmin-Brutelier de ces années-là.
A côté de lui, je reconnaissais Florentin Muzat, le vieux musicien que M. Bouldouyr appelait toujours Pizzicato, et une sorte d'étrange personnage à figure de gargouille gothique, en qui je finis par distinguer ce M. Calbot, qui supportait, dans l'étude de maître Racuir, les méchantes humeurs et les indignes traitements de M. Victor Agniel et de ses collègues.
--Vous voilà! Vous voilà! me disaient-ils tous avec extase. Quelle joie de vous retrouver!
Je leur parlai aussitôt de la mort de M. Bouldouyr.
--Chut! Chut! me dit Florentin Muzat, je sais les choses maintenant: Mon bon M. Bouldouyr a cessé d'être une ombre... Oui, c'est fini pour lui, de ne plus exister!
Jasmin-Brutelier se frappa le front du bout de l'index, afin de m'indiquer que la raison du malheureux jeune homme se dérangeait de plus en plus; je m'en doutais d'ailleurs aux extraordinaires grimaces qu'il faisait sans cesse et qui attiraient sur lui l'attention des passants. J'entendis alors l'accent nasillard de Pizzicato:
--Hélas! oui, il est mort, le pauvre monsieur, et avec lui ma dernière espérance! Ce n'était pas un ami que j'avais là, c'était un père, monsieur! Qui me consolait quand j'étais triste? Qui me montrait, quand j'avais le mal du pays, des cartes postales, qui me rappelaient Napoli, ma ville natale? Qui me donnait un peu d'argent quand je manquais de tout? Qui appréciait en connaisseur la musique que je jouais? Lui, monsieur, toujours lui! Ah! l'humanité a bien perdu! C'était un roi Bombance que cet homme-là, c'était un saint Vincent de Paul. Il y a des saints au paradis, couverts d'honneurs et de décorations, avec leur auréole bien astiquée derrière la tête, qui n'ont pas vécu comme il a vécu!
M. Jasmin-Brutelier me pressa doucement le bras:
--Nous avons tous perdu notre meilleur ami, et chacun de nous le pleure à sa manière. Vous rappelez-vous, monsieur Salerne, ces fêtes magnifiques qu'il nous offrait? C'est ce que j'ai vu de plus beau au monde. Nous en reparlons bien souvent, Marie et moi.
--Vous êtes marié, monsieur Jasmin-Brutelier?
--Oui, oui, j'ai épousé Marie Soudaine, il y a quelques mois. Et je dois même vous dire que ma femme me donne des espérances. En un mot, je vais être père. Un grand souci, une bien lourde responsabilité! D'autant plus que depuis quelques mois déjà, je n'ai plus... j'ai perdu ma place...
--Que faites-vous alors?
--Je... je cherche une situation. C'est même fort pénible pour moi, car ma pauvre Blanche est obligée de travailler pour deux, ce qui est très dur dans sa position.
--Peut-être pourrai-je vous aider à trouver quelque chose?
--Oui, oui, me répondit M. Jasmin-Brutelier, sans enthousiasme. Le désoeuvrement me pèse, vous savez...
--N'étiez-vous pas employé dans une librairie?
--Je ne le suis plus. Je ne peux plus l'être. J'aime trop la philosophie. On ne pouvait rien obtenir de moi, vous savez. J'étais toujours dans quelque coin, le nez enfoncé dans les oeuvres de Spinoza ou dans celles de Roret. Non, il me faut un autre métier.
--Mais lequel?
--C'est justement ce que je cherche, monsieur, répondit avec gravité Jasmin-Brutelier, en se pressant énergiquement le menton, comme si ses maxillaires fussent une grappe d'où l'on pût extraire de bonnes idées.
J'avais entraîné mes vieux amis dans un café de la rue de Beaujolais, orné de ces peintures allégoriques, mises sous verre, qui donnent à plusieurs établissements de ce quartier une vague ressemblance avec le café Florian. J'avais une grand émotion et une grande joie de les revoir. Il me semblait que l'ancien temps n'était pas entièrement révolu. Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive amertume. Je croyais me promener la nuit, dans une ville en ruines que j'eusse autrefois aimée. Je retrouvais bien les pans de murs, les colonnes, les places, mais non point l'âme qui leur donnait la vie.
Il manquait à mon bonheur la présence de Valère Bouldouyr, il lui manquait autre chose encore: je ne sais quelle forme dansante, tout enveloppée de cheveux d'or, et un rayon verdâtre, à la fois candide et mélancolique, qui venait de deux yeux clairs.
J'avais demandé à mes amis ce qu'ils voulaient boire. Ils s'envisageaient, et Jasmin-Brutelier, parlant au nom de tous, émit la prétention de manger quelque chose. Je leur fis servir des sandwiches et des pommes de terre frites, et j'eus alors l'impression pénible que j'avais affaire à quatre affamés. Ils se jetèrent sur ces aliments avec une avidité qui me serra le coeur. A mesure qu'ils se nourrissaient leurs yeux brillaient, leurs visages s'épanouissaient; ils avaient l'air de pauvres arbres desséchés par la canicule et qui tout à coup reçoivent l'eau du ciel.
--Tant qu'on est des ombres, émit même Florentin Muzat, il faut manger! Après, ça va tout seul!
Je cherchai cependant à comprendre pourquoi M. Calbot se trouvait maintenant dans la société de mes vieux camarades, et je n'y parvenais pas. Il me semblait aussi malheureux qu'eux; et lorsque j'avais examiné son vieux veston sans couleur et les belles franges de son col de chemise, je n'en voyais que mieux combien la jaquette de M. Jasmin-Brutelier luisait de graisse et d'usure, à quel point le pardessus flottant de Pizzicato avait pris la consistance d'une toile d'araignée et quelle chose sordide, informe et sans nom possible était devenue la souquenille qui harnachait mon pauvre Florentin Muzat.
--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? Finis-je par demander à Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et refermant sans cesse une affreuse gueule de brochet, sous son nez à l'arête rompue.
Le clerc de notaire rougit et avala précipitamment, au risque de s'étouffer, une énorme bouchée de sandwich, qui gonflait ses joues pâles.
--Non, monsieur, non... Je ne voudrais pas vous faire de peine, mais il a disparu un jour sans crier gare, et jamais plus nous ne l'avons revu: maître Racuir sait sans doute tout, mais il ne nous l'a jamais confié. Maître Racuir est un homme qui en sait long sur tout le monde, mais c'est le tombeau des secrets. Quant à moi, acheva M. Calbot, absolument décontenancé, je suis innocent de tout, je vous le jure!
--Je vous crois sans peine, lui dis-je. Un peu de jambon, monsieur Calbot? Peut-être boirez-vous encore un ballon, n'est-ce pas? Garçon, un bock pour monsieur! Mais n'êtes-vous plus chez maître Racuir?
--Non, je suis parti. La vie y était trop triste. Oh! elle n'y a jamais été très gaie! Mais quelquefois, on avait un plaisir, une... compensation! C'était du temps où M. Victor Agniel était encore parmi nous. Parfois, le soir, une jeune fille venait le chercher, qui ressemblait à une sirène. Elle entrait toujours dans mon bureau pour me dire bonjour... Ah! monsieur, je n'étais pas très heureux chez M. Racuir, mais il me semblait alors qu'un ascenseur m'enlevait tout à coup et me déposait au paradis. C'était la bonté même, cette jeune fille, c'était la beauté, c'était... je ne sais quoi. Le printemps entrait soudain, on respirait une grande rose ouverte, et on avait envie de mourir.
--Françoise, répéta tout bas Pizzicato.
Nous nous taisons tous, nous regardions au fond de nous se tenir cette image perdue.
--Elle n'est plus revenue, dit M. Calbot. C'est alors que je suis parti, je m'ennuyais trop! Et je suis allé chez Mlle Soudaine, qui venait parfois à l'étude avec elle, lui demander de ses nouvelles, et c'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Jasmin-Brutelier.
--Et maintenant, s'écria celui-ci, nous sommes réunis tous les quatre, et nous cherchons Françoise ensemble!
M. Pizzicato se pencha vers moi:
--Florentin la rencontre de temps en temps. Tantôt dans une rue, tantôt dans l'autre, il la voit passer, mais toujours trop vite, et il n'a pas le temps de la rattraper. Seulement, il nous avertit et nous courons en hâte dans le quartier qu'il nous a désigné... Hélas! nous arrivons toujours trop tard; nous ne la retrouvons pas!
J'étais bien sûr que Françoise avait quitté Paris, mais j'admirai que ces trois hommes eussent assez confiance dans un simple d'esprit pour se laisser conduire par lui!
A je ne sais quoi de hagard et de dégradé qui se peignait sur leurs visages, je compris aussi que cette poursuite éperdue de Françoise les conduisait surtout dans des bistros, et ma pitié pour eux se doubla d'une grande tristesse.
--Mais nous avons confiance, dit Pizzicato, nous la trouverons.
--Paris n'est pas grand, ajouta M. Calbot, il faudra bien que nous la découvrions quelque jour!
--Alors notre vie à tous aura repris son sens, s'écria joyeusement Jasmin-Brutelier.
--Oui, oui, murmura Florentin Muzat, nous la verrons sûrement, puisqu'elle est une ombre, n'est-ce pas? On attrape toujours les ombres... Ce sont les autres qui s'en vont.
Je pris congé de mes pauvres amis, je leur fis promettre de venir me voir. Ils le firent, puis ils s'en allèrent tous quatre sous les charmilles du Palais-Royal. Leur démarche était incertaine. Ils parlaient fort en s'éloignant; il me sembla qu'ils montaient encore l'escalier d'or de Valère Bouldouyr et qu'ils trébuchaient à chacune de ses marches usées; mais l'escalier d'or maintenant ne menait plus nulle part!
"Il paraît que l'éloignement embellit."Jean-Paul Richter.
Après une absence qui m'avait paru si longue, je croyais éprouver une grande joie en rentrant chez moi. Mais ce fut au contraire une mélancolie profonde qui m'assaillit, lorsque je repris possession de mes chers livres, de mes meubles, de mes souvenirs. Quelque chose me manquait, quelque chose de changeant, de vif et d'imprévu, de capricieux et d'alerte, qui était peut-être le plaisir de vivre.
J'allais à celles de mes fenêtres qui commandent la rue de Valois, je regardais cette maison qui me faisait vis-à-vis et dans laquelle j'avais connus des heures si douces. L'appartement de Valère Bouldouyr était habité de nouveau; je vis bientôt paraître à une des croisées une vieille femme sinistre, au profil crochu, et une sorte d'usurier sordide, armé de lunettes bleues. Je me rejetai en arrière avec horreur, et je me représentai aussitôt, entre les vieux candélabres, Françoise avec ses cheveux poudrés, la douce Marie Soudaine, - aujourd'hui Mme Jasmin-Brutelier, - et le délicieux petit pêcheur napolitain qui se désolait que personne ne l'aimât.
Je m'assis dans un fauteuil, je relus les vers de Valère Bouldouyr, je relus ceux de Justin Nérac. Je me disais que je demeurais sans doute le seul être au monde qui cherchât encore une ombre de poésie dans ces opuscules démodés, et cela me serrait le coeur. Je tombai sur cette strophe:
_Bals, ô feuilles de jade, ô bosquets de santal,Vos torches, vos flambeaux n'éclairent que des ombres,Et je gémis, errant à travers ces décombres,Et cherchant vos parfums sous des nuits de cristal!_
En nous réunissant ainsi, Bouldouyr n'avait-il donc, et peut-être sans le vouloir, que réalisé une volonté posthume de son ami Justin?
Je repris ma vie d'autrefois, ou plutôt j'essayai de la reprendre, mais je n'en avais plus le goût.
Quand je m'asseyais sur le balcon, entre mes gros vases de pierre, ceinturés d'une lourde guirlande, quand je regardais d'un côté les lauriers en caisse, qui ornent les terrasses du ministère des Beaux-Arts, et de l'autre, s'étaler dans une lumière pâlie les façades qui tournent le dos à la rue de Beaujolais; quand j'entendais, à midi, le célèbre canon du Palais-Royal faire entendre cette sourde détonation à laquelle les pigeons du quartier n'ont jamais pu s'habituer; quand je regardais le jet d'eau du grand bassin épanouir une gerbe magnifique et pulvérulente, à la fois épaisse et fluide, massive et transparente, je me disais que tout cela avait donc été charmant et que cela ne l'était plus. Valère Bouldouyr était-il un sorcier si dangereux?
Oui, je bâillais, je m'ennuyais, je prenais en horreur mon existence naguère si tranquille, je rôdais dans les rues en proie à une agitation vague et sans cause. Était-ce Françoise qui me manquait? Allais-je me mettre à sa recherche et la poursuivre de rue en rue, comme Jasmin-Brutelier, comme Muzat, Calbot et Pizzicato?
Parfois, je croyais la reconnaître, moi aussi, et je pressais le pas pour dépasser une silhouette qui la rappelait à mon esprit. Mais la ressemblance s'évanouissait aussitôt que je me rapprochais.
La première fois, ce fut passage Choiseul. Je m'étais arrêté devant un empailleur qui avait cherché à démontrer par son étalage la grande loi biologique de l'unité des races animales. Il la prouvait pour sa part en montrant combien un ours blanc, une fourmi, un agneau, un lézard, un griffon et un perroquet peuvent arriver à avoir le même regard s'ils sont accommodés par le même naturaliste. Sur la vitre que je considérais, une ombre se peignit, rapide et furtive, mais en qui je crus distinguer Françoise Chédigny. (Car je lui donnais toujours ce nom, ne pouvant me résoudre à l'appeler Mme Victor Agniel.)
Je me retournai et je me mis à courir; même costume, même démarche! Dans ma hâte, je posai ma main sur le bras de la jeune femme; elle se retourna. Comment avais-je pu me tromper à ce point? Cette pauvre figure pâle et étiolée ne ressemblait en rien au beau visage rayonnant et surpris de Françoise.
--Je vous demande pardon, madame, murmurai-je, je suis tout à fait désolé...
--Il n'y a pas de mal, fit la jeune femme d'une voix cassée. Vous me preniez pour quelqu'un autre, je suppose...
--En effet, mademoiselle, et je vous prie de m'excuser. Mais la vérité est que je cherche quelqu'un et que...
--Quelqu'un que vous aimez, je pense, dit la personne, soudain intéressée comme le sont toutes les filles de Paris, et je pense, de ce monde, à l'idée d'une histoire d'amour.
--Non, répondis-je, quelqu'un que je n'aime pas et qui...
L'ouvrière haussa les épaules et dit tranquillement:
--Eh bien! vous êtes bien bon de chercher ainsi quelqu'un que vous n'aimez pas et de prendre cet air bouleversé, pardessus le marché, pour lui adresser la parole.
Je demeurai coi, et je dus reconnaître que cette jeune femme ne manquait pas de bon sens. Et cependant, je n'aimais pas Françoise, du moins au sens où elle entendait ce mot, mais j'aimais quelque chose qui flottait autour d'elle, quelque chose que m'apportait sa présence et dont l'absence me désolait.
Mais la seconde fois, ce fut plus pénible encore: je rentrais fort tard par la galerie d'Orléans. C'est un endroit étrangement vide et désert, la nuit. Entre le vitrage opaque du toit et le dallage du sol, l'oeil ne rencontre que les vitrines, par lesquelles le ministère des Colonies tente de recruter de jeunes enthousiastes en offrant à leur vue des photographies de pays lointains. Je m'arrêtais toujours devant elles en rentrant, admirant tantôt le morne aspect de Porto-Novo, tantôt les dessins curieux que font sur le sable tunisien les ombres d'une caravane de chameaux; ou bien, une figure grimaçante et cependant paisible du temple d'Angkor-Vât, ou encore le buste d'une jeune Tahitienne, dont la gorge nue et droite était aussi belle que celle d'une déesse grecque. Je ne manquais jamais d'emporter en moi une de ces images exotiques; parfois, alors, je me réjouissais de vivre à Paris, au calme, loin des outrances et des violences de ces contrées sauvages; mais, le plus souvent aussi, je gémissais d'avoir choisi une part à ce point humble et réduite et d'ignorer les beautés et les misères des plus magnifiques pays!
Un pas me fit tressaillir; encore une fois, je fus sujet à la même hallucination ou à la même erreur: une forme rapide tournait le coin de la galerie et se dirigeait vers le jardin. Je me précipitai à sa poursuite, mais, devant les grilles, je ne vis personne qui ressemblât à mon inconnue. Peut-être avait-elle eu le temps de sortir par la rue de Valois.
Tandis que j'hésitais, ne sachant quel parti prendre, quelqu'un sortit de l'ombre; je fis une affreuse figure se rapprocher de moi; un chapeau couvert de roses hideuses se balançait sur un masque sans âge, maigre et hâve,à en paraître mortuaire. Ce même fantôme traînait une robe à volants poussiéreux et me souriait avec une hideuse complaisance. Je ne pus comprendre si j'avais affaire à une folle, à une prostituée ou à une mendiante.
--Allons, fit-elle, comme je m'éloignais avec horreur, ne fuyez pas ainsi. N'est-ce pas moi que vous cherchez?...
Je hâtai le pas pour lui échapper; elle se mit à crier:
--La femme que vous cherchez, croyez-vous qu'un jour elle ne sera pas semblable à moi? Regardez donc où les hommes m'ont conduite! Celle que vous aimez, aussi jeune, aussi belle que vous la voyez, un homme, allez, fera d'elle ce que je suis. Vous, peut-être, ou quelqu'un autre. Il ne manque pas d'homme, en ce monde, pour perdre les pauvres filles!
Je m'enfuis par la rue de Valois, écoutant encore cette aigre voix qui criait dans la nuit:
--Affreuse engeance! Affreuse engeance!
Je jetai un regard de détresse sur l'appartement clos de mon ami Bouldouyr. N'avait-il pas essayé, lui, de créer à une âme jeune un asile sûr où l'affreuse engeance ne fût pas venue l'enlever? Mais, hélas! la vie est plus forte que tout; ou bien faut-il croire qu'elle accepte de combler ceux qui ne la redoutent pas et qui ne se protègent pas contre elle? Françoise n'eût-elle pas été plus heureuse avec Victor Agniel, si elle n'avait pas, pour son malheur, rencontré son oncle Valère?