The Project Gutenberg eBook ofL'Escalier d'OrThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: L'Escalier d'OrAuthor: Edmond JalouxRelease date: January 1, 2004 [eBook #4933]Most recently updated: October 5, 2014Language: FrenchCredits: Produced by Walter Debeuf*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESCALIER D'OR ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: L'Escalier d'OrAuthor: Edmond JalouxRelease date: January 1, 2004 [eBook #4933]Most recently updated: October 5, 2014Language: FrenchCredits: Produced by Walter Debeuf
Title: L'Escalier d'Or
Author: Edmond Jaloux
Author: Edmond Jaloux
Release date: January 1, 2004 [eBook #4933]Most recently updated: October 5, 2014
Language: French
Credits: Produced by Walter Debeuf
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L'Escalier d'Or.
Edmond Jaloux
_A Camille Mauclair_
_Acceptez la dédicace de ce petit ouvrage, non seulement comme un gage de mon admiration pour l'artiste et le critique à qui nous devons tant de belles pages, mais aussi de mon affection pour l'ami qui m'accueillait, avec tant de cordiale sympathie, il y a plus de vingt ans, à Marseille, quand je n'étais encore qu'un tout jeune homme inconnu passionnément épris de littérature. Vous souvenez-vous de ce petit salon du boulevard des Dames, tout tendu d'étoffes rouges et par la fenêtre duquel, en se penchant, on voyait défiler vers la gare tant d'Orientaux fantastiques qui montaient du port? Que d'ardentes conversations n'avons-nous pas tenues dans cette pièce intime et fleurie à laquelle je ne peux songer sans un plaisir ému! Vous souvenez-vous aussi de ce petit jardin de Saint-Loup, tout en terrasses, où nous allions admirer les ors et les brumes d'un incomparable automne? Vous me parliez des grands poètes dont vous étiez l'ami, de Stéphane Mallarmé et d'Élémir Bourges, dont je rêvais d'approcher un jour. Aussi ai-je voulu, en souvenir de ces temps lointains, vous offrir ce portrait d'un de leurs frères obscurs, d'un de ceux qui n'ont pas eu le bonheur, comme eux, de donner une forme au monde qu'ils portaient dans leur coeur et dans leur esprit. Puissiez-vous accorder à mon héros un peu de la généreuse amitié que vous m'avez accordée alors et dont je vous serai toujours reconnaissant!_
_E.J._
"La différence de peuple à peuple n'est pas moins forte d'homme à homme."Rivarol.
J'ai toujours été curieux. La curiosité est, depuis mon plus jeune âge, la passion dominante de ma vie. Je l'avoue ici, parce qu'il me faut bien expliquer comment j'ai été mêlé aux événements dont j'ai résolu de faire le récit; mais je l'avoue sans honte, ni complaisance. Je ne peux voir dans ce trait essentiel de mon caractère ni un travers, ni une qualité, et les moralistes perdraient leur temps avec moi, soit qu'ils eussent l'intention de me blâmer, soit de me donner en exemple à autrui.
Je dois ajouter cependant, par égard pour certains esprits scrupuleux, que cette curiosité est absolument désintéressée. Mes amis goûtent mon silence, et ce que je sais ne court pas les routes. Elle n'a pas non plus ce caractère douteux ou équivoque qu'elle prend volontiers chez eux qui la pratiquent exclusivement. Aucune malveillance, aucune bassesse d'esprit ne se mêlent à elle. Je crois qu'elle provient uniquement du goût que j'ai pour la vie humaine. Une sorte de sympathie irrésistible n'a toujours entraîné vers tous ceux que le hasard des circonstances me faisait rencontrer. Chez la plupart des êtres, cette sympathie repose sur des affinités intellectuelles ou morales, des parentés de goût ou de nature. Pour moi, rien de tout cela ne compte. Je me plais avec les gens que je rencontre parce qu'ils sont là, en face de moi, eux-mêmes et personne d'autre, et que ce qui me paraît alors le plus passionnant, c'est justement ce qu'ils possèdent d'essentiel, d'unique, a forme spéciale de leur esprit, de leur caractère et de leur destinée.
Au fond, c'est pour moi un véritable plaisir que de m'introduire dans la vie d'autrui. Je le fais spontanément et sans le vouloir. Il me serait agréable d'aider de mon expérience ou de mon appui ces inconnus qui deviennent si vite mes amis, de travailler à leur bonheur. J'oublie mes soucis, mes chagrins, je partage leurs joies, leurs peines, je les aime en un mot, et je vis ainsi mille vies, toutes plus belles, plus variées, plus émouvantes les unes que les autres!
Cette étrange passion m'a donné de curieuses relations, des amitiés précieuses et bizarres, et j'aurais un fort gros volume à écrire si je voulais en faire un récit complet; mais mon ambition ne s'élève pas si haut: il me suffira de relater ici aussi rapidement que possible ce que j'ai appris des moeurs et du caractère de M. Valère Bouldouyr, afin d'aider les chroniqueurs, si jamais il s'en trouve un qui, à l'exemple de Paul de Musset ou de Charles Monselet, veuille tracer une galerie de portraits d'après les excentriques de notre temps.
A l'époque où je fis sa connaissance, je venais de quitter l'appartement que j'habitais dans l'île Saint-Louis pour me fixer au Palais-Royal.
Ce quartier me plaisait parce qu'il a à la fois d'isolé et de populaire. Les maisons qui encadrent le jardin ont belle apparence, avec leurs façades régulières, leurs pilastres, et ce balcon qui court sur trois côtés, exhaussant, à intervalles égaux, un vase noirci par le temps; mais tout autour, ce ne sont encore que rues étroites et tournantes, places provinciales, passages vitrés aux boutiques vieillottes, recoins bizarres, boutiques inattendues. Les gens du quartier semblent y vivre, comme ils le feraient à Castres ou à Langres, sans rien savoir de l'énorme vie qui grouille à deux pas d'eux, et à laquelle ils ne s'intéressent guère. Ils ont tous, plus ou moins, des choses de ce monde la même opinion que mon coiffeur, M. Delavigne, qui, un matin où un ministre de la Guerre, alors fameux, fut tué en assistant à un départ d'aéroplanes, se pencha vers moi et me dit, tout ému, tandis qu'il me barbouillait le menton de mousse:
--Quand on pense, monsieur, que cela aurait pu arriver à quelqu'un du quartier!
Delavigne fut le premier d'ailleurs à me faire apprécier les charmes du mien. Il tenait boutique dans un de ces passages que j'ai cités tantôt et que beaucoup de Parisiens ne connaissent même pas. Sa devanture attirait les regards par une grande assemblée de ces têtes de cire au visage si inexpressif qu'on peut les coiffer de n'importe quelle perruque sans modifier en rien leur physionomie.
Quand on entrait dans le magasin, il était généralement vide; M. Delavigne se souciait peu d'attendre des heures entières des chalands incertains. Lorsqu'il sortait, il ne fermait même pas sa porte, tant il avait confiance dans l'honnêteté de ses voisins. D'ailleurs, qu'eût-on volé à M. Delavigne?
Trois pièces, qui se suivaient et qui étaient fort exiguës, composaient tout son domaine. La première contenait les lavabos; la seconde, des armoires où j'appris plus tard qu'il enfermait ses postiches; pour la troisième, je n'ai jamais su à quoi elle pouvait servir.
Trouvait-on M. Delavigne? Il vous recevait avec un sourire suave et vous priait de l'attendre, car il était en général fort occupé à de copieux bavardages. De curieuses personnes causaient avec lui dans l'arrière-boutique, quelquefois, de bonnes gens qui venaient chercher perruque, mais aussi des marchandes à la toilette, des courtières du Mont-de-Piété, de vieux beaux encore solennels. J'ai souvent soupçonné M. Delavigne de faire un peu tous les métiers; mais je dois avouer que je n'ai rien surpris de suspect dans ses actes, et je crois qu'il avait seulement l'amour immodéré des dominos, passion à laquelle il se livrait dans un café voisin, qui s'appelait et s'appelle encore: _A la Promenade de Vénus._ Je n'ais jamais pu passer devant cet endroit sans imaginer que j'allais débarquer à Paphos ou à Amathonte.
--Monsieur, me disait souvent M. Delavigne avec mélancolie, il n'y a vraiment qu'un emploi pour lequel je ne me sente aucune disposition: c'est celui que j'exerce! Rien ne m'ennuie plus que de faire un "complet", ou même une barbe, et à la seule idée d'un shampoing, sauf votre respect, le coeur me lève de dégoût!
--Aviez-vous une autre vocation, monsieur Delavigne?
--Aucune, monsieur Salerne, mais j'aimerais assez être souffleur à la Comédie-Française, ou, sauf votre respect, greffier du tribunal. Je crois que, dans ce métier-là, on a un costume étonnant, avec de l'hermine qui pend quelque part. Il me plairait aussi beaucoup d'être poète comme cet écrivain dont je porte le nom, paraît-il, et qui était peut-être un de mes ancêtres...
--Poète, monsieur Delavigne? Peste! Vous voici bien ambitieux!
--Monsieur Salerne croit-il que je suis insensible? Non, non, on peut être coiffeur et avoir ses déceptions, ses désillusions, tout comme un autre. Nous habitons un monde, monsieur, où le coeur n'a pas sa récompense!
On le voit, je prenais plaisir aux propos de M. Delavigne. Sous cette fleur de bonne compagnie, qui leur donnait tant de charme, je retrouvais un type en quelque sorte national, sentencieux, aimant à moraliser, vaniteux, au moment même qu'il méprisait le plus son caractère et son état; avec cela, sentimental et toujours déçu par quelque chose. Deux ou trois journaux traînaient dans sa boutique, dont j'ai su depuis qu'il ne lisait que les renseignements mondains.
--Monsieur Salerne, me disait-il, voyez-vous, ce que j'aurais aimé dans la vie, moi, c'est la société des gens du monde. Je n'étais pas né pour remplir un rôle social aussi infime.
Et il répétait comme un morceau poétique, comme le refrain d'une romance, un écho recueilli dans _le Gaulois_ ou dans _Excelsior:_ "Grand bal hier donné chez la princesse Lannes..."Ses distractions étaient honnêtes il se plaisait à passer la soirée au cinéma ou au café-concert. Et souvent, en me faisant la barbe, me chantait-il quelque couplet tendre ou galant, d'une voix juste, mais un peu chevrotante. Le printemps venu, chaque dimanche, il courait la banlieue, sans doute avec d'aimables personnes, dont il n'osait pas me parler autrement que par des allusions mystérieuses; et le lundi, je voyais sa boutique toute fleurie de ces grandes branches de lilas, que la poussière et les cahots du chemin de fer ont fripées et qui pendent.
--J'ai la superstition du lilas, me confiait-il alors, celle du muguet aussi. Quand j'en cueille, - et je sais ce que les désillusions ont de plus amer, monsieur, - eh bien! je ne peux pas croire que l'amour ne finira pas par me rendre heureux! J'ai un ami à _La Promenade de Vénus,_ qui me raille quand je parle ainsi, mais est-ce un mal que de garder sa pointe d'illusion? Je peux vous avouer cela, n'est-ce pas? Monsieur, car je vous connais bien, malgré votre réserve, vous êtes un délicat comme moi!
Avouez-le, comment n'eussé-je pas été flatté par une telle appréciation?
Le jour même où elle me fut faite, je rencontrai pour la première fois M. Valère Bouldouyr.
"La méditation a perdu toute sa dignité de forme; on a tourné en ridicule le cérémonial et l'attitude solennelle de celui qui réfléchit, et l'on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style.Nietzsche.
J'étais, en effet, assis dans la boutique de M. Delavigne, ligoté comme un prisonnier par les noeuds d'une serviette si humide qu'elle risquait fort de me donner des rhumatismes, et mon geôlier jouait à faire pousser sur mes joues une mousse de plus en plus légère, quand la sonnette de l'établissement, qui avait, je ne sais pourquoi, un timbre rustique, tinta doucement. Mon regard plongeait dans la glace qui faisait face à la porte. Je vis entrer un personnage qui me parut curieux, au premier abord, sans que je comprisse exactement pourquoi.
Il était corpulent, de taille moyenne, d'aspect un peu lourd. Son front bombé, ses petits yeux vifs, se joues rondes et creusées d'une fossette, son nez pointu aux narines vibrantes, une lèvre rasée, un collier de barbe qui grisonnait, me rappelèrent très vite un visage bien connu; mais il y avait dans ses traits quelque chose d'amollli, de lâche, de détendu. L'inconnu ressemblait certainement à Stendhal, mais à un Stendhal en décalcomanie. Il portait un vieux feutre sans fraîcheur et un gros pardessus bourru, de couleur marron, qui laissait voir un col mou et une cravate usée, mais dont les couleurs autrefois vives révélaient d'anciennes prétentions. Il s'assit dans un coin, après avoir échangé avec M. Delavigne un salut cordial. Au bout d'un moment, le voyant désoeuvré, le coiffeur lui offrit un journal.
Mais le client refusa majestueusement cette proposition:
--Vous savez bien, dit-il, que je ne lis jamais de journaux, jamais! Pourquoi faire? Je n'ignore pas grand'chose des turpitudes qui peuvent se passer dans ce bas-monde. En quoi pourraient-elles m'intéresser?... Vous, monsieur Delavigne, voulez-vous me dire ce qui vous intéresse dans un journal?
--Mais les crimes, par exemple, dit M. Delavigne, décontenancé.
--Les crimes? Ils sont déjà tous dans la Bible! Ils ne varient que par le nom de la localité où ils ont été commis.
--La politique...
--La politique? Parlez-vous sérieusement, monsieur Delavigne? La politique? Vous tenez sincèrement à savoir par quel procédé vous serez tracassé, volé, martyrisé et réduit en esclavage? Moi, ça m'est égal! Les moutons ne seront jamais tondus que par les bergers. Maintenant, si vous préférez un berger qui porte un nom de famille à un berger qui porte un numéro, c'est votre affaire. Une affaire purement personnelle, monsieur Delavigne, ne l'oublions pas!
--Enfin, j'aime à savoir ce qui se passe!
--Moi aussi! Ou plutôt, j'aimerais à savoir ce qui se passe, s'il se passait quelque chose. Mais il ne se passe rien, vous entendez bien, rien!
Il s'enfonça de nouveau dans sa méditation, et M. Delavigne me fit plusieurs petits signes du coin de l'oeil, pour me signaler qu'il avait affaire à un original, un fameux original! Je m'en apercevais, parbleu! Bien.
Je clignai de la paupière à mon tour, afin d'engager M. Delavigne à reprendre sa conversation avec le faux Stendhal.
Après quelques instants de silence, le coiffeur débuta ainsi:
--Si vous ne vous intéressez pas aux journaux, ni aux crimes, ni à la politique, monsieur Bouldouyr, à quoi donc vous intéressez-vous?
Bouldouyr ne répondit pas tout de suite. Il nous regardait alternativement, le coiffeur et moi. Puis un sourire de mépris doucement apitoyé erra sur ses lèvres gourmandes.
--Vous, monsieur Delavigne, vous aimez à jouer aux dominos à _La Promenade de Vénus,_ vous ne dédaignez pas le cinéma et vous nourrissez, chaque printemps, une passion nouvelle pour quelque aimable nymphe du quartier. Si j'avais n'importe lequel de ces goûts charmants, vous pourriez apprécier ce qui m'intéresse, mais la vérité me force à confesser que tout cela m'est souverainement indifférent. Presque tout d'ailleurs m'est indifférent, et ce qui me passionne, moi, n'a de signification pour personne.
--J'ai connu un philatéliste qui raisonnait à peu près comme vous.
--Un philatéliste! S'écria M. Bouldouyr, qui devint soudain rouge de colère, je vous prie, n'est-ce pas, de ne pas me confondre avec un imbécile de cette sorte! Un philatéliste! Pourquoi pas un conchyliologue, puisque vous y êtes?
--Je vous demande pardon, monsieur, je ne croyais pas vous fâcher...
--C'est bon, c'est bon, dit M. Bouldouyr, en se levant. Je vais prendre l'air, je reviendrai tantôt.
Et il sortit en faisant claquer la porte.
--Il est un petit peu piqué, dit M. Delavigne, en souriant. Mais ce n'est pas un méchant homme. Il s'appelle Valère Bouldouyr. Un drôle de nom, n'est ce pas? Et puis, vous savez quand il dit que rien ne l'intéresse, il se moque de nous. Il se promène souvent au Palais-Royal avec une jeunesse, qui a l'air joliment agréable. Et vous savez, ajouta indiscrètement M. Delavigne, en se penchant vers mon oreille, il est plus vieux qu'il n'en a l'air. C'est moi qui lui ai fourni son postiche et la lotion avec laquelle il noircit à demi sa barbe, qui est toute blanche...
Ces détails me gênèrent un peu. Je demandai à m. Delavigne à quoi M. Bouldouyr était occupé.
--A rien, c'est un ancien employé du ministère de la Marine. Maintenant il est à la retraite.
Je quittai la boutique de M. Delavigne. Je croisai M. Bouldouyr, qui s'acheminait de nouveau vers elle. Il marchait lourdement, et il me parut voûté, mais peut-être était-ce l'influence du coiffeur qui me le faisait voir ainsi.
Je gagnai le Palais-Royal et je traversai le jardin. C'était un jour de printemps. Le paulownia noir et tordu portait comme un madrépore ses fleurs vivantes et qui durent si peu. Un gros pigeon gris reposait sur la tête de l'éphèbe qui joue de la flûte. Camille Desmoulins, vêtu de sa redingote de bronze, commençait la Révolution en s'attaquant d'abord aux chaises.
En regardant machinalement ces choses habituelles, je songeais à Valère Bouldouyr. Son nom ne m'était pas inconnu, mais où l'avais-je entendu déjà?
J'eus soudain un souvenir précis, et, montant chez moi je fouillai dans une vieille armoire, pleine de livres oubliés; j'en tirai bientôt deux minces plaquettes: l'une s'appelait _l'Embarquement pour Thulé,_ l'autre, _le Jardin des Cent Iris._ Toutes deux, signées Valère Bouldouyr. La première avait paru en 1887, la seconde en 1890. Il était évident qu'après cette double promesse M. Bouldouyr avait renoncé aux Muses.
J'ouvris un de ces livrets poussiéreux. Je lus au hasard, ces quelques vers:
_Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau PhénixLa barque d'or éveille un chagrin de vitrail,Sur l'eau noire qui glisse et qui coule à son Styx,Et Watteau, tout argent, se tient au gouvernail!_
_Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau PhénixLa barque d'or éveille un chagrin de vitrail,Sur l'eau noire qui glisse et qui coule à son Styx,Et Watteau, tout argent, se tient au gouvernail!_
Plus loin, je lis ceci:
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombreD'un masque de roses tombé,Ne saurait rendre un coeur plus sombreQue ce ciel par vous dérobé!_
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombreD'un masque de roses tombé,Ne saurait rendre un coeur plus sombreQue ce ciel par vous dérobé!_
Je souris avec mélancolie. Quelque chose de charmant, la jeunesse d'un poète, s'était donc jouée jadis autour de ce vieil homme à perruque! Qu'en restait-il aujourd'hui chez ce roquentin coléreux, qui s'offusquait des railleries de son coiffeur? Hélas! Je le voyais bien, M. Bouldouyr n'avait pas eu cette force dans l'expression qui permet seule aux poètes de durer, ni ce pouvoir de mûrir sa pensée, qui transforme un jour en écrivain le délicieux joueur de flûte, qui accordait son instrument aux oiseaux du matin. Midi était venu, puis le soir. Et j'étais sans doute aujourd'hui le seul lecteur qui cherchât à deviner une pensée confuse dans les rythmes incertains de _l'Embarquement pour Thulé!_
Pauvre Valère Bouldouyr! J'avais bien voulu savoir ce qu'il pensait lui-même aujourd'hui de sa grandeur passée et de sa décadence actuelle. Mais il était peu probable que je dusse le rencontrer jamais, sinon peut-être de loin en loin dans l'antre bizarre de M. Delavigne, et cela n'était pas suffisant pour créer une intimité entre nous.
"La vie et les rêves sont les feuillets d'un livre unique."Schopenhauer.
L'image de Valère Bouldouyr avait frappé mon esprit plus profondément sans doute que je ne l'avais supposé tout d'abord, car, pendant la nuit, elle revint à diverses reprises traverser mes songes.
Tantôt, couché sur une berge, je regardais une barque descendre la rivière; elle contenait une grande quantité de perruques et de têtes de cire. L'homme qui se tenait au gouvernail s'enroulait gracieusement dans une cape bleu de ciel et portait coquettement un tricorne noir. En passant devant moi, il s'inclinait profondément, et je reconnaissais alors Valère Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe d'argent tombait sur la poitrine.
Tantôt, au contraire, il me paraissait toute jeune, et il me faisait signe de monter avec lui, dans une voiture qui traversait la rue de Rivoli. Mais, à peine étais-je assis à son côté que le misérable cheval qui traînait le fiacre grandissait soudain, il se mettait à galoper furieusement en frappant le pavé de ses larges sabots, qui me paraissaient larges, mous et palmés comme les pattes d'un canard. Puis deux ailes de chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuée, et s'élevant au-dessus du sol, la bête apocalyptique commença de nous entraîner à travers les branches extrêmes d'une forêt.
--Où me menez-vous? Criai-je, épouvanté, à Bouldouyr.
Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et répétait tout bas:
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombreD'un masque de roses tombé..._
Je reçus aussitôt après un choc terrible, la voiture, heurtant un tronc d'arbre, vola en éclats, et je me retrouvai dans mon lit, inondé de sueur.
--Diable de Bouldouyr! Pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente présence pût contenir tant de cauchemars?
Le jour suivant, j'aurais peut-être songé à m'étonner de la survivance anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que j'avais donné à Victor Agniel.
A midi précis, il m'attendait dans un restaurant que je lui avais indiqué. C'était un de ces gargotes, situées en contrebas de la rue de Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui sont grandes comme un billard. Celle-ci n'avait guère que deux ou trois clients, que l'on retrouvait à toute heure et qui semblaient étrangement inoccupés. Nous échangions, quand j'entrais, des salutations amicales, mais nous ne savions guère que nos noms:
--Bonjour, monsieur Cassignol; bonjour, monsieur Fendre...
--Bonjour, bonjour, monsieur Salerne!
La patronne de l'établissement venait me serrer la main; pour moi, elle soignait spécialement sa cuisine de vieille Bourguignonne, habituée aux repas lentement mijotés et aux savantes sauces. Bref, cette manière de cave était un des rares endroits du monde où l'on prît en considération ma chétive personnalité.
--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en dépliant sa serviette, je suis content de moi. Aujourd'hui, j'ai eu le sentiment que j'étais vraiment plus raisonnable que jamais!
Victor Agniel n'est pas mon filleul, car je n'ai pas beaucoup plus d'années que lui, - une quinzaine, à peine, - mais nos deux familles étant liées depuis bien longtemps et son vrai parrain, en voyage au moment de sa naissance, ce fut moi qui le remplaçai et qui tins sur les fonts baptismaux ce grand garçon robuste, qui mange en ce moment de si bel appétit.
--Eh bien, lui dis-je, qu'as-tu fait de si raisonnable?
--Vous vous rappelez, me confia-t-il, que je vous ai entretenu de mes perplexités au sujet de Mlle Dufraise; elle est jolie, elle me plaît, je lui plais, ses parents me voient d'un bon oeil, et ils ne sont pas sans posséder un petit avoir. Tout était donc pour le mieux. Mais, l'autre soir, nous étions ensemble à Saint-Cloud, dans une villa qui appartient à un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a pris, peut-être le clair de lune lui a-t-il tourné la tête. Quoi qu'il en soit, elle m'a tenu sur le mariage, sur l'amour, les propos les plus absurdes. Elle m'a dit qu'elle avait un grand besoin de tendresse, qu'elle se sentait seule dans la vie et que personne ne lui était aussi sympathique que moi, mais qu'elle me priait de lui parler comme un véritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps des affaires de l'étude et de mes projets d'avenir.
--Trouves-tu à redire à cela?
--Mon cher parrain, s'écria Victor Agniel, très excité, regardez-moi! Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un officier de gendarmerie ou d'un cabotin? Je suis un modeste clerc de notaire, employé dans l'étude de maître Racuir, jusqu'au moment où la mort de mon oncle Planavergne me permettra d'en acheter une à mon tour et de m'installer en province, avec ma femme et mes enfants. Je n'ai nullement l'intention, en me mariant, d'accomplir un acte romanesque, de rouler des yeux blancs et de parler comme une devise de marron glacé. Je suis un homme sensé, moi. Je déteste les grands mots, les grands gestes, les billevesées, je n'ai pas de vague à l'âme, je ne sais même pas si j'ai une âme et je n'en ai cure. Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel acte de vente, de faire un testament bien régulier; je n'entends pas avoir à l'oreille la serinette d'une femme qui rêve, qui a des vapeurs ou qui veut qu'on lui parle d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai écrit une longue lettre à Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y avait pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi je suis si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a plu autant qu'elle.
--Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment raisonné!
--Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir ailleurs, car je suis de plus en plus décidé à me marier vite. La sotte vie que celle d'un célibataire! Mais connaissez-vous rien de plus ridicule que de chercher une jeune fille, de lui dire des fadeurs et de lui faire sa cour, tout cela pour finir bonnement par l'épouser? Que j'ai de hâte que ces simagrées soient finies, que mon oncle Planavergne soit mort et que je sois installé, en province, avec ma femme et mes trois enfants!
--J'aime ta précision, lui dis-je.
--Oui, j'aurai trois enfants. Moins ou davantage, ce n'est pas raisonnable. Par exemple, je ne sais pas comment les appeler. Tous les noms ont quelque chose ridiculement romanesque, de poétique, qui m'exaspère. Voyez-vous une fille qui s'appellerait Virginie, ou Juliette, ou Marguerite?
--Tu choisiras des prénoms simples: Marie, par exemple.
--C'est bien clérical!
--Allons, lui dis-je, tu as le temps de faire ton choix!
Nous nous attardions dans le restaurant minuscule, chauffant dans notre main un verre de fine-champagne. M. Cassignol était déjà parti et déjà revenu. Un geai apprivoisé, moqueur et malin, sautait de table en table, en appelant la patronne: "Sophie! Sophie!"
--Sophie! Murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal! Mon aînée se nommera Sophie. Ce n'est pas prétentieux et ça sonne sagement...
Remontant les marches du seuil, nous suivîmes la rue de Montpensier. Le soleil y glissait un oeil soupçonneux entre les hautes maisons noires qui la bordent. Un promeneur solitaire qui portait un grand chapeau de feutre et un costume très clair s'en allait d'un air à la fois rêveur et décidé. Un chat effrayé fila devant lui. Nous entendîmes sonner la trompe d'une auto.
--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en me quittant, je suis très satisfait d'avoir votre approbation. Hélas! Sans cette satanée soirée au clair de lune, j'aurais peut-être épousé Mlle Dufraise, et voyez ce qu'aurait été ma vie à Saint-Brieuc ou à Rethel avec une folle qui aurait lu des romans au lieu de repriser mes chaussettes!
J'osai mesurer d'un coup d'oeil cet abîme de désolation. Victor en frissonnait encore.
Et je ne sais pourquoi je songeai tout à coup avec un élan de sympathie irrépressible à l'honnête physionomie de M. Valère Bouldouyr.
Victor Agniel s'éloignait de moi en répétant entre ses dents: "Sophie! Sophie!"
"...brillant dans l'ombre de la seule beauté, comme les heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum!Gérard De Nerval.
Pendant un mois, je cessai de rencontrer Valère Bouldouyr, et M. Delavigne ne me donna aucune nouvelle de lui.
Je ne vis pas davantage Victor Agniel, mais notre dernière rencontre ne m'avait pas laissé un souvenir bien agréable: je ne le relançai pas. Il trouverait bien sans moi, me disais-je, la jeune fille assez raisonnable à ses yeux, - et aux miens, - pour accepter de l'entendre tous les jours!
Le printemps étant lent et doux et se prolongeant en de douces soirées tièdes, il m'arrivait souvent de m'attarder dans l'enclos du Palais-Royal, jusqu'à l'heure où les vieilles dames, autrefois galantes, qui règlent la cote des berlingots et des cordes à sauter, dans des kiosques pointus, ferment boutique et regagnent leurs demeures, où les enfants, las de courir, s'asseyent sur les bancs et soufflent, où les gardiens rébarbatifs, enfin, sifflent, crient et ferment les grilles à lances dorées afin d'isoler dans un carré impénétrable tout l'air pur et respirable du quartier.
Ce fut pendant un de ces après-midis que j'aperçus de nouveau l'auteur de _l'Embarquement pour Thulé_ et du _Jardin des Cent Iris._ La musique militaire répandait aux alentours, selon les hasards de ses cuivres, des lambeaux de pot pourri, arrachés aux entrailles vives de _Carmen_ ou de _Manon._ Une foule mystérieuse, venue des quatre points de l'horizon sur les promesses des quotidiens, se pressait autour des gaillards en uniformes,qui broyaient dans leurs instruments le génie de Bizet ou de Massenet et l'aspergeaient sur nous en poussière de sons.
Je me mêlais à cette société mélomane quand, en face de moi, j'aperçus mon poète.
Il avait au bras l'aimable personne à laquelle M. Delavigne avait fait allusion. J'eus tout le loisir de la considérer, et je fus touché de sa grâce. Tout d'abord, les suppositions de M. Delavigne me firent rougir de honte et de colère; on ne pouvait imaginer un visage plus naïf, plus ouvert et plus pur que celui de la compagne de M. Bouldouyr.
Elle était grande, - plus grande que lui, - fine, avec une certaine gaucherie de jeunesse. Un observateur impartial ne l'eût pas jugée sans défaut; elle avait des épaules un peu hautes et des dents inégales. Mais on ne pouvait rien imaginer de plus spontané que le regard gai et confiant de ses beaux yeux verts, de plus frais que son visage ovale, aux lignes douces et fondues, de plus gamin que sa chevelure blonde, dont quelques mèches échappaient au peigne et faisaient les folles, tant qu'elles pouvaient, en dégringolant le long de ses tempes, - où le soleil s'amusait à les mettre en feu, - ou en caracolant sur son front. En la regardant, M. Bouldouyr ne montrait plus rien de cette vivacité hargneuse, ni de cette bouderie, qu'il avait manifestées chez le coiffeur; mais, bien au contraire, je ne sais quel rayonnement paternel, une douceur suave se répandaient sur ses traits usés et amollis; cette jeune fille était visiblement sous sa protection.
Je les suivis un moment; ils écoutèrent les accords de _Zampa,_ avec un grand sérieux, puis se perdirent dans la foule. Je fus tenté de m'y glisser derrière eux, mais je craignis d'attirer l'attention de M. Bouldouyr et renonçai, à mon tour, aux enivrantes mélodies, dont la garde municipale berçait les badauds, les chiens et les pigeons réunis autour d'elle.
Les jours suivants, je ne revis plus M. Bouldouyr avec sa jeune amie; par contre, je le rencontrai souvent dans la société de deux autres personnes avec lesquelles il se promenait, alternativement. Elles étaient fort différentes l'une de l'autre. La première était un jeune homme blond, d'un blond extrême, et dont les cheveux et les favoris coupés à mi-joue avaient quelque chose d'extrêmement vaporeux et de léger; c'était moins un système pileux qu'une sorte de fumée d'or, qui flottait doucement autour de son front sans rides et de son visage riant. Il avait l'oeil clair, le nez au vent et la lèvre gourmande, - et des vêtements trop larges qu'il ne remplissait pas.
Pour le second ami de M. Bouldouyr, il était si étrange que je ne pus douter que ce fût un idiot. Il ne marchait jamais au pas tranquille et un peu cérémonieux de son compagnon; tantôt il le précédait en toute hâte et tantôt s'attardait derrière lui. Maigre, dégingandé, avec une pomme d'Adam trop visible, qui gonflait son cou démesuré, ce qu'on remarquait surtout en lui, c'était le vide extraordinaire de ses yeux et le tic qui, à chaque seconde, lui déformait la bouche et la tiraillait de côté. Toute son attitude témoignait d'un extrême empressement à vous complaire, combiné avec l'impossibilité totale de savoir ce qu'il fallait faire pour cela et d'un mélange de servilité, de crainte et de distraction fatale et mélancolique. Souvent, il riait aux éclats, sans raison apparente, et soit qu'il parlât, soit qu'il écoutât, il se frottait les mains l'une contre l'autre comme s'il voulait les user, sans négliger d'ailleurs de sortir enfantinement un bout de langue entre ses lèvres secouées de soubresauts. Il pouvait avoir vingt-huit ou quarante-cinq ans, le jeunesse et la flétrissure du temps étant mêlées sans ordre sur ses traits.
Valère Bouldouyr l'écoutait avec bonté et un peu de tristesse, mais il lui parlait lui-même avec animation, et je n'aurais pas compris de quoi il pouvait l'entretenir, si je n'avais entendu, un soir, assis sur une chaise, un bout de leur conversation.
J'étais installé, en effet, non loin du bassin central, qui anime d'écharpes et d'arcs-en-ciel la fusée pure de son jet d'eau, quand le poète et son pauvre ami s'emparèrent du banc le plus proche de moi.
Bientôt ce singulier colloque vint jusqu'à moi, coupé de loin en loin par les élans plus bruyants de la tige d'écume.
--Mon pauvre Florentin, disait doucement M. Bouldouyr, as-tu envie de m'écouter ce soir? Sens-tu que tu pourras me comprendre?
L'idiot frappa longuement ses mains l'une contre l'autre, eut un rire étouffé et finit par répondre:
--Monsieur Valère, il me semble, aujourd'hui, que tout ce que vous dites me fait des signes.
--Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai passé une soirée bien triste: Françoise n'est pas venue.
--Pas venue! Répéta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de son ami.
Puis, il ajouta triomphalement:
--Peut-être que les crapauds l'ont empêchée de passer!
A quel souvenir mystérieux, à quelle pensée bizarre se rattachait cette phrase de Florentin, je ne l'ai jamais compris; et, de même, par la suite, dans mes relations avec ce pauvre diable, j'ai bien rarement démêlé comment il accordait à la réalité les singulières idées qui traversaient sa cervelle en désordre. Mais que de fois ai-je senti à quel point était insensible la distance qui séparait cet esprit obscur de nos intelligences satisfaites et que nous imaginons lumineuses!
M. Bouldouyr regarda mélancoliquement son compagnon et continua en ces termes:
--Oui: une bien triste soirée. Quand j'attends Françoise je ne peux faire autre chose, et, quand elle ne vient pas, j'ai l'oreille au guet, pendant des heures, je tourne en rond dans ma chambre, sans but, sans désir, sans intérêt. Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma pauvre vie? Qu'ai-je à attendre d'elle? Je n'écris plus de vers; personne au monde ne se souvient de mon existence. Je suis comme les vieux chiens qui ne chassent plus et qui se couchent devant le feu, l'hiver.
--Les vieux chiens, répéta l'idiot, à qui ces mots apportèrent une image enfin précise. Je crois que j'en ai vu un autrefois. Un vieux chien... Je ne sais plus s'il était vivant ou mort...
--Au contraire, quand Françoise apparaît, il me semble que le soleil s'installe dans ma chambre, et je suis content pour une semaine. Elle me regarde de ses grands yeux clairs, et j'ai envie de rire, de chanter, d'accomplir des choses absurdes; il me semble que j'ai vingt ans! Et, cependant, je n'ai jamais rencontré dans ma jeunesse un être comme elle...
--On n'en faisait peut-être pas, dit l'idiot.
--Tu as raison, mon sage Florentin, on fait bien rarement une Françoise. Est-ce que tu l'aimes, toi?
Florentin sembla réfléchir, il baissa la tête, et je vis sur son visage une angoisse comme celle qui passe à travers la nature, quand commence à souffler un grand vent d'orage.
--Françoise, répéta-t-il, je crois... je crois que je la connais.
Et, soudain, tout son visage se détendit, une expression heureuse anima une seconde ses traits inertes, et il cria:
--Oh! la fenêtre qui s'ouvre!
--Viens, dit M. Bouldouyr, en se levant. Il faut rentrer. Tu y vois mieux que nous autres, au fond, pauvre enfant!
Le vieux poète et son étrange compagnon s'en allèrent lentement. Je ne pouvais douter que cette Françoise fût la jeune fille aux yeux verts que j'avais rencontrée déjà. Mais que faisait-elle dans cette étrange société et quel lien pouvait-il y avoir entre elle et M. Valère Bouldouyr, fonctionnaire en retraite, poète et auteur oublié de deux plaquettes de vers symbolistes?
"Matthew. - Savez-vous que vous avez là un joli logement, très confortable et très tranquille?Bobadil. - Oui, monsieur (asseyez-vous, je vous prie). Mais je vous demanderais, monsieur Matthew, en aucun cas de ne communiquer à qui que ce soit de notre connaissance le secret de ma demeure.Matthew. - Qui? Moi, monsieur? Jamais!Bobadil. - Peu m'importe, bien entendu, qu'on la connaisse, car la baraque est fort convenable; mais c'est par crainte d'être trop répandu et que tout le monde ne me vienne voir comme il arrive à certains.Matthew. - Vous avez raison, capitaine, et je vous comprends!Bobadil. - C'est que, voyez-vous, par la valeur du coeur qui bat ici, je ne veux pas étendre mes relations! Je me borne à quelques esprits, distingués et choisis, comme vous, à qui je suis particulièrement attaché.Ben Jonson.
J'ai dit que j'habitais au Palais-Royal, mais non pas ce que je considérais par mes fenêtres. Ou, plutôt, je n'insisterai pas sur ce jardin célèbre qui, chaque nuit, se laisse envahir, par une foule d'ombres illustres. Je préfère vous montrer la maison qui ferme mon horizon, de l'autre côté de la rue, et qui doit jouer un rôle considérable dans cette histoire.
C'est une maison de quatre étages, dont je ne vois que l'envers, car elle a sa porte d'entrée sur la rue des Bons-Enfants. Elle a l'air d'une personne qui, pendant un défilé, tournerait, seule, le dos à ce qui passe pour se consacrer à un autre spectacle. Elle se compose de deux ailes en saillie et d'une façade en retrait, le tout surmonté d'un étage à mansardes. Entre les ailes et la façade, s'étend, au-dessus du rez-de-chaussée une large terrasse qui contient, d'un côté, une haute cage de verre et, de l'autre, un ciel ouvert. Dans la cage, s'agitent des êtres falots qui font et qui défont sans arrêt des piles d'étoffes sombres: peut-être sont-ce des condamnés de droit commun. Le ciel ouvert doit donner un peu de jour à un grand atelier qui occupe toute la partie inférieure de l'immeuble, lequel, d'après ce que m'a appris son enseigne, est voué à l'imperméabilisation. Imperméabilisation de quoi? Je ne saurais vous le dire. Mais j'ai toujours supposé que, dans les fondements ténébreux de cette demeure, des démons s'agitaient pour répandre sans cesse dans le monde cette loi morale qui rend les êtres humains imperméables les uns aux autres, et je ne passais jamais devant cet atelier mystérieux sans un serrement de coeur.
Divers bureau occupaient le premier et le second étage de ma voisine de pierre. J'y distinguais un grand nombre d'employés, qui allaient et venaient sans but visible, comme des fourmis dans une fourmilière et déplaçaient d'énormes registres, sur lesquels ils se penchaient parfois, sans doute pour faire le compte quotidien des âmes humaines qu'ils avaient rendues imperméables.
Le reste de la maison se divisait en appartement bourgeois. Parfois, je voyais se pencher à une fenêtre l'un ou l'autre de ses habitants. Au troisième, c'était, d'une part, un vieux couple si uni que, lorsque se montrait la femme, le mari aussitôt accourait et, d'autre part, une famille si nombreuse que je n'avais jamais l'impression que le même enfant se penchât sur l'allège. Au quatrième, deux ouvrières, jeunes et fraîches, deux soeurs, paraissaient souvent dans l'encadrement de la croisée; je les regardais et elles me souriaient. Souvent, l'une d'elles, en train de se coiffer, venait jusqu'à la fenêtre, mais, si elle m'apercevait, elle s'enfuyait aussitôt, toute rougissante de ses épaules nues.
Cependant, sur le même étage, le second appartement ne semblait habité que la nuit.
Une lampe allumée y veillait toujours jusqu'à l'aube.
Cette petite goutte d'or qui s'éteignait si tard excitait mon imagination. J'essayais de me représenter l'homme ou la femme qui la prenait pour témoin de sa vie, de son travail, de ses rêves ou de ses amours. Il m'arrivait même de ne pas me coucher pour surprendre le secret de cette veille. Mais rien ne remuait derrière les parois de verre qui me cachaient les occupations de l'inconnu. Avant de me mettre au lit, je jetais un coup d'oeil sur la maison endormie; sa façade blanche luisait à peine dans l'ombre, tout reposait; mais, en face de moi, la petite étoile scintillait toujours.
Or, un soir, dans ces chambres si singulièrement désertes, malgré leur lampe vigilante, j'aperçus un va-et-vient surprenant. Non pas une personne, mais plusieurs passaient et repassaient derrière les vitres; elles le faisaient avec une rapidité extraordinaire, et je finis par comprendre qu'elles dansaient. Ma stupeur fut sans bornes. On dansait dans ces pièces, que, sans leur lumière, j'eusse pu croire inhabitées! Je fis vingt suppositions; je me demandai si un nouveau locataire avait remplacé l'homme ou la femme à la lampe, ou bien s'il ne louait pas son appartement à une de ces sociétés qui organisent des bals ou des banquets dans les maisons tranquilles du quartier. Mais la platitude de mes inventions augmentait ma déconvenue et ma curiosité. Vers onze heures, les couples cessèrent de passer devant l'écran. A minuit, tout s'éteignit, et, une demi-heure après, la petite lampe mystérieuse se ralluma.
Le lendemain, à peine levé, je courus à ma fenêtre dans l'espoir que mon voisin paraîtrait à la sienne. Personne. Plus tard, une musique bizarre mit toute la rue en émoi. C'était un vieil orgue de Barbarie poussif et criard, auquel manquaient des notes et qui, avec des grincements de poulie, des soupirs de bête malade et des sursauts, désossa, pour ainsi dire, un air du _Trovatore._
Je découvris une singulière machine, montée sur une voiture traînée par un âne; un cul-de-jatte, attaché à un banc parallèle aux brancards, tournait d'une main la manivelle de l'instrument et, de l'autre, conduisait la pauvre bête. Un singe, habillé comme un doge, d'une longue robe rouge, et coiffé d'un bonnet de fourrure, trépignait à l'arrière de l'équipage et agitait un tambour de basque. Quelquefois, un sou tombait d'une croisée, et le petit infirme attendait avec majesté qu'un passant voulût bien le ramasser et le lui porter, ce qui ne manquait jamais.
Un spectacle aussi curieux fit apparaître tous les visages.Les Comptables d'en face surgirent avec leurs registres sous le bras et leurs plumes sur l'oreille; le vieux couple amoureux s'enlaça; autour de la mère de famille, vingt têtes rouges se montrèrent, ouvertes du même rire béat qui les transformait en ces tirelires qui ont la forme de pommes. Les deux ouvrières accoururent, l'une, qui était en corset, se cachant à demi derrière sa soeur.
Mais, même en cette circonstance mémorable, mon travailleur nocturne ne daigna pas jeter un coup d'oeil sur la rue, et l'infirme s'éloigna avec son _Trovatore_ déséquilibré, son âne docile et son singe de pourpre, sans avoir réussi à le troubler dans son détachement suprême des choses de la chaussée.
"Réfléchis à ce que le corps a dit un jour à la tête: 'O tête, puisse la raison être toujours la compagnie de ta cervelle!' "Abou'lkasim Firdousi.
Au moment où je sortais, quelqu'un me frappa le bras: Victor Agniel me cherchait. Jamais encore je n'avais vu sur son visage une telle solennité, ni dans son attitude, plus grave apparat.
--J'ai à vous parler, me dit-il.
--C'est pressé?
--J'ai besoin de vos conseils.
J'avais, le matin même, guigné un livre chez un bouquiniste voisin; le désir de le posséder ne s'étant pas éveillé tout de suite en moi, j'avais passé sans m'arrêter. Mais il m'obsédait depuis le déjeuner; je craignais que quelqu'un ne s'en emparât, et je traînai mon filleul jusqu'au passage Vérot-Dodat.
Je l'ai déjà avoué, j'aime ces vieux passages de Paris à qui une voûte vitrée donne un air à la fois d'aquarium et d'établissement de bains. Le jour y est égal et comme mort: il semble que rien n'y puisse jamais changer, boutiques, ni passants. C'est de l'éternité dans un bocal. Il est difficile de croire que les êtres qui y vivent soient réels, ardents, pareils à ceux qui gravitent dans les rues brûlantes ou glacées; on les prendrait plutôt pour des ombres, des larves, des émissaires de l'Informulé. Pourtant, quand on leur parle, ils laissent tomber de leurs lèvres blêmes les mêmes paroles que les nôtres. Sans doute, leur Laponie sous verre n'ignore-t-elle pas nos passions. Ici, on voit une confiserie, là, un libraire, un empailleur ou un chemisier, un orthopédiste, plus loin, un café. Tout semble ancien, falot, conservé dans du sucre, comme ces antiques bonbons que l'on mangeait chez nos vieilles tantes et qui représentaient un mouton ou un chien, - et le moindre étalage de fleurs naturelles, avec de minces violettes et des roses fantômes, posées sur des fougères, prend là-dedans une luxuriante de forêt vierge.
Mon livre acquis, je ramenai chez moi Victor Agniel. Il prit d'instinct un des fauteuils de mon minuscule salon, car il sentait bien que, pour la révélation qu'il avait à me faire, il ne serait jamais assez imposant.
--Mon cher parrain, me dit-il, je vous annonce mon prochain mariage.
Je le félicitai et je lui dis que, cette fois-ci, j'espérais bien qu'il était entièrement satisfait de cette union, au point de vue du raisonnable.
--Je crois que je n'ai pas à me plaindre, dit-il. L'enfant que j'épouse est douce, soumise, pratique, faite aux soins du ménage.
--Jolie?
--Suffisamment pour me plaire: pas assez pour attirer l'attention. On ne se retourne pas pour la regarder.
--Voilà qui va des mieux!
--Son père et sa mère sont d'honnêtes commerçants de la rue du Sentier. Ce sont eux, surtout, qui m'enthousiasment. Quelle sagesse! Quelle expérience! Jamais un mot vague, une de ces expressions troubles qui vous portent sur les nerfs!
--Le mot amour, par exemple?
--Oui, oui, et tous les autres qui lui ressemblent, vous savez, ces expressions ridicules de chansonnettes! Avec eux, pas de surprise! Ils ne connaissent rien au-dessus de la comptabilité.
--Riches, par conséquent?
--Oh! non, le père a fait à différentes reprises de mauvaises affaires. Mais c'est un hasard, n'est-ce pas, une déveine. J'aime mieux un esprit positif qui se ruine qu'un exalté qui fait fortune. La raison, la prudence, la méthode, mon cher, sont tout ce que j'estime ici-bas!
--Je suis ravi de t'entendre parler ainsi. Et cette enfant t'aime-t-elle?
--Vous plaisantez, parrain! Toujours vos badinages. Non, je ne lui ai encore rien dit de notre mariage, mais je suis persuadé que cette union ne lui déplaira pas. D'ailleurs, ses parents m'admirent beaucoup; ils savent qu'ils n'auront jamais un gendre plus sensé!
--Les as-tu pressentis, du moins?
--Pas encore. Je ne suis pas très pressé de ma marier. Mon oncle Planavergne n'est pas encore mort. J'étudie l'enfant, je la surveille, je la forme peu à peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la poire sera mûre, je me présenterai, et tout sera dit. Je connais ces gens, d'ailleurs, de la manière la plus pratique du monde; ils sont venus dans l'étude de maître Racuir pour passer un acte, j'ai eu affaire à eux, nous nous sommes plu tout de suite. Ils m'ont invité à leur rendre visite, dans l'espoir, bien entendu, que leur fille me conviendrait. Vous savez, je n'ai pas fait le discret. J'ai montré un bout de l'oreille de l'oncle Planavergne. Alors, une ou deux fois par semaine, je passe la soirée chez mes amis; ils me servent un bon potage, un excellent fricot, et nous jouons au loto avec une cousine de la fillette ou un camarade de l'étude que j'amène quelquefois...
Je voulus le taquiner.
--Tu n'as pas peur que ta fiancée devienne amoureuse de lui?
Il partit d'un bon éclat de rire:
--Pas de danger. Tu le connais: c'est Calbot, un véritable monstre!
Je me souvins, en effet, d'un pauvre diable, très laid, vrai souffre-douleur de l'étude, avec un nez cassé, à peu près privé de toute arrête médiane et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, un de ces êtres que la nature enfante quelquefois sans autre but visible que de réjouir les hommes normaux, - Agniel, en particulier - et, par comparaison, de leur faire croire en leur beauté.
--D'ailleurs, le plus drôle, ajouta-t-il, c'est que l'enfant se plaît avec ce gnome. Elle a pitié de lui, dit-elle. Au fond, je crois qu'elle est très bonne et dévouée, ce qui a bien son prix chez une femme.
--Est-ce que, dans certains cas, les expressions de chansonnettes que tu stigmatisais tout à l'heure retrouveraient grâce à tes yeux?
--Parrain, cher parrain, je vous aime bien, mais vous êtes un étourdi! Ces expressions-là sont ridicules quand il ne s'agit que d'amour, mais, dans un ménage, elles retrouvent leur sens; la femme doit avoir de ces vertus qui font la vie de l'homme plus agréable.
Il parla encore longtemps de la sorte, avec cette certitude tranquille que j'appréciais tant en lui. Il me confia que chaque soir, avant de se coucher, pour ne pas avoir d'aléas, plus tard, il établissait la comptabilité d'une de ses journées futures. Il savait le prix de toute chose, et il prenait plaisir à additionner les dépenses de son ménage, celles de sa femme et les siennes propres, afin de voir ce qu'il aurait à gagner et ce qu'il pourrait économiser là-dessus.
--Cela n'a l'air de rien, mais mes petits calculs sont des plus utiles. On sait où on va. On supprime l'imprévu. Il n'y a pas de méthode plus raisonnable.
Je convins de son excellence. Agniel me quitta pour aller grossoyer chez maître Racuir. Mais, quand il m'eut quitté, je m'aperçus tout à coup qu'il avait omis de m'apprendre le nom de sa fiancée future.
"Avoir perdu la tête lui paraissait une chose fort plaisante. C'est assez souvent sous ce point de vue que l'esprit sans jugement envisage le malheur d'autrui."Duclos.
Cependant les rêveries de mon jeune ami ne me faisaient pas oublier les mystérieuse occupations de mon voisin d'en face. Pendant plusieurs mois, j'observai sa fenêtre sans y voir autre chose que la lumière de sa petite lampe, mais, un soir, un éclat inaccoutumé me révéla que cet inconnu donnait à danser de nouveau dans son étroit appartement.
Je remarquai d'abord une profusion de clartés. Au bout d'un moment, on ouvrit une des fenêtres, et j'entendis alors distinctement les accents d'un violon. Il jouait avec un sentiment délicat et triste des pièces du XVIIIe siècle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti. Puis, après un assez long silence, j'ouïs de vulgaires valses et des polkas surannées. Et je vis passer des couples. Je les distinguais d'abord mal à cause des rideaux de mousseline blanche, derrière lesquels ils évoluaient. Mais je me souvins tout à coup d'une lorgnette de théâtre oubliée au fond d'un tiroir, et, dès que je l'eus appliquée à mes yeux, je faillis la laisser tomber de surprise! Mon extraordinaire voisin donnait, en effet, un bal costumé!Au premier moment, je discernai difficilement les costumes. Ce ne fut qu'après un long examen que je réussis à isoler les danseurs, à les reconnaître et, non point à juger avec précision, mais à entrevoir, peut-être même à imaginer, la défroque dont ils étaient affublés. Il faut dire qu'ils approchaient rarement des croisées et que, même avec ma lorgnette, je voyais passer et repasser des silhouettes, plutôt que des êtres vivants!
Pourtant, je finis par apercevoir un Pierrot, sans doute à cause de la simplicité de son costume. Il ne semblait pas danser, mais il allait et venait d'un air hésitant, surtout dans les instants où les autres couples se reposaient. Parmi ceux-ci, je démêlai à la longue une jeune femme à perruque blanche, puis une autre, dont une mantille devait couvrir le front. Pour les autres hommes, ils devaient figurer un Incroyable, un Mousquetaire et un Pêcheur napolitain, car j'aperçus un chapeau de feutre à longues plumes, un vaste tricorne et un bonnet rouge à gland. Quant aux visages, bien entendu, il ne fallait pas penser à les distinguer.
Je passai deux heures derrière la fenêtre, sans voir autre chose que les allées et venues de ces six personnes, qui constituaient évidemment tous les invités de cette fête étrange. Mais j'étais si surexcité que je résolus de les examiner de plus près. Quand la musique s'arrêta, quand les lumières s'éteignirent, je dégringolai en hâte mon escalier et courus me poster au coin de la porte par laquelle je supposai qu'ils devaient sortir. Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue était déserte, personne ne parut. Je revins à pas lents, songeant à ces circonstances. La petite place du Palais-Royal dormait dans le silence de la nuit, solitaire et théâtrale, avec les becs de gaz qui n'éclairaient qu'à mi-hauteur de grandes maisons tranquilles; le passage Vérité ouvrait son porche béant et vaste où pendait une pâle lanterne; la rue Montesquieu s'enfonçait au delà dans de molles ténèbres. Comme je tournais le coin de la rue, j'aperçus M. Valère Bouldouyr. Il marchait plus lourdement que d'habitude en pesant sur sa grosse canne. Il ne me remarqua pas, et son pas traînant et inégal fit peur à un long chat noir, qui jaillit presque d'entre ses pieds et alla se cacher dans un angle du mur. Il disparut au tournant du passage Vérité.
Le lendemain, je le rencontrai de nouveau. Il faisait avec sa jeune amie le tour des charmilles du jardin. L'idiot les accompagnait. Je les suivis, tout frémissant du désir d'entendre leur conversation, mais ce fut à peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu'à moi.
Cependant, M. Bouldouyr et sa compagne causaient avec tant d'animation qu'ils en oublièrent l'idiot, qui resta en arrière à considérer le jet d'eau. Or, juste à ce moment, une bande de jeunes galopins, échappée de quelque collège, traversait en criant le Palais-Royal. Ils avisèrent l'égaré et, selon la coutume de leur race, résolurent de le cruellement brimer. Ils firent aussitôt une ronde qui se noua autour de lui et l'entoura de son mouvement vertigineux et de ses hurlements répétés. Le pauvre ahuri s'efforçait de leur échapper, et, à chaque élan qu'il prenait pour rompre la chaîne, il recevait une bourrade qui le rejetait en arrière. Il appela au secours, mais ses amis étaient maintenant trop loin pour distinguer ses cris au milieu du tumulte général. Le dessein des garnements était visiblement d'amener leur victime jusqu'au bord du bassin et, en ouvrant brusquement leur cercle, de produire une bousculade au cours de laquelle il tomberait à l'eau.
Ce fut à ce moment que j'intervins. Comme il passait devant moi, je saisis par l'épaule le plus déchaîné de ces énergumènes.
Il était temps. L'innocent venait de rouler à terre et son front, frappant rudement la margelle du bassin, laissait déjà couler un filet rouge. Je giflai violemment le bonhomme que j'avais happé et j'en jetai un autre sur le sol. Tous reculèrent et commencèrent à me huer. Mais l'arrivée des gardiens du square, qui firent mine de mener deux ou trois de ces forcenés au commissariat de police et le retour de M. Bouldouyr et de sa compagne, protecteurs visibles de la victime, firent évanouir toute la bande. Il ne nous resta plus qu'à conduire le blessé chez le pharmacien, qui lui fit un pansement rapide, la blessure n'ayant aucune gravité.
Comme nous sortions de la boutique, M. Bouldouyr, au nom de son jeune ami, m'offrit ses remercîments, auxquels l'infortuné joignit les siens. Après quoi, M. Bouldouyr témoigna du désir de me mieux connaître. Je lui dis qui j'étais et ce que je faisais dans la vie, ce qui ne fut pas long. Il voulut aussitôt se faire connaître, mais je le prévins en l'appelant par son nom et en lui récitant une de ses strophes:
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombreD'un masque de roses tombé,Ne saurait rendre un coeur plus sombreQue ce ciel par vous dérobé._
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombreD'un masque de roses tombé,Ne saurait rendre un coeur plus sombreQue ce ciel par vous dérobé._
Jamais je n'ai vu homme à ce point stupéfait. Il balbutia quelques mots qui exprimaient son impossibilité de croire à une telle félicité.
--J'ai vos livres dans ma bibliothèque, monsieur Bouldouyr, dis-je avec assurance, et je les admire beaucoup.
Il me serra alors les mains avec une grande effusion; il était bouleversé. Enfin il reprit ses esprits et me présenta à la jeune fille qui l'accompagnait et qui était, me dit-il, sa nièce, Françoise Chédigny. Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait Florentin Muzat et qu'il l'aimait beaucoup. Ledit Florentin exécuta en mon honneur un extraordinaire plongeon et se mit à rire angéliquement.
--Monsieur, me dit Valère Bouldouyr en me quittant, serait-il indiscret à moi de vous exprimer le désir de vous revoir? Je ne suis qu'un vieux poète oublié de tous, mais vous m'avez montré tant de sympathie que vous excuserez, j'en suis sûr, mon indiscrétion.
--J'ai le même souhait à formuler, monsieur!
Il me serra de nouveau la main et nous prîmes rendez-vous. Mlle Chédigny m'adressa un sourire qui me fit frémir de tendresse émue, tant il était amical et presque intime, et Florentin Muzat plongea de nouveau jusqu'à terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de quel fâcheux bain l'avait sauvé ma providentielle intervention.
"Le besoin de la correspondance parfaite entre le dedans et le dehors des choses, entre le fond et la forme, n'est pas dans sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; à peine si elle s'en aperçoit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui me choque, je ne puis pas n'être pas choqué.Henri-Frédéric Amiel.
Quelques jours après, je me rendis à l'invitation de M. Valère Bouldouyr. Quelle ne fut pas ma surprise, devant sa porte, de reconnaître qu'il habitait la maison où mon mystérieux voisin donnait d'invraisemblables fêtes! La pensée, un moment, m'effleura que c'était lui; mais je ris de cette tournure d'esprit qui pousse toujours au roman mon imagination trop logique.
L'escalier de vieille pierre usée, large, doux au pas, se développait entre une muraille peinte en faux marbre et une rampe basse, dont la ferronnerie alerte étirait des entrelacs élégants comme une signature de poète. Mais, au troisième étage, il cessa pour faire place à un palier, sur lequel deux autres escaliers se greffaient, l'un à droite, l'autre à gauche, ceux-ci étroits, incommodes et tournants. Je ne savais dans quel sens m'orienter, lorsque je m'avisai que l'un d'entre eux grimpait le long d'un mur tendu d'étoffe, ce qui me décida. Je reconnus au passage des lés de damas ancien, d'une belle couleur d'or, autrefois éclatants, maintenant ternis et tachés par places, mais encore magnifiques. On montait, je dus me l'avouer, dans une sorte de rayonnement, qui vous caressait et vous faisait oublier les marches hautes et non cirées et l'humilité mélancolique de l'endroit.
--Ce Bouldouyr, me disais-je, est encore plus fou que je ne croyais. Pourquoi diable accroche-t-il au dehors ces vieux lampas?
Je m'arrêtai devant une petite porte à laquelle pendait une tresse de soie, terminée par un masque japonais.
Ce fut M. Bouldouyr lui-même qui m'introduisit chez lui. Un étroit corridor franchi, nous entrâmes dans une pièce qui faisait face à la mienne. C'était donc bien ici qu'avaient lieu ces réunions nocturnes qui m'avaient tant intrigué! Mon bonheur, à cette découverte, devint une sorte de frénésie, dont j'eus toutes les peines à cacher à mon hôte l'anormal excès. Lui-même, ignorant mon caractère, put prendre pour les marques d'une nature exceptionnellement expansive les effusions que je lui prodiguai, - ou peut-être aussi pour délire d'une admiration longtemps comprimée.
Notre conversation se ressentit, bien entendu, de cette équivoque.
--Je suis ému, monsieur Bouldouyr, plus ému que je ne saurais vous le dire, d'entrer chez vous.
--Vous me comblez.
--Non, non, vous ne pouvez pas me comprendre! Il y a des mois que j'attends ce moment, cette heure unique pour moi...
--Ah! mon ami, vous feriez rougir le vieil homme que je suis!
--Quel merveilleux endroit vous habitez!
--Vous voulez plaisanter... Le gîte bien humble d'un pauvre diable...
--Et cet escalier extraordinaire qui vous mène on ne sait où!
Ici, mon voisin sourit tristement:
--Je l'appelle l'escalier d'or. Je voudrais qu'en s'y engageant, on comprît qu'il vous conduit ailleurs, en un lieu où les autres ne vous conduisent guère, dans l'Illusion, peut-être! Il n'y a ici qu'une misérable mansarde, monsieur, mais quelqu'un habite cette mansarde, qui a failli être un poète et qui n'a jamais cessé, quelque triste et recluse que fût sa vie, d'aimer la poésie plus que tout! De mon temps, on était ainsi; je crois que les nouvelles générations sont différentes. "Un homme au rêve habitué", voilà ce que je suis, monsieur, si l'ose employer, pour mon humble usage, l'expression dont mon maître s'est servi pour qualifier un des plus purs d'entre nous. Peut-être me prendrez-vous pour un vieil imbécile, mais je vous jure que ma foi dans cette déesse n'a jamais faibli!
Bouldouyr tint à me faire visiter sa maison et admirer ses trésors, trésors bien modestes pour tout autre que lui, - ou que moi! La pièce où je venais d'entrer lui servait à la fois de salon et de bureau; de bons gros meubles commodes et sans grâce y prenaient ces airs tranquilles, accueillants, qu'ont les domestiques qui ont vieilli dans une même maison. Mais, dans un coin, j'avisai un secrétaire vénitien, en marqueterie, avec des tiroirs bombés et une double glace verdie, sous une corniche ornée de fruits et de fleurs.
--C'est mon ami Justin Nérac qui me l'a laissé, me dit modestement Bouldouyr.
La salle à manger était à peu près vide, mais, dans la chambre, à côté d'un divan bas, qui servait de lit, une belle commode Louis XVI étalait ses formes élégantes et solides à la fois et les riches rosaces de ses bronzes dorés.
--Mâtin! Dis-je avec admiration.
-C'est mon ami, Justin Nérac qui me l'a laissée, répéta Bouldouyr, avec la même modestie. Tout ce qu'il a de bien dans cette maison me vient de lui.
Je distinguai au-dessus du divan de petits cadres; je m'approchai: c'étaient deux billets, ornés des caractères admirables d'une écriture unique au monde.
--Stéphane Mallarmé m'a fait l'honneur de m'écrire plusieurs fois, monsieur. Ce sont là mes titres de gloire!
--L'avez-vous connu?
Il ne répondit pas tout de suite.
--Oui, dit-il enfin; il a daigné me recevoir. J'ai entendu plusieurs fois le plus grand artiste de tous les temps créer avec de simples paroles, les mêmes qui servent à tous, ces images divines et ces histoires enchanteresses qui donnaient à l'univers sa vérité éternelle. Ma vie n'a pas été veine. Je n'ai rien obtenu de ce qu'ont possédé les autres hommes, non, rien; mais cette dignité suprême, du moins, m'aura été conférée...
Et, ouvrant les tiroirs de son bureau vénitien, il me désigna des monceaux de lettres.
--Et voici toute la correspondance de mon ami Justin Nérac, que personne ne connaît plus et qui avait l'intelligence, la grâce et l'esprit d'un homme qui, en songe, aurait été chaque nuit l'hôte de Titania... Il est mort dans un asile de fous, monsieur!
Je vis bien autre chose dans le logis de mon nouvel ami, je vis des plaquettes rarissimes et les premières éditions d'écrivains aujourd'hui illustres et naguère encore inconnus, - ai-je laissé comprendre que ma seule passion en ce monde était la bibliophilie? - je vis une curieuse vue d'optique, où un palais qui semblait bâti par un architecte nègre pour jouer Racine aux îles Haïti laissait voir la perspective d'une mer démontée, - et peut-être démontable, - je vis une frégate, avec toute sa voilure, captive dans les pôles verdâtres d'une bouteille, où un marin l'avait carénée et mâtée, je vis ces boules de verre à coeur multicolore, où il semble toujours neiger des confettis, je vis des coffrets de coquillages, une statuette nègre, des affiches représentant Anna Held, la Goulue ou Méphisto, - touchants témoignages d'une époque perdue! - je vis un bâton qui avait appartenu à Verlaine et un vieux chapeau de Petrus Borel, enfin mille objets excentriques, charmants ou saugrenus, qui composaient à mon vieil ami le plus bizarre musée.
J'avisai une mauvaise photographie d'amateur dans un joli cadre rococo. Je la regardai mieux: ce pâle visage aux yeux clairs...
--Vous la reconnaissez, me dit Bouldouyr, c'est Françoise... Et ici encore, je ne me plaindrai pas de la vie, j'ai connu, monsieur, la royauté de l'esprit, j'ai connu la beauté d'une amitié inaltérable, et je connais maintenant le miracle de ce monde: la tendresse unie à la pureté!
... Je ne sais pas s'il y a, de-ci, de-là, monsieur Bouldouyr, un seul vers, dans votre oeuvre, qui soit digne d'aller à la postérité, je ne sais même pas si quelque chose de vivant les a animés au jour de leur naissance, mais la poésie qui règne dans votre coeur, ah! celle-là, je la sens profondément, et elle me touche jusqu'aux larmes; celle-là, aucune déconvenue, aucune déception, ni l'âge lui-même, ne l'ont détruite, et jamais je n'ai mieux compris à quel point vous êtes un poète véritable qu'en vous entendant parler d'un grand écrivain, d'un ami mort ou d'une petite fille vivante et que vous aimez!