Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez été, hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous m'avez déguisé en Don Juan de boulevard et de ruelles, et jesuis vulgaire de par vous comme, de par vous, je suis beau, gratuitement.
Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç'a été une conquête d'âme, ç'a été mystérieux, ç'a été une conquête et une étreinte d'outre-terre où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y avez mis de la vulgarité et du mensonge, en vous y mettant.
Et, maintenant, ce n'est plus rien qu'une pénible impossibilité pour moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans amour à traverser, à retraverser—et qu'un vide immense, qui se renouvellera, éternel.
Et je ne puis plus trouver pour t'aimer, chérie, pour t'aimer malgré toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de hyène, de petits cris de petit enfant. J'ai désappris l'humanité, j'ai désappris l'amour, j'ai désappris les larmes: je ne me souviens plus; tu ne m'es plus même une image, une image aux sourcils froncés et qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne m'es plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent un instant et qui éloignent.
Car je n'ai pas la force de te repêcher en mon océan d'horreur, de te débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes mots. Je suis seul, hideusement.
Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui, où je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de néant qui abolisse même l'envie de crier. Le soir est tombé comme un linceul noir et je ne puis m'arrêter dans mon désir de lasser mon désespoir, de lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de le tuer sous moi, et, en mon ivresse de douleur, en mon ivresse de fatigue, sous la nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit les rues, je me crois en une enfilade de couloirs obscurs, en un souterrain infini, en un enfer où il n'y a pas même la lueur des flammes, la distraction des démons et des tortures, en une cave étroite où ne filtre qu'un rais de lumière—et ce sont tes yeux lointains, et c'est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de tout, et même de t'avoir fait!
Voici comment ça s'est passé.
M. Godefroy Tortoze était à Vichy.
C'était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse. Personne nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur tempérée de l'hiver, la poésie des cimes, de l'intimité et, ne l'oublions pas, la poésie thermale, tout était pour éjouir et pour ennoblir l'âme diplômée et brevetée de M. Godefroy Tortoze.
Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à la direction du casino ses dernières inventions: tables-feu d'artifice et surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait même échafaudé sur cette science féconde et gracieuse des rêves dorés, une multiplication électrique, elle aussi, de sa clientèle toussotante, un rajeunissement du cadre de ses valétudinaires et—voilà bien le rêve—unnouveau mode de réclame et de publicité.
La conscience forte, l'esprit libre, s'accordant trois jours de repos après tant de mois de création, d'efforts géniaux et d'efforts commerciaux, de démiurgie, de métallurgie, d'électricité, de puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un solide apéritif, pour se mettre en harmonie avec un dîner solide lorsqu'on lui apporta—respectueusement—son courrier du soir.
Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les sourcils, sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant et la passa à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et toi, qu'en penses-tu?»
M. Marbon a pour habitude de déclarer qu'il est l'homme d'affaires de Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour lui.»
Mais il a de l'imagination lui-même.
Sa manière de compter, c'est de conter, d'embrouiller des chiffres en des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de faire danser en une sarabande d'énormités, les chiffres avec les calembours, les affaires avec des gravelures et de mêler tout, en l'immense cocktail de la vie, pour en faire une boisson amère—mais, qu'on boit comme, jadis, le vin tiré.
Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit pas, on l'aime. Et, parce qu'il a du bagout, parce qu'il diffame, on le proclame «bon garçon».
Et c'est aussi parce qu'on n'ose pas lui reconnaître du génie.
Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans conséquences.
On se relève parfaitement d'un de ses mots car ce sont des mots pour hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots pour après boire, dont certains sont tirés de recueil d'anas et qui unissent en leur chaîne incohérente, l'impersonnalité à l'à-peu-près: Marbon ne vise pas d'ailleurs à l'Académie.
Il n'est pas considéré comme courtier, n'est pas considéré comme littérateur: il vit en marge,—et il en vit.
C'est l'amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques, qui n'est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu'il est en concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il trompe, comme il vole, comme il blesse, comme il tue—sans faire semblant.
Il s'abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d'honneur que lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux qui sontau courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa lâcheté étalée, en relief, obscène d'ostentation et patentée. Il est entendu qu'on n'y touche pas, qu'il est sacré et qu'il faut rire.
C'est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée—au mercure—des restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et on ne pardonnerait pas à celui qui ne pardonnerait point.
Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c'est qu'il voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon savait mieux dire que lui: «Ça n'a pas d'importance» ou «Elle est bien bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les ennuis et changent les soucis en ferments de gaîté.
Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux, il s'offrait goulûment aux tapes sur l'épaule, aux tapes sur le ventre qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la sérénité.
Il attendit en vain.
Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut—car il faut un commencement à tout.
M. Tortoze entendit—il n'avait lu la lettre qu'une fois—et scanda en ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation:
«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre et à votre Claire (j'écris: votre, je ne sais pourquoi car, c'est sa Claire, à titre exclusif) de s'afficher un peu moins et de s'aimer un peu plus pour eux et un peu moins pour le public des premières—et des centièmes—de Paris, des environs et du quartier...»
Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier.
Et il étirait les minutes en attendant l'éclat de rire libérateur.
Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans reproche, sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce qu'elle a modelée, éployée en recevant des amis, des passants et des ennemis, et à des soirs qu'elle variait, qu'elle enchantait de sa douceur, de son abandon, de l'harmonie de son être, de son âme souple et haute, de son encouragement tacite, de sa confiance et de son affection.
Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d'inventeur, mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l'infini comme une voiturette électrique.
Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sontlevés autour de lui depuis quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans le passé, aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires, inséparables de soi comme les compagnons d'enfance qu'on n'a jamais la chance de rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en des lettres chuchotées de Claire, où les mots apâlis chantaient dans l'oreille et ne s'achevaient pas, où les chères confidences s'arrêtaient et mouraient pour renaître...
Il compare—et il tremble comme en un sacrilège—ces lettres chuchotées à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui, creusant une blessure, a l'apparence d'aviver une blessure ancienne et douloureuse.
Il ne se rappelle plus s'il a reçu d'autres lettres, avant: ce sont comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant mépris, et, plus anxieusement, il attend l'éclat de rire.
Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche maintenant derrière le rempart de la banalité, derrière les bastions des boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça n'est ni poli ni flatteur».
Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas assez à ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez saoûl pour lui.
Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à bout des éclats de rire qu'il arrache.
Et il n'a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de ce qui assure la gloire d'un soir. Je lui échappe, n'étant pas assez mondain, n'étant pas assez nettement grotesque: il ne me rate donc pas.
La figure de Tortoze s'est lâchée: la flamme de ses yeux a été bue par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache recroquevillée: le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, tout se retire et les jeunes espoirs, les idées d'hier, les esquisses, les épures, les projets, tout éclate comme une pauvre fusée ancien modèle.
Marbon jette un regard qui s'obstine à plaisir et parce qu'il est convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et soudain de cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère, des caresses de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair déchirée avec, plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui ne saigne déjà plus et qui s'effiloque, galope devant ces yeux liquides, devant cette bouche d'où les baisers ont fui, en laissant des creux, abaisse ses paupières jusqu'aux mains qui frémissent dansle désert des étreintes abolies, et, de sa voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement qui s'échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa honte et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?»
M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze sait plus: c'est par bienveillance, bienveillance d'ingénieur qui écoute un sous-agent, qu'il écoute Marbon dévider l'écheveau brouillé savamment de ses défiances et de ses réticences, de ses suppositions, des preuves, des témoins: M. Tortoze n'entend pas, M. Tortoze n'entend pas les «Tu sais... moi, ça ne m'intéressait que pour toi... moi, c'est les choses rigolo...», M. Tortoze ne voit pas ce petit homme replet à souhait, si heureusement chauve, qui caresse sa barbe blonde joviale et touffue, M. Tortoze s'évade de ce tiède hiver, de ce paysage d'eau bienfaisante et de grilles, M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, les puys et les pics jusqu'à ce ventre de tromperie et de vol et jusqu'aux journées de volupté qu'on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints dans ce bonheur illicite, dans ce passé d'hier, d'étreintes et d'extases.
Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d'indices, grossis comme des sources promues torrents, sources perdues sous des rochers et de la terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des allusions qui se gravent dans l'air et dans le ciel, immenses, des ricanements qu'il retrouve comme des pistolets chargés qui se déchargent, tout n'est plus, il n'est plus, lui-même, qu'une preuve.
Pas de discours:
«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route, bagage d'ignominie, honte de rechange.
Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la littérature.
Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des imaginations de drames et que Tortoze s'affole, s'affaisse, se perd en ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et s'impatiente, en sa hâte d'être malheureux à deux; M. Marbon l'accompagne jusqu'à sa porte et lui serre la main, d'une manière inspiratrice: «Tu n'as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.»
... Tu n'as plus besoin de moi! c'est vraiment un mot, un mot de vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouchevénéneuse,—et où il y a Satan, sans plus.
Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n'est pas toi que tu dois tuer.»
M. Tortoze n'a pas répondu: il s'est rué dans l'ascenseur, il a lancé l'ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui sortait: «Ah! misérable! tu vas chez lui et...»
... Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans hier! Claire! Claire! il n'y a plus que toi sur ce palier où tu rencontres ton mari: il s'abîme dans l'ascenseur, dans le train, dans Vichy et tu m'apparais seule, échouée, sanglotante, couchée, le ventre en travers, pleurant, te secouant, mourante...
Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et mon être, te faire cracher les jours de délice, s'il t'a imposé, dicté la lettre que j'ai reçue et je ne veux pas savoir s'il t'a injuriée, s'il t'a battue, même, s'il a été malheureux, lui aussi: il n'y a que ton malheur: il emplit le monde, il n'y a que ta douleur et je n'en ai que le reflet—et il suffit à me tuer.
Et le monde qui s'agite en toi, et l'enfant qui commence à hésiter en toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en cet ouragan de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser,l'émietter, comme une miette qu'il est: la mort partout! Ah! quel cauchemar!
Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j'ai tapé sur l'épaule de M. Marbon.
Car c'est de l'avoir vu venir à moi, tout à l'heure, si amical, que j'ai tout deviné, que j'ai dénoué l'énigme de mes peines, que je me suis retrouvé en mes peines, que j'ai bâti l'invisible échafaudage de mes peines et l'ossature de ces catastrophes.
Il était tapi, à m'attendre, à me guetter: avant de s'enivrer de vin et d'alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait son ivresse à soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu s'enivrer de moi et de ma souffrance, il est venu s'admirer en mon accablement, en mes ruines.
Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d'un ricanement d'agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi aussi, par un stoïcisme contraint.
Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.»
Je lui ai un peu froissé l'épaule: il en est fier: ça lui prouve que j'ai mal.
—Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de Bastil.
C'est une attaque directe, c'est une flèche en ma blessure.
Continue.
Ça saigne mais ça saigne en dedans.
Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.»
—Vous le leur rendez.
(Une politesse en vaut une autre.)
Mais pour Dieu! qu'il ne me parle pas de Tortoze! Il n'a garde: c'est son ami.
Mais Bastil lui reste. L'aventure est connue d'ailleurs—et c'est une affaire arrangée: tout le monde est au courant.
«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l'a traînée à son père en la tenant d'une main pendant que,de l'autre, il lisait une lettre...»
L'épithète m'a échappé, la plaisanterie et l'esprit.
Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?... Claire n'a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille unique que possible. C'est une anecdote, sans plus, un à-propos.
Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour avoir l'air insoucieux, Parisien, sans grotesque.
Et je me le paie—amèrement,—ne pouvant me payer Tortoze.
Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront, qui entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons Bastil, qui l'écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons Bastil ne pas parler de son ami de l'autre semaine, le peintre Aupayr—et Aupayr ira s'asseoir à la table de Tortoze.
Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil, et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses disciples frais et me parle, me parle.
Causerie qui embrasse la terre—puisqu'il n'embrasse plus sa femme,—qui étreint les peuples, les rêves, la science, qui empoigne à bras-le-corps la société, les tyrans, les lois,—puisqu'il ne s'est pas battu avec Aupayr.
Et, de toute la fureur qu'il n'a pas mise en son infortune, de la fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite dans des paradoxes, dans de l'éloquence et m'entraîne à sa suite: hélas! il ne m'entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon malheur, et ce n'est pas ma faute si je n'y rentre pas—jusqu'au cœur, jusqu'aux lèvres, jusqu'aux yeux.
Ma fièvre n'a rien de général et si je pleure toute la souffrance humaine, c'est que je l'ai posée, toute, en ma souffrance—dans un coin.
Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m'en dépêtre, malgré ses invitations, malgré sa sympathie qu'il enroule autour moi, en phrases éperdues.
Quelqu'un s'en va, me suit: c'est ce bon Marbon. «Rigolo, hein? exulte-t-il. Ça ne l'a pas vieilli. Ça lui réussit...»
Mais il s'arrête en son discours: il vient d'apercevoir Tortoze qui approche.
Marbon se fige de joie, d'anxiété voluptueuse: que va-t-il se passer?
Tortoze ne se l'est même pas demandé: il n'a pas vieilli, lui non plus: il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort pour n'avoir pas l'air, comme Bastil.
Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d'outrages, de haine, de menaces, de reproches et—ce qui est pire—de plaintes et de larmes pour qu'elle puisse attendre son retour sur une réserve effroyable de remords, de plaintes, de honte et de larmes, pour qu'elle puisse se crier à soi-même après le lui avoir crié à lui qu'elle l'aime encore, qu'elle n'aimeque lui, qu'elle veut son pardon, qu'elle veut son amour; elle lui a tendu ses lèvres, son ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a tordu autour de lui comme des chaînes qui glissent sur la peau, ses protestations, ses gémissements, ses hurlements d'innocence et elle proteste pour soi, elle hurle pour soi, elle est innocente, de son amnésie, de sa volonté, de son manque de volonté, de son néant dolent et de son humilité.
Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme de la folie qu'il a dépensée chez lui, qu'il a placée à gros intérêts, la moustache noire renflée, bien pris en sa petite taille, aussi mince, pas plus maigre qu'auparavant, coiffé de son éternel tout petit chapeau mou de voyage, de descente dans les mines et d'ascensions aérostatiques et il ne soulève pas un chapeau devant nous: il passe, sans affectation, il passe comme il passerait devant des inconnus.
Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir des deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se décide pour moi, parce que, évidemment, je souffre plus.
Il opte pour la pire jouissance.
Et il s'étonne:
—Vous avez vu Tortoze?
—Oui.
—Il ne vous a pas vu?
—Je ne sais pas.
—Vous n'êtes donc plus bien avec lui?
—Et vous, vous n'êtes pas fâché?
Marbon s'indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à Vichy, il l'a ramené lui-même et l'a laissé à sa porte!
—Alors c'est moi, accepté-je négligemment. Ça m'ennuie parce que j'aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux!
Marbon s'indigne encore, il n'est personne d'aussi peu capricieux, d'aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il faut qu'il y ait quelque chose.
—C'est qu'il y a quelque chose.
Marbon est un homme du monde: il n'insiste pas: il a assez remué le poignard dans la plaie. Il s'achemine vers les sujets classés de conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs et troubles, les potins d'ici, de là, qu'il contera ce soir à toute personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon scandale à moi et des détails de bon goût.
Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a «fait» il y a dix-huit jours,qui a couru tout Paris depuis, que j'ai retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m'a déplu parce que c'était unmot, un mot d'homme d'esprit professionnel, un mot de philosophe et presque un mot de fille—et un mot qui, à cette heure de douleur, me soufflette de sa joie, survit à la liberté d'esprit, à l'esprit de Claire et nous survit.
Cette fois Marbon a visé juste.
D'une voix brève et saccadée, d'une voix de juge, je lui ai demandé: «Vous savez de qui est ce mot?»
Il ne s'agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en collaboration, a donné le coup de pied de l'âne, le coup de revolver qui achève le condamné et j'ai tout subi et je l'ai subi, il m'a parlé de Tortoze et j'ai subi cela! Mais que sa bouche épaisse s'entr'ouvre pour proférer le nom de Claire—et je le tue comme un chien.
J'aurai tort parce qu'il est sacré, que je ne pourrai jamais prouver sa méchanceté et qu'on le respecte parce qu'il n'a jamais rien respecté.
Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m'a regardé et a compris.
Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le ciel: «Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais: c'est...»
Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui s'entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort qu'il sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel, baissant les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d'enfant, il achève sa phrase:
«... c'est de moi».
—Mon cher amour (c'est pour me faire plaisir à moi, c'est pour moi que j'écris: mon cher amour et je ne sais si vous me le permettez et je ne sais si vous êtes digne encore de ce nom et je ne sais si vous lirez ma lettre) mon cher amour, je t'écris pour ne pas crier, pour ne pas crier ma tristesse et mon horreur à tout le monde, comme, tout de suite, je viens de pleurer devant tout le monde. Ç'a duré une heure, je crois: des gens se relayaient autour de moi qui tâchaient à me consoler et ça me faisait pleurer plus fort. Il y en avait qui t'avaient vue et c'était un engrais à ma tristesse et il y en avait qui ne t'avaient jamais vue et je me lamentais à la pensée que jamais ils ne comprendraient pourquoi je pleurais. Si je me suis arrêté, c'est que je n'avais plus de larmes et voici que je gratte le papier comme on gratte la terre en une attaque d'épilepsie, voici que je me lâche et que des ongles de mon cœur, demon cœur en lambeaux, de mon veuvage irrité, de ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu portes en toi, de mon impuissance et de ma colère, de ma faiblesse et de mon désert, je déchire ce papier, voici que ma main, la main qui tient cette plume s'irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela et voici que je t'appelle dans de l'encre, ainsi qu'en un cachot, sachant que tu n'entendras pas, que ton cœur seul entendra, s'il veut, et que je ne puis te parler que de mon cœur à ton cœur parmi tant de dangers, tant de mauvaises volontés—et la tienne. Mais je t'aime. Il fut un temps où le bonheur m'emplissait tant, me murait si étroitement que je ne trouvais que ces trois mots, que ces trois mots seuls échappaient à la molle et muette apothéose de mon être. Et ces trois mots, de leur boucle d'infini, me sont aujourd'hui la bouée de sauvetage où je tâche à m'accrocher en l'effroyable naufrage de ma connaissance et de mon être, où je me hisse pour échapper aux profondeurs glauques et électriques d'une mer méchante et c'est le talisman, le talisman veuf qui me reste après la ruine, en une agonie. Ce sont les paroles magiques que j'écoute, les mauvaises paroles, les paroles dont j'écoute la folie, les paroles de belle et pure folie dont je chasse les folies horribles et lourdes. Et c'est le refrain dont je berce mon enfance soudaine, épuisée, cahotante, et c'est aussi uneimage dont je veux voiler la vie. Une image! toi! te revoir! ah! je n'ose pas y penser et je saigne de penser à toi. Tu n'es pas celle que j'ai connue, tu es de la douleur et du remords. N'aie pas de remords, je te le défends. Si mes baisers et ma tendresse, si l'intensité et la qualité de mon amour, si mon effort vers l'éternité de mon amour, si mes larmes, si la fatalité que Dieu a voulu mettre dans les heures brèves de nos étreintes, m'ont donné—et ils m'ont donné—des droits sur toi, je te défends d'avoir des remords. Nous nous sommes aimés, nous devions nous aimer. Nous n'avons mis que de la beauté et de la douceur en notre amour, nous nous sommes aimés sans bassesse, sans chercher les gros plaisirs et les grosses subtilités, les futilités gloussantes et les farces de chatouille dont on souille, dans l'adultère professionnel, la volupté. Tu es ma femme, devant Dieu et devant la mer. Tu es en exil, en ce moment, et en servitude chez cet étranger, chez ce maître de hasard, chez cet homme qui te captura sur l'océan d'ignorance et de simplicité, sur l'océan de jeunesse et de bonne foi, ton mari. Souffre mais ne souffre que jusqu'à l'âme, jusqu'au cœur—exclusivement. Ton âme, ton cœur, c'est à moi, c'est le sanctuaire que tu dois préserver dans les pires tourments, dans les pires abandons; c'est un dépôt sacré, ce n'est plus à toi, ça doit te survivre,pour moi. Et, douloureusement, sois fière comme toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris qui nous sépare, par-dessus les lois humaines et l'hypocrisie humaine qui nous séparent, élevons notre amour, jetons-le de l'un à l'autre et éployons-le comme un dais merveilleux et divin. Il couvrira même les pauvres gens qui vont obscurément par la ville et ce leur sera un peu de révélation, un peu de douceur, un peu de splendeur et un peu de ciel. Attendons les jours proches où nous nous retrouverons pour toujours. Et soyons tout espoir et tout courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne sais pas: tu pleures. Et je pleure, je me remets à pleurer. Je ferme cette lettre sur une larme, larme tombée à une place où j'avais posé mes lèvres fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles. Et je n'ai pas eu de mal d'ailleurs: j'avais posé mes lèvres partout, sur tout ce papier, pour le préparer, pour en faire notre invention, notre propriété, notre chose, la chose de notre deuil et de notre douleur. Je me décide à clore cette lettre: je pleure tout autour. Et je veux qu'elle ne t'apporte qu'une larme: une seule larme, ce n'est pas triste. Retrouve mes baisers sous les mots, au cœur des mots, les trouant, les bossuant de leur fièvre. Et aime-moi. Aie confiance. A bientôt. Je t'aime, je t'aime.»
... «En jetant à la poste cette lettre, en te l'envoyant très vite comme si tu l'attendais au bureau de poste, en te la jetant frénétiquement comme on se tue, je me suis crevé le cœur. Il ne m'est plus rien resté de toi, après, car cette lettre, ce m'était devenu quelque chose de toi. Je m'étais imaginé ton émotion en la recevant, ta quête des baisers sur le papier et ton effort vers ma larme. Et les baisers donnés, je les croyais reçus. J'ai été plus pauvre tout de suite après, tout pauvre et voici que, péniblement, en bégayant, en voulant retrouver des mots, des baisers et des secrets perdus, je t'écris une lettre nouvelle, pour ne rien dire, pour moi, en transfigurant cette lettre, en en faisant une conversation avec toi où tu me dis de si belles choses! Je n'ai qu'un mot à la bouche et au cœur: «Viens!» Ne t'en irrite pas; ne t'en attriste pas, ne crie pas que c'est impossible. Tu songes à venir et tu n'oses pas, tu le chasses, ce mot, et tu envisages des avenirs, des avenirs cul-de-sac, sans issue. Nous percerons des horizons, nous trouerons ces avenirs de notre infini, et, de cet infini, du reflet de cet infini, sans y toucher, des boulevards s'étendront rapides, des boulevards de triomphe et de facilité. Et je n'ai pas le cœur à faire des phrases, j'ai le cœur à toi, âcre, jaillissant, se perdant en sauts de grenouille et de grenouille douloureuse et j'ai ce mot qui ne rime à rien: «Viens! Viens!» Et je t'attends...»
... «C'est Trouville, se levant lentement de la mer et c'est un bar où nous sommes quatre et où nous mangeons, Anthelme Cahier... ah! tu ne sais pas, chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme Cahier, celui que j'avais élu entre tous comme ami, qui m'offrait l'envers de sa bouffonnerie, la gravité de sa fantaisie, la profondeur de sa légèreté, la simplicité de ses phantasmes, Anthelme Cahier à qui je dois les heures les plus fraternelles et les plus émues de ma vie, Anthelme Cahier s'est détourné de mon chemin et de moi, m'ignore et me méprise. Il paraît qu'il est marié, lui aussi, et tous mes amis mariés ont reçu des lettres anonymes—ou lui tout au moins. Anthelme Cahier donc nous conte des choses et des choses diverses à Trouville quand, à une table, partageant le repas du patron et des garçons, il aperçoit un tout petit homme, cuit et ratatiné par la vie, d'un blond vert-de-gris, les yeux vifs comme de minuscules souris vertes cherchant un trou où fuir, qui l'observait depuis longtemps, tâchant à se rajeunir pour que la reconnaissance fût plus facile. Cahier le reconnut enfin et l'appela. Ce petit homme était tout rêve et toute nostalgie. Armé d'une cithare aiguë et plaintive comme Don Quichotte de son armet, il enfilait les rêves et les lâchait pour les laisser retomber sur leurs ailes, il égrenait des tristesses menues qui se faisaient tout intimes et qui se faisaienttout immenses, personnelles et secrètes comme une cicatrice et générales comme la mort. Rien n'est plus sensuel, rien n'est plus sentimental: ça vous prend aux nerfs et ça vous prend à l'âme et ça vous prend aussi aux cheveux qu'on n'a pas, aux cheveux de son amie, qui grandissent, qui se tendent et qui se détendent, qui deviennent les cordes de la cithare, et qui crient vers vous et qui crient vers Dieu et vers tout. Et je n'écoutai pas longtemps: je fondis en larmes. Cahier et les deux autres ne se moquèrent pas: ils s'arrêtèrent au bord de mes larmes et me laissèrent pleurer. Je t'imaginais en des matins d'Écosse et en des mélancolies légères. Et je croyais que je m'attendrissais. Je sais maintenant pourquoi je pleurais. Je sais les malheurs que je sentais, je sais que mes larmes avaient une raison—et que j'aurais dû pleurer plus fort—et je pleurai si fort! que j'aurais dû pleurer plus longtemps. Et j'aurais dû mourir en ces larmes. Aujourd'hui Cahier me hait, l'homme et la femme sont séparés, qui déjeunaient avec nous et toi, toi, chérie... Ah! que j'ai mal et que je regrette mes pleurs de Trouville: je ne t'avais pas possédée encore, je n'avais que des désespoirs et pas de regrets et je croyais que je pleurais pour rien, pour le plaisir! Et tu étais si loin! Moins loin qu'en ce jour!...»
... «Chérie, chérie, un mot, je t'en conjure. J'écris, je pleure, je prie dans le désert. Un mot pour mes insomnies, un mot pour mon incessante agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu connus et que tu aimas. M'as-tu oublié, m'as-tu renié? Tu n'en as pas le droit. Mais je ne puis que te supplier. Les morts—je songe beaucoup aux morts—et c'est de ma part, presque un égoïsme—les morts se réveillent de temps en temps dans leur bière et ont besoin d'un linceul frais: je te demande un linceul frais, le linceul d'une phrase triste et douce. Et voici encore mes lèvres vaines, qui t'embrassent à vide et voici un baiser captif, un baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et qui attend.»
«...De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un spasme qui déborde tous les spasmes et qui déborde la vie. Un appel, un appel que j'étouffe, à cause des voisins: «Viens! Viens!» Je te veux pour cette minute, pour la nuit et pour la vie et pour l'au-delà, je te veux pour de la volupté, pour de l'extase et pour le tendre compagnonnage de l'existence. Je ne sais comment exprimer ici les soupirs, les râles, les cris inhumains, les gémissements égratigneurs et égratignés qui me déchirent pour toi, la fureur de femme qui me secoue et qui court autour de moi. La chandelle basse qui jette sa flamme à droiteet à gauche, qui danse devant des livres et des hardes, le désordre d'une chambre de malade solitaire, mes couvertures marouflées, mes draps raidis et l'édredon crevé, tout est de la détresse, tout est de l'horreur. Et c'est la vie que j'ai à vivre sans toi! Viens: nous serons pauvres. Je connais la pauvreté: elle ne m'effraie pas. Tu ne la connais pas: elle t'amusera. Et nous avons à nous aimer. Et c'est notre but. Et c'est notre excuse. Ah! chérie, chérie, je ne sais plus ton nom, je ne sais plus que ceci: je t'aime et tu n'es pas à moi, je t'aime et je ne puis arracher de moi avec la peau, le souvenir de tes baisers et de nos rencontres. Tu trouveras ici des baisers sans les chercher, j'ai mordu le papier comme je te mordrais si tu étais là comme je te mordrai quand... mais viens, chérie, viens, viens...»
«... Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce n'est rien. En entrant dans un bureau, pour t'écrire, je me suis coupé à un carreau cassé de la porte; je ne sais si cela porte bonheur ou malheur mais je suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et tu l'auras, n'est-ce pas? et tu iras chercher cette lettre, et les autres que je t'ai envoyées... C'est une semaine de désir, de deuil, de craintes, car j'ai à souffrir pour toi et pour... Ah! je n'ose mêmepas en parler, à toi. J'ai si peur et je suis si seul, si impuissant, d'une faiblesse si accusée. J'ai mal au cœur, à crever, et chaque matin je m'éveille plus tôt, les yeux hagards, l'oreille tendue et j'attends une lettre, une lettre qui ne vient pas. Ah! que tu es cruelle, chérie! Tu as peur, toi aussi? mais ce n'est pas la même chose. Et tu sais que nous avons toujours eu Dieu avec nous et que notre chance... Oui, tu souris et d'un sourire de tombe: notre chance!... Notre pauvre chance... Ne souris pas de notre chance: ce n'est pas fini et j'ai confiance encore, parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce papier. Aie confiance aussi, crois à notre chance et aide-la. Et aime-moi. Je suis devenu un pauvre homme. Et je n'ai plus de place. Un baiser, chérie, brouillé de mon sang.»
«...Il fait froid, très froid. As-tu remarqué, chérie, que, tant que nous avons été l'un à l'autre, il n'a jamais jamais fait froid. C'était une tiédeur bizarre qui amollissait l'hiver et c'était une coulée de chaleur dans de la brume et de la brume dans du brouillard et je ne sais quel amical halo. Le temps n'est plus retenu; il se lâche, il prend la terre, lourdement, méchamment. Ah! reviens-moi pour qu'il ne fasse plus froid et aimons-nous dans du soleil et dans de la joie. Je n'ai pas la moindre nouvelle: j'ai rencontré ton Tortoze qui n'a pasmême eu un frisson de colère et j'ai imaginé votre triste ménage et j'ai eu envie de tuer cet homme qui passait. Ç'eût été des larmes encore! Quel être misérable je fais, n'est-ce pas? à pleurer, à pleurer sans cesse. Pardonne-moi, plains-moi et essuie mes pleurs de loin.»
«...Excusez-moi, madame, si ce papier est taché de poussière et un peu froissé. Je vous écris d'une chambre dont vous avez franchi la porte et où j'ai eu le plaisir de vous aborder quelquefois. C'est une chambre qui n'a pas été «faite» depuis un certain jour et qui n'a pas été ouverte depuis. Elle a toujours été pauvre en papier à lettre, comme en tout; je n'avais pas l'habitude d'y écrire, même des billets d'amour. J'y priais et j'y attendais, j'y attends encore, et j'y pleure, chérie. Pardonne-moi le début de cette page, puéril et méchant gratuitement, non, facilement. Car j'ai si mal. Et comme ça me fait mal de t'écrire des lettres infécondes, des lettres qui ne t'arrivent pas, que tu ne vas pas chercher. Je n'écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces lettres, c'est un trou, le trou aux lettres, le trou avide qui happe, qui cache, qui stérilise, qui tue. Je suis humilié: il y a là tant de baisers qui restent pliés en quatre, qui ne se lèvent pas, électriques, qui ne crèvent pas les enveloppes, qui nefont pas éclater l'univers, qui ne jaillissent pas jusqu'à toi, tout droit. Ah! chérie, va à ce bureau de poste restante où tu allas déjà en des demi-malheurs, lorsque nous craignions tout, moins que ce qui est arrivé. Et tu seras embarrassée peut-être lorsque l'employé, à l'aveu de tes fidèles initiales, te donnera tant de lettres, les unes de trois mots, les autres si longues. Ne te demande pas par laquelle il faut commencer, ne déchiffre pas les cachets de la poste, mieux formés que mes baisers de fièvre. Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c'est de l'amour et de la tristesse, c'est une supplication et c'est un appel. Et si j'avais eu le texte de ma première lettre, je l'aurais recopié chaque jour—en datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des cris qui survivent à tout, au malheur et à l'espoir, ce sont des baisers qui ne vieillissent pas et c'est mon âme qui, pour toi et par toi, est immortelle. Je te veux. Je te réclame à tout et à toi. Je t'aime.»
Un dialogue s'improvise, s'éternise entre nous, parmi l'espace et tous les méandres de l'impossible.
C'est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des siècles que nous nous sommes vus. Comment allez-vous ce matin? Qu'il fait beau», et autres néants, polis.
D'abord nous ne nous voyons pas. Nous savons que nous allons mal et qu'il fait le temps de désespérance, le temps des limbes et de la deuxième mort.
Et c'est un dialogue comme usé, une musique dont on perd une partie, un nuage de paroles et un sourire mélancolique qui pleure des mots.
—Imaginais-tu qu'on pût autant souffrir?
—Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du tout. J'attends...
—Qu'attends-tu?
—Toi!
—Moi? moi je ne t'attends plus. Ah! chérie, chérie, je ne sais plus si tu m'aimes...
—Je t'aime. Je ne veux pas me l'avouer, quand j'interroge la pauvre femme que je suis, que je suis devenue, quand je m'interroge comme je crierais, humblement. Je ne veux rien me rappeler de toi, ni la couleur de tes yeux ni le goût de tes baisers parce que me voilà une pauvre femme de terreur, une pauvre forme humaine ployant sous des malaises, sous des préjugés aussi, sous des remords, parce que je fuis ma magnificence amoureuse, ma tendresse en fleurs et le merveilleux épanouissement de ma nature passionnée. Je veux être—je suis hélas!—une pauvre femme qui s'enferme en un linceul de médiocrité, qui a peur de sa tristesse et de ses souvenirs et qui cherche le Léthé où jadis était le ciel; je me fais faire par le temps, par les heures, ces ouvrières de vieillesse, un uniforme de résignation. Mais il y a en moi, il y a, me dépassant, si grande, si furieuse, immense, désolée et frénétique, une autre femme qui se lamente, les yeux ardents et dont les seins se cabrent, une femme qui se dévêt pour se rappeler ta nudité, une femme qui se regarde dans un miroir pour trouver sur le reflet de soncorps, en profondeur, tous tes baisers, toutes tes caresses, les chairs où tu t'appesantis, de tes lèvres, de tous tes bras, de toute ta poitrine, et de tout ton cœur, les chairs où tu erras léger, du souffle de ton âme, les chairs aussi où tombèrent, par hasard, quelques-unes de tes larmes, une femme qui fut, qui est ta femme. Mon petit, mon petit, tu ne me vois pas; j'ai les paupières baissées, je suis étendue sur une chaise longue, je ne lis pas, je ne réfléchis pas, je ne rêve pas; je m'abandonne, je m'abandonne à la femme que je fus, à la femme qui fut ta femme, à ma passion, à mon ardeur, à ma grandeur. Qu'elle m'emporte, en sa course de lumière, en son tourbillon de feu. Qu'elle m'emporte sur la rivière, sur l'océan de ses larmes, de mes larmes jusqu'au lac de tes larmes, jusqu'à l'île de notre fatalité, de notre délice...
—Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si longtemps que nous nous sommes vus! Tant de jours sont tombés sur notre éloignement! Tu te souviens de mon petit calendrier de soldat sur lequel je rayais naïvement les jours où nous n'avions pu nous aimer, ne nous étant pas vus. Je croyais que ces jours ne comptaient pas, que Dieu nous en devait d'autres en retour, plus longs, plus soyeux, plus lumineux, et je croyaisqu'il nous les donnerait. Et maintenant les jours se suivent, se chassent semblables, tous à rayer. Et je suis méchant envers les jours, je les méprise, je les jette, je les déchire en des néants, des néants qui ont mal. Ah! les horribles jours où je ne t'ai pas, où je n'ai rien de toi, car jamais tu ne m'as écrit.
—Et que t'écrire?
—Ceci: Je t'aime encore, ou: Je t'aime, simplement.
—Je n'ose pas.
—Ah! c'est l'autre femme qui parle, ce n'est pas toi.
—Hélas! Et je rêve sur tes lettres.
—Tu les as, tu les as, chérie?
—Oui. J'ai du courage pour toi, je n'en ai pas pour moi. J'imagine que mes lettres à moi ne valent pas la peine d'être écrites et que ce serait pour toi une joie moins aiguë, moins âpre, moins folle que tes lettres à toi, pour moi, et je réponds à tes lettres. En la torpeur qui me prend, qui me berce, je pétris mon mal et la trouble douceur de mon être, je pétris ma torpeur en des mots, en des phrases qui vont à toi et quand je me réveille, je suis, de très bonne foi, sûre de t'avoir répondu. Et tu n'as pas reçu ces lettres?
—Je les ai reçues; elles ont vibré et gémi en moi, mais je me suis défié et je n'ai pas voulu y croire. J'ai eu peur de moi.
—Tu as eu tort. Crois.
—Ah! qu'elles sont belles et tendres. Et comme elles se baignent et se dorent d'une auréole de douleur et de fatalité. Tu souffres, chérie, et l'on te fait souffrir. Tortoze...
—Je ne veux pas que tu en parles. Tu demandais tout à l'heure...
—Tu détournes la conversation.
—Je nous la ramène; parlons sérieusement. Tu demandais tout à l'heure ce que nous dirions en nous retrouvant. Nous ne nous dirions rien. Nous irions l'un à l'autre, en pleurant.
—Nous avons tant pleuré!
—Nous pleurerions encore et tant et tant, nous nous embrasserions et nous nous aimerions en pleurant, sans nous en apercevoir. Et nous pleurerions tant pour n'avoir plus à pleurer, plus de larmes.
—Il faut toujours avoir des larmes.
—Ah! sois tranquille! Et nous dormirions ensemble parmi nos larmes et nos baisers, nous dormirions d'un long sommeil qui nous ferait des yeux neufs pour nous mieux voir et uneâme neuve, des doigts neufs, d'un beau sommeil d'enfant et de dieux.
—Enfin! car tu te rappelles? nous n'avons jamais dormi ensemble. Nous avons tâché à nous donner un instant le leurre du sommeil mais ce n'était qu'un essai, une mascarade, une ambition de sommeil. Et le sommeil ne s'imite pas. Ah! chérie, viens t'endormir, viens, je t'attends, viens, mon amie. Nous aurons les beaux palais du sommeil et ses larges routes, ses déserts moelleux et ombrés. De n'avoir pas dormi depuis des jours et des jours, j'ai soif de sommeil avec toi. Et de pleurer solitaire, j'ai soif de pleurer avec toi. Et il me faut tes larmes pour chasser mes larmes, il me faut des larmes fraîches et amies.
—Tu as beaucoup pleuré?
—Je pleure.
—Il ne faut pas pleurer: tu me prêches le courage, et tu pleures!
—Je pleure pour attendrir Dieu, pour qu'il te permette du courage et de l'orgueil. Je m'humilie pour que tu sois moins humble, pour rompre l'équilibre et pour que tu retrouves en mes larmes l'énergie, la furie qui te manque. Et je pleure aussi parce que ça me fait du bien et parce que j'ai mal, chéri.
Et je pleure de tous mes yeux, de mon cœuret de mon ventre qui se plisse en des sanglots et en de demi-sanglots.
—De ton ventre?
—Ah! oui! tu ne sais pas! mais mon ventre souffre comme le tien, parallèlement.
—C'est fou.
—C'est vrai. A des moments, de plus en plus, depuis que le temps passe, je me sens tiré à toi, de toute ta faiblesse, de ta lassitude, de ton néant. Je n'ai plus de mal localisé mais je reste couché, malade, de toi, comme toi. Etilme parle de toi.
—Qui?
—Le petit.
—Ce n'est pas encore un petit.
—Ah! je le sais bien, chérie, je le sais trop. Il ne ressemble même pas à une grenouille, il a l'air de danser et il est roide, se détendant à peine en des ruades électriques, il a une tête énorme, des bras comme des ailerons, un corps sans articulations, sans viscères.
—Ah! tais-toi, tais-toi!
—Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir. Je suis père.
—Et moi?
—Les femmes sont mères: c'est entendu, c'est une La Palissade, c'est une fonction, maisjamais les hommes ne furent pères. Ils ne sont pères qu'après, quand il n'y a plus à avoir mal, quand il n'y a plus l'œuvre de gésine, quand il n'y a plus de danger dans la chair, quand il n'y a plus que les molles et inoffensives inquiétudes morales. Moi, je suis père, comme j'aurais été mère, si j'avais été femme, de tout moi, de mon ventre, de mon sang et de ma chair, de mes entrailles contractées et saignantes, de mon mal de cœur, de mon mal de tête, de mes évanouissements et de mes nausées. Et je souffre volontairement—et tant, tant! Je souffre surtout de si loin! J'espère que je prends une partie de ton mal, la plus grande—car je souffre beaucoup.
—Il me reste de ta souffrance, mon ami.
—Mais moi, j'en mourrai.
—Et moi?
—Eh! non! Je t'ai déjà dit que chez toi, femme, c'est une fonction, mais être père, comme je l'entends, comme je le suis, c'est une coquetterie, un sadisme. On en meurt—et c'est justice. On n'en est jamais mort jusqu'ici parce que je suis le premier à être père de cette façon-là. Et je blasphème. Pardonne-moi d'avoir parlé ainsi de toi, de moi, de notre chère vie et de ma chère mort.
—Ne meurs pas!
—Pourquoi vivre? Tu n'as pas voulu venir à moi. Tu imagines bien, n'est-ce pas, que je ne m'accommoderai plus jamais de nos minutes adultères, de notre volupté de fraude, morcelée et hagarde, qu'il me faut ta chair, ton être, toutes tes heures, qu'il faut que tu sois ma femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le peux pas. Je crois que cet enfant, notre mal, nous cracherait à la face nos baisers, volés dans un coin, nos baisers d'êtres stériles. Regarde autour de nous: ce ne sont qu'adultères. Adultères inutiles qui réussissent, qui s'imposent et qui s'imposent sans brutalité, qui s'insinuent, qui se font accepter, qui se font recevoir. Les gens ferment les yeux—comme en une chatouille—et ça dure, telle une plaisanterie trop longue. Nous, nous n'avons pas été malins; nous ne savions pas: nous avons déshonoré l'adultère, puisque nous en avons fait une chose jeune, pure, passionnée et sainte. Nous savons maintenant, et, n'est-ce pas? nous ne voulons rien savoir. Subirons-nous que, en des dîners, on nous place l'un à côté de l'autre comme la pièce de résistance du scandale quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif et du scandale-réginglard?
—Je te veux.
—Viens!
—Je viendrais le ventre en avant.
—Eh! viens, chérie: il en est temps encore et je ne mourrai pas. Le ventre en avant! Mais c'est là que s'est tapi, que s'est réfugié notre amour, et c'est de là qu'il t'emplit, qu'il m'emplit la tête, le cœur et l'âme. Et cet enfant me parle, de ton ventre, de mon ventre, d'une voix intime, d'une voix secrète, d'une voix sans humanité, sans réalité, toute divine, toute d'ailleurs,—et tellement de nous! Il me dit: «Tu ne penses pas assez à elle. Tu y penses comme à ta maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne l'aimes pas en soi. Elle est si belle, si douce, si lente, d'une beauté qui s'élève peu à peu et qui est prenante, sans rien faire pour cela, en passant, d'une beauté de prédestination et de charme, de majesté pas appliquée et de simplicité glissante. Elle a les yeux les plus vrais du monde qui vont au fond des choses et des gens. Et vous êtes à moi tous les deux, profondément, totalement: vous ne vous penchez même pas sur moi, je vous tire à moi, je vous prends, je vous ai pris, je vous garde.»
«Et je dis au petit enfant:
«Tu ne sais pas: nous ne sommes pas àtoi, nous ne sommes pas l'un à l'autre. Nous sommes des étrangers et étrangers pour toujours parce que nous avons été l'un près de l'autre, à des moments. Et nous devons avoir des remords, pour le monde et pour nous—et oublier.»
«L'enfant dit:
«—Et m'oublier moi aussi?
«—Petit enfant, petit enfant, c'est là bien autre chose. Je n'ai même pas à t'oublier, il faut que je renonce à tout toi, depuis les pâles instants, où, dans la brume créatrice et la brume hésitante, je pensais à toi et à ta mère, ensemble. J'ai été sacrilège en te faisant: j'aurais dû te laisser faire par un autre bien et légitimement déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne pas être. Et tu es de lui. Je suis un misérable, un bouffon—le bouffon fécond—le voleur qui donne, je t'ai abandonné d'avance, j'ai fraudé, j'ai trompé, j'ai été larron d'honneur et de chair. Et, écoute bien, petit, petit: voici deux êtres jeunes qui se sourient parmi la vie; leur jeunesse est harmonieuse, ils désirent une existence de labeur et de joie, ils sont harmonieux en eux et pour eux et pour le monde aussi: ils sauront recevoir, seront une intimité profonde et haute et seront, aussi, un milieu charmant,cœur et décor—et ce sera le bonheur et ce sera la joie et ce sera délicieux, aimable, eh bien! c'est impossible! Situation violemment rompue, qui ne peut se régulariser, crime à deux bouches! Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras jamais!
«Si je te disais plus tard: «je suis votre père», tu aurais le droit de me répondre, comme dans les pièces à succès, «ce n'est pas vrai—et vous êtes un misérable!» Et je suis stérile, par dignité puisqu'on a fait du mot:honneur, le contraire du motcœur. Il est plus simple de mourir, de mourir de toi, mon petit: comme ça, tu n'auras rien à me reprocher.»
Viens-tu?
—Je viendrai!
—Ah! tu viendras, n'est-ce pas, comme tu es venue, tu me marchanderas des instants et tu auras peur et nous recommencerons notre vie de forçats condamnés à temps, condamnés à n'être condamnés qu'à temps. Je veux la perpétuité de la peine. Et cet enfant n'est, n'aura été qu'un accident! et mes cris et mes douleurs de bête esseulée, de bête enragée en un veuvage saignant, ç'aura été des mois. Eh! non! chérie! je suis plus fier. Je te veux toute, je te veux nue à jamais, pouvant rester nue, n'ayant pasbesoin de remettre tes vêtements, de t'irriter sur des cordons et te chaussant de souliers pour ne pas te commettre en une lutte inégale, avec des boutons de bottines! Te rappelles-tu tes craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la porte, et une irruption de gens de loi, tu disais: «Je mourrai—ou alors il faudra que nous restions deux jours couchés ensemble.» Ce ne sont pas les gens de loi qui sont passés, c'est le monde, c'est la mort, c'est tout, je t'ai gagnée, à la force de ma souffrance et nous devons rester couchés ensemble des jours, des mois, des années.
—Toujours?
—Toujours. Il y a des imbéciles qui croient qu'on ne doit sortir d'un bail à vie que pour de petits baux résiliables à volonté. Ils appellent ça l'union libre! c'est le baiser qu'on peut interrompre, le baiser au milieu duquel on peut s'arrêter, et le baiser, chérie, est un et indivisible—et on ne peut s'évader d'une éternité que pour une autre éternité. Et j'ai si soif de ton toujours, de ton à jamais: tu es ma vie et mon éternité. Et tu ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à une Jeanne de Brabant qui épousa un Wenceslas de Bohême, et qui dort au chœur des Chartreux de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui estde la grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es mélancolie et je me reproche les rires. Ta figure s'élève sur un champ de tristesse et de douceur, et tu sors de la légende et des cieux pour m'y ramener par la main.
—Mon chéri, comme tu es triste, comme je t'aime! Tu n'as pas peur de devenir fou?
—Ah! être fou, c'est le rêve! mais être tout à fait fou, toujours. Et mon ambition ne va pas jusque-là.
—Tu avais de telles ambitions, une telle ambition! Et je t'ai tout enlevé.
—Je te remercie, chérie. Tu m'as détourné du faux chemin où je m'étais engagé, où je m'étais engorgé. Tu m'as guidé des âpres routes de montagnes à des sources, à des ombrages, à des couchers du soleil, à l'ombre chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait être une aventure, une belle aventure, la belle aventure. Ma vie voulait être une épopée, une épopée trouble, avec du Machiavel, tu en as fait une chanson. Tu m'as révélé l'amour, tu m'as enseigné la douleur. Je sais tout maintenant—et je puis mourir.
—Encore?
—Je ne suis pas de ceux qui s'arrêtent au beau milieu de leur mort. Selon le mot deGœthe, je consens à mourir et c'est un long consentement, un ferme consentement qui s'obstine, qui ne se reprend pas.
—Et moi, et moi?
—Tu me pleureras et tu me demeureras fidèle. Et puisque ça m'amuse de mourir! J'aurais pu rompre net notre histoire, la travestir en anecdote—et continuer. J'aurais pu m'établir professionnel de l'adultère comme Canette, comme tant d'autres et m'échapper de la barque bleue d'amour qui sombre, en nageant vers d'autres barques, vers de grands bateaux, que sais-je? Je me suis cramponné à la barque qui sombrait. Je m'y suis attaché sans penser à rien, en rêvant. Il n'y aura pour m'avoir vu que Dieu et les étoiles—et toi qui vivras pour te souvenir. Et ne sois pas jaloux des Naïades qui me recueilleront au fond des eaux: je ne ferai point attention à elles, tes yeux clos sur l'image intime de la beauté, consumé de la fièvre que...
—Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t'aime, voilà tout, je t'aime et j'ai mal, ce n'est pas compliqué.
—Moi aussi, j'ai mal et je t'aime, mais vraiment, j'ai mal, j'ai très mal.
... Notre conversation n'est plus qu'un murmure:les paroles se perdent en route, les paroles se brisent et nous ne pouvons nous embrasser dans l'air, à travers l'espace. Et je sais bien pourquoi nous ne nous entendons plus: c'est que chacun de nous ne parle plus qu'à soi, à son mal et à ce fantôme indistinct, à ce clair fantôme, à cette bulle subtile d'avenir qu'est, qui sera notre enfant et que chacun de nous, avarement, jalousement, berce sur ses genoux à soi, berce en soi, dont chacun de nous, étroitement, se berce, dont elle et moi nous berçons notre mal et à qui nous demandons des rondes d'ailleurs, des rondes d'avant et des rondes d'étoiles pour étourdir notre regret et notre désir, auquel nous demandons quelques histoires et quelques mots d'ailleurs pour quand nous nous en irons, pour n'être pas trop dépaysés dans le pays d'ailleurs, pour savoir nous y tenir, pour savoir de quoi parler. Et nous t'embrassons, petit enfant, du baiser que nous nous destinons pour le jour de jamais où nous nous retrouverons, de ce baiser qui nous emplit, qui nous consume, qui nous dessèche, qui nous tue et qui demeure en nous, pour grandir, terrible.