III

Je te parlerais bien des morts mais ils sont trop, et ils sont si peu de chose sous toi! J'ai lu quelque part cette phrase:Optimi consultores mortui, qui se grava comme une épitaphe dans le marbre de mon âme. «Les meilleurs conseillers sont les morts.» J'ai choisi mes amis parmi les morts, je les ai interrogés et je me suis lamenté vers eux.

Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon amie et ma seule amie.

Vois comme les gens sont mornes dans les rues: tu les écrases, et tu n'es pas méchante; c'est que tu es plus grande qu'eux.

Je te voudrais, je te veux molle et souple, prenante et sans insolence, tu es ma confidente, tu es ma camarade, garde-moi mon rêve, protège-le contre la rue, contre les gens.

N'allons pas trop vite; j'ai beaucoup à descendre avant d'arriver où je voudrais ne pas aller. J'ai à croiser des voitures qui crient et des voitures qui sifflent, et je suis lourd de mon amour, et je suis faible de la force de mon amour. Et je suis retardé par mes souvenirs, par mon souvenir.

Il n'y a pas que toi, Mort, pour me disputer à la vie, à la vie stupide de chaque jour, il y a une main, une petite main qui se pose surmon épaule, il y a des paroles qui s'étreignent et qui disent: «Ne va pas vers d'autres paroles, dors en la buée pâle que nous sommes», il y a les pavés aussi qui me sont pénibles et la route qui est si longue, si longue, qui se brise, qui tourne pour m'empêcher de marcher plus avant et il y a le reflet de mon bonheur, mon rêve qui se font plus lourds, plus caressants, plus tyranniques.

Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut que je retrouve mon cadre de médiocrité, d'indifférence et d'hostilité, il faut que ce jour soit semblable, fasse semblant d'être semblable aux autres jours, il faut...

Je suis tombé sur lui comme en un précipice.

Il m'a piqué au milieu du cœur de son «Bonjour!» comme d'un harpon, il m'a tiré à lui et à son horreur, de sa cordialité bruyante, il m'assied en face de lui, il me fait servir à boire. Il m'a arraché à mon rêve, à mon tendre halo de délice: il s'est rappelé, il s'est révélé à moi au coin d'une rue, il a jailli sur moi de toute son apathie assis à cette terrasse de café, calme, souriant, il m'a entouré furieusement, a tourbillonné autour de moi et me voici plein de lui, je ne pense plus qu'à lui—pour n'y avoir pas pensé.

Il était sorti de ma vie, comme un remords inutile: ce n'était qu'une absence momentanée, l'absence du maître qui doit revenir, ce n'était qu'un faux départ.

Il m'a repris, il s'est réinstallé en moi, bienà son aise, m'étouffant, m'écrasant, m'humiliant.

Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais du froid tout à l'heure, de l'autre côté du précipice! Imbécile! Pourquoi ne fait-il pas très froid! Je ne l'aurais pas rencontré.

Il aurait bu à l'intérieur, n'aurait pas encombré de soi les terrasses de café, les rues, la ville, l'univers et l'au-delà. Il n'aurait pas...

Qu'en sais-je? Ah! je sais bien, qu'il aurait été là, tout de même, guettant les passants, comme le sphinx, effroyable et sanglant.

Mort, bonne Mort qui m'as accompagné, arrache cet homme de cette terrasse, bonne Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans le pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il est trop grand, trop gros, immense, indéracinable! Il est plus puissant que toi!

Et tu es partie, Mort, tu m'as abandonné: tu as eu peur de lui.

Je suis seul, hideusement seul—avec lui! Sous lui! J'appartiens à cet homme. Je suis sa chose, sa pauvre chose misérable. En me touchant la main tout à l'heure—il m'a touché la main!—il a pris possession, il a pris livraison de moi comme d'un forçat, il m'a enchaîné, englué, pétrifié.

Il est hideux.

Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés en brosse, ses yeux bleus—des yeux pâles en cette face noire;—sa maigreur—car il est maigre, cet être d'immensité,—son nez camus et la trompeuse énergie de sa face, l'illusoire nervosité de sa personne, tout m'irrite, tout m'enfièvre, tout m'affole. Et cependant!...

J'ai bu un peu de l'absinthe que tu m'as offerte, que tu m'as imposée.

Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n'ai même pas le droit de t'aimer.

Je t'ai demandé, comme un somnambule: «Est-ce que votre femme va bien?»

Car je ne tutoie qu'en mon âme.

Je n'ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais l'entendre: je sais que ta femme va bien, qu'elle déborde de santé, de vie et de joie, qu'elle est le délice même, la vie même et le ciel puisque je la quitte, puisqu'elle est ma femme, puisqu'elle m'a pris tout entier,—ta femme!

Je l'ai pressée entre mes bras, elle a été mienne, j'ai cru qu'elle avait toujours été mienne, de toute éternité, par un destin, par la volonté de Dieu, qu'elle était née pour moi et te voici, toi, toi, qui sors d'un coin de rue, qui nedis rien, qui, de ton sourire, de ta tranquillité, de ton silence, me crie: «La farce est bonne!»

Tu n'es même plus en face de moi à cette terrasse de café: tu entraînes ta femme lointaine vers ton passé, vers ton présent, vers ton avenir, tu l'embrasses, tu l'étreins, tu me nargues de ta tendresse, tu me crucifies de ta douceur.

Non! Pas même. Tu t'es habitué à ta femme: c'est devenu un morceau de décor, un pan de monotonie: tu te résignes à sa magnificence. Mais elle, créature magnifique, mais elle toute splendeur et toute sainteté, elle t'aime et elle s'obstine à t'aimer, à aimer en toi sa première extase et son premier amour.

Elle t'a cherché, elle t'a cherché partout: quand elle a été obligée de ne plus te chercher en toi, de ne plus te chercher en l'être indifférent et las que tu étais devenu, quand tu t'es enfui vers des terrasses de café, vers des camarades, vers des loisirs et des veuleries, elle t'a cherché dans des livres et dans des fontaines, dans des paysages et dans des dieux, puis quand ses leurres se sont fatigués, eux aussi, quand les couchers de soleil se sont tus et quand la lune pâle et vide n'a pu te rendre à son ardeur, avant de te réclamer au démon, par hasard,—ah!que je suis humble!—elle t'a cherché en moi, reflet, en moi, moins noir, en moi dont les yeux étaient plus pâles et dont la bouche sèche avait parlé, un soir de printemps. Sur la mer que nous avions interrogée tous deux, elle t'avait vu revenir, fervent fantôme et tu t'étais réfugié en moi et, en moi, elle s'en vint puiser ta jeunesse et ta beauté, l'être ancien, l'être trop proche qui l'avait prise, elle s'en vint cueillir à mes lèvres le baiser qu'elle avait connu—de toi.

Eh bien! tu n'as pas eu de chance mon ami. J'ai été ton reflet, comme la foudre est le reflet de la lune dont je parlais.

Et elle m'a appartenu par prédestination et par fatalité.

Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les ciels, un homme, un dieu.

Elle te cherchait en moi; elle m'a trouvé, moi.

Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l'a même pas trouvé: il l'a enlacée, enserrée, il s'est jeté sur elle, de partout. Immense et câlin de l'énorme tendresse de l'univers, il a usé sur elle la sensibilité de tous les siècles, l'âme de l'univers.

Ah! toute à la volupté, elle n'a pu sur l'heure, jouir de sa jouissance: elle a été aimée, elle aété heureuse, sans plus, simplement—mais il y a eu, il y a l'après.

Elle pèse ma caresse en ce moment et mon cœur, elle pèse mon âme, et c'est pour elle un écrasement, une défaillance.

Tu as presque, chérie, un recul d'épouvante et tu es muette d'admiration, de stupeur: tu découvres l'univers en moi—et ce n'est que moi et ce n'est pas tout moi.

Et tu as trop de chance: tu n'en voulais pas tant.

Tu as envie de pleurer comme une enfant qui ne sait pas et à qui on a infligé la fortune, la gloire et les cieux avant de lui apprendre ce que c'est.

Tu es émue, d'ignorance, et tu tâches à te faire à moi, qui me suis donné à toi. Tu m'interroges et tu me remercies et tu m'humilies devant moi, à travers l'espace, tu désires me voir, savoir ce que je fais: je bois en face de ton mari, chérie, et je suis la chose de ton mari, et je suis tout petit, toute honte: je l'avais oublié.

Et je ne puis le haïr.

La colère qui me soulève, l'humiliation qui me courbe, la mémoire qui m'est soudain revenue, avec mille sujets de m'irriter et de me tuer,tout se brise devant ta pure image qui m'apparaît—oh! sans les frissons de tout à l'heure,—devant ton image hiératique et pure, devant ta statue et ton souvenir.

Et je me penche vers mon verre, le verre qu'il m'a offert.

C'est beau, c'est vraiment beau.

Les mers s'y condensent qui me firent songer à toi et ce sont les reflets des ciels qui glissèrent sur mes extases, ce sont les opales et les émeraudes, les pierres de lune et les turquoises aussi qui roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes les couleurs des sourires que je prêtai au destin à son propos, ce sont les aurores et crépuscules qui m'apportèrent de la patience, les brouillards et les halos dont j'enveloppai ton fantôme et ce sont toutes les mélancolies et toute la folie que tu me permis: c'est immobile et stagnant comme un marais de fatalité par un soir bleu, c'est lent et nuancé comme une nuit d'amour et c'est de la sérénité, de l'attendrissement, de l'indulgence et l'amertume ouatée, sucrée et pâle des larges cimetières.

J'ai bu un peu: je suis plus triste.

J'ai versé un peu d'eau en mon verre pour apâlir cette pâleur, pour ajouter un peu de fatalité à cette fatalité.

Homme qui, en face de moi, bois quelque chose de brun et de rouge, tu ne me crains pas et tu n'as pas à me craindre. Ce n'est pas le temps de prononcer des discours et de te louer: je voudrais te dire que tu es mon frère, mon frère douloureux, que je t'aime et que je sens tous les dévouements, toutes les complicités me monter aux lèvres, me monter aux yeux—en larmes. Je suis uni à toi par des liens étroits et secrets, par des liens de simplicité et de candeur.

Et il n'y a rien de bas, rien de plaisant en mon affection.

Ce n'est pas moi qui ai surgi sur ta route, c'est toi qui m'as rencontré sur ma route à moi, et qui m'as fait dévier de mon chemin. Et ne fallait-il pas te rencontrer? N'est-ce pas ma route? C'est par toi que j'ai connu la femme de ma vie et de mon éternité: je ne l'ai pas prise, je ne te l'ai pas enlevée: c'est toi qui devais la mener à moi—et tu l'as menée.

Ah! oui! cela serait misérable, à le juger comme jugent les hommes, comme juge ce néant grelottant et gouailleur que la lâcheté des siècles a fait de l'humanité: mais, n'est-ce pas? nous ne jugeons les choses qu'en fonction de notre dédain et de notre haute tristesse?

Cela est, cela devait être: je ne me repens pas.

Et je ne te hais pas—pour les raisons humaines que tu aurais de me haïr.

Je ne te hais pas, je ne m'humilie pas. Je devrais t'envier, je devrais être jaloux de toi, qui as été le premier amant de cette femme, je devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes baisers de tout à l'heure—et de demain.

Mais je suis un être d'orgueil: est-ce que ça compte?

Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des hommes et des hommes pourraient avoir possédé mon adorée: elle serait vierge cependant jusqu'à mon baiser, jusqu'à ma caresse, vierge de ma virginité, de ma jalousie, de ma superbe. Est-ce que tu as pu l'aimer aussi profondément, aussi sauvagement, aussi suavement que moi?

Est-ce qu'on a pu avoir l'intégrité, la naïveté, la subtilité de mon amour? Est-ce qu'on a pu être aussi enfant, pareillement homme, également Dieu, en son culte, en sa protection?

Et puis avais-tu toutes les larmes—que j'ai, tous les mondes—que j'ai, toutes les ambitions et toutes les rancœurs—que j'ai, pour les jeterà ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit, un tombeau de vie?

Je meurs, j'étouffe de l'immensité de mon amour, j'en ai assez pour tuer les vivants et pour ressusciter les morts, pour déborder la mer, l'univers, l'enfer et le firmament.

Et c'est si fougueux et c'est si doux!

Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel pauvre guide tu as fait! Et comme tu vas être mon ombre—misérablement.!

Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter un peu de force, un peu de divinité, un peu d'humanité.

Je voudrais que tu fusses digne de moi.

Et je ne voudrais rien.

Pensons à autre chose.

A quoi?

A toi.

Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c'est une rude étape! me jeter de l'histoire de mon amour en ton histoire—c'est une chute; et ton histoire, c'est tout de même l'histoire de mon amour: mais est-ce que tout n'est pas mon amour, est-ce que tout n'est pas l'histoire de mon amour?—et je te cueille là-dedans parce que je veux bien me baisser, parce que je veuxbien regarder à terre—pour alanguir peut-être ma promenade et mon essor et pour être plus nonchalamment sublime.

Tu es ingénieur civil et tu n'es pas maladroit en ta partie: tu t'es signalé par des inventions, tu as su les mettre en valeur, tu t'es accommodé d'une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la Légion d'honneur.

C'est même au banquet qu'on t'offrit pour fêter ta gloire nouvelle... oui, c'est à ce banquet que tu m'as présenté à ta femme—ah!ta,TA, TA femme—mais je n'y fis pas attention, c'était ta femme: tu étais mon ami.

Je saluai—sans plus.

Et je la revis depuis—avec toi, sans la regarder. Tu avais été cordial et bon envers moi, tu m'avais loué, encouragé, réconforté. Et tu m'amusais, en outre, de ta jovialité inlassable. On te rencontrait—comme je t'ai rencontré sur le boulevard, tout à l'heure,—tu vaguais sans escorte et tu étais le compagnon rêvé—dont on ne rêve pas la nuit,—l'ami, le camarade.

Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer et le crépuscule, il me fallut tout le silence et toute la pureté de ce soir bleu pour entendrechanter mon cœur, pour entendre chanter la destinée, pour me connaître, pour la connaître, poursavoir.

Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu fus là des jours, des jours, tous les jours pour troubler mon inquiétude, pour exaspérer mon espoir, pour tacher la candeur de mon extase; tu fus là—pour être là.

Et tu es là, aujourd'hui encore, aujourd'hui. Et c'est toujours ta monotonie, c'est ton humilité, c'est ta facilité envers les hommes et les choses.

Sois plus fier, sois fier,—mais je ne puis t'ordonner d'être fier, je ne puis t'ordonner d'être beau—et je ne puis t'ordonner de ne pas être. Et je suis contraint malgré toi et malgré ta présence, de revenir à mon délice.

Je m'y ensevelis.

Ah! tu peux parler—et tu parles—tu peux critiquer les passants, le gouvernement et l'industrie métallurgique, tu peux même comparer les diverses séductions des femmes qui passent: je ne t'écoute pas: je suis très loin, très loin—chez toi—je cause avec cette pauvre femme que tu oublies et nous causons tendrement—de toi.

Elle me dit:

—Il n'est pas méchant. On ne peut pas juger quand on le voit comme ça, dehors. Il ne faut pas le juger sur ce qu'il paraît, sur ce qu'il veut paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne, brille. Il s'use à des paradoxes, à des à peu près—et si tu savais comme il est simple. Il est gentil, s'étonne de tout, se prête à tout et se donne. Je l'aime.

Et je gémis.

—Et moi? et moi?

—Il avait autour de moi des délicatesses de petit enfant. Il ne disait rien et je sentais qu'il regrettait d'avoir trop vécu déjà et de ne pas pouvoir m'offrir ses premiers mots, ses premiers soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le livre que je tenais, de ne pas avoir appris à lire dans ma main et à regarder dans mes yeux, de ne pas avoir, inventeur malheureux, inventé les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait de tous ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence passagère. Et il avait de longues rêveries. Il ne songeait pas à moi. Il ne songeait à rien. Il se taisait auprès de moi, comme l'unique agneau d'une bergère pensive, comme le vieux loup qui s'est laissé prendre, qui s'est laissé domestiquer et qui ne veux plus rien savoir de sonpassé, de son âge et de sa force. Il se faisait lentement, auprès de moi, une âme neuve. Il me la demanda sans me la demander, et, de ses sourires sans paroles, de mes sourires de patience et d'indulgence, de ma pitié et de mon émotion, il se refit une jeunesse absolue, une jeunesse sans bruit et sans tumulte, une jeunesse profonde et blonde. Il était attentif, soucieux, délicat. A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu cloîtrée, à moi qui avais piétiné un peu devant la porte de la vie et la poterne du bonheur, il apportait la vie, le bonheur et la liberté—et il me les apportait en homme de peine, comme un homme de peine qui pose ça là, à la porte, qui s'assied gauchement et qui tourne ses mains nostalgiques, qui veulent porter quelque chose, parce qu'elles ont porté quelque chose, qui cherchent un autre fardeau, un autre cadeau. Ses yeux, ses mains, son cœur aussi, bougeaient, furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, trouaient les murs, défonçaient les palais et les cieux, réclamaient le colis d'idéal, le ballot de richesse, la tonne de baisers qui étaient quelque part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des contes de fées,—mais il n'en savait pas. Et il ne savait pas les paroles qu'il faut dire aux jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il avaitla pudeur de ne pas parler comme au bureau, comme au café, de délaisser l'argot de science, l'argot de l'École centrale, l'argot des salons officiels. Et une autre pudeur l'envahissait: les discours d'amours, le baragouin de passion, les chatteries éloquentes et empressées auraient tremblé à ses lèvres parce qu'il les avait dédiées à des maîtresses anciennes: il me les épargnait, il m'en frustrait et, comme il manque un peu d'imagination, il me cajolait de petits rires inédits et de silences qui n'avaient pas servi encore. Souvent il avait les yeux vagues et c'est que sa pensée me promenait en des villes qui l'avaient charmé et en des villes aussi qui lui avaient déplu, mais où il situait du plaisir, avec moi. Il regardait très loin, en dedans, en arrière, et c'était pour rappeler ses vieilles années, ses années gâchées, et pour me les offrir et pour reprendre au passé de vieux madrigaux, de vieux projets ingénieux, de vieilles belles idées, du sublime et du génie pour me les offrir, bien modestes, bien cachés, sous des fleurs. Et jamais en ses yeux ne passa un noir éclair de volupté et de convoitise...

—C'est tout?

—Ce n'est pas tout. Des nuances et des nuances sont là qui, de leur ténuité et de leur chaleur,me harcèlent et me piquent, qui me torturent de leur délicatesse. Il m'aimait, vraiment, même quand je le taquinais et m'était paternel et fraternel. Il m'était filial aussi, me demandait de l'humilité, de la distinction et la manière de sourire joliment. Et il s'obstina longtemps en son amour...

—Et maintenant, maintenant?

—Je l'aime davantage parce que je t'aime. La férocité et l'esprit que j'ai découverts en toi, la splendeur dans la tendresse, la puérilité triomphante dans l'étreinte, l'innocence câline et cette majesté inconnue, cette toute-puissance secrète, la terreur dont tu m'as enveloppée, la lueur changeante de tes yeux, l'éclat de ta fièvre, tout me force à l'aimer pour son infériorité, pour sa faiblesse, pour sa lassitude, pour son indifférence, pour sa pauvreté. A savoir que tu m'aimes tant, je l'aime, lui qui ne m'aime plus, qui m'aime moins! Tu m'as dit que tu avais une telle joie, de telles joies à m'aimer, que je le plains, lui qui n'a plus ces joies et qui, s'il les a eues, ne les a pas eues comme toi. Je t'ai aimé d'abord comme un enfant et c'est lui qui est, dès aujourd'hui, mon enfant, mon enfant vieilli, un peu ridé. Il manque de magnificence; ah! qu'il m'est cher!

—Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence et je suis triste, triste...

—Il n'est pas triste: il n'a pas la profondeur de la tristesse et ses richesses et ses grottes d'intimité. Il est gai comme tout le monde, misérablement. Je l'aime.

—C'est du remords, c'est un remords, chérie. Tu te repens.

—Je ne me repens pas.

—Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C'est une amertume qui, du fond de notre volupté et de notre amour, apportera à notre amour, à notre volupté une odeur intense et aiguë, une saveur hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs, toute cette hâte qu'on nomme l'inquiétude. Notre amour est semblable à la mer qui l'a vu naître, qui l'a fait naître: est-ce que la mer est pure? Les algues pointues et méchantes, les algues pointues comme le soupçon, s'étendent bas, très bas et coupent les remous de leur hypocrisie penchée. Et toutes choses y roulent, s'y amassent, s'éternisent entre des limons et des courants. Et cependant combien la nappe de la mer est large, harmonieuse, combien sa courbe est parfaite et comme les vagues sont belles, simplement, comme son écume même est blanche, plus blanche que la candeur et que les âmes blanches. C'est sur un fond de trouble qu'on bâtit les passions les plus éternelles, les sentiments qui surviventà l'éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, épuise-toi en des repentirs, en des souvenirs: notre amour en sera plus frais, plus tranquille, malgré tout, et plus enfantin.

—Je me souviens sans arrière-pensée, je me souviens, pour me souvenir, sans plus. Et je l'aime et le plains.

—Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m'as vu amoureux, tu m'as vu malheureux.

—Je t'ai moins vu que lui. Je ne t'ai pas vu souvent, je ne t'ai pas vu longtemps. Il y a une fatalité, une prédestination qui nous ont poussés l'un vers l'autre: il n'y eut pas de fatalité entre lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout se tissa de pitié: ce fut un étroit et gris couloir d'émoi.

—Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux échapper à cet homme qui est en face de moi et tu me le renvoies et tu le jettes sur moi—en beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de toutes les larmes que tu vas verser sur lui—car comme tu vas pleurer, chérie!

—Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont des pleurs sans méchanceté et je pleure sur toi, sur lui, sans savoir pourquoi.

—Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. Tu m'admires: tu as tort. Je suis un pauvrepetit garçon et j'ai vieilli sans le vouloir et j'ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences, toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités et toutes mes timidités. Pleure: j'ai de très vieux parents quelque part, qui pensent à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles, qui ont reçu les années, à bout portant et à l'ancienneté, sur leurs têtes, sur leurs jambes, sur leurs bras—et à qui il n'a pas été fait grâce d'une infortune, d'une maladie et qui les ont eues l'une après l'autre, en cadence, à la suite... Pleure: j'ai un passé terne qui se double de cauchemars et quand je me le rappelle, je ne me le rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des calamités, des monotonies—ou si j'en ajoute. Pleure: j'ai des doutes. Pleure: j'ai un avenir qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi, qui résiste—et je n'ai pas le courage de le tirer.

—N'insiste pas: ne me demande pas de trop pleurer sur toi, je ne puis pas. Tu m'as, moi, tu m'as toute.

—Toute?

—Oui, toute.

—Et ton mari, tes regrets, tes remembrances?

—Ah! ne me demande pas d'explications. Ce sont des sensations, des nuances.

—Tu m'as parlé de nuances, tout à l'heure—pour lui.

—Ça ne fait rien. Je t'aime, je l'aime. Je l'aime—et je n'aime que toi: voilà. Tu ne crois pas?

—Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis pas sûr parce que la certitude est encore du raisonnement, de la ratiocination, de la machinerie, de la marchandise à logique, mais je suis plein de toi, plein de foi et je suis irradié de ta divinité. Et je dis des bêtises.

—Dis toujours.

—Non! j'ai besoin de silence, d'un silence pour enfant, pour enfant qui a peur la nuit et qui implore, jusqu'à ce qu'il les entende, de souples ailes de fée sur son sommeil. Et l'enfant est inquiet tout de même, parce qu'il n'est pas seul, parce qu'il a peur du cortège de la fée, de l'omnipotence de la fée, de la bonté de la fée, parce qu'il s'avoue que tout cela est trop grand, trop surnaturel pour lui—et j'ai besoin du silence d'une chambre de petite fille où un grand frère de dix ans veille sur sa petite sœur et j'ai besoin du silence des évocations, du silence des magies, du silence de création et du silence de néant.Parle, toi, car tu parles bien, car tu dis des mots nécessaires, que je ne puis prévoir en leur simplicité et qui me surprennent comme le génie.

—Je ne te parlerais que de lui.

—Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu dis de lui? que je lui rapporte tes louanges et tes glorifications?

—Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais pas. Ce sont des mots qui s'évaporent comme la rosée, qui s'évanouissent comme des nymphes élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère et qui se perdent comme les petits vagabonds, dans les forêts de légende. Et si tu veux essayer...

—Je ne sais par où commencer et c'est un discours difficile, d'homme à homme.

—Ah! ah!

—Et puis je n'ai pas le temps: il se lève, il déclare: «Je dois rentrer: ma femme m'attend»; il me serre la main et il s'en va. Il te rejoint, toi, toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n'importe quoi, de lui, pour que j'entende—en moi—ta voix, pour que je ne sois pas seul, assis sur mon bonheur comme sur la pierre d'un tombeau.

Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que toi, il est parti, par modestie, pour ne plus m'infliger son éloge.

Mais non.

Il a coupé, traîtreusement, notre conversation de sa fuite et il a fui vers toi, vers ta caresse, vers les litanies d'adoration que tu viens d'improviser et que tu perpétues.

Ah! n'est-ce pas? tu t'arrêtes? tu arrêtes net ton affection qui se précipite et qui se cabre, tu achèves en un murmure ton oraison ardente, claire et haute.

Je ne t'entends plus. Je n'entends plus rien. Il t'entendra encore, lui: il t'entendra discuter, conter, babiller, imiter, te moquer, que sais-je?

Il aura la fanfare diverse et journalière de tes opinions, de tes manies et il aura, en des paroles, en des gestes menus, ta nature et ton humanité.

Des heures... des heures... Et les mêmes heures se dresseront pour moi, vides, rèches, sèches, obscures, qui me tortureront de ton fantôme épars, qui me jetteront ton absence dans les jambes et dans le cœur.

Dormir... dormir...

Quand j'étais petit et quand j'avais mal c'était le mot qui matait ma douleur, dont j'essayais de me couvrir, de m'enlinceuler. Dormir... dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si vague que je pourrai te héler et t'appeler en barque,que tu pourras me tendre les bras du haut d'une montagne, que tu pourras surgir pour moi d'une étoile ou d'un ciel.

Mais il faut mériter le sommeil et achever d'abord sa journée: on ne s'endort pas, comme ça, parce qu'on a envie de rêver, il faut qu'il soit l'heure, car il est l'heure de dormir—comme l'heure de mourir.

Et je reste l'otage des amis de ton époux qui commentent les événements, gravement, et qui en ont négligé, en route.

Ah! messieurs, il s'est accompli aujourd'hui un prodige plus remarquable: une ère s'est ouverte, aujourd'hui, qui est la seule ère.

Et la volupté est née aujourd'hui.

Ce n'est pas une chose à dire mais mes lèvres ont frémi, apparemment, car ces hommes se sont tournés vers moi et m'interrogent. Je leur dois une réponse, je leur dois ma quote-part de propos car j'ai été bien sage jusqu'ici et bien discret.

Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si esclave de cet homme qui vient de s'en aller, si esclave de tout ce que tu as chanté, de loin, sur lui, que je me décide.

—Tortoze, avant de partir, ne vous a pas tuyautés sur son invention?

Et je l'invente, cette invention, au hasard, je la bourre d'invraisemblance, je la complique de perfection, je l'élargis de sublime et je vais, je vais: l'invention prend corps, éclate, se consolide, s'attable en face de moi et les amis écoutent, s'étonnent, admirent, se courbent devant l'ombre de celui qui te rejoint, là-bas, et constatent: «Ça c'est tout à fait, tout à fait épatant!»

Le lit où je me suis couché est un lit que tu ne connais pas: il est situé au bout du monde, comme il convient, à l'autre bout du monde.

Un corridor y conduit, bossué, bosselé, écartelé, très long, très étroit et jaloux.

Ma chambre déborde de livres, de livres inutiles, car je n'y lis jamais: c'est une chambre d'attente et une chambre de rêves.

C'est une chambre d'alchimiste où j'ai forgé des avenirs, où j'ai pétri des ambitions, où j'ai façonné l'univers à mon caprice, à ma convoitise, à ma fantaisie et à ma raison.

Mais voici longtemps que, en un envoûtement passionné et en un agenouillement sans fin, je n'y ai plus songé qu'à toi, où je n'ai pétri—d'une main si tremblante et si malhabile—que l'avenir où tu souriais, où je n'ai forgé que l'ambition où tu te dressais, où je n'ai façonné l'univers qu'àton caprice, à ton caprice où tu m'admettais.

Ton image, comme un clown d'au-delà, a dansé, a sauté ici à travers toutes les auréoles—et cette chambre est restée—de toi—boiteuse, borgne, folle.

C'est la chambre où, comme au haut des tours pour fillettes frêles, on monte pour voir venir, pour interroger les astres et pour s'interroger mieux, en liberté. C'est une chambre où j'ai eu faim, où j'ai douté, où j'ai pleuré, où j'ai été plus seul que partout et que nulle part, où je me suis senti—des soirs—vraiment dieu et, d'autres soirs vraiment néant, où j'ai eu des regrets, des espérances et des remords et ces remords, ces regrets, ces espérances, cette humanité, cette divinité, cette humilité, ces larmes, ces doutes, ces faims, cette misère éparse et ces désirs demeurent, s'obstinent, s'éternisent dans un pli de livre, dans un tournant de mur, dans un retroussis du tapis sordide, et dans les papiers et les hardes qui s'amoncellent, et se confondent.

Rien n'est plus résolument triste, rien n'est plus parlant et plus silencieux qu'une chambre d'hôtel, rien n'est plus accommodant à votre âme—quand vous avez une âme.

Ma chambre est une cellule de couvent, altièreet nue, et c'est depuis quatre ans le désert même.

J'y ai reçu des lettres et de mauvaises nouvelles sans un mot, sans une plainte et je n'ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle a gardé sa majesté et son énigme; elle a été le nid et le refuge, le reposoir et la caverne.

Elle m'a envoyé et renvoyé ton portrait de ses parois sans miroir, et cette nuit, plus discrète encore que les autres nuits, épaississant son silence, épurant son mystère, elle s'est endormie sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton obsession, sur ton immensité.

Et elle m'a endormi, moi aussi: j'avais peur de ne pas dormir et de te chercher, de mes mains de fièvre: j'ai dormi.

J'ai bien dormi, en une extase.

Mais le réveil me rapporte le bourdonnement de mon bonheur et de mon anxiété, le réveil me rapporte mon veuvage.

Et cette chambre est trop vide, trop pleine aussi de toi. Elle est trop accoutumée à mon infortune, à ma faim: c'est une chambre de patience, de résignation, c'est une chambre d'où l'on prend son élan—et il me faut rentrer—de plain-pied—dans la joie.

Je m'y rue. Les rues se filent, se coupent, lesrues s'enfantent l'une l'autre, sans fin, qui mènent à ma pauvre chambre du bout du monde d'en face, du bout du monde opposé et c'est un entrelac de boulevards et de carrefours, ce sont des arrêts de voitures, des lenteurs et d'autres lenteurs: tout se met en travers de mon rêve et je monte, je monte—car mon temple est situé en haut d'une montagne, pour que je puisse avoir Paris à mes genoux, quand je serai à genoux.

Et me voici à ma petite chambre, à notre chambre: j'ouvre la porte d'un coup sec, d'un coup brusque.

Je ne veux pas que la chambre continue à dormir, je veux qu'elle s'éveille en sursaut, qu'elle me saute à la gorge, qu'elle crie et chante vers moi, qu'elle soit tyrannique, agressive et câline, qu'elle m'étouffe de tendresse, de grâce, d'amour, que tous ses souvenirs, que la masse de son émoi m'écrasent, me piquent, me crucifient, de leur âpre et chaude volupté.

Mais la chambre est suppliante: elle a mal dormi, sans nous.

Et elle ne se rappelle rien que notre histoire, l'histoire que je lui ai tissée hier des cheveux fins de ma chérie et de tous les fils de la Viergequi traînèrent en nos après-midis et en nos crépuscules.

J'ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté jusqu'au moment où elle viendra, où elle sautera de mon cœur dans ma vie.

Je suis très las, vieux désespérément.

Je m'étends sur le lit et je songe.

Je songe pour la chambre et pour moi.

Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui, lentement, une à une, des antipodes et d'à côté arrivent et me reprennent. Car tu partis seule pour l'Italie, seule avec ton mari.

Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui s'était dressée pour nous sur la mer. Petit Poucet mélancolique, je m'éloignai plus vite et le cœur plus gros que le Petit Poucet: pour retrouver mon chemin vers la tacite caverne bleue, je semais ton souvenir sur le chemin, je semais et ton souvenir grandissait au fur et à mesure, de temps en temps j'arrêtais ma fuite, je descendais en une ville pour être, en ma fuite, plus près de toi.

L'horreur grasse de Marseille, ses fenêtres étroites, sa mer mangée de vaisseaux et de barques, ses voiles rouges, ses rumeurs piémontaises,tout me cria ta grâce et ton azur, ta fraîcheur, ton élégance, ton charme net. Cette ville facile, trop amène, se prêtant trop, cette ville prostituée et racoleuse me jeta à la face, de son impudence et de son impudeur la pudeur de notre rencontre et de notre destin, et les arbres—où il y en a—me furent, comme partout, consolants et prometteurs. Du haut de sa montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa pour nos fiançailles et, comme pour les mariages des reines, à rebours, je t'y épousai par procuration.

C'était mon cœur qui te figurait, qui te représentait, mon pauvre cœur qui m'avait quitté pour te suivre et qui quittait un moment cette Italie confuse où Florence, Venise, Rome et Naples se ruaient l'une dans l'autre et s'aggloméraient pour enfermer toute beauté, toute fatalité, toute divinité et tout souvenir, quittait les âpres routes aussi et la pitié éparse et morne dans les lagunes et dans les golfes, dans les montagnes et les volcans—afin de se prêter à cette cérémonie et de mettre le Dieu des marins, des aventuriers et des pirates, le Dieu des forçats, des veuves et des fiancées, le Dieu des misérables, et des simples en nos espérances, en notre fièvre, en notre histoire.

Mon cœur et moi nous n'entrâmes pas dans l'église. De très loin, de très bas, au ras du port, le dos en des mâtures et des voilures, en des grelins légers et des cordages fins, et mon cœur à côté contenu, soutenu, arrêté par les treillis bruns et blonds, par l'harmonieux enchevêtrement des gréements, du chanvre et du lin, en une prison de soie et de fer, nous fîmes descendre lentement, doucement, l'église sur nous.

Derrière nous l'univers se pressait dans le gréement, les cordages et les voiles des vaisseaux, l'univers était là, tassé, immobile et les siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux, des bateaux qui ne naviguent plus—et si lourds de leurs coques et de leurs carènes, de leurs attributs désuets et de l'univers attardé, des siècles endormis qu'ils gardent à leur bord, parmi leur équipage fantôme, des bateaux si muets et si tristes qu'on les laisse dans le port mourir quand ils voudront—et les pays de songe, les pays de bataille, les pays de glace et les pays de soleil demeuraient attachés aux câbles et gonflaient les voiles, gonflaient les cheminées aussi et l'univers, les siècles, toutes les mers, les âmes des marins et ce qu'il subsiste de fatalité dans les soutes des bâtiments de commerce,d'héroïsme sur les tillacs des frégates désaffectées, ce furent nos témoins et les invités de nos noces).

Il n'y eut point de chants trop graves et trop nourris pour effarer les antiques mâtures: le silence, un silence lyrique et liturgique, deux souffles d'âme, l'éternité de deux «Oui» et Notre-Dame de la Garde remonta sur sa montagne et je quittai sans un «Au revoir» mes témoins les vaisseaux, les univers et les siècles.

Les cailloux pointus d'Avignon me parlèrent de toi, mon aimée et, tout droit, d'un seul jet, d'un seul effort tranquille, le château des Papes ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement, raidi en son austère magnificence, en sa hautaine nudité, en sa sobre fierté, et les siècles encore entre les pavés pointus, entre les portes sculptées et les balcons, entre les jardins et les places, les siècles me prirent, marchèrent à moi et voulurent me conter des choses des croisades, des guerres et de foi. Je leur dis: «Je ne suis pas seul» et ils dansèrent autour de nous des rondes connues, des rondes d'enfantelets au bord du Rhône et sur le pont, des rondes bien conservées et ronronnantes de bonhomie et des rondes plus secrètes, plusanciennes et des rondes qui n'étaient pas des rondes et qui étaient des danses de nonnes, des danses sarrasines, des danses de moines, des danses de cardinaux, de papes et d'hérésiarques. Ces danses nous entraînèrent sur le rocher gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et qui s'en moque un peu, elles nous jetèrent dans l'île qui flotte sur le fleuve,—et l'île, le rocher, la ville, les jardins et le ciel chantaient des chants de troubadours, des cantilènes et des sirventes, des chants de guerre contre les ennemis qui pourraient menacer notre amour.

Et je m'enfuis loin de cette ville de rondes: Lyon se précipita au-devant de moi, énorme, grise, toute en montées. Je crus que je montais vers toi et je montai, je montai. Les escaliers s'espaçaient, se succédaient, semblaient se cacher pour surgir tout près et ce fut une ascension pénible, une montée à vide, un vain pèlerinage.

Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi m'aurais-tu écrit?

Et j'avais peur de recevoir une lettre de toi.

Je nous prêtais un si agréable, un si tragique dialogue, jesentais—sans les entendre—desparoles si impossibles, si caressantes, si enveloppantes et si aiguës, je te prêtais une telle éloquence et une telle poésie que jamais tu n'y eusses atteint. A vrai dire, ces paroles étaient si belles que je ne pouvais même pas les imaginer.

Murmure des sources, murmure des étoiles, murmure des feuilles dorées au-dessus des étangs, plaintes des oiseaux et sourires psalmodiés des cieux, c'étaient toutes les idées et tous les langages de la nature et de l'au-delà, tout, excepté des paroles. Murmure qui me faisait murmurer: «Que c'est joli!» et qui me faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire pour entendre encore, pour être tout à ce murmure, pour être tout murmure.

Et Paris, où j'étais revenu, que j'avais lancé sur moi comme un écrasant manteau de maisons et de soucis, Paris me permit ce murmure à tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t'y retrouvai—si peu!

Et des instants se rencontrèrent où je te parlai.

J'étais condamné à un jargon de convention, à un jargon travesti, à cause des gens et à cause que, par une honte pieuse et par impuissance, je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur cemurmure unique et suave qui creva pour nous le firmament.

Je cause avec toi, la bouche tremblante et tordue de contrainte, des mille événements qui rident notre indifférence, de ce monsieur, de cette dame et de ce livre. Des gens, les gens plongent en notre conversation et s'y perdent, et s'y oublient.

Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez que je vous aime».

Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire! J'y perçois tout l'azur, tous les azurs de notre entrevue et de notre destin! Mais ce sont des azurs, c'est un sourire que je dois garder pour moi tout seul et je ne puis y faire aucune allusion, je ne puis les tremper en ce marécage, en ce vaudeville de la vie.

Je dois me contenter de te dire: «Vous savez que je vous aime» ou «à propos, vous savez que je vous aime» et me contenter—me contenter!—de ta réponse: «Vous ne serez donc jamais sérieux?»

Tu te débats contre le lyrisme de ton existence et contre ta fatalité: je n'y puis rien. Je ne puis te plonger dans ta beauté comme on plongea Achille dans le Styx, je ne puis querester à côté, sottement, à attendre que tu te souviennes et boire autour de toi, happer en ton sourire, comme un chien avide, ton azur, ton immatérialité, ton immensité!

Et dès que je t'ai quittée, en tramway, dans les rues, les mots me viennent qu'il m'aurait fallu dire, puis c'est le retour de ce murmure divin, où je cause avec toi et où tu me réponds, dans du sublime. Et je ne t'aurai pas vue longtemps, car tu t'en vas avec ton mari.

Dansles déplacements et villégiaturesque publient les journaux mondains et les journaux graves:

à Royan... M. et MmeGodefroy Tortoze. C'est tout: déplacements et villégiatures de mon cœur, déplacements et villégiatures de ma vie!

Nous ne nous sommes dit ni: Adieu ni: Au revoir et tu es partie sans un baiser. Chérie, chérie, les mers sont méchantes, les mers mondaines et les chemins de fer sont méchants. Et tout est méchant, les montagnes et les casinos, les voitures, les bateaux, les chiens...

Et il faut que je patiente, que j'invoque les éternités, que je me réfugie en mon rêve. Il faut que je me donne à tous les leurres et Paris vide de toi, est si grand, si long, si chaud...

Chérie, chérie, j'ai peur de te perdre en cette chaleur, en cette poussière, en cette atmosphère, en ce malaise.

Tu pèses si peu et ton souvenir est si léger, si inconsistant! il tremble tant au fond de mon âme, au bord de mon âme—et j'ai si mal. Je ne sais plus si je t'aime, je ne sais si je te désire, je sais seulement que je suis ici—où tu n'es pas. Et je sais que je suis devenu si timide devant mon amour, si pauvre, si peureux! et que j'ose à peine m'aventurer sur les routes, craignant de perdre sur les routes cette misérable tendresse—et ma chère, ma chère douleur.

C'est la saison exquise où les forêts s'entr'ouvrant à peine et s'entr'ouvrant pourtant, se laissent violer doucement, à demi, et se font intimes, odorantes et charmantes pour ceux et celles qui veulent se risquer parmi elles en pèlerins, en flâneurs, en amants; c'est la saison où la mer berce en elle le soleil, la lune et les cieux, se joue avec les bras et les bouches des femmes; c'est la saison où tout est idylle, où c'est une idylle entre la nature et les hommes, où les montagnes et les arbres, les fleurs, les océans, les fruits, les petites sources et les fleuves se permettent les plus subtiles coquetteries, à cette fin de rendre la santé, la gaîté, lerepos aux touristes qui les apportent avec eux, dans leur bagages, pour être plus sûrs de les retrouver.

Parisiens épars, insoucieux de Paris, Parisiens venus sans dieux lares et avec les fétiches locaux qui sont nécessaires à tel casino ou à tel autre, Parisiens par la force des choses qu'un Dieu malin essaima vers les Auvergnes récupératrices et les provinces vengeresses, les gens se fatiguent et peinent pour oublier leur lassitude.

Ma lassitude est autre et je ne suis qu'élégie et espoir. Les gens sont au bord de cette panacée moutonnante et liquide en quoi ils ont déguisé la mer. Ils y découvrent leurtubun peu moins personnel, un peu plus inconfortable, une piste pour courses sans automobiles, où le sable ne manque pas, mais est trop bas et trop sale,—et une arène pour concours d'anatomies.

On leur a dit qu'il fallait rêver: ils y tâchent, mais ce n'est pas facile. On leur a dit qu'il fallait s'abandonner aux caresses fécondes de la lune; à toutes les chansons que vient importer la marée haute et au soupir mélancolique et profond de la marée qui s'en va lentement et qui revient pour s'en aller, et qui revient et qui s'enva, cependant que les heures tombent, traînent avec l'eau pour aller se blanchir là-bas, là-bas où sont les vagues blanches et les nuages blancs, et pour reparaître (jour nouveau) argentées et lentes et hâtives. C'est difficile de s'abandonner. Et c'est un plaisir rare qu'indiquent tous les tarifs d'hôtel.

Jamais il n'a fait plus chaud.

Jamais il n'a fait plus triste.

Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des souvenirs et des désirs, de fuir une ombre fraternelle, une ombre ennemie qui se glisse entre les arbres, entre les rues, pour sourire de son horrible sourire chaste, de son sourire câlin, de son horrible sourire fidèle, de cet horrible sourire derrière lequel il n'y a rien, que le vide, l'impossible, de cet horrible sourire qui est tout sourire, tout charme, toute vie, tout au-delà.

Jamais il ne fit tant besoin de posséder à la fois tous les arbres, tous les ciels, toutes les solitudes, les palais historiques et les plus secrètes chaumières, toutes les sources et toutes les mers.

Jamais une telle soif ne me brûla d'immensité et d'intimité, de larges espaces à parcourir et d'une couchette étroite—où rêver de toi.Rien n'est trop loin, rien n'est trop haut; il n'est pas de mer assez trouble, de montagne assez âpre. Et je n'ose m'arracher à Paris.

Je prends les rues au hasard, comme elles se suivent et c'est une ville si imprévue, élégiaque, nostalgique qui, nonchalamment, paresseusement, lève ses voiles et se révèle ville de douceur et de larmes—pour toi.

Pourquoi aller chercher les canaux dorés de Hollande lorsque les quais de la Seine, les quais où l'on ne passe jamais, les quais d'après-Bastille et de la Cité offrent leur lèpre blonde au baiser du soleil mourant, lorsqu'ils s'entr'ouvrent, se fendillent, se découpent et s'éternisent sans autre monotonie que celle de la misère et de la mélancolie?

Autour, ce sont des boutiques de rêve, des devantures de marchands de vin (oui, de marchands de vins!) où s'étalent des pièces d'or et d'argent déjà démonétisées au temps du déluge, des officines de tailleurs où l'on martèle—pour quels cyclopes?—des salopettes de zinc et des tabliers d'acier, ce sont des maisons croulantes qui ne croulent pas, des maisons qui s'avancent, qui s'élargissent de bas en haut, vers le fleuve, pour que les pauvres qui les habitent, puissent s'y précipiter plus facilement et ce sont, à côté,des maisons Henri IV où les fenêtres longues, hautes et profondes comme le jugement dernier se font opaques de leur mystère tricentenaire.

Et voici des jardins publics ignorés, sortis d'on ne sait quels contes de fées—contes de fées où les fées ne sont pas riches—où les enfants errent sans s'amuser et où l'on trouve dans le sable rare des larmes et l'apprentissage en culottes courtes—de l'horreur.

Et voici des églises à la mode de Caen, des casernes archaïques, des idylles en camisole rose et des amas de bric-à-brac où l'on n'ose feuiller de peur d'y rester, comme en certaines fontaines pétrifiantes.

C'est le décor désert et peuplé qui convient à ma songerie, la misère me fait tant te revoir, vague comme tu l'es à mes yeux, femme que je n'embrassai jamais, femme qui te dressas devant moi, un jour où j'étais beau de pensée et où tout était beau autour de moi, femme qui, de la lenteur rythmique et rituelle d'un paysage, de la souple immobilité des montagnes et de la mer, de la magnificence hiératique d'un crépuscule, de la jeunesse, de la naïveté, de la perfection d'un soir, te précipitas en mon cœur, de très haut et du fond des mers et qui te révélasà moi en même temps que la grâce, la beauté et Dieu.

Le paysage est triste et les êtres sont misérables: ces quais, ces squares, tout, jusqu'au crépuscule, est médiocre et désolé.

Et ton souvenir se colle à moi, contre la médiocrité du dehors et tu m'es un bouclier et tu es cette chose de buée, ce nuage qui enveloppa des héros contre les dangers.

Ne me protège pas trop et aimons les pauvres. Je suis pauvre, de ne t'avoir pas, je suis pauvre d'avoir de si pauvres rêves, de si pauvres évocations et de ne pouvoir fixer ton image devant moi, brutale et nette.

Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne puis m'établir sur ces rives: il faut encore trop d'argent pour vivre avec les pauvres, et j'ai des amis qui viendraient me tirer à eux, me forcer à rire avec eux.

Et, tout de même, d'avoir trouvé en Paris un nostalgique et exotique Paris, je veux de la vraie nostalgie et de l'exotisme d'ailleurs.

Il y a dans une petite ville où il est né, un homme qui m'a invité et qui m'attend. C'est un humoriste. C'est le plus célèbre des fantaisistes; il a sécularisé le bizarre et rendu l'étrangetéquotidienne. De sa table de travail, de sa table de café, du milieu du boulevard il a saisi le cauchemar à bras-le-corps, si j'ose dire, l'a coiffé d'un chapeau comique, l'a déshabillé, l'a dénudé, l'a scruté et examiné, puis l'a vêtu sans hâte d'une casaque mi-partie, de la casaque qu'il voulait, en a fait sa chose et l'a offert ensuite au public sans hauteur, sans roideur, gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il ne s'est pas mis à l'affût des mouflons à cinq pattes ou des sangliers du Thibet. Il a erré, musé parmi les boulevards, s'intéressant à tous les passants et à tous les néants et, tout à coup, de deux doigts, il a saisi, conquis, retenu quelque chose dans l'air—et c'était le rire, et c'était le burlesque, le grotesque, la rapide et immense féerie. Il a derrière lui, comme une escorte, comme un état-major, comme une armée, le rire de tout une ville et de tout un peuple. Il a été l'imagination de la foule, il a été le paradoxe de tous, la folie quotidienne, cette dose de folie, de furie, de mépris des choses, d'indifférence, de stoïcisme, d'héroïsme aussi, d'épopée changeante, de farce multiple qu'il faut chaque jour à un chacun, pour lui permettre d'être ensuite aussi vide, aussi morne, aussi sage, aussi pauvre que la veille.

Et, un jour, il est sorti de ses phantasmes pour me tendre la main et pour me dire des phrases sans magie, des phrases de simplicité où il me promettait le succès, le triomphe et où il m'annonçait qu'un jour je mangerais à ma faim. C'était une rue large où je me sentais plus petit; des voitures roulaient autour de moi pour que je me sentisse plus à pied, c'étaient des librairies pour que je sentisse que je ne pouvais pas acheter de livres et des brasseries pour me sentir plus à jeun.

Il m'offrit deux bocks, des rires sur ma copie—inédite—et du courage et il s'en fut, sa tâche faite. Je ne le retrouvai que bien plus tard et il me fut un compagnon aisé, un aîné très paternel.

Il me demande de travailler avec lui, là-bas.

Je sais que nous ne travaillerons pas.

Ce n'est pas le moment. L'été, la mer, sa fonction d'humoriste, ma peine d'amour, tout nous fera rêver, tout nous fera taire. Nous resterons de longues heures sans parler, devant la mer et nous serons tristes, lourdement.

Je m'achemine vers ma tristesse.

«Bonjour, Cahier.

—Bonjour, Maheustre!»

Nous nous serrons les mains, nous sourions, par habitude, nous souriant moins l'un à l'autre que souriant de la vie, des gens, des choses, de je ne sais quoi, souriant pour sourire et nous allons tout de suite voir la mer.

Elle est grise, elle est partout.

Elle vient furieuse jusqu'aux falaises, elle monte, descend, tourne, s'emprisonne en des quais, en des apparences de canaux, s'appauvrit, s'amaigrit, s'étrangle.

Nous allons sur une langue de bois, considérer la mer, du bout de la jetée, du milieu de la mer.

Ce n'est pas la mer qui m'a fiancé, ce n'est pas la mer bleue aux coulis et aux coulées bleues, gonflée de bleu, qui s'apaisa devant moi à Monte-Carlo. C'est une mer pâlie, verdie, passée, grondante, aigre, une mer d'écume et de rage, une mer qui gémit, qui se balance, qui s'irrite, qui s'excite.

Le regard de mon ami Cahier plonge en elle, s'y perd, je baigne, moi aussi, ma ferveur dans la mer. Ma ferveur est trouble: je sens en moi un moutonnement semblable à celui de la mer, une hésitation sifflante devant la vie, un gémissement, un élan, un désespoir, une fureur qui écume et qui pleure, qui jaillit, qui recule et qui s'alanguit.

Mon pauvre humoriste, tu t'épouvantes devant la sévérité molle de la mer et devant sa roideur et je me trouve une âme aussi écrasée, aussi grouillante, aussi pauvre, aussi hésitante qu'elle, une âme de désir et d'impuissance, avide et craintive, une âme grise et verdâtre, excitée, irritée, lente et dormante. J'ai envie de tout parce que je n'ai envie que d'une femme—et en ai-je envie?

Je l'aime sans plus et je ne sais si je l'aime, je suis lointain, sans force, sans prise, «sous l'influence», comme on dit en médecine, captif—et si misérable et si gratuit captif!

Prisonnier de chimères, je t'ai suivi, Cahier, en des cafés aux plafonds bas, en des cafés où nous avons joué aux cartes avec de vieilles gens, officiers en retraite ou marins à l'arrière. Mon amour est venu me bercer entre les cartes et m'étouffer sous les plafonds bas.

Nous sommes retournés tous les jours sur la mer et tu m'as parlé de la mort, de tes camarades qui avaient passé le porte-plume ou le crayon à gauche et qui s'en étaient allés vivre ailleurs. Et la mer, sans relâche, t'apportait de la tristesse et te la jetait au visage, t'en souffletait doucement, à petits coups, comme pour te punir de la gaieté que tu avais infligée aux autres.

Et elle te punissait gentiment parce que tu n'avais pas été gai toi-même et que ta gaieté était sans grossièreté, nerveuse, hâtive, âpre et pas convaincue. Et tu t'humiliais délicieusement.

La mer ne m'apportait pas de tristesse: où en eût-elle trouvé pour moi?

J'étais si triste et si plein d'espoir que j'étais sans pensée, sans envie, sans espoir, presque pas triste, abruti—en un couloir de préparation, en une antichambre de fatalité.

Et me voici—je me rappelle et je rêve vite, fuyant la mer et cette bourgade, tombant à Paris, chancelant en plein amour—tout de suite.

Car je la rencontrai à la gare, mon aimée—comment? je ne sais pas,—revenant de je ne sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout moi, toutes les heures que je lui avais consacrées, tous les baisers que je lui avais gardés, prenant mon cœur, mes lèvres, ma peine et me disant d'un seul regard qu'elle me comprenait, qu'elle plaignait mon martyre, qu'elle allait tâcher à me payer, à me récompenser, à me consoler.

Et c'est notre premier baiser, mon baisertimide et son baiser à elle, en retour, si vite, si gentil qu'il me parut presque traître, qu'il me surprit, qu'il me fit fermer les yeux, que je n'y crus point. C'est son abandon en mes bras, c'est sa voix changée, sa voix d'amante et c'est—ah! mon Dieu! me pardonneras-tu mon bonheur!—le tutoiement soudain où elle m'enveloppa, dont elle me garrotta, dont elle m'attacha à soi.

Ah! le tutoiement!

Le mystère du tutoiement! toutes les barrières franchies, brisées, rayées, tous les voiles arrachés et la facilité de l'existence! Aux temps où j'étais très solitaire et où je m'accoutumais à Paris et à l'infortune, je faisais des lieues—à pied naturellement—pour voir une cousine et une tante et pour avoir quelque chose à tutoyer. Quelquefois je ne les rencontrais pas et je rentrais avec mes «tu», avec ma soif de confidence, ma familiarité et ma fraternité.

Et voici que tu me tutoies, comme dans les idéologies, comme dans les traités de Platon, les épopées et les drames antiques, voici que nous nous rajeunissons de ce tutoiement et que nous sommes devenus pareils aux petits enfants qui s'interrogent sur leurs nourrices et leurs poupées. Et voici des entrelacs de baisers,voici une tendresse légère et voici des mélancolies à deux, chaudes, ambrées, des mélancolies de flamme, tissées d'humanité et de divinité.

Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne sais pas. Comment pouvons-nous nous engager nos vies? je ne sais pas.

Personne ne passe par là que notre étoile et Dieu nous sourit de haut et ne sourit même pas, car il nous respecte en notre amour. Et voici que mon cœur crève, que mes larmes éclatent et coulent et qu'elles purifient, qu'elles sanctifient, qu'elles baptisent notre amour! Ç'a été l'étreinte pour l'étreinte, étroite, dure, haletante, expirante, le baiser dont on se contente amèrement et qui mord jusqu'au sang, ç'a été l'éploi de nos virginités, de la mienne, de la tienne qui revenait pour vibrer et pour s'inquiéter et nous avons été heureux jusqu'à la souffrance, inclusivement, nous avons été douloureusement, fièrement amoureux jusqu'à ne pas nous satisfaire pour rester plus amoureux, pour avoir plus—et autant—à désirer.

Nous avons entretenu le mal de nos corps et de nos âmes, de baisers naïfs, de baisers à vide, de baisers de promesse et de tristesse, nous nous sommes usé les yeux à nous regarder dans les yeux et à chercher en nous des délicesprochaines, à considérer en face notre éternité; nous nous sommes attendris si longtemps, si pieusement, entre deux portes et nous avons été, dans de l'émotion, les chers malades qui restent malades précieusement, incurablement, pieusement—l'un pour l'autre.

Nous avons ouvert une ère, languissamment et ç'a été un apprentissage de la joie, sans fin.

Sans fin? Non, car il t'a fallu repartir.

Tu n'avais pas épuisé les vacances, les vacances qui vous arrachent à votre âme pour vous jeter en pâture à des pays, à du vert, à du ciel, à des wagons, les vacances qui nous font payer cher l'apparente santé qu'elles octroient et qui t'emmenèrent en Hollande, en Frise, au cap nord, que sais-je?

Tu n'avais fait à Paris qu'une escale.

Et je voulus, moi aussi, n'avoir fait qu'une escale à Paris, m'y être arrêté un instant, le temps de m'initier aux pires, aux plus doux mystères, d'y avoir engagé ma vie, d'y avoir perdu—ou gagné—mon cœur. Tout dans cette ville—et notre secret n'y avait tenu que si peu de place—me parlait de toi, de moi, de nous deux, brutalement, de tout près, et je voulais songer à toi, ne songer qu'à toi, mais délicatement,timidement, fiévreusement. Je voulais que la mélancolie dorée de notre extase s'encadrât de l'or de l'automne et je voulais des bruissements légers autour de mes soupirs—et un ciel vague et distrait.

Je voulais un exil où rêver, où revivre notre hâtive vie.

Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui: ses idées de travail, de collaboration le reprenaient. J'obéis. Le train matinal qui m'emporta mal éveillé, cahoté de notre idylle, me berça, me perça de notre tutoiement: les paysages qui se succédèrent, cette orgie de verdure ample, pareillement large, touffue, ordonnée et pittoresque me jetèrent au cœur tes cheveux et testu.

Et il me semblait que je me rapprochais de toi.

C'est que je me rapprochais en effet et que cette mer au bord de laquelle j'allais rêver était la mer au bord de laquelle tu rêvais et que, plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et plus pâles sous un soleil plus blanc tu me jetais parmi les remous plaintifs en une bouteille intangible et sacrée tes pensées, tes espoirs et l'armure blanche de tes caresses, que, fiancée secrète, tu imaginais des voyages sur cette mer,où je t'aurais rejointe d'avance et où tous deux mollement, indissolublement enlacés, blêmes d'ardeur et de fidélité, nous allions chercher le pays des aventures, les palmiers de repos et ces mystiques forêts vierges où les serpents et les fauves sont aimants à ceux qui savent aimer. C'est que tu me lançais tes réflexions, tes remarques, les petits riens de ta conversation et que tu me lançais toutes tes heures, toutes tes minutes, tous tes loisirs, tous tes ennuis, que tu me faisais un collier de tes solitudes et que tu regardais fuir vers moi les barques marchandes aux voiles ternes qui ne me reconnaîtraient pas, qui ne me diraient rien et qui viendraient simplement s'amarrer lourdes et béantes et où je lirais sans maître et sans truchement ton clair regard parmi l'embrun, ton humide baiser parmi les paquets de mer.

Car tu m'écrivais, mais tu ne m'écrivais que des choses d'amour, tu ne m'envoyais par la poste que des lyrismes et quels lyrismes sûrs, parfaits, discrets et sauvages!

Tu ne m'envoyais par la poste que ton idéal, ta passion et ton rêve; ce n'était pas ta vie, ta pauvre vie et tu voulais tant me l'offrir telle quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m'offrir tout toi, pour ne pas m'offrir seulement ce quetu n'avais pas, le ciel, les fleurs, ce qu'on s'offre en amour.

Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer un peu de ton ciel, de ton univers, de ton au-delà, pour enclore un peu d'infini en une enveloppe, j'étais obligé de descendre par des rues pointues et glissantes jusqu'à la poste, j'étais contraint de traverser un marché aux poissons et je pensais qu'en ta petite ville, là-bas, tu avais une poste aussi difficile, que ton idéal, avant de se mettre en route vers moi, devait traverser d'identiques relents, et je te plaignais et je t'admirais et je découvrais en ces petites épreuves un charme de plus, un peu humble et câlin comme une tache d'huile.

Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais pour les lire en ma chambre et j'enfermais à double tour mon exaltation, mon amertume et mon délice.

Cahier y serait tombé avec un haussement d'épaules. Cet homme avait noyé l'amour dans les mille tracas de la vie: tendre certes, et tristement tendre, il avait une tendresse tiède, lourde, irritée, courte, une tendresse timide, sinueuse, sans férocité: il aurait souri de ma ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour. Vingt fois par jour j'avais la tentation de luiavouer ma fièvre et vingt fois je me taisais devant ses yeux gris. Il m'avait fait venir pour que nous fussions deux à être tristes: il avait besoin du vide de mon âme, besoin que mon âme fût vide. Hébété d'amour ou hébété par la vie, je lui plaisais.


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