V

Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des ronds fraternels dans l'eau et des voyages parallèles à la rencontre des bateaux: il se reposait de ses longs repos de Paris et demandait de la simplicité à l'horizon et à l'immensité.

Cependant les ciels continuaient à me parvenir et à se ruer hors de leur prison cachetée et les éblouissements, les éblouissements pour moi tout seul s'évadaient, caracolaient, incendiaient. Mon aimée, sans effort, variait sa sublimité et sa subtilité et c'étaient des chansons où elle se permettait de dire: je t'aime, en un insouci des répétitions, chaque fois qu'elle avait à dire: je t'aime,—toujours.

Elle cueillait des anémones de mer et des anémones de ciel, des algues roses et des algues mauves, des étoiles indociles, du soleil, de la fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas, de ses nuits veuves où le regret se mariait au désir et qu'elle m'envoyait à mon réveil pourm'endormir dessus, voluptueusement, et pour que je contraignisse le matin à être encore la nuit, une heure, deux heures, à faire semblant d'être la nuit, pour étouffer, pour apaiser mon amour, et pour que mon amour ne fût plus qu'une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et sur le jour.

Les grandes formes qui se lèvent sur la mer et qui peuplent sa netteté et parfois son brouillard, les grandes formes pures qui traversent les siècles comme les paquebots traversent le monde, les grandes formes qui s'endorment et qui veillent sur la mer, entre des ailes d'albatros et des ailes de mouettes, ces grandes formes qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les phares de rêverie, les phares de l'imprécis et de l'irréel, qui sont des déesses et des mourantes et qui sont la mer elle-même, d'hier et de demain, ces grandes formes me paraissaient se relayer jusqu'à toi, se succéder jusqu'à toi et te porter intact mon songe, intacte la grandeur et la pureté de mon être en t'évoquant.

Et je t'évoquai sur la mer, souple, penchée, ondulante, je t'évoquai souriant comme je ne t'avais vu sourire et j'évoquai tes larmes aussi que je ne t'avais jamais vue verser.

Et tout cela était simple, naturel, si mystérieuxque personne ne s'en doutait, pas même Cahier et que je t'écrivais en ayant l'air de n'écrire à personne, d'écrire pour le public.

Et me voici quittant cette petite ville qui me fut hospitalière et où je m'attendris à ma soif. Me voici à Paris, te précédant, en quête d'un appartement où abriter notre secret. Me voici, solitaire, en des rues inconnues, longeant des squares, traversant des avenues, trouant des déserts. Voici des concierges et voici des amis heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs.

Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes séjours, de tes stations, de tes paysages, te voici chancelante et amoureuse qui t'abat, sur ma poitrine et qui t'évanouis en moi, si lasse, si lasse de ne m'avoir pas eu—depuis si longtemps.

Te voici...

Mais voici que tu n'es pas là. Voici que des heures et des heures, les yeux mi-clos, j'ai commandé au temps, aux souvenirs, que j'ai groupé autour de moi l'escadron volant du passé. Je n'ai pas mangé. Je t'ai attendue à jeun et j'ai laissé glisser ce jour sur les jours d'antan, et jeme suis souvenu lentement, comme on prie.

Tu m'as laissé me souvenir et alentir mes souvenirs et me souvenir péniblement et tu n'es pas entrée au beau milieu. Je me suis souvenu jusqu'au bout—hélas!

Viendras-tu maintenant?

Il est tard, très tard. La chambre est noire depuis des temps, pitoyable, un peu dédaigneuse. La lampe qui ne s'est pas allumée et qui s'épaissit inutile, le fauteuil où tu n'as pas jeté tes vêtements, la glace qui n'a pas happé ton reflet, la clef que tu n'as pas touchée, tout est âpre, vindicatif, geignard, tout est famélique et pauvre, pauvre! Je n'ai pas besoin de savoir l'heure aujourd'hui.

Il est l'heure de fuir et ce n'est pas, après tout, une heure méchante, puisqu'elle me chasse de ma géhenne.

Je n'ai pas beaucoup souffert.

Je n'ai pas subi cette journée. Puisqu'elle n'a pas voulu être bonne, elle n'a pas été.

J'ai été le nostalgique prisonnier de mes autres journées, des journées de genèse, des journées qui s'éclairaient du reflet grandissant de l'avenir.

Et je m'en vais dans du noir. Je m'en vais sans hâte parce que je n'ai aujourd'hui aucunehâte, et parce que tu peux arriver encore. Je m'en vais comme je suis venu. C'est du noir.

Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis discret comme un voleur. J'ai volé cette chambre.

Et je n'ai pas à l'endormir puisque je ne l'ai pas éveillée.

J'ai la tête lourde comme si le passé y était rentré et pesait deux fois.

Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie ancienne, en ma vie sans splendeur et sans feu, en ma vie du temps où je ne vivais pas. Je me jette en un omnibus déjà parti, où il y a des gens, n'importe quoi, n'importe qui.

Je m'écroule sur la banquette, je m'anéantis. Ma tête roule, mon corps s'effondre, j'étouffe. Je me suis traîné vers de l'air, sur la plateforme, j'ai ouvert ma bouche agonisante pour respirer un peu de vie et je sors—oh! en des secondes—de mon engourdissement chaud de sang, la vie me reprend en me débarrassant des bandelettes de l'évanouissement et c'est la ténèbre autour de moi, la ténèbre opaque, qui subsiste, qui s'éternise.

De mon doigt je me suis assuré que mes yeux étaient grands ouverts—et ils ne voient pas.

Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes et ces couchers de soleil, ces soleils et ces longs jours se sont précipités sur mes yeux et en s'enfuyant, ont emporté mes yeux larme à larme. Mes pleurs anciens—et j'ai tant pleuré—sont revenus, sont repartis avec mes yeux. Ou plutôt—pourquoi chercher en mon malheur—c'est ta vision, ma bien-aimée, c'est ta fugitive et lente vision qui m'a aveuglé—et c'est de ne t'avoir pas vue que je ne vois plus.

Misérable trompeur de moi-même! Je me cachais mon émotion, je me contais des contes—mon conte—en sérénité, en confiance: je trouvais ça très touchant et très amusant.

Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté d'indifférence, tout mon être—secrètement, doucement, pour que je ne m'en aperçusse pas—tout mon être en sanglots, en révoltes, en désespoirs, se gonflait et s'en allait à la dérive du fleuve d'amour, s'en allait comme il était venu—sans baisers.

Et je me croyais calme, résigné!

Je me mourais—sous moi.

Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, c'est une rue avec des lumières et des gens me frôlent et me touchent pour passer, pour monter: du noir, du noir, du noir que je ne puismême plus trouer de ta chère silhouette, de tes cheveux,—du noir, un noir total...

Je me rappelle maintenant: c'est le jour des morts; hier ce n'était que le jour de la mort, aujourd'hui ce sont les morts, un par un, ceux qui ont un nom, ceux qui n'en ont pas et je suis leur compagnon, leur prisonnier, un mort qui a des souvenirs, sans images, un souvenir muet, un souvenir à vide, un souvenir si lointain qu'on ne peut le saisir. Et que m'importe de voir puisque je ne t'ai pas vue!

Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, pour te retrouver, pour te revoir!...

Les yeux me sont revenus, en deux fois. La nuit m'avais repris et m'a lâché et maintenant timidement, je regarde—pour voir quoi?

Des gens qui s'apitoient, des gens que je n'aurais jamais dû voir—mes yeux se sont fermés pour les avoir vus, pour les avoir trop vus! Ah!

Je n'aurais jamais dû voir que toi, chérie, et j'aurais dû garder mes yeux pour toi, mes pauvres yeux qui voient trop, qui se fatiguent sur ces gens, en ce soir des morts où je ne t'apercevrai pas, en ce soir de mort qui agonise si lentement et qui s'épand, qui s'allonge à l'infini de notreamour et qui l'enferme d'un tombeau mourant et glissant, d'un tombeau qui grandit, qui grandit devant mes pauvres yeux, devant mon envie de pleurer, mon désespoir et mon désir.

Comme je t'aime!

—Je ne t'aime pas assez.

—Qu'est-ce qui te prend?

—Toi.

—Pas assez?

—Non. Pas assez. J'ai réfléchi à ça sur mon omnibus.

—Je t'avais pourtant défendu...

—Je l'ai tout de même assiégé et occupé.

—Pour me désobéir? Pour te faire remarquer?

—On ne remarque pas les gens en omnibus.

—Et tes voisins?

—Ils ont à penser à eux.

—Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus, ça prouve que tu songes à moi et que tu m'aimes.

—Je ne t'aime pas assez.

—Encore! Tu viens de me raconter que, de ne m'avoir pas rencontrée avant-hier, tu es devenu aveugle, que mon absence hier t'a rendu fou: c'est bien, que veux-tu de plus?

—Toi d'abord.

—Tu m'as.

—Et je veux plus. De l'omnibus, pour ne pas faire attention aux voisins que tu me reproches, pour ne pas les laisser me parler, je causais avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce d'aimer celle qui m'aime. Je suis jaloux d'elle. Elle m'aime plus et mieux.»

—C'est vrai.

—N'est-ce pas? n'est-ce pas?

—Mais oui. Pourquoi m'obliger à t'aimer plus que tu ne m'aimes?

—C'est que tu es trop gaie. Tu ris. J'aurais voulu te voir triste pour les journées que nous avons perdues.

—Nous ne les avons pas perdues, mon ami: elles t'ont apporté de la tristesse, de l'horreur, elles t'ont blessé. Et je te retrouve aujourd'hui et j'ai pu venir vers toi et nous nous disons des choses dans les bras l'un de l'autre et j'ai ta chair sous les mains, sous les lèvres, j'ai ton cœur, là, qui s'inquiète, qui tâche à s'inquiéter près de mon cœur, j'ai ton ennui de petit enfant,j'ai ta mauvaise humeur, ta bouderie contre le bonheur: que veux-tu encore?

—Je veux t'aimer.

—Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, aimons-nous en un tumulte, en une exaltation, en une allégresse. Tu me connais pourtant et tu sais combien j'ai besoin d'intimité, combien j'ai besoin de secret, d'être seule avec toi. Eh bien! aujourd'hui mon amour me semble bruyant, presque public, tout de clameur et de puissance. Il éclate, il se lâche, il hurle, il rit.

—Chérie, chérie!

—Eh! quoi, il aurait fallu commencer par m'aimer comme un saint sacrement, par m'aimer en un songe, de loin, de si loin...

—Je t'ai aimée de si loin et en un tel songe...

—Ça t'a passé?

—Non, ça ne m'a pas passé. Je te caresse, je souffre, je te touche, j'exaspère sur ton cœur et sur ta chair, ma chair et mon cœur—et mon songe dépasse, déborde mon délice et mon songe, comme un halo, comme une ténèbre épaisse couvre tout, vague, vole, emplit le monde.

—Sois sincère: tu m'aimes et tu m'aimes bien, tu m'aimes fortement, en homme, et ce qui vaut mieux, en enfant impatient, fou, avide,qui pleure et qui trouve une furie, une fièvre nouvelle et féconde en pleurs et tu m'aimes, mieux que tout le monde, mais comme ferait tout le monde.

—Chérie, chérie, aie de la pitié pour les heures et les jours que j'ai passés sans toi, à t'attendre. Aie pitié de ces heures si longues, si lentes, de ces heures de néant et de souffrance, où ma vie venait expirer à mes lèvres en un baiser, un baiser que je ne te pouvais donner. J'ai les lèvres gercées de ne pas t'avoir embrassée.

—Et tu m'embrasses lourdement, étroitement, d'un baiser pointu, aigu, qui cerne, qui se multiplie et qui s'éternise.

—Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi ma férocité.

—Je ne te la pardonne pas, je l'aime. Je ne l'excuse pas car c'est ta seule excuse et ta seule raison de vivre. Et pourquoi sommes-nous ici, s'il te plaît?

—Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous mettre en dehors de l'humanité, nous sommes venus ici être des dieux, des dieux de tristesse.

—Zut!

—Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? Tu es sortie de toi comme, un jour desortie, on sort de son couvent de pudeur et de pureté. J'ai remarqué que seule au monde et parmi toutes les femmes, tu étais femme du monde, que tu savais t'avancer avec la grâce de la décence, que ta démarche était parfaite comme la beauté. J'ai vu des filles dont les hanches saillaient, valsaient, perçaient l'étoffe, le décor, les rues, le siècle, et dansaient le cancan, dont les hanches avaient l'air d'être en vedette sur une affiche de music-hall et qui roulaient, littéralement, des filles qui ne savaient que faire de leurs mains, qui avaient une marche d'attente, de provocation, même quand elles ne voulaient pas, et d'abandon dans la honte, des filles qu'on tutoie de loin, par nécessité, pour les tenir à distance. Toi, on est toujours tenté de te dire: «Vous.»

—Pas toi?

—Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te rappelles-tu les belles, les nobles lettres que tu m'écrivais? La tendresse s'y haussait à l'héroïsme et c'était une sérénité ardente et pure; le sentiment s'y haussait à l'idée et c'était profond et grand et le cœur y devenait de l'âme. Je me sentais tout petit devant tes lettres: je t'y découvrais sainte et martyre et si innocemment, si furieusement, si savamment maternelle! Tum'enveloppais de conseils, en même temps que tu me lançais ton lyrisme, et ton lyrisme s'éployait et me dépassait, s'enfonçait dans le mur et dans le ciel: Je pleurais de n'être pas digne de toi, de ne pas être aussi poète, aussi grand que toi, de ne pas pouvoir t'aimer autant que toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, toute la religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient en tous les mots d'amour, qui faisaient de tes lettres un globe d'or, d'or subtil, d'or liturgique s'enfonçaient en moi comme des pointes de remords, me revêtaient d'un cilice de honte. Moi qui croyais si peu, qui croyais par saccades, hystériquement, moi qui...

—Laisse ça: tu ne m'humilieras pas. Je t'ai.

—Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles pensées, tes images, ton acceptation résolue de l'amour et de ses dangers et ta timidité devant l'amour, tu n'imagines rien de plus joli, de plus délicat, de plus fort.

—C'est le désir qui me dictait mes phrases. Laisse ça.

—Mais, chérie...

—Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N'aie pas à la fois le plaisir, tout court, et le plaisir de te faire de la peine et de m'en faire. Je suis toujoursla femme ancienne, la femme de tes rêveries, de tes psychologies, de tes poésies. Mais je suis gaie aujourd'hui: je veux rester gaie et je veux que nos lyrismes soient des lyrismes en action. Et toi aussi, petit Tartuffe du sentiment!

—Eh! oui, chérie.

—Ne dis pas ça comme ça. C'est à ton corps défendant que...

—Tu vas faire un calembour de fille.

—Tu es dur aujourd'hui pour les filles. Tu m'as écrit des lettres où tu les plaignais et tu rêvais à moi au milieu d'elles. C'était très bien. Qu'as-tu donc?

—J'ai que tu es trop gaie. En ces deux jours où je t'ai espérée et où j'ai désespéré de toi, toute mon existence est revenue et tous mes malheurs m'ont repris, de frais, m'ont secoué, m'ont courbé, m'ont empli, m'ont enduit de leur glu méchante.

—Tu n'es tout entier qu'une plainte. Il te reste les yeux pour pleurer. Tu permets que je les embrasse?

—Tout de même. Fais vite.

—Ah! ah!

—Quoi?

—Ah! ah!

Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses et des baisers et la plus qualifiée fureur amoureuse. Elle tient tant à être gaie, elle est si fatalement gaie aujourd'hui que, n'ayant rien pour me répondre, elle rit, pour ne pas parler, pour ne pas entendre. Elle ne veut rien savoir sinon qu'elle est là—et moi.

Et ce sont des rires qui volent, qui m'enserrent, qui crépitent, qui éclatent sur moi, avec des baisers, qui entrent en moi, avec des baisers, qui fusent de moi, avec des baisers, c'est un bain de rires et il y a des rires en ses bras, en ses mains, en ses cheveux, dans tous les plis de ses vêtements.

Je n'ai jamais été plus malheureux. Car ces rires me prennent et je vais rire moi aussi, je vais être joyeux, nerveusement, sauvagement et cette chambre va être joyeuse—qui n'est pas faite pour ça.

Cependant la rieuse se lève, se campe, toute droite et rieuse: «Tu n'as rien à me demander?»

—Tu veux que je te demande de te déshabiller?

—Ou veux-tu que je te jette mes vêtements à la figure?

—Je vais te déshabiller moi-même.

—Tu vas te fatiguer.

Et les agrafes sautent, avec des rires encore, des rires dans les cordons qui se dénouent et qui rament, des rires dans le tournoiement des choses blanches et des choses bleues qui s'évident, qui meurent, qui tombent sur le fauteuil, des rires dans les hauts de meubles, des rires dans la lampe et un rire, un rire blanc, un rire rose, un rire en relief, un rire d'harmonie, un rire de chair, de lumière, de grâce, de ferme jeunesse résolue, son corps qui se dresse, qui s'infléchit, qui s'affirme et qui, tout de suite, disparaît, se voile, se drape... dans un drap.

Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d'effort pour m'égayer: la voilà, la gaieté, la gaieté tyrannique, la gaieté jumelle, la lourde et pire gaieté qui m'a pris, qui m'a tordu,—et le lit est un lit de rires. Nous rions pour rien, pour nous, pour tout, nous rions comme des enfants, comme des démons, nous rions comme si nous accomplissions un sacerdoce. Rire qui se varie, qui varie le labeur et la peine de notre volupté, qui se greffe sur notre volupté, qui jaillit de notre volupté, qui la voile, qui la viole, un rire qui se glisse en notre étreinte, qui nous sépare, qui nous unit, qui nous soude, qui nous confond. Ce n'est pas un rire épileptique: c'est la nature quitour à tour gazouille, crie, s'alanguit, vibre en lui, c'est un rire excusable.

—Mais pourquoi rions-nous?

Nous sommes de petits et clairs animaux mais des animaux qui rient.

Et quand tout est consommé, roidie et électrique, les yeux clos laissant filtrer un éclair trouble, les cheveux comme métalliques, le corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude avide, les bras ouverts, lâchant et retenant à la fois, le nez spasmodique, tu ris encore et je ris encore et nous sommes un monstre qui rit, qui rit de partout, malgré tout, malgré soi, qui ne rit plus que pour rire et qui va recommencer pour rire encore, qui va fuir de son épuisement pour rire et nous sommes une machine à rire, un rire bossué, crevé, échevelé, ruisselant, épars, un rire de sueur, de satisfaction, de désir, un rire d'horreur et d'éternité.

Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer, pour rire plus fort, après avoir dit—en riant—des bêtises. Comme j'ai fait, de profil perdu, quelques grimaces, pour l'oreiller, pour le lobe de ton oreille, pour un peu de tes cheveux et pour ton œil aussi qui regardait de biais, tu m'as dit: «Avez-vous fini, monsieur singe?» du ton d'un clown anglais et je me suis précipité surce «monsieur Singe». Je te l'ai renvoyé, en un baiser rieur, je te l'ai appliqué sur la joue et sur le cœur, de deux baisers, je t'en ai barbouillé le visage, le corps et l'âme, de trois, de dix, de cent baisers.

Et nos rires sont devenus des rires de panthères sans méchanceté.

Tu m'as menacé:

«Répète un peu.»

J'ai répété.

Tu as ajouté:

«Tu vas voir.»

Et j'ai vu.

De tes ongles, tu t'es amusée longuement, patiemment à m'égratigner la poitrine et le dos. Je m'obstinais, riant plus fort: «Monsieur Singe! monsieur Singe» et tu t'obstinais, aiguë, les dents serrées, m'égratignant, sous mes baisers, sous mes rires, pour avoir à rire encore, plus fort, de toi, de moi, pour avoir à me plaindre et à me soigner en riant.

Nous avons continué à nous aimer en riant; nous avons ri pour toute notre vie et pour la vie des autres—et ça a duré une heure, une heure et demie—pas plus.

Tu t'es habillée de rire, tu m'as mordu d'un «Au revoir» en riant et ç'a été une fuite derires et des rires qui restaient aussi—pour moi.

J'en ai eu pour mon omnibus, j'en ai pour mon dîner, j'en ai pour ma nuit, pour...

Mais qu'est-ce que cette lettre? Une écriture contrefaite, épaisse, insistant sur sa vulgarité et sa pesanteur. Et des lignes lâches: «MmeClaire T... est restée avec vous aujourd'hui dans un appartement dont vous aviez la clef. Prenez garde à moi: je ne vous lâche pas, attendez-vous à tout.» Pas de signature, naturellement. Carte-lettre qui se tourne, qui s'ouvre, qui se ferme, qui offre toujours aux yeux la même ignominie. Je n'aurais pas imaginé que le service des postes fût aussi rapide. Elle m'est venue si vite, cette lettre!

Il doit y avoir un service spécial des postes pour les canailles, contre les âmes et contre les cœurs.

Mes rires? où sont mes rires? j'en avais horreur tout à l'heure. Il me les faut maintenant.

Ils sont loin.

Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin, elle a dû recevoir la même lettre, aussi ignoble, aussi rapide. Je tâche à me représenter son dégoût, sa terreur.

Je ne revois d'elle que son rire.

N'aie pas peur, n'aie pas peur, chérie. Je suis là—mais lui, eux, où est-il, où sont-ils, où se cache cette chose qui a écrit cette lettre, cette chose qui se terre pour se lever sur mon chemin, sur ton chemin, pour nous épier, pour nous suivre, qui monte la garde, la méchante garde devant notre bonheur et qui lance sur lui les mots qui arrêtent, qui souillent, les mots qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent, les mots-valets qui trahissent, les mots qui accusent, qui reprochent, qui menacent, qui condamnent,—sans mandat.

Peu m'importe ce papier, peu m'importe le nom de l'infâme. Je le défie en son anonymat, je le défie, unité, et je le défie, légion: je ne veux rien suspecter parce qu'il me faudrait suspecter tout le monde, parce que tout le monde, n'importe qui, peut se glisser le long d'un secret, peut lire et voir à travers, peut baver dessus sans savoir, parce que tout le monde peut être au courant de tout, parce que le mystère, l'occulte ne choisit pas, se prostitue au hasard, se livre et livre les gens au hasard, parce que le mal, la haine, l'envie, la perfidie inutile est partout, parce que la trahison est nationale et internationale, qu'il suffit d'avoir du bonheurpour être perdu, qu'il suffît d'avoir du cœur pour sembler insulter ceux qui n'en ont pas, la foule, le monde, l'univers.

Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi cette lettre, sois tranquille; elle ne servira de rien.

Demain, tu me verras monter chez moi, chez nous à pied et je m'éventerai avec ta lettre, de ta lettre, je me jetterai de la boue, de la honte, de l'humanité au visage, pour m'éveiller, pour ne pas m'endormir et m'ensevelir en mon lyrisme, en ma félicité, en ma divinité.

Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je l'évoque courbée sur cette lettre, courbée sur ces menaces, sous ses craintes; je l'évoque broyée, s'abandonnant, mourante. Non! je l'évoque riant, je ne puis me rappeler d'elle que son rire! J'ai possédé un rire, je suis l'amant d'un rire, je suis un demi-rire! Tes cheveux! ta bouche! tes yeux! Je ne les revois que mourant, s'échevelant en un rire et tu ris sur cette lettre, tu ris dans cette lettre, chérie, chérie...

Tu n'es pas venue—et c'était inévitable. Tu avais reçu la même lettre, la mienne, son reflet de haine et tu t'en étais affolée. Tu n'as pas osécrâner, tu m'as envoyé un télégrammequi m'est arrivé, j'en suis sûr, en voletant d'effroi jusqu'à moi, sans porteur, sans autre intermédiaire que ta peur du danger, un télégramme haletant, craquelé, d'une haute et courte écriture se pelotonnant, cherchant à s'échapper, flageolante et vide, un télégramme éploré, un télégramme d'agonie—et j'ai imaginé, malgré moi, ton rire autour.

Cette chambre est pleine de rire, encore, d'un relent de rire que je sens, que je vois. J'ai acheté un petit abat-jour pour le voir moins, j'ai essayé d'écrire pour moins entendre: le rire a percé l'abat-jour, a percé mes oreilles.

J'ai fini: le rire m'a suivi.

Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu ne savais pas que, avec toi, contre moi, il y aurait son rire à elle et mon rire, le rire qui t'a bravé, qui t'a attiré, le rire néfaste qui t'a créé et engendré tout armé, gros de larmes, inépuisable d'horreur.

Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. Tu peux être plusieurs: des gens m'en veulent, parce que je n'ai pas voulu d'eux et de leur amitié, d'autres parce qu'ils n'ont rien à faire. Des voisins, des confrères ils sont trop! des domestiques, des filles!

J'ai une piste.

Ils sont deux qui vivent ensemble, en une tour d'ivoire qui est une tour de soleil et une tour de lune, une tour de marbre ou plutôt une tour d'immatérialité mauve car la lune et le soleil et les étoiles, c'est encore trop grossier pour eux. C'est le frère et la sœur: ils sont poètes puisqu'ils sont frère et sœur et qu'il est poète.

Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, sincèrement, de par la volonté de leurs parents qui, les premiers entre les premiers, avaient entendu Wagner—dans le texte.

Blonds comme on n'est blond que dans les légendes, beaux comme on est beau dans l'au-delà, si purs en leurs regards, leurs gestes, leur démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, si ouvertement ingénus et désabusés, célestes de naissance, anges par vocation, ils sont harmonieux en leurs discours et leurs silences et chantent quand ils veulent parler. Leur affection est pour tous ceux qui les connaissent une consolation de l'existence et un avant-goût de l'au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement, ils égrènent un chapelet de sublimités, et épandent, sans la couper, la beauté en des phrases qui se dorent de tous les ors et se doublent de tout azur. Rien ne trouve grâce devanteux; que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les touche, rien n'existe que les idées, les utopies et les ailes. Assis en leurs hautes chaises, ils rêvent mollement, imperturbablement, comme ils prieraient. Tristan a permis à des fidèles de lire des poèmes lyriques, sans violence où l'élégie—la plus noble élégie venait attendrir et nuancer de discrétion l'audace de son génie.

Quant à Yseult, elle est musicienne et transpose les musiques pour séraphins, pour monades et pour Dieux. C'est un délice vivant et si peu vivant, c'est une extase ambulante, si peu, qui ne sait pas ce que c'est que les rues, qui ne sait pas ce qu'est le chemin de fer, ce que sont les bateaux à vapeur et qui erre dans les forêts, sur les mers et dans les clairs de lune après y avoir été amenée par l'envol d'une Chimère.

Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, c'est ma lettre anonyme.

Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun a espionné, lui et elle, moi et toi, chère, chère «Madame Claire T...!» Claire! Prénom que je n'ai jamais prononcé, prénom devant lequel j'ai hésité! Il ne vous a pas émus, misérables, ce prénom magique, il ne vous a pas retenus comme au seuil d'une grotte enchantée,comme au seuil du paradis lumineux? Ah! ah! un mot, un mot de plus, à ajouter aux mots qui frappent et qui font saigner, un mot bref, qui ne fatigue pas. Et votre main l'a craché, votre main de scandale et de ténèbre.

Canailles! canailles!

Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as aimé ma maîtresse ou si tu l'as désirée—je ne suis pas de ces gens qui peuvent établir une distinction, une gradation, un pont entre l'amour et le désir et qui peuvent entre eux jeter un précipice—, je ne sais même pas si, pour parler le style de la Bible, tu l'as convoitée: je sais que tu l'as obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, de ton néant lacrymatoire que tu prodiguais, de ton infortune, de ta souffrance, que tu l'as souillée de tes supplications et de ton désespoir, que tu as exercé sur elle le plus effroyable chantage à la tristesse, le chantage à la pitié, le chantage à la fraternité, le chantage à l'âme-sœur.

Et, de ta Tour d'ivoire, tu es descendu dans la rue, tu as bu chez des marchands de vin et le peuple t'a marché sur les pieds, a grouillé autour de toi et sur toi, tu as attendu en des coins d'ombre, en des murs gras, tu as suivi des omnibus, tu as filé des fiacres, et ta sœur—ton rêve de sœur,—a sali ses souliers dans desruisseaux, courant, suant, se tachant, culbutant pour le plaisir, pour le plaisir de trahir.

Dévouement? A toi.

Ah! c'est beau! c'est très beau!

Mais ne me demande pas d'admirer—puisque tu ne peux même pas me demander de te punir, puisque tu m'es sacré—à cause de ta trahison, puisque, étant entré dans mon secret par la petite porte, la porte de l'assassin, tu fais partie de mon secret, comme le meurtrier qui, après avoir tué le prêtre en son église, demeurait en sûreté en cette église: jouis du droit d'asile et va... va...

C'est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi en cette chambre, et que tu emplis cette chambre. Non.

Il y a une voix qui entre ici, une voix basse, gluante et pointue, une voix où tout tremble, où tout implore:

—La charité, messieurs et dame!... pauvre vieillard de soixante-quinze ans, incapable de gagner sa vie!...

Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser la hideur grimaçante et chenue de cet homme, sa sordide sérénité. Cette vieillesse qui traîne dans la rue, cette misère croupissante, cette désolation qui, des confins de la vie plonge dans la mort, seprécipite dans ma chambre et, sans me menacer, me prend, me prend pour toujours, voix d'outre-tombe qui prolonge la misère, qui m'offre toutes les misères, qui m'entraîne dans les mailles du filet de Misère.

Y aura-t-il une place en ma chambre pour ton évocation à toi, chérie, pour ta haute et câline apparition, pour chasser d'ici la trahison et la détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant, ton pensif visage d'espoir? Ah! je t'aperçois et je ne perçois qu'un rire, un rire éclatant, sans pensée, un rire effroyable, ton rire, notre rire d'hier!

Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable rire que tout le reste, ton rire qui clame, qui s'étend sur la trahison et sur la misère qui, plus effroyable, ensevelit en lui—pour les ressusciter—ma douleur, mon trouble et mon inquiétude.

Je me suis arrêté à la terrasse de café où je me suis arrêté déjà, où j'ai rencontré ton mari, où je le rencontre encore. Cette fois-ci, je lui ai demandé:

—Votre femme va bien?

d'une voix tordue et brisée, sèche comme lafièvre, âpre et courte comme la peur, et je me suis approché de lui, tout près, pour boire ton image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat souvenir. Il m'a répondu:

—Oui, très bien.

Et les larmes me sont venues. C'est que je subissais ton martyre, chérie, ton incessant supplice de dissimulation et de simulation, ton effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse et—j'en étais sûr,—tu pleurais maintenant, tu t'effarais, tu t'affolais à ton aise, loin de ton époux—qui était là.

Et je t'évoque...

C'est ton rire qui me frappe en plein visage, ton rire jaillissant de ma mémoire, jaillissant du passé pour m'éclabousser et m'éclabousser de sang, ton rire s'égrenant, glougloutant, menu, compact, total.

Une vieille femme, genoux fléchissants, allonge sa face, son cou plissé, ses rides vers mon cou:

—J'ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, tousse-t-elle si lentement, et j'ai faim.

Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille femme, l'auréole d'une auréole malfaisante et je me recule de ce cadre de rire, de cette niche agressive de rires.

La vieille femme ramasse ses vieux membres et ses vieilles rides, comme elle ramasserait des sous, et s'en va, d'un pas usé, du pas dont un revenant s'en retourne vers la tombe—où il était mieux. Elle n'est pas triste—elle ne peut plus être triste—elle a connu tant d'échecs!

Je me rue sur elle, à travers le fantôme de rire, je lui donne convulsivement des pièces de bronze qui débordent son attente; et des remerciements pénibles, trop de remerciements, filtrent vers moi, des remerciements qui me font peur, qui m'apportent le malheur, qui m'attirent de plus en plus dans le chemin de misère et qui m'y clouent...

Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis solitaire, en mon petit lit à moi, se glisse entre mes camarades, vole de mes livres, de mes cauchemars, de mon sommeil.

Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne commande pas aux absents!

On ne commande pas au passé quand il revit.

Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les aboiements des chiens, dans les rires même qui fleurissent dans les rues, les rires des petites ouvrières, des filles, des oisifs et des sergents de ville.

J'ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire a revécu dans tes rires d'enfant; j'ai rêvé à ta ville natale, à cette dormante Péronne, si triste, si légendaire, si enfoncée dans les siècles—et des rires se sont égaillés de ses tours, des rires ont glissé des jours de ses dentelles, ont passé à travers ses batistes, ont crépité sur ses marais, ont rougi ses briques, ont bondi des murailles, de ses couvents, rires vert-de-grisés, rires nostalgiques, rires millénaires; des rires de bronze ont été chassés de ses canons encloués, des rires se sont élevés de ses tourbières, des rires ont été secoués par les cloches de ses églises et des rires se sont échappés, en boitillant, des rires étroits, de son hôpital.

J'ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère sitôt morte et des rires ont violé leurs cercueils; je t'ai évoquée, jeune orpheline: rires en cornette, rires en crêpes, rires partout!

Et notre chambre est trop étroite pour tous ces rires et mon cœur est trop étroit pour leur amertume: je ne puis les cracher, ces rires, avec des larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil homme, pleurer les larmes qui toussent, qui hoquètent, qui écartent.

Et huit longs jours m'encagent en tes rires, huit jours sans nouvelles, huit jours de rage, dedouleur et d'impuissance qui s'étirent entre l'attente d'une lettre d'amour et l'attente d'une lettre anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent, l'un après l'autre, usés sans avoir servi.

Je t'envoie du courage, poste restante, et—n'est-ce pas?—tu n'oses pas retirer mes lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur, haletante, guettant l'arrivée de ton mari pour te mettre à sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres ce sourire difficile, ce sourire de momie torturée?

J'entends ton rire sourdre de mes mots qui se débattent et qui hésitent en leur appel, sourdre de mes désespoirs, sourdre de la fatalité qui nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite loin de l'autre après deux baisers contrariés et disjoints.

Je veux travailler, tracer des mots indifférents: ton rire, ton rire, encore!

Ah! chérie, reviens pour que je ne t'entende plus rire!

Tu reviendras.

J'ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de tendresse, de récriminations, de reproches sanglotants et d'étreintes contenues et sanglotantes aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et large raison et d'une passion si exacte, si jolie, sinoble, si stricte, lettre digne d'une matrone romaine et d'Eloa, de Mmede Sévigné, de Mllede Lespinasse, lettre d'héroïne et de martyre.

Et ton rire, ton rire infatigable, l'encadrait, tournait autour.

Je cours au rendez-vous que tu m'as donné pour tromper ton rire.

Par un caprice, par une prédestination, par un exquis sentiment de pudeur, de poésie et de lointain, tu m'as dit de t'attendre au Trocadéro, au milieu de la galerie.

J'y devance l'heure que tu m'as indiquée, je m'y morfonds, je m'y affole. Jamais je n'eusse cru à un tel nombre de galeries.

C'est le labyrinthe même.

Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y renouer le fil de notre fable, j'erre, j'erre solitaire—et pas assez solitaire. Des gens tournent et montent qui sortent de je ne sais où.

Et les dieux captifs ne sortent pas pour me protéger, pour m'encourager. Des allumeurs de réverbères et des agents s'y relaient et la pauvre rouille des arbres et la triste blancheur des statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la lividité des pierres et des arches, des voûtes et des portes, des colonnes et de l'écho, tout se mue en des rires, en ton rire, chérie, ton rirequi se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend, qui s'engouffre du jardin sous la galerie, qui, des portes closes, se rue dans la galerie, ton rire qui, des bouches invisibles des dieux hindous aux bouches muettes des agents, des vagabonds et des allumeurs de réverbères, aux bouches blanches des statues, des troncs des arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule sur tout, agite tout, valse—en quelle valse immense, redoublante—de l'écho au crépuscule, et grandit avec la nuit.

Je vais d'une sortie à l'autre sortie et je reviens: ton rire tue les minutes! tant de minutes sous lui, s'en nourrit, s'en engraisse, ton rire déborde ces voûtes, déborde ce jardin, galope jusqu'au Champ-de-Mars, jusqu'en haut de la Tour Eiffel et retourne à moi en une poussée, en un soufflet gigantesque, le soufflet de tout l'enfer, de toute la méchanceté, de toute la bassesse humaine, le soufflet dont le démon souffletterait l'idéal et ton rire spasmodique, haletant, précipité me frappe et s'éloigne pour me frapper encore, pour me prouver que je n'ai plus rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie.

Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton rire: c'est toi, c'est toi! Te voilà!

Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre et, de ton long pas d'honnête femme, tu viens à moi, sans en avoir l'air.

Et tu n'hésites plus, tu te laisses prendre, tu me prends, et, au beau milieu de la galerie, cependant que le jardin, les statues se taisent, s'apaisent, se recueillent pour notre communion, nous nous embrassons à pleine bouche, nous nous acharnons à notre baiser, nous nous embrassons, d'un seul baiser, pour les jours où nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans honte, d'un seul sanglot, nous pleurons, nous pleurons ensemble.

Nos larmes jumelles se brisent l'une contre l'autre, se joignent, se mêlent et nous nous serrons plus fort, nous pleurons plus fort, de tout notre cœur, de notre semaine vide, de tout nous. Chérie, chérie, ces galeries, ces salles fermées,tout est plein de douleurs d'amour, de rencontres aussi et de pleurs, de pleurs doux-amers, comme disait notre Pléïade.

Toutes les légendes, toutes les amantes sont là, à peine raidies par les siècles et nous ne faisons, nous ne ferons rien de nouveau: les gens là-dedans ont aimé et sont morts avant nous.

Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit, tu ne nous sens pas assez seuls: il y a trop de lyrisme, trop de résignation, trop de fatalité derrière nous, tu m'entraînes en notre secret, tu me tires en notre histoire qu'il faut continuer:

C'est un fiacre où tu as encore à pleurer, pour les rires que, malgré toi, tu m'as infligés.

Tu t'es mise à pleurer et à attendre la suite de mes pleurs tout de suite, en un coin, mais le cocher me rappelle: «Où faut-il vous conduire?»

C'est vrai: il faut nous conduire quelque part. Tu m'as fait te chercher très loin, chercher très loin tes larmes.

Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes: les voitures ont des roues et ne peuvent vous laisser aimer en place: l'amour est vagabond chez elles.

Je m'inquiète, je ne trouve pas, je dis aucocher: «A Notre-Dame!» Nous avons eu des dieux derrière nous ici, sans les voir; allons voir d'autres dieux, un autre dieu.

Et tu t'affoles tout à fait: «Regarde, regarde: je suis suivie, nous sommes suivis!»

Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes par le petit carreau voilé: tu interroges les lourdes lanternes anonymes, qui, de leur rectangle rouge ou blanc, coupent la nuit.

Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard, le brouillard qui nous enveloppe, qui nous poudre le long des quais, le brouillard qui nous précède, courrier épars de mystère et qui nous suit, gris, épais, subtil protecteur.

La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des lumières dansent sur elle; c'est un paysage pesant, opaque, halluciné.

Et je veux que tu me contes ta vie, depuis ces jours qui sont pour moi des rires-suaires.

Tu me contes des terreurs, des soupçons autour de mes soupçons, ailleurs, plus loin, plus près, tu me contes une farouche et blêmissante attente d'autres lettres, d'autres menaces, plus directes et une fureur vaine de baisers, une tendresse chaude et murée en un terrier de bête traquée, une prison humaine et une vraieprison, froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant avec une seule porte, en dehors: la porte par où entre le danger, par où entre—non le remords, grand Dieu!—mais le reproche, par où entrent la jalousie, l'envie, la colère, la haine: la porte des vices et des malheurs. Prison où on n'écrit pas, où on n'espère pas. Prison où l'on s'impatiente, où l'on ne crie pas pour ne pas faire de bruit, où l'on hurle, où l'on sanglotte, où l'on agonise, où l'on meurt,—en dedans!

—Et te voilà, chéri, tu as été sage, au moins? Tu as pensé à moi, à nous? Es-tu remonté chez nous?

—Mais je n'en ai pas bougé, ma chérie, je t'ai attendue, si cruellement, si longuement! j'écoutais les voitures, une à une.

—Tu n'as pas entendu la mienne? Je me faisais promener au pas autour de chez nous, tous les jours, je passais, je repassais âprement, violemment.

—Et tu n'entrais pas?

—C'était périlleux: tu comprends, je voulais bien risquer de me faire prendre pour quelque chose mais pour rien!

—Pour rien?

—Tes volets étaient obscurs, sans rais, sans raies de lumières.

—Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour t'enfermer en un plus strict cercle d'amour, j'avais acheté un abat-jour!

—Je ne savais pas.

—Ah! de te savoir si près de moi et si grave, si ardente, combien je déteste plus mon désert, mon désert irrité, avide, peuplé de rires, peuplé de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli, dont tu as débordé notre dernière après-midi?

—Je ne me souviens plus: j'ai tant pleuré! mais si ça t'ennuie, je ne rirai plus.

—Ris, ris tout de suite.

—Je ne sais plus.

—Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons avarement notre souffle, enlaçons-nous plus muettement, plus sauvagement en cette voiture qui boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer en ces lumières qui se varient et qui frémissent parmi des barques. Tenons-nous sans parler, comme des pauvres gens—que nous sommes—qui n'ont plus que leur amour, leur amour nu et dépouillé, les nerfs visibles, les chairs tailladées, leur pauvre amour, sans sourire, sans chansons, sans paroles, leur pauvre amour pauvre et grand, puissant par sa misère, comme la faim. Et nous allons prier Dieu pour nous, qui est loin. Nous ne prierons pas Dieu,chérie: il n'est pas là, il n'y est pas pour nous.

Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et de vierges folles.

Il est dit que nous n'aurons les dieux qu'en bordure, que nous ne les atteindrons pas: d'ailleurs avons-nous besoin d'aller chez eux? Ne les avons-nous pas sur nous, autour de nous, en nous, en cette voiture basse et cahotante, tous les dieux, les tiens, les miens, ceux qui s'occupèrent d'amour, les dieux de courage, de ferveur et d'héroïsme, les dieux de souffrance, les dieux de jeunesse et de larmes?

Je me sens si pur de cet afflux de divinité que je te propose, si tu as peur, de ne plus t'aimer que d'âme, en cul-de-jatte platonicien.

Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi, tu m'embrasses, pour me remercier, d'un tel baiser, d'un baiser si passionné, si fécond, si tyrannique que je te le rends, ton baiser, de mon humanité, de ma bestialité, de ma chasteté ancienne, et que nous scellons de ce baiser des noces nouvelles, païennes, totales, fauves et que la volupté promise, la volupté proche, l'âcre et délicieuse volupté de demain déborde cette voiture, déborde notre tristesse, déborde nos regrets, nos ennemis, notre malheur, notre désir.

—Viens, viens tout de suite!

—Où?

—Chez nous.

—Il est trop tard et tu n'y penses pas.

—Si j'y pense!

—Et j'ai trop peur!

—Tu n'as pas peur: le bon brouillard qui nous a fait blancs, qui nous a rajeunis et poudrés et notre baiser, chérie, notre baiser énorme et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré, comme un torrent qui va grossir et comme une source aussi, source de nouveaux baisers, source d'amour et de tous les amours, notre baiser-trompette et notre baiser-harpe, notre baiser d'appel, notre baiser de fouille, notre baiser de reconnaissance, de prise de possession, de communion, de grâce, de force, de tendresse et de fureur, ah! tâche à y échapper, chérie! enfuis-toi de ce baiser, un peu, pour voir! Tu es sa prisonnière, son esclave!

—Et toi?

—Moi aussi.

—Et les lettres anonymes?

—Aussi! Et l'univers aussi.

—Alors, pour le garder à nos lèvres, nous ne nous embrasserons plus? Nous ne pourronsplus nous embrasser aussi bien? Et ce baiser-gigogne sera-t-il stérile?

—Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie.

—Tant que ça?

—Plus.

—Je vais te quitter.

—Parce que nous nous embrassons?

—Non; parce que j'ai à rentrer. Et puis, nous nous sommes retrouvés, nous nous retrouverons.

—Chez nous?

—Oui.

—Tu m'as dit: oui d'une voix qui se reprenait à avoir peur et pour n'avoir pas plus peur, pour avoir peur toute seule, tu es descendue, rapidement.

Et j'ai gardé mon fiacre désaffecté et je l'ai gardé longtemps parce qu'il restait sur la buée de la vitre une ligne nerveuse et claire que tu avais tracée et déchirée dans la nuit de ton doigt pour voir de la lumière, pour retrouver ta route, la route de ta fuite. Les lumières que tu avais requises par cette trouée se glissaient jusqu'à moi, me frappaient, m'appelaient. Je ne les voyais pas. J'évoquais ta main, ton doigtque tu avais retiré d'une caresse pour plonger dans la vie, la vie qui n'est pas à moi et je considérais, pâle, terrible, tout ce qui me restait de toi, cette égratignure de la vitre embuée.

Et c'est peut-être tout ce qui me restera de toi, un soir, pour mes autres soirs, une ligne de lumière sur un champ de larmes!

Et j'ai tort d'être triste: je t'ai.

Je t'ai eue là, dans cette voiture et je t'ai dans cette chambre où tu te risques, de plain-pied, de ton pied qui se déchausse.

La porte grise de ma chambre se dérobe, en un mur gris; elle est difficile à voir et à toucher, c'est comme une caverne qui s'enfonce au flanc d'une vieille maison, en face d'une loge où mes concierges achèvent de vivre, sans plus se hâter qu'ils ne se sont hâtés dans la vie, si vieux, si polis, si résignés!

Ma concierge entre, avant nous, de son pas de vieille femme, en notre temple d'adolescence d'hier, usée et morte pour permettre à notre extase d'aujourd'hui d'être chez soi, refait le lit, nettoie la chambre et traîne sa mécanique vieillesse en dehors, tire dehors sa pauvre vieille figure naïve et charmante en ses plis, comme une face qui n'a jamais menti, jamaistrahi, qui ne sait pas, qui ne veut pas savoir.

Et nous sommes chez nous.

Je t'attends, à vrai dire, et je t'attends plus que de raison.

Je romps mon ban, à deux heures: j'ai déjeuné en public, après m'être levé, sans retard, et j'ai semblé manger avec plaisir, causer, m'intéresser aux mille riens de la vie publique et de la vie privée, en commun, et je m'évade vers notre intimité, vers toi, vers ma vraie vie.

Je monte lentement pour m'accoutumer au bonheur, pour entrer sans stupeur et sans clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse un peu le jour mourir puis, pour te faire venir plus vite, je crée la nuit chez nous, je ferme les volets et je reste seul en face de la lumière, en face de cette lampe qui brûle pour toi et qui t'attend, qui t'attend.

En cette rue peu passante, où des voix s'alanguissent et s'en vont, où des sabots se suivent et se ressemblent, où les voitures d'enfant crient aigrement sous la lassitude d'invisibles nourrices, des voitures glissent, funèbres, emportant mon espoir, des voitures qui semblent entrer chez moi, de force, qui crient jusqu'à moi, qui marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne saispas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me tais et je me tords.

Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle va te déverser en l'acuité la plus qualifiée de ma fièvre, à la pointe de mon désir, au tourbillon de ma furie. Tu tombes à point et mon extase se ramasse, son leurre se double: c'est toi, c'est toi; la vérité, la volupté vont justifier mon erreur, vont jeter de la raison,—et quelle somptueuse raison!—sur le laborieux squelette de mon hallucination continue. Mon lit amical, mon lit d'attente va se transformer, je vais en bondir pour lui revenir avec toi!

Mais c'est en vain que j'ai gardé mon souffle: le fiacre sourdement s'éloigne! Heureux encore quand c'est un fiacre et quand, en ma folie, je n'ai pas promu au rang de fiacre, une patache d'épicier ou un camion de marchand d'eau de Seltz.

Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de loin ta voiture; je reconnais toutes les voitures et j'exaspère mon désir, je peuple amèrement ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives tard, quand je t'ai perdue des fois et des fois et quand ma lampe a désespéré avec moi et qu'elle baisse, qu'elle baisse sous mes yeux clos.

Car je ne veux rien voir de cette chambre oùtu fus, où tu n'es pas, de cette chambre où chaque objet me crie non ton nom,—je ne te nomme jamais,—mais ton corps, tout ton corps et chaque détail de ton corps, je ferme les yeux pour mieux songer à tes yeux clos, à tes yeux rétrécis par l'extase et la volupté et laissant s'épaissir je ne sais, je sais trop quelle lueur trouble, grosse de divinité et d'infini!

Je ferme les yeux pour avoir un regard plus avide, plus frais, plus prenant lorsque tu t'approcheras, un regard qui se lavera sur toi de toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout son repos et qui te saisira et qui gardera assez de toi pour tous les pores aveugles de mon corps, de ma peau, pour les ventricules et oreillettes aveugles de mon cœur, pour toute mon anatomie éparse, pour mes entrailles, pour mon âme, pour tout moi.

Je tâche à t'oublier tous les jours pour que tu me sois nouvelle et enchanteresse, pour que tu m'éblouisses de ta fraîcheur, de la magnificence ambrée de ta personne, de l'harmonie changeante de ton être! Tes yeux ont une manière de fixer, de laisser retomber ce qu'ils fixent, une manière d'attirer, de juger, de négliger, si particulière!

Tu as une franchise si claire et si nuancéedes yeux, de la bouche, des bras, du corps! Tu as une pudeur et une honte si fières! Et tu as une telle douleur en toi, une douleur si éternelle et si belle!

Ah! chérie, comme il faut que je précipite ma sensualité! Comme il faut que je précipite toutes les nuances de ma pitié, de mon admiration, de mon respect! Comme il faut que nous nous hâtions!

L'abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps tirés sur notre frisson, les lèvres collées à nos lèvres, muettes parce qu'elles ont trop à dire et nos âmes errant, s'attristant et se réjouissant à la fois!...

Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité et de satisfaction parce que les nuances échappent, parce que de notre pureté, de notre innocence dans le péché, de notre fureur sainte, de notre emportement liturgique, de la lenteur passionnée de nos caresses, de nos caresses psalmodiées, il ne nous reste que ce que nous nous donnons l'un à l'autre et pour nous, chérie, pour nous seuls, pour ne pas transmettre aux autres, pour ne pas chuchoter aux autres, même en rêve!

Et, des jours où je t'ai attendue toute la journée, je me languis vers ma petite chambre,l'autre, là-bas, où m'attend l'éloquent enlacement de quelques phrases, bouclées, comme des bras d'étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement, avant de dormir, qui me font dormir la bouche ouverte, serrée, ovale étroitement, en un baiser offert, en un baiser espéré, sans aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le matin, aussi, car je veux dormir longtemps, plus longtemps,—jusqu'à toi...

Les jours où je t'ai eue, je voudrais,—oh! à l'heure seulement où je rentre,—ne t'avoir pas eue, pour trouver une lettre de toi, pour tomber, le cœur le premier, en des mots et des phrases de toi, pour avoir la douceur réelle et la vaine douceur, plus subtile et plus rare, pour être heureux d'avoir été heureux, pour être heureux d'être malheureux.

D'ailleurs, sans vanité, tu peux être contente de moi: je ne t'ai jamais fait part de mes impatiences, je t'ai toujours accueillie comme la déesse la plus pure et qui prévient jusqu'au désir, j'ai été soumis, petit garçon, j'ai lutté avec toi de candeur, de gentillesse, de politesse, de tendresse, de gâterie et de cajolerie.

Et je t'ai fait pleurer deux fois, tout de même,—et c'était à cause de ton mari.

Je t'ai dit la première fois, tout simplement: «Je voudrais le voir mort. J'ai prié Dieu qu'il le fasse mourir.»

C'était vrai. Il t'avait empêchée de venir la veille, il t'avait même empêchée de m'écrire, il t'avait séquestrée, dédiée à des amis, à un dîner dont je n'étais pas, t'avait infligé des soins, des soucis, des inutilités et tu avais été la stérile esclave du foyer sans amour, du foyer qu'on ouvre aux étrangers, où on les convie, où on les fête, pour rien, pour empêcher tout un jour une amante d'appartenir à son amant, pour empêcher toute une nuit une rêveuse de rêver, d'espérer, pour la sevrer de joie et d'amour, de tristesse d'amour, d'amour chanteur et d'amour muet; j'avais demandé la mort de cet homme à Dieu comme je lui demandai des miracles qu'il m'accorda,—et que je ne me rappelle qu'en tremblant, du tremblement sacrilège et religieux,—et comme je lui demandai des choses simples qu'il me refusa, parce que c'était trop facile.

Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre deux baisers. Tu ne fis pas effort pour retenir tes pleurs: un sanglot déchira ta poitrine, un sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je ne veux pas! je l'aime! je l'aime!»

Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers de remords, en te berçant d'autres baisers; baisers odieux, et j'avais peur que tu les crusses teints du sang de cet homme.

Je te disais: «C'est pour rire», et tu pleurais plus fort et je te permis de l'aimer, en t'embrassant: «Oui, oui, aime-le, tu me feras plaisir. Je veux que tu l'aimes. Il est bon».

Et je te gardai pour te consoler mieux et pour te consoler tout à fait, en mon humiliation; nous nous aimâmes plus avant, pour l'amour de lui.

Une autre fois, tu pleuras parce que la veille, j'avais rencontré une ancienne maîtresse de Tortoze. Rencontre que je te citai, pour faire nombre, sans y penser.

Tu me dis: «L'année dernière, ça me mettait en fureur d'entendre ce nom. Toutes mes jalousies jaillissaient, tournaient, bouillonnaient. Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne me fait plus rien. Que je suis malheureuse!»

Et tu pleuras, de sentir qu'elle ne te faisait plus pleurer. Tu pleuras ton ancienne jalousie, ton amour passé, tu pleuras à la pensée que tu n'aimais plus ton mari!

Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus l'aimer, que tu l'aimais du fond de ton crime et que tu levais vers lui les yeux,—tes yeux enpleurs,—comme sur un maître lointain au lieu de les baisser vers lui, voûtée comme sur ta chose.

Et moi qui n'ai jamais eu de maîtresse, moi qui n'ai consenti à l'amour que parce que c'était toi, moi qui t'ai parée de mille voiles secrets de pureté et de divinité pour te déshabiller, moi, si hautain, si orgueilleux, si méchant, je t'ai laissée pleurer—pour ne pas te faire de peine et je t'ai demandé pardon—comme il est juste.

Je n'ai pas eu de révolte quand tu m'as dit:

—Il faut toujours que je te défende. Les gens ne savent pas, tu comprends. Alors ils t'attaquent devant moi, disent que tu es méchant, que tu n'as pas de cœur. Je leur réponds qu'ils se trompent.

—Ce n'est pas la peine. Ai-je été méchant envers toi?

—Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait et si tendre et si câlin et tu as eu pour moi des yeux de bonté, de naïveté, des yeux qui ne croient pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de splendeur. Mais je ne peux pas les leur décrire ces yeux-là, aux gens, je ne peux pas, pour leur prouver que tu n'es pas méchant, les introduire dans notre lit, les gens, et je veux tant, tant être fière de toi!

—Tu n'es pas fière de moi?

—Je voudrais être plus fière, d'une fierté qui tiendrait le monde. Je voudrais que les gens fussent fiers avec moi.

—Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi, à moi, du bien de moi.

—Voilà que tu deviens méchant. Je n'ai jamais pu hurler avec les loups: c'est plus fort que moi: je murmure.

—Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil avec toi, n'est-ce pas? parfait, lyrique, calme? Eh bien! il faut que j'use sur les gens la méchanceté qui me reste pour compte, que je sois dur, méchant, d'avance, pour venir à toi, purgé, lavé, libre, pur, tout de hautes pensées, tout cœur, tout rire—rire sans dessous—toute lumière et tous baisers.

—Je veux te donner assez de joie pour que tu en éclates, pour que, de toi, il en jaillisse aux autres, pour qu'ils soient heureux par moi, par toi; je veux noyer ta rancœur de naguère, ton amertume de toujours, je veux te modeler de mes caresses, te recréer, te créer de mes caresses, je te veux beau, je te veux bon.

—Mais pourquoi les gens me blessent-ils de leur horreur, de leur vide, de leur néant? Pourquoi ai-je la faculté, la vertu d'indignation?

—Pardonne-leur.

—Ils ne nous pardonnent pas.

—Et pourquoi t'occupes-tu des gens?

—Ce n'est pas moi qui ai commencé.

—Ah! mon grand fou! comme je t'aime!

Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, à me dominer, à être indulgent, à louer et à approuver.

Et je reviens ici chercher de l'indulgence. Je l'attends. Les voitures hurlent et piaulent devant ma fenêtre aveuglée. Je suis plus impatient aujourd'hui que les autres jours et mon lit me paraît hérissé.

Ma lampe casquée de son abat-jour rouge m'appelle à elle. J'ai de l'encre. J'ai disposé l'inutile papier blanc qui demeure vierge chaque jour et que j'emporte pour le rapporter, à cette fin, je pense, d'entendre moins les battements indiscrets de mon cœur.

Et, aujourd'hui ma misère sentimentale évoque la misère de mon enfance; ma faim évoque ma faim de naguère, les baisers proches hèlent les baisers précipités de ma mère qui se répartissent, qui s'agglomèrent, qui se fondent sur des années et des années,—et tes larmes, teslarmes d'hier attirent, comme un aimant liquide, les larmes que je versais sur les joues et sur les genoux de ma mère et dont j'adoucis, quotidiennement, les angles de ma vie, au début de ma pauvre vie.

C'est le fantôme de mon enfance qui entre et qui vient, sans cruauté: je n'ai pas démérité de lui. Il me demande ma pitié, mon attachement. Il demande à l'amant, à l'être de tendresse et de bonheur que je suis, de la tendresse pour l'enfant pâle et sans plaisir que je fus—et je m'attendris et j'écris ma tendresse.

J'ai à saluer la veille d'une bataille mon meilleur ami, plus détesté encore que moi.

C'est mon enfance qui le saluera, mon enfance qui le lut, qui lui emprunta du courage et qui lui emprunta—il n'en était pas besoin—de la mélancolie et du mépris.

Je lui rends l'émotion que je lui dois, je lui apporte mon admiration, mon respect, mon affection et c'est mon enfance qui dicte, ma triste enfance et c'est mon émotion de jadis.

Toute ma misère m'est revenue et se tient droite entre les quatre murs et mes années sont là, d'un jet, qui furent sans femme et sans autre amour que celui de ma mère—qui avait faim.


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