IX

Pour monter chez nous, chérie, il faut que je prenne l'omnibus.

L'omnibus, c'est—ou ce sont—deux omnibus. Le premier s'arrête en face de la Madeleine, au bord de la Madeleine. Je suis obligé d'attendre là quelques instants, des minutes, et malgré l'impatience qui m'enfièvre, malgré la peur où je languis de ta venue avant moi, j'attends sans trop de déplaisir, en un recueillement ému et amer.

Il y a des couples qui, le matin, qui tout à l'heure, sont venus chercher en cette église les bénédictions du monde et du ciel, qui ont appelé auprès d'eux les anges et Dieu officiellement et qui se sont éloignés—dans la paix.

Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à un, dans un coffre de bois oblong: ils allaient dormir auprès d'êtres chers—et il y a cette égliseaussi si longue, si grise, si lasse, lasse de pardons, lasse de confessions, lasse de prières hypocrites, lasse des craintes et des concupiscences, de la misère et du néant que suent ses fidèles sans foi, ses fidèles sans zèle.

Le second omnibus qui m'emmène me fait longer cette église accroupie, mal soutenue de piliers fléchissants, cette morgue d'âmes qui y croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent—car il y a des âmes qui ne sont pas immortelles—heureusement!

Et j'aime m'en venir à notre amour publiquement, dans du peuple, dans de l'indifférence et sauter, par delà le vain marchepied, de la foule et de la médiocrité en notre intimité, en notre secret.

Tu me gronderais encore si tu connaissais mes omnibus... et tu me gronderais parce que tu ne les connais pas. Tu crois l'univers acharné à notre perte: notre perte n'est désirée que par deux ou trois pauvres diables. Et tant d'horreur, tant de candeur monte—où?—dans mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées, ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment, pauvres hommes d'après-midi, hommes sans atelier, hommes de courses et de démarches qui au lieu d'être rivés à vos travaux, allez,venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et vous, jeunes gens qui ne faites rien, et vous, vieillards qui véhiculez vos vieux os, péniblement, vers des soleils improbables, maîtresses de piano et maîtresses d'allemand, vous m'êtes une haie vivante—et si peu vivante—de torpeur, de monotonie, vous êtes ternes pour mieux me préparer à l'éclat vibrant et hautain, à la caresse claironnante et vibrante, à la chaleur chantante des bras que je sais, de la bouche que je sais, des cheveux que je sais.

L'omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur les lents et rugueux pavés qui montent, contre le chemin de fer: c'est lourd, pesant et triste comme il convient.

Et j'ai voyagé aujourd'hui en un omnibus presque vide. Ce n'était pas l'heure des promenades suspendues ou du labeur à distance. Nous n'étions que cinq ou six, sept peut-être et «une petite fille sur les genoux» qui ne payait pas sa place, pour des raisons d'âge.

Dès que j'entrai, je sentis son regard sur moi, en moi.

Et son regard ne me lâcha pas.

Ce n'était pas la séduction du miroir sur les alouettes ou de l'œil de serpents sur les gazelles,la froide et féroce séduction du mal, du fauve, de la perfidie. Le regard ne s'arrêtait pas sur un point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait comme la petite eût dansé à la corde, se plaisait à mille spectacles, errait parmi mon charme et ma fatalité.

Petite fille, toute petite fille, tu n'es pas la première petite fille qui me regarde et qui me sourit—car tu me souris de quel joli, de quel immatériel sourire, de quel sourire de fleur et d'étoile! J'ai voulu chasser ton sourire parce que j'ai toujours voulu tenter Dieu. Je t'ai fait les gros yeux d'un méchant monsieur qui mange les petites filles: ton sourire a percé mon masque de férocité, tout de suite, et est revenu se plonger au lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu meilleur, pour mon effort, pour la peine inutile que j'avais prise et pour la joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. Je cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs, toutes les nuances.

Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard?

Tu me disais—car les enfants savent tout—tu me disais, à travers le rythme de l'omnibus,sans parler: «Petit enfant, tu es un petit enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue moins que moi. On t'a cassé tes joujoux dans la main quand c'étaient des spectacles, des héroïsmes, des hommes et des femmes et tu n'as jamais beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y avait des leçons et la misère pour t'arracher aux jeux de ton âge et plus tard, tu achetas des livres et des lunettes pour les lire, au lieu d'acheter des toupies avec du soleil dessus. Et tu aimes les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce que tu n'as pas été enfant et que tu l'es, toujours, comme tu serais infirme et les enfants t'aiment, par force, mystérieusement et ils sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais, qui n'a pas vécu et qui n'est pas mort. Tu as remarqué, n'est-ce pas, que tous les enfants t'aiment, qu'ils te sentent, qu'ils te sourient entre tous les hommes, qu'ils vont à toi, qu'ils se caressent à toi, qu'ils découvrent en toi un frère, un enfant et un dieu. Tu rencontras de petits enfants sur ta route et tu te détournas d'une ironie et d'une critique, d'un lyrisme même, pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille que ses père et mère amenaient dans les bars parce qu'ils allaient dans les bars. Et ils y allaient parce qu'ils avaientdu talent et que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour sourire à propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n'avaient pas d'aversion pour leur petite fille mais elle ne buvait pas encore assez. Ils la laissaient, ils laissaient ses quatre ans sur le tapis et ricanaient d'autre chose. Tu jetas les yeux sur le tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, tomber de tes vingt-trois ans aux quatre ans de l'enfant et tu lui dis: «Josette! Josette!» du ton d'un de ses petits camarades si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais pas: «Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait dans les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas ton ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les numérota, les taxa, discourut dessus et t'interrogea comme, dans les jupes de sa mère, tapie devant l'intrusion d'une femme rouge et d'un panier, elle avait vu et entendu faire, croyant jouer en se souvenant, croyant jouer en se livrant à une mesquine et triste imitation, croyant jouer en se préparant à la vie, au ménage, à la servitude et à la minutie. Et toi qui ne sais pas jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir,tu la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu lui montras d'une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches et du feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle sur le tapis. Tu étais en redingote et c'était fort ridicule: tu n'eus pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec ses parents, tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu'on lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les gens ne t'aiment pas: ils sont rebutés par ta mine, par l'inquiétude déchirante de ton âme, trahie par ta face, par les contractions grimaçantes de ton humanité, par ton dégoût, ton dédain, ta timidité, ta fièvre, ton labeur, ta douleur, qui marchent, qui s'exaspèrent, qui s'éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu cours, tu hésites, tu te rattrapes en une chute et tu voles même. Les gens gouaillent autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, ton déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux sont plus simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de toi comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de divinité et des francs-maçons d'une maçonnerie qui déborderait—en l'enserrant—l'humanité et l'univers. Et les enfants t'entourent et te tendent les bras.

—C'est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes et qu'ils sentent qu'en mourant, être incomplet, pas assez impur et pas assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et boudeur, boudant contre son instinct et contre sa pureté, j'irais aux limbes comme les enfants sans baptême et sans crime et que je les retrouverais, les petits enfants et que je jouerais avec eux—enfin. Ils m'apprendraient à jouer. D'ailleurs je ne veux pas me vanter. J'aime les enfants. Ceux de ma génération ne les aiment pas et les fuient. Moi, j'en veux, à moi.

—Tu en auras. Tu vas...

—Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas comment ça se fait, les enfants.

—Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je suis un symbole. Tu n'es pas symboliste, tu peux donc t'habituer à rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne t'arrivera pas tous les jours. Mais moi, petit enfant, je t'annonce un petit enfant,—pour bientôt.

—Quand? quand? petite fille...

Mais la petite fille descend car c'est le bureau des omnibus et elle s'éloigne—à si petits pas—tirant bas le bras de sa mère et éteignantdans la foule son sourire qui est le sourire de la Joconde et qui est aussi, dans d'autres tableaux, le sourire de l'Annonciation.

Elle s'éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en omnibus—avec correspondance.

J'ai droit encore à une prophétie puisque j'ai droit à un autre omnibus. C'est un autre enfant, un petit garçon, s'il y a un sexe à cet âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de la même petite fille et entre tout de suite en matière:

—Désirez-vous assez un enfant! Depuis que, petite fille encore, si jeune, si innocente, elle est tombée de son innocence dans les bras de son mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l'a désiré d'abord parce que, encore petite fille, pas encore désaccoutumée des poupées, elle a eu l'ambition d'en avoir une toute à soi, bien à soi, «fabriquée» par soi, d'une possession intime. Elle l'a désiré ensuite, par amour, pour avoir un objet d'amour, pour aimer. Elle l'a désiré ensuite, parce qu'elle ne l'avait pas. Elle l'a demandé à Dieu, puis à son mari, puis au diable, puis à toi. Et vous l'avez cherché ensemble sur les routes où, puisque la moralen'y passe pas, ne passe que Dieu et—son sourire et sa bénédiction. Te rappelles-tu? Un soir de lettre anonyme où tu attendais un omnibus de mélancolie pour pouvoir t'apeurer à ton aise, chez toi, en ton autre chez toi, comme l'omnibus (ta vie, ce sont des omnibus) ne venait pas, un camelot promenait des bébés en peau de lapin qui dansaient avec des grelots et des ficelles. Il te dit: «Monsieur Maheustre—il te connaissait parce que tu es au centre du monde et l'on te connaît sur le boulevard—achetez-m'en un pour vos enfants.» Il gouaillait mais tu fus ému, à crier, à pleurer. Cet homme qui, ce soir de solitude, ce soir de lettre anonyme où tu voulais errer anonyme toi aussi, t'enfuir et te terrer loin des dangers et des craintes, venait à toi, t'appelait par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme dans la Bible, te prédisait que tu reverrais ton épouse et que tu ne serais pas stérile, vaguement, profondément, en vrai prophète, qui te prédisait une union féconde, en trois mots humbles, sembla te vendre un talisman, sembla te venir de Dieu. Tu fus prêt à te prosterner devant lui et si tu lui marchandas son jouet, c'est parce qu'il y avait du monde, que tu n'avais pas d'argent et que toujours tu aimas tenter Dieu. C'est encorepour renier le divin que le camelot t'avait vendu sur le boulevard avec une poupée de pacotille, que tu la glissas, ta poupée, dans le lit, pour effrayer, pour amuser l'attendue,—mais celle que tu attendais ne vint pas parce qu'elle était en terreur et parce que tu n'avais pas été poli envers l'oracle fourré! Tu t'es lavé, depuis, de ton péché par des larmes et tu as su, décidément, qu'il fallait respecter les enfants jusque dans le frisson de l'espoir et jusque dans le crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la récente absence de ton amoureuse, ce fut une retraite au bord de l'événement. Embrasse-la sur le front, suivant un cérémonial nouveau puis...

—Petit enfant, je t'ai entendu avec patience. Je t'ai laissé disserter sur des choses que tu feras bien d'ignorer quinze ans encore. Ne continue pas. Je n'ai pas horreur des symboles et je consens aux ratiocinations mais je ne consens ni à l'indécence ni à la réglementation du mystère. D'ailleurs tu descends: tu es arrivé. J'ai encore du chemin: sans adieu.

Je vais voyager dans le vide et dans le silence, comme il convient. Je ne veux pas penser car j'aurais trop à penser, pensées humaines, pensées légales, pensées mystiques: merci.

Et je suis arrivé: je vais attendre—sans plus.—Eh! si! j'attends plus: je ne sais pas.

Et pour m'interdire la torpeur, voici des enfants qui jouent contre mes volets. Enfants que je ne vis jamais et que je ne veux pas voir. Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de notre délice, enfants qui s'amusent, qui font des farces, qui frappent le volet, qui étendent leur murmure dans la rue comme du linge frais.

Mais vous ne me troublez pas et vous ne m'êtes pas odieux aujourd'hui, enfants. Vous êtes postés comme des sentinelles le long de mon paysage, le long de mon horizon, et, de votre innocence effrontée, de votre innocence polissonne et grossière, vous gardez chez moi Dieu, le miracle et l'infini. Et vos chants se fondent dans la rue, vos refrains empruntés à vos mères et aux amants de vos mères deviennent une seule chanson d'immortalité et une hymne.

Vous êtes un chœur antique, un chœur unique, un chœur hermétique et prédestiné, le chœur des limbes, le chœur de fécondité.

Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, comme en des légendes et des épopées son approche, des joyeuses trompettes de vos âmes, des lyres secrètes de votre candeur.

Chers enfants inconnus, comme je vous aime et comme vous m'êtes précieux, à travers mon volet: car je n'attends pas, car, retiré derrière votre chant, grave, ému, je me prépare peu à peu, liturgiquement, magnifiquement.

Vous nuancez votre musique: ce n'est plus un prélude, un appel, un encouragement, ce n'est plus le chuchotement complice qui dénonce, qui trahit, la sonnerie hypocrite qui confirme, c'est une fanfare qui éclate, qui accompagne, une fanfare d'escorte, une fanfare triomphale, une fanfare vivante et féconde—déjà—d'où tu jaillis, chérie, d'où tu te précipites parmi mes baisers, et une fanfare qui s'infléchit, qui s'adoucit, qui semble s'apaiser pour devenir plus triomphale et pour enlacer notre étreinte, comme des roses soudaines d'harmonie...

Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses embrasser de biais, tu t'offres de profil perdu, tu te refuses sans ardeur et tu es molle même en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait comme ta tendresse et j'ai l'horrible sensation que quelque chose de toi me manque et m'échappe, sans savoir quoi—et c'est presque tout toi.

Tu m'apparais frivole, dodelinant de la tête, becquetant des caresses, grappillant des baisers, zézayant des onomatopées d'amour, passive plus que passionnée, frivole enfin et je reviens à ce mot comme à un hoquet, j'y reviens et je m'accroupis sur lui: tu tournes la tête et tu as en toi un je ne sais quoi de mauvaise tranquillité, pivotant sur un sourire et sur un refrain, tu ressembles à un oiseau.

Et tu n'as plus peur.

Tu t'es accoutumée à notre amour, tu l'as accepté, tu ne te jettes plus à lui, tu le continues fidèlement, régulièrement, presque ponctuellement.

Et j'ai peur que pour toi ce soit une habitude.

Ce n'est plus le romantisme, la poésie, le danger de chaque jour: ce n'est plus l'heure—ou les deux heures—où tu t'évades de la vie, où tu brises ton ban d'humanité, où tu conquiers le ciel et le délice de la liberté, de l'audace, de l'oubli et de l'abandon, c'est une heure où tu ne t'ennuies pas trop, une heure cataloguée, sans fantaisie, une heure de plaisir à laquelle tu t'es condamnée.

Les télégrammes ont été plus nombreux qui, pour une raison ou pour une autre, m'invitèrent à désespérer de toi, ce jour-là—et il y a des jours où j'ai désespéré sans télégramme.

Dans ma petite chambre solitaire, mon lit m'endormit sans confidence et j'ai eu—et j'ai—des tristesses sans grandeur.

Ne te souviens-tu plus des soirs d'été épais et larges où nous nous apprîmes à aimer, où nous naquîmes à l'amour?

Ce ne fut pas sans solennité.

Nous nous promîmes de n'être pas des amants vulgaires, d'envelopper notre nudité en unmanteau de tragique et de fatalité, et d'avoir derrière notre lit cette porte de secours qu'on appelle la mort et ce boulevard qu'on nomme l'éternité.

Nous avons élu frères et sœurs les amants et amantes de l'histoire, de la légende, et nous nous sommes couronnés des couronnes de roses, de larmes et de sang que portèrent les cœurs sans nom et les cheveux sans nom et les sourires et les yeux sans nom qui illuminent le monde et le ciel.

Et voici que nous sommes, sans plus, amant et maîtresse.

Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et preste, lente, parfaite. Et tu as un corps admirable, un cœur charmant: il te manque seulement une âme,—et tu as une âme, la plus nuancée, la plus délicate, la plus éloquente et la plus profonde, tu es une âme, tu es l'Ame même et te voilà, corps savant, corps souple, corps, corps!...

Parle!

On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu es spirituelle et tes mots restent: on les retrouve dans des salons—où tu n'es pas, on les prête à des riches, que sais-je?

Et les jours où je ne t'ai pas vue, je bute contreun mot de toi qui résonne longuement non en mon esprit—ce mot d'esprit—mais en mon cœur, en mon cœur où il sonne un glas, où il sonne le creux, en mon cœur qu'il troue et qui saigne, qui saigne...

Et c'est ta prévenance, ta gentillesse qui m'accablent. Tu ne te moques pas de moi, tu n'es pas méchante, tu as des câlineries mais tu n'y es pas.

Je deviens jaloux!

Vraiment.

Accessoire des amours nerveuses, accessoire des amours sans équilibre, accessoire du cotillon de folie, la jalousie m'enserre, me tient, ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m'as conté les désirs qui glissèrent et que tu ne repoussas même pas, qui glissèrent sans t'atteindre et qui s'en furent, mélancoliques.

Mais je doute presque de moi, à ne plus te retrouver en toi, à te ressentir moins, à sentir que tu vibres moins et que tes ailes sont meurtries, à sentir que tu es si en chair, tellement chair et que le fantôme de ta beauté, je ne sais pas où il est.

Et tu n'as jamais été plus belle, belle cruellement, comme on tue et tu ne m'as jamais tant pris, ne prenant de moi que ce que tu me donnes, le corps.

J'ai mis notre amour au-dessus de tout, mais je mets au-dessus de notre amour la qualité de notre amour.

Tu m'as aimé, superbement en ta tendresse. Je me rappelle une lettre que je reçus de toi: tu étais jalouse d'une petite fille qui était tombée dans ma vie comme une pierre aux pieds d'un homme qui pense à autre chose, sans qu'on y fasse attention.

Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi, tu...» C'était un signe de possession, une estampille, une marque au fer rouge, c'était un baiser impérieux qui arrête, qui immobilise pour toujours, une morsure de tyrannie et c'était l'étreinte furieuse, avare, en trois mots.

Tu ne m'écrirais plus cette lettre-là.

C'est moi qui suis jaloux maintenant, et je le suis mal, ne me décidant pas à souffrir en mon orgueil, m'en tenant au trouble, au trouble qui ne dit rien, à l'émoi dont la gorge est rauque et qui est vague et étroit. Je ne puis t'interroger, tu ris en dehors et tu n'es pas troublée, toi; tu te jettes à moi de toute ton inconscience et tu ne te jettes pas plus, en femme qui peut se reprendre et qui se reprendra: spasmes momentanés et intérimaires.

Lorsque je pense à l'adultère, je l'appelle parson nom et son nom, c'est l'hors la loi, l'hors le monde, l'envol, parmi les codes, vers l'au-delà. C'est l'essai du retour vers ton âme de jeune fille, d'enfant qui croit à l'amour, d'enfant qui oublie la réalité de l'étreinte pour ne prendre en cette étreinte que sa quintessence, son reflet de pureté, de douceur, son mirage de passion, de trouble et d'infini.

Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la caresse, goulûment, même pas, tu la prends comme ça, comme je te la donne—et tu la prends vide et lourde,—et tu t'en vas.

Il m'est arrivé aujourd'hui la plus étrange, la plus terrible sensation de ma vie.

Du fond de ma torpeur, ma torpeur d'attente où je me roule ainsi qu'en un manteau de bivouac, ainsi qu'en un manteau d'alerte, des sons d'orgue et une voix humaine m'ont tiré, brusquement.

Voix humaine! j'exagère! A travers les volets qui m'enferment, qui m'aveuglent l'horizon, qui déforment les voix et qui font grincer les voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa, une voix gratta contre les volets, monta jusqu'aux fentes d'en haut pour retomber de l'autre côté, chez moi, une voix bondit, jaillit, griffa, tel un chat-tigre et se fit profonde, rauque,légère, une voix grimaça, menaça et railla le long de l'orgue, et cet orgue était l'orgue des vieux assassinats, des assassinats de légende et de complainte.

Elle chanta une chanson célèbre, que je n'avais jamais entendue, parce que les mendiants n'en veulent plus, même en province, une chanson que je n'entendrai jamais plus, parce que je ne veux plus l'entendre.

L'air, je l'avais subi déjà, de temps en temps par blague, et le refrain, tout à coup se leva avec des ailes noires de chauve-souris, tourbillonna, n'alla pas haut et s'abattit sur moi en plein cœur:

Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...

Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...

Je ne m'appelle pas Ernest. Ce n'est que mon deuxième prénom, celui dont on ne se sert jamais et qui dort, roide, grave, gauche comme une main gauche très gauche, comme un membre paralysé. Et ce doit être ce prénom-là par lequel l'Ange d'extermination nous appelle, le jour du Jugement.

C'est ce nom qui dort et dont les improbables réveils sont terribles: ils réveillent—en sursaut—l'être que nous aurions pu être et que nous n'avons pas été, car, en choisissant entrenos prénoms, nos parents—ou nos bonnes—choisissent entre nos destinées. Je m'appelle Pierre, et ce nom d'Ernest m'émeut, m'émeut...

Et la chanson est terrible, en soi:

En ce moment, mon mari vient d'apprendreQu'il est trompé par vous qu'il aime tant...

En ce moment, mon mari vient d'apprendreQu'il est trompé par vous qu'il aime tant...

Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement qu'elles éclatent en mon cœur, comme des balles explosives et qu'elles font tache d'huile et tourbillon de plomb.

Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il est loin, pour ses inventions, promenant son inquiétude électrique entre Vichy et Aix-les-Bains, jetant de la science entre et en des tables de casino, multipliant son absence et son éloignement, perdu en son activité, en son industrie, en son génie: il sera avant peu officier de la Légion d'honneur.

Et je ne m'arrête pas à Tortoze: tous les dangers qui sont autour de lui, qui font son siège. Ces lettres anonymes qui reparaissent de-ci, de-là, et qui ne font rien que procurer—oui, procurer—à Claire un repos désiré, qui lui font peur comme on chatouille, si seule—ah! et la peur que j'ai, moi, de n'être plus aimé, d'être moins aimé, de n'être pas aimé comme je l'étais,de n'être pas aimé comme je le veux, d'être aimé comme tout le monde, et la chanson s'obstine:

Deux mois après dans la chapelle...

Deux mois après dans la chapelle...

Je ne le vois pas le chanteur, mais je l'imagine. Je l'ai vu, déjà...

Un matin, vers trois heures, je rentrais chez moi, de loin, longuement, parmi les habituelles sentinelles perdues de l'armée des filles: c'était le décor coutumier de médiocre misère, becs électriques éteints, vagabonds sans haine et agents sans férocité.

Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin, m'arracha à ma torpeur méditative et ruminante.

Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, ombre qui, rythmiquement, se penchait, balayait la terre d'un grand bras frénétique, tandis que l'autre bras semblait enfoncer dans le sol comme une moitié de croix, un bâton volé à un bûcher d'hérétique.

Ombre presque diaphane, ombre géante et qui apparaissait plus géante de son affaiblissement, de sa sénilité, de sa courbe lasse.

Ah! ces épaules ployant éternellement sous le faix de la croix qu'un autre porta!

Cette face,—que j'aperçus bientôt, car il n'était pas difficile de marcher plus vite que ce fantôme,—cette face de malheur, de mort et de vie inexpugnable, je ne l'oublierai jamais.

La barbe roussie au feu des autodafés, grise de la poussière des siècles, blanche de la pierre des tombeaux entre-bâillés et des pierres lancées en route, la barbe grise, rousse et blanche, pauvre aussi de la misère liturgique, la peau jaunie des reflets des cierges dont on encadra les autodafés, verdie du reflet des haines, les sourcils noirs—toujours—des fagots calcinés des autodafés, les yeux brillants, noirs, profonds, comme l'autodafé même, reculant devant l'énumération des supplices infernaux, après les supplices terrestres, enfoncés, guettant un espoir dans la nuit, semblant s'enfoncer davantage pour voir de plus loin, pour mieux voir l'étroit paradis des juifs fidèles, la bouche tordue des blasphèmes imposés, tordue par l'entonnoir de la question de l'eau, les bras noués par les tortures, les articulations disjointes par les coins, les pieds brisés par les brodequins de bois et de plomb, l'homme allait—traditionnel—à en frémir, la besace collée à la peau, la lévite frémissante; il allait, effroyable, sordide, hideux, éclatant de grandeur et de majesté.

Un roi! c'était un roi.

Dix minutes, sur le boulevard, j'allai, je vins, je m'en retournai et je revins. Cet homme mourait de faim, évidemment. Il ne se soutenait pas, la tête pendante, la main convulsée, d'un geste d'agonie, et fouillant, fouillant sans fin ce vide de Paris où on ne trouve pas de pain. J'avais une vingtaine de sous dans la main,—une fortune pour un pauvre (et on peut me croire, car j'ai été très pauvre, et ces vingt sous ont été pour moi le bout de mes rêves et le bout du monde), et je m'avançai une fois, deux fois, pour les donner, pour les jeter comme en un gouffre et m'enfuir tout de suite pour esquiver des malédictions peut-être ou—ce qui est pis—des remerciements lyriques comme le Cantique des Cantiques et plus désolés que l'Ecclésiaste.

Je n'osai pas: un charme me retint. Est-ce qu'on offre des sous à une entité, à un démon, à un demi-dieu?

Et il était trop beau. Je crus le voir sourire, d'un sourire d'extase et de puissance. Il ramassait tout à terre, le néant, les épluchures, les épingles,—pour quel Laffitte d'au-delà?—les papiers,—les bouts de cigare... et... et il ne les mettait pas dans sa besace, vide, collant àla peau: il laissait tout retomber autour de lui, sous lui, et il allait, il allait.

Une femme s'approcha de lui. Enfin j'allais pouvoir lui offrir mon obole, puisque cette femme commençait! Non. Elle ne lui donna rien, échangea quelques paroles avec lui, d'un air d'habitude et de soumission et s'en fut.

Pour parler—et la femme était toute petite, il eût dû se pencher—il avait relevé la tête.

Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et bleuie de teintes diverses et successives des bûchers, sa tête de cauchemar était vraiment majestueuse et presque impérieuse comme celle des êtres qui commandent par la grâce d'un Dieu. Il avait jeté un ordre et il continuait sa route de misère et de foi.

Il semblait maintenant emplir tout le boulevard, emplir toute la ville de sa maigreur, de sa vieillesse, de son agonie en haillons, de sa boiteuse éternité.

J'eus peur, décidément.

Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour m'étourdir, pour oublier, pour ne plus penser à ce roi mystérieux, à ce roi sans manteau, à ce passant pesant et furtif, à cet être d'horreur, de puissance et de nuit.

Je l'ai rencontré de jour, cette semaine. Desconscrits, des enfants et quelques citoyens, une trentaine de manifestants criaient: «Mort aux juifs!» Le vieil homme à la face si terriblement juive, le Juif Errant, les épaules encore saignantes sous la croix de Jésus qu'il ne porta point, le roi de ténèbres passait par là si lentement et marchait en sens inverse, sur les jeunes gens. Il ne se détourna point et continua sa route du même geste, du même pas.

Les manifestants ne l'accablèrent pas, ne le bousculèrent pas, ne voulurent même pas l'injurier ou plaisanter. Le charme les tenait qui m'avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se turent un instant, et quelques-uns eurent même comme une indication de salut.

Le vieil homme continuait sa promenade. Il ramassait, ramassait toujours. Il lui arrivait de trouver des journaux, des pamphlets, des anathèmes montés en feuillets; il ne les regardait pas et, sans colère, sans rage, du même geste indifférent, il les laissait retomber à terre.

Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, c'était—oh! pas grand'chose!—une étoile oubliée, un peu de ciel, un peu d'idéal. Il me semble qu'il était roi, roi des pauvres Juifs, des Juifs pauvres qui, lazzaroni du temps de Josué, s'abandonnant à l'ivresse de Dieu ne pensentmême plus à Dieu et à leur foi, s'enroulent en guise de manteaux et de couvertures, dans le rythme de leurs prières, ignorent l'argent et M. de Rothschild, et plongent (au lieu de les plonger dans l'eau), leurs nez courbés, leurs barbes frisées et boueuses dans un peu du ciel talmudique. Gens anachroniques et nostalgiques, nostalgiques des siècles passés, des siècles perdus, nostalgiques des harpes et des danses devant l'Arche, des guerres où l'on ne pillait que pour attester sa victoire, des belles récoltes et des beaux soleils. Et Dieu, trop fidèle à sa parole, Dieu, parce qu'il avait dit à Abraham: «Tes descendants seront nombreux comme les étoiles du ciel, les poissons des mers et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas permis d'être massacrés par un Antiochus, avec les Macchabées, par le vertueux Titus Cæsar; il les fait survivre à Akiba, au Juif de la rue des Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, et à ce souriant, génial et fatal Henri Heine. Ces gens-là doivent exister—si peu—et se lamenter, puisque leur roi se promène et qu'il donne des ordres, puisqu'il souffre et puisqu'il rêve. Il n'est pas un roi guerrier: ses sujets, avant Tolstoï, ont prêché, par l'exemple, la non-résistance au mal; ils ont été tués, brûlés, battussans qu'on ait pu les chasser de leur nostalgie, de leur tristesse et de leur rêve. Pèlerins sans coquille, ils cherchent le coin de terre où ils pourront s'acagnarder pour y rebâtir en leur cœur—longue et pénible besogne—le premier et le deuxième temple de Jérusalem, ils cherchent un peu de soleil pour s'y laver approximativement, ils cherchent un peu de sommeil—pour y mieux rêver.

A moins que le vieil homme que j'ai rencontré ne soit un roi dont le royaume n'est pas de ce monde, un roi sans royaume, le Juif-Errant qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne connaît pas l'argent et qui marche dans les haines comme chez lui et qui garde pour lui ses sentiments et son histoire et ne se laisse même plus interviewer pour images d'Épinal.

Et il vient susciter et faire mourir les pauvres amants qui ont fait de la terre le ciel et l'infini. Et il vient les attirer en son royaume.

J'aurais dû, la première fois que je le rencontrai, vaincre mon respect et donner à ce pauvre un peu d'argent: d'abord les pauvres ont toujours besoin d'argent et puis je me serais débarrassé de son ombre, de l'ombre de son manteau royal. Je ne l'aurais plus rencontré etje ne l'eusse pas aperçu comme je l'aperçois en ce moment, à travers mes volets, se gravant, se sculptant en sa musique, se déchirant brutalement des vieilles paroles pas assez vieilles, faisant vibrer et tinter les siècles en cet air de 1840.

Que me veut-il?

Il m'en veut.

Il m'en veut de n'avoir pas été charitable et il m'en veut d'aimer.

Il vient avec les siècles, les grandes ombres des vertus, des malheurs et de la souffrance, me reprocher d'être là et d'attendre une femme cependant qu'il y a des événements dans la rue, des discussions sur une innocence, sur un crime, des idées qui luttent, de l'enthousiasme qui lutte et des malheurs, tant de malheurs.

Je pourrais... je ne puis rien. Claire m'a fait jurer de ne pas m'occuper de ça. Et je suis sans grandeur, en une habitude qui de plus en plus devient une habitude, sans plus, où les baisers de jour en jour me deviennent plus secs, plus pauvres, où il me semble que ma fiancée, en se rhabillant chaque jour, oublie chaque jour un voile de plus, un tissu subtil de divinité...

... En répétant d'une voix expirante,Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...

... En répétant d'une voix expirante,Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...

Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque je lui ai, en quinze mots, raconté la chanson, mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé ça très drôle.

C'est de l'héroïsme, au centre de cette trame de lettres anonymes qui se rejoignent, en se suivant, mais c'est un héroïsme que je n'aime pas.

Les mendiants sont sacrés, qui passent et on ne doit pas sourire de leurs prédictions ou de leurs malédictions parce que Dieu, ne leur accordant pas de pain, leur accorde des miracles quand ils en demandent, confusément, et tu restes bien fidèle à ton opinion, Claire, tu restes bien aujourd'hui celle qui trouve drôle la fatalité rôdant devant notre porte; tu as une fièvre modeste et des câlineries de petite fille de Péronne, tu ressembles à ton amie Alice; j'ai envie de te dire:vous.

Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, mes promenades autour de ta demeure vide et mes lucides évocations de ton fantôme aux bras ouverts parmi ces rues froides et grises qui viennent mourir aux Champs-Élysées.

Tu ne sais pas mes contractions de cœur en ces rues traîtresses où je n'avais de toi que le danger et où je tremblais comme si je t'avais àmon bras, voluptueusement. Rues pavées, bâties, cimentées de médisance, d'espionnage et de médiocrité sentimentale, rues de basse sensualité où les mauvais propos et les mauvais instincts se ramassent pour aller assassiner de pauvres gens à l'hôpital Beaujon, tout près.

Ah! sentinelle exilée, comme j'ai monté une garde fervente et vaine sous tes fenêtres fermées de la rue Washington, pour les photographies et les portraits de toi qui veillaient chez toi, pour les sommeils que tu avais oubliés chez toi, pour tous les objets, pour tous les vides que tu avais touchés là-haut et pour tous les moments d'extase amoureuse, de gêne amoureuse, de mélancolie amoureuse, de terreur amoureuse, de désespoir et d'espoir que tu m'avais dédiés, chez toi, et pour tes rêves de fuite, avec moi, qui t'ont hantée, en ton domicile légal, en cet intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions jamais refaire, car notre fuite et notre histoire, ensemble, chérie, ce sera «une chaumière et ton cœur».

Ce sera!

Ton cœur!

Ah! comme je m'emporte et comme je t'oublie et comme j'oublie la déchéance de ton cœur,la pauvre petite chose qu'il est devenu et que tu es devenue, entre mes bras, hélas!

Et couchons-nous, puisque nous n'avons pas autre chose à faire.

Non?

Tu me retiens doucement, en une douceur profonde qui m'étonne et d'une voix chère, de ta voix des soirs d'été, de ta voix de Monte-Carlo, de ta voix de nos premières amours, de ta voix de nos fiançailles qui te revient, plus pure, plus moirée, plus dorée, plus prenante, s'il est possible, tu me dis: «Prenons garde, chéri! je crois que je suis enceinte».

Chérie, chérie, j'ai un petit cri de bonheur, un petit cri d'émotion, étranglé.

Et tout mon bonheur, toute mon émotion viennent en ce cri: mon amour reconquis, ma confiance en toi récupérée, ma tendresse doublée, la fatalité, les mondes, tout, tout y est.

Et comme je te désirais nerveusement, rageusement!

Mon désir se précipite en larmes, en larmes abondantes et douces.

Et je me mets à genoux pour te demander pardon. Je ne t'ai jamais offensée, je ne t'ai jamais, même d'un mot, fait sentir que jesouffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie, ma tristesse ancienne, la chanson de tout à l'heure, mon angoisse montent, craquent, m'étouffent un peu—pour s'en aller et je les vomis en des sanglots, longuement. Et quelle jouissance, en mes larmes, orgueil qui pleure, joie qui pleure: c'est le fleuve même du bonheur!

Ah! comme je comprends maintenant tes regards ailleurs et tes distractions.

Prise toute par tes entrailles, tu ne m'appartenais plus autant, ne t'appartenant plus à toi. Tu es presque effrayée de mon émotion: tu me dis que tu crois, seulement, que tu n'oses croire.

Je suis sûr, moi!

Sûr!

Des indices médicaux, en cette chose de sentiment, de miracle, de ciel!

Tu regardais en toi, chérie, et le miracle commençant et hésitant te saisissait, te pétrissait, pétrissait de la tendresse de ton cœur, de tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes caresses, ce sourire, cette caresse, ce regard que tu appelleras plus tard ton enfant. Tu n'avais plus de regard pour moi, de caresses pour moi: merci.

J'ai posé mon visage en larmes et mes lèvres mouillées de larmes sur le haut de ta jupe: Je voudrais, à travers ton vêtement, retrouver de mes lèvres les regards, les mots d'amour, les sourires et l'infini que tu ne m'as pas donnés, je voudrais faire passer, de mes lèvres, de mon âme, de mes yeux et de mes entrailles, au miracle hésitant, mes sourires à moi et mes mots d'amour et mon infini et mes larmes aussi qui cimentent.

Chérie, tu me parlais de choses et d'autres, d'amis, d'amies, de dîners, tu me disais ce que faisait ton mari en son voyage, ses succès ici et là, tu me parlais de tout, excepté de toi: babil qui m'est cher maintenant, babil dont tu masquais, sans savoir, le vide saint, le vide fécond de ton être en travail, en possession!

Les chers enfants du mois dernier, d'il y a un mois, qui m'escortèrent, qui me précédèrent de leurs prophéties!

Et tous les sourires d'enfants qui me sourirent dans ma vie me reviennent et je revois, à en pleurer plus fort, un enfant de pauvre, tout petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses yeux aimants en un omnibus de jadis, depuis la gare Montparnasse jusqu'au fond de Ménilmontant.

Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt fois, d'un dernier regard, d'une petite bouche qui s'ouvrait pour moi, il me clouait à ma place—et je faisais une course pressée. Et la mère ne me remerciait que de ses yeux et de son sourire aussi, humble, reconnaissante et frémissante à la pensée que j'allais lui offrir une aumône. C'est toi, femme inconnue, qui me fit ce jour-là l'aumône de ton affection fugitive et c'est peut-être de ce regard fixe d'enfant que tu te crées, petit enfant, en ce corps que j'étreins, de mes bras qui s'élargissent comme s'ils étreignaient le monde, qui ne veulent pas serrer trop pour ne pas te faire mal à toi,—qui n'es pas—et qui seras, petit enfant.

Et une molle félicité m'étreint, moi aussi, pas trop étroitement, une félicité humaine et mystique, la caresse des siècles, la caresse de l'heure et toutes les voluptés d'âme que mon inquiétude m'a refusées ces jours-ci.

Ta présence, chérie, ta présence habillée, c'est une saveur sexuelle et une saveur d'étoile, c'est la volupté et c'est la félicité, c'est chaste et fécond, c'est violent et c'est doux comme un sommeil d'aïeule.

J'ai le cœur débordant de respect et d'amour. Tout m'est rendu, de mes orgueils, de matendresse—et j'ai plus. Ce mystère qui va grandir, ce chuchotement d'émoi, cette crispation de cœur sur un souffle qui insensiblement s'affermit et s'affirme, cette écoute de vie, ce frisson, cette angoisse qui dure des mois, il me semble que j'ai tout cela, que je jouis de tout cela en cet instant, que l'effroi latent de la gestation et la torpeur douloureuse et la gloire saignante de la création, j'ai tout cela, à la fois, et c'est une caresse de bras, une caresse de lèvres, une caresse d'entrailles et d'âme.

Ne t'en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons jamais cette heure de trouble et de révélation.

Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; il me semble qu'on nous a déchirés, qu'on nous a écorchés vifs et qu'on nous a habillés de notre chair de bonheur, de notre amour intime, dans ce soir si discret et si gonflé d'avenir, sous cette lampe pâle qui s'épure et qui s'enfièvre, devant ce lit qui ne s'est pas ouvert. En ce soir vierge, nous veillons au bord du futur, les yeux dans les yeux et plongeant plus avant, les mains emplies de nos mains. L'émotion qui nous étreint et qui nous baigne, émotion secrète et haute, est toute de noblesse etde grandeur, et nous nous aimons tant, en elle!

Ne t'en va pas, chérie: nous ne pourrons jamais épuiser notre émotion: dormons en elle et faisons glisser en elle la longue nuit.

Ton mari (puisqu'il faut toujours songer à lui), ton mari est en voyage.

Mais tu dois partir cependant, pour tes voisins, pour la rue, pour le monde, pour tout ce qui n'est pas notre secret.

Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne veux pas te voir partir: j'aurais peur de ne plus te revoir.

Et je songe à ton mari maintenant; il va revenir un jour et sera très satisfait de ta grossesse. Ce petit Basque nerveux attend un enfant depuis cinq ans, qui tiendra de lui le génie mécanique et électrique. Il trouvera piquant de s'être éloigné sur une ou plusieurs nuits de victoire—et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant que j'aperçois déjà, que je sens, qui me crie ma paternité, de toute mon angoisse, de tout mon émoi, de la gravité subite qui me tombe, de ma joie âpre et de ma douceur, cet enfant qui, des mois et des mois, va me tenir haletantsur sa lente et délicate affirmation, sur ses dangers et sur son lointain, cet enfant sera à Tortoze, sera de Tortoze, par contrat.

Des idées bohêmes, des idées sauvages, des idées d'Orient me harcèlent: fuir.

Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi.

Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté, en notre détresse et, sérieux en notre amour, allons en jeunes et féconds pèlerins vers des déserts où nous ne craindrons ni les lois ni les rires, où nous aurons le droit de n'être pas infâmes et de vivre, sans peut-être manger toujours, notre vie, en sincérité.

Déployons notre amour au-dessus de nous et autour de nous comme un drapeau et comme une tente et allons dormir ensemble devant l'immensité de l'avenir.

Dormir! Ah! c'est le rêve, échanger nos rêves, à leur venue et nous vivifier l'un l'autre de notre souffle. Quels mois sublimes!

Il faut y renoncer—tout de suite.

Il faut faire tenir notre romantisme en cette chambre étroite d'une rue étroite, il nous faut être sublimes en cachette,—comme on fait de fausse monnaie.

Et nous ne pouvons être féconds qu'hypocritement, lâchement, sans risque, criminellement.

C'est ce qu'on appelle en terme de juridique, le dol, et c'est le délit sans rémission, sans excuse.

Dol moral—et c'est l'infini.

Et ces journées d'émoi qui nous sont plus chères, plus saintes et plus intimes, par notre solitude (Tortoze s'obstinant en son absence), ces journées d'une sensualité amère, où nous ne nous possédons pas et où nous espérons, sans plus, où nous précisons et contraignons l'espoir de nos simples baisers, ces journées sont hérissées de craintes, de terreurs et de désespoirs.

Je ne t'ai jamais plus sombrement attendue, redoutant tout pour toi: les voitures me paraissent vagir.

Et quand tu viens—les jours où tu viens, accablée, meurtrie, souffrant presque à vide, tu entres en moi les cahots de la voiture, toutes les secousses, toutes les angoisses en me les contant.

Tu es triste maintenant, l'idée du mensonge, du long mensonge, du secret qui bondira, qui se cabrera, qui remuera en toi avec l'enfant, le remords même qui grandira dans de la chair, tout te tourmente et tes baisers ont un goût de douleur.

Comme je t'aime, chérie. Je ne t'ai jamais autant désirée, car mes pensées et mes tortures, mes espoirs mêmes tombent sur mes sens—et je m'abstiens—bravement.

Les lettres anonymes reviennent: elles font un berceau cruel à notre espoir. Et elles doivent aller inquiéter Tortoze, là-bas, qui ne revient pas.

Elles sont sûrement de notre Tristan et de notre Yseult, rédigées en argot, insolentes et sales.

Tu t'ouates cependant, chérie, d'une gaîne d'émoi et je m'enferme en notre émoi, mais nous sommes si séparés, si peu l'un à l'autre et je m'apeure de loin!

Il y a des moments où, en t'attendant si impatiemment, en te recevant si défaite et si éprouvée, en te perdant si vite, je me sens le triste courage de vouloir te perdre, de t'attendre pendant les mois délicats, pendant les mois qui courent. J'ai tant d'appréhension et je me berce de mille craintes. J'ai peur maintenant de Tristan, d'Yseult, d'Alice, d'Ahasvérus, d'Hélène, de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je connus et de tous ceux que je ne connais pas.

Mais quelle douceur de te tenir en mes bras un instant, de t'entendre dire, même, que tu asmal, de tenir contre mon front la fièvre de tes lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton front, de tâcher à te faire sourire, de te faire parler, de te parler, de cueillir sur toi ton émotion et, parmi ton émotion et ta fièvre, un peu de la fraîcheur des rues!

Je n'aurai pas le triste courage de te perdre même un jour. Les jours où tu ne viens pas, où le malaise te couche solitaire sur une chaise longue, où tu t'écoutes souffrir en croyant déjà percevoir en ta souffrance le cri prochain, le cri lointain de ton enfant, je crois que tu me les voles et je te les reprocherais, en te voyant, si j'avais l'habitude de te reprocher quelque chose, si mon cœur ne se fendait pas, à ton arrivée, si un essor d'anges, un essor de ciels n'emplissaient pas ma chambre et ne me fermaient les lèvres, en un baiser, en mille baisers impatiemment dessinés.

Et voici que, aujourd'hui, je te retrouve et que tu t'abandonnes, voici que tu sors de tes terreurs, de ton malaise, de ta fécondité même pour t'offrir, si jeune, si souriante, et que notre volupté se coule en de l'émotion, voici que notre volupté s'exaspère, divinement, qu'elle échappe à la terre, qu'elle nous unit en je ne sais quel ciel, qu'elle nous éternise et que nousnous aimons à travers le futur, merveilleusement.

Tu t'es détachée de mes bras à regret, tu t'es vêtue lentement et nos baisers se sont attardés, ne s'achevant pas, brûlants, profonds, las et avides.

Nous nous sommes jurés de nous revoir et, plus furieusement que les autres soirs, en ce soir où la volupté me garde, m'enveloppe et me serre, je t'ai laissé partir toute seule, ne te suivant pas des yeux, le regard fixe, le regard dans la flamme de ma lampe où se consume sans fin la fatalité.

Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de notre rêve, pour notre volupté, pour notre émotion, pour aujourd'hui, pour demain, pour l'éternité et pour ce qui vient après l'éternité.

J'ai besoin de toi, j'ai soif de toi, j'ai mal de toi.

Je t'aime, je t'aime...

Je ne la verrai plus.

Un homme ne savait pas s'il aimait une femme. Il savait seulement qu'il avait mis en elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il l'avait rencontrée. Son souvenir se fondait en tous les décors amoureux: c'était Venise, c'était le ciel d'Alger, c'était toute la mer, la mer inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie, qui se meurt éternellement aux pieds des fiancés pour leur apporter de la fraîcheur et de la fièvre. Il imaginait qu'ils s'étaient fiancés devant toutes les mers, en la mélancolique et lumineuse complicité des changeants couchers du soleil; que, tous deux, ils avaient visité les tombes frémissantes des amants et des conquérants, que l'écho de toutes les grottes leur avait, de l'un à l'autre, profondément et tendrement,passé au cœur leurs serments—comme on passe une bague au doigt.

Et ils n'avaient pas échangé de serments. Il songeait tout de même qu'ils étaient liés, étroitement et de haut, que les forêts les avaient caressés de leur chantante nostalgie rouillée, que leur épithalame s'était gravé dans les rochers, sans faire de mal aux rochers, et qu'ils avaient bu la vie à toutes les sources.

Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque matin, au caprice du calendrier, il la saluait, en son cœur, du nom de la sainte du jour et lui souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres femmes. Elle existait seule pour lui, l'attirait de la pâleur de ses yeux, du frisson de sa lèvre, de la lenteur de ses cheveux, de la grâce délicate, menue et nuancée qu'elle alanguissait en son sourire. Il n'osait pas approcher d'elle, pour qu'elle ne le vît pas trembler, n'osait plaisanter avec elle, ayant peur de la trouver trop spirituelle et un peu frivole.

Et il allait avec cet amour en lui comme un viatique, viatique douloureux parfois, s'exaltant de sa chaleur et de son amertume, se purifiant de sa pureté et de son lointain.

Or, un jour il reçut une lettre d'elle. Elle étaitdure à la fois et malheureuse, irritée et pantelante. Femme qui se croit calomniée, elle reprochait des faits sans vraisemblance. Un mot revenait avec complaisance: «Vous vous êtes vanté de... vous vous êtes vanté: votre vanité...» Il n'aimait pas à porter un cilice sur son corps ou un cilice sur son cœur: ce papier lui brûlait les mains, il en avait honte pour lui et pour elle, mais il voulut conserver quelques heures ces mots de colère qu'il avait à peine lus. Tant qu'il aurait le papier, il y penserait moins: ensuite, le papier détruit, les mots, les mots effroyables resteraient, l'entoureraient, germeraient comme du mauvais grain, se développeraient comme un toxique en des entrailles infortunées, le brûleraient, le déchireraient, le tueraient.

Et—ce qu'il n'avait pas fait depuis qu'il était amoureux (il lui sembla que ça durait depuis l'éternité), il pensa aux gens. Ça n'était pas venu tout seul à cette femme. On lui avait dit, on avait inventé des choses.

Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des gens qui devinent, qui voient en une bouche le baiser qui n'y est point, qui, des lèvres fermées, plongent dans l'âme et décachètent un secret comme on décachète une lettre interceptée? Il y avait donc des gens qui souillent de leurregard l'image qu'on garde en ses yeux, la discrète et idéale image qu'on veut préserver de tout, par piété, par amour? Il y avait donc des gens qui vous observent quand on se trahit, qui filent un désir comme on file un couple, qui filent une idylle secrète, une idylle intime, qui pincent un rêve comme onpincedeux être adultères?

Mais c'était un trop grand effort pour lui d'avoir si longtemps,—quelques instants,—porté son attention sur les manœuvres des gens; il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui devait encore avoir les sourcils froncés, la main nerveuse d'avoir écrit cette petite lettre,—si petite, si plate, qui tenait si peu de place et qui, en se refermant, avait écrasé sa vie, cette lettre plate qui se gonflait de tous les rires méchants des gens, de tous les malheurs qui allaient lui arriver à lui, gonflée de tous les sursauts de sa destinée, de sa destinée modifiée, de sa destinée arquée et se précipitant.

Il voulut répondre.

Il n'est pas de pire drame que d'écrire sans savoir si ce qu'on écrit sera lu, que de mettre sa vie dans des mots,—en se disant que, peut-être, ces mots seront déchirés haineusement et calcinésa priori. Et l'on n'envoie par la posteque des larmes séchées, non les larmes brûlantes et brillantes dont le charme intime et la vertu cachée apaise, émeut, console et unit. Et il n'est rien d'aussi bête qu'un malentendu d'amour, car, en amour, on ne doit pas s'entendre, on doit, muré par la tendresse et l'enthousiasme, sourd d'ivresse, deviner les mots qui sont prononcés à côté, là, tout près, et les étouffer sous des caresses. Mais il ne s'en disait pas tant. Il était si malheureux!

En sa course folle à travers Paris, la main crispée sur la petite lettre, il avait rencontré des amis et des indifférents et leur avait lancé un: «J'ai mal!» comme on lance l'anathème. Ils avaient répondu: «Où donc? Vous n'avez pas mauvaise mine», et avaient poursuivi leur course vers d'autres soucis. Et il se trouvait seul maintenant, seul avec les débris de son rêve,—avec savanité! Car il y avait la vanité.

Quelle vanité?

Il était, il avait toujours été immense de désirs, frénétique d'ambitions. Il avait gardé son âme d'orgueil dans la pire pauvreté, dans la pire promiscuité. Il s'était gardé de la satisfaction, s'était refusé la joie de la renonciation et de la résignation. Et il croyait que son ombre tenait la terre entière et les cieux aussi.

Non! A en croire cette femme, sa vanité avait été de vouloir faire croire faussement qu'il l'avait possédée, qu'il avait eu la femme d'un ami, comme un voleur, qu'il avait non pas même dérobé la chose d'un autre, mais qu'il en avait joui furtivement, salement, comme un valet. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il rougit de son amour. Elle le supposait vil. Quelle pauvre petite âme avait-elle donc?

Il se décida à écrire: «J'ai reçu votre lettre. Je ne vous la pardonnerai jamais. Qu'il suffise de quelques canailles pour briser n'importe quel bonheur, c'est bien. Mais que des gens sans idéal, des gens qui ne savent pas rêver, des gens qui ne savent pas espérer, des gens qui n'ont pas de ciel dans leurs yeux puissent d'un mot, d'un bon mot, froisser et déchirer notre rêve, polluer notre ciel et jeter notre espérance dans la boue, c'est une chose que je ne puis admettre. Je ne vous ai jamais convoitée. J'ai vu passer un jour sur une route une femme en robe blanche et j'imaginai que cette femme devait m'accompagner en ma route, être ma confidente et mon encouragement, mon courage et ma foi, ma conscience aussi, qu'elle était non mon bonheur, mais ma destinée en robe blanche. Je lui faisais abandon d'un peu de mes malheurs,je lui faisais une place en toutes mes actions et toutes mes souffrances et cette femme n'est qu'une femme, une femme comme les autres...»

Il s'arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l'avait écrit cependant. Mais non! non! ce n'était pas vrai.

Il se roidit et continua: «Mon âme et mon corps sont devenus un tombeau fleuri, un simple tombeau où reposent le souvenir de votre beauté et l'image de ce que vous fûtes pour moi. Je vous demande comme une grâce de ne pas toucher à cette image, de vos mains, de vos colères, de vos actes de petite femme—et d'ailleurs vous ne le pourriez pas. Cette image est à moi, à moi seul...»

Une larme venait de tomber sur ces paroles de vanité. Il ne résista plus, lâcha la plume.

Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait, en des sanglots, comme une tête de vieille femme qui sanglote. Il pleura et pleura mal, car du soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil n'était jamais entré chez lui. Venait-il par ironie? Non! le soleil ne s'était jamais moqué de lui—et le soleil est bon.

Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil, la face humide, il défia le monde et espéra fervemment. Ce soleil, ce soleil divin, quel présageen ce moment! Il sentit que son suprême espoir, c'était l'amour de cette femme, amour lointain, amour revenu et reconquis.

Et il se rassit pour pleurer.

Car il espérait. Mais, tout de suite, qu'allait-il arriver? Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa foi et son âme? Et comment lui faire savoir qu'elle se trompait, car il n'achèverait pas sa lettre?

Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante des romances d'amour! Et il s'attendrit si violemment que, n'ayant pas la force de désespérer, espérant malgré tout, parmi ses espoirs et ses désirs, il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant de sanglots et de plaintes—par vanité...

Eh bien? cet homme, c'est moi,—et c'est ce qu'il y a de plus étrange en cette affaire!

Cet homme que je ne nomme, en ma pensée, qu'à la troisième personne, que j'éloigne de moi de toute ma force pour qu'il ne m'atteigne pas de son malheur, en l'horrible contagion de la fatalité, c'est moi.

Je ne me rappelle plus.

Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été aimé, je ne connais plus cette chambre où je souffre, où il fait froid, où il ne fait pas assez froid.

J'ai mal.

Il n'est pas tard.

Le soleil et le jour ne s'en vont pas encore.

Le soleil! le jour! Claire—ce nom me brûle les lèvres à ne pas le prononcer, ce mot crie comme un cauchemar, s'ouvre comme un œil hagard et crépite comme une flamme méchante—Claire n'aimait pas les jours qui grandissent.

Notre amour aura été un amour de jours courts, un amour de soirs précoces, un amour de crépuscule et un amour d'hiver. Nous nous serons aimés pendant les heures honteuses que la nuit vole au jour et ce sont des heures que nous avons volées, nous aussi, que nous avons volées à la vie.

Et tout a pour moi un goût de mort, un goût de néant.

J'ai voulu voir l'heure, en ce jour qui s'obstine: ma montre s'était arrêtée et, malgré mes efforts et mes sollicitations, n'a pas continué sa course. Les amours qui y pleurent, le tombeau d'argent qui y chancelle s'y figeront, s'y affirmeront davantage, après plus d'un siècle.

Je ne sais plus: il me semble qu'Elle n'a jamais été à moi, jamais.

Et il n'y a entre ses lèvres et mes lèvres, entremes lèvres et ses seins que l'épaisseur de quelques heures!

Et il y a, il y a qu'elle est enceinte.

C'est impossible!

Son ventre n'aurait pas crié pour moi! son ventre ne l'aurait pas prise à la gorge! son ventre n'aurait pas violemment étreint son cœur! oh! quelles images incohérentes et comme elles m'apparaissent éloquentes et vivantes!

Elle a écrit.

Elle m'a repris son enfant, d'avance.

Elle me l'a tué, d'avance.

Elle m'a chassé de mon enfant.

Mon enfant! Mon enfant!

J'ai la lèvre pleine et meurtrie encore des baisers de ma maîtresse, j'ai les mains fiévreuses de caresses anciennes, de caresses proches et des caresses aussi qu'elle me vole en ce moment, j'ai le corps las du poids du corps ami, j'ai cette femme dans les yeux, dans les lèvres, dans les mains, dans le cœur, dans le sang, puisqu'il faut, en amour, parler comme les charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma douleur massive, de ma douleur brutale et bestiale, s'élève une douleur plus haute, une douleurplus pure, une douleur pure et si âpre, si profonde! la quintessence de ma douleur, et elle va à toi, petit enfant, comme un long et frêle baiser tout au bord de la mort.

Console-moi.

Agite devant moi un hochet comme j'en agiterai un autour de toi, si jamais, si jamais je te vois.

Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois que je pleure, car je pense que jamais je ne te verrai, que jamais je ne reverrai celle que je ne puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi, dans le vide, ma fiancée, mon corps, ma jouissance et ma vie.

Un hochet, petit enfant!

Berce-moi, du fond de l'Inconnu, du fond du chaos. Agite devant moi les promesses de la vie, les honneurs, l'ambition, la fortune.

Tire des désirs par les pieds et barbouille-m'en pour que je ne me souvienne pas.

Et souris-moi, comme on sourit avant de sourire et de vivre.

N'est-ce pas, petit enfant, elle n'a pas écrit cette lettre?

C'est un faux.

Je l'ai reçue cependant et elle est bien d'elle, car je l'ai brûlée et il a fallu que je la brûle. On l'a forcée.

Contrainte et forcée.

Contrainte et forcée...

Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte et forcée.

Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan, Yseult, vous pouvez promener par le monde l'orgueil vierge d'avoir fait du mal. Vous pouvez, du sang de nos deux cœurs et du deuil de nos deux cœurs vous faire un manteau rouge et un manteau noir et vous pouvez même, en nos larmes, vous laver du mal que vous nous avez fait. Il ne vous en restera plus, la honte et la gêne perdues, que la gloire et la volupté.

Et je ne veux pas songer à vous, je n'ai pas la force de m'indigner, je n'ai pas la force de vous juger, et je ne veux pas mêler le mal à ma douleur.

Il me semble que je me lamente en dehors de moi, que je pleure pour les autres, que je pleure pour toute la terre. Le pâle soleil est baigné et luisant de larmes, il sourit comme on sourit à une veuve et toute la journée est molle comme la mélancolie.

Les désespérances ne sont pas roides: l'affaissement, la misère les courbent, ne les brisent pas, les plient un peu; ma tristesse s'abandonne et s'abandonne trop ici.

Et je ne trouve plus rien.

M'en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant.

Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor à mon trouble d'amour. Je me précipite vers lui, je précipite vers lui l'aveu de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se retourne pas, presse le pas.

Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres anonymes s'est épaissie, élargie et rétrécie! C'est le vide autour de moi. Et ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie, l'Anthelme Cahier duPhantasme quotidiena cru, a douté.

Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l'ai vue, en passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille indifférence empressée qu'elle témoignait aux gens, honnête en souriant comme elle souriait en offrant une tasse de thé. J'ai eu avec elle des causeries fraternelles et des demi-confidences—et me voici criminel de désirs et de tentatives!


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