Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser mon enfance, m'infliger trop tôt la joie: tu me laisses revivre à mon aise ma misère et ma virginité.
Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour être trop heureux.
Tu m'offres ton front, tu m'offres tes yeux, tu m'offres ta bouche, mais lentement, dans le rythme de ma mélancolie. Nous sommes des pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent qu'au fur et à mesure un front, une bouche et des yeux, des pauvres qui achètent—cher—du bonheur, pas réel, et des baisers timides, qui achètent de l'amour et qui n'insistent pas, pour avoir des regrets, pour avoir faim—encore, pour avoir envie de pleurer, en dormant, pour une moitié de joie et une moitié de désespoir.
Chérie, chérie, ma journée, ma page d'hier, c'est aujourd'hui de la littérature.
J'ai corrigé les épreuves de mon évocation, de ma misère, de ma sensibilité éternelle, de mon enfance. C'est imprimé, après des crimes, sous des crimes et ces phrases frissonnantes sont raides, en leur gaine de feuilleton comme un autre feuilleton. Des gens s'attendrissent dessuscependant—et il y a des pleurs mais je n'y veux plus penser.
Je m'évade de mon enfance, je m'évade de ma misère pour ne plus songer qu'à toi, chérie.
Te voilà: la lampe n'a plus l'air, parce que je ne veux plus, d'une lampe de vestale qui me rappelle mon histoire, mon passé et mes bégaiements, mes éveils de conscience, mes éveils d'ambition et de rancœur parmi de la faim.
Ce n'est pas un phare non plus qui ouvre l'avenir, d'une grosse lumière.
C'est le lampion de l'heure qui fuit et que nous ne laissons pas fuir comme ça, c'est le lampion d'une heure de joie, d'une fête, d'une débauche. Allons-y! Eh bien! c'est une débauche que la peur trouble et scande!
C'est vrai: (je n'y pensais plus!), nous nous cachons! c'est vrai!
En cette chambre qui est nôtre, qui est si nôtre, qui ne s'ouvre, qui ne s'entre-bâille que pour nous, en cette chambre qu'on ne découvre qu'avec de la bonne volonté, qui se révèle tout à coup, qui se déchire du mur sans en avoir l'air, tout le monde a le droit d'entrer—et le commissaire de police.
Les voitures que j'écoute, que je guette, quej'entends si impatiemment, si goulûment, les voitures que, par delà mes volets, je viole de mon oreille pour t'en arracher, les voitures d'espoir, les voitures de spasme qui t'amènent—enfin!—après un cortège de voitures avant-courrières, comme en un défilé, comme en une entrée d'impératrice, les voitures, dès qu'une voiture t'a jetée ici, à regret, nous deviennent ennemies et menaçantes.
Leur chanson change: c'est le danger qui grince, c'est l'inconnu—prévu—qui ricane, c'est l'obstacle, c'est l'horreur. Qu'une voiture s'arrête devant ma fenêtre et obstrue notre invisible horizon,—l'horizon auquel nous avons renoncé—de sa masse noire, tu t'apeures, tu trembles et tu veux que je tremble.
Les voitures viennent se briser contre notre étreinte mais elles reviennent et jonchent notre lit de débris coupants qui exaspèrent notre fièvre et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte amoureuse comme on pique les taureaux dans les cirques et qui nous donnent l'un à l'autre comme on se donne devant la mort. Agonie qui se renouvelle, qui se multiplie et le spectre du flagrant délit, avec son écharpe, ne quitte pas notre lit et garrotte notre nudité. Quand nous nous rhabillons, je te dis: «maintenant, onpeut venir, nous sommes plus honorables»; et on ne vient pas.
Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui y coulent de la vulgarité comme du plomb fondu.
J'ai acheté un peu de feu parce qu'il fait vraiment très froid, et j'ai acheté une montre.
Vieille, très vieille montre symbolique, des amours s'y cisèlent en argent sur un cadran de cuivre et ce sont des amours mélancoliques et un tombeau. J'avais peur que cette montre ne voulût pas marquer l'heure, mais elle fut docile dès qu'elle vit qu'il s'agissait d'amour, et si elle s'arrêta un jour, c'est que nous n'avions pas assez joui de l'heure, l'heure qui fuyait.
Et puisqu'ici, c'est un journal de joie et un continu fragment.....
Nous ne nous sommes jamais tant aimés que ces deux jours. Voici deux mois que je ne vis que pour la volupté, mais jamais nous n'avons été impatients, aussi ardents, aussi hardis.
Nous avons été murés en notre volupté. La lampe lasse, la montre triste, nos tristes vêtements passés, nous avons cherché la porte, mais le feu s'est éteint sans nous attendre et le froid a gelé la serrure, a glacé la clef dedans: la clef ne tourne plus.
Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta stupeur et ton effroi, chérie, ne durent pas longtemps: tu t'en vas par la fenêtre, sans ennui, et si crânement et si pudiquement, tu t'évades si joliment de notre bonheur! Et je ferme les volets derrière toi, derrière moi.
C'est un tombeau, notre chambre: tombeau qui se rouvre et qui ressuscite. Car je te retrouve le soir, presque seule, et je te retrouve si tôt, aujourd'hui, le lendemain et nous sommes si gais, si oublieux du danger!
Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une première et les mots d'amour qui s'y suivent, qui y rebondissent, qui s'y engendrent, me clouent, me foudroient.
Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite, pour oublier que je suis malade. Nous ne devrions assister qu'ensemble à des spectacles où on parle d'amour.
Ensemble! mais tu t'en vas! tu es partie, après tant de baisers d'adieu que ce n'étaient plus que des baisers sans plus. Et il ne me reste plus aujourd'hui où tu pars tout à fait, que ton mari, que Tortoze et je m'attache à lui pour avoir quelque chose de toi.
Ah! j'ai bien envie de lui dire:
«A propos, je suis l'amant de votre femme»,
pour voir, pour rien, pour tout, pour qu'il me tue, pour qu'il te tue, pour qu'il te lâche à moi, dans l'autre vie ou dans celle-ci.
Et je suis las de cette vie de mensonge, qui me pèse tant quand tu n'es pas là, qui m'écrase sans excuse, sans consolation, quand nous ne sommes pas tous deux à noliser nos remords. Mais il est si gentil, si fraternel!
Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et je cherche trop à filtrer ses paroles, à filtrer sa présence pour n'en tirer, pour n'en garder à mes lèvres et à mon cœur que ce qui est à toi, que ce qui vient de toi.
Le soir tombe, la nuit commence qu'il achèvera avec toi, très loin, vers l'Italie.
C'est une nuit que je voudrais arrêter en sa longue course d'hiver, c'est une nuit que je laisse tomber et s'enfuir en soupirant, parmi mes sourires à Tortoze.
Et Tortoze me serre la main pour la dernière poignée de mains (c'est la centième). En le perdant, chérie, je te perds deux fois!
J'ai passé la fin de l'année, le commencement de cette année-ci à songer à toi et à ne songer qu'à toi, ma pâle fiancée.
Tu vas me dire: «Ce n'est pas vrai. Je sais que tu passes tout ton temps—et tout le temps des autres—à songer à moi. Ne fais pas le malin. Tout le temps tu songes à moi,—et tu ne t'en portes pas mieux pour ça.»
Mais ne badinons pas: j'ai songé à toi la nuit de l'An—devant témoins.
J'étais dans un appartement lointain, avec quelques hommes de cœur ou d'esprit, d'esprit et de cœur, par hasard. C'étaient des hommes savants ou passionnés—ce qui est la même chose, qui pensent par métier, par oisiveté ou par vocation.
Ils pensèrent cette nuit-là: c'est dire qu'ils parlaient. Autour de cette longue table légèreet blonde, parmi les lumières et les fruits, parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient, qui chuchotaient discrètement, c'étaient les plus belles paroles du monde, de la terre et du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes hardis, paradoxes aussi, mais paradoxes lyriques et des idées, des idées! C'étaient des plaisanteries aussi, des plaisanteries tantôt inconsistantes, tantôt éperonnées: c'était un concert, une mousquetade et des bombes, c'était charmant, exquis, vibrant, profond—et mieux encore.
Je voudrais trouver d'autres louanges encore et les plus larges cris d'enthousiasme, car je juge ces hommes sur leur réputation, sur l'estime que j'ai pour eux et sur ma conviction que, cette nuit-là, ils se sont surpassés eux-mêmes: la vérité, c'est que je n'ai rien entendu, rien écouté, et que, si je ne connaissais pas mes éminents compagnons, je ne saurais même pas s'ils ont parlé: je songeais à toi, ma pâle fiancée.
Lourdement, profondément enfoui en mes rêves et en mes souvenirs, plongé comme en un sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans l'humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, pour ainsi dire, de notre molle tendresse, je ne disais rien, je ne sentais rien,—et c'està peine si je mangeais. Je n'appartenais plus à ce monde. J'avais émigré.
Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un trou, un coin très ignoré, où l'on échappe à ses amis, à la monotonie de sa vie, où l'on s'échappe de soi-même, où l'on galope sur des routes bleues et en des coulées de lunes. On visite des ombres, on salue de vieux regrets, de vieux remords, et l'on va, pèlerin nostalgique, parcourir d'un regard le Pays de Tendre, ce pays dont on ne sut jamais dresser que des cartes muettes, car, les vraies cartes du Pays de Tendre, on ne les dessine pas, on les soupire et l'on ne peut rien y déterminer, pas même la place de son tombeau.
Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le Pays de Tendre: j'y fus ravi en esprit, comme on écrivait au grand siècle—c'est le dix-septième que je veux dire—en esprit! j'exagère, car je n'avais pas d'esprit, j'étais lourd, comme on est lourd lorsqu'on est mort—et qu'on n'est pas mort d'amour.
Les mots autour de moi voletaient, s'entrechoquaient, se rencontraient, entraient l'un dans l'autre—et c'était comme un berceau d'arbres aux feuilles chantantes, comme le berceau de la nouvelle année que nous attendionsen mangeant et en buvant et qui était venue toute seule sans qu'on s'en aperçût, sans qu'on fît attention à elle, qui était là, auprès de nous, sur nous, grelottant, mal lavée et grise.
Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle ne se précipitait pas, la pauvre, pauvre année. Les hommes parlaient toujours; d'une année à l'autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un pont volant, un pont d'idées, de mots furieux, d'utopies et de plaisanteries. Et ils ne pensaient qu'à leurs pensées, et n'avaient pas la politesse, la sagesse de songer un peu à la petite année qui s'en était venue, qui était là, qui était triste, peu rassurée, et si petite!
Et je souris à la petite année.
Elle n'avait même pas la force de me sourire.
Je dis à une dame, à côté de moi:
—Je vous prends à témoin que je pense à ma fiancée.
Elle me donna acte de mon aveu et se remit à écouter les gens qui parlaient plus que moi et qui parlaient mieux. La petite année tremblait toujours. Je cherchai à la bercer en un discours.
—Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu ne sais pas, mais il y a beaucoup d'êtres qui tremblent plus que toi—à cause de toi. Ilscroient que tu leur apportes des malheurs, des deuils, des hontes, des crimes, peut-être, ils t'imaginent agressive, armée et rosse, pour être de ton temps. Et d'autres te cherchent d'yeux égarés, d'yeux qui veulent voir partout la chance—et qui ne la voient nulle part. Petite année, je sais que tu es très bonne et que tu viens, nue, les mains vides et pauvre. L'autre année s'en est allée, à son honneur, sur des applaudissements de théâtre: elle ne t'a pas passé un bilan mais l'a caché dans un coin. Ne t'apeure pas, petite année, je te prends: pour que tu n'aies pas froid, pour que tu saches sourire, pour que tu saches aimer, je te dédie à ma fiancée, je te dédie à mon amie. Tu te réchaufferas, tu t'illumineras du reflet de ses yeux, tu t'adouciras à la clarté de sa bouche.
«Petite année, tu nous appartiens à nous deux, mon amie et moi! nous t'adoptons, tu es notre enfant, tu verras comme nous te ferons belle, riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. Tu nous apporteras les pires émotions, les plus belles inquiétudes, les plus douces, les plus farouches étreintes, et tu déchaîneras sur elle et sur moi, sur notre unique âme à deux bouches l'essor éclatant des gloires; tu nous donneras la terre et tu nous donneras aussi le royaumedes amoureux, qui n'est pas de ce monde, mais qui contient ce monde—et les cieux.
Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure à vivre avec nous—et de nous.
«Les années, quand elles naissent, sont toute bonté, toute bonne volonté. Mais il y a des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui jettent des événements en travers, qui se jettent au travers des événements, et qui provoquent ainsi des chaos divers auxquels les années les mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu seras douce, n'est-ce pas, petite année, à l'homme chez qui nous sommes et qui discute là-bas et qui rit comme il lancerait des coups de sabre. Et tu seras douce à tous ceux et à toutes celles qui sont ici—et aux autres, et à tout le monde.
«Non! petite année, tu ne seras pas douce à tous; les années ne sont pas faites pour être douces, elles sont faites pour qu'on lestire, comme disent les forçats, dans le bagne étroit de la vie. Mais, petite année, je t'ai prise, par pitié, je te garde, je t'aurais prise de force. Je ne te violerai pas, parce que j'ai juré fidélité à ma fiancée, mais je te garrotterai, je te ligotterai, je t'hypnotiserai. Sois tranquille, je ne me laisserai pas faire par toi: je te tiens.
«Quelqu'un qui sait tout et qui connaît les taureaux en outre, me répète que, d'un geste gracieux, les toréadors, avant de mettre à mort le taureau, le dédient à la plus belle. C'est ainsi que je te dédie à mon amie. Je n'ai pas envie de te tuer, petite année, mais je veux combattre; tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais un an de luttes où, s'il en est besoin, je me créerai des ennemis, où j'inventerai des dangers et des obstacles pour pouvoir, pendant et après, être plus tendre avec mon amie, pour pouvoir pleurer avec elle plus de larmes et pour être avec elle plus longuement et plus inquiètement heureux. Petite année, je t'ai baptisée au nom de l'amour, va, je te souhaite d'être bonne.»
Par une des fenêtres entraient toutes sortes de lumières, des lumières menues qui tremblaient, qui s'enfonçaient dans l'infini: la Seine s'étendait sous elles et autour d'elles, immobile et lente. Les étoiles, le ciel grave, ces lumières qui se faisaient parfois rouges et vertes, cette lenteur de l'eau, tout assemblait un paysage sans âge, sans couleur locale, d'un charme vague, de la mélancolie la plus gracieuse et la plus cosmopolite. C'était Paris, certes, et c'étaientses environs où des forêts poussent pour qu'on s'y parle amour, de très près, et c'était aussi Venise et c'était l'Écosse, et c'étaient les pays nostalgiques, les lacs nostalgiques où glissent des barques et des rêves, et c'étaient un peu ces corridors des limbes où il ne passe personne et où, à deux, on ne regrette pas le Paradis.
Et ton âme, mon aimée, passa dans l'air léger de cette nuit et me regarda des grands yeux du fleuve.
Ce fut une nuit exquise. Je m'obstinai à ne pas parler, à rêver, à me laisser aller à toi, à me laisser, de loin, prendre par ton souvenir, par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins chez moi, tout Paris m'apparut qui se donnait à nous, les Champs-Elysées, les quais, les places. Même je fus heureux tout à fait: mon cocher passa sans nécessité devant la colonne Vendôme. Je vis que l'année me voulait du bien, et je l'en remerciai poliment.
Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle idée m'a pris de dire au cocher de me «déposer» à un café du boulevard?
Pourquoi les cafés, cette nuit de l'an, sont-ilsouverts toute la nuit, et pourquoi le souvenir des terrasses où je rencontrai l'autre me hante-t-il à cette heure où l'année s'est changée? où arrive une année toute propre et toute pure?
C'est une de ces nuits d'hiver où il ne fait pas assez froid. On s'est assis à la terrasse d'un café et l'on a tâché à causer parmi les douze cris de minuit. On a ri un peu pour se persuader qu'on ne va pas être plus vieux d'une vieillesse soudaine et que la mort n'est pas plus proche: on a tiré sur les mots, sur les plaisanteries, on les a fait durer pour sentir un pont entre les deux années, pour y entrer mollement, sans s'en apercevoir, en se sentant même.
Voilà: le douzième cri s'est éteint, l'heure s'est homologuée à toutes les horloges pneumatiques de la ville, on est dans l'année nouvelle, franchement, absolument, de la tête aux pieds, des dettes aux espérances, jusqu'à l'âme.
Les minutes s'égouttent. On vit de la même vie, en un trouble. Et ce sera une nuit comme les autres nuits.
Non. Le boulevard s'émeut, frémit et devient tyrannique; le boulevard, opprimé par les baraques mystérieuses, le boulevard étranglépar les lumières Collet, par les camelots et les soldats permissionnaires, déborde, crache et vomit. Il vient à nous, roule à nous des hommes et des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous éclabousse d'un blasphème et d'un hoquet gouailleur, d'une plainte qui s'use à force d'avoir servi: c'est la misère et l'infamie qui viennent nous frapper au cœur et qui grimacent pour se faire reconnaître: vieilles connaissances, vieilles amies, parentes de province, maîtresses incestueuses d'hier.
On finit par regarder pour ne plus voir, pour ne pas sentir autour de soi les petites filles qui mendient comme elles dormiraient et les haleines d'assassins des vagabonds. Et l'on demeure, éternel, les yeux fixés sur l'horreur cinématographique du boulevard.
Qu'est-ce que cette foule-là?
Nous ne l'avons jamais vue. D'où sort-elle? Nous avons vu ce jeune homme à une audience de police correctionnelle, nous avons coudoyé ce policier dans une réunion anarchiste, et cette femme, nous l'avons vue qui riait à une représentation de mélodrame. Mais ce ne sont pas des individus, c'est un ensemble, c'est une procession, c'est une armée, c'est un monde: ça se tient et ça colle avec de la boue, avec desmenottes, avec du blanc gras et de la mauvaise sueur.
Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les yeux durs et fixes en une vision de revanche sur la société et le destin, filles en cheveux roux, cyniques et dolentes, les haillons, adolescents précis aux bouches féroces et aux paupières lasses, mûres courtisanes, terribles, mendiants et commis congédiés, simples pauvresses et scélérats à compartiments, ils tiennent le boulevard, bousculent et étouffent les infortunés bourgeois qui, les bras lourds de cadeaux, rentrent chez eux, et vont, les bras vides, les mains hésitantes et l'âme hésitante, devant nous.
Ah! ces regards qui ne s'arrêtent pas sur nous, qui nous percent, qui nous marquent et qui s'en vont! Ces mâchoires lourdes qui mâchent à vide, pour se faire les dents!
Et les gens marchent à vide aussi.
Nous entendons un murmure, nous devinons des paroles, un chant tacite, parmi ces chansons qu'on nous offre malgré nous. «Ah! disent ces gens, vous rêvez à l'année qui s'en est allée. Cette année, vous vous demandez si elle a été celle de ce romancier ou de ce souverain, de ce poète ou de cet inventeur, de cette utopie ou dece vaudeville! Cette année a été presque la nôtre: elle a été celle de notre frère, de notre amant, de notre fils, qui a été guillotiné comme meurtrier, de notre ami qui s'en est allé au bagne, de par l'indulgence des jurés, et de notre camarade que voici, qui a été meurtrier, violeur et faussaire, mais qui est malin et qui a de la chance. Vous vous demandez que sera cette année; vous demeurez anxieux au bord de cette année en cherchant à deviner ce qu'elle apportera, à qui elle sera. Ne vous fatiguez pas. Cette année, c'est à nous, c'est nous. C'est nous, les faits divers, les cours et tribunaux de cette année, c'est nous, les drames de la misère, la faim, les cris, la fatalité de cette année. Vous nous retrouverez à la troisième page et à la première page des journaux, dans les vedettes et les manchettes des quotidiens et dans les terrains vagues avec des coups de couteau au flanc, vous nous retrouverez épars en des héroïsmes coloniaux (car nous sommes braves en dehors des fortifications) et en des maisons centrales du Midi, parce qu'on y est très mal. C'est nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir cette année et c'est peut-être vous qui nous ferez mourir de faim, sans le faire exprès, et c'est peut-être nous qui vous tuerons, par hasard.Nous passons devant vous sans haine: nous ne vous connaissons pas. Vous aurez des paroles éloquentes sur nous, à distance, que nous n'entendrons pas, et nous nous rencontrerons, sans nous rappeler que nous nous sommes croisés déjà. Regardez-nous bien: vous ne vous verrez plus en troupe, vous n'apercevrez plus notre horde maudite et sainte: c'est une sortie du destin et de la légende, un défilé, un défi, une promenade de méditation au bord d'un précipice, au bord de l'action, avant nos petites escapades, notre révolte et notre bond vers l'Enfer. Regardez-nous bien: nous valons la peine d'être vus, n'est-ce pas?»
Oui, vous valez la peine d'être vus et d'être regardés, misérables! Vous êtes plus sinistres, plus amples, plus riches et plus grands, en votre sordide bassesse, que les gueux de Callot, de Goya et de Luce. Vous avez des rides infinies, des instincts et des remords en relief, vous êtes ciselés de toutes les gangrènes, mais nous n'avons pas besoin de vous regarder: nous vous connaissons.
Nous nous sentons en ce moment veules, sans souffrance et sans vie: c'est que vous vivez pour nous. Nous savons qui vous êtes: vousêtes nous, vous êtes nos vices et nos crimes—et vous êtes pires et pis: nos nuances d'âme; nos hésitations devant le Bien et la Beauté, notre manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude et notre ignorance, c'est vous.
L'année qui s'en est allée pèse toujours sur nous; elle est lourde. Nous nous sommes attardés à des sottises, à de la médiocrité. Vous êtes tout ça. Vous êtes les mots méchants que nous prononçons et auxquels nous ne pensons plus, et auxquels des gens pensent toujours; vous êtes les semences de haines que nous avons laissées, négligemment, au cœur des hommes et des femmes et les semences de haine qui germent en nous, à notre insu; la mauvaise volonté des autres et notre mauvaise volonté, le frisson d'envie, le désir de vengeance, que nous avons en nous ou autour de nous.
Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette nuit au moins, libres et bons! Vous êtes notre esclavage de vices, notre embarras de souvenirs, notre odieuse mémoire, notre conscience, notre fatalité, le mal que nous avons fait, le mal que nous sommes, le mal de la terre, le mal universel. Mais vous êtes le mal de l'année dernière: vous êtes nos remords en guenilles, nos remords à casier judiciaire qui passent devantnous et qui s'en vont. Vous vous en allez, n'est-ce pas? Vous avez des cauchemars à promener ailleurs et vous avez à disparaître. Vous êtes l'année passée.
—Mais non, ricanent les hagards promeneurs, nous sommes cette année-ci, l'année qui court déjà. Nous sommes de pauvres vagabonds, de modestes criminels, des individualités de la cambriole et de l'attaque nocturne; mais si vous voulez faire du symbolisme à notre propos, ne le faites pas à faux, messieurs. Nous vous connaissons, nous aussi. Tout à l'heure, chez vous, vous allez découvrir que, décidément, vous avez de belles âmes, de belles âmes toutes neuves, toutes fraîches, des âmes de foi, de calme et de liberté. Nous voulons bien, si ça vous fait plaisir, être vos crimes et votre horreur. Mais pas d'erreur! Vos crimes et votre horreur de l'an passé, c'est une affaire entre l'antiquité et vous, c'est enlevé, pesé, placé à intérêts composés; ça compte pour la retraite, ça nous est égal. Nous sommes cette année-ci, vos crimes et votre horreur de cette année. Lisez en nos faces, en notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables et qualifiés que vous allez commettre. Le remords! le souvenir! nous ne tenons pas cetarticle-là. Nous sommes l'avenir, l'avenir immédiat: ce n'est pas beau? Et pourquoi, subitement, seriez-vous plus beaux, plus vertueux? De quel droit la grâce serait-elle venue vous toucher parmi vos bocks et votre monotonie?
Je gémis—en moi-même—vers cette effroyable foule.
—Où avez-vous pris ma monotonie? J'ai été heureux, j'ai été triste—et si magnifiquement, si diversement! J'ai été beau, j'ai été bon!
Ma laideur d'âme, je ne la connais pas et cette année a été l'année de mon amie et de notre amour!
C'est une année qui s'est étiolée, qui s'est maladivement étirée parmi mon attente, qui s'est traînée jusqu'à notre rencontre et qui est morte voluptueusement au cœur de notre volupté.
Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous, simplement, comme se font les miracles et comme se tisse l'éternité.
Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette épave désolée qui est le passé, ce fantôme d'épave, la conscience des autres, qui passe devant moi en boue et en loques, cette ville qui semble s'ouvrir et se prêter à des scandales, àdes fièvres sans noblesse et à des torpeurs, ces gens, autour de moi, qui affermissent sur leur âme le masque de leurs manies et de leurs vices, rien ne peut souiller mon espoir, rien ne peut amputer mon ardeur et mon enthousiasme.
J'aime! j'aime! et je suis aimé. J'aime et je suis aimé à travers l'espace: elle est loin, celle qui est ma fiancée, que j'ai élue ma fiancée par delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de toute la beauté, de toute la sainteté, de toute la magie des liens d'amour.
Et, en ma solitude, j'aime sans amertume.
J'aime mieux, d'être seul.
Je cueille fortement, profondément des nuances qui m'avaient échappé, parce que j'allais au plus gros.
Des télégrammes chantent autour de moi, un télégramme que tu avais envoyé devant toi pour m'annoncer que tu venais et qui me surprit, parmi ma peur, comme un baiser d'ange surprend en un bagne. Tu me rappelais un fin baiser dont je venais de t'effleurer, à peine, en secret, un tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et que tu confiais à mon souvenir avant de te confier, avant de t'abandonner.
Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupulesà toi—c'est tout comme—qui me reviennent, ce sont les mille riens qui m'attachent à toi à jamais et qui te font divine entre les déesses, humaine entre les femmes et c'est une tendresse qui s'épure, qui, en dehors de la passion, sans brutalité, devient si haute, si délicate, si essentielle et si simple, de la douceur et, parfaitement, de la tendresse. Et c'est pour moi un lit subtil de gentillesse, c'est le délice sans remords, sans vulgarité, un délice de conte de fées et un délice platonisant et pétrarquisant.
Comme je t'aime, chérie! Tu erres aux paysages mêmes où erra Pétrarque: tu respires dans les champs et dans les villes de l'amour et de la poésie, du désir et de l'éternité, mais tu y respires aussi de la solitude. Tu fais un voyage de noces sans nouveau marié et un voyage d'amoureuse sans amant. Tu dois te mettre en quête d'un bureau de poste étranger, perdu dans les ruines, dans la poussière et dans le pâle soleil, pour m'envoyer une lettre brève, tremblante encore, après un millier de lieues, du tremblement de ta main—et, dans toutes les villes qui invitent à l'amour, tu dois penser à moi—qui suis loin.
Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je doismonter à notre chambre pour y trouver ta lettre et je dois la lire chez nous, la lire au lit vide, au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois m'attrister de leur tristesse et m'irriter de leur cynique espoir.
Mais chez nous, je songe à tant de choses qui n'y furent pas, à des coups d'œil, à des dessins de baisers, à des caresses d'yeux, à un envoi de tendresse infinie, jaillissant droit d'un regard, à des pressions de mains, à des élans à peine indiqués de ton corps vers mon corps et à d'infinies soirées passées à nous désirer tous deux, en des salons amis, en une foule.
Je savoure le passé, j'amasse peu à peu des pétales effeuillés et je me sens défaillir sous une jonchée de souvenirs exquis et épars, sous une mer lumineuse comme de petites larmes sans douleur, sous un univers d'émotion qui m'étreint et qui se laisse étreindre.
Mais, chérie, combien il eût été plus doux d'ouvrir l'année ensemble et de la happer naissante, avec toi, avec moi, de nos bras nus!...
Il faut que je fasse mon apprentissage.
Mon apprentissage d'amant.
De l'amant dont la maîtresse est en voyage.
Et que je me tienne très sage.
Attendant en vulgaire amant.
Ma maîtresse malgré soi volage.
Et qui d'ailleurs doit revenir incessamment.
Il faudra que le précipice de ton absence, chérie, se comble harmonieusement, des fleurs renaissantes et créatrices, des fleurs d'argent, des fleurs grises qui poussent de notre hier, et il faudra, ah! ça, il le faudra! il faudra que les Italies, que les voyages, que les dieux jaloux te rendent à moi.
Mais voici des gens qui emplissent mon présent.
Et voici une femme, Hélène.
Je la connais: c'est une année de mon existence.
Je ne l'ai pas rencontrée, je l'ai vue. Elle jouait des comédies diverses, qui ne devaient avoir qu'un soir. Elle ne me disait rien.
Ses traits n'avaient rien de ce qui constitue la beauté, selon les dissertations des professionnels de l'esthétique.
Puis, après des mois, je la rencontrai. C'était le temps où je sortais de l'obscurité et où les journaux parlaient de moi, l'un après l'autre.
Elle s'excita un peu sur ma gloire neuve, en l'imaginant à soi, m'approcha pour cueillir sur moi le secret de la chance et s'attendrit et ne trouva plus que de la fraternité.
Je m'attendris à mon tour, plus lentement, et ce fut une camaraderie songeuse, affectueuse et frissonnante. Nous nous contions nos enfances pareilles, nos misères pareilles et nous attendions le destin, en des cafés.
Bohème sentimentale plus que passionnée: Hélène appartenait à un autre, solidement. Elle portait un nom prédestiné.
Elle attirait, attachait.
Des gens l'avaient aimée, sincèrement, avant qu'elle eût du talent, l'avaient aimée pour elle-même, pour son corps et pour ses yeux farouches.Et elle me fut de l'émotion, des envies de pleurer, des crises d'humilité, un joli bruit de paroles et un joli silence, de l'humanité teinte en roux, un sourire et un mutisme fixe et attentif de chien d'arrêt qui guette l'avenir.
Et, Hélène, je te connus furieuse, agressive, méchante: c'est que tu te défendais d'avance ou en retard, contre la guigne d'avant-hier ou d'après-demain: tu m'injuriais, tu me raillais parce que tu avais peur et je ne répondais pas parce que je t'aimais et parce que, somme toute, j'étais plus «arrivé» que toi.
Nous fûmes un chaste ménage d'aventuriers pas en ménage, qui conspirent et qui s'arment: nous parlions art, nous nous partagions les mondes, nous pataugions dans de l'azur et de la pourpre et nous nous fâchions de temps en temps, pour ne plus penser qu'au présent, parce que nous nous effrayions de nos ambitions nouvelles, qui se gonflaient, qui s'affolaient d'être ensemble.
Et les honneurs te vinrent et tu disparus.
Tu revins un soir pour me dire des choses dures et te revoici.
Tu es tout à fait fraternelle. Un peu plus triste, peut-être, d'avoir moins à désirer—et nous avons un an de plus.
Je t'ai demandé si tu allais bien: tu vas bien. Je t'ai demandé si tu étais contente: tu es contente.
Je n'ai plus rien à te dire.
Mais c'est plus fort que moi: ma vieille sensiblerie me reprend. J'ai envie de m'émouvoir et envie de pleurer, à te voir. Et, de ma voix des soirs de reproche, de gronderie, de bouderie et de lassitude à deux, je gémis: «Hélène!»
Elle me regarde de ses yeux qui gouaillent gentiment et qui dansent, comme une gamine qui fait danser un petit voisin, pour le consoler, et de sa voix de courage, de sa voix décidée, de sa voix de combat, elle interroge: «Qu'est-ce que vous avez, mon pauvre Maheustre?»
Je n'ai rien: j'ai tout, le cœur le plus trouble, le plus vague, le plus grouillant du monde. Ça ne s'exprime pas.
Je répète: «Hélène!»
—Voyons, voyons! Soyez sérieux.
—Je suis sérieux, Hélène. J'aime.
—Ah! encore!
Car j'ai aimé. Je me suis perdu en des déclarations éloquentes. J'ai déclaré à Hélène que je l'aimais, sans préciser ce que j'aimais en elle. «Je vous aime c'est bref», mais je suis froissé de son «encore».
—Vous vous trompez, Hélène. Le mot «encore» n'a rien à faire ici. Ce n'est pas vous que j'aime.
—Ah! ce n'est pas trop tôt.
Je pourrais lui faire remarquer que mon amour ne l'embarrassa jamais beaucoup, que ce lui fut plutôt un collier d'améthystes lointaines qu'un carcan de fer, mais je suis emporté par mon lyrisme, et mon cœur éclate semant du sang et du ciel sur les routes que, là-bas, là-bas, suit et traverse mon amie.
«J'aime, Hélène, et je suis aimé. C'est une idylle, c'est, c'est...»
Je n'entends même plus mes paroles. Elles vont, jaillissent, rejaillissent et c'est très bien, très noble: ça me serre, ça me brûle la gorge: c'est mon amour qui s'épand, qui s'épanche, c'est le bonheur qui crie et c'est le désir qui, avec la satisfaction et l'espoir, forme un chœur: c'est une hymne, c'est une épopée: la grande ombre de la volupté se penche sur la terre.
Et Hélène, d'une voix étranglée, conclut: «Ah! Maheustre, pourquoi n'avez-vous pas eu la patience d'attendre!»
Attendre?
Qui? Toi?
Hélène, Hélène, je me suis excusé tout à l'heurede ne plus t'aimer. J'ai ajouté que c'était ta faute, que je m'étais enivré d'une ivresse plus forte lorsque j'avais trouvé une amie qui s'offrait, à la pensée que tu ne t'étais pas offerte.
Mais, Hélène, j'ai eu tort: tu ne t'es refusée que parce que j'ai bien voulu—et tu t'es donnée, dans ta vie.
J'aurais été humilié de te posséder puisque je ne t'aurais même pas prise.
De la pudeur, Hélène! Je ne t'ai pas eue parce que je t'ai réhabilitée, pour moi seul, pour moi, d'un amour sans désir, d'un amour de pitié et de fraternité, d'une intimité de pensée, sans arrière-pensée et je t'ai créée vierge, pour moi, à mon non-usage, je t'ai créée musein partibus infidelium.
Ma sœur, tu te jettes là en une affaire de chair, tu te jettes sur mon désir et tu le saisis à pleine mains. Ah! Hélène, mon pauvre vain désir qui ahanne, qui cherche, qui hésite! mon pauvre vain désir, tu le détourneras facilement et tu jetteras sur notre pur passé le lourd reflet de notre enlacement.
Car, à l'époque où j'effeuillais avec toi l'avenir, je ne me souciais pas de chair, je niais la chair et j'élisais comme compagne et comme maîtresse la Puissance et la Gloire, incestueusement.
De l'humanité et de la divinité, l'irréparable m'ont assailli au détour d'un chemin et j'ai la bouche amère d'un goût de volupté, le cœur tanné de regret et le corps oint d'une sueur avide.
Tu regrettes? Tant pis. Car il est encore temps, tu sais, il est encore temps! Et le souvenir, après tout, sera meilleur.
Non. Car on ne touche pas au passé.
Hélène, Hélène tu demeures songeuse. Tu imagines unecourselon les principes de l'hôtel de Rambouillet, une interminable école de fidélité,avant, un culte d'attente, de fièvre discrète, de respect et de subtilité dans l'innocence. Tu as tort encore.
Car c'est moi qui ai attendu.
Et c'est Claire que j'ai attendue.
Tu as été, toi, un prétexte d'attente, une halte, une étape, la petite fille qu'on rencontre sur la route et à qui parfois, on demande son chemin, tu as été—peut-être—la tentation—qu'on déjoue,—qui tâche à vous détourner de votre but, qui tente en se laissant tenter et ne succombe pas pour faire succomber.
Et, Hélène, j'ai en ce moment, de mon isolement,de mon regret, de mon ardeur complices, la caprice de t'emmener là-bas, chez nous, pour un adultère pire que l'adultère, pour une étreinte si coupable et si inutile, à laquelle nous ne pourrions pas nous accoutumer. Mais tu remets ton manteau, sans hâte, et tu me tends la main et tu as toujours aux lèvres ton: «Pourquoi n'avez-vous pas eu de patience?»
J'irai seul à la chambre de mon amour—et je penserai—un peu trop—à vous, Hélène, qui fuyez, qui avez fui mélancolique et qui caressez un songe auquel vous ne consentiez point et qui vous devient précieux et cher aujourd'hui parce que j'ai dépassé ce songe et que je vis en un autre songe, plus haut.
Et voici que, chez moi, je ne sais comment, je perds ma clef. Il faut le temps d'en faire faire une autre, une clef qui n'aura servi à personne et qui ne servira qu'à nous: c'est le temps d'aller voir Alice.
Alice, c'est ton amie, chérie. Vous avez souffert ensemble de vos premières dents et vous vous êtes partagé les fées des premiers contes de fées: Alice prenait Urgèle, parce qu'elle a toujoursété gourmande et tu prenais Carabosse, parce que tu avais bon cœur.
Vous vous êtes penchées ensemble sur des prières de jeune fille, sur de l'anglais et sur des manuels de politesse. Vous avez souri et rougi ensemble: on vous a enseigné la pudeur, à petits coups, conjointement et vous avez attendu des fiancés,—toi un peu plus longtemps, chérie.
Il y a le reflet de l'une de vous sur l'autre.
Lorsque j'étais jeune et que je commençais à t'aimer, je m'arrêtai un peu à croire que j'aimais Alice, plus proche, que j'avais saluée chez toi. Et je lui fis la cour, en songeant à toi, je lui avouai ma flamme, ardemment, en songeant à toi et je vais la voir, pour parler de toi. Elle n'est d'ailleurs confidente que par accident. Elle a toujours eu des aventures personnelles à conter—qu'elle ne conta pas—et elle t'initia à l'adultère par l'exemple, comme elle t'eût appris le trictrac.
Et c'est un bonheur pour toi, chérie, d'avoir eu du cœur et de l'âme—et de m'avoir, moi, qui ai du cœur et de l'âme, car nous n'avons été adultères qu'accessoirement, sans y prendre garde, étant avant tout amants et si aimants, si tendres et si doux que nous sommes sans péché, devant Dieu.
Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par ta petite aînée, Alice.
Elle envisage notre passion comme une «liaison». Elle s'en exprime assez librement, me plaisante un peu de ne lui avoir pas été fidèle, à elle Alice, et me regarde fixement pour m'infliger des remords.
Et je songe à son amant, M. Ahasvérus Canette.
M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du nom de son père et Ahasvérus parce que ce père se mourait d'admiration pour M. Edgar Quinet.
M. Canette père était né en un temps malheureux où les prénoms magiques avaient cessé d'être à la mode et n'y revenaient point encore par la porte basse des romans et du romantisme. Tout ce que ses parents avaient pu faire pour lui, ç'avait été de le mettre au monde, d'abord, et de le nommer Adolphe par un reste de déférence pour le député Benjamin Constant.
M. Adolphe Canette ne se consola jamais de sa prénominale obscurité. Et la vie lui fut très dure. Il n'obtint pas de mourir pour la liberté sous Louis-Philippe, pour lesBurgravessous Ponsard, pour les barricades sous Cavaignac et pour Changarnier sous Louis-Napoléon. La loidite de sûreté générale ne l'atteignit pas: il reporta toute son affection native et déclamatoire sur l'enfant que la compagne de ses jours lui offrit pour ses étrennes avec un bonnet grec, à son retour d'un banquet glorificateur desCinqet de l'idéale République. Puis il mourut d'une fluxion de poitrine d'indignation qu'il conquit sur le cadavre de M. Thiers.
Le jeune Canette reçut son prénom d'Ahasvérus comme il eût reçut le baptême, froidement. Il ne cria point, ne pleura point ou plutôt s'il cria, ne cria point et ne pleura point pour cela, simplement parce qu'il était jeune, et que, pour les enfants, c'est une manière roublarde de faire croire qu'ils comprennent déjà, qu'ils parlent déjà, et que—déjà—ils sont des intellectuels. Son père l'eût aimé parce qu'il était laid, en souvenir de Quasimodo; sa mère l'aima tel quel, comme ça, en ne négligeant pas d'aimer autre chose, particulièrement un trompette de cuirassiers, laissé pour mort sur le champ de bataille de Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et la séduisit, pour tout dire, de ses qualités de bon vivant. C'est en cet intérieur que grandit Ahasvérus. Le trompette l'appelait, non Ahasvérus, mais Baba et Machin.
Au lycée où le conduisit la suite de l'idylle desa mère, ses camarades l'appelèrent Chactas, sous prétexte que, Chactas et Ahasvérus c'était kif-kif. L'enfant fit des progrès continus dans la culture et le culte de la médiocrité, se révéla cancre accompli et ne négligea rien pour se maintenir à la hauteur de sa naissante réputation. Il termina ses études assez tard (sans les terminer), fut assez tard refusé à son baccalauréat et se décida assez tard à ne rien faire, sa mère morte, le trompette paralytique général (bel avancement pour un homme sorti du rang) et mit en valeurs ou en non-valeur son patrimoine. Il fit la vie, se coucha tard, se leva tard, apprit lentement à avoir la bouche pâteuse, à appliquer un monocle neutre sur une paupière plus neutre, et à répondre par des mots qui ne veulent rien dire à des diseurs qui ne veulent pas faire des mots. Il prit des joies du monde ce qu'on en peut prendre entre ses dix doigts quand on gante 8-1/4, et eut des tailles de femmes de ces proportions et pour une durée éphémère.
C'est ainsi qu'il atteignit la vingt-deuxième année de son âge, époque guettée par le destin des Empires et celui de M. A. Canette.
A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement survint en un restaurant de nuit oùM. Canette égrenait le chapelet coupable des maigres voluptés en compagnie d'une Champenoise entre deux âges qui répétait sans se lasser: «C'qu'on s'embête! C'qu'on s'embête! C'que t'es embêtant, mon chéri!» M. Canette, prédisposé à la méditation par la bonne chère, eut, parmi deux charitables exclamations de son amie, ce qu'on est convenu d'appeler une idée. Un mysticisme ambitieux, compliqué, puéril et pratique envahit son âme, et il s'écria, dans la stupeur générale: «Je vais m'établir franc-maçon!»
Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu'au bout de son idée, et entra dans une loge dont son père jadis avait fait partie.
C'étaient des francs-maçons qui, pour suivre le rite écossais, n'en pratiquaient pas moins l'hospitalité du même nom.
Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa loge. Ce vénérable était un petit jeune homme blême et glabre, dont les aïeux avaient vieilli dans les honneurs maçonniques. Il n'avait pas de conversation, mais il rachetait ce léger défaut par une complaisance exagérée. Ayant l'occasion de s'éloigner pour présider un banquet de garçons de banque (il était député socialiste de son métier), il pria Ahasvérus detenir compagnie à sa femme, de nature délicate, impressionnable, et qui trouvait dans la solitude—fallait-il qu'elle fûtoriginale!—mille prétextes à s'apeurer.
L'honnête Canette promit au vénérable d'attendre son retour. Mais il regretta bientôt son imprudence: Mmela vénérable, sitôt son mari dehors, se précipita sur lui, le domina de ses yeux pleins de flamme, l'assujettit sur ses genoux à elle, lui mit de force une partie de ses cheveux noirs dans une de ses mains, tandis que, portant son autre main à ses lèvres, elle la mangeait littéralement de caresses. Et la bouche pleine, d'une voix sombre, elle hurla, lionne amoureuse:
—Ah! mon chéri! comme tu as un nom magnifique!...
Ce drame eut des lendemains. Canette, qui avait cédé par faiblesse, céda ensuite par habitude.
Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir, il y noya ses remords et continua.
Il connut les appartements meublés où l'on attend... et il y attendit. Même, par lyrisme, il voulut écrire des livres inspirés par l'amour:Étude des roulements divers de voitures qu'on entend dans la solitude. De la manière de reconnaître lesvoitures à leur son(sic).La voiture de la bien-aimée son approche, son odeur. Du flair des amoureux en matière de voitures. Des fiacres à galerie et l'égalité des sexes; tranchons le mot: il fut, lourdement et sans modération, adultère.
Mais s'il fut très aimé, si même il n'aima pas plus mal qu'un autre, s'il eut le romantisme d'un conseiller de préfecture ivre-mort, il ne fut pas heureux. Son appartement meublé donnait sur la Madeleine, sur le derrière de la Madeleine, mais le derrière de la Madeleine, c'est toujours la Madeleine.
Des rêves troublants, des hallucinations le harcelaient: les mariages qui s'engouffraient là-dedans, qui venaient déranger Dieu et MM. les vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque chose. Il avait soif de régularité. Non qu'il désirât régulariser sa présente situation et épouser sa maîtresse; sa pensée était bien plus haute et plus générale, il aimait la régularité pour la régularité, voilà. Et ce devint un sentiment amer, empoisonné, effroyable. Car la vie de M. Canette se dérégla, se précipita, s'échevela. Son vénérable le présenta aux vénérables d'à-côté et d'en face, à des gens mêmes qui n'étaient pas vénérables du tout, mais qui n'en étaient pas moins hommes.
Et tous avaient des épouses, comme par hasard.
Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles M. Canette se réveilla—ou s'endormit—l'amant des femmes de tous ces hommes. Ce ne fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes, en quel nombre! M. Canette suffit à la totalité de ses tâches: ses femmes lui avouaient qu'elles l'aimaient pour son nom, mais comme ce n'est pas un nom d'étreintes, elles en faisaient mille noms divers, l'appelaient Aha par rosserie, Sacha par patriotisme, Sévère par érudition, Dada par tendresse, Rara par cajolerie et Raca par sadisme. Il fut longuement le plus heureux des hommes. Et il n'était pas heureux! Est-ce que M. Canette était devenu le misérable pèlerin d'amour, l'homme sur qui pèsent toutes les joies amoureuses de l'univers et les siennes aussi, le porte-croix des baisers, le crucifié des étreintes? Était-il l'Élu de la Souffrance, le Néo-Rédempteur du Péché originel, le martyr de la caresse?
Non. Il avait des heures de joie, celles qu'il passait avec ceux qu'il trompait. Tous: il les lui fallait tous. Un, c'était bien. Deux, c'était mieux. Trois, c'était exquis. Quatre, c'était parfait. Cinq, c'était suave. Six, c'était délicieux. Sept, c'était sublime. Et son avarice envers lesfemmes, les sept femmes pour qui il n'avait qu'un appartement, fondait, s'évanouissait devant ses masculines victimes. Il leur offrait des dîners de corps (il ne se tolérait pas ce calembour vieilli), des liqueurs, des cigares, que sais-je?
Et ce n'était pas une ironie; il les chérissait, les estimait, les admirait, les enviait. Il était attiré vers eux par une fraternité secrète; en somme, il était né pour être trompé, lui aussi.
Mais quelque chose se dressait tout de suite entre eux, sept autres! Ah! mon Dieu! mon Dieu! Ses seules heures de bonheur! et ce n'était pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné par des relents de baisers, par des reflets de voluptés. Horreur! damnation! Et comment en sortir? Répudier ses adultérines et passagères concubines? C'était se fâcher avec partie ou totalité des époux. Se marier? C'était changer de monde! Il était rivé à ses chaînes, à son métier de gigolo, à sa carrière d'amant.
Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et qu'avait-il pour cela? Son physique, sa distinction! Ah! ah! Et quel ennui! Tous les maris avaient des histoires d'amour à raconter, histoires farces qui leur faisaient honneur à tous les points de vue et qui les posaient comme hommes d'esprit. Lui ne pouvait rien raconter,ne pouvait même pas avoir des sourires entendus, était muet pour cause de mauvaise conduite et stupide par devoir.
Et se sentant aimer de plus en plus ses maris assemblés, M. Canette maudissait tout ensemble feu M. Quinet, feu son père, le Juif-Errant et la franc-maçonnerie, causes de tous ses maux, Cupidon, Cypris et l'Amour.
Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie qu'il devînt l'amant de cette fatale Alice. Mais en cette aventure il fut,—proprement,—héroïque.
Ayant appris,—par un tiers,—que ses tentatives allaient être couronnées de succès, il alla aussitôt trouver le mari d'Alice, M. Antoine de Candie. Il lui tint cet authentique langage:
—Mon cher ami, on dit que je fais la cour à votre femme. Je n'ai pas à vous déclarer que je place au-dessus de toutes les considérations votre estime et votre amitié.
Antoine lui serra la main, noblement comme il fait toutes choses, et, le soir même, le destin l'emportant sur toutes les considérations et sur la déconsidération même, Canette était contraint d'accepter l'hommage du cœur de la mélancolique Alice et de lui offrir son propre cœur, en échange, suivant les règles.
Ça se passa très bien et ça dure.
Alice prend donc envers moi des airs complices: nous sommes les voisins, en somme, et elle ne fait entre nous et elle que la différence de son expérience, de son goût, sans doute, et de son bonheur professionnel. Elle nous traite en petits garçons: c'est ma première femme, Claire, et c'est son premier adultère.
Et malgré que sa sentimentalité native lui peigne toutes les amours comme éternelles, elle n'est pas éloignée d'envisager dans l'avenir de Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons que j'ouvre, tel un tambour. «Vous êtes triste,» me dit-elle. C'est une conversation sans intérêt. Elle me pèse et me détaille du regard: suis-je encore son soupirant ou ai-je changé?
Et ce sont des comparaisons avec M. Canette.
Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute fraîche, qui semble d'argent, clef d'une ère de fidélité et de tendresse, clef de la nouvelle année.
Je l'emporte, là-bas, où il y a des gens.
Les mêmes gens que toujours.
Mais, gigantesque, souriant, le monocle biend'aplomb, élégant jusqu'à la frénésie, voici venir M. Ahasvérus Canette. Il ne se nomme plus Ahasvérus que dans l'intimité.
Contrairement à tant de gentlemen qui s'affublent d'un pseudonyme éclatant, il a choisi, pour le monde, en guise de nom de guerre, un nom simple et joli: Lucien.
Par une sorte de pudeur.
—Bonjour, Lucien, dis-je.
Et je le monopolise, dès son entrée.
Canette pourrait être surpris: je témoigne d'ordinaire peu de goût pour sa personne. Son cynisme, son égoïsme m'éloignent de lui. Mais il s'est habitué à tout, même à l'estime et à la sympathie. Et si mon affection l'étonne, c'est parce que je ne suis pas marié.
—Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez dîner avec moi.
Il ne veut pas. J'insiste. J'ai à lui parler.
Et j'ai de la chance: il accepte, enfin.
Il s'est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici de l'esprit, là du tact, ailleurs de la distinction: de faute en faute, il est devenu homme du monde. Il se tient, pense, écrit.
Et il me regarde avec un peu de dédain.
Je l'admire:
—Vous êtes un heureux gaillard, mon ami.
—Que voulez-vous dire?
Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer dans son secret et le faire entrer dans le mien, par réciprocité. J'ai tellement envie d'avoir auprès de moi l'ombre de mon aimée que je retiendrai cet homme, parce qu'il aime la camarade de mon aimée et qu'en nos paroles traînera un reflet.
—Ne faites pas le malin, Canette: je suis très au courant de votre affaire.
—Vous vous trompez.
—J'ai un amour autour de vous.
La phrase est sans élégance, est malheureuse: l'ex-Ahasvérus ne comprend pas.
Il a pris, en son accoutumement aux bonnes fortunes, la vanité de la divination. Il affecte de ne pas comprendre pour avoir le temps de trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur.
Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,—et du poing il meurtrit la table. Comment n'y ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!»
C'est lui qu'il injurie ainsi. Et il met une grande bonne foi en son mépris. Pas de flair! mon bonhomme! c'est bien la peine d'avoir consenti au péché!
Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il. Mais il n'insiste pas.
Sans transition: «D'ailleurs je me demandais pourquoi Tortoze s'était glissé dans notre société (notre!) et pourquoi je trouvais tant d'agrément à sa conversation. C'est un homme fort remarquable et, dans toute la force du terme, un tempérament. Ses dernières inventions sont des merveilles. Avez-vous vu le guéridon lumineux? Le cabinet de toilette électrique! Une puissance de quarante voltes!...»
Il s'y connaît en électricité! par devoir, pour pouvoir répondre!...
«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu'il est l'amant en ce moment de Néadarné, des Folies-Bergère. Et l'amant de cœur! Eh bien, mon cher...»
...Non, je n'entendrai pas ce que tu me contes.
Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: je n'entends pas! Je ne veux pas savoir. Tu as de l'estime pour lui, en raison de ses performances amoureuses! ah! ça m'est si égal!
Parle-moi de Claire ou plutôt n'en parle pas, ne parle pas. Reste là. Alice t'a parlé de Claire, comme Claire m'a parlé d'Alice et c'est une sensation intraduisible, c'est un émoi sans raison, une intimité sans dénomination, une fraternité, une atmosphère.
Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, des confidences, des rêves l'un sur l'autre, en nos silences.
J'oublie que tes amours sont compliquées, hérissées de subtilités, j'oublie la simplicité extatique, la naïveté passionnée de notre étreinte à nous et je communie, en nos deux péchés, en notre même péché.
Et puis tu n'es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. Tu es décent, grave, secoué seulement par une irritation qui s'obstine.
«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère de tout! Elles se taisent et, après, on a l'air d'un serin, d'un homme qui ne sait rien et qui, de sa maîtresse, n'a que le corps! Elles nous prennent pour leur mari!»
Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste et de vaudeville! Il est vrai que tu es vaudevilliste mais ça ne t'excuse pas. Rentre en toi-même et sois juste envers cette réserve d'Alice: elle a arraché son secret à Claire, elle le lui a soutiré comme, au couvent, elle lui soutirait des pastilles de chocolat et des robes pour ses poupées et elle s'est endormie sur ce secret, dans tes bras, Canette: elle connaît l'amour, ses tourments et ses surprises, ses vicissitudes et son manque de sérieux. Et pourquoi s'occuperdes autres? Elle veut être renseignée, pour soi, pour être digne de l'estime qu'elle s'est accordée et pour avoir un sujet de conversation, dans ce tête-à-tête avec Claire, un sujet de conversation qui dure, qui intéresse, hermétique, presque religieux.
Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous rêvons: de temps en temps nous échangeons un mot, nous échangeons un peu de nos amours et c'est comme un répons qui fortifie notre amour, à nous et qui l'étaie, qui scande notre monodie muette et qui nous ancre en notre silence.
Et ça dure des heures. Nous emportons notre silence au spectacle et nous rêvons, entre des cris et des mots.
Et nous promenons ensuite notre silence dans les rues, dans les rues où il fait froid.
Des filles errent autour de nous et viennent briser contre notre silence leur bégaiement de tentation et les mots qui les déshabillent, horriblement. Parmi les sentinelles perdues de la prostitution, nous nous tenons en notre silence comme en une citadelle de la guerre des deux Roses et les tours de Barbe-Bleue aussi et de Madame de Malbrouck, d'où l'on ne voit rien venir.
Et je ne m'aperçois même pas que Canette mequitte, tant je rêve, tant je suis extatique, tant je regrette et tant je désire.
Eh bien! quand Claire m'est revenue, quand, après avoir épuisé en une heure tout ce que l'attente a de pire, de plus aigu, de plus amer, de plus rauque et de plus trompeur après une attente de trois semaines, quand j'ai pensé mourir en la sentant enfin en mes bras et quand en un baiser je lui ai donné l'année dernière et cette année, tous mes jours et mes soirs, elle se dégage de mon baiser, de son baiser à soi, de son amour, de sa fièvre, de son délire, affermit sa voix pour me dire que je ne suis pas raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus Canette et notre dialogue, pour me gronder, pour me répéter qu'elle n'est pas contente de moi, etc.
Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là, pour t'obliger à ne songer qu'à nous, pour épaissir autour de nous notre secret, pour oublier l'amour parallèle, pour nous étreindre jusqu'à nous noyer dans le Léthé de l'étreinte! et comme nous nous aimons pour notre amour aussi et pour nous qui sommes tristes, qui sommes avides, pour rattraper les jours, le jour de l'an, la nuit de l'an et pour renouer, de baisers enbaisers, la chaîne qui nous attache à des soirs d'automne de l'autre année et à des soirs d'été, à des couchers de soleil et à des levers de lune, qui, d'une année à l'autre, nous lancent leur sourire, leur grandeur et leur promesse d'éternité—comme un pont.