Revue d'Horticulture.

Marinero del onda,Ayole!En un arrojoHecha tu al golfo...Que tu dicha consisteEn un arrojo.--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent.--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade, c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix.--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère.--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la règle.--Dites-lui de se taire.»La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria: «Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut.«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas la fièvre?--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait, vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de cette potion calmante qui est sur la table.--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il sera renvoyé.»L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans huit jours?--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que sa santé.--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine; mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre.--Je la trouve, au contraire, très-heureuse.--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici d'une crise physique.--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter.--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain.--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla, voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je veux que vous vous reposiez.--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut.--Pourquoi?--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite table, contre mon lit.--Et si vous vous endormez?--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez pas pour m'en faire prendre.--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir?--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je dirais que je l'ai exigé.--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la nuit, toute seule?--Peur! de quoi?--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à vingt ans! quel dommage!--Quelle était donc sa maladie, Périlla?--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée. Hélas! je ne devrais pas vous dire cela!--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée.--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.»Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit, chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous laissez pas mourir!--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière?--Sans doute.--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?--Ah! oui; je n'y songeais pas.--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas, cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste. Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir.--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en avez pas besoin pour vous mettre au lit.»Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart d'heure je viendrai la prendre.--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât éclairée la nuit, voilà tout.--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de l'insomnie, lire dansla Vie des Saintsque vous m'avez prêtée. Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non, tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant: je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le veux!--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable, savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de soeur Saint-Ange!--Eh bien, allez me le chercher.--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est encore sur ses oeufs.--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite, si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier.--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant votre convalescence.--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses, et qui auront coûté si cher!»Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:Marinero del onda,Ayole!Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique! Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume dela Vie des Saints,ne lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose. Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.--Et la boîte, que vous oubliez.--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table et se mit à tourner les feuillets dela Vie des Saintsavec distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et, n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules, traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi, s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.»Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José; elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez, mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet, dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison. Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor? avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je suis très-bien; laissez-moi me rendormir.»La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église; pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que, succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et ton âme dans l'autre.Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à l'imagination de Léonor.Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux, qu'importe le reste de l'univers?Et l'on chanta dans le jardin:Marinero del onda,A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait, et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils avaient disparu dans l'obscurité de la nuit.José rentra dans le couvent pour donner l'alarme.§ II.-La maison isolée.Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval, habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce. Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs: maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise.La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier. Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui répondit que c'était la colonie deCarlota, éloignée seulement de quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de quitter sitôt leurs nouveaux amis.Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues tiges d'émeraude.Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans valeur.Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie, mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet. Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui, pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit, supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières deCarlota. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine. C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet.Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que, incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût exquis:Marinero del onda,Ayole!En un arrojoHecha te al golfo,Que tu dicha consisteEn un arrojo.F. G.(La suite à une prochaine livraison.)Revue d'Horticulture.Plusieurs souverains font de l'horticulture leur délassement habituel: le roi de Bavière et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le roi de Prusse, au moment où nous écrivons, dépense trois millions de notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destinée à leur servir de promenade d'hiver. De savants botanistes, réunis avec de célèbres praticiens convoqués à cet effet de toutes les parties de l'Allemagne, forment à Berlin un congrès qui délibère sur la manière de dépenser ces trois millions le plus judicieusement possible.En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la floriculture, obtient une préférence marquée. Nous n'avons pas, comme l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres à perdre en jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont été convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu Tivoli disparaître; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux dessinés de France, envahi par les constructions, ne sera bientôt plus qu'un souvenir; peu à peu il en sera de même à peu près partout. Mais, à quelque degré de morcellement que doive descendre la propriété, l'amateur de fleurs, doué seulement d'un peu d'aisance, trouvera toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie.Dans les villes, le citadin le plus étranger à la vie champêtre, le plus complètement ignorant en horticulture, aime à s'entourer de fleurs; unejardinièreélégante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie obligée d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les sociétés d'horticulture étendent leur influence, les anciennes s'étendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg, Rouen, Nantes, Angers, Orléans, n'ont rien à envier aux plus célèbres réunions du même genre en Angleterre, si ce n'est les fonds énormes dont celles-ci disposent, et qui font défaut trop souvent au zèle et au talent des horticulteurs français.Le goût pour lesplantes de collection, qui parfois devient une passion véritable, a passé de Belgique en Hollande et de Hollande en Angleterre, d'où il nous est revenu. Les plantes de collection sont celles dont un seul genre, souvent même une seule espèce, donnent naissance à des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes à racines tuberculeuses, les renoncules, les anémones, les pivoines, les dahlias; parmi les plantes de serre tempérée, les camélias, les pélargoniums, les mézembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les azalées, les rhododendrums.Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture, explorer, au péril de leur vie, les parties les plus impénétrables des forêts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues, pour conquérir à l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois à de précieuses acquisitions. Nous devons, à ce sujet, une mention particulière à deux végétaux récemment introduits en Europe, et qui tous deux fixent en ce moment, à divers titres, l'attention du monde horticole; l'un se nommePaulownia imperialis, l'autreDaubentonia-Tripetiana; ils semblent destinés l'un et l'autre à devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les plus répandus; ils supportent aisément les hivers ordinaires sous le climat de Paris. Donnons une idée de leur importance relative.LePaulownia imperialis, nommékiridans la langue du Japon, son pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de réunir à un feuillage large, épais, et du plus beau vert, une fleur à la fois gracieuse et parfumée. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que nous possédions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles même duBiguonia catalpa, celui de tous les arbres antérieurement connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les arbres de récente introduction, le Paulownia est et sera probablement longtemps encore épargné par les insectes d'Europe, qui ne sont point habitués à vivre à ses dépens, circonstance qui n'est pas sans importance, puisqu'elle garantit l'intégrité de son feuillage et par conséquent de son ombrage.(Paulownia imperialis)La fleur du Paulownia, disposée à peu près comme celle du marronnier d'Inde, mais en thyrse moins serré et moins régulier, ressemble beaucoup à celle de la digitale pourprée; sa couleur, un peu indécise, se rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans être assez forte pour entêter, est douce et des plus agréables; l'effet des thyrses de fleurs s'élevant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place très distinguée; il n'y sera pas plus difficile à naturaliser que ne le fut dans le dernier siècle le Catalpa, apporté des forêts d'Amérique.En attendant que le Paulownia donne des graines mûres pour servir à la propagation, le moindre tronçon de sa racine, mis en terre de bruyère, et traité dans la serre à boutures avec des soins intelligents, donne une multitude de bourgeons, dont chacun peut être détaché et devenir un arbre. Sa croissance est d'une rapidité qui tient du prodige. L'expérience n'a pas encore appris à quelle hauteur il s'arrêtera sous le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize à quatorze mètres d'élévation.Le nom de M. Neumann restera lié en France à l'histoire de l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui décorent nos bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la vulgarisation des procédés de culture et de propagation de cet arbre magnifique.LeDaubentonia-Tripetiana, obtenu de graine, pour la première fois en Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays natal, un arbre de cinq à six mètres de hauteur. A Paris, il parait ne pas devoir dépasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un beau rouge, est disposée en grappes pendantes, comme celles du Robinier ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, où la place du Daubentonia-Tripetiana est désormais marquée, n'avaient fait aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a voulu que ce fût une acquisition toute française, et qu'il a refusé même, aux dépens de ses intérêts d'argent, les offres les plus brillantes pour céder aux spéculateurs anglais cet arbuste encore inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or.Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas à donner seulement une idée sommaire des innombrables variétés de forme et de couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous à rappeler, à ce sujet, un fait, le plus curieux peut-être qui se soit jamais produit en horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux espérances de l'amateur des chances illimitées, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight, l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande Bretagne, a reconnu, en se livrant à des expériences de physiologie végétale, qu'à l'exemple des races d'animaux, les races végétales, particulièrement celles dont les fleurs réunissent les organes des deux sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire à l'infini.(Uncidium papilio.)Poursuivant avec persévérance les conséquences et les applications de ce principe, devenu bientôt fécond entre les mains des horticulteurs de tous les pays, M. Knight réalisa des merveilles que nous voyons chaque jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, lesDahlias à fleurs parfaites, formées de cornets tous d'égales dimensions dans chaque rangée concentrique, disposés avec une irréprochable symétrie; lesPélargoniumsaux mille broderies éclatantes; lescalcéolaires,dont les corolles semblent nuancées au pinceau; lesCaméliassi supérieurs de nos jours à leur type primitif à fleur simple, tous ces végétaux et des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement des races végétales. De récents perfectionnements viennent d'être apportés à l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible de prévoir où ces hybridations doivent s'arrêter. Déjà, pour plusieurs fleurs de collection, pour lesDahlias, par exemple, les variétés récemment acquises l'emportent tellement sur les premières, que celles-ci sont successivement reformées, et cessent de figurer dans les collections. Il en est de même d'un grand nombre de rosiers; s'ils devaient tous être maintenus, après les avoir comptés par centaines, il faudrait les compter par milliers.Il nous reste à parler desOrchidées, qui tiennent en ce moment le premier rang parmi les plantes de collection.Pour forcer lesOrchidéesà vivre et à fleurir dans la serre, il faut leur y créer des conditions analogues de climat et de température, et ce n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'Orchidéesen bon état de végétation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a le droit d'être le plus fier.On renonce généralement aujourd'hui à cultiver lesOrchidéesdans la terre, où elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples, les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air excessivement chaud et humide.LesDendrobiumslesUncidiumset lesStanhopeas, sont les plus en faveur desOrchidéesau moment où nous écrivons; nous avons figuré la fleur remarquable d'un des plus beauxUncidiumsconnus, l'Uncidium Papilio; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille, vivement tranchées, sont d'un éclat éblouissant.MiscellanéesL'HABIT ET LE MOINE.Quel est ce rayonnant mortel à la chevelure ondoyante, à la cravate merveilleuse, au gilet fastueux, à la taille de guêpe, aux bottes artistement glacées d'un encaustique irréprochable, qui arpente d'un air vainqueur, la canne à pomme d'or en main, le bitume de nos boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger de Cancale, un de nos dandys les plus lancés, un homme que l'on voit partout, un type d'élégance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un secrétaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moitié d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens même qui le voient habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un profond mystère, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitudeparisienne est retiré son domicile. Ce sont là deux points délicats sur lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherché à le sonder: mais toujours le noble vicomte a pris soin d'éluder ce chapitre qui ne semble pas éveiller en lui des sensations fort agréables. Sans doute ces demandes déplacées lui rappellent quelque fâcheux souvenir, quelque douloureux secret de famille, qu'il voudrait à jamais bannir de sa mémoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui, à ses moments d'expansion, et par phrases incidentes négligemment jetées dans la conversation, c'est qu'il possède une immense terre dont le revenu suffit, et au-delà, à sa fastueuse existence.L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne s'est jamais reposé, n'est pas non plus très nettement déterminé par le vicomte. Parfois il lui est arrivé de dire qu'elle était située en Normandie; mais à d'autres il a confessé qu'il possède dans le midi de la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands dieux qu'il les a engagés maintes fois à venir lui rendre visite dans ses métairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est à la fois seigneur châtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette dernière interprétation semble en effet la plus plausible; car au train qu'il mène, un tel homme doit être au moins millionnaire. Jeune, beau, noble, riche, élégant, répandu, cet heureux mortel offre donc dans sa personne le résumé de toutes les félicités terrestres. La seconde des Parques ne lui ouvre que des jours filés d'or et de soie. Emportée au courant tumultueux de toutes les voluptés humaines, sa vie n'est qu'une longue ivresse, un perpétuel enchantement. Il doit être l'arbitre de la mode, l'âme du grand monde parisien, le désespoir des autres beaux et la coqueluche des belles. Quelle destinée digne d'envie! Quelle magnifique existence! O fortuné Cancale! O trop heureux vicomte!O ter quarerque beatus!...Voilà ce qu'il vous parait être, ô flâneurs ingénus, ô modestes passants qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est.Et d'abord, le fringant héritier du Cancale n'est pas plus vicomte que vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son cachet armorié. Sa vicomté est chimérique; sondemême est de pur agrément, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui du célèbre rocher près duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir faire suivre l'appellation patronymique de ses ancêtres, marchands de marée de leur métier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes verriers, il n'est pas à notre connaissance que jamais il ait existé des gentilshommes pêcheurs d'huîtres. Continuons cependant de l'appeler vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il s'est emparé et qui dès lors lui appartient, sinon par droit de naissance, tout au moins par droit de conquête.Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne, aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman.Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.» Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but:Paraître.Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim? Notre vicomte va vous l'apprendre.Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence, une façon d'homme de compagnie. Être n'est rien, paraître est tout: il est fidèle à sa devise.D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale, l'homme le plus brillant de Paris!»Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son feuillage verdoyant.Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand, s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris, qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante: «Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur diner la substance de vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on nourrirait!»Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale.Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs. Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications. Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse réunion.--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison.--Je sors des Bouffons, répondit-il en se dandinant avec une grâce nonchalante.--La Grisi a-t-elle été belle?--Adorable!--Et Lablache?--Admirable!--Et Mario?--Délectable!--Je crois que vous avez été content?--Dites enthousiasmé, ému, galvanisé. Quelle soirée délicieuse!Comme il en était là, arrive un véritable habitué du Théâtre-Italien, qui annonce que la représentation annoncée a été remise pour cause d'indisposition.Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes en matière deturfet desport. Il se faufile parmi les membres du jockey-club et parie six cents louis sur la tête deTandemcontreArabellaouFarguhar. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue, de merveilleux par excellence et de gastronome distingué.Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance. C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam. De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche pas de déclamer sans cesse contre l'incurie deses gens, en annonçant qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la belle étoile.Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-Street, comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde outabatièreoù il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise decuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit, table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute panoplie, deux pipes de terre en sautoir.C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion, bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière, il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les fumées de l'âcrecaporal, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien, paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité.Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons, d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.OUVERTURE DU TUNNEL DE LA TAMISE.(Entrée extérieure du tunnel.)Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a été enfin livré au public. Bien que l'ouverture ne dût avoir lieu qu'à quatre heures de l'après-midi, une foule immense de curieux s'était rendue dès le matin sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois heures, toutes les personnes qui avaient reçu des lettres d'invitation pour assister à la cérémonie se trouvaient déjà rassemblées à Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire exécuter et d'achever cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages, chose rare à Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de l'église voisine, dont les cloches sonnaient à grandes volées; les fenêtres et les toits des maisons environnantes étaient garnis de spectateurs.A peine l'horloge de l'église eut-elle sonné quatre heures, le cortège se mit en marche dans l'ordre suivant:(Grand escalier descendant autunnel.)Les musiciens;--le porte-étendard;--le commis de la compagnie;--le solicitor de la compagnie;--l'ingénieur de la compagnie;--l'inspecteur des travaux;--l'ingénieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward Codrington;--M. HAWES, président de la commission des directeurs;--le lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart; --les directeurs;--les trésoriers et les auditeurs;--les propriétaires;--les invités.Ce cortège, composé de quatre mille personnes, présenta un étrange spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le vaste puits de 20 mètres de profondeur et de 50 mètres de circonférence qui conduit à l'entrée du tunnel. Il disparut peu à peu sous la voûte occidentale, parcourut dans le même ordre les 400 mètres qui séparent la rive droite de la rive gauche du fleuve, et, après avoir été accueilli à Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint à Rotherhithe, sous la voûte orientale. Une heure après, le tunnel était livré au public. Le prix du péage est un penny, soit 10 centimes.Dix mille personnes passèrent d'une rive à l'autre, dans la soirée du samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considérable, qu'avant midi les employés durent requérir l'assistance des agents de la police pour repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient traversé le tunnel depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, s'élevait, dit-on, à 50,000.Le samedi soir il y eut un grand dîner à la taverne de Londres.--On porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, à la reine, au prince Albert, au duc de Wellington, à M. Brune!, au président, à la prospérité du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit non pas par des chansons, mais par desspeeches(discours) et par des toasts.(Extrémité inférieure de l'escalier.)On s'occupait déjà, depuis plus de vingt années, de la construction d'un pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une société se forma pour mettre ce projet à exécution, et l'année suivante les travaux commencèrent.Ils furent d'abord poussés avec vigueur; mais plusieurs inondations forcèrent, à diverses reprises, les ouvriers à les suspendre. En 1828, le fonds social étant épuisé, on les abandonna entièrement, pour ne les reprendre qu'en 1835, époque à laquelle le gouvernement anglais se décida à faire les avances nécessaires à leur achèvement. La dernière inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu'à l'ouverture du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux.Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel coûte déjà 600,000 liv. st. (15 millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dépenser 50,000 liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel. Jusqu'à ce jour, et provisoirement, les piétons seuls peuvent profiter de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la Tamise.--Les équipages ne passent pas encore sous les vaisseaux.Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs de l'Illustrationque M. BRUNEL est un ingénieur FRANÇAIS?(Vue des deux voûtes du tunnel.)(Papa, laisse-moi regarder!--Tais-toi, je vois le noyau! En force, Observatoire...)Bulletin bibliographique.Transeundo, poésies par EUGÈNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18 de 250 pages Ledoyen.C'est en passant (transeundo), c'est à de longs intervalles, dans son adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route, s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses espérances.M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc. Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque.Jack O'Lantern, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8. Paris, 1843.Baudry. 5 fr. (Non traduit.)Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de laPrairieet duCorsaire Rougedevint, sinon aussi estimé, du moins presque aussi célèbre que l'illustre auteur deWaverly.Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction. Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan; que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans la vallée deWish-ton Wish, le lecteur n'ignore pas que les Indiens entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue.Jack O'Lantern, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard. Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre,le Feu-Follet, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate anglaise,la Proserpine. Dès lors le roman ne se compose plus que duduelde la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond: Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement, que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation aussi ennuyeuse qu'inutile.Histoire de France;par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (Furne, libraire-éditeur.)M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de sonHistoire de Frances'étendaient depuis les origines de la Gaule primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple, le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M. Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils, les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire et artistique qu'on appelle laRenaissance, tels étaient les nombreux sujets dont traitait le tome IX.Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M. Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial. Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y jouèrent Catherine et Charles IX.Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la monarchie des Bourbons.La Science de la Vie, ou Principes de conduite religieuse, morale et politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALÉRY. 1 vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (Amyot, éd.) 5 fr.Malgré l'esprit et le sentiment chrétiens qui animent son livre, M. Valéry le destine «aux lettrés et aux gens du monde, à cette classe qui s'appelait, sous Louis XIV, les honnêtes gens.» Son but est de les attirer à la porte du temple, mais il ne veut point passer pour un prédicateur, car il n'a pu admettre certains scrupules respectables, sans doute, avec lesquels on ne produirait que des oeuvres sans vie, sans couleur et sans vérité.Le premier titre de cette nouvelle publication de l'auteur desVoyages artistiques et littéraires en Italiea le grand tort d'être trop ambitieux. Malheureusement pour ses lecteurs, M. Valéry ne leur apprend pas ce qu'est réellement laScience de la vie. Au lieu d'exprimer une opinion quelconque sur ce grave problème, il se contente d'analyser ou de traduire, en y ajoutant des notices biographiques: 1°le Miroir de la vraie Pénitence(Specchio della vera Penitenza), de JACQUES PASSAVANTI:--2ºla Vie sobre(la Vita sobna), de LOUIS CORNARO:--3°la Vie civile(la Vita civile), de MATTHIEU PALMIERI.--4ºle Gouvernement de la Famille(il Governo della Famiglia) de PANDOLFINI.--5ºle Courtisan(il Cortegiano) du comte BALTHAZAR CASTIGLIONE; --6°les Oeuvres diverses de Monsignor Jean della Casa;--7°le Dialogue du Père de Famille, du TASSE. Ces sept Traités réunis doivent former une espèce de Manuel pour la conduite de la vie, car ils concernent: le premier, l'âme et le salut; le second, le corps et l'hygiène; le troisième et le quatrième, le gouvernement de l'État, la famille et le ménage; le cinquième et le sixième, les manières et l'usage.Îles MarquisesouNouka-Riva, histoire, géographie, moeurs et considérations générales, d'après les relations des navigateurs et les documents recueillis sur les lieux, par MM. VINCENDON-DUMOULIN et DESGRAZ. 4 vol. in-8 de 25 feuilles 1/2, plan et cartes. Paris, 1843, Arthus-Bertrand. Prix: 7 fr.Au moment où la France apprit que ses marins venaient de prendre possession des îles Marquises, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz s'empressèrent de réunir, dans un seul Volume, les documents recueillis jusqu'à ce jour sur cet archipel par les navigateurs de toutes les nations. Cette compilation, faite à la hâte, mais avec intelligence et avec goût, se divise en quatre parties. Dans la première, les auteurs racontent l'histoire des Marquises depuis leur découverte, en 1595, par l'adelantade Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à la prise de possession, au nom de la France, par le contre-amiral Dupetit-Thouars, au mois de juin 1842. Les second et troisième chapitres sont consacrés à la géographie de l'archipel des Marquises et à la description des moeurs et des coutumes de ses habitants. Dans la quatrième partie, intitulée:Considérations générales, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz examinent l'utilité que peut avoir pour la France cette nouvelle conquête. Selon eux, la colonie des Marquises n'a aucune importance comme colonie agricole; comme établissement commercial, ses ressources seront celles de tous les points de relâche où les vivres frais abondent: mais, comme station militaire, elle leur parait utile et avantageuse. MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz faisaient partie de l'expédition del'Astrolabeet de laZélée, et si, pour asseoir leur opinion, ils ont cherché à s'éclairer de tous les documents transmis par leurs prédécesseurs, ils ont, toutefois, jugé d'après leurs propres sensations, en s'aidant, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, de leurs notes particulières et de leurs souvenirs.A Memoir of Ireland, native and Saxon, by O'CONNELL. Vol. 1. 1172-1660. Dublin, 1843.--Histoire de l'Irlande primitive et saxonne, par O'CONNELL. Vol. 1er (non traduite).M. O'Connell expose ainsi, dans son introduction, le but de son ouvrage:«J'ai longtemps senti les inconvénients qui résultaient de l'ignorance de la nation anglaise sur tout ce qui touche à l'histoire de l'Irlande. Nous sommes arrivés à une époque où il importe de plus en plus que ces matières soient examinées et comprises. Pour prouver qu'une pareille, étude était nécessaire, et pour la rendre plus facile, j'ai écrit le mémoire suivant. J'ai suivi, dans mon travail, l'ordre chronologique, de manière, toutefois, à présenter en masse les iniquités commises à l'égard du peuple irlandais par le gouvernement anglais, avec l'approbation entière, ou au moins avec l'assentiment de la nation anglaise. Je l'avoue franchement, mon but principal est de montrer que la nation anglaise a toujours été la complice des crimes de son gouvernement.»M. O'Connell a divisé l'histoire d'Irlande en plusieurs époques: la première s'étend depuis l'invasion de Strongbow, en 1172, jusqu'à l'année 1612, c'est-à-dire jusqu'à la soumission complète de l'Île. La dernière doit embrasser l'espace de temps compris entre le vote de l'acte de l'émancipation catholique (1829) et la quatrième année du règne de la reine Victoria (1810). M. O'Connell se propose d'écrire sur chacune de ces époques un mémoire, corroboré et appuyé par un certain nombre d'observations, de preuves et d'illustrations. Les preuves et illustrations contenues dans le volume qui vient de paraître se composent d'extraits empruntés à divers auteurs et de documents contemporains. Quant aux observations, elles consistent principalement en commentaires déclamatoires.Cet ouvrage de M. O'Connell,--le premier qu'il publie,--se fait remarquer par les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses discours. Il est tour à tour diffus et Concis, lourd et vif, éloquent et trivial, grotesque et sublime, mais son auteur demeure toujours le défenseur le plus intrépide des droits et des intérêts de ses concitoyens, l'adversaire le plus passionné, le plus invincible de l'Union.Des éléments de l'État, ou cinq questions concernant la religion, la philosophie, la morale, l'art et la politique; par E.-A. SEGRETAIN, 2 vol. in-18. Bibliothèque des connaissances utiles. Paris, 1842. Paulin. 7 fr. les deux vol.«La constitution de l'État, telle qu'on peut et qu'on doit l'asseoir de nos jours, voilà le but de mon ouvrage, dit M. Segretain en terminant son introduction. L'analyse desÉléments de l'État, religion, philosophie, morale, art et politique, voilà les moyens et le plan; en même temps on poursuit, par la réalisation de ce but et de ces plans, une solution de l'éternel problème soumis à la pensée humaine, c'est-à-dire la conciliation de l'unité et de la multiplicité.»Ainsi M. Segretain partage son ouvrage en cinq livres: le premier traite de la question religieuse. Dans cette question, les rapports de l'unité et de la multiplicité s'établissent principalement entre Dieu, suprême représentant de l'unité, et la liberté humaine, principal agent de la multiplicité dans les êtres raisonnables. C'est sous ce point de vue que M. Segretain les envisage, en recherchant de quelle manière le catholicisme a institué les relations du libre arbitre et du Créateur.Cet important problème des rapports de la liberté humaine et de Dieu, M. Segretain continue à l'étudier dans le livre second, consacré à la question philosophique. Il essaie de le résoudre par la critique et par la théorie, par l'examen des trois siècles, qui précèdent le nôtre et par un essai de métaphysique.Le livre 3, la question morale, se divise en deux parties: 1° la morale publique, c'est-à-dire les principes généraux qui règlent la vie d'une société: 2° la morale personnelle, celle qui regarde plus spécialement le caractère des hommes, l'étude de leur coeur, de leurs vices, de leurs vertus. M. Segretain montre comment la question de l'unité et de la multiplicité se débat en morale, ainsi que dans la religion, entre la justice, face principale de l'unité divine, et la volonté, agent humain de la multiplicité.Dans la question esthétique (livre 4), l'idéal est l'unité, et l'imagination l'agent de la multiplicité. Les oeuvres d'art ne font en effet que développer, suivant un mode indéfini, l'éternel modèle de beauté que chacun de nous porte en sa conscience. Pour traiter ce sujet au point de vue général de son ouvrage, l'auteur desÉléments de l'Étata étudié nécessairement les rapports de l'idéal et de l'imagination, et la manière dont celle-ci doit les développer. Dans ses réflexions sur la science esthétique, et dans l'aperçu historique qui le suit, M. Segretain tâche «de démêler, dans le tissu des faits, le jeu de l'imagination développant le» formes changeantes de l'immuable idéal.»Vient enfin la question publique: en politique, l'unité est représentée par l'autorité, la multiplicité par la liberté. Comment conclure entre ces deux adversaires un traité de paix solide et durable? Tel est le sujet du cinquième livre desÉléments de l'État. Sans négliger la question de la liberté, M. A. Segretain a surtout discuté les moyens de ramener dans la politique du dix-neuvième siècle, en France, l'indispensable principe de l'autorité: car ce n'est point avec la liberté seule que la société se constitue, tandis que l'autorité seule suffit pour l'établir.Contes fantastiques d'Hoffmann, traduction nouvelle par M. X. MARMIER, précédés d'une notice sur Hoffmann, par le traducteur. Paris, 1843, Charpentier. 1 vol. in-18 (460 pages). 3 fr. 50 c.Il y a dix ans environ, un critique en vogue à cette époque, M. Loeve-Weimar, traduisit pour la première fois en français lesContes fantastiquesd'Hoffmann. Cette traduction,--malheureusement trop légère et trop facile,--obtint un tel succès, qu'elle a eu depuis les honneurs de plusieurs réimpressions. La charmante bibliothèque de M. Charpentier devait tôt ou tard s'enrichir des oeuvres choisies du célèbre conteur allemand; aussi cet habile éditeur a-t-il eu l'heureuse idée d'en faire faire à M. X. Marmier une traduction nouvelle, plus châtiée et plus exacte que celle de M. Loeve-Weimar. Une notice biographique, écrite par le traducteur, a été en outre placée en tête de ce joli volume, qui contient:le Violon de Crémone, les Maîtres Chanteurs, Mademoiselle de Scudéri, le Majorat, Maître Martin et ses Ouvriers, le Bonheur au Jeu, le Choix d'une Fiancée, Marino Falieri, Don Juanetle Voeu, c'est-à-dire dix des productions les plus caractéristiques d'Hoffmann.Collection des types de tous les corps et les uniformes militaires de la République et de l'Empire. Cinquante planches coloriées, comprenant les portraits de Napoléon, premier consul; de Napoléon, empereur; du prince Eugène, de Murât et de Poniatowski, d'après les dessins de M. HIPPOLYTE BELLANGÉ. Trente livraisons composées chacune d'une ou de deux planches coloriées et d'un texte explicatif. 1 vol. in-8. Paris, 1843. (Dubochet.) 50 c. la livraison.Cette curieuse collection est destinée à prendre place, dans toutes les bibliothèques, à côté des histoires de la Révolution française, de l'Empire ou de Napoléon, dont elle forme pour ainsi dire le complément indispensable. Elle se compose de cinquante gravures dessinées par M. H. Bellangé, et coloriées à l'aquarelle. Une notice explicative, dont la rédaction a été confiée à un homme spécial, fait connaître l'histoire des transformations successives de l'uniforme dans les différents corps de l'armée française, depuis l'infanterie de ligne de 1795, jusqu'aux élèves de l'École Polytechnique, en 1815; depuis le général de brigade, jusqu'au timbalier et au tambour de la garde.Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au XVIe siècle, par C.-A. SAINTE-BEUVE. Paris, 1843. (Charpentier, libraire-éditeur.) 1 vol. in-18.Ce volume, de 500 pages, contient, outre l'ouvrage publié par l'auteur en 1828, sur la poésie française et le théâtre français, huit portraits littéraires, qui ont paru depuis dans laRevue de Pariset dans laRevue des Deux-Mondes.

Marinero del onda,Ayole!En un arrojoHecha tu al golfo...Que tu dicha consisteEn un arrojo.

Marinero del onda,Ayole!En un arrojoHecha tu al golfo...Que tu dicha consisteEn un arrojo.

Marinero del onda,

Ayole!

En un arrojo

Hecha tu al golfo...

Que tu dicha consiste

En un arrojo.

--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent.

--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade, c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix.

--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère.

--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la règle.

--Dites-lui de se taire.»

La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria: «Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut.

«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas la fièvre?

--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait, vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de cette potion calmante qui est sur la table.

--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il sera renvoyé.»

L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans huit jours?

--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que sa santé.

--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine; mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre.

--Je la trouve, au contraire, très-heureuse.

--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici d'une crise physique.

--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter.

--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain.

--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.

--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla, voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je veux que vous vous reposiez.

--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut.

--Pourquoi?

--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?

--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite table, contre mon lit.

--Et si vous vous endormez?

--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez pas pour m'en faire prendre.

--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir?

--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je dirais que je l'ai exigé.

--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la nuit, toute seule?

--Peur! de quoi?

--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à vingt ans! quel dommage!

--Quelle était donc sa maladie, Périlla?

--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée. Hélas! je ne devrais pas vous dire cela!

--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée.

--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.»

Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit, chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous laissez pas mourir!

--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière?

--Sans doute.

--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?

--Ah! oui; je n'y songeais pas.

--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.

--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas, cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste. Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir.

--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en avez pas besoin pour vous mettre au lit.»

Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart d'heure je viendrai la prendre.

--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât éclairée la nuit, voilà tout.

--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?

--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de l'insomnie, lire dansla Vie des Saintsque vous m'avez prêtée. Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!

--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non, tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.

--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant: je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le veux!

--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable, savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de soeur Saint-Ange!

--Eh bien, allez me le chercher.

--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est encore sur ses oeufs.

--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite, si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier.

--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant votre convalescence.

--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.

--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses, et qui auront coûté si cher!»

Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:

Marinero del onda,Ayole!

Marinero del onda,Ayole!

Marinero del onda,

Ayole!

Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique! Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume dela Vie des Saints,ne lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose. Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.

--Et la boîte, que vous oubliez.

--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.

Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table et se mit à tourner les feuillets dela Vie des Saintsavec distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et, n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules, traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi, s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.»

Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José; elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez, mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet, dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison. Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor? avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je suis très-bien; laissez-moi me rendormir.»

La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église; pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que, succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et ton âme dans l'autre.

Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à l'imagination de Léonor.

Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux, qu'importe le reste de l'univers?

Et l'on chanta dans le jardin:

Marinero del onda,

A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait, et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils avaient disparu dans l'obscurité de la nuit.

José rentra dans le couvent pour donner l'alarme.

Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval, habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce. Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs: maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise.

La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier. Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui répondit que c'était la colonie deCarlota, éloignée seulement de quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de quitter sitôt leurs nouveaux amis.

Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues tiges d'émeraude.

Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans valeur.

Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie, mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet. Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui, pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit, supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.

Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières deCarlota. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine. C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet.

Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que, incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût exquis:

Marinero del onda,Ayole!En un arrojoHecha te al golfo,Que tu dicha consisteEn un arrojo.F. G.

Marinero del onda,Ayole!En un arrojoHecha te al golfo,Que tu dicha consisteEn un arrojo.F. G.

Marinero del onda,

Ayole!

En un arrojo

Hecha te al golfo,

Que tu dicha consiste

En un arrojo.

F. G.

(La suite à une prochaine livraison.)

Plusieurs souverains font de l'horticulture leur délassement habituel: le roi de Bavière et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le roi de Prusse, au moment où nous écrivons, dépense trois millions de notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destinée à leur servir de promenade d'hiver. De savants botanistes, réunis avec de célèbres praticiens convoqués à cet effet de toutes les parties de l'Allemagne, forment à Berlin un congrès qui délibère sur la manière de dépenser ces trois millions le plus judicieusement possible.

En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la floriculture, obtient une préférence marquée. Nous n'avons pas, comme l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres à perdre en jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont été convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu Tivoli disparaître; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux dessinés de France, envahi par les constructions, ne sera bientôt plus qu'un souvenir; peu à peu il en sera de même à peu près partout. Mais, à quelque degré de morcellement que doive descendre la propriété, l'amateur de fleurs, doué seulement d'un peu d'aisance, trouvera toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie.

Dans les villes, le citadin le plus étranger à la vie champêtre, le plus complètement ignorant en horticulture, aime à s'entourer de fleurs; unejardinièreélégante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie obligée d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les sociétés d'horticulture étendent leur influence, les anciennes s'étendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg, Rouen, Nantes, Angers, Orléans, n'ont rien à envier aux plus célèbres réunions du même genre en Angleterre, si ce n'est les fonds énormes dont celles-ci disposent, et qui font défaut trop souvent au zèle et au talent des horticulteurs français.

Le goût pour lesplantes de collection, qui parfois devient une passion véritable, a passé de Belgique en Hollande et de Hollande en Angleterre, d'où il nous est revenu. Les plantes de collection sont celles dont un seul genre, souvent même une seule espèce, donnent naissance à des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes à racines tuberculeuses, les renoncules, les anémones, les pivoines, les dahlias; parmi les plantes de serre tempérée, les camélias, les pélargoniums, les mézembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les azalées, les rhododendrums.

Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture, explorer, au péril de leur vie, les parties les plus impénétrables des forêts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues, pour conquérir à l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois à de précieuses acquisitions. Nous devons, à ce sujet, une mention particulière à deux végétaux récemment introduits en Europe, et qui tous deux fixent en ce moment, à divers titres, l'attention du monde horticole; l'un se nommePaulownia imperialis, l'autreDaubentonia-Tripetiana; ils semblent destinés l'un et l'autre à devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les plus répandus; ils supportent aisément les hivers ordinaires sous le climat de Paris. Donnons une idée de leur importance relative.

LePaulownia imperialis, nommékiridans la langue du Japon, son pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de réunir à un feuillage large, épais, et du plus beau vert, une fleur à la fois gracieuse et parfumée. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que nous possédions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles même duBiguonia catalpa, celui de tous les arbres antérieurement connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les arbres de récente introduction, le Paulownia est et sera probablement longtemps encore épargné par les insectes d'Europe, qui ne sont point habitués à vivre à ses dépens, circonstance qui n'est pas sans importance, puisqu'elle garantit l'intégrité de son feuillage et par conséquent de son ombrage.

(Paulownia imperialis)

La fleur du Paulownia, disposée à peu près comme celle du marronnier d'Inde, mais en thyrse moins serré et moins régulier, ressemble beaucoup à celle de la digitale pourprée; sa couleur, un peu indécise, se rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans être assez forte pour entêter, est douce et des plus agréables; l'effet des thyrses de fleurs s'élevant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place très distinguée; il n'y sera pas plus difficile à naturaliser que ne le fut dans le dernier siècle le Catalpa, apporté des forêts d'Amérique.

En attendant que le Paulownia donne des graines mûres pour servir à la propagation, le moindre tronçon de sa racine, mis en terre de bruyère, et traité dans la serre à boutures avec des soins intelligents, donne une multitude de bourgeons, dont chacun peut être détaché et devenir un arbre. Sa croissance est d'une rapidité qui tient du prodige. L'expérience n'a pas encore appris à quelle hauteur il s'arrêtera sous le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize à quatorze mètres d'élévation.

Le nom de M. Neumann restera lié en France à l'histoire de l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui décorent nos bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la vulgarisation des procédés de culture et de propagation de cet arbre magnifique.

LeDaubentonia-Tripetiana, obtenu de graine, pour la première fois en Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays natal, un arbre de cinq à six mètres de hauteur. A Paris, il parait ne pas devoir dépasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un beau rouge, est disposée en grappes pendantes, comme celles du Robinier ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, où la place du Daubentonia-Tripetiana est désormais marquée, n'avaient fait aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a voulu que ce fût une acquisition toute française, et qu'il a refusé même, aux dépens de ses intérêts d'argent, les offres les plus brillantes pour céder aux spéculateurs anglais cet arbuste encore inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or.

Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas à donner seulement une idée sommaire des innombrables variétés de forme et de couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous à rappeler, à ce sujet, un fait, le plus curieux peut-être qui se soit jamais produit en horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux espérances de l'amateur des chances illimitées, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight, l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande Bretagne, a reconnu, en se livrant à des expériences de physiologie végétale, qu'à l'exemple des races d'animaux, les races végétales, particulièrement celles dont les fleurs réunissent les organes des deux sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire à l'infini.

(Uncidium papilio.)

Poursuivant avec persévérance les conséquences et les applications de ce principe, devenu bientôt fécond entre les mains des horticulteurs de tous les pays, M. Knight réalisa des merveilles que nous voyons chaque jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, lesDahlias à fleurs parfaites, formées de cornets tous d'égales dimensions dans chaque rangée concentrique, disposés avec une irréprochable symétrie; lesPélargoniumsaux mille broderies éclatantes; lescalcéolaires,dont les corolles semblent nuancées au pinceau; lesCaméliassi supérieurs de nos jours à leur type primitif à fleur simple, tous ces végétaux et des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement des races végétales. De récents perfectionnements viennent d'être apportés à l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible de prévoir où ces hybridations doivent s'arrêter. Déjà, pour plusieurs fleurs de collection, pour lesDahlias, par exemple, les variétés récemment acquises l'emportent tellement sur les premières, que celles-ci sont successivement reformées, et cessent de figurer dans les collections. Il en est de même d'un grand nombre de rosiers; s'ils devaient tous être maintenus, après les avoir comptés par centaines, il faudrait les compter par milliers.

Il nous reste à parler desOrchidées, qui tiennent en ce moment le premier rang parmi les plantes de collection.

Pour forcer lesOrchidéesà vivre et à fleurir dans la serre, il faut leur y créer des conditions analogues de climat et de température, et ce n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'Orchidéesen bon état de végétation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a le droit d'être le plus fier.

On renonce généralement aujourd'hui à cultiver lesOrchidéesdans la terre, où elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples, les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air excessivement chaud et humide.

LesDendrobiumslesUncidiumset lesStanhopeas, sont les plus en faveur desOrchidéesau moment où nous écrivons; nous avons figuré la fleur remarquable d'un des plus beauxUncidiumsconnus, l'Uncidium Papilio; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille, vivement tranchées, sont d'un éclat éblouissant.

Quel est ce rayonnant mortel à la chevelure ondoyante, à la cravate merveilleuse, au gilet fastueux, à la taille de guêpe, aux bottes artistement glacées d'un encaustique irréprochable, qui arpente d'un air vainqueur, la canne à pomme d'or en main, le bitume de nos boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger de Cancale, un de nos dandys les plus lancés, un homme que l'on voit partout, un type d'élégance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un secrétaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moitié d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens même qui le voient habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un profond mystère, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitudeparisienne est retiré son domicile. Ce sont là deux points délicats sur lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherché à le sonder: mais toujours le noble vicomte a pris soin d'éluder ce chapitre qui ne semble pas éveiller en lui des sensations fort agréables. Sans doute ces demandes déplacées lui rappellent quelque fâcheux souvenir, quelque douloureux secret de famille, qu'il voudrait à jamais bannir de sa mémoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui, à ses moments d'expansion, et par phrases incidentes négligemment jetées dans la conversation, c'est qu'il possède une immense terre dont le revenu suffit, et au-delà, à sa fastueuse existence.

L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne s'est jamais reposé, n'est pas non plus très nettement déterminé par le vicomte. Parfois il lui est arrivé de dire qu'elle était située en Normandie; mais à d'autres il a confessé qu'il possède dans le midi de la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands dieux qu'il les a engagés maintes fois à venir lui rendre visite dans ses métairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est à la fois seigneur châtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette dernière interprétation semble en effet la plus plausible; car au train qu'il mène, un tel homme doit être au moins millionnaire. Jeune, beau, noble, riche, élégant, répandu, cet heureux mortel offre donc dans sa personne le résumé de toutes les félicités terrestres. La seconde des Parques ne lui ouvre que des jours filés d'or et de soie. Emportée au courant tumultueux de toutes les voluptés humaines, sa vie n'est qu'une longue ivresse, un perpétuel enchantement. Il doit être l'arbitre de la mode, l'âme du grand monde parisien, le désespoir des autres beaux et la coqueluche des belles. Quelle destinée digne d'envie! Quelle magnifique existence! O fortuné Cancale! O trop heureux vicomte!O ter quarerque beatus!...

Voilà ce qu'il vous parait être, ô flâneurs ingénus, ô modestes passants qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est.

Et d'abord, le fringant héritier du Cancale n'est pas plus vicomte que vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son cachet armorié. Sa vicomté est chimérique; sondemême est de pur agrément, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui du célèbre rocher près duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir faire suivre l'appellation patronymique de ses ancêtres, marchands de marée de leur métier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes verriers, il n'est pas à notre connaissance que jamais il ait existé des gentilshommes pêcheurs d'huîtres. Continuons cependant de l'appeler vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il s'est emparé et qui dès lors lui appartient, sinon par droit de naissance, tout au moins par droit de conquête.

Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne, aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman.

Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.» Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but:Paraître.

Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim? Notre vicomte va vous l'apprendre.

Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence, une façon d'homme de compagnie. Être n'est rien, paraître est tout: il est fidèle à sa devise.

D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale, l'homme le plus brillant de Paris!»

Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son feuillage verdoyant.

Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand, s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris, qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante: «Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur diner la substance de vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on nourrirait!»

Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale.

Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs. Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications. Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse réunion.

--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison.

--Je sors des Bouffons, répondit-il en se dandinant avec une grâce nonchalante.

--La Grisi a-t-elle été belle?

--Adorable!

--Et Lablache?

--Admirable!

--Et Mario?

--Délectable!

--Je crois que vous avez été content?

--Dites enthousiasmé, ému, galvanisé. Quelle soirée délicieuse!

Comme il en était là, arrive un véritable habitué du Théâtre-Italien, qui annonce que la représentation annoncée a été remise pour cause d'indisposition.

Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes en matière deturfet desport. Il se faufile parmi les membres du jockey-club et parie six cents louis sur la tête deTandemcontreArabellaouFarguhar. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue, de merveilleux par excellence et de gastronome distingué.

Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance. C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam. De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche pas de déclamer sans cesse contre l'incurie deses gens, en annonçant qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la belle étoile.

Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-Street, comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde outabatièreoù il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise decuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit, table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute panoplie, deux pipes de terre en sautoir.

C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion, bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière, il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les fumées de l'âcrecaporal, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien, paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité.

Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons, d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.

(Entrée extérieure du tunnel.)

Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a été enfin livré au public. Bien que l'ouverture ne dût avoir lieu qu'à quatre heures de l'après-midi, une foule immense de curieux s'était rendue dès le matin sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois heures, toutes les personnes qui avaient reçu des lettres d'invitation pour assister à la cérémonie se trouvaient déjà rassemblées à Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire exécuter et d'achever cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages, chose rare à Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de l'église voisine, dont les cloches sonnaient à grandes volées; les fenêtres et les toits des maisons environnantes étaient garnis de spectateurs.

A peine l'horloge de l'église eut-elle sonné quatre heures, le cortège se mit en marche dans l'ordre suivant:

(Grand escalier descendant autunnel.)

Les musiciens;--le porte-étendard;--le commis de la compagnie;--le solicitor de la compagnie;--l'ingénieur de la compagnie;--l'inspecteur des travaux;--l'ingénieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward Codrington;--M. HAWES, président de la commission des directeurs;--le lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart; --les directeurs;--les trésoriers et les auditeurs;--les propriétaires;--les invités.

Ce cortège, composé de quatre mille personnes, présenta un étrange spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le vaste puits de 20 mètres de profondeur et de 50 mètres de circonférence qui conduit à l'entrée du tunnel. Il disparut peu à peu sous la voûte occidentale, parcourut dans le même ordre les 400 mètres qui séparent la rive droite de la rive gauche du fleuve, et, après avoir été accueilli à Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint à Rotherhithe, sous la voûte orientale. Une heure après, le tunnel était livré au public. Le prix du péage est un penny, soit 10 centimes.

Dix mille personnes passèrent d'une rive à l'autre, dans la soirée du samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considérable, qu'avant midi les employés durent requérir l'assistance des agents de la police pour repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient traversé le tunnel depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, s'élevait, dit-on, à 50,000.

Le samedi soir il y eut un grand dîner à la taverne de Londres.--On porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, à la reine, au prince Albert, au duc de Wellington, à M. Brune!, au président, à la prospérité du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit non pas par des chansons, mais par desspeeches(discours) et par des toasts.

(Extrémité inférieure de l'escalier.)

On s'occupait déjà, depuis plus de vingt années, de la construction d'un pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une société se forma pour mettre ce projet à exécution, et l'année suivante les travaux commencèrent.

Ils furent d'abord poussés avec vigueur; mais plusieurs inondations forcèrent, à diverses reprises, les ouvriers à les suspendre. En 1828, le fonds social étant épuisé, on les abandonna entièrement, pour ne les reprendre qu'en 1835, époque à laquelle le gouvernement anglais se décida à faire les avances nécessaires à leur achèvement. La dernière inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu'à l'ouverture du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux.

Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel coûte déjà 600,000 liv. st. (15 millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dépenser 50,000 liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel. Jusqu'à ce jour, et provisoirement, les piétons seuls peuvent profiter de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la Tamise.--Les équipages ne passent pas encore sous les vaisseaux.

Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs de l'Illustrationque M. BRUNEL est un ingénieur FRANÇAIS?

(Vue des deux voûtes du tunnel.)

(Papa, laisse-moi regarder!--Tais-toi, je vois le noyau! En force, Observatoire...)

Transeundo, poésies par EUGÈNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18 de 250 pages Ledoyen.

C'est en passant (transeundo), c'est à de longs intervalles, dans son adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route, s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses espérances.

M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc. Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque.

Jack O'Lantern, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8. Paris, 1843.Baudry. 5 fr. (Non traduit.)

Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de laPrairieet duCorsaire Rougedevint, sinon aussi estimé, du moins presque aussi célèbre que l'illustre auteur deWaverly.

Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction. Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan; que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans la vallée deWish-ton Wish, le lecteur n'ignore pas que les Indiens entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue.

Jack O'Lantern, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard. Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre,le Feu-Follet, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate anglaise,la Proserpine. Dès lors le roman ne se compose plus que duduelde la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond: Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement, que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation aussi ennuyeuse qu'inutile.

Histoire de France;par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (Furne, libraire-éditeur.)

M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de sonHistoire de Frances'étendaient depuis les origines de la Gaule primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple, le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M. Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils, les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire et artistique qu'on appelle laRenaissance, tels étaient les nombreux sujets dont traitait le tome IX.

Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M. Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial. Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y jouèrent Catherine et Charles IX.

Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la monarchie des Bourbons.

La Science de la Vie, ou Principes de conduite religieuse, morale et politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALÉRY. 1 vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (Amyot, éd.) 5 fr.

Malgré l'esprit et le sentiment chrétiens qui animent son livre, M. Valéry le destine «aux lettrés et aux gens du monde, à cette classe qui s'appelait, sous Louis XIV, les honnêtes gens.» Son but est de les attirer à la porte du temple, mais il ne veut point passer pour un prédicateur, car il n'a pu admettre certains scrupules respectables, sans doute, avec lesquels on ne produirait que des oeuvres sans vie, sans couleur et sans vérité.

Le premier titre de cette nouvelle publication de l'auteur desVoyages artistiques et littéraires en Italiea le grand tort d'être trop ambitieux. Malheureusement pour ses lecteurs, M. Valéry ne leur apprend pas ce qu'est réellement laScience de la vie. Au lieu d'exprimer une opinion quelconque sur ce grave problème, il se contente d'analyser ou de traduire, en y ajoutant des notices biographiques: 1°le Miroir de la vraie Pénitence(Specchio della vera Penitenza), de JACQUES PASSAVANTI:--2ºla Vie sobre(la Vita sobna), de LOUIS CORNARO:--3°la Vie civile(la Vita civile), de MATTHIEU PALMIERI.--4ºle Gouvernement de la Famille(il Governo della Famiglia) de PANDOLFINI.--5ºle Courtisan(il Cortegiano) du comte BALTHAZAR CASTIGLIONE; --6°les Oeuvres diverses de Monsignor Jean della Casa;--7°le Dialogue du Père de Famille, du TASSE. Ces sept Traités réunis doivent former une espèce de Manuel pour la conduite de la vie, car ils concernent: le premier, l'âme et le salut; le second, le corps et l'hygiène; le troisième et le quatrième, le gouvernement de l'État, la famille et le ménage; le cinquième et le sixième, les manières et l'usage.

Îles MarquisesouNouka-Riva, histoire, géographie, moeurs et considérations générales, d'après les relations des navigateurs et les documents recueillis sur les lieux, par MM. VINCENDON-DUMOULIN et DESGRAZ. 4 vol. in-8 de 25 feuilles 1/2, plan et cartes. Paris, 1843, Arthus-Bertrand. Prix: 7 fr.

Au moment où la France apprit que ses marins venaient de prendre possession des îles Marquises, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz s'empressèrent de réunir, dans un seul Volume, les documents recueillis jusqu'à ce jour sur cet archipel par les navigateurs de toutes les nations. Cette compilation, faite à la hâte, mais avec intelligence et avec goût, se divise en quatre parties. Dans la première, les auteurs racontent l'histoire des Marquises depuis leur découverte, en 1595, par l'adelantade Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à la prise de possession, au nom de la France, par le contre-amiral Dupetit-Thouars, au mois de juin 1842. Les second et troisième chapitres sont consacrés à la géographie de l'archipel des Marquises et à la description des moeurs et des coutumes de ses habitants. Dans la quatrième partie, intitulée:Considérations générales, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz examinent l'utilité que peut avoir pour la France cette nouvelle conquête. Selon eux, la colonie des Marquises n'a aucune importance comme colonie agricole; comme établissement commercial, ses ressources seront celles de tous les points de relâche où les vivres frais abondent: mais, comme station militaire, elle leur parait utile et avantageuse. MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz faisaient partie de l'expédition del'Astrolabeet de laZélée, et si, pour asseoir leur opinion, ils ont cherché à s'éclairer de tous les documents transmis par leurs prédécesseurs, ils ont, toutefois, jugé d'après leurs propres sensations, en s'aidant, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, de leurs notes particulières et de leurs souvenirs.

A Memoir of Ireland, native and Saxon, by O'CONNELL. Vol. 1. 1172-1660. Dublin, 1843.--Histoire de l'Irlande primitive et saxonne, par O'CONNELL. Vol. 1er (non traduite).

M. O'Connell expose ainsi, dans son introduction, le but de son ouvrage:

«J'ai longtemps senti les inconvénients qui résultaient de l'ignorance de la nation anglaise sur tout ce qui touche à l'histoire de l'Irlande. Nous sommes arrivés à une époque où il importe de plus en plus que ces matières soient examinées et comprises. Pour prouver qu'une pareille, étude était nécessaire, et pour la rendre plus facile, j'ai écrit le mémoire suivant. J'ai suivi, dans mon travail, l'ordre chronologique, de manière, toutefois, à présenter en masse les iniquités commises à l'égard du peuple irlandais par le gouvernement anglais, avec l'approbation entière, ou au moins avec l'assentiment de la nation anglaise. Je l'avoue franchement, mon but principal est de montrer que la nation anglaise a toujours été la complice des crimes de son gouvernement.»

M. O'Connell a divisé l'histoire d'Irlande en plusieurs époques: la première s'étend depuis l'invasion de Strongbow, en 1172, jusqu'à l'année 1612, c'est-à-dire jusqu'à la soumission complète de l'Île. La dernière doit embrasser l'espace de temps compris entre le vote de l'acte de l'émancipation catholique (1829) et la quatrième année du règne de la reine Victoria (1810). M. O'Connell se propose d'écrire sur chacune de ces époques un mémoire, corroboré et appuyé par un certain nombre d'observations, de preuves et d'illustrations. Les preuves et illustrations contenues dans le volume qui vient de paraître se composent d'extraits empruntés à divers auteurs et de documents contemporains. Quant aux observations, elles consistent principalement en commentaires déclamatoires.

Cet ouvrage de M. O'Connell,--le premier qu'il publie,--se fait remarquer par les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses discours. Il est tour à tour diffus et Concis, lourd et vif, éloquent et trivial, grotesque et sublime, mais son auteur demeure toujours le défenseur le plus intrépide des droits et des intérêts de ses concitoyens, l'adversaire le plus passionné, le plus invincible de l'Union.

Des éléments de l'État, ou cinq questions concernant la religion, la philosophie, la morale, l'art et la politique; par E.-A. SEGRETAIN, 2 vol. in-18. Bibliothèque des connaissances utiles. Paris, 1842. Paulin. 7 fr. les deux vol.

«La constitution de l'État, telle qu'on peut et qu'on doit l'asseoir de nos jours, voilà le but de mon ouvrage, dit M. Segretain en terminant son introduction. L'analyse desÉléments de l'État, religion, philosophie, morale, art et politique, voilà les moyens et le plan; en même temps on poursuit, par la réalisation de ce but et de ces plans, une solution de l'éternel problème soumis à la pensée humaine, c'est-à-dire la conciliation de l'unité et de la multiplicité.»

Ainsi M. Segretain partage son ouvrage en cinq livres: le premier traite de la question religieuse. Dans cette question, les rapports de l'unité et de la multiplicité s'établissent principalement entre Dieu, suprême représentant de l'unité, et la liberté humaine, principal agent de la multiplicité dans les êtres raisonnables. C'est sous ce point de vue que M. Segretain les envisage, en recherchant de quelle manière le catholicisme a institué les relations du libre arbitre et du Créateur.

Cet important problème des rapports de la liberté humaine et de Dieu, M. Segretain continue à l'étudier dans le livre second, consacré à la question philosophique. Il essaie de le résoudre par la critique et par la théorie, par l'examen des trois siècles, qui précèdent le nôtre et par un essai de métaphysique.

Le livre 3, la question morale, se divise en deux parties: 1° la morale publique, c'est-à-dire les principes généraux qui règlent la vie d'une société: 2° la morale personnelle, celle qui regarde plus spécialement le caractère des hommes, l'étude de leur coeur, de leurs vices, de leurs vertus. M. Segretain montre comment la question de l'unité et de la multiplicité se débat en morale, ainsi que dans la religion, entre la justice, face principale de l'unité divine, et la volonté, agent humain de la multiplicité.

Dans la question esthétique (livre 4), l'idéal est l'unité, et l'imagination l'agent de la multiplicité. Les oeuvres d'art ne font en effet que développer, suivant un mode indéfini, l'éternel modèle de beauté que chacun de nous porte en sa conscience. Pour traiter ce sujet au point de vue général de son ouvrage, l'auteur desÉléments de l'Étata étudié nécessairement les rapports de l'idéal et de l'imagination, et la manière dont celle-ci doit les développer. Dans ses réflexions sur la science esthétique, et dans l'aperçu historique qui le suit, M. Segretain tâche «de démêler, dans le tissu des faits, le jeu de l'imagination développant le» formes changeantes de l'immuable idéal.»

Vient enfin la question publique: en politique, l'unité est représentée par l'autorité, la multiplicité par la liberté. Comment conclure entre ces deux adversaires un traité de paix solide et durable? Tel est le sujet du cinquième livre desÉléments de l'État. Sans négliger la question de la liberté, M. A. Segretain a surtout discuté les moyens de ramener dans la politique du dix-neuvième siècle, en France, l'indispensable principe de l'autorité: car ce n'est point avec la liberté seule que la société se constitue, tandis que l'autorité seule suffit pour l'établir.

Contes fantastiques d'Hoffmann, traduction nouvelle par M. X. MARMIER, précédés d'une notice sur Hoffmann, par le traducteur. Paris, 1843, Charpentier. 1 vol. in-18 (460 pages). 3 fr. 50 c.

Il y a dix ans environ, un critique en vogue à cette époque, M. Loeve-Weimar, traduisit pour la première fois en français lesContes fantastiquesd'Hoffmann. Cette traduction,--malheureusement trop légère et trop facile,--obtint un tel succès, qu'elle a eu depuis les honneurs de plusieurs réimpressions. La charmante bibliothèque de M. Charpentier devait tôt ou tard s'enrichir des oeuvres choisies du célèbre conteur allemand; aussi cet habile éditeur a-t-il eu l'heureuse idée d'en faire faire à M. X. Marmier une traduction nouvelle, plus châtiée et plus exacte que celle de M. Loeve-Weimar. Une notice biographique, écrite par le traducteur, a été en outre placée en tête de ce joli volume, qui contient:le Violon de Crémone, les Maîtres Chanteurs, Mademoiselle de Scudéri, le Majorat, Maître Martin et ses Ouvriers, le Bonheur au Jeu, le Choix d'une Fiancée, Marino Falieri, Don Juanetle Voeu, c'est-à-dire dix des productions les plus caractéristiques d'Hoffmann.

Collection des types de tous les corps et les uniformes militaires de la République et de l'Empire. Cinquante planches coloriées, comprenant les portraits de Napoléon, premier consul; de Napoléon, empereur; du prince Eugène, de Murât et de Poniatowski, d'après les dessins de M. HIPPOLYTE BELLANGÉ. Trente livraisons composées chacune d'une ou de deux planches coloriées et d'un texte explicatif. 1 vol. in-8. Paris, 1843. (Dubochet.) 50 c. la livraison.

Cette curieuse collection est destinée à prendre place, dans toutes les bibliothèques, à côté des histoires de la Révolution française, de l'Empire ou de Napoléon, dont elle forme pour ainsi dire le complément indispensable. Elle se compose de cinquante gravures dessinées par M. H. Bellangé, et coloriées à l'aquarelle. Une notice explicative, dont la rédaction a été confiée à un homme spécial, fait connaître l'histoire des transformations successives de l'uniforme dans les différents corps de l'armée française, depuis l'infanterie de ligne de 1795, jusqu'aux élèves de l'École Polytechnique, en 1815; depuis le général de brigade, jusqu'au timbalier et au tambour de la garde.

Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au XVIe siècle, par C.-A. SAINTE-BEUVE. Paris, 1843. (Charpentier, libraire-éditeur.) 1 vol. in-18.

Ce volume, de 500 pages, contient, outre l'ouvrage publié par l'auteur en 1828, sur la poésie française et le théâtre français, huit portraits littéraires, qui ont paru depuis dans laRevue de Pariset dans laRevue des Deux-Mondes.


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