Beaux-Arts.--Salon de 1843

«Un indomptable destrier bal les plaines de l'Estramadure; le royaume en est en deuil, et ducs, chevaliers et princes, tous ont peur du fier animal.«--Qui lui mettra le frein et la selle, je le jure, pour peu qu'il soit chrétien, celui-là sera l'époux d'Isabelle, il deviendra gendre du roi.--«Tel est le ban que, par ordre du monarque, un héraut va proclamant de contrée en contrée; mais depuis six mois il est proclamé et il n'a pas paru encore le brave qui doit gagner le prix.«Le héraut a vu la Castille et Grenade, il a visité Cadix et Séville, il a traversé le Tage et le Douro. «Vainement il a proclamé son ban sur les places d'Oviédo et de Pampelune, vainement il a vu et la Murcie, et l'Aragon et le beau sol catalan.«Mais un jour voilà que se présente un obscur Biscayen, et cet homme pauvre, riche de son seul courage, offre de lutter contre le sauvage coursier.«Les grands étonnés raillent son audace. «Bonhomme, disent-ils, prends l'étrille; sans elle que peut un homme de ta sorte en semblable affaire?»«L'étranger ne répond rien; il renferme au dedans de lui sa trop juste colère; il attend, et après une longue attente, on l'introduit devant le roi.«Il se découvre d'abord; puis, s'adressant respectueusement au monarque: «--La proclamation que j'ai entendue plusieurs fois est-elle fidèle, ô roi?«Celui qui mettra le frein et la selle à un coursier qui épouvante le royaume, celui-là sera-t-il l'époux d'Isabelle, deviendra-t-il gendre du roi?«--Oui, dit le roi, tel est mon ban, et, je le jure, telle sera la récompense du vainqueur, pourvu qu'il adore notre Dieu.--«Et le souverain avait à peine fini de parler, que déjà le brave inconnu était sur le chemin où se montrait le plus souvent l'indomptable coursier.«Il y marchait depuis peu de temps, lorsque sous de rapides bonds il entend retentir la terre; le peuple fuit épouvanté et le laisse seul avec l'être mystérieux qu'il doit vaincre.«Le soleil avait presque achevé sa course, et le roi, assis sur la terrasse, parlait ainsi à sa fille assise près de lui.«--Il est parti dès le commencement du jour, le hardi Biscayen; le soleil va se coucher, il n'est pas encore de retour: quel aura été son destin?--«Et la jeune fille répondait: «Ô mon père! je ne crains rien, car elle annonçait une haute valeur, la figure de l'hôte inconnu.«Isabelle parlait encore, quand la plaine fil entendre de bruyantes acclamations, et bientôt l'étranger parut menant après lui le cheval enfin dompté.«Le peuple qui lui faisait cortège vantait hautement sa valeur, et bientôt, se séparant de la foule, le vainqueur s'approcha du roi, tenant toujours le cheval dompté.«--Le voilà, dit-il, de mes mains il a reçu la selle et le frein; maintenant elle m'appartient la main d'Isabelle, maintenant je dois être ton gendre.«Le roi se troubla en entendant ces paroles, et il allait... Une sorte de terreur le retint, et d'une voix douce et contenue il parla ainsi à l'étranger:«--Ta demande est audacieuse, Biscayen; mais d'abord dis-moi ton rang, afin que je sache à qui je parle.«--Tu ne me l'as pas demandé lorsque pour loi je me suis offert à la lutte; mon titre de noblesse, c'est l'action que j'ai faite, c'est à elle de répondre pour moi.«Il doit le suffire de savoir que moi aussi j'adore Jésus. Le ciel sait le reste, le ciel qui m'a fait vaincre et a combattu avec moi.«Et le roi lui répond: «Non, Biscayen, cela ne suffit pas, car il ne peut être l'époux de ma fille, celui qui n'est pas de sang royal.«Demande de riches vêtements, demande des bijoux précieux, tu les obtiendras de moi, mais, je te le répète, si tu n'es pas de sang royal, ne me la demande pas, la main d'Isabelle.«--Ce ne sont ni de riches vêlements ni des bijoux précieux qui me furent promis; tu l'as juré que tu me donnerais Isabelle.«--Tu obtiendras de moi toute autre belle de mon royaume, et j'y joindrai une riche dot; mais, je te le dis encore, il n'aura pas la main d'Isabelle, celui-là qui n'est pas roi.«--Que me parles-tu d'autre belle? que me fait la dot que tu m'offres? c'est pour Isabelle que j'ai voulu vaincre. Ô roi! remplis ta promesse.«--Pars, fuis loin de mes yeux, arrogant aventurier, et si tu ne veux mourir, ne reparais jamais devant moi.«L'étranger se tut, et jetant sur le roi un regard de colère, il partit, emmenant avec lui le cheval qu'il avait dompté.«On n'entendit plus parler ni de lui, ni du sauvage coursier, mais sur le front d'Isabelle plana depuis lors un sombre nuage.«A un an de là un roi puissant demanda la main de la jeune fille; celle-ci ne le refusa pas, elle ne l'accepta pas non plus, sa bouche resta muette.«Cependant le roi son père a engagé sa parole, le jour des noces a été proclamé dans toute la contrée, et de chaque point de l'Espagne on accourt pour assister à la cérémonie sacrée.«La foule se presse et augmente de moment en moment dans l'auguste cathédrale où se voit déjà l'archevêque, la mitre en tête et la crosse à la main.«Sur deux haies, des deux côtés de la porte, sont rangés les varlets et les hallebardiers contenant le peuple et gardant la voie libre pour les chevaliers.«Déjà s'approche le royal cortège, déjà s'entend le son des trompettes; la messe va commencer, chacun est à son poste.«L'autel est paré en fête: les fleurs et les cierges brillent de toutes parts. Isabelle, vêtue de blanc, est là debout entre son père et son époux.«Mais quelle sourde rumeur se répand dans la foule? On parle tout bas du Biscayen, et plusieurs disent: «Si par hasard il était là?»«A peine a-t-on commencé le saint et redoutable sacrifice, qu'un bruit s'élève dans un coin reculé de l'église.«L orgue retentit, comme touché par une main invisible; les lumières s'éteignent toutes à la fois, et on entend au loin gronder le tonnerre.«Parmi les assistants renversés à terre, plusieurs virent une tombe s'ouvrir, et de l'abîme surgit un destrier que tous eurent bientôt reconnu.«C'était bien celui auquel l'aventurier avait mis le frein et la selle, c'était bien celui qui pendant si longtemps avait épouvanté le roi et le royaume.«A son aspect nul ne demeure; l'épouvante chasse du temple tous ceux qui s'y trouvent, et le roi et le nouvel époux prennent la fuite comme les autres.«Pour Isabelle, pour la jeune fille qui s'était rendue à la cérémonie sans refuser, mais sans consentir, elle resta ferme au lieu où elle était, tandis que tous les autres prenaient la fuite.«Le cheval s'approche d'elle, il plie doucement les jarrets, et, d'un doux regard, le mystérieux animal semble l'inviter à se placer sur son dos.«La jeune fille y monte confiante; d'une main ferme elle saisit la bride, et le destrier n'a pas plus tôt senti le doux fardeau, qu'il part, rapide comme l'éclair.«Sorti de l'église, il traverse la cité, prend à travers la campagne. Où alla-l-il? nul ne le sait.«Peu à peu l'épouvante de la foule se calme; mais vainement le monarque essaie de vaincre sa terreur.«Toujours il croit voir les cierges s'éteindre au milieu des rites sacrés, toujours il croit entendre le sourd galop d'un cheval.«Il demande à ceux qui l'entourent s'ils ont vu l'étranger qui doit arriver; et, à peine a-t-il reçu leur repose, que de nouveau il leur adresse la même question.«Le pauvre fou vécut ainsi une longue année, puis il mourut, laissant la couronne à son plus proche parent.«Et jamais nul n'entendit plus parler ni de l'aventurier inconnu ni de la belle Isabelle, emportée par le destrier.»Pour faire bien connaître notre poète, il nous faudrait citer encore laVendetta, avec son naïf refrain:l'antique histoire le dit ainsi: la Chapelle des Innocents, empruntée à une tradition suisse, plus sombre, plus dépouillée d'ornements que les autres ballades de Carrer, mais pleine d'expression;Le Sultan, le Maure, le Chanteur Stratella, l'une des plus longues pièces, mais peut-être la plus belle du recueil, qui suffirait seule à révéler un poète éminent: petit drame plein d'émotion, où Carrer a déployé, en même temps qu'une vive sensibilité, l'étonnante flexibilité de son talent et toutes les richesses d'un rhythme heureusement varié.Dans l'impossibilité de tout citer, nous terminerons nos citations par un sonnet dont la vague expression nous semble révéler autant les douleurs d'une haute ambition poétique que celles d'un amour trompé.«Désormais je n'espère plus l'obtenir, la paix: je ne l'attends plus, la guérison du mal qui me dévore sans relâche; il pâlit, le rayon qui me donna la vie; mes jours volent rapides vers leur terme.«Elle brûle et fume encore ma plaie cachée, et la honte s'ajoute à l'injure; et toi, vain nuage, toi, vile écume, toi, gloire, autre perfide, tu me fuis aussi!«Comment se sont évanouies tant de douces espérances, comment est-il mort si vite cet amour si profond? Et toi, lâche! tu les pleures les jours écoulés, tu pleures l'heure de la joie.«Et l'avenir? je l'attends, je le considère avec stupeur. Tout secours humain arrivera trop tard; il ne peut plus être apaisé, le soupir de mon coeur.»Beaux-Arts.--Salon de 1843TABLEAUX ET SCULPTURES.(Le Colin-Maillard, par M. Giraud.)M. E. Giraud--Colin-Maillard.--Monsieur l'abbé a les yeux bandés, il s'avance les mains étendues dans le vide; pourtant on serait tenté de croire que le bandeau est mal assuré sur ses yeux et que l'abbé triche un peu, car il poursuit les dames et ne se soucie point de prendre le cavalier qui vient lui parler imprudemment à l'oreille; mais les dames se dérobent, et l'une, glissant, tombe sur l'herbe, sans doute pour montrer à demi sa jolie jambe, et relever une de ses mains jusqu'aux lèvres du jeune chevalier qui, par fortune, se trouve derrière elle au moment de sa chute. Cependant M. l'abbé pose lourdement son escarpin sur la queue du griffon, le mignon fanfreluche, flocon de soie avec un petit nez rose et deux jolis yeux noirs; le faune joue de la flûte sur son piédestal, et semble rire de ce pauvre abbé, qui fait tomber la dame au bénéfice de son prochain.--Une gaieté vive et gracieuse anime toute cette scène; les figures sont dessinées avec une facilité charmante, et les moindres détails spirituellement traités.(Port de Boutogne, par M. Isabey.)Les Crêpes, de M. Giraud, se recommandent par les mêmes qualités de conception et de dessin; mais lesCrêpesne semblent-elles pas être à Watteau ce que lesBeignets à la Coursont aux comédies de Marivaux?(La Science, par M. Desboeufs.)M. Desboeufs.--La Science, statue en marbre--La science, on le sait, est et demeure éternellement vierge, comme la divine Minerve, sa patronne; elle a même quelquefois des airs de pruderie, des susceptibilités de vieille fille; aussi ne voyons-nous pas sans quelque peine la statue dela Scienceplacée près dela Cassandrede M. Pradier, et nous craignions qu'elle ne se couvrît tout à coup le visage de ses mains pudibondes, comme Ovide nous raconte que firent autrefois les statues de Vesta, lorsque la prêtresse Rhéa Sylvia accoucha dans le temple de la déesse. Heureusement on a eu soin de la tourner un peu du côté de la fenêtre, de façon qu'à la rigueur elle n'est pas obligée de voir la fille de Priam.La Sciencede M. Desboeufs a l'air grave et austère; son front est pur et sans rides, sa tête est même élégamment couronnée de myrte; mais le souci de la pensée semble visible dans le pli de sa narine et de sa bouche. Elle laisse tomber sa main droite, qui tient un manuscrit, et accoude son bras gauche sur une de ces petites colonnes quadrilatérales dont les sculpteurs font un si grand usage (ainsi,la Cassandrede M. Pradier a le dos appuyé sur un véritable cube, tout à fait chimérique).La Scienceest surtout antique par sa draperie remarquablement sévère, quoique un peu trop uniformément chiffonnée; le corps, les contours surtout se sentent bien sous les plis de cette draperie, qui rappelle de loin celle de la Cérès antique. Grâce à Dieu, M. Desboeufs s'est montré fort économe d'attributs allégoriques; et, sauf quelques figures de géométrie que l'on aperçoit au bas de la statue, tout est laissé à la sagacité du spectateur.Nous croyons devoir, à ce propos d'allégorie, prévenir nos lecteurs contre l'explication, assez plausible d'ailleurs, que nous leur avions donnée des bateaux à vapeur et télégraphes du tableau de M. Papety. Nous avons lu, sur ces appendices symboliques, des interprétations depuis si différentes, que nous ne savons plus vraiment à quoi nous en tenir. Les peintres s'amuseraient-ils à torturer de ces logogriphes l'esprit curieux des bonnes gens, comme fit Goethe dans sonFaust?«Voilà trente ans, écrivait-il, que les Allemands se donnent du tracas avec les manches à balais du Bloksberg et les conversations des chats dans la cuisine de la sorcière; trente ans qu'ils ne cessent d'interpréter et d'allégoriser sur ce burlesque non-sens dramatique. En vérité, on devrait, dans sa jeunesse, se donner plus souvent de ces plaisirs, et leur jeter à la tête des blocs comme le Brocken.»M. Baron.--Des Condottieri.--Chacun se souvient encore du succès qu'avait obtenu à la dernière Exposition laSieste en Italie. M. Baron n'a rien perdu de son originalité; la fantaisie de son pinceau est toujours vive et charmante comme au premier jour. Il y a peu de ballades en poésie qui valent ces condottieri, jouissant des heures de trêve dans le sein de leurs foyers ou de leurs corps-de-garde, comme vous voudrez, car il est impossible de localiser la scène; cela se passe dans un lieu quelconque où il y a une table, une lampe à la voûte et une grande cheminée.Un condottiere fourbit activement sa cuirasse, tandis que ses camarades interrogent les dés, qu'une jeune femme, le dos tourné à la table des joueurs, les pieds étendus vers la flamme du foyer, semble chercher sur des cordes de sa guitare l'expression de sa pensée insouciante et rêveuse.--Sur le premier plan, couchés à terre, un enfant et un chien.--Les figures sont remarquablement expressives, même on y voit peinte une certaine crânerie, qui rappelle les personnages à plumets des comédies de cape et d'épée; ces condottieri conservent, en pleine paix, leur air de bravoure, et, si l'on peut dire ainsi, leur visage ne désarme pas.Les Condottieri, par M. Baron.Nous regrettons d'ailleurs de trouver quelque alliage dans le talent original de M. Baron: il nous semble que ses figures rappellent l'accentuation particulière à M. Poittevin, et ses murailles les procédés ordinaires de M. Decamps. Cette seconde imitation est surtout manifeste, et nous en sommes d'autant plus fâchés pour M. Baron, que cette annéele Decamps, comme on dit, semble tout à fait à la mode, et que l'on aperçoit sur de fort méchantes toiles des réminiscences ou copies de ce genre. Un jour on reprochait à un grand paysagiste d'imiter les moutons d'un autre; aussitôt il les supprima; que M. Baron supprime de même ses murailles, s'il ne peut pas les imaginer autrement, qu'il se retranche sévèrement tout ce qu'autrui peut lui revendiquer:Mon verre est bien petit, mais je bois dans mon verre.La Vengeance des Trépassés.NOUVELLE.(Suite.)Léonor fut saisie d'une profonde émotion en écoutant cet air, qui, la nuit précédente, avait déterminé sa fuite, et, selon toute apparence, décidé du sort de toute sa vie. Quand le couplet fut achevé, elle fit un signe à don Christoval, et ils chantèrent à deux voixl'estrivillo;Mira no tardes,(Ayolé!)Que suele en un momentoMudarse al ayre.Avant qu'ils eussent fini, une fenêtre s'était ouverte, et une jeune dame avait paru derrière les barreaux; elle écouta attentivement les chanteurs. Aussitôt le couplet achevé, don Christoval adressa la parole à la maîtresse de ce logis, et renouvela sa requête, si brutalement repoussée par le portier. La dame avança le bras hors des barreaux comme pour faire un signe d'assentiment, puis elle se retira, et la fenêtre fut refermée.... Mais quelques minutes après, la grand'porte s'ouvrit, et le portier, tenant une lanterne, vint chercher les étrangers. Il s'empara du cheval en grommelant: «Vous eussiez mieux l'ait de rester dehors; vous n'avez pas voulu me croire; c'est votre affaire!» Et, sans même retourner la tête, il se dirigea vers l'écurie. Un laquais se présenta à sa place, et introduisit les hôtes dans un salon étincelant de lumière. Les meubles, les draperies relevées de franges d'or, tout ce luxe annonçait une demeure où le bon goût s'alliait avec l'opulence. On voyait aux quatre coins des caisses d'arbustes fleuris; les consoles étaient chargées de grands vases de porcelaine de la Chine remplis de fleurs, et tout autour de ce lieu de délices régnait un large divan avec des coussins d'étoffe de soie cramoisie pareille aux tentures. Trois personnes étaient assises sur le divan: un vieillard majestueux, habillé, à la mode orientale, d'un riche cafetan bleu, et coiffé d'un turban de mousseline aussi blanche que la barbe vénérable qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine. Deux jeunes dames étaient à ses côtés, parées avec élégance et belles comme le jour. L'une, qui paraissait l'aînée, était brune et avait à la main un bouquet de roses muscades; l'autre était blonde et tenait un luth ou théorbe de forme antique. Le vieillard se leva pour faire honneur à ses hôtes: «Soyez les bienvenus sous mon toit, leur dit-il; je vous présente mes deux filles, Amine et Rachel.» Rachel était la musicienne.Don Christoval remarqua que les deux soeurs portaient de jolis gants noirs qui montaient jusqu'au coude, et par conséquent ne permettaient pas de juger de la beauté des bras. Le vieillard était pareillement ganté de noir, mais seulement à la main droite; la gauche était nue.La conversation s'engagea, et les voyageurs furent naturellement amenés à dire qui ils étaient, d'où ils venaient, où ils allaient. Don Christoval se garda bien de faire connaître la vérité; mais comme il avait infiniment d'esprit, il improvisa une histoire suivant laquelle il se nommait don Fernand Tellez, nouvellement marié, et allant avec sa femme rejoindre sa famille établie à Jaen, ou dans les environs. Il arrangea si bien la chose, avec force détails, qu'il était impossible de soupçonner sa véracité. De sa part, le maître de la maison ne voulut pas demeurer en reste, il leur apprit donc qu'il s'appelait Ibrahim, natif du port de Ceuta, par conséquent Moresque de nation et de religion, il avait longtemps habité Cordoue, où il avait fait fortune par le commerce; mais des chagrins et des malheurs particuliers l'avaient dégoûté de cette ville et même de la fréquentation des hommes; en sorte qu'il s'était retiré avec ses deux filles et son frère dans cette demeure isolée, où ils vivaient en paix, conservant les pratiques religieuses et les moeurs de leur pays, sans jamais voir personne, si ce n'est de temps à autre quelque passant égaré de sa route, à qui ils accordaient avec plaisir l'hospitalité.En cet endroit, la porte de la salle s'ouvrit, et l'on vit paraître un second vieillard. Mais autant le premier avait la contenance noble et la mine loyale, autant celui-ci avait l'extérieur commun et repoussant, mauvaise figure, les yeux enfoncés, le regard faux, un long nez perpendiculaire et la barbe horizontale; ses lèvres minces semblaient vouloir se cacher dans sa bouche. Cet autre vieillard avait aussi la main gauche nue et la droite couverte d'un gant noir. Ah! s'écria Ibrahim, voilà mon frère Diego, dont je vous parlais; il revient de la ville, où le soin de nos affaires le contraint d'aller quelquefois. Puisqu'il est arrivé, rien ne nous empêche plus de nous mettre à table. On vient de m'avertir que le souper était servi. Passons, s'il vous plaît, dans la salle à manger.Amine et Rachel s'approchant de leur père, lui prirent chacune un bras et l'aidèrent à se lever avec des difficultés inouïes. Les étrangers s'aperçurent alors que ce beau vieillard avait la moitié du corps paralysée. Pour le faire avancer, une de ses filles poussait doucement du pied la jambe insensible, et le pauvre Ibrahim s'aidait de l'autre comme il pouvait, s'appuyant de tout son poids sur ses belles conductrices. Cette opération ne se lit pas sans bien des gémissements à demi étouffés de la part du malade, et une grande compassion de la part des assistants. Ibrahim fit même quelques exclamations que Léonor et don Christoval ne purent comprendre, car il se servait de la langue arabe. On parvint à la fin dans la salle à manger, et Ibrahim une fois assis, ne tarda pas à reprendre sa belle humeur. Il fit mettre Léonor auprès de lui; don Christoval se mit en face, entre Amine et Rachel; le frère Diego s'assit à la gauche d'Ibrahim.Amine et Rachel, après s'être placées, commencèrent à tirer leurs gants. Elles ôtèrent celui du bras gauche, et don Christoval, qui avait une passion particulière pour les beaux bras, faillit tomber en extase devant la perfection de ceux qu'on offrait à ses regards. Il attendait avec impatience le moment de juger si les bras droits seraient aussi admirables; mais son attente fut vaine. Les gants du bras droit demeurèrent en place, et les deux hommes conservèrent aussi le gant noir de leur main droite. Cela parut très-singulier à don Christoval; car évidemment cette main droite gantée devait être incommode à table. Il y avait donc quelque chose là-dessous. Don Christoval ne savait que penser: mais il était trop bien élevé pour se permettre aucune question sur cette bizarrerie, et même pour avoir l'air de s'en apercevoir. Il finit par s'imaginer que c'était un point de religion, ou peut-être un voeu obligatoire pour tous les membres de cette famille, de ne pas découvrir leur main droite.Ibrahim, en chef de maison, commença par faire ses excuses à ses hôtes pour la mauvaise chère. Effectivement la table n'était garnie que de fruits; mais c'étaient des fruits magnifiques servis dans des vases et des corbeilles d'argent ciselé; un seul plat couvert était au milieu, et Ibrahim ayant enlevé le couvercle, on vit qu'il contenait deux poulets accommodés au riz. Nous ne buvons point de vin, dit Ibrahim, notre loi nous le défend; mais comme nos hôtes ne sont pas assujettis à nos pratiques, j'ai fait placer devant vous un flacon du meilleur cru d'Espagne. Ne vous en faites pas faute.Les convives se mirent à manger de bon appétit, et la conversation s'étant animée: Frère, demanda Ibrahim, que dit-on de nouveau à la ville? On ne s'y entretient, répondit Diego, que d'un accident arrivé chez les nonnes de Sainte-Claire, et qui a failli les consumer toutes vives dans leur maison. Une jeune religieuse avait l'habitude de lire en cachette, pendant la nuit, des livres de poésie et d'amour. Or, la nuit dernière le sommeil l'ayant surprise, le feu se mit à ses rideaux et se communiqua avec rapidité. Par bonheur, le jardinier, qui faisait le guet contre les voleurs, dans son verger, donna l'alarme assez à temps, et les secours qu'on s'empressa d'apporter sauvèrent les bâtiments du monastère. Les soeurs en seront quittes pour quelques cellules réduites en cendres.--Personne au moins n'a péri? dit Léonor d'une voix émue--Pardonnez-moi. La jeune religieuse fut dévorée par les flammes; on ne retrouva que ses os calcinés. De plus, une vieille tourière, dont la cellule touchait le foyer de l'incendie, périt également étouffée par la fumée qui l'empêcha de fuir. Comme vous voyez, le dommage n'est pas grand! Il n'y a de regrettable que la jeune fille; car pour la décrépite, il y aura toujours assez de celles-là. La perte des meubles n'est rien. Les nonnes ont fait une quête dont le produit, à ce qu'on assure, réparerait deux ou trois désastres pareils; de sorte qu'elles y gagneront encore en fin de compte. Est-ce que les nonnes et les moines ne se tirent pas toujours d'affaire?Le vilain Diego se tut sur cette interrogation. Léonor était extrêmement pâle et agitée. Pour empêcher qu'on ne prit garde à son trouble et pour donner un autre tour à la conversation, don Christoval se mit à dire: Excusez ma franchise, mon cher hôte; mais ce riz me paraît bien fade. Je crois que votre cuisinier y a totalement oublié le sel; je n'en vois pas non plus sur la table. Ne serait-il pas possible d'en avoir?--Nous n'en faisons point usage, dit gravement Ibrahim; mais on va vous en donner.--Il lit un signe, et l'esclave noir qui servait à table étant dehors pour le moment, Rachel se leva, sortit par une porte située derrière don Christoval, par conséquent vis-à-vis Léonor, et rentra une minute après tenant une salière. Don Christoval, l'ayant remerciée, sala son riz et prit du sel sur la pointe de son couteau, pour en mettre dans celui de Léonor; mais en passant par-dessus l'assiette de Rachel, quelques grains y tombèrent. Rachel ne s'en aperçut pas d'aburd, mais à la première cuillerée elle ne put douter de ce qui était arrivé. Elle réagit et regarda fixement don Christoval, qui n'y faisait point attention, étant absorbé par l'état où il voyait sa compagne. En effet, depuis une minute, la pâleur de Léonor s'était considérablement accrue; on aurait dit le visage d'une morte, et malgré tous ses efforts pour combattre l'évanouissement, elle se laissa aller à la renverse sur le dos de son siège, en poussant un faible soupir comme une personne à l'agonie.Aussitôt le repas est interrompu, on entoure Léonor, on la secourt, on la questionne.--Ce n'est rien, dit-elle, en reprenant ses esprits, ce n'est rien. La fatigue de cette journée a été grande pour moi; j'avais la fièvre en me mettant à table; le récit de don Diego m'a vivement émue; il n'est pas surprenant que mon souper m'ait tait mal J'ai eu tort de manger; j'avais plus besoin de repos que de nourriture. Je sens que le lit me remettra; je souhaiterais me retirer pour dormir.--A l'instant, répondit Ibrahim d'un ton plein de bonté. Et il ajouta, en regardant ses filles et avec un clignement d'oeil qui n'échappa point à don Christoval:--Tout est-il prépare dans la chambre des hôtes?--Rachel se hâta de prévenir sa soeur, et répondit:-Non, mon père; mais ce soin me regarde: dans une minute tout sera prêt.--En disant ces mots, elle s'élança hors de la salle, mais non par la même porte par où elle était allée chercher le sel.Amine apporta des senteurs exquises à Léonor, qui parvint enfin à comprimer le, frisson nerveux dont elle était saisie. Don Christoval était rêveur; Ibrahim et Diego gardaient le silence. Tous les personnages commençaient à être embarrassés les uns des autres, sans trop savoir pourquoi. Léonor voulut essayer de faire quelques tours dans le salon; Amine lui offrit son bras, qu'elle accepta, et elles allaient commencer leur promenade, quand Rachel reparut une bougie à la main. On se donna mutuellement le bonsoir, et, avec un sourire équivoque, Diego ajouta, par forme d'encouragement: «Il faut espérer que demain, madame, vous ne sentirez plus aucun mal.»Lorsqu'ils furent seuls dans leur chambre, la porte fermée au verrou, Léonor s'arma de résolution et murmura à l'oreille de don Christoval; «Nous sommes perdus! nous sommes dans un coupe-gorge!--Comment, qui vous l'a dit?--Quand vous avez demandé du sel, Rachel est allée vous en chercher. Lorsqu'elle est rentrée, j'avais par hasard les yeux attachés sur la porte par où elle était sortie et à laquelle vous tourniez le dos. Hé bien, quelle qu'ait été sa promptitude à refermer cette horrible porte, mon regard s'est glissé dans la pièce voisine, et je suis certaine d'avoir entrevu, à la faible lueur d'une flamme qui brûlait dans cette pièce, un cadavre humain suspendu au plafond!--Ô ciel! êtes-vous bien sûre de ne pas vous être trompée?--Plût à Dieu! mais non, don Christoval, comptez sur ce que je vous dis. Rappelez-vous le propos de cet homme qui ne voulait pas nous introduire:vous eussiez mieux fuit de rester dehors.Il faut trouver un moyen de fuite, ou bien c'est fait de nous.--Et mes pistolets sont restés à l'arçon de ma selle! J'ai bien un poignard, mais ils auront l'avantage et du nombre et des armes!--Nous ne sommes qu'au premier étage; si cette fenêtre donnait sur la campagne, peut-être avec les draps du lit...»Don Christoval courut examiner la fenêtre, et Léonor se mit en devoir de défaire le lit.«Hélas! dit-il en revenant, la fenêtre donne effectivement sur un jardin, mais elle est grillée.»Cette grille confirmait leurs craintes. Léonor, épouvantée, laissa tomber le traversin qu'elle avait dérangé à moitié. En ce moment, un objet caché dans le pli du drap s'échappa et lit un peu de bruit en tombant sur le plancher. Don Christoval ramassa une petite clef dans l'anneau de laquelle était glissé un papier plié en deux. Il l'ouvrit et lut ces mots tracés au crayon: «Nous avons mangé du sel ensemble, je ne puis vous laisser périr. Cette clef ouvre le buffet de votre chambre. Que Dieu protège votre fuite! Éteignez votre lumière, et surtout ne partez pas avant que le lit ait disparu.»Ce billet secourable venait sans doute de Rachel. Les termes n'en étaient pas clairs à la première lecture; il en fallut une seconde, après laquelle les deux amants, un peu moins émus, examinèrent la chambre qu'on leur avait donnée. C'était une vaste pièce toute lambrissée en chêne, si haute que la lumière de la bougie éclairait à peine le plafond. L'ameublement consistait en un lit à baldaquin placé sur une estrade et en quelques vieux fauteuils de tapisserie; rien de plus, pas même un miroir sur la cheminée gothique. Dans un coin on voyait s'avancer en saillie le buffet, ou placard mentionné dans la lettre de Rachel. Don Christoval y essaya la clef avec précaution. La porte s'ouvrit silencieusement, et la lumière approchée découvrit que cette prétendue armoire n'avait pas de fond, mais servait d'entrée à un passage obscur et bas. C'est là-dedans qu'il fallait s'engager à tout hasard pour conserver la dernière chance de salut.D'après les instructions de leur libératrice, il ne fallait point partir sur-le-champ, mais attendre, et attendre dans les ténèbres; car apparemment on guettait le moment où ils seraient couchés et endormis. Don Christoval tira de sa poche une petite lanterne sourde qu'il portait toujours en voyage; il ralluma, souffla la bougie, puis Léonor et Christoval, blottis dans l'angle de la cheminée, celui-ci cachant encore sa lanterne sous son manteau, attendirent avec anxiété l'événement qui devait leur servir de signal.Au bout d'un quart d'heure, qui leur avait paru un siècle, il leur sembla ouïe marcher sur leur tête. Léonor crut avoir distingué un son de ferraille, comme si l'on eût secoué des chaînes. Le silence se rétablit et se prolongea si longtemps, qu'après avoir passé par tous les degrés de l'angoisse, ils ne savaient plus que penser. Don Christoval en était à se demander si tout cela ne serait pas un jeu, une mauvaise plaisanterie concertée d'avance pour s'égayer ensuite aux dépens de la terreur qu'ils auraient eue. Un si grossier manque de convenance était bien invraisemblable; mais enfin l'heure s'écoulait et rien ne paraissait. Soudain, à quelques pas d'eux, un coup énorme est frappé, un coup étouffé, sourd. C'était le ciel du lit qui s'abattait chargé d'une masse de plomb considérable. Une minute après, le grincement d'une poulie mal graissée se fit entendre, et à travers l'ombre claire d'une nuit d'été, Christoval et Léonor virent leur lit remuer, descendre lentement et enfin s'abîmer à travers le plancher.Ce n'était pas le moment de s'arrêter à trembler; l'heure était arrivée. Christoval et Léonor s'élancèrent dans le passage masqué par le buffet, dont ils eurent la présence d'esprit de refermer les portes derrière eux. Ce passage était complètement obscur, bas et voûté, s'abaissait par une pente si rapide, qu'ils avaient beaucoup de peine à ne point glisser. Ils tâchaient de se retenir aux murailles et avançaient à tâtons dans ce labyrinthe de pierre qui ne finissait pas. Don Christoval tenait d'une main sa tremblante compagne et de l'autre son poignard à tout événement. F. G.(La suite à un autre numéro.)Nouvelles Inventions.LE PROCÉDÉ ROUILLET.Dans l'art du dessin il y a une partie qui n'est autre chose que l'imitation exacte du contour des objets, de leurs positions et de leurs proportions relatives; c'est la reproduction matérielle de ce que nous voyons; l'imagination et le sentiment n'ont aucune part dans ce travail entièrement mécanique, mais dont la difficulté est extrême. Ainsi, les peintres consument de longues années, s'épuisent en efforts multipliés pour arriver à bien dessiner, c'est-à-dire à reproduire ce qu'ils voient. Au lieu de pouvoir se livrer sans crainte à l'inspiration, ils sont arrêtés dans la composition de leurs tableaux par les proportions, la perspective, la forme des objets. Un procédé, au moyen duquel cette difficulté serait éliminée rendrait donc un immense service à l'art en général et à la peinture en particulier. L'artiste serait ramené à sa véritable vocation, qui n'est pas de copier servilement la nature, mais de l'idéaliser; de même que ce n'est pas celui qui taille la statue dans le marbre qui est le statuaire, mais celui qui traduit sa pensée en la matérialisant dans une masse d'argile. De même aussi celui-là n'est point un géomètre, qui sait mesurer exactement les longueurs des côtés d'un triangle, mais celui qui, de la connaissance d'un côté de ce triangle et de ses angles adjacents, déduit la figure et la grandeur du triangle tout entier.Un peintre, M. Amaranthe Rouillet, vient de résoudre le problème de la reproduction exacte des objets. Il a imaginé un appareil simple, très-portatif, commode et totalement différent de la chambre-claire, du diagraphe et du daguerréotype. Avec cet appareil, on peut, sans savoir dessiner, dessiner très-rapidement, à une échelle quelconque, un édifice en perspective, un paysage, une statue, et faire le portrait d'une personne avec une exactitude incroyable. Le crayon, la plume, le fusain, le pinceau, peuvent être mis indifféremment en usage. Le dessin est d'une exactitude miraculeuse, le portrait d'une ressemblance telle, qu'on reconnaît une personne vue par derrière, ou dont la figure est cachée. Les raccourcis les plus étonnants sont rendus complètement au moyen d'un simple trait. Un grand nombre de peintres ont vu les dessins de M. Rouillet et en ont été étonnés; tous ont avoué qu'il leur serait impossible d'atteindre à cette perfection dans la vérité des contours. La plupart désirent que son procédé entre dans le domaine public; quelques-uns voudraient qu'il restât secret: ce sont ceux dont tout le mérite consiste à faire des yeux, des oreilles, des bras et des jambes dans les proportions voulues; copistes d'académies, qui sont aux véritables artistes ce que l'ouvrier statuaire, dont nous parlions tout à l'heure, est au sculpteur.Le procédé de M. Rouillet, utile aux artistes, sera un service immense rendu aux savants, aux voyageurs, aux artisans, aux décorateurs et aux mécaniciens. Pouvoir reproduire fidèlement, facilement et rapidement tous les objets de la nature et de l'art, est un bienfait dont la société tout entière lui sera reconnaissante. Le dessin suivant a été fait en deux minutes: il représente l'enfant de l'auteur, modèle bien remuant, posant mal, et qu'on a dû saisir, pour ainsi dire, au vol pendant qu'il attendait sa soupe. Toutes les personnes qui comprennent la nature seront frappées de la vérité naïve de cet ensemble, et ceux qui ont vu le petit modèle le reconnaîtront à l'instant. Faisons des voeux pour que la découverte de M. Rouillet, fruit de cinq ans de méditations assidues et d'essais multipliés, soit portée à la connaissance du public. Diminuer les difficultés matérielles de l'art pour faire une place plus large aux sentiments et à l'imagination, ce n'est point diminuer le mérite de l'artiste, c'est au contraire diriger toutes ses facultés vers l'étude du beau et l'intelligence du sujet, dans la disposition des personnages, l'expression des sentiments, l'harmonie des couleurs et la traduction poétique des beautés de la nature.Industrie.LE SUCRE DE CANNE ET LE SUCRE DE BETTERAVE..I.Production de la Canne et fabrication du Sucre.La canne à sucre paraît originaire de l'Orient, où elle peut se reproduire par semence. Dans les autres pays, on a adopté l'habitude de la planter par boutures, et elle pousse ainsi d'une manière surprenante.Dans l'Inde, chaque bouture donne trois à six cannes, qui, lorsqu'on les coupe, ont de deux à trois mètres de hauteur et vingt-cinq à trente millimètres de diamètre. On les plante vers la fin de mai, et la récolte se l'ail environ neuf mois après leur plantation, c'est-à-dire vers janvier et février. Il existe plusieurs variétés de cette plante précieuse. On en compte trois principales: lacanne du Brésil, qui, quoique venue originairement de l'Asie, a reçu ce nom parce qu'elle était arrivée aux Antilles en passant à travers le Brésil; lacanne d'Olahiti, la plus robuste, celle qui fournit le plus de sucre, et la canne à sucre violette, connue sous le nom deBatavia.Les cannes viennent ordinairement, dans les Antilles, de boutures et de rejetons. Les premières ne peuvent généralement être coupées avant quinze ou seize mois, tandis que les secondes le sont d'habitude de onze à douze. Les mois de février, mars, avril et mai, sont ceux employés à la coupe et à la récolte. L'abattage des cannes est en général une opération longue, difficile, coûteuse, et qui nécessite l'emploi d'un personnel considérable. D'abord toutes les cannes ne parviennent pas ensemble à la maturité, et même les parties d'une même tige ne mûrissent pas toujours au même moment. La coupe d'une plantation peut donc ainsi durer trois mois; car il faut n'abattre à la fois que la quantité de cannes qui peut être immédiatement broyée par le moulin: sans cette indispensable précaution, le sucre qu'elle contient entrerait rapidement en fermentation. Il en serait de même du jus, si on ne se hâtait de l'employer. Ce jus, ou plutôt ce suc susceptible de se convertir en sucre, est ce qu'on appellevesou.Pour opérer cette conversion, on a recours à plusieurs opérations successives dont nous allons donner la description. Nous croyons ne pouvoir mieux faire que de l'emprunter à un savant économiste. M. Rodet.«Dans l'intérieur d'une sucrerie proprement dite, dit M. Rodet, sont établis sur une même ligne les fourneaux et leurs chaudières. L'ensemble des chaudières se nommeéquipage. On en a souvent deux dans la même sucrerie; mais, dans ce cas, les chaudières de même nom sont de diverses grandeurs, et on les distingue engrandetpetit équipage. Un seul foyer chauffe tout l'équipage et est placé sous la plus petite chaudière. Chaque chaudière a son nom; la plus rapprochée du bassin à jus s'appellela grande; celle qui suitla propre; la troisième,le flambeau; la quatrième,le sirop, et la dernière,la batterie.«Toutes les chaudières diminuent de grandeur, depuis lagrandejusqu'à la dernière, et cela en raison du rapprochement du jus; presque partout encore, ces vases sont en fonte, et leur contenance est encore augmentée par la maçonnerie exhaussée qui les entoure. La partie supérieure du fourneau n'est pas de niveau, et reçoit une pente de 4 à 5 centimètres par chaudière.La batterieest la plus élevée d'environ 20 à 22 centimètres. Cette précaution est prise pour ne point perdre le sirop quand celui-ci s'enlève au-dessus des chaudières, et dans ce cas il rentre dans celle qui précède celle dont il sort; il entraîne sans inconvénients quelques écumes avec lui, puisqu'il rentre dans une chaudière de sucre moins purifiée. Près de chaque chaudière est un petit bassin correspondant à une gouttière qui se rend dansla grande. Ces bassins reçoivent les écumes, à mesure qu'on les enlève.«Les anciennes chaudières étaient en fonte et se brisaient fréquemment. Quelques personnes en ont substitué de cuivre, de forme conique et à fond presque plat. Ce changement a été une amélioration à laquelle on a fait faire de nouveaux progrès.«On fait couler le jus du bassin dansla grande, on y ajoute une certaine quantité de chaux préparée à l'avance, et de suite on remplit avec le suc ainsi traitéle siropetle flambeau. On opère de même une seconde fois, et l'on verse dansla propre; il faut alors remplir de nouveaula grandeet continuer l'addition de la chaux. Aussitôt que les quatre grandes chaudières sont pleines de jus etla batteried'eau, on allume le foyer, qui, étant plus rapproché dusiropet duflambeau, les fait bouillir d'abord; on enlève alors les écumes, et l'on fait passer levesoude ces deux chaudières dansla batterie. Pendant ce temps on a enlevé les grosses écumes du suc de lapropre, et on le fait passer dans leflambeau; celui de lagrandeest transporté dansla propre, etl'équipageest en roulement complet. Ce changement de chaudière se fait au fur et à mesure que chaque opération est terminée; mais on réunit toujours dansla batteriele produit de plusieurs chauffes des autres chaudières Quand le sirop dela batterieest arrivé au degré favorable, on le verse dans le rafraîchissoir après avoir diminué le feu, et de suite on remplit la batterie avec la charge dusirop, celui-ci avec celle duflambeau, leflambeauavec le vesou dela propre, et cette dernière avec le jus de lagrande, et l'on continue de travailler.«D'un premier rafraîchissoir où il a été déposé, le sirop encore chaud est porté dans un second rafraîchissoir, où l'on ajoute une seconde cuite plus rapprochée que la première, afin que la cristallisation commence aussitôt après la réunion; on remue ou l'onmouvebien ces deux cuites, qui, réunies, forment unempli, et l'on va verser le tout dans un bac ou dans des formes. On appellebacun coffre de trois mètres trente centimètres de long sur deux mètres de large, et trente-trois centimètres de profondeur. Les formes sont des vases coniques en terre cuite de différentes dimensions. On verse plusieurs emplis dans le même bac, mais sans remuer le sirop déjà déposé, et qui commence à cristalliser.»Telle est la méthode la plus généralement adoptée dans les colonies françaises pour la fabrication du sucre. Ces opérations terminées, on procède au travail de la purgerie.«Lespurgeriessont de deux sortes, suivant l'espèce de sucre qui doit y être préparé. Celle àmoscouade, ousucre brut, est un bâtiment de vingt-trois mètres de long sur environ sept mètres de large, et divisé en deux parties. L'une, creusée dans le sol de deux mètres au moins, est partagée en plusieurs bassins que l'on nommebassins à mélasse, et l'autre, construite au-dessus de la première, est appeléele plancher. Celui-ci est à claire-voie et se trouve au niveau du sol. Les bassins sont cimentés avec soin, et ont ordinairement une partie de leur fond un peu plus creuse que l'autre pour favoriser le puisage des mélasses. Des barriques ouvertes par le dessus, et reposant sur l'un des fonds, qui est percé de quelques trous, reçoivent, les sucres à égoutter, quand toutefois on a placé dans les trous dont nous venons de parler des cannes à sucre qui se prolongent jusqu'au-dessus du tonneau; on laisse le sucre s'égoutter pendant près de trois semaines, après lesquelles on remplit la barrique et on place le fond supérieur; on ferme avec des chevilles les trous pratiqués dans le fond de la barrique, et le sucre peut alors être expédié.«On construit quelquefois, à l'une des extrémités de la purgerie, un fourneau en maçonnerie sur lequel sont établies deux chaudières à faire cuire et raffiner les sirops égouttés des formes.«Le sirop incristallisable que l'on nommemélasse, et qui est produit par l'égouttage des sucres, sert à préparer le rhum, esprit alcoolique que l'on porte au titre de 20 à 24 degrés. On peut aussi l'employer à la nourriture du bétail en y mêlant de la paille hachée ou de la bagasse coupée en très-petits morceaux.«A la Guadeloupe et à la Martinique il y a environ 50 p. cent de mélasse; à Cayenne et à Bourbon, 60 p. cent.»Ces chiffres peuvent donner à connaître l'état de la fabrication dans les Antilles, et combien les colons pourraient gagner en améliorant seulement leurs procédés, s'il est vrai, ainsi que le prétendent plusieurs chimistes distingués, que la mélasse est en quelque sorti un produit dégénéré, résultant d'une fabrication vicieuse, et que tout ce que contient la canne est matière cristallisable.«Lapurgerie, continue M. Rodet, dans laquelle on prépare le sucreterréouclaircé, demande des dimensions beaucoup plus grandes, et aussi à être divisée en divers compartiments par des traverses en bois. Ceux-ci portent le nom decabanes, et reçoivent les formes pleines de sucre à égoutter. On les y place sur des puis de forme particulière, après avoir enlevé la cheville qui s'opposait à l'écoulement du sirop. Il serait plus avantageux de placer ces formes sur des gouttières qui conduiraient les sirops dans un bassin unique où l'on pourrait les reprendre pour leur faire subir une nouvelle cuite. Quand la partie liquide du sucre s'est écoulée, on porte les formes sur d'autres pots, et l'on procède auterrageou auclairçage.»De tous les sucres, si nous en croyons les expériences qui ont été faites et les calculs fournis par M. Longchamps, le plus riche est le sucre de l'Inde. Dans l'Inde, un hectare planté en cannes produit 32,110 kil. devesou, lesquels rendent 5,681 kil. de moscouade; par conséquent, 100 de vesou rendent 17,70 de moscouade. Dans les colonies anglaises de l'Amérique, 100 de vesou produisent, d'après Edward, 12,15 de moscouade. A la Martinique, les expériences ont amené le chiffre de 11,8 de moscouade pour 100 de vesou. A la Guadeloupe le chiffre est le même; bien que 100 de vesou y donnent 17 de matière sucrée, on n'y obtient que 12 environ de moscouade, le reste est à l'état de mélasse.Pour terrer le sucre, on étend sur la forme une couche d'argile plastique qui doit être peu ou même point calcaire, et ne contenir ni sels facilement dissolubles dans l'eau, ni matières colorantes avec, lesquelles l'eau puisse se combiner. Cette couche d'argile fait en quelque sorte l'office de philtre et est lentement traversée par l'eau, qui, pénétrant ainsi pour ainsi dire goutte à goutte et par la base dans la forme emplie de sucre brut, lave le grain en sucre et le purifie en repoussant devant, elle le sirop qui le salit. On comprend facilement que plus l'eau avance dans la forme, moins elle a la faculté de se charger de sirop. Si, l'opération terminée, vous redressez et videz la forme, vous trouverez dans le pain qui en sortira une série de courbes de moins en moins blanches. Vient d'abord lesucre-tête, c'est-à-dire l'extrémité du cône, qui est jaunâtre; immédiatement après, lepetit sucre, d'une nuance tirant sur le gris. Après ces deux couches commencent les couches blanches, qui, en leur appliquant le même raisonnement, présenteront, suivant leur position, divers degrés de pureté. Elles forment ce qu'un appelle lesucre terré blanc, et on en compte quatre sortes, toujours de plus en plus blanches, jusqu'à la quatrième, qui est précisément à la base du cône, d'où lui est venu le nom usité dans le commerce, debonne quatrième.Leclairçagea beaucoup d'analogie avec le terrage, car c'est la filtration à travers le sucre brut d'une eau complètement saturée de sucre, et qui a pour objet, par la pression qu'elle exerce au dehors, de dégager les cristaux de la mélasse qui les enveloppe. Pour rendre le clairçage à la fois plus facile et plus parfait, on traite d'abord le sucre avec du noir animal ou du sang. Le clairçage est dans le traitement des sucres une amélioration qui aurait fait plus de progrès sans les obstacles imposés par nos lois de douanes. Il suffira, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur le tableau suivant, qui résume les tarifs aujourd'hui payés par les sucres selon leurs différentes provenances.On reconnaît, à la seule inspection de ce tableau, combien notre législation douanière est préjudiciable aux colonies, puisque, pour accorder une protection aux raffineries indigènes, elle a voulu en élevant le droit dans une si forte proportion, et suivant le degré de perfection dans la fabrication, imposer aux sucres épurés et blanchis par leclairçageou tout autre procédé de fabrication analogue, une taxe proportionnée à leur richesse cristallisable. Aussi, qu'en est-il résulté? Il ne vient pas de sucres claircés, et aujourd'hui même on ne terre presque plus dans les Antilles françaises qui de ce fait, sont condamnées à livrer leurs sucres sous la forme la plus défectueuse possible. Mais notre système économique ne s'est pas borné à mettre obstacle à ces exportations de détail, il a porté à nos colonies d'autres coups plus terribles encore.Ainsi qu'on a pu le remarquer, et par ce que nous avons dit de la culture, et par la description que nous avons citée des procédés actuels de la fabrication, il faut absolument que toute sucrerie contienne non-seulement les plantations et le nombre de noirs ou d'individus nécessaires à la culture et à la récolte des cannes, mais encore les moulins à sucre, les purgeries, en un mot, que la production et la fabrication coexistent simultanément sur la même habitation. Les conséquences de ce système ont été, d'abord, qu'il n'a pu y avoir aux colonies que des habitations considérables par leur étendue ou leur production, et qui partant ont toutes exigé de gros capitaux pour leur acquisition. En outre, il a fallu leur appliquer un fonds de roulement proportionnel, et enfin consacrer chaque année aux frais de la culture, au renouvellement des instruments ou des agents du travail, à l'entretien des bâtiments, des sommes qui, à titre d'intérêts, ajoutaient encore aux charges coloniales. Mais ce n'est pas tout encore. Une habitation, avec la constitution que nous venons de lui donner, et qu'elle doit nécessairement avoir, ne peut être divisée. Production, fabrication, tout est d'un seul morceau; c'est un seul et unique lot qui doit tomber en partage à l'un ou à l'autre des héritiers, sauf une soulte à donner par lui à ses autres cohéritiers. Un exemple va nous faire mieux comprendre. Nous allons nous expliquer.Un colon meurt en laissant plusieurs enfants. Comme les colonies sont régies par le Code civil, qui prescrit pour les successions l'égalité dans les partages, on estime fictivement, d'après l'inventaire de la succession, ce qui doit revenir à chacun des enfants. Mais le défunt n'a laissé qu'une seule chose, qu'un seul immeuble, et cet immeuble est impartageable: c'est sa sucrerie. Alors un des enfants est oblige de la prendre et de tenir compte de leur part à chacun de ses cohéritiers. Comme il n'a pas d'argent, il emprunte pour remplir ses engagements, le plus souvent à gros intérêts, ou du moins à un taux qui n'est jamais inférieur à 10 p. 100, et qui s'élève quelquefois à 12 p. 100. C'est le taux de l'intérêt colonial. Or, comme il n'y a pas d'argent aux colonies, il paie en nature. Toutes ses récoltes, sauf une part considérée comme nécessaire, et qui est prélevée en sa faveur, sont la propriété du prêteur, qui les vend ou fait vendre pour son compte, jusqu'à parfait paiement. On comprend dès lors qu'avec la situation actuelle des colonies, l'emprunteur soit bien longtemps à se libérer, qu'il y passe même sa vie entière. Au moment où il devient propriétaire, il meurt, et les mêmes faits que nous venons de signaler se reproduisent au préjudice de ses enfants; et encore nous avons choisi ici l'hypothèse la plus favorable, car souvent le colon décède avant d'avoir remboursé ses créanciers, et ne peut laisser ainsi à ses descendants qu'une succession grevée de dettes. Aujourd'hui, au prix où sont les sucres coloniaux, par suite de la concurrence indigène, avec le droit qu'ils ont à acquitter, non-seulement il ne reste rien au colon, mais encore il vend 17 fr., et l'année dernière seulement 15 fr., ce qu'il aurait dû vendre 23 fr. 50 c, somme égale à son prix de revient.(La suite à un prochain numéro.)Théâtres.Georges et Thérèse(Gymnase).--La Chambre Verte.--Un Péché(Vaudeville).--Mademoiselle Déjazet au Sérail(Palais-Royal).--Un Tour de Roulette(Odéon).--Les Marocains(Cirque-Olympique).--Le paradis des Funambules.La Statue de sainte Claire(Gaieté).--L'escamoteur Philippe.D'où venez-vous, mes chers enfants? Toi, Thérèse, avec ta jeunesse et ton bonnet blanc à barbes flottantes, ton doux et naïf sourire et ton cotillon court?--Toi, Georges, avec tes longs cheveux lisses, ton bâton noueux, ton air à la fois candide et résolu et la veste bretonne?--Ah! monsieur, nous venons de bien loin, bien loin.... de par delà les mers!--Quoi! seuls?--Oui, seuls.--Si jeunes:--Ma soeur a seize ans et moi dix-huit.--Mais d'où, enfin?--De Pondichéry; et, chemin faisant, nous sommes arrivés en Bretagne.Et voilà Georges et Thérèse qui se remettent en route, la soeur s'appuyant sur le bras du frère, le frère soutenant la soeur et veillant sur elle, d'un regard tendre et intrépide. Il écarte les ronces et les cailloux de son chemin: si elle est lasse, il lui prépare un siège de mousse; si le soleil est trop ardent, il lui fait un abri de feuillage; la fatigue a-t-elle excité sa soif, il court puiser une eau pure à quelque source murmurante; et prenez garde! n'approchez pas de Thérèse d'un air provoquant, attiré par l'attrait de sa beauté, il vous en arriverait mal. Georges fait sentinelle comme un jeune molosse vigilant, tout prêt à donner la chasse aux larrons.Il est un nom qu'ils prononcent dans tous leurs dangers et dans toutes leurs prières, comme le nom d'un bon ange: c'est le nom de leur mère. Elle leur a dit en mourant: «Allez, mes pauvres orphelins, allez chercher la France;» et ils sont venus en France, après avoir couvert de baisers et inondé de larmes le linceul et la tombe.(Théâtre du Gymnase.--Une scène deGeorges et Thérèse.--Mademoiselle Julienne.)Les voici à Paris, perdus dans cette grande ville, mais Thérèse toujours avec sa candeur, et Georges avec son courage. Ils cherchent à utiliser honnêtement leur résignation et leur jeunesse: une marquise les accueille, une bonne et vieille marquise. D'abord tout leur sourit dans cette maison hospitalière; la marquise les aime. Et qui ne les aimerait pas, si bons, si sincères, si dévoués? Mais l'amour vient se jeter à travers ce bonheur. L'amour gâte tout.--La marquise a un neveu et Thérèse a deux beaux yeux. Le neveu s'éprend des deux beaux yeux, et les deux beaux yeux, tout chastes qu'ils sont, regardent furtivement le neveu. «Quoi! dit la marquise, vous aviser d'être aimable et d'être aimée! allez-vous-en, petite malheureuse!»--Georges est fier, et il va partir, et Thérèse, le coeur gros, va le suivre. Mon Dieu! faudra-t-il nous embarquer avec Thérèse et Georges pour retourner à Pondichéry?... Je soupçonne que quelque lettre, venue je ne sais d'où, nous épargnera les frais de ce grand voyage.La lettre arrive en effet, ou tombe de la poche de Georges, peu importe. Ô merveilleux effet de la lettre! au lieu d'être chassés cruellement, Georges et Thérèse sont reconnus pour les petits enfants de la marquise. C'est toute une histoire de fils exilé, maudit et repentant, dont je n'ai pas le loisir aujourd'hui d'aller chercher les preuves authentiques dans les Indes.Et ainsi la Providence tient toujours en réserve une grand'maman marquise, et un bon petit cousin pour les orphelines qui viennent de Pondichéry et qui sont bien sages.--Petit drame mouillé de pleurs.Un comte et un duc sont mariés tous deux; rien de plus ordinaire. Le comte n'aime guère sa femme, et le duc n'aime pas du tout la sienne; cela s'est vu. C'est la duchesse que le comte désire, c'est la comtesse que désire le duc; je n'y trouve rien d'invraisemblable.--Cependant la nuit vient. Ô nuit favorable! Duc et comte se glissent d'un pas conquérant dans une certaine chambre verte, chacun à son heure, bien entendu. Le comte croit en sortir emportant pour trophée une couronne de duchesse, et le duc une branche du laurier, ou plutôt de myrte, cueillie sur les domaines d'une comtesse. Mais le comte s'était entendu avec le duché pour se moquer des deux infidèles, et l'un avait pris la place de l'autre dans l'obscurité et dans la chambre verte. Ainsi le duc et le comte, croyant braconner sur les terres du voisin, n'ont fait, en définitive, que chasser légitimement sur les leurs. Qui se moque du comté? c'est le duché. Oui se moque du duché? c'est le comté. Et la comtesse n'épargne pas le comte! et la duchesse n'épargne pas le duc! Si ce vaudeville n'est pas d'un goût très-virginal, il n'encourage pas du moins l'usurpation.Théâtre du Palais-Royal.--Costumedu rôle principal, dans le vaudevilleMademoiselle Déjazet au sérail.Comment! mademoiselle Déjazet au sérail! est-il possible? La grisette insouciante et légère enfermée dans cette cage? Frétillon, la vive et babillarde Frétillon, en compagnie des muets et des Calpigi? Mais elle en mourra, lapoveretta, ne sachant plus à qui parler. Enfin elle y est, il faut bien qu'elle y reste. Et puis, Frétillon est philosophe; elle se contente de ce qu'elle a, quand elle n'a pas autre chose. Frétillon accepte le médiocre et même le mauvais, faute de mieux; c'est la bonne philosophie. Et le mieux, d'ailleurs, n'est-ce pas ce qu'on tient? Qui peut compter sur l'inconnu?Ce que fait mademoiselle Déjazet au sérail? vraiment ce n'est pas difficile à deviner. Elle fait ce qu'elle fait partout: vêtue du costume albanais, elle chante, elle rit, elle jette au vent mille gaillardes bouffées d'insouciance et de gaieté. De son côté, Alcide Tousez roucoule et lance des regards langoureux et triomphants, qui laissent de beaucoup derrière lui tous les Amurath, tous les Sélim et tous les Mustapha du monde, et compromettent singulièrement la pruderie de la Sublime Porte.--Mais comment mademoiselle Déjazet a-t-elle permis qu'on donnât son nom, son propre nom, à un vaudeville?Cirque olympique.--Les Sauteurs maroquins)Je m'aperçois que j'ai oubliéUn Péché, du théâtre du Vaudeville, et compagnon de laChambre verte. Je m'en confesse. Ce péché se présente sous la forme d'une petite pensionnaire de dix-sept ans, joli péché! C'est M. d'Ercilly qui a fait ce péché, et qui l'a mis en pension sans en rien dire à personne; lui, cependant, a atteint la quarantaine.--Je passe les mois de nourrice.--D'Ercilly veut se marier; il convoite madame d'Harville, je crois, une veuve très-piquante; le vaudeville n'est peuplé que de veuves piquantes. Madame d'Harville est près de consentir, bien qu'elle trouve notre homme un tant soit peu jaloux et bourru. Mais voici qu'un jeune galant arrive, pâle, ému, égaré; il vient se mettre sous la protection de madame d'Harville: «Qu'avez-vous donc? --Je suis adoré d'une charmante pensionnaire, et la petite veut que je l'enlève; venez à mon aide.--Et son nom?--Thérèse d'Ercilly.--Comment?--La fille de M. d'Ercilly.--Oh! oh!» dit la veuve. Et la pièce continue ainsi de oh! oh! en ah! ah! spirituel quiproquo dans lequel d'Ercilly est plaisamment ballotté, et madame d'Harville avec lui: l'un voulant cacher son secret, l'autre voulant le lui arracher; si bien que d'Ercilly perd dans cette lutte, ingénieusement comique, le coeur et la main de la veuve.... Je vous le dis, en vérité, mes frères, en vérité, je vous le dis: il faut toujours, tôt ou tard, payer ses péchés mignons.Un tour de roue, et vous êtes à terre, ou porté gaiement au but de votre route; un tour de roulette, et votre bourse est pleine ou vide; de haut en bas, la roue de fortune va et vient: elle élève le pauvre diable dans un moment de caprice, et fait choir le riche: le maître descend pour faire place au valet. Ainsi de Floricourt et de Bertrand; Bertrand est le valet, Floricourt est le maître. Floricourt, jeune étourdi, se ruine en folle paresse; le jeu l'a enrichi, le jeu le met à sec. Bertrand, tout au contraire, n'avait pas un denier, et le voici cousu d'or; c'est Floricourt qui le sert. Quant à lui, il prend des airs et se dandine. Heureusement que Floricourt est adoré: une jeune femme l'aimait riche; pauvre, elle l'aime davantage et l'épouse. Ô femme amoureuse! je te reconnais bien là. Floricourt est converti; il ne jouera plus et travaillera. Et Bertrand? un second tour de roulette le renvoie à l'antichambre. Pourquoi donc? ce Bertrand était bonhomme, au fond de l'âme; mais, après tout, laissons faire aux dieux!Tomber du salon dans l'antichambre, c'est quelque chose; toutefois, on ne risque pas de se casser les reins, l'affaire étant de plain-pied, en définitive; mais tomber du haut de la pyramide humaine, Dieu vous en garde, et moi aussi! Pour moi, je suis sûr d'être à l'abri de cette chute; et la raison, c'est que je n'irai jamais me loger à un pareil étage; pas si Marocain!On a fait des pyramides en pierre, en granit, en marbre, en je ne sais quoi; mais il fallait notre siècle de progrès pour bâtir des pyramides en chair humaine. Les fondations, comme vous le voyez, sont faites de pieds en chair et en os; l'entre-sol a des épaules pour assises, ainsi du second et ainsi du troisième; le Cirque-Olympique s'est arrêté à cette hauteur du bâtiment. Peut-être l'architecte-voyer a-t-il défendu de bâtir plus haut, de par M. le préfet de la Seine; mais, il y a deux ou trois ans, le théâtre de la Porte-Saint-Martin, ayant obtenu une dispense, avait élevé une maison à six étages de Marocains. Je dois dire que le cinquième et le sixième se louaient difficilement, et que le propriétaire, plusieurs fois, fit mander des architectes à l'amphithéâtre de l'École de Médecine et à l'Hôtel-Dieu pour récrépir une jambe, un bras, une cuisse de l'édifice, et faire toutes autres réparations locatives.Puisque le Cirque-Olympique nous amène au boulevard du Temple, entrons sans façon au théâtre de la Gaieté. Dieu!!!la Statue de sainte Claire!Cette statue serait-elle, par hasard, une des victimes du jury de peinture et de sculpture, réfugiée là pour s'y faire un petit Louvre et une petite exposition particulière? Non, pas encore: il ne s'agit point d'un Phidias méconnu ou d'un Canova incompris; cette statue est de carton peint, et fabriquée par le mélodrame, seigneur du lieu, et pour ses besoins personnels; elle n'en a pas l'air, mais elle cache un gros crime. Le scélérat s'appelle Duhamel. J'avoue que je m'y serais laissé prendre; le nom de Duhamel est fait pour inspirer de la confiance. J'ai connu une grande quantité de Duhamel; tous faisaient croître des berceaux de capucines à leur fenêtre, et sautaient avec candeur à bas du lit, pour aller voir lever l'aurore, mais enfin, il n'y a pas de Duhamel qui n'ait son exception: celle-ci est affreuse. Ce Duhamel,--et j'espère bien que nous n'en verrons plus de pareil,--ce fieffé Duhamel, vole, pille, assassine, et fait bien d'autres choses encore. A la fin, il reçoit son prix de vertu: le procureur du roi le flaire, le gendarme le prend au collet, et je ne sais pas si la statue de sainte Claire ne lui tombe pas sur le dos; pour moi, je l'espère.--Tous mes honnêtes Duhamel sont venus me trouver ce matin, pour m'annoncer qu'ils allaient demander à qui de droit l'autorisation de changer leur nom en celui de Caramel.Philippe le prestidigitateur, au bazar duboulevard Bonne-Nouvelle.Sortons de cet enfer, et montons au paradis... au paradis des Funambules. Ah! vraiment, oui, c'est le paradis; demandez plutôt aux habitants. Est-ce dans l'enfer qu'on se foule et qu'on se presse ainsi? Non pas, vraiment; les pauvres ombres n'y vont qu'à leurs corps défendant; il faut qu'elles soient damnées et condamnées, et poursuivies à outrance par la grande fourche de Belzébuth. Mais là, voyez nos gens; c'est à qui entrera; ils se poussent, ils se heurtent, ils se disputent la jouissance de ce séjour des bienheureux. Et comme les places manquent, on en fait en s'entassant, en s'enlaçant, en se pelotonnant, en s'asseyant sur son voisin; les têtes sont dans les bras, les bras sont dans les jambes, les yeux regardent à travers les dos, les nez se mettent je ne sais où, tout cela vit sans remuer ni respirer. Ô paradis! les anges y mangent de la galette avec délices, les archanges sucent du sucre d'orge, les dominations jettent des trognons de pommes à l'avant-scène.Mais où sommes-nous? grand Dieu! je sens autour de moi comme une odeur de sorcier; et en effet, voici un magicien qui se dresse devant moi. Il est coiffé à l'égyptienne; il est vêtu d'une longue robe flottante ornée de mille broderies mystérieuses et de signes hiéroglyphiques. A-t-il soulevé quelque dalle du temple de Memphis? Sort-il de quelque forêt de Bohême, ou d'un exemplaire du Cabinet des fées? Peu importe; c'est un grand et un charmant sorcier. Demandez-le aux petites filles, demandez-le aux petits garçons, demandez-le même aux grands enfants, depuis vingt ans jusqu'à soixante, à toute cette multitude ébahie, que ce grand enchanteur Philippe, digne héritier de Merlin et de Parapharagaramus, charme et surprend, ravit et étonne, par son officine diabolique du bazar Bonne-Nouvelle. En ce moment, tel que j'ai l'honneur de vous le faire voir, Philippe exécute le tour merveilleux des poissons, accommodés du bout de sa baguette magique. Je ne vous dirai pas si les poissons sont frais, mais je vous engage à y aller goûter.Et moi qui oubliais les noms des auteurs de ces vaudevilles et de ces comédies. Que dirait la postérité?George et Thérèseont pour père M. Auvray; MM. Desnoyers et Danvin ont bâtila Chambre Verte; M. Bavard a conduitMademoiselle Déjazet au Sérail: lePéchéa été commis par MM. Samson et Jules de Wailly; M. Armand Durantin a fait tourner laRoulette, et M. Eugène a tailléla Statue de sainte Claire. Qui dit Eugène, ou Léon, ou Achille, ou Gustave, en matière dramatique, dit sifflets.(Le paradis du théâtre des Funambules.)Bulletin bibliographique.Économistes financiers du dix-huitième siècle.--Vauran--: Projet d'une dîme royale.---Boisguilbert: Détail de la France; Factum de la France et Opuscules divers.--Jean Law: Considérations sur le numéraire et le commerce; Mémoires et Lettres sur les Banques; Opuscules divers.--Melox: Essai politique sur le commerce--Dutot: Réflexions politiques sur le commerce et les finances. Précédés de Notices historiques sur chaque auteur et accompagnés de commentaires et de notes explicatives; par M.Eugène Dame.--Paris, 1843.Guillaumin. Un magnifique volume grand in-8, de 1,008 pages à une seule colonne. 13 fr. 50 c.M. Guillaumin a commencé l'année dernière la publication des oeuvres des principaux économistes français ou étrangers. Cette importante collection doit former douze à quinze volumes. Cinq de ces volumes sont déjà en vente; ils contiennent leTraitéet leCours d'Économie politiquede J.-B. Say, et laRichesse des Nationsd'Adam Smith. Dans le courant de l'année 1843, paraîtront successivement: Turgot (1 vol.),les Physiocrates, Quesnay, Mercier de la Rivière, Dupont de Nemours (1 vol.); Malthus (1 vol.); Ricardo (1 vol.). Le texte de chaque ouvrage, revu et corrigé avec le plus grand soin, est accompagné de notes explicatives et historiques, de commentaires et notices biographiques, par M. M. Blanqui, Eugène Daire, Hippolyte Dussard, Rossi et Horace Say.Les Économistes financiers du dix-huitième siècleformeront le premier volume de la collection des principaux économistes. A ces divers penseurs, que, un seul excepté, la France a vus naître, appartient, en elle, la gloire d'avoir marché les premiers à la conquête des vérités économiques. Avec eux finit l'ère de l'empirisme ou de la routine, et commence celle du raisonnement en ce qui touche les intérêts matériels de la société. Ils sont les véritables précurseurs de l'école physiocratique dont Quesnay fut le chef, et de l'école industrielle qui eut Adam Smith pour fondateur. Bien qu'ils soient désignés par le titre d'Economistes financiers, il ne faut pas induire de cette dénomination qu'ils n'ont accordé leur attention qu'à l'impôt. Loin de la, presque toutes les questions qu'agitent encore de nos jours la presse et la tribune des Chambres législatives, ont été soulevées et débattues ans les écrits de Vauban, de Boisguilbert et de leurs successeurs immédiats. En résumé, ce furent cesancêtres de ta science, qu'on nous permette cette expression, qui détermineront le grand mouvement économique auquel la France doit sa prospérité actuelle.Colonisation de l'Algérie; parEnfantin.--Paris, 1843.Bertrand.1 vol in-8 de 542 pages, avec une carte. 7 fr. 50 c.Le nouvel ouvrage de M. Enfantin se divise en cinq parties, une introduction et une conclusion séparées par trois livres.L'Introductiona pour titre:Des colonisations en général.M. Enfantin definit d'abord ce qu'il entend par le mot colonisation. Dans son opinion, «c'est le transport d'une population civile considérable, d'une population agricole, commerçante et industrielle, formant familles, villages et villes, et des arts et des sciences qu'une semblable population apporte ou attire nécessairement. Mais ce mot comprend aussi l'organisation par la France, c'est-à-dire par le gouvernement et l'administration, par des Français, de la population indigène, dans les villes et dans les campagnes.» Cette définition donnée, M Enfantin examine plusieurs systèmes coloniaux différents, selon les époques et selon le degré de civilisation des peuples colonisateurs; il se demande ensuite ce que peut et ce que doit être une colonisation faite par la France en Algérie, au dix-neuvième siècle. Selon lui, notre politique n'est plus absolue, elle transige et concilie, elle veut associer; par conséquent deux problèmes à résoudre: 1º modifier progressivement les institutions, les moeurs, les habitudes des indigènes; 2° modifier aussi celles des Européens colons, de manière à faire vivre les uns et les autres en société, sur un même sol et sous un même gouvernement. Les institutions coloniales données par la France à l'Algérie doivent faire tendre les deux populations (indigène et européenne) vers un ut commun, sous le triple rapport administratif, judiciaire et religieux. --application de ce principe à laconstitution de la propriétédans l'Algérie française, telle est la base de l'ouvrage de M. Enfantin.Ainsi, M. Enfantin aborde la question générale de lacolonisationde l'Algérie par son côté le plus apparent, le plusmatériel, qui lui permet cependant, sinon d'embrasser, au moins de toucher presque toutes les parties de ce grand ensemble.

«Un indomptable destrier bal les plaines de l'Estramadure; le royaume en est en deuil, et ducs, chevaliers et princes, tous ont peur du fier animal.

«--Qui lui mettra le frein et la selle, je le jure, pour peu qu'il soit chrétien, celui-là sera l'époux d'Isabelle, il deviendra gendre du roi.--

«Tel est le ban que, par ordre du monarque, un héraut va proclamant de contrée en contrée; mais depuis six mois il est proclamé et il n'a pas paru encore le brave qui doit gagner le prix.

«Le héraut a vu la Castille et Grenade, il a visité Cadix et Séville, il a traversé le Tage et le Douro. «Vainement il a proclamé son ban sur les places d'Oviédo et de Pampelune, vainement il a vu et la Murcie, et l'Aragon et le beau sol catalan.

«Mais un jour voilà que se présente un obscur Biscayen, et cet homme pauvre, riche de son seul courage, offre de lutter contre le sauvage coursier.

«Les grands étonnés raillent son audace. «Bonhomme, disent-ils, prends l'étrille; sans elle que peut un homme de ta sorte en semblable affaire?»

«L'étranger ne répond rien; il renferme au dedans de lui sa trop juste colère; il attend, et après une longue attente, on l'introduit devant le roi.

«Il se découvre d'abord; puis, s'adressant respectueusement au monarque: «--La proclamation que j'ai entendue plusieurs fois est-elle fidèle, ô roi?

«Celui qui mettra le frein et la selle à un coursier qui épouvante le royaume, celui-là sera-t-il l'époux d'Isabelle, deviendra-t-il gendre du roi?

«--Oui, dit le roi, tel est mon ban, et, je le jure, telle sera la récompense du vainqueur, pourvu qu'il adore notre Dieu.--

«Et le souverain avait à peine fini de parler, que déjà le brave inconnu était sur le chemin où se montrait le plus souvent l'indomptable coursier.

«Il y marchait depuis peu de temps, lorsque sous de rapides bonds il entend retentir la terre; le peuple fuit épouvanté et le laisse seul avec l'être mystérieux qu'il doit vaincre.

«Le soleil avait presque achevé sa course, et le roi, assis sur la terrasse, parlait ainsi à sa fille assise près de lui.

«--Il est parti dès le commencement du jour, le hardi Biscayen; le soleil va se coucher, il n'est pas encore de retour: quel aura été son destin?--

«Et la jeune fille répondait: «Ô mon père! je ne crains rien, car elle annonçait une haute valeur, la figure de l'hôte inconnu.

«Isabelle parlait encore, quand la plaine fil entendre de bruyantes acclamations, et bientôt l'étranger parut menant après lui le cheval enfin dompté.

«Le peuple qui lui faisait cortège vantait hautement sa valeur, et bientôt, se séparant de la foule, le vainqueur s'approcha du roi, tenant toujours le cheval dompté.

«--Le voilà, dit-il, de mes mains il a reçu la selle et le frein; maintenant elle m'appartient la main d'Isabelle, maintenant je dois être ton gendre.

«Le roi se troubla en entendant ces paroles, et il allait... Une sorte de terreur le retint, et d'une voix douce et contenue il parla ainsi à l'étranger:

«--Ta demande est audacieuse, Biscayen; mais d'abord dis-moi ton rang, afin que je sache à qui je parle.

«--Tu ne me l'as pas demandé lorsque pour loi je me suis offert à la lutte; mon titre de noblesse, c'est l'action que j'ai faite, c'est à elle de répondre pour moi.

«Il doit le suffire de savoir que moi aussi j'adore Jésus. Le ciel sait le reste, le ciel qui m'a fait vaincre et a combattu avec moi.

«Et le roi lui répond: «Non, Biscayen, cela ne suffit pas, car il ne peut être l'époux de ma fille, celui qui n'est pas de sang royal.

«Demande de riches vêtements, demande des bijoux précieux, tu les obtiendras de moi, mais, je te le répète, si tu n'es pas de sang royal, ne me la demande pas, la main d'Isabelle.

«--Ce ne sont ni de riches vêlements ni des bijoux précieux qui me furent promis; tu l'as juré que tu me donnerais Isabelle.

«--Tu obtiendras de moi toute autre belle de mon royaume, et j'y joindrai une riche dot; mais, je te le dis encore, il n'aura pas la main d'Isabelle, celui-là qui n'est pas roi.

«--Que me parles-tu d'autre belle? que me fait la dot que tu m'offres? c'est pour Isabelle que j'ai voulu vaincre. Ô roi! remplis ta promesse.

«--Pars, fuis loin de mes yeux, arrogant aventurier, et si tu ne veux mourir, ne reparais jamais devant moi.

«L'étranger se tut, et jetant sur le roi un regard de colère, il partit, emmenant avec lui le cheval qu'il avait dompté.

«On n'entendit plus parler ni de lui, ni du sauvage coursier, mais sur le front d'Isabelle plana depuis lors un sombre nuage.

«A un an de là un roi puissant demanda la main de la jeune fille; celle-ci ne le refusa pas, elle ne l'accepta pas non plus, sa bouche resta muette.

«Cependant le roi son père a engagé sa parole, le jour des noces a été proclamé dans toute la contrée, et de chaque point de l'Espagne on accourt pour assister à la cérémonie sacrée.

«La foule se presse et augmente de moment en moment dans l'auguste cathédrale où se voit déjà l'archevêque, la mitre en tête et la crosse à la main.

«Sur deux haies, des deux côtés de la porte, sont rangés les varlets et les hallebardiers contenant le peuple et gardant la voie libre pour les chevaliers.

«Déjà s'approche le royal cortège, déjà s'entend le son des trompettes; la messe va commencer, chacun est à son poste.

«L'autel est paré en fête: les fleurs et les cierges brillent de toutes parts. Isabelle, vêtue de blanc, est là debout entre son père et son époux.

«Mais quelle sourde rumeur se répand dans la foule? On parle tout bas du Biscayen, et plusieurs disent: «Si par hasard il était là?»

«A peine a-t-on commencé le saint et redoutable sacrifice, qu'un bruit s'élève dans un coin reculé de l'église.

«L orgue retentit, comme touché par une main invisible; les lumières s'éteignent toutes à la fois, et on entend au loin gronder le tonnerre.

«Parmi les assistants renversés à terre, plusieurs virent une tombe s'ouvrir, et de l'abîme surgit un destrier que tous eurent bientôt reconnu.

«C'était bien celui auquel l'aventurier avait mis le frein et la selle, c'était bien celui qui pendant si longtemps avait épouvanté le roi et le royaume.

«A son aspect nul ne demeure; l'épouvante chasse du temple tous ceux qui s'y trouvent, et le roi et le nouvel époux prennent la fuite comme les autres.

«Pour Isabelle, pour la jeune fille qui s'était rendue à la cérémonie sans refuser, mais sans consentir, elle resta ferme au lieu où elle était, tandis que tous les autres prenaient la fuite.

«Le cheval s'approche d'elle, il plie doucement les jarrets, et, d'un doux regard, le mystérieux animal semble l'inviter à se placer sur son dos.

«La jeune fille y monte confiante; d'une main ferme elle saisit la bride, et le destrier n'a pas plus tôt senti le doux fardeau, qu'il part, rapide comme l'éclair.

«Sorti de l'église, il traverse la cité, prend à travers la campagne. Où alla-l-il? nul ne le sait.

«Peu à peu l'épouvante de la foule se calme; mais vainement le monarque essaie de vaincre sa terreur.

«Toujours il croit voir les cierges s'éteindre au milieu des rites sacrés, toujours il croit entendre le sourd galop d'un cheval.

«Il demande à ceux qui l'entourent s'ils ont vu l'étranger qui doit arriver; et, à peine a-t-il reçu leur repose, que de nouveau il leur adresse la même question.

«Le pauvre fou vécut ainsi une longue année, puis il mourut, laissant la couronne à son plus proche parent.

«Et jamais nul n'entendit plus parler ni de l'aventurier inconnu ni de la belle Isabelle, emportée par le destrier.»

Pour faire bien connaître notre poète, il nous faudrait citer encore laVendetta, avec son naïf refrain:l'antique histoire le dit ainsi: la Chapelle des Innocents, empruntée à une tradition suisse, plus sombre, plus dépouillée d'ornements que les autres ballades de Carrer, mais pleine d'expression;Le Sultan, le Maure, le Chanteur Stratella, l'une des plus longues pièces, mais peut-être la plus belle du recueil, qui suffirait seule à révéler un poète éminent: petit drame plein d'émotion, où Carrer a déployé, en même temps qu'une vive sensibilité, l'étonnante flexibilité de son talent et toutes les richesses d'un rhythme heureusement varié.

Dans l'impossibilité de tout citer, nous terminerons nos citations par un sonnet dont la vague expression nous semble révéler autant les douleurs d'une haute ambition poétique que celles d'un amour trompé.

«Désormais je n'espère plus l'obtenir, la paix: je ne l'attends plus, la guérison du mal qui me dévore sans relâche; il pâlit, le rayon qui me donna la vie; mes jours volent rapides vers leur terme.

«Elle brûle et fume encore ma plaie cachée, et la honte s'ajoute à l'injure; et toi, vain nuage, toi, vile écume, toi, gloire, autre perfide, tu me fuis aussi!

«Comment se sont évanouies tant de douces espérances, comment est-il mort si vite cet amour si profond? Et toi, lâche! tu les pleures les jours écoulés, tu pleures l'heure de la joie.

«Et l'avenir? je l'attends, je le considère avec stupeur. Tout secours humain arrivera trop tard; il ne peut plus être apaisé, le soupir de mon coeur.»

(Le Colin-Maillard, par M. Giraud.)

M. E. Giraud--Colin-Maillard.--Monsieur l'abbé a les yeux bandés, il s'avance les mains étendues dans le vide; pourtant on serait tenté de croire que le bandeau est mal assuré sur ses yeux et que l'abbé triche un peu, car il poursuit les dames et ne se soucie point de prendre le cavalier qui vient lui parler imprudemment à l'oreille; mais les dames se dérobent, et l'une, glissant, tombe sur l'herbe, sans doute pour montrer à demi sa jolie jambe, et relever une de ses mains jusqu'aux lèvres du jeune chevalier qui, par fortune, se trouve derrière elle au moment de sa chute. Cependant M. l'abbé pose lourdement son escarpin sur la queue du griffon, le mignon fanfreluche, flocon de soie avec un petit nez rose et deux jolis yeux noirs; le faune joue de la flûte sur son piédestal, et semble rire de ce pauvre abbé, qui fait tomber la dame au bénéfice de son prochain.--Une gaieté vive et gracieuse anime toute cette scène; les figures sont dessinées avec une facilité charmante, et les moindres détails spirituellement traités.

(Port de Boutogne, par M. Isabey.)

Les Crêpes, de M. Giraud, se recommandent par les mêmes qualités de conception et de dessin; mais lesCrêpesne semblent-elles pas être à Watteau ce que lesBeignets à la Coursont aux comédies de Marivaux?

(La Science, par M. Desboeufs.)

M. Desboeufs.--La Science, statue en marbre--La science, on le sait, est et demeure éternellement vierge, comme la divine Minerve, sa patronne; elle a même quelquefois des airs de pruderie, des susceptibilités de vieille fille; aussi ne voyons-nous pas sans quelque peine la statue dela Scienceplacée près dela Cassandrede M. Pradier, et nous craignions qu'elle ne se couvrît tout à coup le visage de ses mains pudibondes, comme Ovide nous raconte que firent autrefois les statues de Vesta, lorsque la prêtresse Rhéa Sylvia accoucha dans le temple de la déesse. Heureusement on a eu soin de la tourner un peu du côté de la fenêtre, de façon qu'à la rigueur elle n'est pas obligée de voir la fille de Priam.La Sciencede M. Desboeufs a l'air grave et austère; son front est pur et sans rides, sa tête est même élégamment couronnée de myrte; mais le souci de la pensée semble visible dans le pli de sa narine et de sa bouche. Elle laisse tomber sa main droite, qui tient un manuscrit, et accoude son bras gauche sur une de ces petites colonnes quadrilatérales dont les sculpteurs font un si grand usage (ainsi,la Cassandrede M. Pradier a le dos appuyé sur un véritable cube, tout à fait chimérique).La Scienceest surtout antique par sa draperie remarquablement sévère, quoique un peu trop uniformément chiffonnée; le corps, les contours surtout se sentent bien sous les plis de cette draperie, qui rappelle de loin celle de la Cérès antique. Grâce à Dieu, M. Desboeufs s'est montré fort économe d'attributs allégoriques; et, sauf quelques figures de géométrie que l'on aperçoit au bas de la statue, tout est laissé à la sagacité du spectateur.

Nous croyons devoir, à ce propos d'allégorie, prévenir nos lecteurs contre l'explication, assez plausible d'ailleurs, que nous leur avions donnée des bateaux à vapeur et télégraphes du tableau de M. Papety. Nous avons lu, sur ces appendices symboliques, des interprétations depuis si différentes, que nous ne savons plus vraiment à quoi nous en tenir. Les peintres s'amuseraient-ils à torturer de ces logogriphes l'esprit curieux des bonnes gens, comme fit Goethe dans sonFaust?«Voilà trente ans, écrivait-il, que les Allemands se donnent du tracas avec les manches à balais du Bloksberg et les conversations des chats dans la cuisine de la sorcière; trente ans qu'ils ne cessent d'interpréter et d'allégoriser sur ce burlesque non-sens dramatique. En vérité, on devrait, dans sa jeunesse, se donner plus souvent de ces plaisirs, et leur jeter à la tête des blocs comme le Brocken.»

M. Baron.--Des Condottieri.--Chacun se souvient encore du succès qu'avait obtenu à la dernière Exposition laSieste en Italie. M. Baron n'a rien perdu de son originalité; la fantaisie de son pinceau est toujours vive et charmante comme au premier jour. Il y a peu de ballades en poésie qui valent ces condottieri, jouissant des heures de trêve dans le sein de leurs foyers ou de leurs corps-de-garde, comme vous voudrez, car il est impossible de localiser la scène; cela se passe dans un lieu quelconque où il y a une table, une lampe à la voûte et une grande cheminée.

Un condottiere fourbit activement sa cuirasse, tandis que ses camarades interrogent les dés, qu'une jeune femme, le dos tourné à la table des joueurs, les pieds étendus vers la flamme du foyer, semble chercher sur des cordes de sa guitare l'expression de sa pensée insouciante et rêveuse.--Sur le premier plan, couchés à terre, un enfant et un chien.--Les figures sont remarquablement expressives, même on y voit peinte une certaine crânerie, qui rappelle les personnages à plumets des comédies de cape et d'épée; ces condottieri conservent, en pleine paix, leur air de bravoure, et, si l'on peut dire ainsi, leur visage ne désarme pas.

Les Condottieri, par M. Baron.

Nous regrettons d'ailleurs de trouver quelque alliage dans le talent original de M. Baron: il nous semble que ses figures rappellent l'accentuation particulière à M. Poittevin, et ses murailles les procédés ordinaires de M. Decamps. Cette seconde imitation est surtout manifeste, et nous en sommes d'autant plus fâchés pour M. Baron, que cette annéele Decamps, comme on dit, semble tout à fait à la mode, et que l'on aperçoit sur de fort méchantes toiles des réminiscences ou copies de ce genre. Un jour on reprochait à un grand paysagiste d'imiter les moutons d'un autre; aussitôt il les supprima; que M. Baron supprime de même ses murailles, s'il ne peut pas les imaginer autrement, qu'il se retranche sévèrement tout ce qu'autrui peut lui revendiquer:

Mon verre est bien petit, mais je bois dans mon verre.

NOUVELLE.

(Suite.)

Léonor fut saisie d'une profonde émotion en écoutant cet air, qui, la nuit précédente, avait déterminé sa fuite, et, selon toute apparence, décidé du sort de toute sa vie. Quand le couplet fut achevé, elle fit un signe à don Christoval, et ils chantèrent à deux voixl'estrivillo;

Mira no tardes,(Ayolé!)Que suele en un momentoMudarse al ayre.

Mira no tardes,(Ayolé!)Que suele en un momentoMudarse al ayre.

Mira no tardes,

(Ayolé!)

Que suele en un momento

Mudarse al ayre.

Avant qu'ils eussent fini, une fenêtre s'était ouverte, et une jeune dame avait paru derrière les barreaux; elle écouta attentivement les chanteurs. Aussitôt le couplet achevé, don Christoval adressa la parole à la maîtresse de ce logis, et renouvela sa requête, si brutalement repoussée par le portier. La dame avança le bras hors des barreaux comme pour faire un signe d'assentiment, puis elle se retira, et la fenêtre fut refermée.... Mais quelques minutes après, la grand'porte s'ouvrit, et le portier, tenant une lanterne, vint chercher les étrangers. Il s'empara du cheval en grommelant: «Vous eussiez mieux l'ait de rester dehors; vous n'avez pas voulu me croire; c'est votre affaire!» Et, sans même retourner la tête, il se dirigea vers l'écurie. Un laquais se présenta à sa place, et introduisit les hôtes dans un salon étincelant de lumière. Les meubles, les draperies relevées de franges d'or, tout ce luxe annonçait une demeure où le bon goût s'alliait avec l'opulence. On voyait aux quatre coins des caisses d'arbustes fleuris; les consoles étaient chargées de grands vases de porcelaine de la Chine remplis de fleurs, et tout autour de ce lieu de délices régnait un large divan avec des coussins d'étoffe de soie cramoisie pareille aux tentures. Trois personnes étaient assises sur le divan: un vieillard majestueux, habillé, à la mode orientale, d'un riche cafetan bleu, et coiffé d'un turban de mousseline aussi blanche que la barbe vénérable qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine. Deux jeunes dames étaient à ses côtés, parées avec élégance et belles comme le jour. L'une, qui paraissait l'aînée, était brune et avait à la main un bouquet de roses muscades; l'autre était blonde et tenait un luth ou théorbe de forme antique. Le vieillard se leva pour faire honneur à ses hôtes: «Soyez les bienvenus sous mon toit, leur dit-il; je vous présente mes deux filles, Amine et Rachel.» Rachel était la musicienne.

Don Christoval remarqua que les deux soeurs portaient de jolis gants noirs qui montaient jusqu'au coude, et par conséquent ne permettaient pas de juger de la beauté des bras. Le vieillard était pareillement ganté de noir, mais seulement à la main droite; la gauche était nue.

La conversation s'engagea, et les voyageurs furent naturellement amenés à dire qui ils étaient, d'où ils venaient, où ils allaient. Don Christoval se garda bien de faire connaître la vérité; mais comme il avait infiniment d'esprit, il improvisa une histoire suivant laquelle il se nommait don Fernand Tellez, nouvellement marié, et allant avec sa femme rejoindre sa famille établie à Jaen, ou dans les environs. Il arrangea si bien la chose, avec force détails, qu'il était impossible de soupçonner sa véracité. De sa part, le maître de la maison ne voulut pas demeurer en reste, il leur apprit donc qu'il s'appelait Ibrahim, natif du port de Ceuta, par conséquent Moresque de nation et de religion, il avait longtemps habité Cordoue, où il avait fait fortune par le commerce; mais des chagrins et des malheurs particuliers l'avaient dégoûté de cette ville et même de la fréquentation des hommes; en sorte qu'il s'était retiré avec ses deux filles et son frère dans cette demeure isolée, où ils vivaient en paix, conservant les pratiques religieuses et les moeurs de leur pays, sans jamais voir personne, si ce n'est de temps à autre quelque passant égaré de sa route, à qui ils accordaient avec plaisir l'hospitalité.

En cet endroit, la porte de la salle s'ouvrit, et l'on vit paraître un second vieillard. Mais autant le premier avait la contenance noble et la mine loyale, autant celui-ci avait l'extérieur commun et repoussant, mauvaise figure, les yeux enfoncés, le regard faux, un long nez perpendiculaire et la barbe horizontale; ses lèvres minces semblaient vouloir se cacher dans sa bouche. Cet autre vieillard avait aussi la main gauche nue et la droite couverte d'un gant noir. Ah! s'écria Ibrahim, voilà mon frère Diego, dont je vous parlais; il revient de la ville, où le soin de nos affaires le contraint d'aller quelquefois. Puisqu'il est arrivé, rien ne nous empêche plus de nous mettre à table. On vient de m'avertir que le souper était servi. Passons, s'il vous plaît, dans la salle à manger.

Amine et Rachel s'approchant de leur père, lui prirent chacune un bras et l'aidèrent à se lever avec des difficultés inouïes. Les étrangers s'aperçurent alors que ce beau vieillard avait la moitié du corps paralysée. Pour le faire avancer, une de ses filles poussait doucement du pied la jambe insensible, et le pauvre Ibrahim s'aidait de l'autre comme il pouvait, s'appuyant de tout son poids sur ses belles conductrices. Cette opération ne se lit pas sans bien des gémissements à demi étouffés de la part du malade, et une grande compassion de la part des assistants. Ibrahim fit même quelques exclamations que Léonor et don Christoval ne purent comprendre, car il se servait de la langue arabe. On parvint à la fin dans la salle à manger, et Ibrahim une fois assis, ne tarda pas à reprendre sa belle humeur. Il fit mettre Léonor auprès de lui; don Christoval se mit en face, entre Amine et Rachel; le frère Diego s'assit à la gauche d'Ibrahim.

Amine et Rachel, après s'être placées, commencèrent à tirer leurs gants. Elles ôtèrent celui du bras gauche, et don Christoval, qui avait une passion particulière pour les beaux bras, faillit tomber en extase devant la perfection de ceux qu'on offrait à ses regards. Il attendait avec impatience le moment de juger si les bras droits seraient aussi admirables; mais son attente fut vaine. Les gants du bras droit demeurèrent en place, et les deux hommes conservèrent aussi le gant noir de leur main droite. Cela parut très-singulier à don Christoval; car évidemment cette main droite gantée devait être incommode à table. Il y avait donc quelque chose là-dessous. Don Christoval ne savait que penser: mais il était trop bien élevé pour se permettre aucune question sur cette bizarrerie, et même pour avoir l'air de s'en apercevoir. Il finit par s'imaginer que c'était un point de religion, ou peut-être un voeu obligatoire pour tous les membres de cette famille, de ne pas découvrir leur main droite.

Ibrahim, en chef de maison, commença par faire ses excuses à ses hôtes pour la mauvaise chère. Effectivement la table n'était garnie que de fruits; mais c'étaient des fruits magnifiques servis dans des vases et des corbeilles d'argent ciselé; un seul plat couvert était au milieu, et Ibrahim ayant enlevé le couvercle, on vit qu'il contenait deux poulets accommodés au riz. Nous ne buvons point de vin, dit Ibrahim, notre loi nous le défend; mais comme nos hôtes ne sont pas assujettis à nos pratiques, j'ai fait placer devant vous un flacon du meilleur cru d'Espagne. Ne vous en faites pas faute.

Les convives se mirent à manger de bon appétit, et la conversation s'étant animée: Frère, demanda Ibrahim, que dit-on de nouveau à la ville? On ne s'y entretient, répondit Diego, que d'un accident arrivé chez les nonnes de Sainte-Claire, et qui a failli les consumer toutes vives dans leur maison. Une jeune religieuse avait l'habitude de lire en cachette, pendant la nuit, des livres de poésie et d'amour. Or, la nuit dernière le sommeil l'ayant surprise, le feu se mit à ses rideaux et se communiqua avec rapidité. Par bonheur, le jardinier, qui faisait le guet contre les voleurs, dans son verger, donna l'alarme assez à temps, et les secours qu'on s'empressa d'apporter sauvèrent les bâtiments du monastère. Les soeurs en seront quittes pour quelques cellules réduites en cendres.--Personne au moins n'a péri? dit Léonor d'une voix émue--Pardonnez-moi. La jeune religieuse fut dévorée par les flammes; on ne retrouva que ses os calcinés. De plus, une vieille tourière, dont la cellule touchait le foyer de l'incendie, périt également étouffée par la fumée qui l'empêcha de fuir. Comme vous voyez, le dommage n'est pas grand! Il n'y a de regrettable que la jeune fille; car pour la décrépite, il y aura toujours assez de celles-là. La perte des meubles n'est rien. Les nonnes ont fait une quête dont le produit, à ce qu'on assure, réparerait deux ou trois désastres pareils; de sorte qu'elles y gagneront encore en fin de compte. Est-ce que les nonnes et les moines ne se tirent pas toujours d'affaire?

Le vilain Diego se tut sur cette interrogation. Léonor était extrêmement pâle et agitée. Pour empêcher qu'on ne prit garde à son trouble et pour donner un autre tour à la conversation, don Christoval se mit à dire: Excusez ma franchise, mon cher hôte; mais ce riz me paraît bien fade. Je crois que votre cuisinier y a totalement oublié le sel; je n'en vois pas non plus sur la table. Ne serait-il pas possible d'en avoir?--Nous n'en faisons point usage, dit gravement Ibrahim; mais on va vous en donner.--Il lit un signe, et l'esclave noir qui servait à table étant dehors pour le moment, Rachel se leva, sortit par une porte située derrière don Christoval, par conséquent vis-à-vis Léonor, et rentra une minute après tenant une salière. Don Christoval, l'ayant remerciée, sala son riz et prit du sel sur la pointe de son couteau, pour en mettre dans celui de Léonor; mais en passant par-dessus l'assiette de Rachel, quelques grains y tombèrent. Rachel ne s'en aperçut pas d'aburd, mais à la première cuillerée elle ne put douter de ce qui était arrivé. Elle réagit et regarda fixement don Christoval, qui n'y faisait point attention, étant absorbé par l'état où il voyait sa compagne. En effet, depuis une minute, la pâleur de Léonor s'était considérablement accrue; on aurait dit le visage d'une morte, et malgré tous ses efforts pour combattre l'évanouissement, elle se laissa aller à la renverse sur le dos de son siège, en poussant un faible soupir comme une personne à l'agonie.

Aussitôt le repas est interrompu, on entoure Léonor, on la secourt, on la questionne.--Ce n'est rien, dit-elle, en reprenant ses esprits, ce n'est rien. La fatigue de cette journée a été grande pour moi; j'avais la fièvre en me mettant à table; le récit de don Diego m'a vivement émue; il n'est pas surprenant que mon souper m'ait tait mal J'ai eu tort de manger; j'avais plus besoin de repos que de nourriture. Je sens que le lit me remettra; je souhaiterais me retirer pour dormir.--A l'instant, répondit Ibrahim d'un ton plein de bonté. Et il ajouta, en regardant ses filles et avec un clignement d'oeil qui n'échappa point à don Christoval:--Tout est-il prépare dans la chambre des hôtes?--Rachel se hâta de prévenir sa soeur, et répondit:-Non, mon père; mais ce soin me regarde: dans une minute tout sera prêt.--En disant ces mots, elle s'élança hors de la salle, mais non par la même porte par où elle était allée chercher le sel.

Amine apporta des senteurs exquises à Léonor, qui parvint enfin à comprimer le, frisson nerveux dont elle était saisie. Don Christoval était rêveur; Ibrahim et Diego gardaient le silence. Tous les personnages commençaient à être embarrassés les uns des autres, sans trop savoir pourquoi. Léonor voulut essayer de faire quelques tours dans le salon; Amine lui offrit son bras, qu'elle accepta, et elles allaient commencer leur promenade, quand Rachel reparut une bougie à la main. On se donna mutuellement le bonsoir, et, avec un sourire équivoque, Diego ajouta, par forme d'encouragement: «Il faut espérer que demain, madame, vous ne sentirez plus aucun mal.»

Lorsqu'ils furent seuls dans leur chambre, la porte fermée au verrou, Léonor s'arma de résolution et murmura à l'oreille de don Christoval; «Nous sommes perdus! nous sommes dans un coupe-gorge!

--Comment, qui vous l'a dit?

--Quand vous avez demandé du sel, Rachel est allée vous en chercher. Lorsqu'elle est rentrée, j'avais par hasard les yeux attachés sur la porte par où elle était sortie et à laquelle vous tourniez le dos. Hé bien, quelle qu'ait été sa promptitude à refermer cette horrible porte, mon regard s'est glissé dans la pièce voisine, et je suis certaine d'avoir entrevu, à la faible lueur d'une flamme qui brûlait dans cette pièce, un cadavre humain suspendu au plafond!

--Ô ciel! êtes-vous bien sûre de ne pas vous être trompée?

--Plût à Dieu! mais non, don Christoval, comptez sur ce que je vous dis. Rappelez-vous le propos de cet homme qui ne voulait pas nous introduire:vous eussiez mieux fuit de rester dehors.Il faut trouver un moyen de fuite, ou bien c'est fait de nous.

--Et mes pistolets sont restés à l'arçon de ma selle! J'ai bien un poignard, mais ils auront l'avantage et du nombre et des armes!

--Nous ne sommes qu'au premier étage; si cette fenêtre donnait sur la campagne, peut-être avec les draps du lit...»

Don Christoval courut examiner la fenêtre, et Léonor se mit en devoir de défaire le lit.

«Hélas! dit-il en revenant, la fenêtre donne effectivement sur un jardin, mais elle est grillée.»

Cette grille confirmait leurs craintes. Léonor, épouvantée, laissa tomber le traversin qu'elle avait dérangé à moitié. En ce moment, un objet caché dans le pli du drap s'échappa et lit un peu de bruit en tombant sur le plancher. Don Christoval ramassa une petite clef dans l'anneau de laquelle était glissé un papier plié en deux. Il l'ouvrit et lut ces mots tracés au crayon: «Nous avons mangé du sel ensemble, je ne puis vous laisser périr. Cette clef ouvre le buffet de votre chambre. Que Dieu protège votre fuite! Éteignez votre lumière, et surtout ne partez pas avant que le lit ait disparu.»

Ce billet secourable venait sans doute de Rachel. Les termes n'en étaient pas clairs à la première lecture; il en fallut une seconde, après laquelle les deux amants, un peu moins émus, examinèrent la chambre qu'on leur avait donnée. C'était une vaste pièce toute lambrissée en chêne, si haute que la lumière de la bougie éclairait à peine le plafond. L'ameublement consistait en un lit à baldaquin placé sur une estrade et en quelques vieux fauteuils de tapisserie; rien de plus, pas même un miroir sur la cheminée gothique. Dans un coin on voyait s'avancer en saillie le buffet, ou placard mentionné dans la lettre de Rachel. Don Christoval y essaya la clef avec précaution. La porte s'ouvrit silencieusement, et la lumière approchée découvrit que cette prétendue armoire n'avait pas de fond, mais servait d'entrée à un passage obscur et bas. C'est là-dedans qu'il fallait s'engager à tout hasard pour conserver la dernière chance de salut.

D'après les instructions de leur libératrice, il ne fallait point partir sur-le-champ, mais attendre, et attendre dans les ténèbres; car apparemment on guettait le moment où ils seraient couchés et endormis. Don Christoval tira de sa poche une petite lanterne sourde qu'il portait toujours en voyage; il ralluma, souffla la bougie, puis Léonor et Christoval, blottis dans l'angle de la cheminée, celui-ci cachant encore sa lanterne sous son manteau, attendirent avec anxiété l'événement qui devait leur servir de signal.

Au bout d'un quart d'heure, qui leur avait paru un siècle, il leur sembla ouïe marcher sur leur tête. Léonor crut avoir distingué un son de ferraille, comme si l'on eût secoué des chaînes. Le silence se rétablit et se prolongea si longtemps, qu'après avoir passé par tous les degrés de l'angoisse, ils ne savaient plus que penser. Don Christoval en était à se demander si tout cela ne serait pas un jeu, une mauvaise plaisanterie concertée d'avance pour s'égayer ensuite aux dépens de la terreur qu'ils auraient eue. Un si grossier manque de convenance était bien invraisemblable; mais enfin l'heure s'écoulait et rien ne paraissait. Soudain, à quelques pas d'eux, un coup énorme est frappé, un coup étouffé, sourd. C'était le ciel du lit qui s'abattait chargé d'une masse de plomb considérable. Une minute après, le grincement d'une poulie mal graissée se fit entendre, et à travers l'ombre claire d'une nuit d'été, Christoval et Léonor virent leur lit remuer, descendre lentement et enfin s'abîmer à travers le plancher.

Ce n'était pas le moment de s'arrêter à trembler; l'heure était arrivée. Christoval et Léonor s'élancèrent dans le passage masqué par le buffet, dont ils eurent la présence d'esprit de refermer les portes derrière eux. Ce passage était complètement obscur, bas et voûté, s'abaissait par une pente si rapide, qu'ils avaient beaucoup de peine à ne point glisser. Ils tâchaient de se retenir aux murailles et avançaient à tâtons dans ce labyrinthe de pierre qui ne finissait pas. Don Christoval tenait d'une main sa tremblante compagne et de l'autre son poignard à tout événement. F. G.

(La suite à un autre numéro.)

Dans l'art du dessin il y a une partie qui n'est autre chose que l'imitation exacte du contour des objets, de leurs positions et de leurs proportions relatives; c'est la reproduction matérielle de ce que nous voyons; l'imagination et le sentiment n'ont aucune part dans ce travail entièrement mécanique, mais dont la difficulté est extrême. Ainsi, les peintres consument de longues années, s'épuisent en efforts multipliés pour arriver à bien dessiner, c'est-à-dire à reproduire ce qu'ils voient. Au lieu de pouvoir se livrer sans crainte à l'inspiration, ils sont arrêtés dans la composition de leurs tableaux par les proportions, la perspective, la forme des objets. Un procédé, au moyen duquel cette difficulté serait éliminée rendrait donc un immense service à l'art en général et à la peinture en particulier. L'artiste serait ramené à sa véritable vocation, qui n'est pas de copier servilement la nature, mais de l'idéaliser; de même que ce n'est pas celui qui taille la statue dans le marbre qui est le statuaire, mais celui qui traduit sa pensée en la matérialisant dans une masse d'argile. De même aussi celui-là n'est point un géomètre, qui sait mesurer exactement les longueurs des côtés d'un triangle, mais celui qui, de la connaissance d'un côté de ce triangle et de ses angles adjacents, déduit la figure et la grandeur du triangle tout entier.

Un peintre, M. Amaranthe Rouillet, vient de résoudre le problème de la reproduction exacte des objets. Il a imaginé un appareil simple, très-portatif, commode et totalement différent de la chambre-claire, du diagraphe et du daguerréotype. Avec cet appareil, on peut, sans savoir dessiner, dessiner très-rapidement, à une échelle quelconque, un édifice en perspective, un paysage, une statue, et faire le portrait d'une personne avec une exactitude incroyable. Le crayon, la plume, le fusain, le pinceau, peuvent être mis indifféremment en usage. Le dessin est d'une exactitude miraculeuse, le portrait d'une ressemblance telle, qu'on reconnaît une personne vue par derrière, ou dont la figure est cachée. Les raccourcis les plus étonnants sont rendus complètement au moyen d'un simple trait. Un grand nombre de peintres ont vu les dessins de M. Rouillet et en ont été étonnés; tous ont avoué qu'il leur serait impossible d'atteindre à cette perfection dans la vérité des contours. La plupart désirent que son procédé entre dans le domaine public; quelques-uns voudraient qu'il restât secret: ce sont ceux dont tout le mérite consiste à faire des yeux, des oreilles, des bras et des jambes dans les proportions voulues; copistes d'académies, qui sont aux véritables artistes ce que l'ouvrier statuaire, dont nous parlions tout à l'heure, est au sculpteur.

Le procédé de M. Rouillet, utile aux artistes, sera un service immense rendu aux savants, aux voyageurs, aux artisans, aux décorateurs et aux mécaniciens. Pouvoir reproduire fidèlement, facilement et rapidement tous les objets de la nature et de l'art, est un bienfait dont la société tout entière lui sera reconnaissante. Le dessin suivant a été fait en deux minutes: il représente l'enfant de l'auteur, modèle bien remuant, posant mal, et qu'on a dû saisir, pour ainsi dire, au vol pendant qu'il attendait sa soupe. Toutes les personnes qui comprennent la nature seront frappées de la vérité naïve de cet ensemble, et ceux qui ont vu le petit modèle le reconnaîtront à l'instant. Faisons des voeux pour que la découverte de M. Rouillet, fruit de cinq ans de méditations assidues et d'essais multipliés, soit portée à la connaissance du public. Diminuer les difficultés matérielles de l'art pour faire une place plus large aux sentiments et à l'imagination, ce n'est point diminuer le mérite de l'artiste, c'est au contraire diriger toutes ses facultés vers l'étude du beau et l'intelligence du sujet, dans la disposition des personnages, l'expression des sentiments, l'harmonie des couleurs et la traduction poétique des beautés de la nature.

La canne à sucre paraît originaire de l'Orient, où elle peut se reproduire par semence. Dans les autres pays, on a adopté l'habitude de la planter par boutures, et elle pousse ainsi d'une manière surprenante.

Dans l'Inde, chaque bouture donne trois à six cannes, qui, lorsqu'on les coupe, ont de deux à trois mètres de hauteur et vingt-cinq à trente millimètres de diamètre. On les plante vers la fin de mai, et la récolte se l'ail environ neuf mois après leur plantation, c'est-à-dire vers janvier et février. Il existe plusieurs variétés de cette plante précieuse. On en compte trois principales: lacanne du Brésil, qui, quoique venue originairement de l'Asie, a reçu ce nom parce qu'elle était arrivée aux Antilles en passant à travers le Brésil; lacanne d'Olahiti, la plus robuste, celle qui fournit le plus de sucre, et la canne à sucre violette, connue sous le nom deBatavia.

Les cannes viennent ordinairement, dans les Antilles, de boutures et de rejetons. Les premières ne peuvent généralement être coupées avant quinze ou seize mois, tandis que les secondes le sont d'habitude de onze à douze. Les mois de février, mars, avril et mai, sont ceux employés à la coupe et à la récolte. L'abattage des cannes est en général une opération longue, difficile, coûteuse, et qui nécessite l'emploi d'un personnel considérable. D'abord toutes les cannes ne parviennent pas ensemble à la maturité, et même les parties d'une même tige ne mûrissent pas toujours au même moment. La coupe d'une plantation peut donc ainsi durer trois mois; car il faut n'abattre à la fois que la quantité de cannes qui peut être immédiatement broyée par le moulin: sans cette indispensable précaution, le sucre qu'elle contient entrerait rapidement en fermentation. Il en serait de même du jus, si on ne se hâtait de l'employer. Ce jus, ou plutôt ce suc susceptible de se convertir en sucre, est ce qu'on appellevesou.

Pour opérer cette conversion, on a recours à plusieurs opérations successives dont nous allons donner la description. Nous croyons ne pouvoir mieux faire que de l'emprunter à un savant économiste. M. Rodet.

«Dans l'intérieur d'une sucrerie proprement dite, dit M. Rodet, sont établis sur une même ligne les fourneaux et leurs chaudières. L'ensemble des chaudières se nommeéquipage. On en a souvent deux dans la même sucrerie; mais, dans ce cas, les chaudières de même nom sont de diverses grandeurs, et on les distingue engrandetpetit équipage. Un seul foyer chauffe tout l'équipage et est placé sous la plus petite chaudière. Chaque chaudière a son nom; la plus rapprochée du bassin à jus s'appellela grande; celle qui suitla propre; la troisième,le flambeau; la quatrième,le sirop, et la dernière,la batterie.

«Toutes les chaudières diminuent de grandeur, depuis lagrandejusqu'à la dernière, et cela en raison du rapprochement du jus; presque partout encore, ces vases sont en fonte, et leur contenance est encore augmentée par la maçonnerie exhaussée qui les entoure. La partie supérieure du fourneau n'est pas de niveau, et reçoit une pente de 4 à 5 centimètres par chaudière.La batterieest la plus élevée d'environ 20 à 22 centimètres. Cette précaution est prise pour ne point perdre le sirop quand celui-ci s'enlève au-dessus des chaudières, et dans ce cas il rentre dans celle qui précède celle dont il sort; il entraîne sans inconvénients quelques écumes avec lui, puisqu'il rentre dans une chaudière de sucre moins purifiée. Près de chaque chaudière est un petit bassin correspondant à une gouttière qui se rend dansla grande. Ces bassins reçoivent les écumes, à mesure qu'on les enlève.

«Les anciennes chaudières étaient en fonte et se brisaient fréquemment. Quelques personnes en ont substitué de cuivre, de forme conique et à fond presque plat. Ce changement a été une amélioration à laquelle on a fait faire de nouveaux progrès.

«On fait couler le jus du bassin dansla grande, on y ajoute une certaine quantité de chaux préparée à l'avance, et de suite on remplit avec le suc ainsi traitéle siropetle flambeau. On opère de même une seconde fois, et l'on verse dansla propre; il faut alors remplir de nouveaula grandeet continuer l'addition de la chaux. Aussitôt que les quatre grandes chaudières sont pleines de jus etla batteried'eau, on allume le foyer, qui, étant plus rapproché dusiropet duflambeau, les fait bouillir d'abord; on enlève alors les écumes, et l'on fait passer levesoude ces deux chaudières dansla batterie. Pendant ce temps on a enlevé les grosses écumes du suc de lapropre, et on le fait passer dans leflambeau; celui de lagrandeest transporté dansla propre, etl'équipageest en roulement complet. Ce changement de chaudière se fait au fur et à mesure que chaque opération est terminée; mais on réunit toujours dansla batteriele produit de plusieurs chauffes des autres chaudières Quand le sirop dela batterieest arrivé au degré favorable, on le verse dans le rafraîchissoir après avoir diminué le feu, et de suite on remplit la batterie avec la charge dusirop, celui-ci avec celle duflambeau, leflambeauavec le vesou dela propre, et cette dernière avec le jus de lagrande, et l'on continue de travailler.

«D'un premier rafraîchissoir où il a été déposé, le sirop encore chaud est porté dans un second rafraîchissoir, où l'on ajoute une seconde cuite plus rapprochée que la première, afin que la cristallisation commence aussitôt après la réunion; on remue ou l'onmouvebien ces deux cuites, qui, réunies, forment unempli, et l'on va verser le tout dans un bac ou dans des formes. On appellebacun coffre de trois mètres trente centimètres de long sur deux mètres de large, et trente-trois centimètres de profondeur. Les formes sont des vases coniques en terre cuite de différentes dimensions. On verse plusieurs emplis dans le même bac, mais sans remuer le sirop déjà déposé, et qui commence à cristalliser.»

Telle est la méthode la plus généralement adoptée dans les colonies françaises pour la fabrication du sucre. Ces opérations terminées, on procède au travail de la purgerie.

«Lespurgeriessont de deux sortes, suivant l'espèce de sucre qui doit y être préparé. Celle àmoscouade, ousucre brut, est un bâtiment de vingt-trois mètres de long sur environ sept mètres de large, et divisé en deux parties. L'une, creusée dans le sol de deux mètres au moins, est partagée en plusieurs bassins que l'on nommebassins à mélasse, et l'autre, construite au-dessus de la première, est appeléele plancher. Celui-ci est à claire-voie et se trouve au niveau du sol. Les bassins sont cimentés avec soin, et ont ordinairement une partie de leur fond un peu plus creuse que l'autre pour favoriser le puisage des mélasses. Des barriques ouvertes par le dessus, et reposant sur l'un des fonds, qui est percé de quelques trous, reçoivent, les sucres à égoutter, quand toutefois on a placé dans les trous dont nous venons de parler des cannes à sucre qui se prolongent jusqu'au-dessus du tonneau; on laisse le sucre s'égoutter pendant près de trois semaines, après lesquelles on remplit la barrique et on place le fond supérieur; on ferme avec des chevilles les trous pratiqués dans le fond de la barrique, et le sucre peut alors être expédié.

«On construit quelquefois, à l'une des extrémités de la purgerie, un fourneau en maçonnerie sur lequel sont établies deux chaudières à faire cuire et raffiner les sirops égouttés des formes.

«Le sirop incristallisable que l'on nommemélasse, et qui est produit par l'égouttage des sucres, sert à préparer le rhum, esprit alcoolique que l'on porte au titre de 20 à 24 degrés. On peut aussi l'employer à la nourriture du bétail en y mêlant de la paille hachée ou de la bagasse coupée en très-petits morceaux.

«A la Guadeloupe et à la Martinique il y a environ 50 p. cent de mélasse; à Cayenne et à Bourbon, 60 p. cent.»

Ces chiffres peuvent donner à connaître l'état de la fabrication dans les Antilles, et combien les colons pourraient gagner en améliorant seulement leurs procédés, s'il est vrai, ainsi que le prétendent plusieurs chimistes distingués, que la mélasse est en quelque sorti un produit dégénéré, résultant d'une fabrication vicieuse, et que tout ce que contient la canne est matière cristallisable.

«Lapurgerie, continue M. Rodet, dans laquelle on prépare le sucreterréouclaircé, demande des dimensions beaucoup plus grandes, et aussi à être divisée en divers compartiments par des traverses en bois. Ceux-ci portent le nom decabanes, et reçoivent les formes pleines de sucre à égoutter. On les y place sur des puis de forme particulière, après avoir enlevé la cheville qui s'opposait à l'écoulement du sirop. Il serait plus avantageux de placer ces formes sur des gouttières qui conduiraient les sirops dans un bassin unique où l'on pourrait les reprendre pour leur faire subir une nouvelle cuite. Quand la partie liquide du sucre s'est écoulée, on porte les formes sur d'autres pots, et l'on procède auterrageou auclairçage.»

De tous les sucres, si nous en croyons les expériences qui ont été faites et les calculs fournis par M. Longchamps, le plus riche est le sucre de l'Inde. Dans l'Inde, un hectare planté en cannes produit 32,110 kil. devesou, lesquels rendent 5,681 kil. de moscouade; par conséquent, 100 de vesou rendent 17,70 de moscouade. Dans les colonies anglaises de l'Amérique, 100 de vesou produisent, d'après Edward, 12,15 de moscouade. A la Martinique, les expériences ont amené le chiffre de 11,8 de moscouade pour 100 de vesou. A la Guadeloupe le chiffre est le même; bien que 100 de vesou y donnent 17 de matière sucrée, on n'y obtient que 12 environ de moscouade, le reste est à l'état de mélasse.

Pour terrer le sucre, on étend sur la forme une couche d'argile plastique qui doit être peu ou même point calcaire, et ne contenir ni sels facilement dissolubles dans l'eau, ni matières colorantes avec, lesquelles l'eau puisse se combiner. Cette couche d'argile fait en quelque sorte l'office de philtre et est lentement traversée par l'eau, qui, pénétrant ainsi pour ainsi dire goutte à goutte et par la base dans la forme emplie de sucre brut, lave le grain en sucre et le purifie en repoussant devant, elle le sirop qui le salit. On comprend facilement que plus l'eau avance dans la forme, moins elle a la faculté de se charger de sirop. Si, l'opération terminée, vous redressez et videz la forme, vous trouverez dans le pain qui en sortira une série de courbes de moins en moins blanches. Vient d'abord lesucre-tête, c'est-à-dire l'extrémité du cône, qui est jaunâtre; immédiatement après, lepetit sucre, d'une nuance tirant sur le gris. Après ces deux couches commencent les couches blanches, qui, en leur appliquant le même raisonnement, présenteront, suivant leur position, divers degrés de pureté. Elles forment ce qu'un appelle lesucre terré blanc, et on en compte quatre sortes, toujours de plus en plus blanches, jusqu'à la quatrième, qui est précisément à la base du cône, d'où lui est venu le nom usité dans le commerce, debonne quatrième.

Leclairçagea beaucoup d'analogie avec le terrage, car c'est la filtration à travers le sucre brut d'une eau complètement saturée de sucre, et qui a pour objet, par la pression qu'elle exerce au dehors, de dégager les cristaux de la mélasse qui les enveloppe. Pour rendre le clairçage à la fois plus facile et plus parfait, on traite d'abord le sucre avec du noir animal ou du sang. Le clairçage est dans le traitement des sucres une amélioration qui aurait fait plus de progrès sans les obstacles imposés par nos lois de douanes. Il suffira, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur le tableau suivant, qui résume les tarifs aujourd'hui payés par les sucres selon leurs différentes provenances.

On reconnaît, à la seule inspection de ce tableau, combien notre législation douanière est préjudiciable aux colonies, puisque, pour accorder une protection aux raffineries indigènes, elle a voulu en élevant le droit dans une si forte proportion, et suivant le degré de perfection dans la fabrication, imposer aux sucres épurés et blanchis par leclairçageou tout autre procédé de fabrication analogue, une taxe proportionnée à leur richesse cristallisable. Aussi, qu'en est-il résulté? Il ne vient pas de sucres claircés, et aujourd'hui même on ne terre presque plus dans les Antilles françaises qui de ce fait, sont condamnées à livrer leurs sucres sous la forme la plus défectueuse possible. Mais notre système économique ne s'est pas borné à mettre obstacle à ces exportations de détail, il a porté à nos colonies d'autres coups plus terribles encore.

Ainsi qu'on a pu le remarquer, et par ce que nous avons dit de la culture, et par la description que nous avons citée des procédés actuels de la fabrication, il faut absolument que toute sucrerie contienne non-seulement les plantations et le nombre de noirs ou d'individus nécessaires à la culture et à la récolte des cannes, mais encore les moulins à sucre, les purgeries, en un mot, que la production et la fabrication coexistent simultanément sur la même habitation. Les conséquences de ce système ont été, d'abord, qu'il n'a pu y avoir aux colonies que des habitations considérables par leur étendue ou leur production, et qui partant ont toutes exigé de gros capitaux pour leur acquisition. En outre, il a fallu leur appliquer un fonds de roulement proportionnel, et enfin consacrer chaque année aux frais de la culture, au renouvellement des instruments ou des agents du travail, à l'entretien des bâtiments, des sommes qui, à titre d'intérêts, ajoutaient encore aux charges coloniales. Mais ce n'est pas tout encore. Une habitation, avec la constitution que nous venons de lui donner, et qu'elle doit nécessairement avoir, ne peut être divisée. Production, fabrication, tout est d'un seul morceau; c'est un seul et unique lot qui doit tomber en partage à l'un ou à l'autre des héritiers, sauf une soulte à donner par lui à ses autres cohéritiers. Un exemple va nous faire mieux comprendre. Nous allons nous expliquer.

Un colon meurt en laissant plusieurs enfants. Comme les colonies sont régies par le Code civil, qui prescrit pour les successions l'égalité dans les partages, on estime fictivement, d'après l'inventaire de la succession, ce qui doit revenir à chacun des enfants. Mais le défunt n'a laissé qu'une seule chose, qu'un seul immeuble, et cet immeuble est impartageable: c'est sa sucrerie. Alors un des enfants est oblige de la prendre et de tenir compte de leur part à chacun de ses cohéritiers. Comme il n'a pas d'argent, il emprunte pour remplir ses engagements, le plus souvent à gros intérêts, ou du moins à un taux qui n'est jamais inférieur à 10 p. 100, et qui s'élève quelquefois à 12 p. 100. C'est le taux de l'intérêt colonial. Or, comme il n'y a pas d'argent aux colonies, il paie en nature. Toutes ses récoltes, sauf une part considérée comme nécessaire, et qui est prélevée en sa faveur, sont la propriété du prêteur, qui les vend ou fait vendre pour son compte, jusqu'à parfait paiement. On comprend dès lors qu'avec la situation actuelle des colonies, l'emprunteur soit bien longtemps à se libérer, qu'il y passe même sa vie entière. Au moment où il devient propriétaire, il meurt, et les mêmes faits que nous venons de signaler se reproduisent au préjudice de ses enfants; et encore nous avons choisi ici l'hypothèse la plus favorable, car souvent le colon décède avant d'avoir remboursé ses créanciers, et ne peut laisser ainsi à ses descendants qu'une succession grevée de dettes. Aujourd'hui, au prix où sont les sucres coloniaux, par suite de la concurrence indigène, avec le droit qu'ils ont à acquitter, non-seulement il ne reste rien au colon, mais encore il vend 17 fr., et l'année dernière seulement 15 fr., ce qu'il aurait dû vendre 23 fr. 50 c, somme égale à son prix de revient.

(La suite à un prochain numéro.)

Georges et Thérèse(Gymnase).--La Chambre Verte.--Un Péché(Vaudeville).--Mademoiselle Déjazet au Sérail(Palais-Royal).--Un Tour de Roulette(Odéon).--Les Marocains(Cirque-Olympique).--Le paradis des Funambules.La Statue de sainte Claire(Gaieté).--L'escamoteur Philippe.

D'où venez-vous, mes chers enfants? Toi, Thérèse, avec ta jeunesse et ton bonnet blanc à barbes flottantes, ton doux et naïf sourire et ton cotillon court?--Toi, Georges, avec tes longs cheveux lisses, ton bâton noueux, ton air à la fois candide et résolu et la veste bretonne?--Ah! monsieur, nous venons de bien loin, bien loin.... de par delà les mers!--Quoi! seuls?--Oui, seuls.--Si jeunes:--Ma soeur a seize ans et moi dix-huit.--Mais d'où, enfin?--De Pondichéry; et, chemin faisant, nous sommes arrivés en Bretagne.

Et voilà Georges et Thérèse qui se remettent en route, la soeur s'appuyant sur le bras du frère, le frère soutenant la soeur et veillant sur elle, d'un regard tendre et intrépide. Il écarte les ronces et les cailloux de son chemin: si elle est lasse, il lui prépare un siège de mousse; si le soleil est trop ardent, il lui fait un abri de feuillage; la fatigue a-t-elle excité sa soif, il court puiser une eau pure à quelque source murmurante; et prenez garde! n'approchez pas de Thérèse d'un air provoquant, attiré par l'attrait de sa beauté, il vous en arriverait mal. Georges fait sentinelle comme un jeune molosse vigilant, tout prêt à donner la chasse aux larrons.

Il est un nom qu'ils prononcent dans tous leurs dangers et dans toutes leurs prières, comme le nom d'un bon ange: c'est le nom de leur mère. Elle leur a dit en mourant: «Allez, mes pauvres orphelins, allez chercher la France;» et ils sont venus en France, après avoir couvert de baisers et inondé de larmes le linceul et la tombe.

(Théâtre du Gymnase.--Une scène deGeorges et Thérèse.--Mademoiselle Julienne.)

Les voici à Paris, perdus dans cette grande ville, mais Thérèse toujours avec sa candeur, et Georges avec son courage. Ils cherchent à utiliser honnêtement leur résignation et leur jeunesse: une marquise les accueille, une bonne et vieille marquise. D'abord tout leur sourit dans cette maison hospitalière; la marquise les aime. Et qui ne les aimerait pas, si bons, si sincères, si dévoués? Mais l'amour vient se jeter à travers ce bonheur. L'amour gâte tout.--La marquise a un neveu et Thérèse a deux beaux yeux. Le neveu s'éprend des deux beaux yeux, et les deux beaux yeux, tout chastes qu'ils sont, regardent furtivement le neveu. «Quoi! dit la marquise, vous aviser d'être aimable et d'être aimée! allez-vous-en, petite malheureuse!»--Georges est fier, et il va partir, et Thérèse, le coeur gros, va le suivre. Mon Dieu! faudra-t-il nous embarquer avec Thérèse et Georges pour retourner à Pondichéry?... Je soupçonne que quelque lettre, venue je ne sais d'où, nous épargnera les frais de ce grand voyage.

La lettre arrive en effet, ou tombe de la poche de Georges, peu importe. Ô merveilleux effet de la lettre! au lieu d'être chassés cruellement, Georges et Thérèse sont reconnus pour les petits enfants de la marquise. C'est toute une histoire de fils exilé, maudit et repentant, dont je n'ai pas le loisir aujourd'hui d'aller chercher les preuves authentiques dans les Indes.

Et ainsi la Providence tient toujours en réserve une grand'maman marquise, et un bon petit cousin pour les orphelines qui viennent de Pondichéry et qui sont bien sages.--Petit drame mouillé de pleurs.

Un comte et un duc sont mariés tous deux; rien de plus ordinaire. Le comte n'aime guère sa femme, et le duc n'aime pas du tout la sienne; cela s'est vu. C'est la duchesse que le comte désire, c'est la comtesse que désire le duc; je n'y trouve rien d'invraisemblable.--Cependant la nuit vient. Ô nuit favorable! Duc et comte se glissent d'un pas conquérant dans une certaine chambre verte, chacun à son heure, bien entendu. Le comte croit en sortir emportant pour trophée une couronne de duchesse, et le duc une branche du laurier, ou plutôt de myrte, cueillie sur les domaines d'une comtesse. Mais le comte s'était entendu avec le duché pour se moquer des deux infidèles, et l'un avait pris la place de l'autre dans l'obscurité et dans la chambre verte. Ainsi le duc et le comte, croyant braconner sur les terres du voisin, n'ont fait, en définitive, que chasser légitimement sur les leurs. Qui se moque du comté? c'est le duché. Oui se moque du duché? c'est le comté. Et la comtesse n'épargne pas le comte! et la duchesse n'épargne pas le duc! Si ce vaudeville n'est pas d'un goût très-virginal, il n'encourage pas du moins l'usurpation.

Théâtre du Palais-Royal.--Costumedu rôle principal, dans le vaudevilleMademoiselle Déjazet au sérail.

Comment! mademoiselle Déjazet au sérail! est-il possible? La grisette insouciante et légère enfermée dans cette cage? Frétillon, la vive et babillarde Frétillon, en compagnie des muets et des Calpigi? Mais elle en mourra, lapoveretta, ne sachant plus à qui parler. Enfin elle y est, il faut bien qu'elle y reste. Et puis, Frétillon est philosophe; elle se contente de ce qu'elle a, quand elle n'a pas autre chose. Frétillon accepte le médiocre et même le mauvais, faute de mieux; c'est la bonne philosophie. Et le mieux, d'ailleurs, n'est-ce pas ce qu'on tient? Qui peut compter sur l'inconnu?

Ce que fait mademoiselle Déjazet au sérail? vraiment ce n'est pas difficile à deviner. Elle fait ce qu'elle fait partout: vêtue du costume albanais, elle chante, elle rit, elle jette au vent mille gaillardes bouffées d'insouciance et de gaieté. De son côté, Alcide Tousez roucoule et lance des regards langoureux et triomphants, qui laissent de beaucoup derrière lui tous les Amurath, tous les Sélim et tous les Mustapha du monde, et compromettent singulièrement la pruderie de la Sublime Porte.--Mais comment mademoiselle Déjazet a-t-elle permis qu'on donnât son nom, son propre nom, à un vaudeville?

Cirque olympique.--Les Sauteurs maroquins)

Je m'aperçois que j'ai oubliéUn Péché, du théâtre du Vaudeville, et compagnon de laChambre verte. Je m'en confesse. Ce péché se présente sous la forme d'une petite pensionnaire de dix-sept ans, joli péché! C'est M. d'Ercilly qui a fait ce péché, et qui l'a mis en pension sans en rien dire à personne; lui, cependant, a atteint la quarantaine.--Je passe les mois de nourrice.--D'Ercilly veut se marier; il convoite madame d'Harville, je crois, une veuve très-piquante; le vaudeville n'est peuplé que de veuves piquantes. Madame d'Harville est près de consentir, bien qu'elle trouve notre homme un tant soit peu jaloux et bourru. Mais voici qu'un jeune galant arrive, pâle, ému, égaré; il vient se mettre sous la protection de madame d'Harville: «Qu'avez-vous donc? --Je suis adoré d'une charmante pensionnaire, et la petite veut que je l'enlève; venez à mon aide.--Et son nom?--Thérèse d'Ercilly.--Comment?--La fille de M. d'Ercilly.--Oh! oh!» dit la veuve. Et la pièce continue ainsi de oh! oh! en ah! ah! spirituel quiproquo dans lequel d'Ercilly est plaisamment ballotté, et madame d'Harville avec lui: l'un voulant cacher son secret, l'autre voulant le lui arracher; si bien que d'Ercilly perd dans cette lutte, ingénieusement comique, le coeur et la main de la veuve.... Je vous le dis, en vérité, mes frères, en vérité, je vous le dis: il faut toujours, tôt ou tard, payer ses péchés mignons.

Un tour de roue, et vous êtes à terre, ou porté gaiement au but de votre route; un tour de roulette, et votre bourse est pleine ou vide; de haut en bas, la roue de fortune va et vient: elle élève le pauvre diable dans un moment de caprice, et fait choir le riche: le maître descend pour faire place au valet. Ainsi de Floricourt et de Bertrand; Bertrand est le valet, Floricourt est le maître. Floricourt, jeune étourdi, se ruine en folle paresse; le jeu l'a enrichi, le jeu le met à sec. Bertrand, tout au contraire, n'avait pas un denier, et le voici cousu d'or; c'est Floricourt qui le sert. Quant à lui, il prend des airs et se dandine. Heureusement que Floricourt est adoré: une jeune femme l'aimait riche; pauvre, elle l'aime davantage et l'épouse. Ô femme amoureuse! je te reconnais bien là. Floricourt est converti; il ne jouera plus et travaillera. Et Bertrand? un second tour de roulette le renvoie à l'antichambre. Pourquoi donc? ce Bertrand était bonhomme, au fond de l'âme; mais, après tout, laissons faire aux dieux!

Tomber du salon dans l'antichambre, c'est quelque chose; toutefois, on ne risque pas de se casser les reins, l'affaire étant de plain-pied, en définitive; mais tomber du haut de la pyramide humaine, Dieu vous en garde, et moi aussi! Pour moi, je suis sûr d'être à l'abri de cette chute; et la raison, c'est que je n'irai jamais me loger à un pareil étage; pas si Marocain!

On a fait des pyramides en pierre, en granit, en marbre, en je ne sais quoi; mais il fallait notre siècle de progrès pour bâtir des pyramides en chair humaine. Les fondations, comme vous le voyez, sont faites de pieds en chair et en os; l'entre-sol a des épaules pour assises, ainsi du second et ainsi du troisième; le Cirque-Olympique s'est arrêté à cette hauteur du bâtiment. Peut-être l'architecte-voyer a-t-il défendu de bâtir plus haut, de par M. le préfet de la Seine; mais, il y a deux ou trois ans, le théâtre de la Porte-Saint-Martin, ayant obtenu une dispense, avait élevé une maison à six étages de Marocains. Je dois dire que le cinquième et le sixième se louaient difficilement, et que le propriétaire, plusieurs fois, fit mander des architectes à l'amphithéâtre de l'École de Médecine et à l'Hôtel-Dieu pour récrépir une jambe, un bras, une cuisse de l'édifice, et faire toutes autres réparations locatives.

Puisque le Cirque-Olympique nous amène au boulevard du Temple, entrons sans façon au théâtre de la Gaieté. Dieu!!!la Statue de sainte Claire!Cette statue serait-elle, par hasard, une des victimes du jury de peinture et de sculpture, réfugiée là pour s'y faire un petit Louvre et une petite exposition particulière? Non, pas encore: il ne s'agit point d'un Phidias méconnu ou d'un Canova incompris; cette statue est de carton peint, et fabriquée par le mélodrame, seigneur du lieu, et pour ses besoins personnels; elle n'en a pas l'air, mais elle cache un gros crime. Le scélérat s'appelle Duhamel. J'avoue que je m'y serais laissé prendre; le nom de Duhamel est fait pour inspirer de la confiance. J'ai connu une grande quantité de Duhamel; tous faisaient croître des berceaux de capucines à leur fenêtre, et sautaient avec candeur à bas du lit, pour aller voir lever l'aurore, mais enfin, il n'y a pas de Duhamel qui n'ait son exception: celle-ci est affreuse. Ce Duhamel,--et j'espère bien que nous n'en verrons plus de pareil,--ce fieffé Duhamel, vole, pille, assassine, et fait bien d'autres choses encore. A la fin, il reçoit son prix de vertu: le procureur du roi le flaire, le gendarme le prend au collet, et je ne sais pas si la statue de sainte Claire ne lui tombe pas sur le dos; pour moi, je l'espère.--Tous mes honnêtes Duhamel sont venus me trouver ce matin, pour m'annoncer qu'ils allaient demander à qui de droit l'autorisation de changer leur nom en celui de Caramel.

Philippe le prestidigitateur, au bazar duboulevard Bonne-Nouvelle.

Sortons de cet enfer, et montons au paradis... au paradis des Funambules. Ah! vraiment, oui, c'est le paradis; demandez plutôt aux habitants. Est-ce dans l'enfer qu'on se foule et qu'on se presse ainsi? Non pas, vraiment; les pauvres ombres n'y vont qu'à leurs corps défendant; il faut qu'elles soient damnées et condamnées, et poursuivies à outrance par la grande fourche de Belzébuth. Mais là, voyez nos gens; c'est à qui entrera; ils se poussent, ils se heurtent, ils se disputent la jouissance de ce séjour des bienheureux. Et comme les places manquent, on en fait en s'entassant, en s'enlaçant, en se pelotonnant, en s'asseyant sur son voisin; les têtes sont dans les bras, les bras sont dans les jambes, les yeux regardent à travers les dos, les nez se mettent je ne sais où, tout cela vit sans remuer ni respirer. Ô paradis! les anges y mangent de la galette avec délices, les archanges sucent du sucre d'orge, les dominations jettent des trognons de pommes à l'avant-scène.

Mais où sommes-nous? grand Dieu! je sens autour de moi comme une odeur de sorcier; et en effet, voici un magicien qui se dresse devant moi. Il est coiffé à l'égyptienne; il est vêtu d'une longue robe flottante ornée de mille broderies mystérieuses et de signes hiéroglyphiques. A-t-il soulevé quelque dalle du temple de Memphis? Sort-il de quelque forêt de Bohême, ou d'un exemplaire du Cabinet des fées? Peu importe; c'est un grand et un charmant sorcier. Demandez-le aux petites filles, demandez-le aux petits garçons, demandez-le même aux grands enfants, depuis vingt ans jusqu'à soixante, à toute cette multitude ébahie, que ce grand enchanteur Philippe, digne héritier de Merlin et de Parapharagaramus, charme et surprend, ravit et étonne, par son officine diabolique du bazar Bonne-Nouvelle. En ce moment, tel que j'ai l'honneur de vous le faire voir, Philippe exécute le tour merveilleux des poissons, accommodés du bout de sa baguette magique. Je ne vous dirai pas si les poissons sont frais, mais je vous engage à y aller goûter.

Et moi qui oubliais les noms des auteurs de ces vaudevilles et de ces comédies. Que dirait la postérité?George et Thérèseont pour père M. Auvray; MM. Desnoyers et Danvin ont bâtila Chambre Verte; M. Bavard a conduitMademoiselle Déjazet au Sérail: lePéchéa été commis par MM. Samson et Jules de Wailly; M. Armand Durantin a fait tourner laRoulette, et M. Eugène a tailléla Statue de sainte Claire. Qui dit Eugène, ou Léon, ou Achille, ou Gustave, en matière dramatique, dit sifflets.

(Le paradis du théâtre des Funambules.)

Économistes financiers du dix-huitième siècle.--Vauran--: Projet d'une dîme royale.---Boisguilbert: Détail de la France; Factum de la France et Opuscules divers.--Jean Law: Considérations sur le numéraire et le commerce; Mémoires et Lettres sur les Banques; Opuscules divers.--Melox: Essai politique sur le commerce--Dutot: Réflexions politiques sur le commerce et les finances. Précédés de Notices historiques sur chaque auteur et accompagnés de commentaires et de notes explicatives; par M.Eugène Dame.--Paris, 1843.Guillaumin. Un magnifique volume grand in-8, de 1,008 pages à une seule colonne. 13 fr. 50 c.

M. Guillaumin a commencé l'année dernière la publication des oeuvres des principaux économistes français ou étrangers. Cette importante collection doit former douze à quinze volumes. Cinq de ces volumes sont déjà en vente; ils contiennent leTraitéet leCours d'Économie politiquede J.-B. Say, et laRichesse des Nationsd'Adam Smith. Dans le courant de l'année 1843, paraîtront successivement: Turgot (1 vol.),les Physiocrates, Quesnay, Mercier de la Rivière, Dupont de Nemours (1 vol.); Malthus (1 vol.); Ricardo (1 vol.). Le texte de chaque ouvrage, revu et corrigé avec le plus grand soin, est accompagné de notes explicatives et historiques, de commentaires et notices biographiques, par M. M. Blanqui, Eugène Daire, Hippolyte Dussard, Rossi et Horace Say.

Les Économistes financiers du dix-huitième siècleformeront le premier volume de la collection des principaux économistes. A ces divers penseurs, que, un seul excepté, la France a vus naître, appartient, en elle, la gloire d'avoir marché les premiers à la conquête des vérités économiques. Avec eux finit l'ère de l'empirisme ou de la routine, et commence celle du raisonnement en ce qui touche les intérêts matériels de la société. Ils sont les véritables précurseurs de l'école physiocratique dont Quesnay fut le chef, et de l'école industrielle qui eut Adam Smith pour fondateur. Bien qu'ils soient désignés par le titre d'Economistes financiers, il ne faut pas induire de cette dénomination qu'ils n'ont accordé leur attention qu'à l'impôt. Loin de la, presque toutes les questions qu'agitent encore de nos jours la presse et la tribune des Chambres législatives, ont été soulevées et débattues ans les écrits de Vauban, de Boisguilbert et de leurs successeurs immédiats. En résumé, ce furent cesancêtres de ta science, qu'on nous permette cette expression, qui détermineront le grand mouvement économique auquel la France doit sa prospérité actuelle.

Colonisation de l'Algérie; parEnfantin.--Paris, 1843.Bertrand.1 vol in-8 de 542 pages, avec une carte. 7 fr. 50 c.

Le nouvel ouvrage de M. Enfantin se divise en cinq parties, une introduction et une conclusion séparées par trois livres.

L'Introductiona pour titre:Des colonisations en général.M. Enfantin definit d'abord ce qu'il entend par le mot colonisation. Dans son opinion, «c'est le transport d'une population civile considérable, d'une population agricole, commerçante et industrielle, formant familles, villages et villes, et des arts et des sciences qu'une semblable population apporte ou attire nécessairement. Mais ce mot comprend aussi l'organisation par la France, c'est-à-dire par le gouvernement et l'administration, par des Français, de la population indigène, dans les villes et dans les campagnes.» Cette définition donnée, M Enfantin examine plusieurs systèmes coloniaux différents, selon les époques et selon le degré de civilisation des peuples colonisateurs; il se demande ensuite ce que peut et ce que doit être une colonisation faite par la France en Algérie, au dix-neuvième siècle. Selon lui, notre politique n'est plus absolue, elle transige et concilie, elle veut associer; par conséquent deux problèmes à résoudre: 1º modifier progressivement les institutions, les moeurs, les habitudes des indigènes; 2° modifier aussi celles des Européens colons, de manière à faire vivre les uns et les autres en société, sur un même sol et sous un même gouvernement. Les institutions coloniales données par la France à l'Algérie doivent faire tendre les deux populations (indigène et européenne) vers un ut commun, sous le triple rapport administratif, judiciaire et religieux. --application de ce principe à laconstitution de la propriétédans l'Algérie française, telle est la base de l'ouvrage de M. Enfantin.

Ainsi, M. Enfantin aborde la question générale de lacolonisationde l'Algérie par son côté le plus apparent, le plusmatériel, qui lui permet cependant, sinon d'embrasser, au moins de toucher presque toutes les parties de ce grand ensemble.


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