Courses

LVIII. Ah! qui n'a fait comme lui? qui n'a voulu reprendre le passé pour en faire du présent, pour en rêver de l'avenir? qui n'a rappelé les paroles échappées à l'imprudence, ou préparé vainement les discours qu'on aurait dû tenir? Alors, dans ce délire du regret, on veut charmer le passé, on caresse l'oubli; on veut reconstruire la scène imprudente, on l'illumine de sourires, de gestes, de grimaces; on en prête même aux autres; les demandes sont arrangées ainsi que les réponses, tant l'esprit s'agite dans cette illusion, dans ce rêve, dans cet espoir du moment qui n'est plus.LIX. J'en ai vu qui se jouaient publiquement à eux-mêmes cette comédie du passé, dialoguant tout seuls; ils souriaient gracieusement comme ils eussent voulu sourire. Ils s'armaient de la dignité omise, ou soulevaient majestueusement la tempête à laquelle ils avaient eu la sottise de ne pas penser alors. C'est ainsi que cet éternel comédien, l'homme, se rassure sur des fautes accomplies, et croit les avoir réparées quand ses regrets, mêlés à des illusions, se sont fondus dans la chaleur d'une scène qu'il rejoue après l'avoir manquée.LX. Revenu à lui, et désespérant du passé, Juan poussa vigoureusement son cheval, s'éloigna au galop, et perdit bientôt de vue cette Babylone de campagne où sa vie s'était si niaisement agitée.--Le duel avait réellement brisé ses passions. L'apparition rapide d'Aurora se dissipa de plus en plus, et son âme était déjà reposée, lorsque loin du château, des prudes, des coquettes et des anges de douceur, il se vit en pleine campagne, en plein air, en pleine verdure, en plein ciel.LXI. N'ayant rien de mieux à faire, don Juan dressa donc son imagination à une certaine hauteur poétique. Pour donner le change à ses pensées, il se mit à délier la nature et à provoquer le vent et le ciel... car le vent soufflait des rafales violentes, et le ciel moqueur l'enveloppait d'un dôme gris et froid... La route était longue d'ailleurs. Une cavalcade solitaire excita la verve du poète, et quoiqu'il eût été plus romantique de s'abandonner au cours de sa mélancolie... Juan fit ces vers auvent:1. Le voilà, il accourt terrible et sans être vu; personne ne peut dire d'où il vient: car on ignore ce qu'il est, ce vent qui n'est point un corps, mais une force, qui glisse et se divise devant un roseau, qui heurte et brise un chêne.2. C'est lui; sa voix le précède, elle mugit dans l'espace; on dirait de la volonté de Dieu qui se promène entre les mondes et se mêle aux éléments; car ils frissonnent tous, l'air surtout qui s'anime.. Le vent c'est la vie de l'air.3. Quand il marche sur les routes, il soulève la poussière, et elle s'élance en tourbillons vers les cieux comme des flammes obscures; toute l'atmosphère en est imprégnée, et le soleil s'en couvre comme d'un voile triste.4. S'il glisse sur la cime des forêts, les arbres ressentent un long ébranlement. Dans leurs efforts ils s'écrient: Le voilà! le voilà! Les lignes des peupliers courbent uniformément leurs têtes, pareils aux esclaves devant le maître.5. Puis ils se relèvent, et se raffermissent sur leurs tiges élancées: ils se redressent, les braves, parce que le maître a passé. Mais les nobles arbres des forêts gardent longtemps leur indignation, et ils murmurent encore quand leur ennemi est loin.6. Mais le vent ne s'inquiète pas de leur faiblesse ni de leur résistance,--il poursuit sa course... En passant sur les lacs, il les crispe et leur jette un immense réseau qui les comprime, et dont chaque maille est attachée par un noeud de lumière.7. Enfin il tombe à son tour; sa vie, impétueuse, mais si courte, s'éteint avec lui; il expire tout entier. Les éléments reprennent leur calme, et comme rien n'a pu indiquer son berceau, ainsi sont inconnus son destin et sa tombe.LXII. Don Juan ayant achevé ces vers, se les répéta dix fois sous le prétexte de ne pas les oublier... La poésie qu'on vient de créer est une si délicieuse ambroisie, qu'on ne saurait trop s'en nourrir. Il ruminait donc son poème, et les heures s'écoulaient dans cette douce digestion:--car le poète--(qui le sait mieux que vous. Southey et Coleridge,illustres beaux-frères), le poète a un système complet de rumination intellectuelle. Il a au moins vingt estomacs successifs. Que dis-je? je suis sûr que P... en a quarante-un.LXIII. Quoique. Juan ne fût pas ce que la classification appelle un poète, il avait, comme bien d'autres, jeté vers dix-huit ans sa gourme poétique. Il avait aussi eu cette maladie, qui se complique presque toujours de la fièvre pernicieuse de l'amour et de l'inflammation cérébrale de la gloire. Rarement il avait eu de ces retours maladifs; mais en ce moment il se servait de la poésie pour broyer son chagrin, comme le philosophe grec des vingt-quatre lettres de l'alphabet pour broyer sa colère.LXIV. Après un long silence, et comme il semblait encore savourer ses vers, il s'écria: «Si j'avais pu seulement lui presser la main, lui dire une parole, l'effleurer d'un baiser! Oh! non d'un de ces baisers d'enfer qui eussent reculé devant sa bouche angélique... mais ce baiser tremblant donné à la vertu et qui meurt tendrement sur une main céleste!--ou encore ce sublime baiser, frappé au front, qui sent palpiter sous lui l'intelligence, et qui semble être donné à l'âme elle-même.»LXV. Juan rêvait encore à son passé... mais ce fut le dernier cri de la passion. Le tumulte de ses regrets s'affaiblit et mourut dans une nouvelle crise de poésie.--Il avait trouvé en effet le meilleur antidote à l'amour, l'amour lui-même,--cet amour que les Français nomment l'amour-propre.--Gloire à l'orgueil qui sait ainsi ressusciter le bonheur! O vanité! combien n'as-tu pas consolé de misères, de déceptions et de douleurs!LXVI. Comme une vapeur subtile disparaît entre deux nuages éclatants de blancheur, les dernières traces de l'ombre d'Aurora se dissipèrent au milieu d'un double poème. L'orgueil du poète se gonflant à chaque pas du cheval, en vint à briser les derniers fils de l'amour et à oublier ses débris! On n'a pas assez réfléchi sur l'utilité des passions et sur leur application au bonheur de l'homme... J'en ferai un livre... Pour Juan, il fit ces autres vers auciel:1. Mais où est-il ce ciel dont les hommes parlent, que la poésie chante, que le malheureux implore? Qu'on me dise si c'est une parole vraie, ou un mot sans idée, un son sans valeur.2. O poète! montre-moi ce ciel dont tu fais le palais des dieux immortels... O peintre! dis-moi ce que tu veux imiter quand ton pinceau étale l'azur? O prêtre! dis-moi où est ce ciel où tu places Jéhovah?3. Non, il n'y a pas de ciel, il n'y a que l'espace et les mondes. Et toi, pensée, déploie tes ailes, étends-les dans leur force pour ce voyage sans repos que tu vas entreprendre dans les plaines de l'infini.4. Monte, monte dans l'espace, et cherches-y le ciel; monte, monte, et regarde s'il est là. Dis-nous si au-dessus du soleil est encore l'espace, ou si le soleil est attaché comme un diamant à une voûte?5.--M'y voilà! je vois les corps célestes graviter dans leurs cercles.... Voici Vénus, si brillante, et Jupiter, et Saturne entouré de son anneau comme d'un collier; et toi aussi, terre, car tu es un corps céleste.6. Voici le soleil! O source de vie où s'abreuvent la terre et ses soeurs, les planètes! Soleil immobile, je l'adore! toi, la plus noble manifestation du Seigneur, et je vais me reposer sur toi; car les feux respectent la pensée immatérielle.7.--Mais te voilà plus loin que le soleil, ô pensée! Sens-tu tes ailes s'arrêter, captives, sous un contour de cristal bleu? Mais tu montes encore, te voilà hors des cercles où commande le soleil.8.--C'est en vain que je monte, toujours des soleils et leurs planètes. Partout l'espace infini; nulle part le ciel... Oh! rappelle-moi à toi, car je me trouble dans cette immensité sans fin, et mes ailes s'affaiblissent parce que j'ai peur.9. Et la pensée revint d'un seul trait sur la terre, accablée de ce qu'elle avait vu et de ce qu'elle n'avait pu voir; car rien ne trouble comme cette contemplation de l'infini que l'imagination ne saurait atteindre.10. Ainsi il n'y a point de ciel, ô peintre! c'est l'espace et ses vapeurs bleues que tu colores. O poète! c'est encore là un de ces divins mensonges dont tu berces les hommes dans les enchantements de tes paroles cadencées!11. Et toi, prêtre du Très-Haut, il est inutile que tu nous montres les cieux qui ne sont point. Ne nous parle plus du firmament, tabernacle du Seigneur.--Il n'y a que l'espace infini et les mondes qui y flottent.12. Mais Dieu le remplit! il est partout, il est tout; il est l'espace et les mondes. L'univers s'agite dans lui, l'infini est dans lui et il est au delà; l'éternité est son temps, et il est au delà de l'éternité.LXVII. Après avoir longuement et voluptueusement promené sa langue sur ses lèvres encore emmiellées de sa poésie, Juan se demanda avec une certaine surprise comment il avait été amené à cet élan religieux qui terminait son poème. Certes, il n'avait point songé à cette façon deTe Deumqui avait jailli de sa pensée, et après s'être laissé aller, pour en mieux reconnaître la cause, à une triple récitation de ses vers, il découvrit qu'une rime de l'avant-dernière strophe et une épithète à la sixième avaient déterminé son inspiration.LXVIII. Qu'ai-je dit? et que vais-je dire, imprudent? Ne vois-je pas tout legenus irritabile vatumhurler à la fois, tout prêt à me dévorer?--Aurais-je la témérité de révéler ces terribles secrets?... Oui... Écoutez donc, ô mondes! terres et planètes, prêtez les oreilles! Étoiles brillantes qui répandez dans les cieux des flots d'harmonie (difficiles à entendre), et vous, hommes, esprits ou autres, qui vivez avec elles dans l'espace, écoutez ces mystères de la poésie!LXIX. Le poète c'est en général sauf exception un homme d'esprit qui joue avec les nuits en attendant la pensée; tandis que le prosateur, sauf exception, commence assez fréquemment par la pensée, qu'il revêt de paroles...--Le sublime poète, au contraire, fait d'abord le vase, et c'est seulement ensuite qu'il y verse une goutte de la liqueur de l'intelligence; mais le vase est si éclatant, si transparent, si sonore, que la rareté ou le vide de la pensée ne s'y fait pas sentir. Ce vide même a son charme.LXX. Le plus important à faire est donc le vase. Cette manufacture a d'ailleurs ses procédés et ses formules, il y a des mécanismes connus. La sage antiquité donnait aux poètes des instruments admirables. D'abord le très-honorable dactyles, véritable gentilhomme de la mesure, le spondée, pesant et solide comme un alderman; l'ïambe et le trocher, ces deux jumeaux coquets et vifs, et tant d'autres. Les mots s'ajustaient dans ces moules, la pensée y entrait à la suite, quand il y avait place, et le vase ou le vers était fait.LXXI Les temps modernes ont inventé une bien plus belle chose encore, quand ils ont découvert que l'écho était la poésie Il a donc été décrété que les vers deux à deux et côte à côte siffleraient le même son et chanteraient une même note.--La France, si progressive, a fait mieux, elle a inventé la rime féminine, la tyrannie de l'e muet... Gloire à elle! Mais, et c'est le mystère, voici comment ces spondées, ces dactyles, la rime et la mesure, enfantent la pensée.LXXII Voyez cette multitude qui s'agite, c'est l'armée immense des mots, foule inégale et aux bruits divers; les poètes antiques et modernes la passent incessamment en revue. A l'appel de l'idée, les mots raisonnables et justes s'offrent d'eux-mêmes; mais les défauts de leurs taillis ou de leurs voix les font repousser. D'autres mots les remplacent, apportant avec eux des idées imprévues qui se greffent sur le poème et le dénaturent; la rime surtout, en faisant défiler les escadrons des consonnances, fait surgir des inspirations aussi incohérentes qu'inespérées, c'est la poésie!LXXIII. Le poète avait commencé un chant de folie; mais un dactyle mélancolique a vaincu un joyeux ïambe, et la poésie est attristée par cette irruption imprévue. La rime hautaine et despote dénature dans ses caprices les pensées, elle les transforme, elle les métamorphose; le poète, effrayé, la suit en esclave; et à ceux qui passent et s'étonnent de ce désordre, il crie que c'est l'inspiration.--Ainsi, et par ce procédé involontaire. Juan avait achevé religieusement des vers qu'il ne songeait guère à finir ainsi.LXXIV Ainsi mon héros chevauchait poétisait, rêvait, réfléchissait, se berçant dans ces doux soliloques intérieurs, où la pensée trouve quelquefois tant de charmes. Sa mémoire les étendait à l'entour le panorama de sa vie. C'était une confusion d'agitation et d'amour, de gloire et de passion, de femmes et de coups d'épée. Véritablement il trouvait tout ce passé admirable, tandis que son cheval, ignorant des belles choses qui fermentaient au cerveau de son maître, le conduisait à Londres.LXXV. Il était déjà tard quand ils atteignirent les premières maisons de la Babylone; elle était bruyante et étincelante comme la grande prostituée de l'Apocalypse. Juan pensa alors à donner à son cheval la dignité qui convient au cheval d'un gentilhomme. Lui-même fit trêve à ses rêves, traversa majestueusement et aussi dédaigneusement qu'il est nécessaire Piccadilly; et bientôt, le coeur plein de la joie secrète du retour, il regagna son hôtel, où il allait retrouver le calme et encore autre chose.LXXVI. Son valet de chambre lui apporta aussitôt un petit coffret de chagrin noir, ou l'aigle de la Russie étendait ses deux têtes et ses ailes d'or. La couronne impériale éclatait au-dessus du monstre bicéphale dans une boîte d'or scellée aux armes de l'impératrice, une clef élégante reposait couchée au milieu d'un nid de satin blanc, c'était la clef du coffret qui, bientôt ouvert par don Juan, fit apparaître à ses yeux une quantité considérable de...LXXVII. Si j'avais la facilité avec laquelle Homère sait faire les inventaires, je n'hésiterais pas à cataloguer les richesses qui éclatèrent lorsque Juan, après l'ouverture du coffret, approcha une bougie pour en mieux contempler le contenu Des diamants sans nombre étaient semés dans des sillons de velours noir, contournés en bagues, en chaînes, en colliers tressés en festons et en croix; mais au milieu de ces éclair» flamboyait un astre inattendu, un papier blanc et mat, en un mot une lettre de Sémiramis.LXXVIII. De Catherine, veux-je dire. Cette lettre avait été écrite par la main impériale elle-même, aussi conservait-elle un reste parfumé de pommade moscovite. Catherine l'avait écrite en reine et en femme d'esprit, double position excellente pour enfanter un billet. L'épître était charmante, elle félicitait don Juan sur son ambassade, sur ses grâces, sur sa capacité elle lui rappelait mystérieusement ses droits à la faveur de sa souveraine, elle lui en accordait d'autres et..... son congé.LXXIX. Car c'était bien un congé impérial, mais si enveloppé dans des nuages d'amour et de grandeur, qu'il ressemblait à une faveur nouvelle. Ces gracieux brouillards dissipés, le ravissant billet signifiait à Juan que sa mission était accomplie, que ses services devenaient désormais inutiles, que la liberté lui était rendue, et qu'en témoignage d'une haute satisfaction, l'écrin et les diamants lui étaient envoyés comme les adieux de Catherine.LXXX Don Juan fut horriblement étourdi. Il commençait à prendre goût à la vie diplomatique; il trouvait bon d'agiter une vie d'élégance et d'oisiveté entre deux couronnes. Il y a une certaine grâce à dire: Mon souverain, en parlant à un autre souverain. Vus de très-près, les mystères diplomatiques lui avaient paru receler assez peu de choses sérieuses, et il en avait pris pour son usage la meilleure part, le plaisir.LXXXI. Ces diamants, après tout, enflammaient son indignation. Était-ce ainsi qu'on payait ses services? Ses oreilles rougirent à ce dernier mot. Il est reconnu que chez les diplomates les oreilles seules peuvent encore rougir. Était-il un homme à jeter dans la boue avec de pareils cadeaux! Son honneur!... sa dignité!... Et après ces phrases inachevées, il se mit à considérer les pierreries et à les toucher avec une délicatesse (de doigts) qui faisait le plus grand honneur au calme de son indignation.LXXXII. Ces pierres étaient si belles! Il y avait entre autres un diamant solitaire plus étincelant que n'est Vénus au firmament du soir. Il relut la lettre...; elle étaitau faitconçue dans les plus gracieux termes.--Une impératrice ne pouvait-elle pas,après tout, reconnaître ainsi le dévouement d'un serviteur? Sa conscience murmurait encore; maïs il la noya dans une goutte de poésie, et s'écria: Qui donc a le droit de refuser les rayons du soleil? Ce trope consommé, il accepta le congé et les pierres.LXXXIII. En y pensant mieux, il trouvait ce présent honorable; il y avait en effet, selon lui, une intention tendre, de la délicatesse, de l'amour même dans un pareil envoi. N'aurait-elle pas pu lui jeter quelques viles bank-notes, quelques sales sacs de sales guinées? Alors, sans doute, il eût été blessé au coeur; alors...; mais c'était bien autre chose, les diamants étaient acceptables là où l'or eût été flétrissant. Il y a si loin des diamants à l'or!LXXXIV. Il écrivit donc une délicieuse réponse au billet pommadé et diamanté de Catherine.--Il lui rendait grâces de cette liberté recouvrée, mais qu'il eût voulu lui consacrer, ainsi que sa vie; il n'avait pas de paroles pour la remercier des présents dont elle le comblait, et dont il était indigne. Il priait, en finissant, la Providence de répandre sur elle des torrents incessants de félicité et de gloire.LXXXV. Sa lettre à Potemkin était pleine de noblesse.--Il rendait compte de sa mission, et du point fort peu avancé où il l'avait conduite; il croyait devoir s'y rendre la plus haute justice sur sa propre capacité et ses travaux, et parlait fièrement de sa disgrâce. Après quoi il se fit fort satisfait de sa manière d'être en cette circonstance, et il se félicita d'avoir ainsi, par cette double épître, conservé sa dignité... et l'écrin.LXXXVL. Je dois avouer que Juan n'avait jamais lu Sénèque, aussi ne savait-il pas mépriser les richesses. Les diamants glissèrent donc sur sa philosophie... Il recouvrait en même temps sa liberté: liberté! triste chose, lorsque ce noble mot veut dire révocation, démission, destitution, congé, retraite. Mais, en gentilhomme, Juan savait que la langue des cours consiste à nommer les choses autrement que par leurs noms; aussi dévora-t-il un immense soupir, et n'en laissa-t-il échapper que le souffle nécessaire pour articuler la noble parole: Liberté!FIN DU CHANT DIX-SEPTIÈME.CoursesCOURSES DE BORDEAUX.--COURSES DE CHANTILLY.--COURSES DE LYON.(Suite.--Voyez page 161.)Bordeaux vient d'avoir sept jours de courses. Malheureusement le temps a beaucoup nui à ces fêtes hippiques. La pluie avait détrempé l'hippodrome, les chevaux glissaient, tombaient, et n'arrivaient pas au but dans le temps voulu par le règlement. Toutefois, on a remarquéBai brune, à M. Ducasse;Marengo, à M. Rivière;RomanescaetBalsamine, à M. Lupin.Chantilly a été de tout temps voué et consacré au sport. Sous les Condé, ces fils et ces pères de héros, ses chasses étaient royales; aujourd'hui, ses courses sont les plus belles de France. Créées en 1836, sous la protection du duc d'Orléans, elles ont grandi d'année en année, et sont devenues pour nous l'Epsom français. Raconter toutes les courses qui viennent d'avoir lieu pendant ces trois jours, serait fastidieux pour nos lecteurs; mieux vaut une statistique courte et rapide:157 chevaux avaient été inscrits, mais ce nombre s'est trouvé réduit à 64, par le double emploi des mêmes noms; sur ces 64, 37 n'ont pas paru sur le terrain, et 27 chevaux ont couru. On compte 16 courses, poules ou paris particuliers, et 14 vainqueurs;Dash, au prince de Beauvau, etSlane, à M. de Perregaux, ayant remporté chacun deux prix. La somme totale gagnée par les 14 chevaux est de 57.250 fr., et la distance parcourue de 46.100 mètres. 20 éleveurs ou propriétaires avaient des intérêts à Chantilly, 8 seulement ont été heureux.MM. Rowley, prix de Chantilly,Elisa.De Perregaux, prix du Ministère du Commerce,Slane.Prince de Beauvau, prix de Diane.Natica.Comte de Pontalba, pari particulier,Ned.De Perregaux, prix de surprise.Slane.Fasquel, prix d'Aumale,Pamphile.Rothschild, prix de l'administration des Haras,AnnettaId., prix de la reine Blanche,Curé de Silly.Id.,Foal-stakes. Prospero.Id., pari particulier,Wet-Day.Prince de Beauvau, prix de Nemours,Dash.Comte de Pontalba, prix du Jockey-Club,RenoncePrince de Beauvau, prix du premier pas.Lanterne.Comte de Cornelissen, pari particulier.Bizarre.Matheus, courses de haies.Pantalon.Comte de Pontalba, Handicap.Tiger.Courses de Chantilly.Le prix le plus célèbre, le plus considérable que nous ayons en France, celui du Jockey-Club, qui s'élève à 20.000 fr. environ, a été gagné par M. de Pontalba. Son cheval.Renonce, était, avant la course, méprisé et dédaigné; il professait lui-même assez peu de considération pourRenonce, etRenonces'est vengé en lui rapportant 130.000 fr. Coqueluche, à M. de Cambis, etGovernorà M. de Rothschild, étaient les favoris, tous les paris se faisaient pour eux; ils ne sont pas même arrivés au but, le juge ne les a pasplacés.HISTOIRE DE L'INSTITUTION DES COURSES EN FRANCE.--ANECDOTES.Les courses ne sont pas pour nous une institution nouvelle; elles remontent au temps le plus reculé, au règne de Charles V.Déjà, sous ce prince, Semur, petite ville de la Côte-d'Or, avait ses courses. Dès 1350, le jeudi après la Pentecôte, il se distribuait des prix, et, chose assez extraordinaire, cette tradition s'est conservée à Semur. Tous les ans il y a course de chevaux, et, comme en 1350, les prix sont encore une bague d'or aux armes de la ville, une écharpe de taffetas blanc, une paire de gants garnis de franges d'or, et une somme de 40 fr. L'exemple de Semur ne gagna aucune autre ville de France. En 1776 seulement, le duc de Chartres et le comte d'Artois mirent les courses à la mode, et toute la jeunesse de cour se jeta avec fureur sur ce spectacle nouveau.Le 5 novembre 1776, une course était convenue entre le duc de Chartres et le major anglais Banks. Elle n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi; mais le lendemain et les jours suivants, la plaine des Sablons, et un hippodrome improvisé à Fontainebleau, regorgèrent de chevaux et de seigneurs.Les sportsmen de l'époque s'appelaient comte d'Artois et duc de Chartres; puis, après eux, venaient le duc de Lauzun, le marquis de Coullans, le prince de Guemenée. L'histoire a aussi conservé les noms des chevaux qui s'illustrèrent alors sur le turf:Barbary, Comus, Pilgrim, Nip, l'Abbé, coureur français, qui battit les meilleurs chevaux venus d'Angleterre, étaient lesNautiluset lesAnnettadu temps.La course qui eut lieu en l'année 1777 mérite une mention particulière: Une poule de 40 chevaux se courut à Fontainebleau; après la course, 40 ânes s'élancèrent dans la lice. Un chardon d'or était le prix réservé au vainqueur.Courses de Lyon.Le comte d'Artois et le duc de Chartres étaient à la tête de cette jeune noblesse dont les plaisirs faisaient de l'opposition à la vieille cour. Les restes octogénaires du siècle de Louis XV voyaient avec douleur l'anglomanie qui s'était emparée de leurs fils; ils méprisaient et décriaient cette mode nouvelle, ces paris ruineux, empruntés à leurs voisins d'outre-mer. Quant à la ville, qui s'élevait toujours contre les plaisirs de la cour, elle ne voyait dans les courses qu'une manie de grand seigneur qui ne descendrait jamais jusqu'à la bourgeoisie, et elle avait tort. Les courses, il est vrai, telles qu'elles étaient alors, avec des chevaux achetés en Angleterre à grand prix, n'étaient guère faites pour régénérer la race; mais ces premières folies, ces prodigalités exagérées, introduisirent en France le goût des chevaux, et aujourd'hui nous recueillons les fruits des excentricités de nos pères.Ce n'est pas qu'il n'existât depuis longtemps des haras en France; ceux de Pompadour et du Pin ne sont pas nés hier; mais une direction intelligente manquait à ces deux établissements, et personne ne comprenait encore quelle était l'utilité, l'importance des courses comme preuve décisive du mérite des reproducteurs.Il appartenait à l'empereur de donner aux courses une existence officielle. Le 31 août 1805, il fonde des prix dans six départements; le 4 juillet, il rétablit les haras fondés par l'ancienne monarchie et abandonnés par la Révolution de 89; il fonde trente dépôts d'étalons et deux écoles d'expérience. Malgré les difficultés qui pesaient sur un règne restauré, Louis XVIII augmenta le nombre des courses dans les départements, et en 1819 on se trouva en face de courses régulières, où figuraient les noms de M. Rieussec, du duc de Guiche, du duc d'Escars, de M. de Royères, de M. de Labastide et de lord Seymour. On doit au duc de Guiche, aujourd'hui duc de Grammont, la première bête de pur sang née en France, Nell, qui ait paru sur l'hippodrome.En décembre 1833, douze éleveurs se réunissent pour venir au secours de la race chevaline: la Société d'Encouragement arbore sur ses bannières l'infaillibilité du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services rendus par cette Société; aujourd'hui les courses sont naturalisées françaises, et bientôt, il faut l'espérer, on pourra se livrer à l'élève du cheval sans être entaché de futilité et d'élégance. Nous ne sommes plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux, nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperçu le nom d'un seul jockey français. Serait-il donc plus difficile d'améliorer les hommes que les bêtes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la disette de jockeys français tienne aux dangers et aux inconvénients de la position; jamais un métier, quelque pénible qu'il soit, ne chômera, s'il peut rapporter quelque argent, et le métier de jockey est parfois très-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations, Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui est défendu de manger autant que son appétit le voudrait, quand, vainqueur à Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire lui a valus. Dès leur naissance ils sont allaités à l'eau-de-vie; plus tard on resserre leurs membres, on s'oppose au développement de leur taille; plus ils sont maigres et chétifs, plus les parents les aiment, les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer leur état avec passion, par devenir de véritables artistes dans leur genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, désespérés d'avoir perdu une course.Un trait assez curieux se passait à Ascott en l'an 1829: le jockey Tom montait un cheval sur lequel reposaient mille espérances et dix mille guinées peut-être.Antonyétait le favori des favoris, et Tom le roi des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation, jamais douleur ne fut égale à celle de ce pauvre homme. Il se laissa repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout à coup il se réveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononcé un mot foudroyant: Tom pèse une livre de plus que le poids légal, et une livre, c'est une longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il n'a fallu à Tom pour être battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef d'écurie, oubliée par mégarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'était pendu, mais il respirait encore Il avait été trop lourd pour gagner le prix, il fut trop léger pour mourir. La corde qu'il s'était passée autour du col ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demandé: Tom ne pesait pas assez pour arriver à la strangulation et à la mort.La vie des jockeys est pleine d'espérances trompées et de déceptions cruelles. Pauvres jockeys!Le Tourbillon de Neige.NOUVELLE RUSSE, TRADUITE DE POUSCHKIN.Vers la fin de l'année 1814, cette année si mémorable dans l'histoire russe, vivait auprès de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalité était renommée dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-là pour jouer au boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa fille Marie, dont on aimait la figure pâle et mélancolique et la taille élancée. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle posséderait un jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient à elle pour leur fils.Marie avait lu une quantité de romans français, et, par suite de ses lectures, s'était très-promptement éprise d'un rêve d'amour. Elle avait prêté l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui était venu passer quelques jours de congé dans sa famille. Il va sans dire qu'il était lui-même très-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille, remarquant cette inclination mutuelle, traitèrent l'officier plus mal qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrâce, et défendirent à Marie de jamais songer à l'épouser.Cependant les deux amants s'écrivaient et se donnaient de mystérieux rendez-vous dans la forêt du sapins et près d'une chapelle en ruines. La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un éternel amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs entretiens, les conduisirent enfui à une résolution décisive: «Comme nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une volonté cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions nous-mêmes les obstacles qu'on nous oppose.» Ce fut le jeune officier qui le premier exprima cette idée, et Marie, avec son imagination romanesque, l'accepta immédiatement.On était à l'entrée de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque lettre, Wladimir conjurait sa bien-aimée de s'abandonner à lui, de se marier secrètement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie, qui, touchés sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes époux: «Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.»Tout en accueillant ce projet. Marie hésitait cependant à le mettre à exécution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposés; enfin elle en accepta un. Certain jour elle devait prétexter un mal de tête et se retirer dans son appartement, à l'heure du souper. Sa femme de chambre était dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier dérobé dans le jardin, à la porte duquel elles trouveraient un traîneau qui les conduirait à cinq werstes de là, à l'église de Dschadrino, où Wladimir les attendrait.Toute la nuit qui précéda ce jour décisif, Marie fut sur pied. Elle prépara son bagage, ses vêtements, ses bijoux, puis elle écrivit une longue lettre à une de ses amies et une autre à ses parents. Elle leur disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la violence de sa passion la démarche qu'elle allait faire, et terminait en les assurant que l'instant où elle pourrait venir se jeter à leurs pieds et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Après avoir scellé ces deux lettres avec un cachet représentant deux coeurs enflammés, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle se jeta sur son lit et s'endormit. Bientôt elle se réveilla effrayée par des rêves affreux: il lui sembla qu'au moment où elle allait partir pour l'église, son père l'enlevait d'une main courroucée et la précipitait dans un ténébreux abîme; puis elle voyait devant elle son fiancé, pâle et ensanglanté, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus tôt à lui. Le matin elle se leva plus pâle que de coutume et avec un véritable mal de tête; ses parents l'interrogèrent avec une tendre sollicitude, et leurs questions affectueuses lui déchiraient le coeur. Elle essaya de les tranquilliser, de paraître gaie, et ne put y parvenir: le soir, elle se sentit l'âme cruellement oppressée en songeant que c'était là le dernier jour qu'elle devait passer sous le toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur, à tout ce qui l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annonça d'une voix tremblante qu'elle était forcée de se retirer, et souhaita le bonsoir à ses parents; ils l'embrassèrent en lui donnant comme de coutume leur bénédiction. Elle était prête à fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra dans son appartement, elle se jeta sur un siège et pleura longtemps. Sa femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout était prêt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son pére et dire adieu à sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un tourbillon de neige s'éleva; le vent gémissait et faisait trembler les portes et les fenêtres; c'était pour elle comme un présage sinistre.Bientôt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse, prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait arrêter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine à l'extrémité du jardin. Le traîneau était là; les chevaux, saisis par le froid, piétinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforçait de les contenir. Il aida Marie et la femme de chambre à monter en voiture, puis il saisit les rênes et partit.Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune enseigne.Wladimir avait été en course tout le jour; d'abord chez le prêtre, pour convenir avec lui de la cérémonie du mariage, puis chez des voisins, pour les amener à l'église comme témoins. Le premier auquel il s'adressa était un cornette, retiré du service, qui accepta avec joie la proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies de jeune homme. Il engagea Wladimir à dîner, et promit de lui procurer deux autres témoins: en effet, dans l'après-midi arrivèrent un sous-officier et un jeune homme qui était entré récemment dans un régiment de uhlans; tous deux déclarèrent qu'ils étaient prêts non-seulement à servir de témoins à Wladimir, mais même à exposer leur vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et retourna chez lui pour faire ses derniers préparatifs. Après avoir envoyé son fidèle Michel avec son traîneau à la porte du jardin de sa bien-aimée, il prit pour lui un traîneau plus léger, attelé d'un seul cheval, et se dirigea vers Dschadrino, où quelques heures après Marie devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt minutes.A peine était-il en pleine campagne, que l'orage éclata et que le tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut couverte de neige, l'horizon enveloppé d'un voile sombre, à travers lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperçut qu'il s'était écarté du chemin, et chercha à y revenir, mais son cheval tombait d'un ravin dans un autre, et à tout moment le traîneau était renversé. Le jeune officier était en marche depuis plus d'une demi-heure, et n'avait pas encore atteint la forêt de Dschadrino; il continua sa route à travers un champ coupé par de profondes crevasses. Le tourbillon était toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le cheval commençait à être très-fatigué.Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il s'arrêta, réfléchit, chercha à recueillir ses souvenirs, et, enfin, se dit qu'il devait tourner à droite; il s'en alla ainsi pendant une heure encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse d'ornière en ornière, culbutant, se relevant, et cherchant à ranimer l'ardeur de son cheval, qui pouvait à peine marcher.Enfin il aperçut, à quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce côte, et vit une forêt. «Dieu soit loué! dit-il; à présent je ne suis pas éloigné du but de ma course;» et il s'avança le long du bois, espérant retrouver son vrai chemin. Bientôt, en effet, il atteignit une route où le vent, arrêté par les arbres, cessait de mugir; cette route était large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie à une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre la fin de cette forêt. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans un lieu qui lui était totalement inconnu. Le désespoir le saisit, il frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit à galoper, et bientôt reprit un pas pénible, car il était hors d'état d'aller plus vite.Quelques instants après, Wladimir sortit de cette longue forêt; mais il eut beau regarder de côté et d'autre, il ne vit pas le village de Dschadrino. Il était déjà près de minuit, des larmes coulèrent de ses yeux; il continua sa route sans savoir où il allait. Cependant l'orage commençait à s'apaiser, les nuages se dispersèrent, le ciel s'éclaircit, et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu de laquelle s'élevait un misérable hameau, composé de quatre à cinq cabanes. Il se dirigea vers celle qui était le plus près de lui, et frappa à la fenêtre; quelques minutes après, un vieillard lui apparut avec sa barbe blanche, et lui dit: «Que veux-tu?--Suis-je encore loin de Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas très-loin, environ dix werstes.» A ces mots. Wladimir fit un geste de désespoir, et resta immobile comme un homme frappé par la foudre.«Et d'où viens-tu donc?» reprit le vieillard. Sans répondre à cette question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des chevaux pour aller à Dschadrino. «Où veux-tu que j'en prenne? dit ce paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un guide; je le paierai généreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui.» Et il disparut. Quelques minutes après. Wladimir frappa de nouveau à la fenêtre, «Que veux-tu encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille et va venir. Si tu as froid, entre et viens te réchauffer.--Non, non, merci! Envoie-moi ton fils.»La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avança tenant à la main un grand bâton avec lequel il sondait de côté et d'autre la neige qui couvrait le chemin. «Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paraître bientôt.» répondit le paysan. Wladimir resta muet.Lorsqu' ils arrivèrent à Dschadrino, le jour commençait à poindre et les coqs chantaient. L'église était fermée; le jeune enseigne paya son guide et courut à la maison du prêtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre? Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrèrent le matin dans la salle à manger; la théière fut apportée sur la table, et le père envoya demander par un domestique des nouvelles de la santé de la jeune fille. Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi, mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant après elle entra dans la chambre et s'avança vers ses parents pour leur baiser la main.«Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le père.--Je suis mieux, répondit Marie.--C'est sans doute la chaleur du poêle qui l'aura indisposée hier.--Peut-être.»Le soir, Marie tomba malade; le médecin, qu'on envoya chercher en toute hâte, déclara qu'elle avait la fièvre, et pendant plus de quinze jours la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.Personne dans la maison ne connaissait la résolution qu'elle avait prise de fuir la maison de son père. Les lettres qu'elle avait écrites, elle les avait brûlées. Sa femme de chambre avait gardé sur toute cette aventure un silence profond; le prêtre et les témoins de Wladimir avaient été aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher lui-même n'avait pas trop parlé dans les cabarets. Ce secret fut ainsi fidèlement gardé par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le trahit dans ses accès de fièvre. Elle dit des choses si étranges, que sa mère, assise au chevet de son lit, la crut profondément éprise de Wladimir et attribua à l'excès de cet amour la maladie de son enfant. Elle en parla à son mari et à quelques amis qui déclarèrent qu'il ne fallait point désoler plus longtemps la jeune fille, et qu'après tout la pauvreté de celui qu'elle aimait n'était point un vice si condamnable.Lorsqu'elle commença à reprendre ses forces, ses parents résolurent d'écrire à Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur consentement à son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en recevant de lui une lettre incompréhensible, où il leur disait que jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique espérance était de mourir. Quelques jours après ils apprirent qu'il était parti pour l'armée. C'était en 1812.Pendant longtemps on n'osa faire connaître cette nouvelle à Marie; elle-même ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son nom parmi les noms de ceux qui s'étaient distingués à la bataille de Borodino et qui avaient été gravement blessés. Elle s'évanouit en lisant ces détails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.Quelque temps après son père mourut; il lui laissa une grande fortune qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec sa mère, la demeure qui leur rappelait de trop pénibles souvenirs, et se retira dans un autre gouvernement.Là, sa jeunesse et sa fortune attirèrent de nouveaux prétendants, mais elle ne donna à aucun d'eux la moindre espérance. Sa mère l'engageait cependant à se choisir un époux. Marie alors secouait la tête d'un air triste et ne répondait rien. Wladimir était mort; sa mémoire semblait être sacrée pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait reçu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde s'étonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui devait vaincre la fidélité de cette nouvelle Arthémise.La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs succès et empressée de les voir. De tous côtés résonnaient des fanfares militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de décorations.Les femmes russes étaient en ce moment-là incomparables: leur froideur habituelle avait fait place à une véritable exaltation, et elles saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les villes au bruit des trompettes, les étendards déployés. Marie ne fut pas témoin des fêtes solennelles qui animaient alors les grandes villes, mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les villages. Là, l'arrivée d'un officier était un grand événement: on le recevait en triomphe, et c'était à qui lui donnerait le plus éclatant témoignage de sympathie.Nous avons déjà dit que Marie, malgré sa froideur, était entourée de prétendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nommé Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges à sa boutonnière, et avait, au dire des femmes du district, une pâleur intéressante. C'était un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses propriétés, voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se guérir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction particulière. Auprès de lui elle n'était point silencieuse et réservée comme elle l'était avec tout autre; il eût été injuste de dire qu'elle exerçait sur lui quelque coquetterie; mais le poète, remarquant sa conduite, aurait eu le droit de demander:Se amor non è, che dunque è quel?...Burmin était réellement un aimable jeune homme, doué précisément des qualités d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers Marie était simple et sans contrainte; maïs ses yeux et son âme semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher à toutes ses paroles. Il paraissait être d'un caractère paisible et réservé; cependant on assurait qu'il avait vécu jadis d'une vie assez étourdie, et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie, disposée comme toutes les femmes à pardonner les étourderies qui annoncent un caractère ardent. Ce qui intéressait Marie, ce n'était pas seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pâleur, ses blessures, c'était surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacité et son expérience, il devait avoir remarqué l'effet qu'il produisait. Pourquoi donc ne s'était-il pas encore jeté aux pieds de Marie pour lui faire l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidité inséparable du véritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile? Après y avoir longtemps réfléchi, elle se dit qu'une telle réserve ne pouvait être attribuée qu'à la timidité, et résolut d'encourager elle-même le jeune nomme par ses prévenances. Elle entrevoyait déjà, dans sa pensée, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec impatience le dénouement.Ces ruses de guerre eurent tout le succès qu'elle désirait. Burmin devint de plus en plus sérieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie avec une telle ardeur, que le moment décisif ne pouvait être loin. Les voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire décidée, et sa mère s'en réjouissait. Un jour qu'elle était assise toute seule dans sa chambre, très-occupée à chercher l'avenir dans les cartes, Burmin entra et demanda où était Marie. «Elle est dans le jardin, répondit la mère; allez la rejoindre, je vous attends ici.» Burmin descendit au jardin, et la bonne mère se disait, en le voyant aller: «J'espère qu'aujourd'hui tout se décidera.»Burmin trouva Marie assise auprès d'une pièce d'eau, un livre à la main, comme une vraie héroïne de roman. Après lui avoir adressé quelques mots, la jeune fille suspendit elle-même l'entretien, afin d'embarrasser le jeune officier et d'arriver plus promptement à une explication. En effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire, déclara à Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux.«Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille rougit et pencha la tête un peu plus bas.) J'ai commis une grande imprudence en me laissant aller à la douce habitude de vous voir et de vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus résister à ma destinée Votre souvenir, votre image adorée, fera le tourment et la joie de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir à remplir. Il faut que je vous révèle un secret fatal qui établit, entre nous une barrière infranchissable.Marie le regarda d'un air stupéfait.«Je suis marié, reprit Burmin, marié depuis plus de trois ans, et je ne sais qui est ma femme, où elle est, et si jamais je la reverrai.--Que dites-vous? s'écria Marie. Quelle étrange chose! Continuez, je vous en prie. Je vous raconterai ensuite ce qui m'est arrivé. Mais parlez.--Au commencement de l'année 1812, reprit Burmin, je m'en allais rejoindre mon régiment à Wilna. En arrivant un soir très-tard au relais, je demandai qu'on attelât sur-le-champ les chevaux. Au même instant, il s éleva un tourbillon de neige terrible. Le maître de poste et ses gens me conseillèrent d'attendre. Je me rendis d'abord à leur avis, puis, impatient de continuer ma route, je voulus tout braver et je partis. Le postillon, pour abréger la route de quelques werstes, voulut traverser une rivière couverte de glace; il se trompa de chemin, et bientôt nous nous trouvâmes dans une plaine qu'il ne reconnaissait pas. Je vis de loin briller une lumière et lui ordonnai de se diriger de ce côté. Nous arrivâmes dans un village, où je vis l'église éclairée, les portes ouvertes, et quelques traîneaux devant lesquels se promenaient plusieurs personnes. «Par ici! par ici!» s'écrièrent quelques voix. J'avançai. «Au nom du ciel, me dit un inconnu, pourquoi donc es-tu si en retard? La fiancée s'est évanouie, le prêtre ne sait ce qu'il doit faire, et nous allions nous retirer. Allons, hâte-toi!» Je descendis de ma kibitka, enveloppé dans mon manteau, et j'entrai dans l'église. Une jeune fille était assise dans l'obscurité sur un banc, une autre, debout devant elle, lui frottait les tempes. «Dieu soit loué! dit celle-ci, vous voilà enfin. Ma pauvre maîtresse allait mourir.» Le prêtre s'approcha de moi et me dit: «Voulez-vous que je commence?--Oui.» lui répondis-je, l'esprit distrait. On aida la jeune fille malade à se relever. Elle me parut assez belle. Une légèreté incompréhensible et impardonnable m'entraîna; je m'avançai vers l'autel. Le prêtre fit quelques pas; les témoins et la femme de chambre n'étaient occupés que de la jeune fille. Un instant après nous étions mariés. «Embrassez-vous,» nous dit-on. Ma femme tourna vers moi son visage pâle; je voulus l'embrasser. «Grand Dieu! s'écria-t-elle, ce n'est pas lui!» Et elle tomba évanouie. Les témoins me regardèrent d'un air effaré. Je sortis de l'église, je remontai dans ma voiture et m'éloignai en toute hâte.«Dieu du ciel! dit Marie, et vous ne savez pas ce qu'est devenue votre femme.--Je ne sais pas même, reprit Burmin, le nom du village où cette cérémonie s'est faite. J'attachais alors si peu d'importance à ce sacrilège, que je m'endormis peu d'instants après être sorti de l'église, et que je ne me réveillai que le lendemain matin à trois relais plus loin. Le domestique qui m'accompagnait mourut pendant la campagne. Ainsi, il ne me reste nul espoir de retrouver la pauvre fille envers laquelle, je me suis rendu si follement coupable, et qui se venge si cruellement aujourd'hui.--Dieu! Dieu! s'écria Marie en lui prenant la main. C'était donc vous? Et vous ne me reconnaissez pas?»Burmin pâlit et se jeta aux pieds de sa femme.Théâtres.Théâtre-Français.Les Petits et les Grands, comédie en cinq actes, deM. Harel.--Théâtre de l'Odéon:Mademoiselle Rose; La Famille Renneville; l'Hameçon de Phénice.--Théâtre du Palais-Royal:La Fille de Figaro.--Théâtre de l'Ambigu:Eulalie Pontois.M. Harel a raison, la part n'est pas égale entre les petits et les grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance, selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la même action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant ou par un pauvre diable sans crédit, l'opinion publique aura deux poids et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice prendront deux balances et rendront deux arrêts différents. Il va sans dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand qui échappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette inégalité est trop évidente et trop fréquemment constatée par les événements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien mieux chercher à la faire disparaître, si un tel changement dans les choses humaines est jamais possible. C'est là le devoir et la tâche des moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut reconnaître que les poètes comiques ont droit de se mêler de l'entreprise. Aussi féliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir tentée avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'exécution de l'oeuvre et le succès n'ont pas complètement répondu à l'honnêteté de l'idée.M. Harel ne prend pas de détour et aborde la question franchement, mettant le petit et le grand face à face, et les faisant marcher et agir simultanément sur une ligne parallèle, dans des circonstances et pour des intérêts analogues.Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un grand crédit à la cour d'un duc souverain, du duc de Modène. Fabricio a une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle. Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'éclat de son rang et de sa beauté, et il en a été ébloui; Ferrari a rencontré plusieurs fois la sieur de Fabricio, et ses désirs se sont éveillés. Fabricio est sérieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voilà tout.Déjà les situations sont jugées différemment, suivant la différence des personnages: on trouve très-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur cherche à déshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres différences: Fabricio se contente d'aimer à distance et respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est rendu propriétaire d'une créance contre Fabricio, et le fait arrêter, afin d'agir impunément contre sa soeur.Tant de malheurs et de persécutions réduisent Fabricio à la dernière extrémité. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout crédit cessant, à la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est obligé de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent à ses créanciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colère ou avec mépris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modène lui-même s'exprime sévèrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper ainsi la confiance d'autrui, dépouiller d'honnêtes créanciers; c'est une action abominable!» Que font cependant, au même moment, monseigneur le duc et son premier ministre? ils rendent, de complicité, une ordonnance qui enlève aux créanciers de l'État un tiers de leur revenu. La même opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scène en scène; et ce parallélisme minutieux et continuel n'est pas un des moindres défauts de la comédie de M. Harel; il finit par engendrer la monotonie.Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa grâce et sa liberté. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le meilleur, à mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en présence du duc de Modène et de tous les grands de l'État, provoquer Ferrari et lui demander réparation l'épée à la main. «Un duel! s'écrie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!» Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de Modène n'entend pas qu'on se fasse justice soi-même, ni qu'on emploie, pour un tel usage, la force et la violence. Tout à l'heure, cependant, le duc de Modène précipitait son peuple dans une guerre périlleuse pour satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une province.L'incartade de Fabricio mérite châtiment: on renferme dans un cachot bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le délinquant à huit jours de retraite dans une jolie prison tout à fait semblable à un boudoir; Fabricio se désespère et gèle sous les verrous; le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauffé, visité par ses amis et caressé par son médecin.Fabricio mourrait là de désespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver; cela l'amuse.Fabricio se réfugie à Venise, où précisément Ferrari vient d'arriver en qualité d'ambassadeur du duc de Modène. Il s'agit de déjouer les complots d'un prétendant. Fabricio, réduit à la misère, implore la protection de Ferrari: la pauvreté a tout à fait abattu sa fierté. Ferrari, qui n'a pas oublié la petite soeur, accueille le frère pour se rapprocher d'elle, et fait le bon apôtre; bien plus, il donne de l'emploi à Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les profits et la gloire du succès, l'autre n'en récolte que la honte.Tous deux reviennent à Modène, le comte chargé d'honneurs, le graveur plus misérable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jeté Fabricio sur le pavé, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu'à se pendre; il ne se pend pas, malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque circulent à Modène: on cherche le coupable et l'on découvre Fabricio. Le voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant délit et confessant sa faute, «Misérable! lui crie-t-on de tous côtés.» Et tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils émettent un papier-monnaie d'une valeur fictive pour combler le déficit du trésor ducal. Enverra-t-on Fabricio aux galères? Non, pas cette fois: Fabricio possède un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari avec le prétendant, ayant la faveur du comte et son ambassade à Venise. Ferrari obtient du prince la grâce d'un homme qui peut le perdre d'un mot.Telle est l'idée de la comédie de M. Harel. Nous n'en avons donné qu'un rapide aperçu. Accompagner pas à pas l'auteur dans le sentier tortueux de toutes ses combinaisons, souvent obscures et insaisissables, c'était s'engager dans un labyrinthe L'idée, en effet, est du domaine de la comédie philosophique mais M. Harel l'a malheureusement égarée en des routes incertaines où il est difficile de la suivre sans se perdre avec elle Souvent aussi il la dénature en poussant l'analogie entre les petites choses et les grandes, et jusqu'au paradoxe, jusqu'à l'exagération--Beaucoup d'esprit, un esprit amer et triste, d'un ton mordant et âpre, a tenu le public en éveil pendant les deux premiers actes; des scènes plaisantes, des traits de satire et de caractère, se sont fait vivement applaudir; mais le parterre a perdu patience pour le reste, trouvant que l'esprit des trois dernier; actes ne suffisait pas pour amnistier les embarras de la composition. M. Harel n'a pas été homme sans protestations et sans résistance.Les acteurs ont vaillamment combattu pour sa cause, et au premier rang. MM Samson, Provost. Régnier et Geoffroy. Il fut nommer aussi mademoiselle Denain pour son bon goût et sa grâce simple et naturelle.Mademoiselle Rose est une vieille fille de province. Comment mademoiselle Rose est-elle vieille tille? comment n'a-t-elle pas trouvé vingt maris pour un? Mademoiselle Rose a cinquante mille livres de rente. Un gâteau de miel de deux millions, quel appât pour attirer les mouches, c'est-à-dire les prétendants! Mademoiselle Rose a fait la difficile et la fière, voilà le fin mot de l'histoire, et la jeunesse a fui, et les quarante ans ont sonné; voir la fable de La Fontaine.Mademoiselle Rose sera-t-elle réduite à épouser un malotru? faudra-t-il qu'elle se contente d'un limaçon, comme la commère la carpe? Nous allons voir.Malgré ses cinquante ans (j'avais dit quarante par galanterie) mademoiselle Rose est pourchassée par un notaire de la ville; ce notaire est une espèce de prud'homme, gros et important, solennel et grand parleur; il n'est pas jeune, et il a une gouvernante; cependant mademoiselle Rose le voit d'un oeil clément et favorable, car mademoiselle Rose a envie d'en finir et de devenir madame. Le notaire s'insinue donc peu à peu dans le coeur de mademoiselle Rose et en fait la conquête, quand un jeune homme arrive de Paris; celui-là a vingt-cinq ans: il vient visiter mademoiselle Rose jour lui demander la main de sa nièce, qu'il aime, et dont il est aimé, Par un quiproquo de vieille fille impatiente de ne plus l'être, mademoiselle Rose prend la demande pour elle-même. Jugez de sa joie! avoir un jeune mari! Aussi, quelle gaieté! quels transports! tout s'anime dans la maison de la mademoiselle Rose, si longtemps silencieuse et morne.Le plus embarrassé, c'est notre jeune homme. S'il détrompe mademoiselle Rose, il perdra son amitié et sa nièce avec elle: s'il l'épouse, la nièce est encore plus sûrement perdue; donc il agit d'adresse; et à force de ruses, de ménagements et de précautions oratoires il se débarrasse de mademoiselle Rose sans trop la fâcher. De guerre lasse, la vieille fille se rejette sir le notaire.Diable! si elle épouse le notaire, le mal sera grand! la nièce y perdra l'héritage, et cinquante mille livres de rentes sont bonnes à garder. Notre jeune Parisien vient d'échapper à un premier danger, au danger de devenir le mari d'une fille de cinquante ans. Il se met en garde contre cet autre péril, non moins grand, d'épouser une nièce sans héritage et sans dot. Le voici à la manoeuvre; il va, il vient, il se démène, pousse les valets, agite les servantes, met en jeu la gouvernante du vieux tabellion, et le harcèle, le malmène, le mystifie si bien lui-même, qu'à la fin il est obligé d'abandonner sa proie. Mademoiselle Rose restera fille; elle ne veut plus entendre parler ni des vieux ni des jeunes, et dote richement sa nièce, que le vainqueur épouse.Cette histoire de vieille fille est vive, leste, plaisante, bien menée et d'une gaieté de bon aloi; elle a fait rire le public, ravi du premier mot au dernier. Les auteurs sont MM. Alphonse Royer et Gustave Vaez.On ne rit guère avec la famille Renneville, ou plutôt l'on ne rit pas du tout; mais en revanche vous pouvez pleurer, pour peu que la chose vous fasse plaisir. La famille Renneville est une famille parfaitement malheureuse: le fils aîné est mort de chagrin, victime de l'infidélité et de l'abandon d'une femme coupable: le grand-père, resté seul avec l'enfant de ce mariage malheureux, se désole. Le temps aidant, la jeune fille atteint ses dix-huit ans; il s'agit de la marier. Le grand-papa la destine à son neveu, un assez pauvre personnage: mais la petite aime M. Jules Delmas. Le père Renneville s'emporte; Delmas est un nom odieux pour lui: c'est un Delmas qui a tué son fils, déshonoré sa bru et jeté ainsi la honte et le désespoir dans sa famille, Caroline n'épousera jamais un Delmas:Ou insiste et l'on résiste: ce ne sont plus que menaces, larmes et évanouissements. Enfin, une femme intervient; cette femme, inconnue d'abord, est l'épouse coupable, la mère de Caroline: elle verse de tels torrents de pleurs, elle a de si beaux accès de repentir, que tout le ressentiment du vieux Renneville s'en va peu à peu, et finit par s'éteindre complètement. Une fois décidé à pardonner, il ne regarde pas à un pardon de plus ou de moins, et en donne à tout le monde, à sa petite-fille, à la femme coupable, et aux Delmas! Le tout est couronné d'une bénédiction nuptiale. MM Moleri et Léonce ont fait là une bien honnête pièce; c'est tout ce qu'on peut en dire.Lope de Vega a prêté à M. Hippolyte Lucasl'Hameçon de Phénice; gare à qui s'avise de se prendre à cet hameçon! Phénice aussitôt le happe et le dépouille; puis, quand la traîtresse n'a plus rien à dérober, elle chasse le crédule et le met à la porte; l'hameçon de Phénice, vous le devinez, est un hameçon qui a pour perfide amorce un sourire scélérat et deux beaux yeux.Le jeune Fantasio y mord avec l'insouciance et la légèreté de ses vingt ans, et bientôt Fantasio est perdu; il y laisse son or, son coeur et ses diamants; puis Phénice le traite comme vous savez, et le remplace par un autre. Un vieux serviteur de Fantasio se trouve là heureusement et le venge, par mille soins et mille ruses, il reprend à Phenice l'or et les bijoux de son jeune maître, et quand la perfide cherche son trésor, elle ne trouvé plus qu'un sac de coquillages ramassés le matin sur les bords de la mer.Le tableau est poussé par Lope de Vega jusqu'à la plus extrême hardiesse. M. Hippolyte Lucas n'étant pas Lope de Vega, s'est contenu dans les bornes permises.--M. Hippolyte Lucas est un juge trop indulgent envers autrui pour qu'on ne le complimente pas sur l'élégance et l'esprit de cette petite galanterie en un acte et en vers.Parlez-moi dela Fille de Figaro!A la bonne heure, celle-là a tous les talents et tous les mérites: du coeur et de l'esprit, de la gaieté et de la sensibilité: elle plaît, elle amuse et elle intéresse; quel charmant cumul!Pour le coeur, la fille de Figaro le prouve en se dévouant au bonheur d'une jeune fille qui lui a sauvé la vie; pour l'esprit et la gaieté, nous avons aussi à fournir de bons certificats. Voyez la fille de Figaro s'occupant de marier sa bienfaitrice au jeune amant qu'elle aime: mille obstacles, mille dangers se jettent à la traverse... qu'importe à la fille de Figaro? elle n'est pas pour rien la fille de cet illustre père. Faut-il encourager nos jeunes amoureux? la fille de Figaro est là; faut-il déjouer les projets d'un méchant tuteur, gagner les ministres, attendrir les impératrices et les empereurs eux-mêmes? la fille de Figaro est toujours là. Elle est partout, en tous lieux, sous tous les noms et sous tous les habits, femme ou homme, usant de ruse ou d'audace, allant à ses fins de front ou de biais.La fille de Figaro est habile et intrépide, surtout au plus fort de la mêlée. Par exemple, vous la croyez prise; l'empereur a donné l'ordre de l'arrêter; la crosse des fusils heurte à la porte; on entre, on va la saisir; c'en est fait, la fille de Figaro est perdue, et les amours de nos jeunes gens succomberont du même coup. Ah! que vous connaissez peu la fille de Figaro! C'est dans l'extrême péril que son génie brille; une autre se laisserait prendre: elle, d'une main hardie, déchire ses vêtements féminins, et sort, comme une chrysalide de son enveloppe, fièrement vêtue d'un uniforme d'officier des guides: «Place à un officier de l'empereur!» s'écrie-t-elle; et on lui fait place, et les soldats venus pour l'arrêter la saluent respectueusement du salut militaire.Théâtre du Palais-Royal.--La Fille de Figaro. 4eacte.--Mademoiselle Fargueuil et madame Pernon.Maintenant qu'elle est libre, les choses vont aller bon train: elle s'élance au combat avec une nouvelle ardeur, renverse tout ce qui lui fait obstacle, saute par-dessus les tuteurs, escalade les secrétaires-généraux, prend d'assaut le coeur impérial lui-même, et marie sa protégée, pour dénouement à ce brillant bulletin des batailles et conquêtes de la fille de Figaro.Mille imbroglios charmants se compliquent et se dénouent agréablement dans cette joie comédie de M. Mélesville; Figaro n'est pas malheureux père; mademoiselle Fargueuil est une fille gracieuse et spirituelle, dont le mari de Suzanne peut se vanter.Vous savez la méthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le dépèce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de la littérature dramatique d'après la méthode dela Cuisinière bourgeoise. M. Frédéric Soulié vient de mettre cette recette en pratique pourEulalie Pontois; de roman-feuilleton qu'elle était, il en a fait un mélodrame en cinq actes: M. Frédéric Soulié a du moins, le mérite d'avoir usé de son propre bien. L'auteur du mélodrame et du roman est la seule et même personne,una et cadem persona.Il n'y a rien à dire.On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a contée à tous les cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes de l'erreur qui pullulent à l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime dont elle est innocente: voilà Eulalie Pontois arrêtée, et partant poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouvé le repos dans le coeur d'un homme dont elle est aimée; mais la calomnie veille encore et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu'à mourir. Un instant on la croit morte en effet; elle renaît tout à coup pour faire enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien payé par tant d'infortunes.Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce drame de M. Frédéric Soulié.

LVIII. Ah! qui n'a fait comme lui? qui n'a voulu reprendre le passé pour en faire du présent, pour en rêver de l'avenir? qui n'a rappelé les paroles échappées à l'imprudence, ou préparé vainement les discours qu'on aurait dû tenir? Alors, dans ce délire du regret, on veut charmer le passé, on caresse l'oubli; on veut reconstruire la scène imprudente, on l'illumine de sourires, de gestes, de grimaces; on en prête même aux autres; les demandes sont arrangées ainsi que les réponses, tant l'esprit s'agite dans cette illusion, dans ce rêve, dans cet espoir du moment qui n'est plus.

LIX. J'en ai vu qui se jouaient publiquement à eux-mêmes cette comédie du passé, dialoguant tout seuls; ils souriaient gracieusement comme ils eussent voulu sourire. Ils s'armaient de la dignité omise, ou soulevaient majestueusement la tempête à laquelle ils avaient eu la sottise de ne pas penser alors. C'est ainsi que cet éternel comédien, l'homme, se rassure sur des fautes accomplies, et croit les avoir réparées quand ses regrets, mêlés à des illusions, se sont fondus dans la chaleur d'une scène qu'il rejoue après l'avoir manquée.

LX. Revenu à lui, et désespérant du passé, Juan poussa vigoureusement son cheval, s'éloigna au galop, et perdit bientôt de vue cette Babylone de campagne où sa vie s'était si niaisement agitée.--Le duel avait réellement brisé ses passions. L'apparition rapide d'Aurora se dissipa de plus en plus, et son âme était déjà reposée, lorsque loin du château, des prudes, des coquettes et des anges de douceur, il se vit en pleine campagne, en plein air, en pleine verdure, en plein ciel.

LXI. N'ayant rien de mieux à faire, don Juan dressa donc son imagination à une certaine hauteur poétique. Pour donner le change à ses pensées, il se mit à délier la nature et à provoquer le vent et le ciel... car le vent soufflait des rafales violentes, et le ciel moqueur l'enveloppait d'un dôme gris et froid... La route était longue d'ailleurs. Une cavalcade solitaire excita la verve du poète, et quoiqu'il eût été plus romantique de s'abandonner au cours de sa mélancolie... Juan fit ces vers auvent:

1. Le voilà, il accourt terrible et sans être vu; personne ne peut dire d'où il vient: car on ignore ce qu'il est, ce vent qui n'est point un corps, mais une force, qui glisse et se divise devant un roseau, qui heurte et brise un chêne.

2. C'est lui; sa voix le précède, elle mugit dans l'espace; on dirait de la volonté de Dieu qui se promène entre les mondes et se mêle aux éléments; car ils frissonnent tous, l'air surtout qui s'anime.. Le vent c'est la vie de l'air.

3. Quand il marche sur les routes, il soulève la poussière, et elle s'élance en tourbillons vers les cieux comme des flammes obscures; toute l'atmosphère en est imprégnée, et le soleil s'en couvre comme d'un voile triste.

4. S'il glisse sur la cime des forêts, les arbres ressentent un long ébranlement. Dans leurs efforts ils s'écrient: Le voilà! le voilà! Les lignes des peupliers courbent uniformément leurs têtes, pareils aux esclaves devant le maître.

5. Puis ils se relèvent, et se raffermissent sur leurs tiges élancées: ils se redressent, les braves, parce que le maître a passé. Mais les nobles arbres des forêts gardent longtemps leur indignation, et ils murmurent encore quand leur ennemi est loin.

6. Mais le vent ne s'inquiète pas de leur faiblesse ni de leur résistance,--il poursuit sa course... En passant sur les lacs, il les crispe et leur jette un immense réseau qui les comprime, et dont chaque maille est attachée par un noeud de lumière.

7. Enfin il tombe à son tour; sa vie, impétueuse, mais si courte, s'éteint avec lui; il expire tout entier. Les éléments reprennent leur calme, et comme rien n'a pu indiquer son berceau, ainsi sont inconnus son destin et sa tombe.

LXII. Don Juan ayant achevé ces vers, se les répéta dix fois sous le prétexte de ne pas les oublier... La poésie qu'on vient de créer est une si délicieuse ambroisie, qu'on ne saurait trop s'en nourrir. Il ruminait donc son poème, et les heures s'écoulaient dans cette douce digestion:--car le poète--(qui le sait mieux que vous. Southey et Coleridge,illustres beaux-frères), le poète a un système complet de rumination intellectuelle. Il a au moins vingt estomacs successifs. Que dis-je? je suis sûr que P... en a quarante-un.

LXIII. Quoique. Juan ne fût pas ce que la classification appelle un poète, il avait, comme bien d'autres, jeté vers dix-huit ans sa gourme poétique. Il avait aussi eu cette maladie, qui se complique presque toujours de la fièvre pernicieuse de l'amour et de l'inflammation cérébrale de la gloire. Rarement il avait eu de ces retours maladifs; mais en ce moment il se servait de la poésie pour broyer son chagrin, comme le philosophe grec des vingt-quatre lettres de l'alphabet pour broyer sa colère.

LXIV. Après un long silence, et comme il semblait encore savourer ses vers, il s'écria: «Si j'avais pu seulement lui presser la main, lui dire une parole, l'effleurer d'un baiser! Oh! non d'un de ces baisers d'enfer qui eussent reculé devant sa bouche angélique... mais ce baiser tremblant donné à la vertu et qui meurt tendrement sur une main céleste!--ou encore ce sublime baiser, frappé au front, qui sent palpiter sous lui l'intelligence, et qui semble être donné à l'âme elle-même.»

LXV. Juan rêvait encore à son passé... mais ce fut le dernier cri de la passion. Le tumulte de ses regrets s'affaiblit et mourut dans une nouvelle crise de poésie.--Il avait trouvé en effet le meilleur antidote à l'amour, l'amour lui-même,--cet amour que les Français nomment l'amour-propre.--Gloire à l'orgueil qui sait ainsi ressusciter le bonheur! O vanité! combien n'as-tu pas consolé de misères, de déceptions et de douleurs!

LXVI. Comme une vapeur subtile disparaît entre deux nuages éclatants de blancheur, les dernières traces de l'ombre d'Aurora se dissipèrent au milieu d'un double poème. L'orgueil du poète se gonflant à chaque pas du cheval, en vint à briser les derniers fils de l'amour et à oublier ses débris! On n'a pas assez réfléchi sur l'utilité des passions et sur leur application au bonheur de l'homme... J'en ferai un livre... Pour Juan, il fit ces autres vers auciel:

1. Mais où est-il ce ciel dont les hommes parlent, que la poésie chante, que le malheureux implore? Qu'on me dise si c'est une parole vraie, ou un mot sans idée, un son sans valeur.

2. O poète! montre-moi ce ciel dont tu fais le palais des dieux immortels... O peintre! dis-moi ce que tu veux imiter quand ton pinceau étale l'azur? O prêtre! dis-moi où est ce ciel où tu places Jéhovah?

3. Non, il n'y a pas de ciel, il n'y a que l'espace et les mondes. Et toi, pensée, déploie tes ailes, étends-les dans leur force pour ce voyage sans repos que tu vas entreprendre dans les plaines de l'infini.

4. Monte, monte dans l'espace, et cherches-y le ciel; monte, monte, et regarde s'il est là. Dis-nous si au-dessus du soleil est encore l'espace, ou si le soleil est attaché comme un diamant à une voûte?

5.--M'y voilà! je vois les corps célestes graviter dans leurs cercles.... Voici Vénus, si brillante, et Jupiter, et Saturne entouré de son anneau comme d'un collier; et toi aussi, terre, car tu es un corps céleste.

6. Voici le soleil! O source de vie où s'abreuvent la terre et ses soeurs, les planètes! Soleil immobile, je l'adore! toi, la plus noble manifestation du Seigneur, et je vais me reposer sur toi; car les feux respectent la pensée immatérielle.

7.--Mais te voilà plus loin que le soleil, ô pensée! Sens-tu tes ailes s'arrêter, captives, sous un contour de cristal bleu? Mais tu montes encore, te voilà hors des cercles où commande le soleil.

8.--C'est en vain que je monte, toujours des soleils et leurs planètes. Partout l'espace infini; nulle part le ciel... Oh! rappelle-moi à toi, car je me trouble dans cette immensité sans fin, et mes ailes s'affaiblissent parce que j'ai peur.

9. Et la pensée revint d'un seul trait sur la terre, accablée de ce qu'elle avait vu et de ce qu'elle n'avait pu voir; car rien ne trouble comme cette contemplation de l'infini que l'imagination ne saurait atteindre.

10. Ainsi il n'y a point de ciel, ô peintre! c'est l'espace et ses vapeurs bleues que tu colores. O poète! c'est encore là un de ces divins mensonges dont tu berces les hommes dans les enchantements de tes paroles cadencées!

11. Et toi, prêtre du Très-Haut, il est inutile que tu nous montres les cieux qui ne sont point. Ne nous parle plus du firmament, tabernacle du Seigneur.--Il n'y a que l'espace infini et les mondes qui y flottent.

12. Mais Dieu le remplit! il est partout, il est tout; il est l'espace et les mondes. L'univers s'agite dans lui, l'infini est dans lui et il est au delà; l'éternité est son temps, et il est au delà de l'éternité.

LXVII. Après avoir longuement et voluptueusement promené sa langue sur ses lèvres encore emmiellées de sa poésie, Juan se demanda avec une certaine surprise comment il avait été amené à cet élan religieux qui terminait son poème. Certes, il n'avait point songé à cette façon deTe Deumqui avait jailli de sa pensée, et après s'être laissé aller, pour en mieux reconnaître la cause, à une triple récitation de ses vers, il découvrit qu'une rime de l'avant-dernière strophe et une épithète à la sixième avaient déterminé son inspiration.

LXVIII. Qu'ai-je dit? et que vais-je dire, imprudent? Ne vois-je pas tout legenus irritabile vatumhurler à la fois, tout prêt à me dévorer?--Aurais-je la témérité de révéler ces terribles secrets?... Oui... Écoutez donc, ô mondes! terres et planètes, prêtez les oreilles! Étoiles brillantes qui répandez dans les cieux des flots d'harmonie (difficiles à entendre), et vous, hommes, esprits ou autres, qui vivez avec elles dans l'espace, écoutez ces mystères de la poésie!

LXIX. Le poète c'est en général sauf exception un homme d'esprit qui joue avec les nuits en attendant la pensée; tandis que le prosateur, sauf exception, commence assez fréquemment par la pensée, qu'il revêt de paroles...--Le sublime poète, au contraire, fait d'abord le vase, et c'est seulement ensuite qu'il y verse une goutte de la liqueur de l'intelligence; mais le vase est si éclatant, si transparent, si sonore, que la rareté ou le vide de la pensée ne s'y fait pas sentir. Ce vide même a son charme.

LXX. Le plus important à faire est donc le vase. Cette manufacture a d'ailleurs ses procédés et ses formules, il y a des mécanismes connus. La sage antiquité donnait aux poètes des instruments admirables. D'abord le très-honorable dactyles, véritable gentilhomme de la mesure, le spondée, pesant et solide comme un alderman; l'ïambe et le trocher, ces deux jumeaux coquets et vifs, et tant d'autres. Les mots s'ajustaient dans ces moules, la pensée y entrait à la suite, quand il y avait place, et le vase ou le vers était fait.

LXXI Les temps modernes ont inventé une bien plus belle chose encore, quand ils ont découvert que l'écho était la poésie Il a donc été décrété que les vers deux à deux et côte à côte siffleraient le même son et chanteraient une même note.--La France, si progressive, a fait mieux, elle a inventé la rime féminine, la tyrannie de l'e muet... Gloire à elle! Mais, et c'est le mystère, voici comment ces spondées, ces dactyles, la rime et la mesure, enfantent la pensée.

LXXII Voyez cette multitude qui s'agite, c'est l'armée immense des mots, foule inégale et aux bruits divers; les poètes antiques et modernes la passent incessamment en revue. A l'appel de l'idée, les mots raisonnables et justes s'offrent d'eux-mêmes; mais les défauts de leurs taillis ou de leurs voix les font repousser. D'autres mots les remplacent, apportant avec eux des idées imprévues qui se greffent sur le poème et le dénaturent; la rime surtout, en faisant défiler les escadrons des consonnances, fait surgir des inspirations aussi incohérentes qu'inespérées, c'est la poésie!

LXXIII. Le poète avait commencé un chant de folie; mais un dactyle mélancolique a vaincu un joyeux ïambe, et la poésie est attristée par cette irruption imprévue. La rime hautaine et despote dénature dans ses caprices les pensées, elle les transforme, elle les métamorphose; le poète, effrayé, la suit en esclave; et à ceux qui passent et s'étonnent de ce désordre, il crie que c'est l'inspiration.--Ainsi, et par ce procédé involontaire. Juan avait achevé religieusement des vers qu'il ne songeait guère à finir ainsi.

LXXIV Ainsi mon héros chevauchait poétisait, rêvait, réfléchissait, se berçant dans ces doux soliloques intérieurs, où la pensée trouve quelquefois tant de charmes. Sa mémoire les étendait à l'entour le panorama de sa vie. C'était une confusion d'agitation et d'amour, de gloire et de passion, de femmes et de coups d'épée. Véritablement il trouvait tout ce passé admirable, tandis que son cheval, ignorant des belles choses qui fermentaient au cerveau de son maître, le conduisait à Londres.

LXXV. Il était déjà tard quand ils atteignirent les premières maisons de la Babylone; elle était bruyante et étincelante comme la grande prostituée de l'Apocalypse. Juan pensa alors à donner à son cheval la dignité qui convient au cheval d'un gentilhomme. Lui-même fit trêve à ses rêves, traversa majestueusement et aussi dédaigneusement qu'il est nécessaire Piccadilly; et bientôt, le coeur plein de la joie secrète du retour, il regagna son hôtel, où il allait retrouver le calme et encore autre chose.

LXXVI. Son valet de chambre lui apporta aussitôt un petit coffret de chagrin noir, ou l'aigle de la Russie étendait ses deux têtes et ses ailes d'or. La couronne impériale éclatait au-dessus du monstre bicéphale dans une boîte d'or scellée aux armes de l'impératrice, une clef élégante reposait couchée au milieu d'un nid de satin blanc, c'était la clef du coffret qui, bientôt ouvert par don Juan, fit apparaître à ses yeux une quantité considérable de...

LXXVII. Si j'avais la facilité avec laquelle Homère sait faire les inventaires, je n'hésiterais pas à cataloguer les richesses qui éclatèrent lorsque Juan, après l'ouverture du coffret, approcha une bougie pour en mieux contempler le contenu Des diamants sans nombre étaient semés dans des sillons de velours noir, contournés en bagues, en chaînes, en colliers tressés en festons et en croix; mais au milieu de ces éclair» flamboyait un astre inattendu, un papier blanc et mat, en un mot une lettre de Sémiramis.

LXXVIII. De Catherine, veux-je dire. Cette lettre avait été écrite par la main impériale elle-même, aussi conservait-elle un reste parfumé de pommade moscovite. Catherine l'avait écrite en reine et en femme d'esprit, double position excellente pour enfanter un billet. L'épître était charmante, elle félicitait don Juan sur son ambassade, sur ses grâces, sur sa capacité elle lui rappelait mystérieusement ses droits à la faveur de sa souveraine, elle lui en accordait d'autres et..... son congé.

LXXIX. Car c'était bien un congé impérial, mais si enveloppé dans des nuages d'amour et de grandeur, qu'il ressemblait à une faveur nouvelle. Ces gracieux brouillards dissipés, le ravissant billet signifiait à Juan que sa mission était accomplie, que ses services devenaient désormais inutiles, que la liberté lui était rendue, et qu'en témoignage d'une haute satisfaction, l'écrin et les diamants lui étaient envoyés comme les adieux de Catherine.

LXXX Don Juan fut horriblement étourdi. Il commençait à prendre goût à la vie diplomatique; il trouvait bon d'agiter une vie d'élégance et d'oisiveté entre deux couronnes. Il y a une certaine grâce à dire: Mon souverain, en parlant à un autre souverain. Vus de très-près, les mystères diplomatiques lui avaient paru receler assez peu de choses sérieuses, et il en avait pris pour son usage la meilleure part, le plaisir.

LXXXI. Ces diamants, après tout, enflammaient son indignation. Était-ce ainsi qu'on payait ses services? Ses oreilles rougirent à ce dernier mot. Il est reconnu que chez les diplomates les oreilles seules peuvent encore rougir. Était-il un homme à jeter dans la boue avec de pareils cadeaux! Son honneur!... sa dignité!... Et après ces phrases inachevées, il se mit à considérer les pierreries et à les toucher avec une délicatesse (de doigts) qui faisait le plus grand honneur au calme de son indignation.

LXXXII. Ces pierres étaient si belles! Il y avait entre autres un diamant solitaire plus étincelant que n'est Vénus au firmament du soir. Il relut la lettre...; elle étaitau faitconçue dans les plus gracieux termes.--Une impératrice ne pouvait-elle pas,après tout, reconnaître ainsi le dévouement d'un serviteur? Sa conscience murmurait encore; maïs il la noya dans une goutte de poésie, et s'écria: Qui donc a le droit de refuser les rayons du soleil? Ce trope consommé, il accepta le congé et les pierres.

LXXXIII. En y pensant mieux, il trouvait ce présent honorable; il y avait en effet, selon lui, une intention tendre, de la délicatesse, de l'amour même dans un pareil envoi. N'aurait-elle pas pu lui jeter quelques viles bank-notes, quelques sales sacs de sales guinées? Alors, sans doute, il eût été blessé au coeur; alors...; mais c'était bien autre chose, les diamants étaient acceptables là où l'or eût été flétrissant. Il y a si loin des diamants à l'or!

LXXXIV. Il écrivit donc une délicieuse réponse au billet pommadé et diamanté de Catherine.--Il lui rendait grâces de cette liberté recouvrée, mais qu'il eût voulu lui consacrer, ainsi que sa vie; il n'avait pas de paroles pour la remercier des présents dont elle le comblait, et dont il était indigne. Il priait, en finissant, la Providence de répandre sur elle des torrents incessants de félicité et de gloire.

LXXXV. Sa lettre à Potemkin était pleine de noblesse.--Il rendait compte de sa mission, et du point fort peu avancé où il l'avait conduite; il croyait devoir s'y rendre la plus haute justice sur sa propre capacité et ses travaux, et parlait fièrement de sa disgrâce. Après quoi il se fit fort satisfait de sa manière d'être en cette circonstance, et il se félicita d'avoir ainsi, par cette double épître, conservé sa dignité... et l'écrin.

LXXXVL. Je dois avouer que Juan n'avait jamais lu Sénèque, aussi ne savait-il pas mépriser les richesses. Les diamants glissèrent donc sur sa philosophie... Il recouvrait en même temps sa liberté: liberté! triste chose, lorsque ce noble mot veut dire révocation, démission, destitution, congé, retraite. Mais, en gentilhomme, Juan savait que la langue des cours consiste à nommer les choses autrement que par leurs noms; aussi dévora-t-il un immense soupir, et n'en laissa-t-il échapper que le souffle nécessaire pour articuler la noble parole: Liberté!

FIN DU CHANT DIX-SEPTIÈME.

(Suite.--Voyez page 161.)

Bordeaux vient d'avoir sept jours de courses. Malheureusement le temps a beaucoup nui à ces fêtes hippiques. La pluie avait détrempé l'hippodrome, les chevaux glissaient, tombaient, et n'arrivaient pas au but dans le temps voulu par le règlement. Toutefois, on a remarquéBai brune, à M. Ducasse;Marengo, à M. Rivière;RomanescaetBalsamine, à M. Lupin.

Chantilly a été de tout temps voué et consacré au sport. Sous les Condé, ces fils et ces pères de héros, ses chasses étaient royales; aujourd'hui, ses courses sont les plus belles de France. Créées en 1836, sous la protection du duc d'Orléans, elles ont grandi d'année en année, et sont devenues pour nous l'Epsom français. Raconter toutes les courses qui viennent d'avoir lieu pendant ces trois jours, serait fastidieux pour nos lecteurs; mieux vaut une statistique courte et rapide:

157 chevaux avaient été inscrits, mais ce nombre s'est trouvé réduit à 64, par le double emploi des mêmes noms; sur ces 64, 37 n'ont pas paru sur le terrain, et 27 chevaux ont couru. On compte 16 courses, poules ou paris particuliers, et 14 vainqueurs;Dash, au prince de Beauvau, etSlane, à M. de Perregaux, ayant remporté chacun deux prix. La somme totale gagnée par les 14 chevaux est de 57.250 fr., et la distance parcourue de 46.100 mètres. 20 éleveurs ou propriétaires avaient des intérêts à Chantilly, 8 seulement ont été heureux.

MM. Rowley, prix de Chantilly,Elisa.De Perregaux, prix du Ministère du Commerce,Slane.Prince de Beauvau, prix de Diane.Natica.Comte de Pontalba, pari particulier,Ned.De Perregaux, prix de surprise.Slane.Fasquel, prix d'Aumale,Pamphile.Rothschild, prix de l'administration des Haras,AnnettaId., prix de la reine Blanche,Curé de Silly.Id.,Foal-stakes. Prospero.Id., pari particulier,Wet-Day.Prince de Beauvau, prix de Nemours,Dash.Comte de Pontalba, prix du Jockey-Club,RenoncePrince de Beauvau, prix du premier pas.Lanterne.Comte de Cornelissen, pari particulier.Bizarre.Matheus, courses de haies.Pantalon.Comte de Pontalba, Handicap.Tiger.

Courses de Chantilly.

Le prix le plus célèbre, le plus considérable que nous ayons en France, celui du Jockey-Club, qui s'élève à 20.000 fr. environ, a été gagné par M. de Pontalba. Son cheval.Renonce, était, avant la course, méprisé et dédaigné; il professait lui-même assez peu de considération pourRenonce, etRenonces'est vengé en lui rapportant 130.000 fr. Coqueluche, à M. de Cambis, etGovernorà M. de Rothschild, étaient les favoris, tous les paris se faisaient pour eux; ils ne sont pas même arrivés au but, le juge ne les a pasplacés.

Les courses ne sont pas pour nous une institution nouvelle; elles remontent au temps le plus reculé, au règne de Charles V.

Déjà, sous ce prince, Semur, petite ville de la Côte-d'Or, avait ses courses. Dès 1350, le jeudi après la Pentecôte, il se distribuait des prix, et, chose assez extraordinaire, cette tradition s'est conservée à Semur. Tous les ans il y a course de chevaux, et, comme en 1350, les prix sont encore une bague d'or aux armes de la ville, une écharpe de taffetas blanc, une paire de gants garnis de franges d'or, et une somme de 40 fr. L'exemple de Semur ne gagna aucune autre ville de France. En 1776 seulement, le duc de Chartres et le comte d'Artois mirent les courses à la mode, et toute la jeunesse de cour se jeta avec fureur sur ce spectacle nouveau.

Le 5 novembre 1776, une course était convenue entre le duc de Chartres et le major anglais Banks. Elle n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi; mais le lendemain et les jours suivants, la plaine des Sablons, et un hippodrome improvisé à Fontainebleau, regorgèrent de chevaux et de seigneurs.

Les sportsmen de l'époque s'appelaient comte d'Artois et duc de Chartres; puis, après eux, venaient le duc de Lauzun, le marquis de Coullans, le prince de Guemenée. L'histoire a aussi conservé les noms des chevaux qui s'illustrèrent alors sur le turf:Barbary, Comus, Pilgrim, Nip, l'Abbé, coureur français, qui battit les meilleurs chevaux venus d'Angleterre, étaient lesNautiluset lesAnnettadu temps.

La course qui eut lieu en l'année 1777 mérite une mention particulière: Une poule de 40 chevaux se courut à Fontainebleau; après la course, 40 ânes s'élancèrent dans la lice. Un chardon d'or était le prix réservé au vainqueur.

Courses de Lyon.

Le comte d'Artois et le duc de Chartres étaient à la tête de cette jeune noblesse dont les plaisirs faisaient de l'opposition à la vieille cour. Les restes octogénaires du siècle de Louis XV voyaient avec douleur l'anglomanie qui s'était emparée de leurs fils; ils méprisaient et décriaient cette mode nouvelle, ces paris ruineux, empruntés à leurs voisins d'outre-mer. Quant à la ville, qui s'élevait toujours contre les plaisirs de la cour, elle ne voyait dans les courses qu'une manie de grand seigneur qui ne descendrait jamais jusqu'à la bourgeoisie, et elle avait tort. Les courses, il est vrai, telles qu'elles étaient alors, avec des chevaux achetés en Angleterre à grand prix, n'étaient guère faites pour régénérer la race; mais ces premières folies, ces prodigalités exagérées, introduisirent en France le goût des chevaux, et aujourd'hui nous recueillons les fruits des excentricités de nos pères.

Ce n'est pas qu'il n'existât depuis longtemps des haras en France; ceux de Pompadour et du Pin ne sont pas nés hier; mais une direction intelligente manquait à ces deux établissements, et personne ne comprenait encore quelle était l'utilité, l'importance des courses comme preuve décisive du mérite des reproducteurs.

Il appartenait à l'empereur de donner aux courses une existence officielle. Le 31 août 1805, il fonde des prix dans six départements; le 4 juillet, il rétablit les haras fondés par l'ancienne monarchie et abandonnés par la Révolution de 89; il fonde trente dépôts d'étalons et deux écoles d'expérience. Malgré les difficultés qui pesaient sur un règne restauré, Louis XVIII augmenta le nombre des courses dans les départements, et en 1819 on se trouva en face de courses régulières, où figuraient les noms de M. Rieussec, du duc de Guiche, du duc d'Escars, de M. de Royères, de M. de Labastide et de lord Seymour. On doit au duc de Guiche, aujourd'hui duc de Grammont, la première bête de pur sang née en France, Nell, qui ait paru sur l'hippodrome.

En décembre 1833, douze éleveurs se réunissent pour venir au secours de la race chevaline: la Société d'Encouragement arbore sur ses bannières l'infaillibilité du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services rendus par cette Société; aujourd'hui les courses sont naturalisées françaises, et bientôt, il faut l'espérer, on pourra se livrer à l'élève du cheval sans être entaché de futilité et d'élégance. Nous ne sommes plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux, nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperçu le nom d'un seul jockey français. Serait-il donc plus difficile d'améliorer les hommes que les bêtes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la disette de jockeys français tienne aux dangers et aux inconvénients de la position; jamais un métier, quelque pénible qu'il soit, ne chômera, s'il peut rapporter quelque argent, et le métier de jockey est parfois très-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations, Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui est défendu de manger autant que son appétit le voudrait, quand, vainqueur à Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire lui a valus. Dès leur naissance ils sont allaités à l'eau-de-vie; plus tard on resserre leurs membres, on s'oppose au développement de leur taille; plus ils sont maigres et chétifs, plus les parents les aiment, les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer leur état avec passion, par devenir de véritables artistes dans leur genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, désespérés d'avoir perdu une course.

Un trait assez curieux se passait à Ascott en l'an 1829: le jockey Tom montait un cheval sur lequel reposaient mille espérances et dix mille guinées peut-être.Antonyétait le favori des favoris, et Tom le roi des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation, jamais douleur ne fut égale à celle de ce pauvre homme. Il se laissa repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout à coup il se réveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononcé un mot foudroyant: Tom pèse une livre de plus que le poids légal, et une livre, c'est une longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il n'a fallu à Tom pour être battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef d'écurie, oubliée par mégarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'était pendu, mais il respirait encore Il avait été trop lourd pour gagner le prix, il fut trop léger pour mourir. La corde qu'il s'était passée autour du col ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demandé: Tom ne pesait pas assez pour arriver à la strangulation et à la mort.

La vie des jockeys est pleine d'espérances trompées et de déceptions cruelles. Pauvres jockeys!

Vers la fin de l'année 1814, cette année si mémorable dans l'histoire russe, vivait auprès de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalité était renommée dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-là pour jouer au boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa fille Marie, dont on aimait la figure pâle et mélancolique et la taille élancée. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle posséderait un jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient à elle pour leur fils.

Marie avait lu une quantité de romans français, et, par suite de ses lectures, s'était très-promptement éprise d'un rêve d'amour. Elle avait prêté l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui était venu passer quelques jours de congé dans sa famille. Il va sans dire qu'il était lui-même très-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille, remarquant cette inclination mutuelle, traitèrent l'officier plus mal qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrâce, et défendirent à Marie de jamais songer à l'épouser.

Cependant les deux amants s'écrivaient et se donnaient de mystérieux rendez-vous dans la forêt du sapins et près d'une chapelle en ruines. La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un éternel amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs entretiens, les conduisirent enfui à une résolution décisive: «Comme nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une volonté cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions nous-mêmes les obstacles qu'on nous oppose.» Ce fut le jeune officier qui le premier exprima cette idée, et Marie, avec son imagination romanesque, l'accepta immédiatement.

On était à l'entrée de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque lettre, Wladimir conjurait sa bien-aimée de s'abandonner à lui, de se marier secrètement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie, qui, touchés sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes époux: «Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.»

Tout en accueillant ce projet. Marie hésitait cependant à le mettre à exécution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposés; enfin elle en accepta un. Certain jour elle devait prétexter un mal de tête et se retirer dans son appartement, à l'heure du souper. Sa femme de chambre était dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier dérobé dans le jardin, à la porte duquel elles trouveraient un traîneau qui les conduirait à cinq werstes de là, à l'église de Dschadrino, où Wladimir les attendrait.

Toute la nuit qui précéda ce jour décisif, Marie fut sur pied. Elle prépara son bagage, ses vêtements, ses bijoux, puis elle écrivit une longue lettre à une de ses amies et une autre à ses parents. Elle leur disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la violence de sa passion la démarche qu'elle allait faire, et terminait en les assurant que l'instant où elle pourrait venir se jeter à leurs pieds et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Après avoir scellé ces deux lettres avec un cachet représentant deux coeurs enflammés, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle se jeta sur son lit et s'endormit. Bientôt elle se réveilla effrayée par des rêves affreux: il lui sembla qu'au moment où elle allait partir pour l'église, son père l'enlevait d'une main courroucée et la précipitait dans un ténébreux abîme; puis elle voyait devant elle son fiancé, pâle et ensanglanté, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus tôt à lui. Le matin elle se leva plus pâle que de coutume et avec un véritable mal de tête; ses parents l'interrogèrent avec une tendre sollicitude, et leurs questions affectueuses lui déchiraient le coeur. Elle essaya de les tranquilliser, de paraître gaie, et ne put y parvenir: le soir, elle se sentit l'âme cruellement oppressée en songeant que c'était là le dernier jour qu'elle devait passer sous le toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur, à tout ce qui l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annonça d'une voix tremblante qu'elle était forcée de se retirer, et souhaita le bonsoir à ses parents; ils l'embrassèrent en lui donnant comme de coutume leur bénédiction. Elle était prête à fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra dans son appartement, elle se jeta sur un siège et pleura longtemps. Sa femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout était prêt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son pére et dire adieu à sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un tourbillon de neige s'éleva; le vent gémissait et faisait trembler les portes et les fenêtres; c'était pour elle comme un présage sinistre.

Bientôt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse, prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait arrêter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine à l'extrémité du jardin. Le traîneau était là; les chevaux, saisis par le froid, piétinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforçait de les contenir. Il aida Marie et la femme de chambre à monter en voiture, puis il saisit les rênes et partit.

Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune enseigne.

Wladimir avait été en course tout le jour; d'abord chez le prêtre, pour convenir avec lui de la cérémonie du mariage, puis chez des voisins, pour les amener à l'église comme témoins. Le premier auquel il s'adressa était un cornette, retiré du service, qui accepta avec joie la proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies de jeune homme. Il engagea Wladimir à dîner, et promit de lui procurer deux autres témoins: en effet, dans l'après-midi arrivèrent un sous-officier et un jeune homme qui était entré récemment dans un régiment de uhlans; tous deux déclarèrent qu'ils étaient prêts non-seulement à servir de témoins à Wladimir, mais même à exposer leur vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et retourna chez lui pour faire ses derniers préparatifs. Après avoir envoyé son fidèle Michel avec son traîneau à la porte du jardin de sa bien-aimée, il prit pour lui un traîneau plus léger, attelé d'un seul cheval, et se dirigea vers Dschadrino, où quelques heures après Marie devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt minutes.

A peine était-il en pleine campagne, que l'orage éclata et que le tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut couverte de neige, l'horizon enveloppé d'un voile sombre, à travers lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperçut qu'il s'était écarté du chemin, et chercha à y revenir, mais son cheval tombait d'un ravin dans un autre, et à tout moment le traîneau était renversé. Le jeune officier était en marche depuis plus d'une demi-heure, et n'avait pas encore atteint la forêt de Dschadrino; il continua sa route à travers un champ coupé par de profondes crevasses. Le tourbillon était toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le cheval commençait à être très-fatigué.

Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il s'arrêta, réfléchit, chercha à recueillir ses souvenirs, et, enfin, se dit qu'il devait tourner à droite; il s'en alla ainsi pendant une heure encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse d'ornière en ornière, culbutant, se relevant, et cherchant à ranimer l'ardeur de son cheval, qui pouvait à peine marcher.

Enfin il aperçut, à quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce côte, et vit une forêt. «Dieu soit loué! dit-il; à présent je ne suis pas éloigné du but de ma course;» et il s'avança le long du bois, espérant retrouver son vrai chemin. Bientôt, en effet, il atteignit une route où le vent, arrêté par les arbres, cessait de mugir; cette route était large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie à une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre la fin de cette forêt. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans un lieu qui lui était totalement inconnu. Le désespoir le saisit, il frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit à galoper, et bientôt reprit un pas pénible, car il était hors d'état d'aller plus vite.

Quelques instants après, Wladimir sortit de cette longue forêt; mais il eut beau regarder de côté et d'autre, il ne vit pas le village de Dschadrino. Il était déjà près de minuit, des larmes coulèrent de ses yeux; il continua sa route sans savoir où il allait. Cependant l'orage commençait à s'apaiser, les nuages se dispersèrent, le ciel s'éclaircit, et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu de laquelle s'élevait un misérable hameau, composé de quatre à cinq cabanes. Il se dirigea vers celle qui était le plus près de lui, et frappa à la fenêtre; quelques minutes après, un vieillard lui apparut avec sa barbe blanche, et lui dit: «Que veux-tu?--Suis-je encore loin de Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas très-loin, environ dix werstes.» A ces mots. Wladimir fit un geste de désespoir, et resta immobile comme un homme frappé par la foudre.

«Et d'où viens-tu donc?» reprit le vieillard. Sans répondre à cette question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des chevaux pour aller à Dschadrino. «Où veux-tu que j'en prenne? dit ce paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un guide; je le paierai généreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui.» Et il disparut. Quelques minutes après. Wladimir frappa de nouveau à la fenêtre, «Que veux-tu encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille et va venir. Si tu as froid, entre et viens te réchauffer.--Non, non, merci! Envoie-moi ton fils.»

La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avança tenant à la main un grand bâton avec lequel il sondait de côté et d'autre la neige qui couvrait le chemin. «Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paraître bientôt.» répondit le paysan. Wladimir resta muet.

Lorsqu' ils arrivèrent à Dschadrino, le jour commençait à poindre et les coqs chantaient. L'église était fermée; le jeune enseigne paya son guide et courut à la maison du prêtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre? Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrèrent le matin dans la salle à manger; la théière fut apportée sur la table, et le père envoya demander par un domestique des nouvelles de la santé de la jeune fille. Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi, mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant après elle entra dans la chambre et s'avança vers ses parents pour leur baiser la main.

«Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le père.

--Je suis mieux, répondit Marie.

--C'est sans doute la chaleur du poêle qui l'aura indisposée hier.

--Peut-être.»

Le soir, Marie tomba malade; le médecin, qu'on envoya chercher en toute hâte, déclara qu'elle avait la fièvre, et pendant plus de quinze jours la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.

Personne dans la maison ne connaissait la résolution qu'elle avait prise de fuir la maison de son père. Les lettres qu'elle avait écrites, elle les avait brûlées. Sa femme de chambre avait gardé sur toute cette aventure un silence profond; le prêtre et les témoins de Wladimir avaient été aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher lui-même n'avait pas trop parlé dans les cabarets. Ce secret fut ainsi fidèlement gardé par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le trahit dans ses accès de fièvre. Elle dit des choses si étranges, que sa mère, assise au chevet de son lit, la crut profondément éprise de Wladimir et attribua à l'excès de cet amour la maladie de son enfant. Elle en parla à son mari et à quelques amis qui déclarèrent qu'il ne fallait point désoler plus longtemps la jeune fille, et qu'après tout la pauvreté de celui qu'elle aimait n'était point un vice si condamnable.

Lorsqu'elle commença à reprendre ses forces, ses parents résolurent d'écrire à Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur consentement à son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en recevant de lui une lettre incompréhensible, où il leur disait que jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique espérance était de mourir. Quelques jours après ils apprirent qu'il était parti pour l'armée. C'était en 1812.

Pendant longtemps on n'osa faire connaître cette nouvelle à Marie; elle-même ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son nom parmi les noms de ceux qui s'étaient distingués à la bataille de Borodino et qui avaient été gravement blessés. Elle s'évanouit en lisant ces détails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.

Quelque temps après son père mourut; il lui laissa une grande fortune qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec sa mère, la demeure qui leur rappelait de trop pénibles souvenirs, et se retira dans un autre gouvernement.

Là, sa jeunesse et sa fortune attirèrent de nouveaux prétendants, mais elle ne donna à aucun d'eux la moindre espérance. Sa mère l'engageait cependant à se choisir un époux. Marie alors secouait la tête d'un air triste et ne répondait rien. Wladimir était mort; sa mémoire semblait être sacrée pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait reçu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde s'étonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui devait vaincre la fidélité de cette nouvelle Arthémise.

La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs succès et empressée de les voir. De tous côtés résonnaient des fanfares militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de décorations.

Les femmes russes étaient en ce moment-là incomparables: leur froideur habituelle avait fait place à une véritable exaltation, et elles saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les villes au bruit des trompettes, les étendards déployés. Marie ne fut pas témoin des fêtes solennelles qui animaient alors les grandes villes, mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les villages. Là, l'arrivée d'un officier était un grand événement: on le recevait en triomphe, et c'était à qui lui donnerait le plus éclatant témoignage de sympathie.

Nous avons déjà dit que Marie, malgré sa froideur, était entourée de prétendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nommé Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges à sa boutonnière, et avait, au dire des femmes du district, une pâleur intéressante. C'était un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses propriétés, voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se guérir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction particulière. Auprès de lui elle n'était point silencieuse et réservée comme elle l'était avec tout autre; il eût été injuste de dire qu'elle exerçait sur lui quelque coquetterie; mais le poète, remarquant sa conduite, aurait eu le droit de demander:Se amor non è, che dunque è quel?...

Burmin était réellement un aimable jeune homme, doué précisément des qualités d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers Marie était simple et sans contrainte; maïs ses yeux et son âme semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher à toutes ses paroles. Il paraissait être d'un caractère paisible et réservé; cependant on assurait qu'il avait vécu jadis d'une vie assez étourdie, et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie, disposée comme toutes les femmes à pardonner les étourderies qui annoncent un caractère ardent. Ce qui intéressait Marie, ce n'était pas seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pâleur, ses blessures, c'était surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacité et son expérience, il devait avoir remarqué l'effet qu'il produisait. Pourquoi donc ne s'était-il pas encore jeté aux pieds de Marie pour lui faire l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidité inséparable du véritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile? Après y avoir longtemps réfléchi, elle se dit qu'une telle réserve ne pouvait être attribuée qu'à la timidité, et résolut d'encourager elle-même le jeune nomme par ses prévenances. Elle entrevoyait déjà, dans sa pensée, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec impatience le dénouement.

Ces ruses de guerre eurent tout le succès qu'elle désirait. Burmin devint de plus en plus sérieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie avec une telle ardeur, que le moment décisif ne pouvait être loin. Les voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire décidée, et sa mère s'en réjouissait. Un jour qu'elle était assise toute seule dans sa chambre, très-occupée à chercher l'avenir dans les cartes, Burmin entra et demanda où était Marie. «Elle est dans le jardin, répondit la mère; allez la rejoindre, je vous attends ici.» Burmin descendit au jardin, et la bonne mère se disait, en le voyant aller: «J'espère qu'aujourd'hui tout se décidera.»

Burmin trouva Marie assise auprès d'une pièce d'eau, un livre à la main, comme une vraie héroïne de roman. Après lui avoir adressé quelques mots, la jeune fille suspendit elle-même l'entretien, afin d'embarrasser le jeune officier et d'arriver plus promptement à une explication. En effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire, déclara à Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux.

«Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille rougit et pencha la tête un peu plus bas.) J'ai commis une grande imprudence en me laissant aller à la douce habitude de vous voir et de vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus résister à ma destinée Votre souvenir, votre image adorée, fera le tourment et la joie de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir à remplir. Il faut que je vous révèle un secret fatal qui établit, entre nous une barrière infranchissable.

Marie le regarda d'un air stupéfait.

«Je suis marié, reprit Burmin, marié depuis plus de trois ans, et je ne sais qui est ma femme, où elle est, et si jamais je la reverrai.

--Que dites-vous? s'écria Marie. Quelle étrange chose! Continuez, je vous en prie. Je vous raconterai ensuite ce qui m'est arrivé. Mais parlez.

--Au commencement de l'année 1812, reprit Burmin, je m'en allais rejoindre mon régiment à Wilna. En arrivant un soir très-tard au relais, je demandai qu'on attelât sur-le-champ les chevaux. Au même instant, il s éleva un tourbillon de neige terrible. Le maître de poste et ses gens me conseillèrent d'attendre. Je me rendis d'abord à leur avis, puis, impatient de continuer ma route, je voulus tout braver et je partis. Le postillon, pour abréger la route de quelques werstes, voulut traverser une rivière couverte de glace; il se trompa de chemin, et bientôt nous nous trouvâmes dans une plaine qu'il ne reconnaissait pas. Je vis de loin briller une lumière et lui ordonnai de se diriger de ce côté. Nous arrivâmes dans un village, où je vis l'église éclairée, les portes ouvertes, et quelques traîneaux devant lesquels se promenaient plusieurs personnes. «Par ici! par ici!» s'écrièrent quelques voix. J'avançai. «Au nom du ciel, me dit un inconnu, pourquoi donc es-tu si en retard? La fiancée s'est évanouie, le prêtre ne sait ce qu'il doit faire, et nous allions nous retirer. Allons, hâte-toi!» Je descendis de ma kibitka, enveloppé dans mon manteau, et j'entrai dans l'église. Une jeune fille était assise dans l'obscurité sur un banc, une autre, debout devant elle, lui frottait les tempes. «Dieu soit loué! dit celle-ci, vous voilà enfin. Ma pauvre maîtresse allait mourir.» Le prêtre s'approcha de moi et me dit: «Voulez-vous que je commence?--Oui.» lui répondis-je, l'esprit distrait. On aida la jeune fille malade à se relever. Elle me parut assez belle. Une légèreté incompréhensible et impardonnable m'entraîna; je m'avançai vers l'autel. Le prêtre fit quelques pas; les témoins et la femme de chambre n'étaient occupés que de la jeune fille. Un instant après nous étions mariés. «Embrassez-vous,» nous dit-on. Ma femme tourna vers moi son visage pâle; je voulus l'embrasser. «Grand Dieu! s'écria-t-elle, ce n'est pas lui!» Et elle tomba évanouie. Les témoins me regardèrent d'un air effaré. Je sortis de l'église, je remontai dans ma voiture et m'éloignai en toute hâte.

«Dieu du ciel! dit Marie, et vous ne savez pas ce qu'est devenue votre femme.

--Je ne sais pas même, reprit Burmin, le nom du village où cette cérémonie s'est faite. J'attachais alors si peu d'importance à ce sacrilège, que je m'endormis peu d'instants après être sorti de l'église, et que je ne me réveillai que le lendemain matin à trois relais plus loin. Le domestique qui m'accompagnait mourut pendant la campagne. Ainsi, il ne me reste nul espoir de retrouver la pauvre fille envers laquelle, je me suis rendu si follement coupable, et qui se venge si cruellement aujourd'hui.

--Dieu! Dieu! s'écria Marie en lui prenant la main. C'était donc vous? Et vous ne me reconnaissez pas?»

Burmin pâlit et se jeta aux pieds de sa femme.

Théâtre-Français.Les Petits et les Grands, comédie en cinq actes, deM. Harel.--Théâtre de l'Odéon:Mademoiselle Rose; La Famille Renneville; l'Hameçon de Phénice.--Théâtre du Palais-Royal:La Fille de Figaro.--Théâtre de l'Ambigu:Eulalie Pontois.

M. Harel a raison, la part n'est pas égale entre les petits et les grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance, selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la même action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant ou par un pauvre diable sans crédit, l'opinion publique aura deux poids et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice prendront deux balances et rendront deux arrêts différents. Il va sans dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand qui échappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette inégalité est trop évidente et trop fréquemment constatée par les événements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien mieux chercher à la faire disparaître, si un tel changement dans les choses humaines est jamais possible. C'est là le devoir et la tâche des moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut reconnaître que les poètes comiques ont droit de se mêler de l'entreprise. Aussi féliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir tentée avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'exécution de l'oeuvre et le succès n'ont pas complètement répondu à l'honnêteté de l'idée.

M. Harel ne prend pas de détour et aborde la question franchement, mettant le petit et le grand face à face, et les faisant marcher et agir simultanément sur une ligne parallèle, dans des circonstances et pour des intérêts analogues.

Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un grand crédit à la cour d'un duc souverain, du duc de Modène. Fabricio a une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle. Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'éclat de son rang et de sa beauté, et il en a été ébloui; Ferrari a rencontré plusieurs fois la sieur de Fabricio, et ses désirs se sont éveillés. Fabricio est sérieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voilà tout.

Déjà les situations sont jugées différemment, suivant la différence des personnages: on trouve très-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur cherche à déshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres différences: Fabricio se contente d'aimer à distance et respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est rendu propriétaire d'une créance contre Fabricio, et le fait arrêter, afin d'agir impunément contre sa soeur.

Tant de malheurs et de persécutions réduisent Fabricio à la dernière extrémité. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout crédit cessant, à la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est obligé de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent à ses créanciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colère ou avec mépris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modène lui-même s'exprime sévèrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper ainsi la confiance d'autrui, dépouiller d'honnêtes créanciers; c'est une action abominable!» Que font cependant, au même moment, monseigneur le duc et son premier ministre? ils rendent, de complicité, une ordonnance qui enlève aux créanciers de l'État un tiers de leur revenu. La même opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scène en scène; et ce parallélisme minutieux et continuel n'est pas un des moindres défauts de la comédie de M. Harel; il finit par engendrer la monotonie.

Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa grâce et sa liberté. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le meilleur, à mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en présence du duc de Modène et de tous les grands de l'État, provoquer Ferrari et lui demander réparation l'épée à la main. «Un duel! s'écrie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!» Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de Modène n'entend pas qu'on se fasse justice soi-même, ni qu'on emploie, pour un tel usage, la force et la violence. Tout à l'heure, cependant, le duc de Modène précipitait son peuple dans une guerre périlleuse pour satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une province.

L'incartade de Fabricio mérite châtiment: on renferme dans un cachot bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le délinquant à huit jours de retraite dans une jolie prison tout à fait semblable à un boudoir; Fabricio se désespère et gèle sous les verrous; le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauffé, visité par ses amis et caressé par son médecin.

Fabricio mourrait là de désespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver; cela l'amuse.

Fabricio se réfugie à Venise, où précisément Ferrari vient d'arriver en qualité d'ambassadeur du duc de Modène. Il s'agit de déjouer les complots d'un prétendant. Fabricio, réduit à la misère, implore la protection de Ferrari: la pauvreté a tout à fait abattu sa fierté. Ferrari, qui n'a pas oublié la petite soeur, accueille le frère pour se rapprocher d'elle, et fait le bon apôtre; bien plus, il donne de l'emploi à Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les profits et la gloire du succès, l'autre n'en récolte que la honte.

Tous deux reviennent à Modène, le comte chargé d'honneurs, le graveur plus misérable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jeté Fabricio sur le pavé, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu'à se pendre; il ne se pend pas, malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque circulent à Modène: on cherche le coupable et l'on découvre Fabricio. Le voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant délit et confessant sa faute, «Misérable! lui crie-t-on de tous côtés.» Et tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils émettent un papier-monnaie d'une valeur fictive pour combler le déficit du trésor ducal. Enverra-t-on Fabricio aux galères? Non, pas cette fois: Fabricio possède un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari avec le prétendant, ayant la faveur du comte et son ambassade à Venise. Ferrari obtient du prince la grâce d'un homme qui peut le perdre d'un mot.

Telle est l'idée de la comédie de M. Harel. Nous n'en avons donné qu'un rapide aperçu. Accompagner pas à pas l'auteur dans le sentier tortueux de toutes ses combinaisons, souvent obscures et insaisissables, c'était s'engager dans un labyrinthe L'idée, en effet, est du domaine de la comédie philosophique mais M. Harel l'a malheureusement égarée en des routes incertaines où il est difficile de la suivre sans se perdre avec elle Souvent aussi il la dénature en poussant l'analogie entre les petites choses et les grandes, et jusqu'au paradoxe, jusqu'à l'exagération--Beaucoup d'esprit, un esprit amer et triste, d'un ton mordant et âpre, a tenu le public en éveil pendant les deux premiers actes; des scènes plaisantes, des traits de satire et de caractère, se sont fait vivement applaudir; mais le parterre a perdu patience pour le reste, trouvant que l'esprit des trois dernier; actes ne suffisait pas pour amnistier les embarras de la composition. M. Harel n'a pas été homme sans protestations et sans résistance.

Les acteurs ont vaillamment combattu pour sa cause, et au premier rang. MM Samson, Provost. Régnier et Geoffroy. Il fut nommer aussi mademoiselle Denain pour son bon goût et sa grâce simple et naturelle.

Mademoiselle Rose est une vieille fille de province. Comment mademoiselle Rose est-elle vieille tille? comment n'a-t-elle pas trouvé vingt maris pour un? Mademoiselle Rose a cinquante mille livres de rente. Un gâteau de miel de deux millions, quel appât pour attirer les mouches, c'est-à-dire les prétendants! Mademoiselle Rose a fait la difficile et la fière, voilà le fin mot de l'histoire, et la jeunesse a fui, et les quarante ans ont sonné; voir la fable de La Fontaine.

Mademoiselle Rose sera-t-elle réduite à épouser un malotru? faudra-t-il qu'elle se contente d'un limaçon, comme la commère la carpe? Nous allons voir.

Malgré ses cinquante ans (j'avais dit quarante par galanterie) mademoiselle Rose est pourchassée par un notaire de la ville; ce notaire est une espèce de prud'homme, gros et important, solennel et grand parleur; il n'est pas jeune, et il a une gouvernante; cependant mademoiselle Rose le voit d'un oeil clément et favorable, car mademoiselle Rose a envie d'en finir et de devenir madame. Le notaire s'insinue donc peu à peu dans le coeur de mademoiselle Rose et en fait la conquête, quand un jeune homme arrive de Paris; celui-là a vingt-cinq ans: il vient visiter mademoiselle Rose jour lui demander la main de sa nièce, qu'il aime, et dont il est aimé, Par un quiproquo de vieille fille impatiente de ne plus l'être, mademoiselle Rose prend la demande pour elle-même. Jugez de sa joie! avoir un jeune mari! Aussi, quelle gaieté! quels transports! tout s'anime dans la maison de la mademoiselle Rose, si longtemps silencieuse et morne.

Le plus embarrassé, c'est notre jeune homme. S'il détrompe mademoiselle Rose, il perdra son amitié et sa nièce avec elle: s'il l'épouse, la nièce est encore plus sûrement perdue; donc il agit d'adresse; et à force de ruses, de ménagements et de précautions oratoires il se débarrasse de mademoiselle Rose sans trop la fâcher. De guerre lasse, la vieille fille se rejette sir le notaire.

Diable! si elle épouse le notaire, le mal sera grand! la nièce y perdra l'héritage, et cinquante mille livres de rentes sont bonnes à garder. Notre jeune Parisien vient d'échapper à un premier danger, au danger de devenir le mari d'une fille de cinquante ans. Il se met en garde contre cet autre péril, non moins grand, d'épouser une nièce sans héritage et sans dot. Le voici à la manoeuvre; il va, il vient, il se démène, pousse les valets, agite les servantes, met en jeu la gouvernante du vieux tabellion, et le harcèle, le malmène, le mystifie si bien lui-même, qu'à la fin il est obligé d'abandonner sa proie. Mademoiselle Rose restera fille; elle ne veut plus entendre parler ni des vieux ni des jeunes, et dote richement sa nièce, que le vainqueur épouse.

Cette histoire de vieille fille est vive, leste, plaisante, bien menée et d'une gaieté de bon aloi; elle a fait rire le public, ravi du premier mot au dernier. Les auteurs sont MM. Alphonse Royer et Gustave Vaez.

On ne rit guère avec la famille Renneville, ou plutôt l'on ne rit pas du tout; mais en revanche vous pouvez pleurer, pour peu que la chose vous fasse plaisir. La famille Renneville est une famille parfaitement malheureuse: le fils aîné est mort de chagrin, victime de l'infidélité et de l'abandon d'une femme coupable: le grand-père, resté seul avec l'enfant de ce mariage malheureux, se désole. Le temps aidant, la jeune fille atteint ses dix-huit ans; il s'agit de la marier. Le grand-papa la destine à son neveu, un assez pauvre personnage: mais la petite aime M. Jules Delmas. Le père Renneville s'emporte; Delmas est un nom odieux pour lui: c'est un Delmas qui a tué son fils, déshonoré sa bru et jeté ainsi la honte et le désespoir dans sa famille, Caroline n'épousera jamais un Delmas:

Ou insiste et l'on résiste: ce ne sont plus que menaces, larmes et évanouissements. Enfin, une femme intervient; cette femme, inconnue d'abord, est l'épouse coupable, la mère de Caroline: elle verse de tels torrents de pleurs, elle a de si beaux accès de repentir, que tout le ressentiment du vieux Renneville s'en va peu à peu, et finit par s'éteindre complètement. Une fois décidé à pardonner, il ne regarde pas à un pardon de plus ou de moins, et en donne à tout le monde, à sa petite-fille, à la femme coupable, et aux Delmas! Le tout est couronné d'une bénédiction nuptiale. MM Moleri et Léonce ont fait là une bien honnête pièce; c'est tout ce qu'on peut en dire.

Lope de Vega a prêté à M. Hippolyte Lucasl'Hameçon de Phénice; gare à qui s'avise de se prendre à cet hameçon! Phénice aussitôt le happe et le dépouille; puis, quand la traîtresse n'a plus rien à dérober, elle chasse le crédule et le met à la porte; l'hameçon de Phénice, vous le devinez, est un hameçon qui a pour perfide amorce un sourire scélérat et deux beaux yeux.

Le jeune Fantasio y mord avec l'insouciance et la légèreté de ses vingt ans, et bientôt Fantasio est perdu; il y laisse son or, son coeur et ses diamants; puis Phénice le traite comme vous savez, et le remplace par un autre. Un vieux serviteur de Fantasio se trouve là heureusement et le venge, par mille soins et mille ruses, il reprend à Phenice l'or et les bijoux de son jeune maître, et quand la perfide cherche son trésor, elle ne trouvé plus qu'un sac de coquillages ramassés le matin sur les bords de la mer.

Le tableau est poussé par Lope de Vega jusqu'à la plus extrême hardiesse. M. Hippolyte Lucas n'étant pas Lope de Vega, s'est contenu dans les bornes permises.--M. Hippolyte Lucas est un juge trop indulgent envers autrui pour qu'on ne le complimente pas sur l'élégance et l'esprit de cette petite galanterie en un acte et en vers.

Parlez-moi dela Fille de Figaro!A la bonne heure, celle-là a tous les talents et tous les mérites: du coeur et de l'esprit, de la gaieté et de la sensibilité: elle plaît, elle amuse et elle intéresse; quel charmant cumul!

Pour le coeur, la fille de Figaro le prouve en se dévouant au bonheur d'une jeune fille qui lui a sauvé la vie; pour l'esprit et la gaieté, nous avons aussi à fournir de bons certificats. Voyez la fille de Figaro s'occupant de marier sa bienfaitrice au jeune amant qu'elle aime: mille obstacles, mille dangers se jettent à la traverse... qu'importe à la fille de Figaro? elle n'est pas pour rien la fille de cet illustre père. Faut-il encourager nos jeunes amoureux? la fille de Figaro est là; faut-il déjouer les projets d'un méchant tuteur, gagner les ministres, attendrir les impératrices et les empereurs eux-mêmes? la fille de Figaro est toujours là. Elle est partout, en tous lieux, sous tous les noms et sous tous les habits, femme ou homme, usant de ruse ou d'audace, allant à ses fins de front ou de biais.

La fille de Figaro est habile et intrépide, surtout au plus fort de la mêlée. Par exemple, vous la croyez prise; l'empereur a donné l'ordre de l'arrêter; la crosse des fusils heurte à la porte; on entre, on va la saisir; c'en est fait, la fille de Figaro est perdue, et les amours de nos jeunes gens succomberont du même coup. Ah! que vous connaissez peu la fille de Figaro! C'est dans l'extrême péril que son génie brille; une autre se laisserait prendre: elle, d'une main hardie, déchire ses vêtements féminins, et sort, comme une chrysalide de son enveloppe, fièrement vêtue d'un uniforme d'officier des guides: «Place à un officier de l'empereur!» s'écrie-t-elle; et on lui fait place, et les soldats venus pour l'arrêter la saluent respectueusement du salut militaire.

Théâtre du Palais-Royal.--La Fille de Figaro. 4eacte.--Mademoiselle Fargueuil et madame Pernon.

Maintenant qu'elle est libre, les choses vont aller bon train: elle s'élance au combat avec une nouvelle ardeur, renverse tout ce qui lui fait obstacle, saute par-dessus les tuteurs, escalade les secrétaires-généraux, prend d'assaut le coeur impérial lui-même, et marie sa protégée, pour dénouement à ce brillant bulletin des batailles et conquêtes de la fille de Figaro.

Mille imbroglios charmants se compliquent et se dénouent agréablement dans cette joie comédie de M. Mélesville; Figaro n'est pas malheureux père; mademoiselle Fargueuil est une fille gracieuse et spirituelle, dont le mari de Suzanne peut se vanter.

Vous savez la méthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le dépèce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de la littérature dramatique d'après la méthode dela Cuisinière bourgeoise. M. Frédéric Soulié vient de mettre cette recette en pratique pourEulalie Pontois; de roman-feuilleton qu'elle était, il en a fait un mélodrame en cinq actes: M. Frédéric Soulié a du moins, le mérite d'avoir usé de son propre bien. L'auteur du mélodrame et du roman est la seule et même personne,una et cadem persona.Il n'y a rien à dire.

On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a contée à tous les cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes de l'erreur qui pullulent à l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime dont elle est innocente: voilà Eulalie Pontois arrêtée, et partant poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouvé le repos dans le coeur d'un homme dont elle est aimée; mais la calomnie veille encore et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu'à mourir. Un instant on la croit morte en effet; elle renaît tout à coup pour faire enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien payé par tant d'infortunes.

Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce drame de M. Frédéric Soulié.


Back to IndexNext