SOMMAIRE.

L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843Nº 13. Vol. I.--SAMEDI 27 MAI 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.Ab. pour les dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an 32 fr.pour l'étranger.          10              20            40SOMMAIRE.Académie des Sciences morales et politiques. Éloge de Daunou, par M. Mignet.Portraits de M. Mignet et de Daunou.--Courrier de Paris.--Mise en vente de l'Hôtel Lambert.Quatre gravures.--Galerie des Beaux-Arts. au Bazar Bonne-Nouvelle. Contre-Exposition,Vue de la galerie Bonne-Nouvelle; Châtiment des quatre piquets; un Rentier, par mademoiselle de Faureau.--Don Juan. Chant dix-septième (suite et fin).CoursesCourses de Chantilly; courses de Lyon.--Tourbillon de neige, nouvelle russe, avecune gravure.--Montevideo et Buenos-Ayres.Vue de Montevideo; portraits de Rosas et d'Oribe.--Théâtres. Les Petits et les Grands; Mademoiselle Rose; la Famille Renneville; l'Hameçon de Phenice; la Fille de Figaro, avec unegravure; Eulalie Pontois.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.Gravure.--Mistress Fry.Portrait.--Amusements des Sciencesavecgravure.--Rébus.Académie des Sciences Morales et Politiques.ÉLOGE DE DAUNOU PAR M. MIGNET.Entre l'Académie Française et l'Académie des Sciences est venue se placer, pour compléter l'édifice élevé par la Révolution Française à l'esprit humain, une autre académie, l'Académie des Sciences morales et politiques, qui emprunte à l'une la solidité et l'unité de ses investigations, à l'autre l'éclat et le coloris de la forme. Quelle plus noble mission, en effet, pour une assemblée de personnages célèbres dans la science et dans la pratique des affaires, que celle qui, par la philosophie, cherche la raison des choses et des êtres, par la législation les organise, par l'histoire les raconte et les évoque du passé pour les enseignements de l'avenir, par l'économie politique les féconde et les enrichit, par la morale les sanctifie et règle par le développement des lois innées ce qui échappe aux prescriptions de la loi écrite! Aussi, bien que d'une date beaucoup plus récente, l'Académie des Sciences morales et politiques a déjà grandi au niveau de ses aînées.La séance publique annuelle du samedi 27 mai a eu lieu cette année sous la présidence de M. le comte Portalis, qui prête un concours si actif et si éclairé aux travaux de l'Académie. Après un discours dans lequel l'honorable académicien a fait ressortir l'importance et l'utilité des sciences morales et politiques. M. Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie, a donné lecture d'une notice sur la vie et les travaux de M. Daunou.M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau livre sur la Révolution Française, bien que conçu et exécuté sur un plan différent de l'Histoire de la révolutionpar M. Thiers, a obtenu la même popularité. Si les événements y sont racontés avec moins de détail, les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les conséquences qui en découlent, y sont peut-être plus nettement formulés. D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur l'histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne, assurent à M. Mignet une place notable dans la grande famille des historiens. Comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction des travaux de la compagnie qu'il représente, un tact et une sûreté de jugement également éloignés d'une timidité méticuleuse et d'une hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un corps savant. Sans autre autorité que celle attachée à son influence personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente impulsion donnée aux études et aux recherches de l'Académie. Il y a en lui quelque chose de d'Alembert, par la généralité de ses connaissances, l'urbanité de ses manières, la grâce et l'éclat de son style. M. Mignet ne borne pas ses soins aux vivants; chaque année il est l'interprète de l'Académie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres qu'elle a perdus. A l'Académie des Sciences morales et politiques plus qu'à l'Académie Française on va au fond des choses: il s'agit moins de louer que d'interroger, de connaître et de juger après une enquête impartiale et complète. L'éloge admet des réserves, et chacun comparait tel qu'il a été, et non pas nécessairement dans son costume d'apparat. La diversité et la spécialité des talents n'arrêtent pas la plume et le zélé du secrétaire perpétuel, qui s'est montré successivement publiciste avec Sieyès, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy. Cette fois. M. Mignet avait à s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue carrière, a reçu des hommes d'opinions les plus différentes la double consécration de savant distingué, d'homme politique intègre et habile.M. Mignet.M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement lorsque la Révolution française éclata.M. Daunou,décédé le 19 juin 1840.M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement lorsque la Révolution française éclata.M. Daunou, qu'avaient fait connaître plusieurs succès académiques, partagea le sort de tous les hommes de coeur et de talent appelés à fournir leur contingent aux exigences de l'époque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec une raison calme, et présenta en plusieurs circonstances l'apologie des mesures de l'Assemblée Constituante à l'égard du clergé; mais lorsque plus lard il fut appelé, par le suffrage des électeurs de Boulogne-sur-Mer, à faire partie de la Convention, sa courageuse conduite dans le cours du procès de Louis XVI, son dévouement à la personne et aux principes des Girondins, ne tardèrent pas à le signaler aux vengeances des Montagnards. Il fut jeté en prison, et ne reparut à la Convention qu'après thermidor, pour préparer, avec plusieurs de ses collègues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national, qui, suivant ses expressions, «devait être en quelque sorte l'abrégé du monde savant et l'assemblée représentative des gens de lettres.» Comme savant, M. Daunou a reçu, sous les divers régimes, la récompense de son aptitude et de ses travaux; il a été tour à tour ou simultanément professeur aux écoles centrales, au Collège de France, directeur des Archives générales du royaume membre de deux Académies et secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme politique, et après les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Députés sous la Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France.C'est cette vie si remplie et mêlée à de si grands événements que M. Mignet avait à retracer dans son ensemble. Il l'a fait en évitant un accueil qui se présente à tout écrivain chargé de présenter la biographie d'un personnage mêlé à l'histoire du demi-siècle qui vient de s'écouler. Au milieu des faits généraux, il a vu surtout le modèle qui posait devant lui: il ne leur a emprunté que ce qui était nécessaire pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa personnalité. Au milieu de beaucoup de réflexions également vives et saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur l'assemblée. En se séparant du premier Consul et en poursuivant en lui la réalisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua les pouvoirs publics, il le fit plutôt au profit de tous qu'a son profit personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il était convenable, pour faciliter la liberté politique future de la France, de lui donner d'abord une forme civile stable, et que pour éviter à la société moderne le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Révolution du reproche de stérilité.Dans la première partie de sa Notice M. Mignet montra d'une façon neuve et vraie comment tous les essais de constitution émanés des différentes assemblées qui se succédèrent aux premiers temps de la Révolution, furent frappés d'impuissance dès leur début:«En général, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitième siècle, les constitutions des États s'étaient formées lentement; sorties des entrailles mêmes des sociétés, et se développant avec elles, ces constitutions avaient été le produit de leurs éléments, la manifestation de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du temps, elles n'avaient pas été fondées sur des conceptions purement abstraites de l'intelligence. Mais à l'époque extraordinaire où l'esprit humain, parvenu à une entière indépendance, et même à une sorte de souveraineté, se fit le juge des croyances, le contempteur des traditions et le superbe adversaire d'un passé dont il devait méconnaître le mérite pour en détruire la puissance, l'organisation des États fut conçue sur un modèle admirablement régulier, mais purement idéal. Alors une génération hardie, inexpérimentée, généreuse, confiante, toute remplie de lumière et d'ignorances, parce quelle avait beaucoup pensé et peu pratiqué, s'éprit noblement des droits des hommes et des peuples, et crut qu'il était aussi facile de les réaliser que de les découvrir. Elle espéra les établir dans toute leur étendue, s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai était politiquement praticable. Élevée pour opérer une révolution et pour faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord à ses idées, comme plus tard à ses armes, et elle compta tour à tour sur la solidité des établissements prescrits par la loi, et des arrangements imposés par la conquête. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla sans bornes. Au nom de la pensée; au moyen de sa force, elle tenta d'annuler toutes les pensées et toutes les forces des générations écoulées que représentait le passé du monde. La confiance qui l'anima dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce principe commun aux philosophes du dix-huitième siècle, aux législateurs de la Révolution, au fondateur de l'Empire et au conquérant de l'Europe, à savoir: que pour l'homme, l'éducation peut tout; que pour la société, l'institution fait tout.»Nous sommes heureux d'ajouter à cette première citation les dernières pages de la Notice.«M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu'à la mort. Le travail était à la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il avait perdu tous ces amis d'un autre siècle, disciples de la même école, partisans des mêmes systèmes, compagnons des mêmes vicissitudes. Il restait seul de cette brillante société d'Auteuil, où l'on avait tant aimé la philosophie et la liberté, la patrie et l'esprit humain. Il avait vu successivement disparaître Cabanis, dont il avait partagé les sentiments et admiré les ouvrages; Chénier, auquel l'avait uni la plus inaltérable amitié, malgré les contrastes de leur caractère et de leur vie; Ginguené, son collaborateur dans un grand nombre de journaux sérieux et de savantes collections; Laromiguiére, qu'il a loué avec un talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Après la perte de ces douces et fortes amitiés, entretenues par le besoin d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, éprouvées à travers les grandes inconstances de deux siècles, M. Daunou s'était retiré de plus en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre à son tour ces chers et illustres morts.«Ce jour arriva dans l'été de 1840. La santé de M. Daunou était restée inaltérable et son esprit n'avait subi aucun déclin, lorsqu'il fut soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui, à son âge, devait être mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une sérénité stoïque. Malgré ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux de l'Académie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernières feuilles du vingtième volume des historiens de France. Après deux mois de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dépositaire de ses dernières volontés, qui a consacré des soins si éclairés et si pieux à sa mémoire, pour régler lui-même ses funérailles. Il se fit dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit résolu, il lui dicta ses désirs suprêmes et il prescrivit qu'on le transportât sans avertissement, sans pompe, sans cortège, sans discours, dans le lieu où devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut achevé, il demanda à voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux presque éteints, le signa avec peine de sa main mourante, et après cet effort d'une volonté, qui resta ferme jusque sous les étreintes de la mort, il retomba, et peu d'heures après il expira, le 19 juin 1840. Ses voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait voulu y vivre.«Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considérables, du moins les plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honnêteté. M. Daunou a parcouru deux carrières avec éclat, parce qu'il a eu deux sentiments d'une force et d'une constance égale: l'amour des lettres et l'amour de la patrie. Sans être un savant original et un écrivain du premier ordre, il a possédé les connaissances les plus vastes et les plus variées, le goût le plus fin et le plus sûr, un style chaste, ferme, élégant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicité, et il s'est servi de la langue des maîtres avec le naturel du talent et la perfection de l'art. Fidèle aux traditions en littérature, il s'est prononcé pour les innovations en politique, et il a été l'un des fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double éducation l'a suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en même temps disciple du dix-huitième siècle, ami de la règle et partisan de l'émancipation, a su toujours allier la modération du caractère à la hardiesse de l'esprit. Il a porté dans le monde les habitudes d'un solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrassé dans les relations ordinaires, opiniâtrement attaché à ses idées, étranger à toute ambition, il a mieux aimé les droits des hommes que leur commerce, et il a cherché bien plus à les éclairer qu'à les conduire.«M. Daunou a été du petit nombre des hommes qui ont traversé un demi-siècle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbés sous le souffle impétueux des désirs populaires, ni soumis à la parole impérieuse d'un maître tout-puissant, qui n'ont toléré les violences dans aucun parti, concédé l'arbitraire à aucun gouvernement. Il a passé les temps de péril avec courage, les temps d'excès avec modération, les temps de dépendance avec dignité, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans la raison humaine et la liberté politique, il est mort en 1840 dans les nobles croyances de 1789. Cette constance de l'âme, ce dévouement au devoir, cette inflexibilité des convictions, font la gloire comme la grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la postérité.»Courrier de Paris.Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!» Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?» Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en iras-tu?»Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude. Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable, fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de vent, de sombres nuages et de pluie.D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur, mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule, devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop délicat, trop aimable pour une société qui fume, litles Mystères de Pariset ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé.Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.»Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison.Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée, elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue; autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème desJardins; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de chaises: «Il n'y a plus de printemps!»Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa personne dans lagrande alléeou devant lecafé de Paris, qui se sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux piaffants, pour faire une promenadeau bois, qui rebrousse chemin tout à coup, et rentre àl'hôtel, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi d'Arnal et à l'ut de Duprez.Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert les débris de son repas de la veille.La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame, sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées, pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début: «Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?»Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées, que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, des comédiens de province?Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi, ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô, a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord, aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.» Voilà ce qui s'appelle de l'amour national!Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses. Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force. Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle? Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans, triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite, cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune encore n'avait approché l'empire de si près.Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze. S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M. Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles renommées!Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la sienne en pied et l'autre à la boutonnière.A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et pour quelques grands hommes.Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant l'image de l'auteur duTartufeet duMisanthrope, les fidèles qui iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de se découvrir et de se signer.Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies, depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire, jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles de Marivaux peint par lui-même.L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe, quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier, dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle, oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races.Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix, M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à l'Institut.On joue au théâtre des Variétésle Mariage au Tambour; il vient d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait intitulerle Mariage au Feuilleton. Le fait est authentique; j'ai eu les preuves sous les veux.Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur, et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait depuis longtemps sapudeur littéraire.--Quoi! c'était vous?--Oui, c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le maire mettait son écharpe.«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une seconde édition.Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie, deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus, au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant.Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième arrondissement.Il n'est pas probable que le propriétaire aille le réclamerMise en vente de l'Hôtel Lambert.Depuis un mois, on lisait sur une grande affiche jaune placardée à profusion dans Paris:«Adjudication en la Chambre des notaires de Paris, sise place du Châtelet, par le ministère de Me. Mayre, l'un d'eux, le mardi 25 mai 1815, heure de midi, d'une grande et vaste propriété dite l'hôtelLambert, sise à Paris, île Saint-Louis, à l'angle formé par la rue Saint-Louis et par le quai d'Anjou.» L'affiche signale cet hôtel comme pouvant servir de demeure à un homme riche, présenter de grands avantages à la spéculation, ou recevoir des usines. La mise à prix est de 180.000 fr. Aucun acquéreur ne s'est présenté; le plus profond silence a régné pendant que la première bougie, allumée par le crieur, se consumait sur sa bobèche. Ainsi la destruction probable de l'hôtel Lambert est ajournée, et ceux qu'intéressent les beaux-arts pourront, durant quelques semaines encore, être admis à le visiter. C'est pour stimuler leur curiosité que nous écrivons le présent article; c'est aussi pour donner à nos lecteurs des départements une idée d'un édifice qu'ils n'auront pas occasion de voir avant sa démolition, dépouillé d'une partie de ses richesses artistiques, dégradé par le temps et par les hommes, l'hôtel Lambert n'en est pas moins un magnifique échantillon de l'architecture du dix-septième siècle.Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Hercule délivrant d'un monstre marin Hésione, fille de Lacomédon, roi de Troie.Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Combat d'Hercule et de Pirithous contre les Centaures, qui ses avaient surpris durant un sacrifice.Les biographes, très-laconiques sur le compte de Nicolas-Lambert de Torigny, disent seulement qu'au commencement du règne de Louis XIV il occupait la place de président de la seconde chambre des requêtes au Parlement de Paris.Quelques poètes peu connus ont célébré ses vertus privées et son intégrité comme magistrat. Mais il est difficile d'apprécier la sincérité de ces éloges, et le mérite le plus incontestable de Nicolas-Lambert aux yeux de la postérité, c'est d'avoir voulu se bien loger. Ses intentions furent merveilleusement servies par l'architecte Louis Le Van. La façade, qui donne sur la rue Saint-Louis, est lourde et triste assurément; mais quelle majesté dans l'hémicycle de la cour, dans le fronton d'ordre dorique dans le large escalier à double rampe sculptée! Si l'on contemple l'hôtel du côté du jardin, les bâtiments à demi cachés par de verts massifs, les hautes fenêtres, les pilastres ioniques, l'attique chargé de vases, l'aile qui, s'avançant vers la pointe orientale de l'île, se termine en demi-cercle élégant, les balcons de pierre garnis de balustrades en fer d'un riche travail, tout cet ensemble frappe, étonne et saisit. Il n'est personne qui, voyant cette imposante et gracieuse résidence, ne désire posséder 100.000 fr. de rente, uniquement pour s'y installer. Nicolas Lambert songea à mettre l'intérieur en harmonie avec le dehors, et comprenant toute la puissance de l'émulation, il s'adressa à deux peintres rivaux, Eustache Lesueur et Charles Lebrun. La grande galerie, décorée par ce dernier en 1649, est la pièce la mieux conservée de l'édifice. Qu'on bouche deux ou trois lézardes, qu'on ranime les dorures, qu'on lave les boiseries, et on la retrouvera dans toute sa splendeur native. La conception générale des ornements porte le cachet de cette époque mythologique, où l'on peignait le roi de France en Apollon. L'artiste a supposé que la galerie était disposée pour la célébration du mariage d'Hercule avec Hébé, déesse de la jeunesse; au-dessus de la porte, que flanquent intérieurement deux colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les apprêts d'un opulent festin. Cybéle, Cérès et Flore, assises sur des nuées, fournissent leur contingent à la fête, et leurs suivantes déroulent de longues guirlandes qu'ont savamment nuancées les pinceaux de Baptiste, l'un des plus grands peintres de fleurs de l'école française. Au centre de la voûte, deux tapisseries postiches représententHercule délivrant d'un monstre marin Hésione, fille de Lacomédon, roi de Troie: etle combat d'Hercule et de Pirithous contre les Centaures, qui les avaient surpris durant un sacrifice. A l'extrémité orientale du plafond. Jupiter, Junon et les autres dieux présentent à Hercule sa fiancée; puis le nouvel hôte de l'Olympe, précédé par la Renommée, monte au ciel dans un char conduit par Minerve. Les grisailles qui surmontent les corniches rappellent les principaux exploits du dompteur de monstres. Entre les croisées de la galerie et dans les trumeaux qui leur font face. Gérard Van Obstal, d'Anvers, a modelé en stuc des thermes, des groupes d'enfants, des aigles et des trophées. Les cadres opposés aux fenêtres contiennent des paysages de différents maîtres.Hôtel Lambert.--Intérieur de la cour.Hôtel Lambert.--Vue prise du quai.La composition gigantesque du plafond vaut les meilleurs morceaux de Lebrun. Il y a rassemblé toutes ses forces, pour lutter contre une formidable concurrence; mais quoiqu'il se fut montré supérieur à lui-même, Lesueur lui fut supérieur. L'illustre peintre duCloître des Chartreux, se faisant mondain pour un homme du monde, comme il s'était fait moine pour des moines, changea brusquement de manière, et s'attacha au coloris, sans sacrifier le dessin. Il travailla neuf années entières à la décoration de l'hôtel Lambert, et avec une application si soutenue, qu'il mourut épuisé un an après, en 1655. L'auteur de laVie des peintresprête à Lebrun cette phrase odieuse: «On enterre aujourd'hui Lesueur; la mort vient de m'enlever une fameuse épine du pied.»On raconte qu'un jour, des Italiens, visitant l'hôtel, rencontrèrent un homme qui semblait comme eux attiré par la curiosité. Ils l'accostèrent, et l'un d'eux lui désignant d'un côté les compositions de Lebrun, de l'autre celles de Lesueur: «Questo, dit-il, «è una conglioneria, ma quello ha d'un maestro italiano.» C'était à Lebrun en personne que l'apostrophe s'adressait. Qu'on juge du dépit de l'artiste qui se croyait le roi des peintres, parce qu'il était le peintre du roi.Des tableaux qui avaient coûté la vie à Lesueur avaient trop de prix pour n'être pas promptement échangés contre une valeur monétaire. Après la mort de M. de La Haye, fermier-général, second propriétaire de l'hôtel, on vendît les peintures duSalon de l'Amouret duCabinet des Muses. Elles étaient au nombre de douze:Naissance de l'Amour, l'Amour présenté à Jupiter, Vénus irritée contre l'Amour, l'Amour recevant les hommages des dieux, l'Amour dérobant les foudres de Jupiter, l'Amour ordonnant à Mercure d'annoncer son pouvoir à l'univers, les neuf Muses, Apollon confiant la conduite de son char à Phaéton. L'État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque, qui fut heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq compositions où sont réunies les Muses, dans la galerie du Musée royal. De tous les travaux de Lesueur, il ne reste dans l'hôtel Lambert qu'une grisaille presque effacée, placée dans un enfoncement sous l'escalier, les grisailles de l'antichambre ovale du premier étage, et, dans une pièce de l'attique,l'appartement des bains, quatre morceaux d'une exécution charmante et d'une belle conservation:Calisto, Diane et Actéon, le Triomphe de Neptune, le Triomphe d'Amphitrite. LeCabinet des Musesn'a conservé que quatre tableaux, peints dans la voussure du plafond par François du Perrier, l'un des meilleurs élèves de Lanfranc et de Simon Vouet; ils représententApollon poursuivant Daphnée, le Jugement de Midas, la Chute de Phaétonetle Parnasse.Les appartements de l'hôtel Lambert, malgré leur état de détérioration, offrent encore un coup d'oeil imposant. Les propriétaires successifs, le fermier-général Dupin, le marquis du Châtelet-Laumont. M. de Montalivet, avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de l'édifice: mais, depuis trente ans, occupé par madame Lagrange, institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il a subi de tristes destinées. Des ballots de laine, des piles de matelas, ont encombré les plus beaux salons; une poussière blanchâtre, détachée par la carde, a sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries, les solives sculptées des plafonds. Il y a au rez-de-chaussée un magnifique salon; le plafond, divisé en neuf compartiments, est orné de sujets mythologiques qu'entourent de somptueux encadrements; des peintures surmontent les portes; des arabesques tapissent les lambris; mais tout cela est vague, sale, indéchiffrable, si dénaturé, qu'on n'y reconnaît la touche d'aucun maître, le caractère d'aucune époque.Avant peu, on remettra l'hôtel Lambert en vente, en baissant la mise à prix. Quels que soient les acquéreurs, sa démolition nous parait inévitable. Les riches de vieille souche ont leurs manoirs; les banquiers se soucient peu d'architecture et d'esthétique; qui donc achèterait l'hôtel Lambert, si ce n'est un spéculateur empressé de le mettre à bas? Serait-ce le gouvernement? Un artiste qui loge quai d'Anjou. M. Fernand Boissard, en a écrit à M. le ministre de l'Intérieur; il a plaidé la cause du vieux monument, l'indiquant comme propre à loger la bibliothèque de la Ville. Le ministre a répondu avec empressement, et s'est hâté d'avertir M. le préfet de la Seine. Ces soins et ces démarches n'empêcheront pas l'hôtel Lambert d'être renversé. On a reculé, avec raison peut-être, contre la dépense des réparations; seulement on a songé à sauver les tableaux. Une députation de dix personnes, envoyée par le ministère, a visité l'hôtel lundi dernier, 22 mai. Elle en a examiné les peintures, et s'est ensuite enfermée pour délibérer dansl'appartement des bains. Espérons qu'elle aura prononcé une sentence favorable à Lebrun et à Lesueur.Galerie des Beaux-Arts, au bazar Bonne-Nouvelle.Galerie Bonne-Nouvelle.Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait établi à Vienne un joli magasin de plumes de bécasses, mais qu'il ne put réussir, faute de bécasses: on peut dire de même que cette nouvelle exposition de tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutespavéesde bonnes intentions, n'a pas réussi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui avaient si hautement et si énergiquement proteste contre le jury du Louvre, ont dédaigné d'accepter le moyen qui leur était offert de prouver la légitimité et la justice de leurs plaintes: ils ont pensé sans doute qu'à moins d'avoir un nom bien connu, une réputation déjà vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France, mauvaise grâce à se présenter aux yeux du public sous cette recommandation: «On n'a pas voulu de moi.» Il arrive par suite que la contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort, semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions, les galeries des Beaux-Arts ne sont tapissées que d'effroyables croûtes, peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres basses de la littérature contemporaine, c'est-à-dire aux choses du monde les plus méprisables et les plus méprisées. Nous ne savons donc pas bien encore à quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen, puisque cette classe d'artistes, lésée surtout par les arrêts académiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice que l'on tenait précisément pour elle; les maîtres déjà célèbres devant toujours trouver un publie pour leurs toiles refusées, ce qui importait singulièrement, c'était de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute défectueuses, mais à coup sûr originales, de quelques jeunes gens, inconnus hors des ateliers et du monde artistique.M.. Corotn'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve seul chargé d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de quelques arbres élancés et dégarnis de feuilles; à droite une chèvre, ou plutôt une tête de chèvre apparaît au travers des broussailles; au milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature qu'il ne la voit; il cherche la poésie du paysage dans les plus minces détails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prétend M. Michelet, que les Églogues et les Géorgiques soienthumides, cependant nous ne sachions pas que cette humidité ait jamais pour effet d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M. Corot: les arbres deviennent maigres et pâles, les gazons se ternissent, les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard pèchent par un excès de propreté, ceux de M. Corot semblent pécher par le défaut contraire: «Passe encore pour ses bergères, disait un plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....»Châtiment des quatre piquets, dans les colonies, par M. Marcel Verdier.M. Marcel Verdier,--Châtiment des quatre piquets dans les colonies, «L'esclave condamné est attaché à plat-ventre, les bras et les jambes étendus à quatre piquets fixés en terre. C'est dans cette position violente et le corps nu qu'il reçoit le châtiment; l'instrument du supplice est un fouet long de sept à huit pieds fixé à un manche très-court.» A gauche du supplicié, se voit tranquillement assise la famille du planteur; le maître du malheureux nègre fume son cigare d'un air nonchalant et distrait, et pendant que le fouet coupe les chairs de l'esclave et fait ruisseler son sang, un aimable sourire est sur les lèvres de la jeune femme du planteur; les cris de la victime ne peuvent troubler la pureté de son front, la clarté douce de son regard; son enfant seul semble effrayé et se réfugie dans le sein de sa mère; mais on prévoit déjà que son oreille se familiarisera bientôt avec ces gémissements douloureux, que son oeil s'accoutumera de bonne heure à ces horribles spectacles, et qu'un jour, lui aussi, il fumera paisiblement, comme son père, devant le supplice de ses nègres.Nous avons entendu dire que ce tableau, remarquable d'expression et de dessin, fut rejeté par le jury, à cause du sujet même. On a craint apparemment que la pitié publique ne fut trop vivement excitée par cet affreux spectacle, et que les journauxnégrophobesn'accusassent le peintre de chercher à soulever la haine populaire contre nos malheureuses colonies. Cette explication seule, fort peu satisfaisante d'ailleurs, pourrait motiver le rejet de ce tableau, qui vaut évidemment mieux, et par le sentiment et par l'exécution, que beaucoup de toiles historiques ou de genres admises, cette année, à l'Exposition du Louvre.Parmi les autres tableaux que M. Marcel Verdier a envoyés aux galeries Bonne-Nouvelle, nous avons surtout remarqué, sous le n° 223, un beau portrait de M. G. de Labédollierre, l'un des plus spirituels physiologistes desFrançais peints par eux-mêmes.Nous eussions aussi aimé voir dans les galeries des Beaux-Arts les tableaux et les sculptures de ces artistes distingués qui, rebutés par d'injustes refus, ne veulent plus s'exposer désormais à de semblables sévérités,turpique repulsae, et ne travaillent plus pour le public. Chacun comprendra combien sont légitimes nos regrets en jetant les yeux sur le bénitier dont nous donnons ici la gravure. Mademoiselle de Fauveau est précisément un de ces artistes consciencieux, que les rigueurs du jury semblent avoir à tout jamais dégoûtés de l'Exposition. Mademoiselle de Fauveau envoya il y a deux ou trois ans à la commission d'examen un charmant miroir avec un cadre merveilleusement ouvré.Le miroir fut refusé, commemeuble; il y a pourtant au Salon plus d'une toile dont personne assurément ne voudrait décorer les murs de son antichambre; mais ne récriminons pas contre le passé. Mademoiselle de Fauveau, aujourd'hui à Florence, patrie de Benvenuto Cellini, continue, et nous l'en félicitons, à faire de cesmeublesdont le jury ne veut pas. Le bénitier que nous illustrons ici suffit d'ailleurs à faire le plus bel éloge du gracieux talent de cet artiste.--Mademoiselle de Fauveau a voulu traduire sous une forme visible, sous une image vivante, le verset de la prière:Sub umbra alarum tuarum protege me. Ce verset est écrit au bas du bénitier afin que l'action pieuse de l'ange gardien soit parfaitement comprise, et qu'il ne soit pas possible de croire, comme faisait un Anglais, que son aile est uniquement étendue pour garantir l'eau lustrale de la poussière. Sur les deux côtés de la chapelle gothiques ont écrits en vieux caractères des vers de Clément Marot qui paraphrasent naïvement le verset déjà cité.Un Bénitier par mademoiselle de Fauveau.Or du subtil arq des chasseurs,Et de toute l'oultranceDes pestiférés oppresseurs,Te donra délivrance;Seur seras sous son esle,Sa deffense te servyraDe targe et de rondelle;Si que de nuict ne craindras pointChose qut espouvante,Ne dard ne sagette qui poinctDe jour en l'air volante,N'autenne peste cheminantLorsqu'en ténèbres sommes,Ne mal soubdain exterminantEn plein midy les hommes.Il nous restera à parler dans un dernier article, de quelques autres tableaux, et principalement dela Mort de Messaline,par M. Louis Boulanger.DON JUAN.CHANT DIX-SEPTIÈME.(Suite et fin du chant.--Voyez p. 186.)XXI. Il y avait bien une petite partie de l'attention de Juan qui avait remarqué cette fuite; mais le reste était si attaché à la nouvelle apparition, qu'il laissa fuir le blond fantôme. N'ayant plus à craindre que pour lui, il ne craignit plus; il se l'approcha de la porte de sa chambre, s'y tint debout, les bras croisés, ferme et froid en apparence, mais la colère dans le coeur.XXII. Les pas se rapprochaient; une lumière intermittente s'avançait avec eux, jetant par intervalle des éclairs de clarté suivis d'une obscurité complète. Don Juan, cependant, commençait à être las des prodiges; il lui tardait de corriger violemment ce nouveaumoine noir[1].... Mais à deux pas de lui la lanterne sourde éclaira l'apparition, et ce n'était ni un prodige ni un esprit, mais lord Auguste Fitz-Plantagenet.Note 1: Voir, aux chants qui précèdent, la légende dumoine noiret ses apparitions nocturnes dans le château de Nourat-Abbey.XXIII. Lord Auguste était un fat de la haute espèce: lord de naissance, ayant la prérogative nécessaire d'un siège à la Chambre des Pairs, d'une belle figure, cheveux bruns et touffus, merveilleusement habillé par le meilleur des tailleurs, à la taille noble et fière, digne en tout de faire partie du William-Club, et fait pour suivre d'assez près les Brummel, les Pierrepont, et encore pour faire partie du très-important et fort ennuyeux club de l'Alfred.XXIV. Il se disait beaucoup d'esprit, et véritablement on était assez généralement porté à l'en croire, tant il avait emmagasiné dans sa mémoire d'esprit et de pensées des autres. Sa parole était élégante, ses phrases choisies et relevées, et quand il avait entendu quelque part une sottise fashionable ou recueilli une idée un peu dandye, il se les assimilait fort convenablement à son usage.XXV. Et, j'y songe! Comment le vol des pensées n'est-il point puni? Lorsque le monde finira, il n'y aura plus guère que des hommes de génie, au train où va cet envahissement du génie des autres. Quand Shakspeare et Pope frappent à leur effigie une pensée sublime, aussitôt cette médaille tombe aux mains de tous, où elle s'use; les sols la dépensent comme venant d'eux, et la grande idée passe à l'état de style, l'admirable médaille à l'état de vile monnaie.XXVI. Lord Auguste avait donc énormément de cette monnaie courante; mais ce qui relevait cet esprit, quelle qu'en fût l'origine, c'était son écurie et ses jockeys. Il savait aussi jouer avec la légèreté d'un Français, et perdre, avec le calme d'un Vénitien, des sommes énormes. Ses paris étaient fabuleux; il avait aussi dans son passé des chasses merveilleuses dont, assure-t-on, il poétisait un peu trop les détails.XXVII. Il avait peu de passions, ayant trop d'esprit pour cela, disait-il, si ce n'est pourtant le torysme, passion de position pour lui, mais qu'il n'avait pas pris le temps d'examiner; il assurait néanmoins qu'elle lui était originelle, et, comme le seul ami qu'il eut jamais lui répondit, à propos des sentiments politiques, qu'il attendait, pour avoir une opinion, qu'il en vînt une bonne, il avait hautement rompu avec lui; ce qui le mit à l'aise, car depuis il n'eut plus que des amis.XXVIII. Sa grande prétention était l'amour, non pas qu'il tint absolument à être amoureux, mais à le paraître. Personne ne jetait plus impertinemment aux femmes de ces regards qui disent de grands succès ou un grand pouvoir; personne ne croyait mieux fasciner une timidevirginité[2]. En homme comme il faut, il avait voulu s'attacher au char d'unefemme à la mode: c'était la duchesse de Fitz-Fulke, quoiqu'il ne démêlât pas trop, dans cette position, s'il était le moqué ou le moqueur, la victime ou le bourreau.Note 2: Shakspeare.XXIX. Mais il lui manquait quelque chose; après avoir bien cherché, il vit que c'était un duel. Il soupirait autant après l'éclat, qu'il méprisait le bonheur obscur; les choses lui semblaient tout à fait opportunes pour cet éclat désiré: une duchesse pour cause, un gentilhomme presque ambassadeur pour adversaire, le château d'un lord pour scène. De telles conditions lui parurent admirables, et son apparition nocturne n'avait pas d'autre motif.XXX. Lorsque lord Auguste Fitz-Plantagenet fut près de don Juan, la lanterne sourde les inonda de sa lumière. Tous deux se regardèrent avec un dépit au moins égal; don Juan surtout, qui avait laissé s'évanouir une délicieuse apparition, et qui, craignant une autre mystification, avait accumulé tous les trésors de sa colère pour recevoir le fantôme; mais à la vue de la réalité de lord Auguste, il sourit avec amertume et lui dit:XXXI. «J'avais plutôt compté sur lemoine noirque sur votre seigneurie, milord, et si votre apparition me parait dépourvue de toute magie, elle lient au moins un peu du somnambulisme.» Cette moquerie déplut à lord Auguste; il ne s'attendait pas à une pareille réception; il avait prétendu mettre plus de dignité dans sa démarche, et cette plaisanterie déshonorait quelque peu son action et lui gâtait dès l'abord la gravité de la circonstance..XXXII. Il s'agit d'une chose sérieuse, monsieur.--Vous me surprenez beaucoup, milord.--Depuis quelques jours vos épigrammes m'offensent, monsieur.--Depuis quelques jours, milord!--Je les ai trop comprises, monsieur.--Vous les avez comprises, milord!--Il existe d'ailleurs un outrage dont vous devinez la nature.--Je ne sais pas deviner comme vous, milord!--La duchesse de.....--La duchesse! milord!--Enfin, je viens formellement vous demander une satisfaction. --Oh!!!»XXXIII. Il y avait dans cette exclamation de notre héros tant de malice et de moquerie sanglante, que lord Auguste Plantagenet en eût été renversé, si Juan, avec une ironique compassion, ne fût venu à son secours, et ne lui eut très-cavalièrement fixé les conditions de la rencontre pour le lendemain. «Ces choses étant ainsi réglées, milord, ajouta-t-il, votre seigneurie me permettra-t-elle d'aller dormir? car cette scène nocturne, avec tout le fantastique du rêve, en a surtout le meilleur mérite, celui de ne pas empêcher le sommeil.» Et, ayant salué, il se retira dans son appartement, laissant au lord confondu le soin d'en faire autant.XXXIV. «Il est incroyable, parbleu! qu'un gentilhomme traite aussi lestement une affaire d'honneur, murmurait en se retirant de son côte le très-élégant lord Auguste Fitz-Plantagenet. Il est inouï de terminer en plaisanterie une conversation commencée, il me semble, avec quelque dignité. C'est ainsi que l'ordre social se dissout, que la gravité des choses s'anéantit, et que le monde posé un peu haut ne serait plus tenable.» Sur quoi lord Auguste poussa un soupir aristocratique, où jouait son petit rôle la peur du lendemain.XXXV. Véritablement la peur est très-forte dans le coeur de l'homme, mais elle y est presque toujours vaincue par lemaintien, sauf au maintien à être à son tour vaincu par le ridicule. Don Juan fut fort satisfait du maintien d'ironie qu'il avait jeté sur son émotion, et quant à lord Fitz-Plantagenet, la position lui semblait douloureuse, parce que les plaisanteries de don Juan l'avaient désarçonné du maintien grave dont il avait enveloppé sa peur originelle.XXXVI. Cependant nos deux gentilshommes veillaient, chacun de son côté; ils se jouaient à eux-mêmes, dans leur solitude, la comédie usitée des préparatifs du duel; car l'homme est ainsi fait, qu'habitué à la continuelle farce qu'il joue dans le monde, il conserve encore forcément son masque avec lui-même et se fait à son usage une hypocrisie intérieure; il étouffe encore la naïve raison, il fait crier plus haut la voix ducomme il faut, et, seul, se dupe encore, se pose, se ment, se joue et se trompe.XXXVII. Ainsi Juan et lord Fitz-Plantagenet, restés seuls, pouvaient à leur aise avoir peur du lendemain, mais tous deux avaient trop d'acquit pour faillir au décorum de leur position. Tous deux agirent selon leur esprit de conduite: Juan avec son insouciance jouée, le lord avec sa dignité jouée. Tous deux écrivirent le testament d'avant-duel, y glissant avec étude quelques traits de dédain ou de moquerie contre la mort, afin de farder leurs derniers moments.XXXVIII. Et tous les deux dormirent; le sommeil est le roi du monde, au moins pour un quart du règne--Rêvèrent-ils? Je ne le sais; ils ne le surent pas eux-mêmes. Coleridge et Wadsworth ne s'en seraient pas inquiétés à ma place; ils eussent admirablement peint les songes terribles versés par Mab au milieu du sommeil.--Ce qu'il y a de plus officiel, c'est que tous deux, au matin, se réveillèrent et se levèrent.XXXIX. Ils curent bientôt réuni les témoins, de bons amis, qui, venus pour mener la vie de château chez lord Henry, n'étaient pas mal satisfaits de voir rompre aussi dramatiquement la monotonie de leur séjour. Ils essayèrent bien quelques communes remontrances, mais les hommes et les choses marchèrent; et neuf heures sonnaient à l'église de Balmore, lorsque les armes ayant été examinées, les distances mesurées, tout étant prépare avec des formes exquises.... deux coups de pistolet partirent.XL. Personne ne fut tué. Rassurez-vous, mais un des combattants fut blessé; ici une parenthèse (y aurait-il donc des rangs dans les douleurs, et une aristocratie de blessures? Tel mal excitera-t-il la pitié, celui-ci l'enthousiasme, cet autre le ridicule? Il n'y aurait pas assez de pleurs pour le coup d'épée qui frapperait Achille et Nelson dans la poitrine; mais si le même coup tranchait le bout du nez de César, nez très-long d'ailleurs, oh! mes amis, vous ririez.XLI. Ceci est injuste et déraisonnable, mais le monde moral navigue dans un océan de déraison). Ici se ferme la parenthèse, et se renoue l'histoire. La balle de Juan fut plusheureuse(remarquez-vous ce mot), car elle blessa lord Fitz-Plantagenet; mais pleurez, Muses, filles de Jupiter, saintes filles de la poésie, nuageuses soeurs de Morven, vous qui poétisez la douleur, pleurez; car la balle fatale avait coupé, par la moitié, l'oreille gauche de sa seigneurie.XLII.. Hélas! moi aussi je pleure, je pleure de honte sur ce ridicule résultat... moi, poète de l'épopéeJuanique!Combien n'aurais-je pas mieux aimé quelque noble blessure à enchâsser dans mes hexamètres, quelques coups homériques à grandir ma plume et à exalter mon génie! mais une moitié d'oreille! O Muses! Qu'est-ce donc que cette ignominie? Et la dignité du duel et de la poésie doit-elle donc se heurter et se briser à cette honte?XLIII. L'honneur étaitsatisfait, mais il n'y eut guère que lui qui le fut; lord Auguste, le diminué d'une section d'oreille, don Juan, le diminueur, ne partageaient pas sa satisfaction; et les témoins s'occupaient délicatement des dernières cérémonies de la rencontre, façonnant la réconciliation convenable, et faisant éclater cette estime d'usage qui naît, au premier sang, du mépris ou de la haine: poignées de mains hypocrites qui se serrent, chaudes encore de l'outrage qu'elles ont frappé.XLIV. Cependant la Renommée veillait, voyait et écoutait; cette vieille fille de l'Olympe a tenu à sa divinité, et loin de prendre sa retraite comme le reste du sénat de Jupiter, n'a fait qu'accroître sa puissance.--Bien plus, le Temps lui a donné deux magnifiques auxiliaires, l'imprimerie et les journaux; aussi ne craint-elle plus la fin de son immortalité, et voit-elle chaque jour se multiplier ses moyens et s'augmenter ses forces.XLV. La déesse avait assisté de loin à la scène du duel, et, pour en recueillir plus complètement les circonstances, elle avait emprisonné ses pieds divins dans d'ignobles sabots; ses ailes d'azur, repliées sur ses épaules, s'étaient aplaties sous une veste de laine usée par le temps. Ses mains subtiles étaient devenues calleuses, une barbe grise hérissait les contours de son menton, et ses cheveux d'or, devenus plats et roux, s'affaissaient sous le poids d'un feutre jauni au travail des champs.XLVI. Ainsi la douairière de l'Olympe n'était plus qu'un vieux jardinier du château. Ce divin manant avait tout vu, et était accouru aussitôt répandre dans les cuisines, avec le plus mauvais style de renommée de tout le comté, les détails du duel, et les douleurs auriculaires de lord Auguste Fitz-Plantagenet; la nouvelle trouva dans la chaîne des laquais et des filles de chambre un fil conducteur, qui vint électriquement aboutir à la noble Adeline.XLVII. Le château fut bientôt embrasé de cette nouvelle. --Mais ce fut au déjeuner qu'elle éclata dans toutes ses tempêtes. Tout le monde la savait déjà, et chacun l'apprit aux autres. On n'entendait que des mots et des cris heurtés; les interjections furent épuisées, les dames avaient pris les plus vives, les gentilshommes les plus violentes, deux vieux baronnets en inventèrent quatre ou cinq tout à fait inconnues à la grammaire. Adeline était pâle, Aurora plus rose que son nom ne le comporte, et la duchesse de Fitz-Fulke, ayant hésité devant un évanouissement complet, prit le parti de s'en tenir à un léger spasme, perceptible seulement pour les autres ladies.XLVIII. Lord Auguste Fitz-Plantagenet fut unanimement plaint et pleuré (ceci est une règle, les femmes plaignent toujours, en pareille occurrence, le fat qu'elles n'eussent jamais préféré). Ce fut un concert de pitié et de tendresse;--mais don Juan fut en un instant jugé, blâmé, flétri, perdu;--et cet orage de l'indignation contre le meurtrier d'un bout d'oreille était monté au plus haut degré de sa fureur, avant que l'eau frémissante versée par une jeune Hébé ne se fût dorée dans les dernières théières.XLIX. Juan avait pressenti l'orage; triste et enfermé dans son appartement, il maudissait cette sotte aventure, et le sang versé d'un fat, mais non pas d'un ennemi. Il tremblait devant l'émotion soulevée par son action: il regrettait surtout ses rêves d'amour, qu'il n'avait pas sondés encore, et où se confondaient dans sa pensée, comme trois nuées que le vent à la fois pousse et mêle, les ombres ravissantes d'Adeline, de la duchesse et d'Aurora.L. Peut-être ce dernier nuage de rose ravissait-il davantage sa pensée, et se détachait-il mieux de la nuée d'albâtre où se tenait Adeline, et de la nuée d'or où étincelait la duchesse. Il n'avait pas cependant encore vaincu ses doutes. Son coeur trop léger (pourquoi ne pas le dire, Muse!) flottait sur les ondes de l'amour, sans avoir jusque-là jeté l'ancre, et il était à craindre que, dans sa voluptueuse paresse, il n'attendit le port le plus facile pour s'y amarrer.LI. Et maintenant tous ces nuages d'amour étaient dissipés par la tempête du duel, la haine générale allait l'envahir: les funestes épithètes fermaient, poussaient, grandissaient et étendaient leurs cent bras et leurs têtes dans les salons de lord Henry. Juan entendait pour ainsi dire de loin les mots terribles d'assassin et d'aventurier, et son âme énergique ayant tout deviné, il refusa de reparaître devant l'aréopage, fit ses préparatifs de départ, écrivit à Adeline une lettreconvenable, et partit.LII. Il était midi, mais le jour était sombre; le soleil, couvert d'un ciel de plomb, retenait ses rayons et demeurait invisible; personne n'aurait pu dire: il est là. Tout se ressentait de l'absence de ce roi de la nature: les gazons et les plantes, et les arbres majestueux étaient obscurcis du même deuil. Au milieu de cette mélancolie des choses, Juan, à cheval, traînait sa mélancolie; il suivait, pensif, les dernières allées de ce parc qu'il allait quitter pour toujours, lorsque tout à coup....LIII.... C'était une d'elles... une des trois, elle surtout, elle seule, Aurora! Au détour d'une sinueuse allée, elle était venue, amenée par le hasard (ce frère chéri de l'Amour); le hasard avait soulevé son voile vert, et le hasard aussi, sans doute, la retenait sur ses jambes tremblantes et sur son ombrelle plus ferme, lorsque le cavalier mélancolique passa à quelques pas d'elle. Tous deux se sentirent émus du même hasard, mais aucun d'eux n'osa risquer un salut.LIV. Seulement il s'échappa de la physionomie d'Aurora, de ses yeux peut-être, de ses lèvres, de son front, un de ces signes splendides et vagues, un de ces sourires divins et invisibles que l'imagination aperçoit plutôt que le regard. C'était comme une caresse fluide, comme ces baisers de lumière que les étoiles laissent errer sur les pelouses et les marguerites des champs. La candide Aurora ignorait peut-être elle-même ce qu'il y avait de tendresse dans cette caresse lointaine et involontaire.LV. Sa pudeur seule le savait pour elle et le lui apprit sans doute, car elle disparut aussitôt derrière des lilas défleuris... Juan demeura comme anéanti, et son noble cheval ressentit la commotion éprouvée par son maître et s'arrêta tout à coup. Mais la délicieuse image avait fui, et quelques instants après don Juan, troublé et incertain, continua sa marche, jeta un long et inutile regard vers les lilas, fit un grand soupir, et sortit du parc.LVI. A peine avait-il dépassé la grille, qu'il voulut retourner en arrière, et il le sentait bien maintenant, ce n'était plus la brillante coquetterie de la duchesse ni la tendre austérité d'Adeline qui enchaînaient sa pensée; c'était la seule Aurora, la timide, la ravissante, la céleste... Et lui, l'insensé, le misérable, le sot, comment avait-il agi dans cette rencontre?... Pas un salut, pas une parole, pas un signe... Que pensait-elle de cette impertinence ou de cette stupidité?LVII. Il voulait revenir, mais il ne le pouvait plus... Il voyait avec tant d'amertume la fuite de ce moment si précieux et si perdu, qu'il se croyait assez rapide pour le ressaisir; il croyait pouvoir refaire cet instant.. Aurora eût reparu à cette place avec le même sourire... le vent aurait encore soulevé son voile vert, lui aurait passé encore... Mais qu'il eût agi autrement! qu'il eût été admirable! sublime!... s'il avait pu refaire du présent avec ce passé.

L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843

Nº 13. Vol. I.--SAMEDI 27 MAI 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.Ab. pour les dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an 32 fr.pour l'étranger.          10              20            40

SOMMAIRE.Académie des Sciences morales et politiques. Éloge de Daunou, par M. Mignet.Portraits de M. Mignet et de Daunou.--Courrier de Paris.--Mise en vente de l'Hôtel Lambert.Quatre gravures.--Galerie des Beaux-Arts. au Bazar Bonne-Nouvelle. Contre-Exposition,Vue de la galerie Bonne-Nouvelle; Châtiment des quatre piquets; un Rentier, par mademoiselle de Faureau.--Don Juan. Chant dix-septième (suite et fin).CoursesCourses de Chantilly; courses de Lyon.--Tourbillon de neige, nouvelle russe, avecune gravure.--Montevideo et Buenos-Ayres.Vue de Montevideo; portraits de Rosas et d'Oribe.--Théâtres. Les Petits et les Grands; Mademoiselle Rose; la Famille Renneville; l'Hameçon de Phenice; la Fille de Figaro, avec unegravure; Eulalie Pontois.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.Gravure.--Mistress Fry.Portrait.--Amusements des Sciencesavecgravure.--Rébus.

Académie des Sciences morales et politiques. Éloge de Daunou, par M. Mignet.Portraits de M. Mignet et de Daunou.--Courrier de Paris.--Mise en vente de l'Hôtel Lambert.Quatre gravures.--Galerie des Beaux-Arts. au Bazar Bonne-Nouvelle. Contre-Exposition,Vue de la galerie Bonne-Nouvelle; Châtiment des quatre piquets; un Rentier, par mademoiselle de Faureau.--Don Juan. Chant dix-septième (suite et fin).CoursesCourses de Chantilly; courses de Lyon.--Tourbillon de neige, nouvelle russe, avecune gravure.--Montevideo et Buenos-Ayres.Vue de Montevideo; portraits de Rosas et d'Oribe.--Théâtres. Les Petits et les Grands; Mademoiselle Rose; la Famille Renneville; l'Hameçon de Phenice; la Fille de Figaro, avec unegravure; Eulalie Pontois.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.Gravure.--Mistress Fry.Portrait.--Amusements des Sciencesavecgravure.--Rébus.

Entre l'Académie Française et l'Académie des Sciences est venue se placer, pour compléter l'édifice élevé par la Révolution Française à l'esprit humain, une autre académie, l'Académie des Sciences morales et politiques, qui emprunte à l'une la solidité et l'unité de ses investigations, à l'autre l'éclat et le coloris de la forme. Quelle plus noble mission, en effet, pour une assemblée de personnages célèbres dans la science et dans la pratique des affaires, que celle qui, par la philosophie, cherche la raison des choses et des êtres, par la législation les organise, par l'histoire les raconte et les évoque du passé pour les enseignements de l'avenir, par l'économie politique les féconde et les enrichit, par la morale les sanctifie et règle par le développement des lois innées ce qui échappe aux prescriptions de la loi écrite! Aussi, bien que d'une date beaucoup plus récente, l'Académie des Sciences morales et politiques a déjà grandi au niveau de ses aînées.

La séance publique annuelle du samedi 27 mai a eu lieu cette année sous la présidence de M. le comte Portalis, qui prête un concours si actif et si éclairé aux travaux de l'Académie. Après un discours dans lequel l'honorable académicien a fait ressortir l'importance et l'utilité des sciences morales et politiques. M. Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie, a donné lecture d'une notice sur la vie et les travaux de M. Daunou.

M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau livre sur la Révolution Française, bien que conçu et exécuté sur un plan différent de l'Histoire de la révolutionpar M. Thiers, a obtenu la même popularité. Si les événements y sont racontés avec moins de détail, les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les conséquences qui en découlent, y sont peut-être plus nettement formulés. D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur l'histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne, assurent à M. Mignet une place notable dans la grande famille des historiens. Comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction des travaux de la compagnie qu'il représente, un tact et une sûreté de jugement également éloignés d'une timidité méticuleuse et d'une hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un corps savant. Sans autre autorité que celle attachée à son influence personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente impulsion donnée aux études et aux recherches de l'Académie. Il y a en lui quelque chose de d'Alembert, par la généralité de ses connaissances, l'urbanité de ses manières, la grâce et l'éclat de son style. M. Mignet ne borne pas ses soins aux vivants; chaque année il est l'interprète de l'Académie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres qu'elle a perdus. A l'Académie des Sciences morales et politiques plus qu'à l'Académie Française on va au fond des choses: il s'agit moins de louer que d'interroger, de connaître et de juger après une enquête impartiale et complète. L'éloge admet des réserves, et chacun comparait tel qu'il a été, et non pas nécessairement dans son costume d'apparat. La diversité et la spécialité des talents n'arrêtent pas la plume et le zélé du secrétaire perpétuel, qui s'est montré successivement publiciste avec Sieyès, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy. Cette fois. M. Mignet avait à s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue carrière, a reçu des hommes d'opinions les plus différentes la double consécration de savant distingué, d'homme politique intègre et habile.

M. Mignet.

M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement lorsque la Révolution française éclata.

M. Daunou,décédé le 19 juin 1840.

M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement lorsque la Révolution française éclata.

M. Daunou, qu'avaient fait connaître plusieurs succès académiques, partagea le sort de tous les hommes de coeur et de talent appelés à fournir leur contingent aux exigences de l'époque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec une raison calme, et présenta en plusieurs circonstances l'apologie des mesures de l'Assemblée Constituante à l'égard du clergé; mais lorsque plus lard il fut appelé, par le suffrage des électeurs de Boulogne-sur-Mer, à faire partie de la Convention, sa courageuse conduite dans le cours du procès de Louis XVI, son dévouement à la personne et aux principes des Girondins, ne tardèrent pas à le signaler aux vengeances des Montagnards. Il fut jeté en prison, et ne reparut à la Convention qu'après thermidor, pour préparer, avec plusieurs de ses collègues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national, qui, suivant ses expressions, «devait être en quelque sorte l'abrégé du monde savant et l'assemblée représentative des gens de lettres.» Comme savant, M. Daunou a reçu, sous les divers régimes, la récompense de son aptitude et de ses travaux; il a été tour à tour ou simultanément professeur aux écoles centrales, au Collège de France, directeur des Archives générales du royaume membre de deux Académies et secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme politique, et après les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Députés sous la Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France.

C'est cette vie si remplie et mêlée à de si grands événements que M. Mignet avait à retracer dans son ensemble. Il l'a fait en évitant un accueil qui se présente à tout écrivain chargé de présenter la biographie d'un personnage mêlé à l'histoire du demi-siècle qui vient de s'écouler. Au milieu des faits généraux, il a vu surtout le modèle qui posait devant lui: il ne leur a emprunté que ce qui était nécessaire pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa personnalité. Au milieu de beaucoup de réflexions également vives et saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur l'assemblée. En se séparant du premier Consul et en poursuivant en lui la réalisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua les pouvoirs publics, il le fit plutôt au profit de tous qu'a son profit personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il était convenable, pour faciliter la liberté politique future de la France, de lui donner d'abord une forme civile stable, et que pour éviter à la société moderne le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Révolution du reproche de stérilité.

Dans la première partie de sa Notice M. Mignet montra d'une façon neuve et vraie comment tous les essais de constitution émanés des différentes assemblées qui se succédèrent aux premiers temps de la Révolution, furent frappés d'impuissance dès leur début:

«En général, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitième siècle, les constitutions des États s'étaient formées lentement; sorties des entrailles mêmes des sociétés, et se développant avec elles, ces constitutions avaient été le produit de leurs éléments, la manifestation de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du temps, elles n'avaient pas été fondées sur des conceptions purement abstraites de l'intelligence. Mais à l'époque extraordinaire où l'esprit humain, parvenu à une entière indépendance, et même à une sorte de souveraineté, se fit le juge des croyances, le contempteur des traditions et le superbe adversaire d'un passé dont il devait méconnaître le mérite pour en détruire la puissance, l'organisation des États fut conçue sur un modèle admirablement régulier, mais purement idéal. Alors une génération hardie, inexpérimentée, généreuse, confiante, toute remplie de lumière et d'ignorances, parce quelle avait beaucoup pensé et peu pratiqué, s'éprit noblement des droits des hommes et des peuples, et crut qu'il était aussi facile de les réaliser que de les découvrir. Elle espéra les établir dans toute leur étendue, s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai était politiquement praticable. Élevée pour opérer une révolution et pour faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord à ses idées, comme plus tard à ses armes, et elle compta tour à tour sur la solidité des établissements prescrits par la loi, et des arrangements imposés par la conquête. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla sans bornes. Au nom de la pensée; au moyen de sa force, elle tenta d'annuler toutes les pensées et toutes les forces des générations écoulées que représentait le passé du monde. La confiance qui l'anima dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce principe commun aux philosophes du dix-huitième siècle, aux législateurs de la Révolution, au fondateur de l'Empire et au conquérant de l'Europe, à savoir: que pour l'homme, l'éducation peut tout; que pour la société, l'institution fait tout.»

Nous sommes heureux d'ajouter à cette première citation les dernières pages de la Notice.

«M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu'à la mort. Le travail était à la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il avait perdu tous ces amis d'un autre siècle, disciples de la même école, partisans des mêmes systèmes, compagnons des mêmes vicissitudes. Il restait seul de cette brillante société d'Auteuil, où l'on avait tant aimé la philosophie et la liberté, la patrie et l'esprit humain. Il avait vu successivement disparaître Cabanis, dont il avait partagé les sentiments et admiré les ouvrages; Chénier, auquel l'avait uni la plus inaltérable amitié, malgré les contrastes de leur caractère et de leur vie; Ginguené, son collaborateur dans un grand nombre de journaux sérieux et de savantes collections; Laromiguiére, qu'il a loué avec un talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Après la perte de ces douces et fortes amitiés, entretenues par le besoin d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, éprouvées à travers les grandes inconstances de deux siècles, M. Daunou s'était retiré de plus en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre à son tour ces chers et illustres morts.

«Ce jour arriva dans l'été de 1840. La santé de M. Daunou était restée inaltérable et son esprit n'avait subi aucun déclin, lorsqu'il fut soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui, à son âge, devait être mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une sérénité stoïque. Malgré ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux de l'Académie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernières feuilles du vingtième volume des historiens de France. Après deux mois de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dépositaire de ses dernières volontés, qui a consacré des soins si éclairés et si pieux à sa mémoire, pour régler lui-même ses funérailles. Il se fit dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit résolu, il lui dicta ses désirs suprêmes et il prescrivit qu'on le transportât sans avertissement, sans pompe, sans cortège, sans discours, dans le lieu où devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut achevé, il demanda à voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux presque éteints, le signa avec peine de sa main mourante, et après cet effort d'une volonté, qui resta ferme jusque sous les étreintes de la mort, il retomba, et peu d'heures après il expira, le 19 juin 1840. Ses voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait voulu y vivre.

«Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considérables, du moins les plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honnêteté. M. Daunou a parcouru deux carrières avec éclat, parce qu'il a eu deux sentiments d'une force et d'une constance égale: l'amour des lettres et l'amour de la patrie. Sans être un savant original et un écrivain du premier ordre, il a possédé les connaissances les plus vastes et les plus variées, le goût le plus fin et le plus sûr, un style chaste, ferme, élégant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicité, et il s'est servi de la langue des maîtres avec le naturel du talent et la perfection de l'art. Fidèle aux traditions en littérature, il s'est prononcé pour les innovations en politique, et il a été l'un des fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double éducation l'a suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en même temps disciple du dix-huitième siècle, ami de la règle et partisan de l'émancipation, a su toujours allier la modération du caractère à la hardiesse de l'esprit. Il a porté dans le monde les habitudes d'un solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrassé dans les relations ordinaires, opiniâtrement attaché à ses idées, étranger à toute ambition, il a mieux aimé les droits des hommes que leur commerce, et il a cherché bien plus à les éclairer qu'à les conduire.

«M. Daunou a été du petit nombre des hommes qui ont traversé un demi-siècle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbés sous le souffle impétueux des désirs populaires, ni soumis à la parole impérieuse d'un maître tout-puissant, qui n'ont toléré les violences dans aucun parti, concédé l'arbitraire à aucun gouvernement. Il a passé les temps de péril avec courage, les temps d'excès avec modération, les temps de dépendance avec dignité, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans la raison humaine et la liberté politique, il est mort en 1840 dans les nobles croyances de 1789. Cette constance de l'âme, ce dévouement au devoir, cette inflexibilité des convictions, font la gloire comme la grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la postérité.»

Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!» Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?» Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en iras-tu?»

Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude. Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable, fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de vent, de sombres nuages et de pluie.

D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur, mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule, devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop délicat, trop aimable pour une société qui fume, litles Mystères de Pariset ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé.

Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.

L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.»

Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison.

Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée, elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue; autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!

La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème desJardins; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de chaises: «Il n'y a plus de printemps!»

Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa personne dans lagrande alléeou devant lecafé de Paris, qui se sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux piaffants, pour faire une promenadeau bois, qui rebrousse chemin tout à coup, et rentre àl'hôtel, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi d'Arnal et à l'ut de Duprez.

Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert les débris de son repas de la veille.

La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame, sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées, pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début: «Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées, que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, des comédiens de province?

Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi, ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô, a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord, aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.» Voilà ce qui s'appelle de l'amour national!

Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses. Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force. Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle? Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans, triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite, cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune encore n'avait approché l'empire de si près.

Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze. S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M. Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles renommées!

Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la sienne en pied et l'autre à la boutonnière.

A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et pour quelques grands hommes.

Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant l'image de l'auteur duTartufeet duMisanthrope, les fidèles qui iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de se découvrir et de se signer.

Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies, depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire, jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles de Marivaux peint par lui-même.

L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe, quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier, dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle, oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races.

Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix, M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à l'Institut.

On joue au théâtre des Variétésle Mariage au Tambour; il vient d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait intitulerle Mariage au Feuilleton. Le fait est authentique; j'ai eu les preuves sous les veux.

Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur, et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait depuis longtemps sapudeur littéraire.--Quoi! c'était vous?--Oui, c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le maire mettait son écharpe.

«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une seconde édition.

Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie, deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus, au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant.

Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième arrondissement.

Il n'est pas probable que le propriétaire aille le réclamer

Depuis un mois, on lisait sur une grande affiche jaune placardée à profusion dans Paris:

«Adjudication en la Chambre des notaires de Paris, sise place du Châtelet, par le ministère de Me. Mayre, l'un d'eux, le mardi 25 mai 1815, heure de midi, d'une grande et vaste propriété dite l'hôtelLambert, sise à Paris, île Saint-Louis, à l'angle formé par la rue Saint-Louis et par le quai d'Anjou.» L'affiche signale cet hôtel comme pouvant servir de demeure à un homme riche, présenter de grands avantages à la spéculation, ou recevoir des usines. La mise à prix est de 180.000 fr. Aucun acquéreur ne s'est présenté; le plus profond silence a régné pendant que la première bougie, allumée par le crieur, se consumait sur sa bobèche. Ainsi la destruction probable de l'hôtel Lambert est ajournée, et ceux qu'intéressent les beaux-arts pourront, durant quelques semaines encore, être admis à le visiter. C'est pour stimuler leur curiosité que nous écrivons le présent article; c'est aussi pour donner à nos lecteurs des départements une idée d'un édifice qu'ils n'auront pas occasion de voir avant sa démolition, dépouillé d'une partie de ses richesses artistiques, dégradé par le temps et par les hommes, l'hôtel Lambert n'en est pas moins un magnifique échantillon de l'architecture du dix-septième siècle.

Les biographes, très-laconiques sur le compte de Nicolas-Lambert de Torigny, disent seulement qu'au commencement du règne de Louis XIV il occupait la place de président de la seconde chambre des requêtes au Parlement de Paris.

Quelques poètes peu connus ont célébré ses vertus privées et son intégrité comme magistrat. Mais il est difficile d'apprécier la sincérité de ces éloges, et le mérite le plus incontestable de Nicolas-Lambert aux yeux de la postérité, c'est d'avoir voulu se bien loger. Ses intentions furent merveilleusement servies par l'architecte Louis Le Van. La façade, qui donne sur la rue Saint-Louis, est lourde et triste assurément; mais quelle majesté dans l'hémicycle de la cour, dans le fronton d'ordre dorique dans le large escalier à double rampe sculptée! Si l'on contemple l'hôtel du côté du jardin, les bâtiments à demi cachés par de verts massifs, les hautes fenêtres, les pilastres ioniques, l'attique chargé de vases, l'aile qui, s'avançant vers la pointe orientale de l'île, se termine en demi-cercle élégant, les balcons de pierre garnis de balustrades en fer d'un riche travail, tout cet ensemble frappe, étonne et saisit. Il n'est personne qui, voyant cette imposante et gracieuse résidence, ne désire posséder 100.000 fr. de rente, uniquement pour s'y installer. Nicolas Lambert songea à mettre l'intérieur en harmonie avec le dehors, et comprenant toute la puissance de l'émulation, il s'adressa à deux peintres rivaux, Eustache Lesueur et Charles Lebrun. La grande galerie, décorée par ce dernier en 1649, est la pièce la mieux conservée de l'édifice. Qu'on bouche deux ou trois lézardes, qu'on ranime les dorures, qu'on lave les boiseries, et on la retrouvera dans toute sa splendeur native. La conception générale des ornements porte le cachet de cette époque mythologique, où l'on peignait le roi de France en Apollon. L'artiste a supposé que la galerie était disposée pour la célébration du mariage d'Hercule avec Hébé, déesse de la jeunesse; au-dessus de la porte, que flanquent intérieurement deux colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les apprêts d'un opulent festin. Cybéle, Cérès et Flore, assises sur des nuées, fournissent leur contingent à la fête, et leurs suivantes déroulent de longues guirlandes qu'ont savamment nuancées les pinceaux de Baptiste, l'un des plus grands peintres de fleurs de l'école française. Au centre de la voûte, deux tapisseries postiches représententHercule délivrant d'un monstre marin Hésione, fille de Lacomédon, roi de Troie: etle combat d'Hercule et de Pirithous contre les Centaures, qui les avaient surpris durant un sacrifice. A l'extrémité orientale du plafond. Jupiter, Junon et les autres dieux présentent à Hercule sa fiancée; puis le nouvel hôte de l'Olympe, précédé par la Renommée, monte au ciel dans un char conduit par Minerve. Les grisailles qui surmontent les corniches rappellent les principaux exploits du dompteur de monstres. Entre les croisées de la galerie et dans les trumeaux qui leur font face. Gérard Van Obstal, d'Anvers, a modelé en stuc des thermes, des groupes d'enfants, des aigles et des trophées. Les cadres opposés aux fenêtres contiennent des paysages de différents maîtres.

Hôtel Lambert.--Intérieur de la cour.Hôtel Lambert.--Vue prise du quai.

La composition gigantesque du plafond vaut les meilleurs morceaux de Lebrun. Il y a rassemblé toutes ses forces, pour lutter contre une formidable concurrence; mais quoiqu'il se fut montré supérieur à lui-même, Lesueur lui fut supérieur. L'illustre peintre duCloître des Chartreux, se faisant mondain pour un homme du monde, comme il s'était fait moine pour des moines, changea brusquement de manière, et s'attacha au coloris, sans sacrifier le dessin. Il travailla neuf années entières à la décoration de l'hôtel Lambert, et avec une application si soutenue, qu'il mourut épuisé un an après, en 1655. L'auteur de laVie des peintresprête à Lebrun cette phrase odieuse: «On enterre aujourd'hui Lesueur; la mort vient de m'enlever une fameuse épine du pied.»

On raconte qu'un jour, des Italiens, visitant l'hôtel, rencontrèrent un homme qui semblait comme eux attiré par la curiosité. Ils l'accostèrent, et l'un d'eux lui désignant d'un côté les compositions de Lebrun, de l'autre celles de Lesueur: «Questo, dit-il, «è una conglioneria, ma quello ha d'un maestro italiano.» C'était à Lebrun en personne que l'apostrophe s'adressait. Qu'on juge du dépit de l'artiste qui se croyait le roi des peintres, parce qu'il était le peintre du roi.

Des tableaux qui avaient coûté la vie à Lesueur avaient trop de prix pour n'être pas promptement échangés contre une valeur monétaire. Après la mort de M. de La Haye, fermier-général, second propriétaire de l'hôtel, on vendît les peintures duSalon de l'Amouret duCabinet des Muses. Elles étaient au nombre de douze:Naissance de l'Amour, l'Amour présenté à Jupiter, Vénus irritée contre l'Amour, l'Amour recevant les hommages des dieux, l'Amour dérobant les foudres de Jupiter, l'Amour ordonnant à Mercure d'annoncer son pouvoir à l'univers, les neuf Muses, Apollon confiant la conduite de son char à Phaéton. L'État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque, qui fut heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq compositions où sont réunies les Muses, dans la galerie du Musée royal. De tous les travaux de Lesueur, il ne reste dans l'hôtel Lambert qu'une grisaille presque effacée, placée dans un enfoncement sous l'escalier, les grisailles de l'antichambre ovale du premier étage, et, dans une pièce de l'attique,l'appartement des bains, quatre morceaux d'une exécution charmante et d'une belle conservation:Calisto, Diane et Actéon, le Triomphe de Neptune, le Triomphe d'Amphitrite. LeCabinet des Musesn'a conservé que quatre tableaux, peints dans la voussure du plafond par François du Perrier, l'un des meilleurs élèves de Lanfranc et de Simon Vouet; ils représententApollon poursuivant Daphnée, le Jugement de Midas, la Chute de Phaétonetle Parnasse.

Les appartements de l'hôtel Lambert, malgré leur état de détérioration, offrent encore un coup d'oeil imposant. Les propriétaires successifs, le fermier-général Dupin, le marquis du Châtelet-Laumont. M. de Montalivet, avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de l'édifice: mais, depuis trente ans, occupé par madame Lagrange, institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il a subi de tristes destinées. Des ballots de laine, des piles de matelas, ont encombré les plus beaux salons; une poussière blanchâtre, détachée par la carde, a sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries, les solives sculptées des plafonds. Il y a au rez-de-chaussée un magnifique salon; le plafond, divisé en neuf compartiments, est orné de sujets mythologiques qu'entourent de somptueux encadrements; des peintures surmontent les portes; des arabesques tapissent les lambris; mais tout cela est vague, sale, indéchiffrable, si dénaturé, qu'on n'y reconnaît la touche d'aucun maître, le caractère d'aucune époque.

Avant peu, on remettra l'hôtel Lambert en vente, en baissant la mise à prix. Quels que soient les acquéreurs, sa démolition nous parait inévitable. Les riches de vieille souche ont leurs manoirs; les banquiers se soucient peu d'architecture et d'esthétique; qui donc achèterait l'hôtel Lambert, si ce n'est un spéculateur empressé de le mettre à bas? Serait-ce le gouvernement? Un artiste qui loge quai d'Anjou. M. Fernand Boissard, en a écrit à M. le ministre de l'Intérieur; il a plaidé la cause du vieux monument, l'indiquant comme propre à loger la bibliothèque de la Ville. Le ministre a répondu avec empressement, et s'est hâté d'avertir M. le préfet de la Seine. Ces soins et ces démarches n'empêcheront pas l'hôtel Lambert d'être renversé. On a reculé, avec raison peut-être, contre la dépense des réparations; seulement on a songé à sauver les tableaux. Une députation de dix personnes, envoyée par le ministère, a visité l'hôtel lundi dernier, 22 mai. Elle en a examiné les peintures, et s'est ensuite enfermée pour délibérer dansl'appartement des bains. Espérons qu'elle aura prononcé une sentence favorable à Lebrun et à Lesueur.

Galerie Bonne-Nouvelle.

Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait établi à Vienne un joli magasin de plumes de bécasses, mais qu'il ne put réussir, faute de bécasses: on peut dire de même que cette nouvelle exposition de tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutespavéesde bonnes intentions, n'a pas réussi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui avaient si hautement et si énergiquement proteste contre le jury du Louvre, ont dédaigné d'accepter le moyen qui leur était offert de prouver la légitimité et la justice de leurs plaintes: ils ont pensé sans doute qu'à moins d'avoir un nom bien connu, une réputation déjà vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France, mauvaise grâce à se présenter aux yeux du public sous cette recommandation: «On n'a pas voulu de moi.» Il arrive par suite que la contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort, semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions, les galeries des Beaux-Arts ne sont tapissées que d'effroyables croûtes, peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres basses de la littérature contemporaine, c'est-à-dire aux choses du monde les plus méprisables et les plus méprisées. Nous ne savons donc pas bien encore à quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen, puisque cette classe d'artistes, lésée surtout par les arrêts académiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice que l'on tenait précisément pour elle; les maîtres déjà célèbres devant toujours trouver un publie pour leurs toiles refusées, ce qui importait singulièrement, c'était de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute défectueuses, mais à coup sûr originales, de quelques jeunes gens, inconnus hors des ateliers et du monde artistique.

M.. Corotn'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve seul chargé d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de quelques arbres élancés et dégarnis de feuilles; à droite une chèvre, ou plutôt une tête de chèvre apparaît au travers des broussailles; au milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature qu'il ne la voit; il cherche la poésie du paysage dans les plus minces détails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prétend M. Michelet, que les Églogues et les Géorgiques soienthumides, cependant nous ne sachions pas que cette humidité ait jamais pour effet d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M. Corot: les arbres deviennent maigres et pâles, les gazons se ternissent, les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard pèchent par un excès de propreté, ceux de M. Corot semblent pécher par le défaut contraire: «Passe encore pour ses bergères, disait un plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....»

Châtiment des quatre piquets, dans les colonies, par M. Marcel Verdier.

M. Marcel Verdier,--Châtiment des quatre piquets dans les colonies, «L'esclave condamné est attaché à plat-ventre, les bras et les jambes étendus à quatre piquets fixés en terre. C'est dans cette position violente et le corps nu qu'il reçoit le châtiment; l'instrument du supplice est un fouet long de sept à huit pieds fixé à un manche très-court.» A gauche du supplicié, se voit tranquillement assise la famille du planteur; le maître du malheureux nègre fume son cigare d'un air nonchalant et distrait, et pendant que le fouet coupe les chairs de l'esclave et fait ruisseler son sang, un aimable sourire est sur les lèvres de la jeune femme du planteur; les cris de la victime ne peuvent troubler la pureté de son front, la clarté douce de son regard; son enfant seul semble effrayé et se réfugie dans le sein de sa mère; mais on prévoit déjà que son oreille se familiarisera bientôt avec ces gémissements douloureux, que son oeil s'accoutumera de bonne heure à ces horribles spectacles, et qu'un jour, lui aussi, il fumera paisiblement, comme son père, devant le supplice de ses nègres.

Nous avons entendu dire que ce tableau, remarquable d'expression et de dessin, fut rejeté par le jury, à cause du sujet même. On a craint apparemment que la pitié publique ne fut trop vivement excitée par cet affreux spectacle, et que les journauxnégrophobesn'accusassent le peintre de chercher à soulever la haine populaire contre nos malheureuses colonies. Cette explication seule, fort peu satisfaisante d'ailleurs, pourrait motiver le rejet de ce tableau, qui vaut évidemment mieux, et par le sentiment et par l'exécution, que beaucoup de toiles historiques ou de genres admises, cette année, à l'Exposition du Louvre.

Parmi les autres tableaux que M. Marcel Verdier a envoyés aux galeries Bonne-Nouvelle, nous avons surtout remarqué, sous le n° 223, un beau portrait de M. G. de Labédollierre, l'un des plus spirituels physiologistes desFrançais peints par eux-mêmes.

Nous eussions aussi aimé voir dans les galeries des Beaux-Arts les tableaux et les sculptures de ces artistes distingués qui, rebutés par d'injustes refus, ne veulent plus s'exposer désormais à de semblables sévérités,turpique repulsae, et ne travaillent plus pour le public. Chacun comprendra combien sont légitimes nos regrets en jetant les yeux sur le bénitier dont nous donnons ici la gravure. Mademoiselle de Fauveau est précisément un de ces artistes consciencieux, que les rigueurs du jury semblent avoir à tout jamais dégoûtés de l'Exposition. Mademoiselle de Fauveau envoya il y a deux ou trois ans à la commission d'examen un charmant miroir avec un cadre merveilleusement ouvré.

Le miroir fut refusé, commemeuble; il y a pourtant au Salon plus d'une toile dont personne assurément ne voudrait décorer les murs de son antichambre; mais ne récriminons pas contre le passé. Mademoiselle de Fauveau, aujourd'hui à Florence, patrie de Benvenuto Cellini, continue, et nous l'en félicitons, à faire de cesmeublesdont le jury ne veut pas. Le bénitier que nous illustrons ici suffit d'ailleurs à faire le plus bel éloge du gracieux talent de cet artiste.--Mademoiselle de Fauveau a voulu traduire sous une forme visible, sous une image vivante, le verset de la prière:Sub umbra alarum tuarum protege me. Ce verset est écrit au bas du bénitier afin que l'action pieuse de l'ange gardien soit parfaitement comprise, et qu'il ne soit pas possible de croire, comme faisait un Anglais, que son aile est uniquement étendue pour garantir l'eau lustrale de la poussière. Sur les deux côtés de la chapelle gothiques ont écrits en vieux caractères des vers de Clément Marot qui paraphrasent naïvement le verset déjà cité.

Un Bénitier par mademoiselle de Fauveau.

Il nous restera à parler dans un dernier article, de quelques autres tableaux, et principalement dela Mort de Messaline,par M. Louis Boulanger.

(Suite et fin du chant.--Voyez p. 186.)

XXI. Il y avait bien une petite partie de l'attention de Juan qui avait remarqué cette fuite; mais le reste était si attaché à la nouvelle apparition, qu'il laissa fuir le blond fantôme. N'ayant plus à craindre que pour lui, il ne craignit plus; il se l'approcha de la porte de sa chambre, s'y tint debout, les bras croisés, ferme et froid en apparence, mais la colère dans le coeur.

XXII. Les pas se rapprochaient; une lumière intermittente s'avançait avec eux, jetant par intervalle des éclairs de clarté suivis d'une obscurité complète. Don Juan, cependant, commençait à être las des prodiges; il lui tardait de corriger violemment ce nouveaumoine noir[1].... Mais à deux pas de lui la lanterne sourde éclaira l'apparition, et ce n'était ni un prodige ni un esprit, mais lord Auguste Fitz-Plantagenet.

Note 1: Voir, aux chants qui précèdent, la légende dumoine noiret ses apparitions nocturnes dans le château de Nourat-Abbey.

XXIII. Lord Auguste était un fat de la haute espèce: lord de naissance, ayant la prérogative nécessaire d'un siège à la Chambre des Pairs, d'une belle figure, cheveux bruns et touffus, merveilleusement habillé par le meilleur des tailleurs, à la taille noble et fière, digne en tout de faire partie du William-Club, et fait pour suivre d'assez près les Brummel, les Pierrepont, et encore pour faire partie du très-important et fort ennuyeux club de l'Alfred.

XXIV. Il se disait beaucoup d'esprit, et véritablement on était assez généralement porté à l'en croire, tant il avait emmagasiné dans sa mémoire d'esprit et de pensées des autres. Sa parole était élégante, ses phrases choisies et relevées, et quand il avait entendu quelque part une sottise fashionable ou recueilli une idée un peu dandye, il se les assimilait fort convenablement à son usage.

XXV. Et, j'y songe! Comment le vol des pensées n'est-il point puni? Lorsque le monde finira, il n'y aura plus guère que des hommes de génie, au train où va cet envahissement du génie des autres. Quand Shakspeare et Pope frappent à leur effigie une pensée sublime, aussitôt cette médaille tombe aux mains de tous, où elle s'use; les sols la dépensent comme venant d'eux, et la grande idée passe à l'état de style, l'admirable médaille à l'état de vile monnaie.

XXVI. Lord Auguste avait donc énormément de cette monnaie courante; mais ce qui relevait cet esprit, quelle qu'en fût l'origine, c'était son écurie et ses jockeys. Il savait aussi jouer avec la légèreté d'un Français, et perdre, avec le calme d'un Vénitien, des sommes énormes. Ses paris étaient fabuleux; il avait aussi dans son passé des chasses merveilleuses dont, assure-t-on, il poétisait un peu trop les détails.

XXVII. Il avait peu de passions, ayant trop d'esprit pour cela, disait-il, si ce n'est pourtant le torysme, passion de position pour lui, mais qu'il n'avait pas pris le temps d'examiner; il assurait néanmoins qu'elle lui était originelle, et, comme le seul ami qu'il eut jamais lui répondit, à propos des sentiments politiques, qu'il attendait, pour avoir une opinion, qu'il en vînt une bonne, il avait hautement rompu avec lui; ce qui le mit à l'aise, car depuis il n'eut plus que des amis.

XXVIII. Sa grande prétention était l'amour, non pas qu'il tint absolument à être amoureux, mais à le paraître. Personne ne jetait plus impertinemment aux femmes de ces regards qui disent de grands succès ou un grand pouvoir; personne ne croyait mieux fasciner une timidevirginité[2]. En homme comme il faut, il avait voulu s'attacher au char d'unefemme à la mode: c'était la duchesse de Fitz-Fulke, quoiqu'il ne démêlât pas trop, dans cette position, s'il était le moqué ou le moqueur, la victime ou le bourreau.

Note 2: Shakspeare.

XXIX. Mais il lui manquait quelque chose; après avoir bien cherché, il vit que c'était un duel. Il soupirait autant après l'éclat, qu'il méprisait le bonheur obscur; les choses lui semblaient tout à fait opportunes pour cet éclat désiré: une duchesse pour cause, un gentilhomme presque ambassadeur pour adversaire, le château d'un lord pour scène. De telles conditions lui parurent admirables, et son apparition nocturne n'avait pas d'autre motif.

XXX. Lorsque lord Auguste Fitz-Plantagenet fut près de don Juan, la lanterne sourde les inonda de sa lumière. Tous deux se regardèrent avec un dépit au moins égal; don Juan surtout, qui avait laissé s'évanouir une délicieuse apparition, et qui, craignant une autre mystification, avait accumulé tous les trésors de sa colère pour recevoir le fantôme; mais à la vue de la réalité de lord Auguste, il sourit avec amertume et lui dit:

XXXI. «J'avais plutôt compté sur lemoine noirque sur votre seigneurie, milord, et si votre apparition me parait dépourvue de toute magie, elle lient au moins un peu du somnambulisme.» Cette moquerie déplut à lord Auguste; il ne s'attendait pas à une pareille réception; il avait prétendu mettre plus de dignité dans sa démarche, et cette plaisanterie déshonorait quelque peu son action et lui gâtait dès l'abord la gravité de la circonstance..

XXXII. Il s'agit d'une chose sérieuse, monsieur.--Vous me surprenez beaucoup, milord.--Depuis quelques jours vos épigrammes m'offensent, monsieur.--Depuis quelques jours, milord!--Je les ai trop comprises, monsieur.--Vous les avez comprises, milord!--Il existe d'ailleurs un outrage dont vous devinez la nature.--Je ne sais pas deviner comme vous, milord!--La duchesse de.....--La duchesse! milord!--Enfin, je viens formellement vous demander une satisfaction. --Oh!!!»

XXXIII. Il y avait dans cette exclamation de notre héros tant de malice et de moquerie sanglante, que lord Auguste Plantagenet en eût été renversé, si Juan, avec une ironique compassion, ne fût venu à son secours, et ne lui eut très-cavalièrement fixé les conditions de la rencontre pour le lendemain. «Ces choses étant ainsi réglées, milord, ajouta-t-il, votre seigneurie me permettra-t-elle d'aller dormir? car cette scène nocturne, avec tout le fantastique du rêve, en a surtout le meilleur mérite, celui de ne pas empêcher le sommeil.» Et, ayant salué, il se retira dans son appartement, laissant au lord confondu le soin d'en faire autant.

XXXIV. «Il est incroyable, parbleu! qu'un gentilhomme traite aussi lestement une affaire d'honneur, murmurait en se retirant de son côte le très-élégant lord Auguste Fitz-Plantagenet. Il est inouï de terminer en plaisanterie une conversation commencée, il me semble, avec quelque dignité. C'est ainsi que l'ordre social se dissout, que la gravité des choses s'anéantit, et que le monde posé un peu haut ne serait plus tenable.» Sur quoi lord Auguste poussa un soupir aristocratique, où jouait son petit rôle la peur du lendemain.

XXXV. Véritablement la peur est très-forte dans le coeur de l'homme, mais elle y est presque toujours vaincue par lemaintien, sauf au maintien à être à son tour vaincu par le ridicule. Don Juan fut fort satisfait du maintien d'ironie qu'il avait jeté sur son émotion, et quant à lord Fitz-Plantagenet, la position lui semblait douloureuse, parce que les plaisanteries de don Juan l'avaient désarçonné du maintien grave dont il avait enveloppé sa peur originelle.

XXXVI. Cependant nos deux gentilshommes veillaient, chacun de son côté; ils se jouaient à eux-mêmes, dans leur solitude, la comédie usitée des préparatifs du duel; car l'homme est ainsi fait, qu'habitué à la continuelle farce qu'il joue dans le monde, il conserve encore forcément son masque avec lui-même et se fait à son usage une hypocrisie intérieure; il étouffe encore la naïve raison, il fait crier plus haut la voix ducomme il faut, et, seul, se dupe encore, se pose, se ment, se joue et se trompe.

XXXVII. Ainsi Juan et lord Fitz-Plantagenet, restés seuls, pouvaient à leur aise avoir peur du lendemain, mais tous deux avaient trop d'acquit pour faillir au décorum de leur position. Tous deux agirent selon leur esprit de conduite: Juan avec son insouciance jouée, le lord avec sa dignité jouée. Tous deux écrivirent le testament d'avant-duel, y glissant avec étude quelques traits de dédain ou de moquerie contre la mort, afin de farder leurs derniers moments.

XXXVIII. Et tous les deux dormirent; le sommeil est le roi du monde, au moins pour un quart du règne--Rêvèrent-ils? Je ne le sais; ils ne le surent pas eux-mêmes. Coleridge et Wadsworth ne s'en seraient pas inquiétés à ma place; ils eussent admirablement peint les songes terribles versés par Mab au milieu du sommeil.--Ce qu'il y a de plus officiel, c'est que tous deux, au matin, se réveillèrent et se levèrent.

XXXIX. Ils curent bientôt réuni les témoins, de bons amis, qui, venus pour mener la vie de château chez lord Henry, n'étaient pas mal satisfaits de voir rompre aussi dramatiquement la monotonie de leur séjour. Ils essayèrent bien quelques communes remontrances, mais les hommes et les choses marchèrent; et neuf heures sonnaient à l'église de Balmore, lorsque les armes ayant été examinées, les distances mesurées, tout étant prépare avec des formes exquises.... deux coups de pistolet partirent.

XL. Personne ne fut tué. Rassurez-vous, mais un des combattants fut blessé; ici une parenthèse (y aurait-il donc des rangs dans les douleurs, et une aristocratie de blessures? Tel mal excitera-t-il la pitié, celui-ci l'enthousiasme, cet autre le ridicule? Il n'y aurait pas assez de pleurs pour le coup d'épée qui frapperait Achille et Nelson dans la poitrine; mais si le même coup tranchait le bout du nez de César, nez très-long d'ailleurs, oh! mes amis, vous ririez.

XLI. Ceci est injuste et déraisonnable, mais le monde moral navigue dans un océan de déraison). Ici se ferme la parenthèse, et se renoue l'histoire. La balle de Juan fut plusheureuse(remarquez-vous ce mot), car elle blessa lord Fitz-Plantagenet; mais pleurez, Muses, filles de Jupiter, saintes filles de la poésie, nuageuses soeurs de Morven, vous qui poétisez la douleur, pleurez; car la balle fatale avait coupé, par la moitié, l'oreille gauche de sa seigneurie.

XLII.. Hélas! moi aussi je pleure, je pleure de honte sur ce ridicule résultat... moi, poète de l'épopéeJuanique!Combien n'aurais-je pas mieux aimé quelque noble blessure à enchâsser dans mes hexamètres, quelques coups homériques à grandir ma plume et à exalter mon génie! mais une moitié d'oreille! O Muses! Qu'est-ce donc que cette ignominie? Et la dignité du duel et de la poésie doit-elle donc se heurter et se briser à cette honte?

XLIII. L'honneur étaitsatisfait, mais il n'y eut guère que lui qui le fut; lord Auguste, le diminué d'une section d'oreille, don Juan, le diminueur, ne partageaient pas sa satisfaction; et les témoins s'occupaient délicatement des dernières cérémonies de la rencontre, façonnant la réconciliation convenable, et faisant éclater cette estime d'usage qui naît, au premier sang, du mépris ou de la haine: poignées de mains hypocrites qui se serrent, chaudes encore de l'outrage qu'elles ont frappé.

XLIV. Cependant la Renommée veillait, voyait et écoutait; cette vieille fille de l'Olympe a tenu à sa divinité, et loin de prendre sa retraite comme le reste du sénat de Jupiter, n'a fait qu'accroître sa puissance.--Bien plus, le Temps lui a donné deux magnifiques auxiliaires, l'imprimerie et les journaux; aussi ne craint-elle plus la fin de son immortalité, et voit-elle chaque jour se multiplier ses moyens et s'augmenter ses forces.

XLV. La déesse avait assisté de loin à la scène du duel, et, pour en recueillir plus complètement les circonstances, elle avait emprisonné ses pieds divins dans d'ignobles sabots; ses ailes d'azur, repliées sur ses épaules, s'étaient aplaties sous une veste de laine usée par le temps. Ses mains subtiles étaient devenues calleuses, une barbe grise hérissait les contours de son menton, et ses cheveux d'or, devenus plats et roux, s'affaissaient sous le poids d'un feutre jauni au travail des champs.

XLVI. Ainsi la douairière de l'Olympe n'était plus qu'un vieux jardinier du château. Ce divin manant avait tout vu, et était accouru aussitôt répandre dans les cuisines, avec le plus mauvais style de renommée de tout le comté, les détails du duel, et les douleurs auriculaires de lord Auguste Fitz-Plantagenet; la nouvelle trouva dans la chaîne des laquais et des filles de chambre un fil conducteur, qui vint électriquement aboutir à la noble Adeline.

XLVII. Le château fut bientôt embrasé de cette nouvelle. --Mais ce fut au déjeuner qu'elle éclata dans toutes ses tempêtes. Tout le monde la savait déjà, et chacun l'apprit aux autres. On n'entendait que des mots et des cris heurtés; les interjections furent épuisées, les dames avaient pris les plus vives, les gentilshommes les plus violentes, deux vieux baronnets en inventèrent quatre ou cinq tout à fait inconnues à la grammaire. Adeline était pâle, Aurora plus rose que son nom ne le comporte, et la duchesse de Fitz-Fulke, ayant hésité devant un évanouissement complet, prit le parti de s'en tenir à un léger spasme, perceptible seulement pour les autres ladies.

XLVIII. Lord Auguste Fitz-Plantagenet fut unanimement plaint et pleuré (ceci est une règle, les femmes plaignent toujours, en pareille occurrence, le fat qu'elles n'eussent jamais préféré). Ce fut un concert de pitié et de tendresse;--mais don Juan fut en un instant jugé, blâmé, flétri, perdu;--et cet orage de l'indignation contre le meurtrier d'un bout d'oreille était monté au plus haut degré de sa fureur, avant que l'eau frémissante versée par une jeune Hébé ne se fût dorée dans les dernières théières.

XLIX. Juan avait pressenti l'orage; triste et enfermé dans son appartement, il maudissait cette sotte aventure, et le sang versé d'un fat, mais non pas d'un ennemi. Il tremblait devant l'émotion soulevée par son action: il regrettait surtout ses rêves d'amour, qu'il n'avait pas sondés encore, et où se confondaient dans sa pensée, comme trois nuées que le vent à la fois pousse et mêle, les ombres ravissantes d'Adeline, de la duchesse et d'Aurora.

L. Peut-être ce dernier nuage de rose ravissait-il davantage sa pensée, et se détachait-il mieux de la nuée d'albâtre où se tenait Adeline, et de la nuée d'or où étincelait la duchesse. Il n'avait pas cependant encore vaincu ses doutes. Son coeur trop léger (pourquoi ne pas le dire, Muse!) flottait sur les ondes de l'amour, sans avoir jusque-là jeté l'ancre, et il était à craindre que, dans sa voluptueuse paresse, il n'attendit le port le plus facile pour s'y amarrer.

LI. Et maintenant tous ces nuages d'amour étaient dissipés par la tempête du duel, la haine générale allait l'envahir: les funestes épithètes fermaient, poussaient, grandissaient et étendaient leurs cent bras et leurs têtes dans les salons de lord Henry. Juan entendait pour ainsi dire de loin les mots terribles d'assassin et d'aventurier, et son âme énergique ayant tout deviné, il refusa de reparaître devant l'aréopage, fit ses préparatifs de départ, écrivit à Adeline une lettreconvenable, et partit.

LII. Il était midi, mais le jour était sombre; le soleil, couvert d'un ciel de plomb, retenait ses rayons et demeurait invisible; personne n'aurait pu dire: il est là. Tout se ressentait de l'absence de ce roi de la nature: les gazons et les plantes, et les arbres majestueux étaient obscurcis du même deuil. Au milieu de cette mélancolie des choses, Juan, à cheval, traînait sa mélancolie; il suivait, pensif, les dernières allées de ce parc qu'il allait quitter pour toujours, lorsque tout à coup....

LIII.... C'était une d'elles... une des trois, elle surtout, elle seule, Aurora! Au détour d'une sinueuse allée, elle était venue, amenée par le hasard (ce frère chéri de l'Amour); le hasard avait soulevé son voile vert, et le hasard aussi, sans doute, la retenait sur ses jambes tremblantes et sur son ombrelle plus ferme, lorsque le cavalier mélancolique passa à quelques pas d'elle. Tous deux se sentirent émus du même hasard, mais aucun d'eux n'osa risquer un salut.

LIV. Seulement il s'échappa de la physionomie d'Aurora, de ses yeux peut-être, de ses lèvres, de son front, un de ces signes splendides et vagues, un de ces sourires divins et invisibles que l'imagination aperçoit plutôt que le regard. C'était comme une caresse fluide, comme ces baisers de lumière que les étoiles laissent errer sur les pelouses et les marguerites des champs. La candide Aurora ignorait peut-être elle-même ce qu'il y avait de tendresse dans cette caresse lointaine et involontaire.

LV. Sa pudeur seule le savait pour elle et le lui apprit sans doute, car elle disparut aussitôt derrière des lilas défleuris... Juan demeura comme anéanti, et son noble cheval ressentit la commotion éprouvée par son maître et s'arrêta tout à coup. Mais la délicieuse image avait fui, et quelques instants après don Juan, troublé et incertain, continua sa marche, jeta un long et inutile regard vers les lilas, fit un grand soupir, et sortit du parc.

LVI. A peine avait-il dépassé la grille, qu'il voulut retourner en arrière, et il le sentait bien maintenant, ce n'était plus la brillante coquetterie de la duchesse ni la tendre austérité d'Adeline qui enchaînaient sa pensée; c'était la seule Aurora, la timide, la ravissante, la céleste... Et lui, l'insensé, le misérable, le sot, comment avait-il agi dans cette rencontre?... Pas un salut, pas une parole, pas un signe... Que pensait-elle de cette impertinence ou de cette stupidité?

LVII. Il voulait revenir, mais il ne le pouvait plus... Il voyait avec tant d'amertume la fuite de ce moment si précieux et si perdu, qu'il se croyait assez rapide pour le ressaisir; il croyait pouvoir refaire cet instant.. Aurora eût reparu à cette place avec le même sourire... le vent aurait encore soulevé son voile vert, lui aurait passé encore... Mais qu'il eût agi autrement! qu'il eût été admirable! sublime!... s'il avait pu refaire du présent avec ce passé.


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