SOMMAIRE.

L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843Nº 17. Vol. I.--SAMEDI 24 JUIN 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an. 32 fr.pour l'étranger      --    10      --     20      --     40SOMMAIRE.Courrier de Paris.Portraits de doña Francisca, princesse de Joinville, de don Pedro II, empereur du Brésil, et de doña Juanaria, sa soeur.--Académie des sciences. Premier trimestre 1843.--Troubles en Irlande(suite et fin).Vue de la ville de Cork; Château de Dublin; Révolte au post-Office.--Le Major Anspech, nouvelle, par M. Marc Fournier, avecune gravure.--Fêtes des environs de Paris.Tombeau de Jacques de Bourgoin et de messire Aymon à Corbeil; Fête de Corbeil; Jeux du tourniquet et du Baquet à Saint-Germain; le jeu des Ciseaux, à Nanterre; Conduite de la Rosière à la Mairie de Nanterre; Couronnement de la Rosière.--Promenade sur les fortifications de Paris(suite)Treize gravures.--Nécrologie.Thomire.Portrait de Thomire et trois gravures.--Transport des diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.Deux gravures.--Bulletin bibliographique. --Annonces.--Modes.Une gravure.--Amusements des Sciences.Quatre gravures.--Rébus.Courrier de Paris.L'année 1843 aura été féconde en bénédictions nuptiales pour la branche cadette: tandis que la princesse Clémentine devenait duchesse de Saxe-Cobourg, le prince de Joinville, son frère, demandait la main de doña Francisca de Bragance, et Bragance et Orléans contractaient mariage à Rio-Janeiro. Je ne sais ce qu'en pense la branche aînée; mais voilà des hymens, comme disent les poètes, qui prouvent que la branche cadette a bonne envie de fructifier.Que les temps sont changés! Autrefois ces unions de princesses et de princes auraient fait pousser, autour de l'autel nuptial, des moissons d'odes, de dithyrambes et d'épithalames; aujourd'hui, elles n'ont pas même produit quelques rimes obscurément reléguées dans les limbes duMoniteur. Nous sommes à peu près guéris de la contagion de la poésie officielle; il nous reste encore assez d'autres maladies sans celle-là! Trois personnes gagnent à cette guérison: la nation, le prince et le poète.Le mariage du prince de Joinville sort cependant des habitudes froidement solennelles des mariages princiers; il a je ne sais quel air d'entreprise amoureuse qui le rend plus aimable; on dirait qu'un peu de poésie romantique a passé par là. Il est certain, en effet, qu'avant tout projet d'alliance, M. de Joinville aimait doña Francisca, et que doña Francisca éprouvait pour M. de Joinville un sentiment fort tendre. Cette double affection était née pendant le rapide séjour du prince à Rio-Janeiro, il y a deux ans, je crois.Doña Francisca de Bragance,princesse de Joinville.Armer un vaisseau, traverser les mers, aborder à une cour lointaine, pour y chercher une belle princesse dont on est épris, n'est-ce pas là une aventure que rompt agréablement la rigueur habituelle de l'étiquette diplomatique, et touche, par un certain côté galant, au beau Tristan de Léonais et à l'Amadis des Gaules?Don Pedro II, empereur du Brésil,frère de la princesse de Joinville.M. de Joinville et doña Francisca de Bragance ont fait une chose presque inconnue dans le monde des rois et des reines, un mariage d'inclination!En ce moment, la frégatela Belle-Pouleemporte les deux jeunes époux vers la France. Bientôt Paris saura si le Brésil, terrain fécond en fleurs magnifiques et charmantes, produit des princesses semblables à ses fleurs. Le jour où doña Francisca se montrera pour la première fois à l'Opéra sera le jour d'épreuve: l'armée des lorgnons et des binocles se tendra sous les armes; et le lendemain les yeux, la taille, le teint, la bouche, toute la personne de la princesse passera à l'ordre du jour des boudoirs et des salons.Si j'en crois un jeune Brésilien de mes amis, don José Alvarez Pedro Manoël, la princesse doña Francisca n'a rien à redouter de cette curiosité parisienne. Don José Alvarez Pedro Manoël me parlait encore hier de ses adorables cheveux d'un blond doré, de son regard de feu, de sa taille de liane, avec un ardeur toute brésilienne qui donne des garanties.Doña Juanaria, soeur de laprincesse de Joinville.Don José Alvarez Pedro Manoël n'est pas moins charmé des grâces de son esprit et de son caractère. Il vante son intelligence et son humeur enjouée. «Doña Francisca, me disait-il, joint à toute cette humeur vive et piquante beaucoup d'imagination et de sensibilité;» et don Manoël m'en donnait la preuve que voici.Doña Francisca aime avec passion les oiseaux et les fleurs; à force de soins et de recherches, elle était parvenue à peupler sa volière des hôtes les plus charmants et les plus rares, mélodieux captifs au plumage diapré. La jeune Francisca se plaisait à visiter ce bataillon ailé, peint des plus vives couleurs; un livre il la main, elle passait des heures entières près de ses oiseaux chéris, mêlant ainsi à sa lecture la mélodie de leurs chansons. Un jour, un bruit sinistre vint la surprendre au milieu de ces poétiques loisirs: c'était la nouvelle de la mort du son père, don Pedro Ier, arrivée de Lisbonne. Doña Francisca versa d'abondantes larmes; puis tout à coup, s'approchant de la volière, elle en brisa la porte, disant que les chants joyeux ne convenaient pas à un jour de deuil. Les prisonniers s'échappant par volées, gagnèrent l'espace et l'air libre avec mille gazouillements, et tout devint silencieux et triste autour de doña Francisca, triste comme son coeur filial.Si don José Alvarez Pedro Manoël loue la grâce et l'amabilité de doña Francisca, il n'est pas moins charmé de doña Juanaria, sa soeur aînée, et de son frère don Pedro II empereur du Brésil. On voit que don José Alvarez Pedro Manoël adore toute la famille; mais son adoration s'explique par des causes différentes: dans doña Francisca il aime, nous l'avons vu, l'enjouement et la vivacité; doña Juanaria lui plaît, au contraire, par un certain air sérieux et prudent qui n'ôte rien à sa beauté; doña Francisca, en un mot, est plutôt faite pour devenir une charmante Parisienne, et doña Juanaria pour rester reine ou impératrice.»Quant à l'empereur don Pedro II, empereur de dix-huit ans, don José Pedro Alvarez Manoël le traite avec la même munificence; quoi qu'on en ait pu dire, il lui accorde la résolution et l'activité, le déclarant très-instruit, pour son âge du moins, grand amateur de lecture et ferré sur la géographie et l'histoire,--Il est bon qu'un empereur sache l'histoire, et surtout qu'il en profite!Maintenant faut-il se fier à mon ami don José Pedro Alvarez Manoël? Est-ce un peintre, comme il y en a tant, qui flatte ses modèles, ou don José Pedro Alvarez Manoël fait-il des portraits ressemblants? Pour ce qui regarde doña Francisca, nous en jugerons bientôt par nos propres yeux. Quant à doña Juanaria et à l'empereur don Pedro II, nous ne sommes pas encore résolu, pour vérifier le fait, et entreprendre le voyage du Brésil[1].[Note 1: Les portraits que nous donnons en première page, sont les copies fidèles de trois lithographies publiées à Rio-Janeiro, et fort rares en France.]--L'Académie-Française vient d'arrêter la liste des vainqueurs au prix Montyon; mademoiselle Bertin, M. Agénor Gasparin, mademoiselle Allais Martin, mademoiselle Félicie Aysac, ont remporté la palme dans le champ-clos de la littérature morale; 1,000 fr. à l'une, 1,500 fr. à l'autre, 2,000 à celle-ci et à celle-là, tel est le total de cette distribution académique. Ces couronnes seront décernées dans la séance solennelle du mois d'août, en même temps que les prix d'éloquence et de poésie. Alors, M. le secrétaire perpétuel nous expliquera sans doute comment madame Agénor Gasparin a pour 1,000 fr. de moralité de plus que mademoiselle Anaïs Martin, et mademoiselle Félicie Aysac 500 fr, seulement. Dans une matière aussi délicate, je suis pour l'égalité des récompenses; rien ne me parait moins propre à honorer véritablement la vertu que ce système de tarif et cet établissement de poids et mesures. La belle chose que de peser la morale et de l'estimer par francs et deniers! A vingt sous cette morale! A cinquante centimes cette autre! Nous en achetons à tous prix; nous en vendons au mètre et au millimètre. Entrez, messieurs! entrez, mesdames!Il est bon de remarquer que quatre femmes ont obtenu ces quatre prix réservés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, selon l'expression de M. de Montyon. Nous en sommes ravi pour notre compte; si la morale est enseignée par ces dames, il y a plus de chances pour qu'elle fasse des prosélytes. Loin de nous donc de constater cette quadruple victoire féminine pour nous en plaindre! elle nous fournit seulement une preuve nouvelle de la conquête entreprise par la robe sur l'habit, dans toutes les voies de la littérature, conquête que nous avons déjà plus d'une fois signalée. Madame Collet-Revoil, la première, a débusqué l'homme du prix de poésie; mesdames Gasparin, Bertin, Martin, Aysac, viennent de lui enlever le prix de morale à la pointe de la plume. Ainsi, quand nous voudrons un peu de rimes et de moeurs, il faudra tendre la main à ces demoiselles et à ces dames académiques, et leur demander la charité.Un homme,--qui le croirait?--se fait le complice de cet envahissement universel et littéraire de la femme; il complote un projet qui doit l'étendre et le consolider. Cet homme, transfuge du parti barbu, est M. le comte de Castellane. Qui n'a pas entendu parler de M. de Castellane? Il y a trois raisons principales pour qu'on parle de M. le comte; il est très-riche, il n'est pas très-jeune, il a une très-jolie femme; M. de Castellane, en outre, a des goûts de Mécène qui lui ont fait une renommé. Son magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré s'est donné longtemps des airs de Conservatoire au petit pied, école de chant et de déclamation. La tragédie, la comédie, l'opéra-comique, envoyaient au théâtre Castellane leurs nourrissons au maillot. Pendant plusieurs années, l'art dramatique a profité de ces encouragements et de cette hospitalité de M. de Castellane... pour boire du punch et prendre d'excellentes glaces.M. de Castellane (on en cherchait la raison) avait tout à coup renoncé à ces soirées dramatico-punchées; c'est qu'il se préparait à une grande entreprise. Médité à loisir, mûri avec soin, le projet de M. de Castellane est près d'éclore. Il ne s'agit plus de donner le biberon à des Alcestes, à des Célimènes, à des Achilles, à des Clytemnestres en herbe, M. le comte a des visées hautes; la gloire de Richelieu l'empêche de dormir. Comme le fameux cardinal. M. de Castellane veut fonder une académie, l'académie de Richelieu, au sexe près; je veux dire que M. le comte jette en ce moment les bases d'une académie de femmes. M. de Castellane a été frappé, comme nous, du prodigieux accroissement des génies en cotillon et des muses de tout âge et de toute espèce. Son académie est destinée à leur ouvrir un temple. On y entrera par l'élection, comme à l'Académie-Française, et le chiffre des élues ne dépassera pas quarante. Le règlement est encore un secret; nous le publierons dès qu'il nous sera connu. Tout ce que nous en savons, c'est que l'article concernant le costume d'académicienne déclare que le bas-bleu est de rigueur.Un nouveau journal politique et littéraire vient de paraître sous le titre duParisien. Celle feuille quotidienne se vend deux sous. Que voulez-vous? elle ne s'estime pas davantage; il y a tant de gens et de journaux qui se surfont!Le Parisiena imaginé une manière originale de se faire lire et de gagner une clientèle: il s'est mis en dépôt et se distribue chez tous les épiciers. Dès le matin la boutique du coin reçoit sa pacotille de littérature et de politique à dix centimes;le Parisiencommence sa journée par où la plupart de ses confrères la finissent: il va du premier coup à l'épicerie; cela s'appelle marcher droit à son but. Les portières y mordent, et prennent tous les jours pour un sou de fromage et pour deux sous deParisien.--Regniard et La Bruyère ont tracé de main de maîtres le portrait du distrait; voici un trait digne de compléter la peinture: Saint-A.... est l'original auquel je l'emprunte. Saint-A.... pousse la distraction au delà de toute idée; Regniard n'a fait qu'une comédie et La Bruyère une esquisse; je pourrais en faire vingt avec les distractions de Saint-A..... mais ce n'est pas mon envie; je me contenterai de dire que dix fois Saint-A.... faillit se jeter par la fenêtre, croyant entrer par la porte.Avant-hier, passant, accompagné de Saint-A...., sur le pont d'Austerlitz, je m'aperçus que mon original ramassait un petit caillou qu'il se mit à rouler et à faire sauter dans sa main. Au même instant je lui demandai: «Quelle heure est-il?» Saint-A.... tira sa montre et me répondit: «Deux heures.» Nous n'avions pas fait deux pas, que mon homme s'arrêta tout à coup, et, rejetant son bras droit en arriére, lança dans l'air avec force quelque chose qui franchit le pont, tomba dans la Seine et s'engloutit dans l'eau bouillante. «Qu'est-ce cela? dis-je en m'approchant! de Saint-A...--C'est un caillou dont j'ai gratifié le fleuve, me répondit-il du plus beau sang-froid.--Eh! malheureux, c'est ta montre!» En effet, le distrait venait de faire à la Seine cadeau d'une superbe bréguet à répétition. Avis aux pécheurs à la ligne!--La chronique des vols de la semaine a raconté l'entreprise effrontée de quatre bandits qui se sont introduits chez un de nos ministres vers la chute du jour. Exercer à la barbe du gouvernement, n'est-ce pas lenec plus ultrade l'audace larronne? Mais enfin voilà nos fripons maîtres du champ de bataille; ils rôdent, ils cherchent, ils prennent; un bruit venu du dehors leur donne l'éveil et les met en fuite avant qu'ils aient eu le temps de s'emparer du plus riche butin; quelques chemises, quelques gilets, deux ou trois habits, sont tout le fruit de leur rapine. Le lendemain, le commissaire de police dressant son procès-verbal aperçoit une culotte suspendue à un arbre du jardin par où la bande s'était enfuie; culotte volée dans cette expédition, mais dédaignée et laissée là par les voleurs. Quoi donc! est-ce que le ministère mériterait le reproche que saint Éloi adresse au bon roi Dagobert?--Comme on fait voyager les renommées! Tout le monde croit, depuis un mois, George Sand parti pour l'Orient; tous les journaux de Paris l'ont affirmé, tous les journaux de province l'ont répété, tous les journaux de l'Europe vont le redire, tous les journaux du monde l'auront imprimé dans quelques mois; eh bien! Paris, l'Europe et le monde auront échangé une fausse nouvelle; non-seulement George Sand n'est pas en route pour Constantinople; mais il ne songe même pas à partir. Tandis qu'on le fait naviguer sur le Danube ou sur le Bosphore, et que déjà peut-être on publie le récit de sa visite au sérail et de son entrevue avec Abdul-Méjid, George Sand est tranquillement retiré dans son château de Nohant, recueilli en lui-même et sollicitant de son génie une oeuvre nouvelle, une de ces créations originales et puissantes qui intéressent si fortement l'esprit, émeuvent le coeur, et n'ouvriront certes pas à George Sand les portes de l'académie de M. de Castellane.--Si l'illustre auteur d'Indianareste dans son château, d'autres portes et d'autres romanciers voyagent. M. de Chateaubriand vient de partir pour les eaux; M. de Lamartine doit, dit-on, le rejoindre: il n'est pas jusqu'à M. Victor Hugo qui ne se prépare à quitter les vieux piliers de la place Royale, pour aller quelque part faire prendre l'air à son génie. M. Victor Hugo retournerait-il sur le Rhin? Qu'il n'en rapporte pas desBurgraves, au nom du ciel!--On va en Angleterre, en Allemagne, aux Pyrénées, aux Alpes, en Italie; c'est un excellent moment pour se munir de l'Itinéraire de la Suisse, par M. Adolphe Joanne. La réputation de ce livre précieux est faite depuis longtemps, et nous n'avons pas à y travailler ici: le seul défaut que je lui trouve, a dit un voyageur en Suisse, c'est d'être trop exact. Le mot est mérité. Cet itinéraire damné vous met en effet le pied tout juste à l'endroit où il faut le poser: les villes, les routes, les chemins, les sentiers, les excellents hôtels, les montagnes, les plaines, les vallées, les fleuves, les ruisseaux, vous avez tout cela exactement dans votre poche, grâce à M. Adolphe Joanne, ce dieu des itinéraires. M. Joanne ne vous laisse rien à deviner; impossible d'avoir avec lui le plaisir de s'égarer et de faire un mauvais pas. Se servir du livre de M. Adolphe Joanne, c'est déjà beaucoup; mais voyager avec M. Adolphe Joanne lui-même, voilà le vrai bonheur! ce bonheur je l'ai eu; or, comme tout le monde ne saurait aspirer à une telle félicité, l'Itinéraireà défaut de l'auteur lui-même, est une grande et utile compensation, que je conseille.--On nous écrit de Saint-Pétersbourg; «Rubini est ici depuis quelque temps; il assistait dernièrement à une représentation des comédiens français; l'Empereur était dans sa loge. S. M., informée de la présence du célèbre ténor, l'envoya mander. «Eh bien! monsieur Rubini, lui dit-il en le voyant, vous venez: donc nous voir, nous autres sauvages; c'est Amphion ou Orphée au milieu des tigres et des ours, vont dire vos spirituels feuilletons parisiens. Soit! monsieur Rubini mais vous voici, et vous ne nous quitterez pas sans nous avoir civilisés.» Rubini s'inclinait avec toute la grâce d'un ténor.--Alors l'empereur lui déclara qu'il avait résolu d'établir un théâtre italien à Saint-Pétersbourg, et que c'était à lui, Rubini, qu'il confiait l'entreprise.--«Sire, dit Rubini, je ne chante plus, j'ai abdiqué.--Vous chanterez, monsieur Rubini, et vous me ferez un théâtre italien; l'Empereur vous en prie.»--Comment résister à cette prière de toutes les Russies? Rubini a cédé, Rubini chantera, Rubini dotera la Russie de la fioriture et de la cavatine; incessamment Saint-Pétersbourg sera un furieux dilettante. Il ne lui manquait plus que cela!--Peut-être se rappelle-t-on la nouvelle que nous avons dernièrement donnée de l'arrivée à Paris d'un cor, ou plutôt d'uncornistemerveilleux; tout en louant le talent extraordinaire de M. Vivier,--et c'était pour lui le point principal,--nous avions hasardé quelques détails sur les commencements de ce jeune artiste: «M. Vivier était à Lyon simple commis marchand, lorsque le goût de la musique s'éveilla en lui.» Voilà ce que nous avions dit ou à peu près; il parait que cette qualité de commis marchand a déplu à M. Vivier ou à quelqu'un des siens; lecornistenous prie de rectifier le fait, en annonçant qu'il n'a jamais appartenu au commerce, mais à l'administration des contributions indirectes. Puisque cela fait plaisir à M. Vivier, nous déclarons qu'il était commis de ceci, au lieu d'être commis de cela; mais nous ne voyons pas ce que M. Vivier y gagne. Nous engageons cependant M. Vivier à lirele Philosophe sans le savoiril y trouvera une tirade sur le commerce, qui le fera peut-être revenir au commis marchand.--Le faubourg Saint-Germain est en rumeur depuis quelques jours, où s'y passe une aventure dont le héros infortuné est un de ces hommes à bonnes fortunes qui ne doutent de rien, et sont souvent dupes de leur vanité et de leur audace même. Voici le fait:Le jeune comte de B... poursuivait, depuis un mois, de ses impertinentes attaques, la jolie madame C... de N... Il faut vous dire que madame C... de N... tout récemment mariée, adore son mari, homme de coeur et d'esprit. D'abord la jeune femme s'amusa des prétentions de M. de B...; celui-ci, comme tous les fats, s'y trompa, et se crut aimé ou tout près de l'être. Un soir, avec une incroyable impudence, il escalada un mur du jardin et se glissa dans la chambre à coucher de madame C... de N...; un valet le vit, le reconnut, et vint avertir sa maîtresse; celle-ci, effrayée, envoya chercher son mari et lui confia l'insolent guet-apens du comte. «Mais de grâce, point de bruit et point de violence, dit-elle toute pâle et émue.--Sois tranquille, je traiterai le drôle comme il le mérite.» C... de N... descend l'escalier tranquillement, ouvre la porte de la chambre de sa femme; de B... surpris, arrive à sa rencontre. Le mari, sans s'émouvoir, s'approche de lui le plus près possible, et, levant le talon de sa botte, il lui marche rudement sur le pied. La douleur est si vive, que de B... pousse un cri. «Mille pardons, dit le mari du ton de la plus exquise politesse, mais je ne pensais pas qu'il dût y avoir ici un autre pied que le mien.»On ajoute que de B... s'est contenté de partir le lendemain pour Naples.Académie des Sciences.COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DU PREMIER TRIMESTRE DE 1843.(Suite et fin.--Voir pages 217 et 234)SCIENCES MATHÉMATIQUES.Haute analyses--Le plus fécond des géomètres de nos jours, M. Gauchy, a lu à l'Académie, dans le premier trimestre de cette année, sept ou huit mémoires importants de haute analyse dont il ne nous est pas possible de donner ici une idée.M. Liouville a lu aussi, sur la mécanique rationnelle, deux mémoires riches en résultats curieux. Parmi les autres communications faites à l'Académie sur les hautes mathématiques il nous suffira de mentionner celles de MM. Binet, Gascheau, Brassine, Frizon, etc.Histoire de l'arithmétique.--Mais nous devons une mention spéciale aux beaux travaux de M. Chasles sur l'histoire des mathématiques au Moyen-Age, et notamment sur l'introduction du système de numération que l'on a improprement attribué pendant si longtemps aux Arabes. M. Chasles interprétant un passage de la géométrie de Boèce avec plus de soin et de critique qu'on ne l'avait fait avant lui avait rendu très-plausible l'opinion déjà émise avant lui que ce passage indiquait réellement l'emploi d'un système de numération tout à fait analogue au nôtre, chaque chiffre placé à la gauche d'un autre marquant des collections d'unités dix fois plus fortes. La traduction qu'il vient de donner du traité de l'«Abacus» de Gerbert, et les savants commentaires dont il l'a accompagné, ne peuvent plus laisser de doutes aujourd'hui sur l'ancienneté du système actuel de numération dans l'Occident, où il s'est conservé par l'école pythagorienne jusqu'à l'époque où il est devenu vulgaire. Ainsi se trouvent réfutées victorieusement les prétentions d'un savant, assurément fort versé en cette matière, avait cru devoir élever en faveur de Léonard de Pise. L'Abacusde ce géomètre n'a paru qu'en 1262; et notre Gerbert, né en Auvergne, comme on sait, fut élu pape sous le nom de Sylvestre II en 999. C'est donc un de nos compatriotes, trop oublié par les historiens modernes, mais dont la haute influence sur son siècle ne saurait être trop appréciée, qui il le plus contribué à répandre l'étude des sciences mathématiques à une époque de barbarie, et à préparer, par la vulgarisation d'un système convenable de numération, les progrès des siècles suivants.Décès et nominations.--M. Puissant, auquel la nouvelle carte de France doit tout, est mort le 10 janvier dernier; il a été remplacé dans la section de géométrie par M. Lainé, auquel ses beaux travaux sur la théorie mathématique de la chaleur sur l'analyse indéterminée, sur la mécanique, lui méritaient depuis longtemps cet honneur.M. Hansen, de Gotta, a été nommé correspondant de la section de géométrie.V.--ASTRONOMIE.Comètes.-L'apparition de la grande comète a été l'événement astronomique le plus important du dernier trimestre. Nous avons déjà parlé de cet astre, et nous en avons donné la figure (p. 64). Il nous suffira donc d'ajouter que la détermination de l'orbite de cet astre a fait reconnaître diverses particularités très-curieuses qui le placent au nombre des plus remarquables que l'on ait jamais observés. Ainsi, d'abord, notre comète s'est plus approcher du soleil qu'aucune autre, même que celle de 1680. Lorsqu'elle était à sonpérihélie, c'est-à-dire à sa moindre distance au soleil, elle se mouvait avec une vitesse égale à huit cent trente-deux fois celle d'un boulet au sortir du canon. Elle est venue s'interposer, le 27 février, entre le soleil et la terre, et elle avait passé derrière le soleil le même jour. La longueur de sa queue était d'environ 236 millions de kilomètres, et si cette queue avait été seulement deux fois plus large, elle aurait infailliblement rencontré notre globe.--La comète a été visible en plein midi, dans quelques villes d'Italie, au commencement de mars.--On a quelque raison de croire qu'elle a déjà été vue antérieurement, mais il n'y a rien de certain à ce sujet.M. Laugier a communiqué les éphémérides de la comète qu'il a découverte à Paris le 28 octobre 1842. Cette comète qui, vers la fin du mois de novembre, a quitté la région du ciel visible à Paris, y est revenue dans la première semaine de février; mais les circonstances ont été trop défavorables pour qu'elle ait pu être aperçue.Mouvement du soleil dans l'espace.--Une des questions les plus propres à captiver l'attention des savants et des gens du monde eux-mêmes, est celle de la position relative de notre système planétaire dans l'espace, et du mouvement propre dont il est doué. Ce mouvement, à raison du prodigieux éloignement des étoiles ne devient sensible qu'au bout d'un grand nombre d'années; mais il ne peut plus être mis en doute aujourd'hui. Mettant à profit les données que les observations ont accumulées. M. Bravais, professeur d'astronomie à la Faculté des Sciences de Lyon, a soumis un calcul la recherche de la direction et de la vitesse de ce mouvement dans l'espace. Ce calcul, un des plus intéressants qui puissent se présenter dans la mécanique céleste, l'a conduit à un résultat qui diffèrent très-peu de celui auquel M. Argelander, habile astronome allemand, était arrivé par une méthode entièrement différente. Et comme les hypothèses que l'un et l'autre avaient été obligés de faire pour suppléer à l'insuffisance de certaines données, pèchent en sens contraire, il est extrêmement probable que la vérité doit être comprise entre ces deux résultats.M. Bravais est déjà connu du monde savant par les résultats remarquables auxquels il est parvenu sur le mode d'insertion des feuilles autour des tiges; par la riche moisson d'observations astronomiques géologiques, météorologiques et magnétiques qu'il a recueillies comme membre de la commission du Nord; par ses recherches sur la géométrie pure et sur le calcul des probabilités,--Le nouveau travail dont nous venons de donner un aperçu justifie les paroles par lesquelles feu M. Savary caractérisait M. Bravais dès 1838, lorsqu'il le désignait à l'Académie «comme aussi capable de bien discuter ses observations mie de les bien faire,» qualités dont la réunion a toujours été fort rare.L'Atlas des phénomènes célestespour 1843, par M. Dien, mérite d'être signalé aux amateurs d'astronomie, qui y trouveront la marche des planètes au travers du ciel étoilé et tous les phénomènes célestes de quelque importance.VI.--GÉOLOGIE ET MINÉRALOGIE.Minéraux curieux.--Le catalogue déjà si nombreux des espèces minérales a été enrichi d'une nouvelle espèce que M. Dufrenoy, qui l'a analysée, appellearsenio-sidérite. C'est un arséniate de fer trouvé dans la mine de manganèse de la Romanèche, près Mareuil.Ou a mis sous les yeux de l'Académie des échantillons remarquables de diamant. Les uns consistent en petits cristaux encore adhérents à leur gangue, qui est un près quartzeux; ils proviennent du Brésil. Un autre est un minéral noir très-dur acheté à Bornéo. On voulait s'assurer, par certaines expériences de polarisation, que ce minéral est bien un diamant, et pour cela il fallait y déterminer une petite facette polie.--Mais après un travail continu de vingt-quatre heures, un des plus habiles lapidaires de Paris n'a pas réussi à émousser une seule des pointes dont la surface du minéral est recouverte, et sa roue même a beaucoup souffert de cet essai. M. Dumas, après avoir examiné l'échantillon, a pensé que ce minéral est undiamant de nature,nom qu'on donne dans le commerce à des diamants qui ne sont susceptibles ni de se polir ni de se cliver, et qu'on réserve pour faire la poudre de diamants.Les minéraux précieux semblent s'être donné rendez-vous à l'Académie, car M. de Humboldt lui a communiqué une notice très-intéressante sur une pépite d'or vraiment monstrueuse, trouvée le 7 novembre dernier sur la pointe asiatique de la partie méridionale de l'Oural. Cette pépite pèse plus de trente-six kilogrammes; c'est aujourd'hui la plus grande qui soit connue. Celle qui fut découverte en 1721 aux États-Unis dans le comté d'Anson, monts Alléganys, Caroline du Nord, pèse vingt-un kilogrammes sept cents grammes..Recherches sur le diluvium.--On sait quelle importance les travaux de M. Agassiz et de Charpentier ont donnée aux glaciers, depuis quelques années, pour l'explication de certains phénomènes géologiques. C'est à leur action que ces savants attribuent le poli et les stries que l'on observe sur certaines roches des Alpes et d'autres chaînes de montagnes, aussi bien que le transport des blues erratiques, souvent énormes, que l'on trouve parfois à une grande hauteur sur le versant du Jura qui regarde les Alpes. Les géologues sont encore très-divisés sur ces questions, et en France comme en Allemagne, la théorie des glaciers a rencontré d'ardents adversaires. Dans ce nombre il faut ranger MM. de Collegne et Fournet, qui ont adressé à l'Académie des mémoires, l'un sur les terrains diluviens des Pyrénées, l'autre sur le diluvium de la France. Nous ne prétendons en aucune façon nier les conclusions auxquelles ces messieurs sont parvenus, en refusant aux glaciers toute influence sur la production du phénomène diluvien dans les localités qu'ils ont décrites; nous ferons seulement observer qu'ils donneraient à leurs réfutations de l'hypothèse glaciale beaucoup plus de force, s'il les appliquaient aux Alpes elles-mêmes, et notamment aux nombreux exemples sur lesquels MM, Agassiz et de Charpentier ont basé leur théorie. Les savants suisses méritent bien qu'on leur fasse l'honneur d'aller les attaquer et les battre sur leur propre terrain. Jusqu'à ce que quelque habile géologue français se soit dévoué à une expédition de ce genre, les glaciers pourraient bien gagner encore bon nombre de prosélytes.Dans une note sur le phénomène erratique du nord de l'Europe, M. Daubrée, ingénieur des mines, comme M. Fournet, et comme lui professeur à une faculté des sciences s'est montré beaucoup plus réservé en ce qui concerne les causes.Il a constaté que, dans les Alpes Scandinaves, les traces de transport et de frottement divergent, à partir des régions culminantes, en se rapprochant des lignes des plus grandes pentes du massif. MM. Keilhau et Siljestroem avaient fait la même observation en d'autres points du massif, M. Daubrée a aussi été conduit à signaler plusieurs exhaussements et abaissements alternatifs du sol de la presqu'île Scandinave.Paléontologie.--M. Brougniart a lu un rapport très-favorable sur un mémoire de M. Alcide d'Orbigny, intitulé;Coquilles fossiles de Colombie, recueillies par M. Boussigneault.M. d'Origny est arrivé à reconnaître l'existence du terrain crétacé dans cette partie de l'Amérique méridionale, conformément aux conclusions de M. de Buch.Nouvelle carte géologique.--Nous avons vu avec lui vif intérêt la nouvelle carte géognostique du plateau tertiaire parisien que M. Paulin, secrétaire de la Société de Géologie, a présenté à l'Académie. La perfection du coloriage fait honneur à M Kaeppelin, imprimeur-lithographe, comme l'exactitude des détails et la beauté du dessin à l'auteur de cette carte.VII.--MÉCANIQUE APPLIQUÉE.Machines à vapeur.--La théorie de la machine à vapeur n'avait jamais été présentée que d'une manière inexacte jusque vers 1837; aussi les résultats des calculs ne concordaient-ils jamais avec ceux de l'expérience, qu'à condition d'être multipliés par un certain coefficient numérique, variant de 0,5 à 0,6 suivant l'état d'entretien, et le système de construction de la machine. La théorie nouvelle, proposée il y a quelques années par M. de Paudour, n'est nullement sujette à cet inconvénient, et ses conséquences sont parfaitement d'accord avec celles de l'expérience. Il vient de la soumettre à une nouvelle épreuve décisive, en comparant les résultats auxquels elle conduit avec ceux que l'on observe directement sur l'effet et utile des machines de Cornouailles à simple effet: les différences constatées sont sans importance.La navigation à vapeur est destinée à prendre un si grand accroissement, qu'il est de la plus haute importance pour les constructeurs de machines à vapeur et de maires d'avoir un moyen simple et exact de mesurer le travail de ces machines, servant de moteurs aux bâtiments, et la résistante que ceux-ci éprouvent dans leur marche. Un moyen vient d'être fourni par M. Cailledon, dont le travail a été le sujet d'un rapport très-favorable de M. Coriolis.VIII.--TECHNOLOGIE.Aucune des communications faites à l'Académie n'a été accompagnée d'un extrait dans les comptes-rendus officiels, ni suivie d'un rapport, à l'exception d'une seule. L'Académie, sur la proposition de M. Thénard, a approuvé des tableaux imprimés et coloriés, sur une grande échelle, par M. Knabt comme utiles à l'enseignement de la mécanique, de la physique, de la chimie, etc.IX.--SCIENCES ÉCONOMIQUES.Caisses d'épargne.--M. Charles Dupin a communiqué ses recherches sur le développement de la Caisse d'épargne de Paris, et leur influence sur la population parisienne. Bien qu'au nombre des optimistes assez disposés à préconiser ce qui est l'honorable académicien a fait preuve d'impartialité en plaçant en regard du progrès qu'il signale des faits bien affligeants. Sa conclusion dernière, en ce qui concerne les déposants actuels, est qu'ils persistant encore à ne conserver leur dépôt que pendant cinq ans et demi, valeur moyenne; «de sorte que, dit-il, la Caisse d'épargne, au lieu d'être le trésor d'un peuple n' est en réalité, pour la masse,que la lanterne magique de ses économies.Statistique agricole--Dans une note intéressante M. de Gaumont a signalé les avantages qu'offrait une carte agronomique de la France. La belle carte géologique de MM. Duhémy et Élie de Beaumont servirait de base à la statistique et a lu délimitation des régions des régions agricoles, puisque celles-ci ont, en général, une connexion intime avec les formations géologiques. M. de Gaumont a énoncé quelques résultats curieux tenu concernant l'influence de la nature des terrains sur la qualité des produits.Agriculture.--M. Leclerc; l'homme avait présenté à l'Académie un Mémoire sur l'agriculture de l'ouest de la France.. M. de Gasparin a lu, sur ce Mémoire, un rapport très favorable, qu'il termine ainsi: «Nous osons affirmer que l'on n'a rien publié encore de plus complet et de plus satisfaisant en agriculture descriptive, et nous faisons de voeux pour que l'auteur hâte l'impression de son travail, qu'il destine à la publicité.»Troubles en Irlande.(Voir page 225.)Dans un précédent numéro, nous avons tracé à grands traits l'histoire du mouvement politique en Irlande; nous avons rappelé ses souffrances séculaires, ses révoltes, ses lents et tardifs succès. Après la victoire momentanée des volontaires, victoire qui rétablit l'indépendance absolue du Parlement national, nous avons vu l'Angleterre, irritée d'un appel fait par les Irlandais aux armes françaises, détruire tout à fait, en 1800, l'individualité politique de ce malheureux pays, et le réduire à l'état de simple province. Vers 1810, l'Association Catholique apparaît; bientôt O'Connell en prend la direction, l'agitation constitutionnelle s'organise, et une ère nouvelle s'ouvre pour ce peuple d'opprimés. Il nous reste aujourd'hui à bien définir le caractère du mouvement qui se manifeste en Irlande, à comprendre toute l'étendue du rôle que le libérateur y joue, et l'avenir qui semble réservé à cette sainte cause de la justice et de l'humanité.Un fait dont il faut bien se pénétrer avant tout, c'est que la révolte jusqu'ici pacifique des Irlandais, fondée sur les griefs les plus graves et en vue de réprimer les iniquités les plus criantes, est cependant beaucoup plus économique, si l'on peut parler de la sorte, que politique. Elle ne ressemble en rien, par exemple, à notre grande révolution de 89, qui, armant en quelque façon la philosophie de tout un siècle et poussant tout un corps de doctrines bien arrêtées et au renversement d'une société vieillie, réclamait avant tout les droits de la liberté, de la dignité humaine et l'indépendance des nations. Dans la querelle des Irlandais, l'humanité, l'égalité sont sans doute intéressées: c'est le privilège de ces grandes choses d'être froissées par toutes les injustices, de quelque nature qu'elles soient: mais, au fond, l'horizon de la révolution irlandaise est beaucoup plus borné. Son principe, sa vie, son âme, c'est la haine que le tenancier a conçue contre l'exploitation sans frein dont il est l'objet de la part du propriétaire. Ce quelle demande surtout, c'est la fixité légale de latenureou du montant des baux. Le «législateur de minuit,» las de n'obtenir par les vengeances isolées «aucun remède aux extorsions qui l'accablent, veut enfin que son droit soit reconnu par le législateur de midi, et on peut voir combien, dans la proclamation au peuple d'Irlande, ce grief est compté, et combien on pèse les moyens de le redresser. Ajoutez à cela l'exaltation de l'orgueil national, qui se relève justement sous les fourches caudines que voulaient lui imposer les torys, et qui se complaît dans l'idée d'un parlement autochtone la conviction religieuse trop longtemps dédaignée et comprimée, et qui veut enfin prendre son rang à côté des croyance qui l'ont jadis traitée en vaincue, et vous aurez tous les éléments de I agitation irlandaise. Mais le moteur principal est toujours dans les ressentiments légitimes de tenancier écrasé par le propriétaire, et si l'Angleterre, dégoûtée de son odieuse politique, consentait à satisfaire sur ce point, et en ce qui touche la question religieuse, au programme dressé par O'Connell, peut-être verrait-on tomber de beaucoup l'enthousiasme qui éclate en faveur de la révocation de l'union. Évidemment le rappel n'est pour les Irlandais qu'un moyen, un moyen désespéré d'obtenir justice, et ce n'est que parce qu'ils voient qu'il leur est impossible de rien arracher à leurs oppresseurs, qu'ils veulent être les instruments de leur propre réformation. Ce caractère de la révolution permanente d'Irlande, de consister très-faiblement dans les préoccupations politiques, est la cause la plus énergique de sa ténacité à la fois et de sa lenteur. Lorsqu'une révolution porte dans ses flancs un grand système philosophique, si par malheur elle est refoulée par la force brutale, la marche de l'humanité en est retardée pour des siècles. Les idées anciennes perdent beaucoup de leur prestige sur l'imagination des hommes, le doute les y mine peu à peu, et pour qu'elles triomphent, il faut qu'elles emportent la place d'assaut. Au contraire, quand une révolte n'est excitée que par une iniquité toujours poignante, et qui fait saigner journellement les coeurs, rien ne la déracine. On l'étouffe, elle renaît; on l'endort, elle se réveille; et toujours, comme celle d'Irlande, au moment où on la croit à jamais ensevelie, elle revient, comme un spectre, faire pâlir les oppresseurs.On ne doit pas oublier d'ailleurs qu'une révolution politique en Irlande ne serait pas, eu égard à la patience habituelle des nations, d'une nécessité bien urgente. Depuis l'émancipation des catholiques, obtenue en 1829 par les efforts et l'éloquence de Daniel O'Connell, la liberté civile et la liberté politique sont assises dans ce pays sur des bases assez larges.Nous serions mal venu à trouver les Irlandais retardés sous ce rapport, car ils jouissent de droits beaucoup plus étendus, beaucoup plus démocratiques que les nôtres. La liberté de la presse la plus entière, le droit d'association dans toute son étendue, sont des bienfaits dont ils profitent sans entraves et dont nous sommes privés. Et, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas un des caractères les moins bizarres de la tyrannie anglaise que cette facilité imprudente à donner les droits les plus avancés à ceux qu'elle opprime avec le plus de fureur, et à relever pour ainsi dire d'une main ceux qu'elle abat et qu'elle foule de l'autre. Aujourd'hui, ses ministres, inspirés par la peur, veulent déclarer les meetings illégaux, mais le meeting poursuit sa route, sûr de sa légalité réelle, et de sa légalité dans l'opinion. Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle est constituée, l'agitation irlandaise n'offre pas moins un des plus nobles spectacles qui aient échauffé le coeur des hommes. Elle ne demande que la justice, et jusqu'au dernier moment, elle répugne à ces moyens violents qui compromettent souvent même les justes causes. Ce peuple tout entier, et à sa tête un vieillard, un homme qui, après avoir blanchi dans la défense des intérêts de sa patrie, trouve encore, à soixante-douze ans, toute l'énergie nécessaire pour amener enfin l'iniquité au pied du mur et lui faire rendre gorge; ce peuple et ce vieillard renouvellent les plus beaux siècles de l'histoire, et les vertus des temps héroïques se mêlent en eux à la douceur des âges avancés de la civilisation. Si cette lutte sublime du droit dégénère en combat, malheur à gens qui, après l'avoir provoqué par leur tyrannie, l'accepteraient encore, ce combat impie, dans l'espoir que la fortune les seconderait. Que l'Angleterre ne s'imagine pas jouer là le grand rôle; la conduite de son gouvernement ne répond ni aux lumières ni aux intérêts du pays. Tant qu'elle gardera à sa tête des hommes qui, comme lord Lyndhurst, ont jadis prononcé en plein parlement ces paroles sauvages: «Que parle-t-on de justice pour l'Irlande? les Irlandais nous sont étrangers par le sang, la langue et la religion,» comme si c'était là un motif de déni de justice. Tant que les torys, dont lord Lyndhurst est le fidèle organe, et qui croient comme lui que les antipathies de race justifient tous les crimes, resteront au pouvoir, l'Angleterre prouvera une fois de plus que cette piété chrétienne, dont elle se targue avec tant d'emphase, n'est chez elle le plus souvent qu'un vain mot, qu'une parade effrontée, car il n'est pas chrétien le peuple qui met un peuple-frère hors la loi commune des hommes et des nations.Une vue de la ville de Cork, en Irlande.Dans ces derniers événements, O'Connell s'est montré admirable de tact, de mesure, et jamais son éloquence n'avait été plus variée, plus populaire, plus émouvante, que dans les nombreux discours qu'il adresse aux repealers. Génie tout de sagacité, d'énergie et de prudence, plus subtil peut-être que profond, plus robuste qu'élevé, il convient merveilleusement à la tâche qu'il s'est imposée. Véritable incarnation de l'Irlande, il ne pense, il n'agit, il ne vit que pour elle, chacune de ses pulsations exprime une pulsation de sa chère patrie, et le centaure antique n'était pas plus étroitement uni à son cheval que ne l'est cet homme à ce pays, A ce moment solennel où il sent bien que va se jouer la fortune de sa patrie, il est là, le noble joueur, l'oeil fixé sur ces dés qui vont décider de la destinée de huit millions d'hommes, et rien ne le détourne de cette préoccupation; point d'utopies ambitieuses, point de vues trop hautaines pour le temps, non rien que le praticable, l'immédiat; rien que des pas sur la terre, au lieu d'un essor plus vaste dans les nuages. Nous avons déjà dit quelques mots du programme qu'O'Connell a proposé à l'Irlande; nous allons en donner ici les principaux extraits:«Au peuple d'Irlande«Nous sommes arrivés à une conjoncture de la plus grande et de la plus vitale importance; cette conjoncture, si nous en profitons avec sagesse et prudence, doit tendre à des mesures très-utiles aux droits politiques ainsi qu'à la prospérité commerciale, manufacturière et agricole de l'Irlande, et avant tout au rétablissement de notre gouvernement local, unique moyen d'obtenir les bénédictions que nous venons d'énumérer.«Il importe tout d'abord et par-dessus tout que nous nous entendions parfaitement les uns les autres, qu' il n'y ait pas déception d'un côté et de l'autre désunion. Il est du devoir des repealers, avec la plus vive sincérité et la plus parfaite candeur, de définir tous les objets qu'ils ont en vue pour le mouvement du repeal, et d'indiquer autant que possible la manière dont on pourra le mieux atteindre ces objets. Voici douc nos objets; le rétablissent d'un parlement distinct et local de l'Irlande; le rétablissement de l'indépendance judiciaire de l'Irlande.«Le premier de ces objets comprendrait nécessairement l'adoption de toutes les lois qui devraient être en vigueur sur le territoire de l'Irlande, par le souverain avec le concours des lords et des communes d'Irlande, et à l'exclusion rigoureuse de toute autre législature qui n'interviendrait plus dans des affaires rigoureusement et purement irlandaises. Le deuxième objet comprendrait nécessairement la décision définitive de toutes les questions en litige par les tribunaux irlandais siégeant en Irlande, à l'exclusion complète de toute espèce d'appel par-devant les tribunaux d'Angleterre.«Il faut convenir que le simple établissement de notre ancien parlement ne conviendrait pas à l'esprit de réforme populaire qui s'est mêlé aux institutions anglaises depuis l'adoption du statut de l'Union. Il faudra dès lors une nouvelle distribution du nombre des membres et une modification des districts qui enverront des représentants à la Chambre des Communes irlandaises. A ce sujet, l'association du repeal a déjà publié un projet de réorganisation de cette Chambre. Il doit être toutefois bien entendu qu'aucune partie des repealers n'a en ni ne prétend avoir le droit de dicter le plan comme définitif ou concluant. Il subira toute altération, tout amendement, toute modification ou même un rejet total dans le but de substituer un plan meilleur et préférable, si l'on en désigne un. Nous invitons volontiers tous les hommes sages, fermes et non révolutionnaires à discuter le principe et les détails de notre plan. Ce que nous voulons, c'est obtenir une Chambre des Communes irlandaises représentant l'intelligence, l'intégrité, la sagesse fertile et délibérée et le pur patriotisme irlandais. A cet effet nous croyons nécessaire que la base de la franchise électorale soit aussi large que possible. Nous appelons l'attention sur le plan du suffrage des tenanciers, et nous invitons à s'expliquer ceux qui trouvent ce suffrage trop limité aussi bien que ceux qui le trouvent trop étendu.»Après quelques considérations très-nobles, mais, comme il est naturel en pareille matière, très-peu concluantes pour prouver qu'il n'y a rien à craindre pour les protestants de la suprématie catholique, il arrive au grand grief de la révolution irlandaise, à la plaie la plus envenimée de cette terre si belle et si infortunée:«La deuxième objection contre lerepealtient à ce que la classe des propriétaires fonciers s'alarme des doctrines relatives à la fixité de la redevance. Cette question mérite la plus grande attention, et c'est un sujet qui ne devra être traité par la législature qu'avec une extrême réserve. Nous sollicitons à ce sujet l'assistance de tous les propriétaires, et notre but en faisant cet appel aux lumières de toutes les classes, c'est de nous entourer de tous les renseignements possibles pour triompher des difficultés attachées à une question si colossale. Le grand objet, c'est de combiner autant que faire se pourra les droits des propriétaires fonciers avec leurs devoirs vis-à-vis des tenanciers. Il a été fait à cet égard un important essai en Prusse, et cet essai a eu lieu avec succès. D'un côté, rien ne pourrait être plus préjudiciable à la prospérité de la nation irlandaise que de paralyser la disposition naturelle des hommes à posséder la richesse sous la forme la plus agréable, celle de la propriété foncière. D'un autre côté il est impossible, eu égard à la sûreté des personnes et de la propriété en Irlande, que les relations entre le propriétaire et le tenancier continuent dans leur état actuel.«Les journaux nous annoncent que 170 familles viennent d'être renvoyées sans asile, par un seul noble, lord Lorton, de ses domaines, sur trois paroisses. Il faut remarquer qu'il y a aussi ce qu'on appelle les droits du propriétaire, se composant principalement d'une masse de statuts légaux, statuts adoptés par les classes de propriétaires fonciers dans des vues d'intérêt privé. Les repealers veulent rendre une loi qui supprimera en partie le statut légal qui favorise le propriétaire, mais de manière à lui donner les moyens nécessaires et complets de toucher un revenu équivalent à la valeur réelle de la terre, déduction faite de la part naturelle et légitime du tenancier dans les produits. On veut rendre un bail nécessaire pour toute opération entre le propriétaire et le fermier, et donner toute faveur à ce dernier pour les améliorations précieuses et durables..... Nous espérons que la plupart des propriétaires nous aideront à rédiger ce projet de loi, qui, tout en respectant les justes droits des propriétaires, assurent les droits du tenancier, dont les travaux améliorent le sol.»Cour intérieure du château de Dublin.--Préparatifs militaires.Rien ne peint mieux que ce document le véritable génie et le vrai caractère du rôle d'O'Connell. Tout autre que lui, peut-être, à la tête de millions d'hommes dont il se fait suivre, s'enivrerait de la grandeur de sa mission, se l'exagérerait pour ainsi dire à lui-même, et voudrait se servir de sa puissance pour tenter la réalisation des plus hautes théories démocratiques. Il n'en est point ainsi d'O'Connell; il est tribun et il n'est point démocrate. Catholique et monarchique, il ne fait que copier l'Angleterre dans le système de libertés qu'il veut donner à sa patrie,» et il serait presque choquant, pour un enthousiaste, de voir avec quelle tiédeur il parle de la malheureuse situation des tenanciers en Irlande, quelle reconnaissance explicite il accorde aux droits abusifs des propriétaires, si cette tiédeur apparente n'était la voie la plus habile pour arriver à la répression des abus, et si, sous cette modération du langage, on ne sentait que cette question si colossale, comme il l'appelle, le pénètre et l'émeut profondément.Hôtel des Postes à DublinAussi de quel amour l'Irlande n'embrasse-t-elle pas dans O'Connell son intelligence, son coeur, sa volonté. A Cork, on dresse des arcs de triomphe au littérateur, on le salue d'acclamations mille fois répétées, on se presse pour jouir de sa présence, et quand on ne peut l'entendre, on est encore satisfait de le voir parler. A Kilkenny, mêmes triomphes, mêmes festins populaires, même verve satirique, même éloquence pénétrante chez O'Connell. Toutefois, on ne peut suivre sans une profonde inquiétude cette agitation de tout un peuple si noble, si imposant, mais jusqu'à cette heure assez stérile en résultats immédiats. Il ne s'agit pas seulement de savoir si l'Angleterre osera, infâme et imprudente à la fois, réprimer par les armes cette insurrection pacifique, mais si O'Connell pourra contenir les Irlandais et se contenir lui-même. On sait que déjà des engagements ont eu lieu entre les soldais et le peuple. Evidemment l'Irlande et O'Connell sont violemment tentés d'en venir à l'épreuve décisive et de jouer le tout pour le tout. Le vieux chef sonde son peuple; dans le dernier discours qu'il a prononcé et que les journaux ont reproduit le 20 juin, lorsqu'il s'écria: Je vous appelle aux armes! un frémissement qui se transmet jusqu'au papier inerte parcourt l'assemblée, l'électrise, et tombe tout à coup lorsque l'orateur, ayant vu l'effet qu'il pouvait produire, annonce que ces armes ne sont autre chose que les cartes de souscription au repeal. Mais n'est-ce pas lui qui, au banquet qui suit le meeting de Matow, lorsqu'on chante la belle mélodie de Moure, où le poète discute de l'esclave qui, s'il pouvait d'abord rompre ses fers, consentirait à les porter, s'humiliant sans se plaindre», n'est-ce pas lui qui s'est écrié: «Ce n'est pas moi qui serais cet enclave?» Et dans le discours qui a clos la fête, n'est-ce pas lui, le prudent Daniel O'Connell, qui a fait entendre ces nobles et belliqueuses paroles:«Pourquoi cet envoi de troupes ici? On avait mal informé le ministère; le ministère a été mal renseigné par ces misérables et bas orangistes, vils instruments de l'ancienne dynastie. Les repealers sont paisibles dévoués, très dévoués à la reine, et ils sont décidés à s'interposer entre elle et ses ennemis. Dans le cas où ils nous attaqueraient, et où la victoire nous favoriserait, comme elle sera un jour à nous, le premier usage que nous ferions de cette victoire serait de mettre le sceptre aux mains de celle qui nous a montré toujours de la faveur, et dont la conduite a toujours été signalée par la sympathie et l'émotion pour nos souffrances. Ce que je veux que tout le monde comprenne, vous, aussi bien qu'eux, c'est que nous connaissons notre position et que nous avons nos appréhensions; et remarquez bien que par appréhensions, je ne veux pas dire nos craintes: nous n'avons peur de rien. Pourquoi ces menaces qui nous sont adressées? L'Union n'est pas un contrat, c'est une déception. Sommes-nous au-dessous des Anglais? Leur cédons-nous en courage? Non, non. Je vous promets bien que ces gens-là ne me fouleront jamais aux pieds! Que dis-je! si, ils me fouleront aux pieds; mais ce sera le cadavre et non l'homme qu'ils écraseront.»On retrouve bien encore dans ces inspirations magnifiques le sentiment de la prudence et de sa nécessité, mais le sang s'échauffe, le courage bout dans les veines, l'impatience du succès commence à agiter les esprits. Pour nous, nous faisons des voeux bien sincères pour l'heureuse issue de l'entreprise d'O'Connell, mais nous lui souhaitons surtout la patience et cette qualité qu'il a montrée jusqu'ici à un si haut degré, le don de préparer l'avenir en sachant l'attendre. Nous ne verrions pas sans un effroi douloureux l'Irlande se précipiter contre l'Angleterre, et, en songeant à tant de généreuses entreprises que notre siècle a vues s'étendre dans le sang, à cette courageuse Pologne écrasée sous les yeux de l'impassibilité. Europe, nous craindrions trop que le massacre des Irlandais ne vint encore faire douter les âmes faibles de la justice de Dieu et du progrès de l'humanité! Puissent donc les destinées de l'Irlande s'accomplir d'une manière pacifique; et toi, France, si ton génie n'est pas tout à fait mort, si ta mission n'est pas finie en Europe, appuie de toute ta puissance morale la patriotique réclamation des Irlandais, afin qu'on ne dise pas un jour qu'il fut un champ de bataille où on combattait pour l'humanité et pour la justice, et que tu n'étais pas là!Le Major Anspech.NOUVELLE.I.Si le major Anspech était un vieillard aussi maigre qu'il était long, et même d'autant plus maigre qu'il était long. Quarante ans avant l'époque où se passa la petite histoire que nous allons, ô lecteur, prendre la liberté de vous raconter, ce digne major était l'un des plus beaux mousquetaires gris du régiment de Monsieur, et bataillard comme quatre. Avec cela quelque fortune, un des beaux noms de Lorraine, du savoir à l'escrime et un coeur passablement affamé. Les femmes de la cour et de la ville, de celles qui ne savaient résister à un mousquetaire, résistaient encore bien moins à un mousquetaire gris, haut de cinq pieds six pouces, et M, le major Anspech leur donnait de si galants assauts, qu'il s'était surnommé de son chef le Turenne des boudoirs.Mais quarante années changent légèrement un homme: M. Anspech, en 1827, n'était plus que l'ombre de lui-même, et ne possédait autre chose, de toutes ses splendeurs évanouies, que 800 livres de rentes, une culotte en peluche noire, une longue redingote noisette et une mansarde; encore la mansarde lui coûtait-elle 10 écus par an.Malgré cette réduction notable dans les éléments de son bonheur, le major Anspech, qui était veuf, avait trouvé le moyen de vivre au sein d'une jouissance parfaite durant six mois au moins de l'année. Or, combien y a-t-il d'hommes qui puissent se vanter d'être satisfaits de leur sort un jour sur deux?Il est vrai que les menus plaisirs du major Anspech ne tendaient pas précisément à écorner son budget, et c'est en cela que, pour un ci-devant mousquetaire, le major nous paraît digne de beaucoup d'éloges. Il avait borné ses voluptés courantes à une promenade aux Tuileries, toutes les fois que le soleil daignait en caresser les avenues, que ce fût par les étreintes brûlantes de la canicule ou par les froids baisers d'un beau jour d'hiver. Mais, comme cet astre est assez rarement chez nous d'une aménité sans nuage, notre vieil ami avait fait une étude approfondie de l'endroit du jardin le plus propre à goûter les douceurs dePhébus, et à ne rien perdre de ses rayons.Après maintes recherches et plusieurs essais diversement heureux, le major parut fixer son choix.A l'extrémité de la terrasse des Feuillants, se trouve une pate-forme ombragée d'arbres et de bosquets qui domine tout à la fois et la place de la Concorde et l'entrée architecturale de ce coté-là du jardin. Une rampe en terre-plein termine cette plate-forme, et conduit le promeneur, par un gracieux retour sur elle-même, dans la riche enceinte qui s'ouvre entre les avenues et la porte occidentale des Tuileries. Ce retour de la rampe forme donc, comme on peut le comprendre, un angle assez aigu avec le revêtement de la plate-forme, et c'est du sommet de cet angle, dont les cotés sont deux murailles hautes d'une douzaine de pieds à cet endroit, c'est de ce coin ainsi fortifié que nous allons parler.Le Major Anspech, Mademoiselle Guimard et le Chevalier de Palissandre.Exposé au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur lui-même peut s'en assurer, semble disposé tout exprès pour concentrer le plus de chaleur possible dans un étroit espace, et, telle est même l'intensité de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint à rendre ce petit coin agréable aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dépendaient un peu de sa culotte de peluche, détestait le voisinage du monde, le contact des promeneurs; et, bien qu'il reposât les yeux sans déplaisir sur les troupes d'enfants qui hantent cette contrée, rien ne l'eut autant gêné que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drôles ou quelqu'une de ces fraîches et sémillantes filles au regard moqueur qui présidaient à leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix réunit deux conditions rigoureuses: qu'il fût dans un lieu d'une exposition convenable d'où l'on put voir sans être trop vu, et qu'il offrît une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis, personne ne pût espérer s'asseoir à ses côtés.O banc privilégié, M. Anspech l'avait enfin trouvé juste à ce point d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles de chèvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfumé de roses et de jasmin. Du soleil jusqu à midi, de la fraîcheur dans le milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc était si étroit, si profondément enfoui entre les feuillages, que M. le major, le plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinué, ne s'y encastrait qu'à grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les méplats du major coïncidaient si parfaitement avec tous les accidents géométriques de cette cachette, que celle-ci pouvait dès lors se comparer à une carapace dont M. le major s'était constitué la tortue, et que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert à une mouche de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter à l'aise les deux autres.Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues, vers la royale demeure, éblouissante façade derrière laquelle le major devinait des splendeurs où il pénétrait par la pensée et par les souvenirs... La terrasse des Feuillants, où piétinaient les promeneurs, lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mémoire prêtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui de la vie du passé, et c'était ce spectacle, c'était ce soleil, ces fleurs, c'était surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet ensemble de voluptés présentes, liées par le souvenir aux voluptés enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le ci-devant mousquetaire.Et pourquoi, s'il vous plaît, ce pauvre M. Anspech, qui était gentilhomme après tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il réduit, quarante ans après avoir brillé dans les petits appartements de Versailles, à quêter une place gratuite au soleil, et à fuir les regards indiscrets qui eussent exploré de trop près les mystères de sa culotte de peluche?Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces événements imprévus, bien que très-naturels et très-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer de l'Opéra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la fenêtre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.Il arriva donc ce soir-là que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mère, eut la maladresse de laisser tomber son mouchoir. La conséquence de cet accident fut que le major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette remarquable histoire.II.Mademoiselle Guimard ayant laissé tomber son mouchoir, une toile de Hollande ennuagée de matines, un bijou de mouchoir filé par la main des fées, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieffé qui portait la chenille et maniait l'épée comme Fronsac, conçut l'impertinente idée de se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour lors, donnait la main à mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!... Bref, on échangea deux regards et on se salua le plus poliment du monde, mais le lendemain on alla se couper la gorge.Dès le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de la façon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre à la porte Maillot, où était le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs en or dans son carrosse pour passer à l'étranger et y attendre que la famille de Palissandre fut consolée de la mort du chevalier; car il faut savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dégagement en tierce dont il était sûr, et que, dans son idée, M. de Palissandre était on ne peut plus mort.La chose succéda comme le major l'avait prévu; on ferrailla quelques secondes, et dès que le mousquetaire comprit que le chevalier s'échauffait, il dégagea en tierce avec une telle rapidité, que M. de Palissandre ne vit qu'un éclair et tomba frappé de la foudre. Il faisait jour à peine et M. Anspech fut si pressé de remonter dans son carrosse, qu'il se trompa de voiture et monta dans celle du chevalier, qui partit à fond de train. Lorsqu'il reconnut son erreur, il était trop tard pour qu il revint sur ses pas.Arrivé à Londres, il songea que son banquier à Paris pourrait lui faire savoir ce qu'étaient devenus son carrosse, ses 5000,000 francs et le chevalier de Palissandre. Il lui écrivit donc et profita de cet ordinaire pour lui demander de l'argent, car le major, en retournant ses poches, avait à peine rassemblé quelques louis. La réponse se fit malheureusement attendre, et le mousquetaire gris de Monsieur, tout en se promenant à Saint-James, en proie à un ennui mortel, fit la connaissance d'une jeune créole des Indes espagnoles, dont il s'amouracha par désoeuvrement. La jeune créole étant sur le point de partir pour la Havane, et M. Anspech ne pouvant d'ailleurs s'acclimater au plum-pudding, notre étourdi fit un millier d'écus du peu de diamants qu'il avait sur lui, et emprunta 1,000 louis à un jeune gentilhomme de ses amis qui était de l'ambassade française et qu'il eut la bonne fortune de rencontrer dans Hyde-Parck. Le lendemain il voguait avec la jeune créole vers les Indes occidentales.Étant à la Havane, il écrivit de nouveau à son banquier, toujours pour avoir des nouvelles de son carrosse et du chevalier de Palissandre et pour mander qu'on lui envoyât de l'argent. Mais le vaisseau qui portait ces dépêches se perdit apparemment, car six mois après, le major, qui avait mangé jusqu'au dernier doublon, attendait encore des nouvelles de son banquier; il était d'ailleurs horriblement fatigué de la créole. Dans cette situation, il jugea que le meilleur moyen d'avoir une réponse à ses lettres était de l'aller chercher lui-même, au risque d'avoir des démêlés avec le colonel des mousquetaires gris de Monsieur; toutefois, il résolut d'y mettre de la prudence et de rentrer à Paris incognito. Il vendit sa garde-robe pour payer son passage, et débarqua le plus heureusement du monde à la porte de l'Opéra, sous le premier nom qui lui passa par la tête. Ses amis, qui le reconnurent, le pressèrent dans leurs bras et lui apprirent que son banquier était passé en Amérique, lui emportant plus de 500,000 fr., prix d'une terre que le major avait fait vendre l'année auparavant. L'accident le contraria d'autant plus, que cette somme, avec kes 500,000 francs du carrosse, composaient à très-peu de chose près toute sa fortune. Il ne lui restait de ressource que dans le chevalier, mais le chevalier, lui répondit-on, n'avait été malade que quinze jours, et était parti pour Londres dès qu'il avait pu se tenir sur ses jambes. Le major comprit que le chevalier avait voulu lui rendre au plus vite son coup d'épée et ses 500,000 francs; il fut touché de ce procédé jusqu'aux larmes, et reprit dès le lendemain la route d'Angleterre, à la poursuite de son généreux ennemi.Le major arrive à Londres, court à l'ambassade, visite toutes les tavernes, explore Covent-Garden et l'Opéra, fouille toutes les maisons de jeux, toutes les salles d'armes, toutes les tabagies: point de chevalier! Enfin, il découvre, par les registres de la maison Ashbon et comp., armateurs de la Cité, que M. de Palissandre est parti depuis trois mois pour la Havane. «Au diable, s'écrie le major désappointé, cette drôlesse de Fortune y met de la désobligeance. Je ne retournerais pas dans les griffes de ma créole pour tous les coups d'épée imaginables, pas plus que pour les trésors de Visapour. Je m'en vais en Amérique rouer mon banquier de coups de canne. Cela me distraira.»C'était au fond le meilleur parti qu'il eût à prendre; car le comte ne possédant plus qu'un revenu de six mille livres, provenant d'une ferme aux environs de Phalsbourg, il valait mieux courir après cinq cent mille francs qu'après cent mille écus. Il alla donc s'embarquer en Hollande pour la Nouvelle-Orléans, où l'on disait que s'était réfugié son banquier, et il l'y trouva en effet, mais déjà ruiné de fond en comble par un agiotage sur des terrains en friche qui ne lui avait pas réussi. Le major se donna du moins l'agrément de le rosser selon ses mérites, et ne sachant plus trop que faire, il courut se battre contre les Anglais, en compagnie de M. de Lafayette.Il se battit à merveille, et aurait fourni sans doute une fort brillante carrière, sans cette vilaine histoire avec M. de Palissandre, qui l'avait fait quasiment considérer comme déserteur, et lui laissait une sorte de compte ouvert avec la prévôté de Paris.La guerre d'Amérique terminée, le major Anspech se trouva passablement endetté auprès de quelques amis qui avaient eu la galanterie de deviner une partie de sa position. Cette circonstance lui rappela son carrosse et les trois cent mille francs avec le coup d'épée dont le chevalier de Palissandre lui était demeuré redevable. Il eut l'idée d'écrire à la Havane et d'y prendre des informations exactes, mais on répondit qu'il n'avait paru personne du nom de Palissandre, et que ce gentilhomme, vraisemblablement, devait êre mort en route. C'était à se pendre. D'un autre côté, les quartiers de sa ferme ne lui arrivaient plus depuis six mois, et les nouvelles affaires de 89 ne lui donnaient pas précisément envie d'aller voir lui-même quelle en était la cause: il s'en doutait d'ailleurs à peu près.La situation du major Anspech était on ne peut plus triste. Tout le trahissait, tout l'accablait à la fois. «N est-ce pas quelque chose d'étourdissant, s'écria-t-il, assis un soir sur la jetée de New-York et entraîné par la vivacité de ses pensées; n'est-ce pas quelque chose de fabuleux que la destinée d'un mousquetaire gris qui a eu le malheur de donner la main à mademoiselle Guimard, juste à l'instant où cette coquine laissait tomber son mouchoir? Voilà une sotte histoire qui me coûte huit cent mille livres, sans compter mes dettes et ma brouillerie avec la prévôté de Paris. O fatalité! qui peut se défendre de tes coups!»En ce moment, on lui frappa sur l'épaule.

L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843

Nº 17. Vol. I.--SAMEDI 24 JUIN 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an. 32 fr.pour l'étranger      --    10      --     20      --     40

SOMMAIRE.Courrier de Paris.Portraits de doña Francisca, princesse de Joinville, de don Pedro II, empereur du Brésil, et de doña Juanaria, sa soeur.--Académie des sciences. Premier trimestre 1843.--Troubles en Irlande(suite et fin).Vue de la ville de Cork; Château de Dublin; Révolte au post-Office.--Le Major Anspech, nouvelle, par M. Marc Fournier, avecune gravure.--Fêtes des environs de Paris.Tombeau de Jacques de Bourgoin et de messire Aymon à Corbeil; Fête de Corbeil; Jeux du tourniquet et du Baquet à Saint-Germain; le jeu des Ciseaux, à Nanterre; Conduite de la Rosière à la Mairie de Nanterre; Couronnement de la Rosière.--Promenade sur les fortifications de Paris(suite)Treize gravures.--Nécrologie.Thomire.Portrait de Thomire et trois gravures.--Transport des diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.Deux gravures.--Bulletin bibliographique. --Annonces.--Modes.Une gravure.--Amusements des Sciences.Quatre gravures.--Rébus.

Courrier de Paris.Portraits de doña Francisca, princesse de Joinville, de don Pedro II, empereur du Brésil, et de doña Juanaria, sa soeur.--Académie des sciences. Premier trimestre 1843.--Troubles en Irlande(suite et fin).Vue de la ville de Cork; Château de Dublin; Révolte au post-Office.--Le Major Anspech, nouvelle, par M. Marc Fournier, avecune gravure.--Fêtes des environs de Paris.Tombeau de Jacques de Bourgoin et de messire Aymon à Corbeil; Fête de Corbeil; Jeux du tourniquet et du Baquet à Saint-Germain; le jeu des Ciseaux, à Nanterre; Conduite de la Rosière à la Mairie de Nanterre; Couronnement de la Rosière.--Promenade sur les fortifications de Paris(suite)Treize gravures.--Nécrologie.Thomire.Portrait de Thomire et trois gravures.--Transport des diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.Deux gravures.--Bulletin bibliographique. --Annonces.--Modes.Une gravure.--Amusements des Sciences.Quatre gravures.--Rébus.

L'année 1843 aura été féconde en bénédictions nuptiales pour la branche cadette: tandis que la princesse Clémentine devenait duchesse de Saxe-Cobourg, le prince de Joinville, son frère, demandait la main de doña Francisca de Bragance, et Bragance et Orléans contractaient mariage à Rio-Janeiro. Je ne sais ce qu'en pense la branche aînée; mais voilà des hymens, comme disent les poètes, qui prouvent que la branche cadette a bonne envie de fructifier.

Que les temps sont changés! Autrefois ces unions de princesses et de princes auraient fait pousser, autour de l'autel nuptial, des moissons d'odes, de dithyrambes et d'épithalames; aujourd'hui, elles n'ont pas même produit quelques rimes obscurément reléguées dans les limbes duMoniteur. Nous sommes à peu près guéris de la contagion de la poésie officielle; il nous reste encore assez d'autres maladies sans celle-là! Trois personnes gagnent à cette guérison: la nation, le prince et le poète.

Le mariage du prince de Joinville sort cependant des habitudes froidement solennelles des mariages princiers; il a je ne sais quel air d'entreprise amoureuse qui le rend plus aimable; on dirait qu'un peu de poésie romantique a passé par là. Il est certain, en effet, qu'avant tout projet d'alliance, M. de Joinville aimait doña Francisca, et que doña Francisca éprouvait pour M. de Joinville un sentiment fort tendre. Cette double affection était née pendant le rapide séjour du prince à Rio-Janeiro, il y a deux ans, je crois.

Doña Francisca de Bragance,princesse de Joinville.

Armer un vaisseau, traverser les mers, aborder à une cour lointaine, pour y chercher une belle princesse dont on est épris, n'est-ce pas là une aventure que rompt agréablement la rigueur habituelle de l'étiquette diplomatique, et touche, par un certain côté galant, au beau Tristan de Léonais et à l'Amadis des Gaules?

Don Pedro II, empereur du Brésil,frère de la princesse de Joinville.

M. de Joinville et doña Francisca de Bragance ont fait une chose presque inconnue dans le monde des rois et des reines, un mariage d'inclination!

En ce moment, la frégatela Belle-Pouleemporte les deux jeunes époux vers la France. Bientôt Paris saura si le Brésil, terrain fécond en fleurs magnifiques et charmantes, produit des princesses semblables à ses fleurs. Le jour où doña Francisca se montrera pour la première fois à l'Opéra sera le jour d'épreuve: l'armée des lorgnons et des binocles se tendra sous les armes; et le lendemain les yeux, la taille, le teint, la bouche, toute la personne de la princesse passera à l'ordre du jour des boudoirs et des salons.

Si j'en crois un jeune Brésilien de mes amis, don José Alvarez Pedro Manoël, la princesse doña Francisca n'a rien à redouter de cette curiosité parisienne. Don José Alvarez Pedro Manoël me parlait encore hier de ses adorables cheveux d'un blond doré, de son regard de feu, de sa taille de liane, avec un ardeur toute brésilienne qui donne des garanties.

Doña Juanaria, soeur de laprincesse de Joinville.

Don José Alvarez Pedro Manoël n'est pas moins charmé des grâces de son esprit et de son caractère. Il vante son intelligence et son humeur enjouée. «Doña Francisca, me disait-il, joint à toute cette humeur vive et piquante beaucoup d'imagination et de sensibilité;» et don Manoël m'en donnait la preuve que voici.

Doña Francisca aime avec passion les oiseaux et les fleurs; à force de soins et de recherches, elle était parvenue à peupler sa volière des hôtes les plus charmants et les plus rares, mélodieux captifs au plumage diapré. La jeune Francisca se plaisait à visiter ce bataillon ailé, peint des plus vives couleurs; un livre il la main, elle passait des heures entières près de ses oiseaux chéris, mêlant ainsi à sa lecture la mélodie de leurs chansons. Un jour, un bruit sinistre vint la surprendre au milieu de ces poétiques loisirs: c'était la nouvelle de la mort du son père, don Pedro Ier, arrivée de Lisbonne. Doña Francisca versa d'abondantes larmes; puis tout à coup, s'approchant de la volière, elle en brisa la porte, disant que les chants joyeux ne convenaient pas à un jour de deuil. Les prisonniers s'échappant par volées, gagnèrent l'espace et l'air libre avec mille gazouillements, et tout devint silencieux et triste autour de doña Francisca, triste comme son coeur filial.

Si don José Alvarez Pedro Manoël loue la grâce et l'amabilité de doña Francisca, il n'est pas moins charmé de doña Juanaria, sa soeur aînée, et de son frère don Pedro II empereur du Brésil. On voit que don José Alvarez Pedro Manoël adore toute la famille; mais son adoration s'explique par des causes différentes: dans doña Francisca il aime, nous l'avons vu, l'enjouement et la vivacité; doña Juanaria lui plaît, au contraire, par un certain air sérieux et prudent qui n'ôte rien à sa beauté; doña Francisca, en un mot, est plutôt faite pour devenir une charmante Parisienne, et doña Juanaria pour rester reine ou impératrice.»

Quant à l'empereur don Pedro II, empereur de dix-huit ans, don José Pedro Alvarez Manoël le traite avec la même munificence; quoi qu'on en ait pu dire, il lui accorde la résolution et l'activité, le déclarant très-instruit, pour son âge du moins, grand amateur de lecture et ferré sur la géographie et l'histoire,--Il est bon qu'un empereur sache l'histoire, et surtout qu'il en profite!

Maintenant faut-il se fier à mon ami don José Pedro Alvarez Manoël? Est-ce un peintre, comme il y en a tant, qui flatte ses modèles, ou don José Pedro Alvarez Manoël fait-il des portraits ressemblants? Pour ce qui regarde doña Francisca, nous en jugerons bientôt par nos propres yeux. Quant à doña Juanaria et à l'empereur don Pedro II, nous ne sommes pas encore résolu, pour vérifier le fait, et entreprendre le voyage du Brésil[1].

[Note 1: Les portraits que nous donnons en première page, sont les copies fidèles de trois lithographies publiées à Rio-Janeiro, et fort rares en France.]

--L'Académie-Française vient d'arrêter la liste des vainqueurs au prix Montyon; mademoiselle Bertin, M. Agénor Gasparin, mademoiselle Allais Martin, mademoiselle Félicie Aysac, ont remporté la palme dans le champ-clos de la littérature morale; 1,000 fr. à l'une, 1,500 fr. à l'autre, 2,000 à celle-ci et à celle-là, tel est le total de cette distribution académique. Ces couronnes seront décernées dans la séance solennelle du mois d'août, en même temps que les prix d'éloquence et de poésie. Alors, M. le secrétaire perpétuel nous expliquera sans doute comment madame Agénor Gasparin a pour 1,000 fr. de moralité de plus que mademoiselle Anaïs Martin, et mademoiselle Félicie Aysac 500 fr, seulement. Dans une matière aussi délicate, je suis pour l'égalité des récompenses; rien ne me parait moins propre à honorer véritablement la vertu que ce système de tarif et cet établissement de poids et mesures. La belle chose que de peser la morale et de l'estimer par francs et deniers! A vingt sous cette morale! A cinquante centimes cette autre! Nous en achetons à tous prix; nous en vendons au mètre et au millimètre. Entrez, messieurs! entrez, mesdames!

Il est bon de remarquer que quatre femmes ont obtenu ces quatre prix réservés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, selon l'expression de M. de Montyon. Nous en sommes ravi pour notre compte; si la morale est enseignée par ces dames, il y a plus de chances pour qu'elle fasse des prosélytes. Loin de nous donc de constater cette quadruple victoire féminine pour nous en plaindre! elle nous fournit seulement une preuve nouvelle de la conquête entreprise par la robe sur l'habit, dans toutes les voies de la littérature, conquête que nous avons déjà plus d'une fois signalée. Madame Collet-Revoil, la première, a débusqué l'homme du prix de poésie; mesdames Gasparin, Bertin, Martin, Aysac, viennent de lui enlever le prix de morale à la pointe de la plume. Ainsi, quand nous voudrons un peu de rimes et de moeurs, il faudra tendre la main à ces demoiselles et à ces dames académiques, et leur demander la charité.

Un homme,--qui le croirait?--se fait le complice de cet envahissement universel et littéraire de la femme; il complote un projet qui doit l'étendre et le consolider. Cet homme, transfuge du parti barbu, est M. le comte de Castellane. Qui n'a pas entendu parler de M. de Castellane? Il y a trois raisons principales pour qu'on parle de M. le comte; il est très-riche, il n'est pas très-jeune, il a une très-jolie femme; M. de Castellane, en outre, a des goûts de Mécène qui lui ont fait une renommé. Son magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré s'est donné longtemps des airs de Conservatoire au petit pied, école de chant et de déclamation. La tragédie, la comédie, l'opéra-comique, envoyaient au théâtre Castellane leurs nourrissons au maillot. Pendant plusieurs années, l'art dramatique a profité de ces encouragements et de cette hospitalité de M. de Castellane... pour boire du punch et prendre d'excellentes glaces.

M. de Castellane (on en cherchait la raison) avait tout à coup renoncé à ces soirées dramatico-punchées; c'est qu'il se préparait à une grande entreprise. Médité à loisir, mûri avec soin, le projet de M. de Castellane est près d'éclore. Il ne s'agit plus de donner le biberon à des Alcestes, à des Célimènes, à des Achilles, à des Clytemnestres en herbe, M. le comte a des visées hautes; la gloire de Richelieu l'empêche de dormir. Comme le fameux cardinal. M. de Castellane veut fonder une académie, l'académie de Richelieu, au sexe près; je veux dire que M. le comte jette en ce moment les bases d'une académie de femmes. M. de Castellane a été frappé, comme nous, du prodigieux accroissement des génies en cotillon et des muses de tout âge et de toute espèce. Son académie est destinée à leur ouvrir un temple. On y entrera par l'élection, comme à l'Académie-Française, et le chiffre des élues ne dépassera pas quarante. Le règlement est encore un secret; nous le publierons dès qu'il nous sera connu. Tout ce que nous en savons, c'est que l'article concernant le costume d'académicienne déclare que le bas-bleu est de rigueur.

Un nouveau journal politique et littéraire vient de paraître sous le titre duParisien. Celle feuille quotidienne se vend deux sous. Que voulez-vous? elle ne s'estime pas davantage; il y a tant de gens et de journaux qui se surfont!Le Parisiena imaginé une manière originale de se faire lire et de gagner une clientèle: il s'est mis en dépôt et se distribue chez tous les épiciers. Dès le matin la boutique du coin reçoit sa pacotille de littérature et de politique à dix centimes;le Parisiencommence sa journée par où la plupart de ses confrères la finissent: il va du premier coup à l'épicerie; cela s'appelle marcher droit à son but. Les portières y mordent, et prennent tous les jours pour un sou de fromage et pour deux sous deParisien.

--Regniard et La Bruyère ont tracé de main de maîtres le portrait du distrait; voici un trait digne de compléter la peinture: Saint-A.... est l'original auquel je l'emprunte. Saint-A.... pousse la distraction au delà de toute idée; Regniard n'a fait qu'une comédie et La Bruyère une esquisse; je pourrais en faire vingt avec les distractions de Saint-A..... mais ce n'est pas mon envie; je me contenterai de dire que dix fois Saint-A.... faillit se jeter par la fenêtre, croyant entrer par la porte.

Avant-hier, passant, accompagné de Saint-A...., sur le pont d'Austerlitz, je m'aperçus que mon original ramassait un petit caillou qu'il se mit à rouler et à faire sauter dans sa main. Au même instant je lui demandai: «Quelle heure est-il?» Saint-A.... tira sa montre et me répondit: «Deux heures.» Nous n'avions pas fait deux pas, que mon homme s'arrêta tout à coup, et, rejetant son bras droit en arriére, lança dans l'air avec force quelque chose qui franchit le pont, tomba dans la Seine et s'engloutit dans l'eau bouillante. «Qu'est-ce cela? dis-je en m'approchant! de Saint-A...--C'est un caillou dont j'ai gratifié le fleuve, me répondit-il du plus beau sang-froid.--Eh! malheureux, c'est ta montre!» En effet, le distrait venait de faire à la Seine cadeau d'une superbe bréguet à répétition. Avis aux pécheurs à la ligne!

--La chronique des vols de la semaine a raconté l'entreprise effrontée de quatre bandits qui se sont introduits chez un de nos ministres vers la chute du jour. Exercer à la barbe du gouvernement, n'est-ce pas lenec plus ultrade l'audace larronne? Mais enfin voilà nos fripons maîtres du champ de bataille; ils rôdent, ils cherchent, ils prennent; un bruit venu du dehors leur donne l'éveil et les met en fuite avant qu'ils aient eu le temps de s'emparer du plus riche butin; quelques chemises, quelques gilets, deux ou trois habits, sont tout le fruit de leur rapine. Le lendemain, le commissaire de police dressant son procès-verbal aperçoit une culotte suspendue à un arbre du jardin par où la bande s'était enfuie; culotte volée dans cette expédition, mais dédaignée et laissée là par les voleurs. Quoi donc! est-ce que le ministère mériterait le reproche que saint Éloi adresse au bon roi Dagobert?

--Comme on fait voyager les renommées! Tout le monde croit, depuis un mois, George Sand parti pour l'Orient; tous les journaux de Paris l'ont affirmé, tous les journaux de province l'ont répété, tous les journaux de l'Europe vont le redire, tous les journaux du monde l'auront imprimé dans quelques mois; eh bien! Paris, l'Europe et le monde auront échangé une fausse nouvelle; non-seulement George Sand n'est pas en route pour Constantinople; mais il ne songe même pas à partir. Tandis qu'on le fait naviguer sur le Danube ou sur le Bosphore, et que déjà peut-être on publie le récit de sa visite au sérail et de son entrevue avec Abdul-Méjid, George Sand est tranquillement retiré dans son château de Nohant, recueilli en lui-même et sollicitant de son génie une oeuvre nouvelle, une de ces créations originales et puissantes qui intéressent si fortement l'esprit, émeuvent le coeur, et n'ouvriront certes pas à George Sand les portes de l'académie de M. de Castellane.

--Si l'illustre auteur d'Indianareste dans son château, d'autres portes et d'autres romanciers voyagent. M. de Chateaubriand vient de partir pour les eaux; M. de Lamartine doit, dit-on, le rejoindre: il n'est pas jusqu'à M. Victor Hugo qui ne se prépare à quitter les vieux piliers de la place Royale, pour aller quelque part faire prendre l'air à son génie. M. Victor Hugo retournerait-il sur le Rhin? Qu'il n'en rapporte pas desBurgraves, au nom du ciel!

--On va en Angleterre, en Allemagne, aux Pyrénées, aux Alpes, en Italie; c'est un excellent moment pour se munir de l'Itinéraire de la Suisse, par M. Adolphe Joanne. La réputation de ce livre précieux est faite depuis longtemps, et nous n'avons pas à y travailler ici: le seul défaut que je lui trouve, a dit un voyageur en Suisse, c'est d'être trop exact. Le mot est mérité. Cet itinéraire damné vous met en effet le pied tout juste à l'endroit où il faut le poser: les villes, les routes, les chemins, les sentiers, les excellents hôtels, les montagnes, les plaines, les vallées, les fleuves, les ruisseaux, vous avez tout cela exactement dans votre poche, grâce à M. Adolphe Joanne, ce dieu des itinéraires. M. Joanne ne vous laisse rien à deviner; impossible d'avoir avec lui le plaisir de s'égarer et de faire un mauvais pas. Se servir du livre de M. Adolphe Joanne, c'est déjà beaucoup; mais voyager avec M. Adolphe Joanne lui-même, voilà le vrai bonheur! ce bonheur je l'ai eu; or, comme tout le monde ne saurait aspirer à une telle félicité, l'Itinéraireà défaut de l'auteur lui-même, est une grande et utile compensation, que je conseille.

--On nous écrit de Saint-Pétersbourg; «Rubini est ici depuis quelque temps; il assistait dernièrement à une représentation des comédiens français; l'Empereur était dans sa loge. S. M., informée de la présence du célèbre ténor, l'envoya mander. «Eh bien! monsieur Rubini, lui dit-il en le voyant, vous venez: donc nous voir, nous autres sauvages; c'est Amphion ou Orphée au milieu des tigres et des ours, vont dire vos spirituels feuilletons parisiens. Soit! monsieur Rubini mais vous voici, et vous ne nous quitterez pas sans nous avoir civilisés.» Rubini s'inclinait avec toute la grâce d'un ténor.--Alors l'empereur lui déclara qu'il avait résolu d'établir un théâtre italien à Saint-Pétersbourg, et que c'était à lui, Rubini, qu'il confiait l'entreprise.--«Sire, dit Rubini, je ne chante plus, j'ai abdiqué.--Vous chanterez, monsieur Rubini, et vous me ferez un théâtre italien; l'Empereur vous en prie.»--Comment résister à cette prière de toutes les Russies? Rubini a cédé, Rubini chantera, Rubini dotera la Russie de la fioriture et de la cavatine; incessamment Saint-Pétersbourg sera un furieux dilettante. Il ne lui manquait plus que cela!

--Peut-être se rappelle-t-on la nouvelle que nous avons dernièrement donnée de l'arrivée à Paris d'un cor, ou plutôt d'uncornistemerveilleux; tout en louant le talent extraordinaire de M. Vivier,--et c'était pour lui le point principal,--nous avions hasardé quelques détails sur les commencements de ce jeune artiste: «M. Vivier était à Lyon simple commis marchand, lorsque le goût de la musique s'éveilla en lui.» Voilà ce que nous avions dit ou à peu près; il parait que cette qualité de commis marchand a déplu à M. Vivier ou à quelqu'un des siens; lecornistenous prie de rectifier le fait, en annonçant qu'il n'a jamais appartenu au commerce, mais à l'administration des contributions indirectes. Puisque cela fait plaisir à M. Vivier, nous déclarons qu'il était commis de ceci, au lieu d'être commis de cela; mais nous ne voyons pas ce que M. Vivier y gagne. Nous engageons cependant M. Vivier à lirele Philosophe sans le savoiril y trouvera une tirade sur le commerce, qui le fera peut-être revenir au commis marchand.

--Le faubourg Saint-Germain est en rumeur depuis quelques jours, où s'y passe une aventure dont le héros infortuné est un de ces hommes à bonnes fortunes qui ne doutent de rien, et sont souvent dupes de leur vanité et de leur audace même. Voici le fait:

Le jeune comte de B... poursuivait, depuis un mois, de ses impertinentes attaques, la jolie madame C... de N... Il faut vous dire que madame C... de N... tout récemment mariée, adore son mari, homme de coeur et d'esprit. D'abord la jeune femme s'amusa des prétentions de M. de B...; celui-ci, comme tous les fats, s'y trompa, et se crut aimé ou tout près de l'être. Un soir, avec une incroyable impudence, il escalada un mur du jardin et se glissa dans la chambre à coucher de madame C... de N...; un valet le vit, le reconnut, et vint avertir sa maîtresse; celle-ci, effrayée, envoya chercher son mari et lui confia l'insolent guet-apens du comte. «Mais de grâce, point de bruit et point de violence, dit-elle toute pâle et émue.--Sois tranquille, je traiterai le drôle comme il le mérite.» C... de N... descend l'escalier tranquillement, ouvre la porte de la chambre de sa femme; de B... surpris, arrive à sa rencontre. Le mari, sans s'émouvoir, s'approche de lui le plus près possible, et, levant le talon de sa botte, il lui marche rudement sur le pied. La douleur est si vive, que de B... pousse un cri. «Mille pardons, dit le mari du ton de la plus exquise politesse, mais je ne pensais pas qu'il dût y avoir ici un autre pied que le mien.»

On ajoute que de B... s'est contenté de partir le lendemain pour Naples.

(Suite et fin.--Voir pages 217 et 234)

Haute analyses--Le plus fécond des géomètres de nos jours, M. Gauchy, a lu à l'Académie, dans le premier trimestre de cette année, sept ou huit mémoires importants de haute analyse dont il ne nous est pas possible de donner ici une idée.

M. Liouville a lu aussi, sur la mécanique rationnelle, deux mémoires riches en résultats curieux. Parmi les autres communications faites à l'Académie sur les hautes mathématiques il nous suffira de mentionner celles de MM. Binet, Gascheau, Brassine, Frizon, etc.

Histoire de l'arithmétique.--Mais nous devons une mention spéciale aux beaux travaux de M. Chasles sur l'histoire des mathématiques au Moyen-Age, et notamment sur l'introduction du système de numération que l'on a improprement attribué pendant si longtemps aux Arabes. M. Chasles interprétant un passage de la géométrie de Boèce avec plus de soin et de critique qu'on ne l'avait fait avant lui avait rendu très-plausible l'opinion déjà émise avant lui que ce passage indiquait réellement l'emploi d'un système de numération tout à fait analogue au nôtre, chaque chiffre placé à la gauche d'un autre marquant des collections d'unités dix fois plus fortes. La traduction qu'il vient de donner du traité de l'«Abacus» de Gerbert, et les savants commentaires dont il l'a accompagné, ne peuvent plus laisser de doutes aujourd'hui sur l'ancienneté du système actuel de numération dans l'Occident, où il s'est conservé par l'école pythagorienne jusqu'à l'époque où il est devenu vulgaire. Ainsi se trouvent réfutées victorieusement les prétentions d'un savant, assurément fort versé en cette matière, avait cru devoir élever en faveur de Léonard de Pise. L'Abacusde ce géomètre n'a paru qu'en 1262; et notre Gerbert, né en Auvergne, comme on sait, fut élu pape sous le nom de Sylvestre II en 999. C'est donc un de nos compatriotes, trop oublié par les historiens modernes, mais dont la haute influence sur son siècle ne saurait être trop appréciée, qui il le plus contribué à répandre l'étude des sciences mathématiques à une époque de barbarie, et à préparer, par la vulgarisation d'un système convenable de numération, les progrès des siècles suivants.

Décès et nominations.--M. Puissant, auquel la nouvelle carte de France doit tout, est mort le 10 janvier dernier; il a été remplacé dans la section de géométrie par M. Lainé, auquel ses beaux travaux sur la théorie mathématique de la chaleur sur l'analyse indéterminée, sur la mécanique, lui méritaient depuis longtemps cet honneur.

M. Hansen, de Gotta, a été nommé correspondant de la section de géométrie.

Comètes.-L'apparition de la grande comète a été l'événement astronomique le plus important du dernier trimestre. Nous avons déjà parlé de cet astre, et nous en avons donné la figure (p. 64). Il nous suffira donc d'ajouter que la détermination de l'orbite de cet astre a fait reconnaître diverses particularités très-curieuses qui le placent au nombre des plus remarquables que l'on ait jamais observés. Ainsi, d'abord, notre comète s'est plus approcher du soleil qu'aucune autre, même que celle de 1680. Lorsqu'elle était à sonpérihélie, c'est-à-dire à sa moindre distance au soleil, elle se mouvait avec une vitesse égale à huit cent trente-deux fois celle d'un boulet au sortir du canon. Elle est venue s'interposer, le 27 février, entre le soleil et la terre, et elle avait passé derrière le soleil le même jour. La longueur de sa queue était d'environ 236 millions de kilomètres, et si cette queue avait été seulement deux fois plus large, elle aurait infailliblement rencontré notre globe.--La comète a été visible en plein midi, dans quelques villes d'Italie, au commencement de mars.--On a quelque raison de croire qu'elle a déjà été vue antérieurement, mais il n'y a rien de certain à ce sujet.

M. Laugier a communiqué les éphémérides de la comète qu'il a découverte à Paris le 28 octobre 1842. Cette comète qui, vers la fin du mois de novembre, a quitté la région du ciel visible à Paris, y est revenue dans la première semaine de février; mais les circonstances ont été trop défavorables pour qu'elle ait pu être aperçue.

Mouvement du soleil dans l'espace.--Une des questions les plus propres à captiver l'attention des savants et des gens du monde eux-mêmes, est celle de la position relative de notre système planétaire dans l'espace, et du mouvement propre dont il est doué. Ce mouvement, à raison du prodigieux éloignement des étoiles ne devient sensible qu'au bout d'un grand nombre d'années; mais il ne peut plus être mis en doute aujourd'hui. Mettant à profit les données que les observations ont accumulées. M. Bravais, professeur d'astronomie à la Faculté des Sciences de Lyon, a soumis un calcul la recherche de la direction et de la vitesse de ce mouvement dans l'espace. Ce calcul, un des plus intéressants qui puissent se présenter dans la mécanique céleste, l'a conduit à un résultat qui diffèrent très-peu de celui auquel M. Argelander, habile astronome allemand, était arrivé par une méthode entièrement différente. Et comme les hypothèses que l'un et l'autre avaient été obligés de faire pour suppléer à l'insuffisance de certaines données, pèchent en sens contraire, il est extrêmement probable que la vérité doit être comprise entre ces deux résultats.

M. Bravais est déjà connu du monde savant par les résultats remarquables auxquels il est parvenu sur le mode d'insertion des feuilles autour des tiges; par la riche moisson d'observations astronomiques géologiques, météorologiques et magnétiques qu'il a recueillies comme membre de la commission du Nord; par ses recherches sur la géométrie pure et sur le calcul des probabilités,--Le nouveau travail dont nous venons de donner un aperçu justifie les paroles par lesquelles feu M. Savary caractérisait M. Bravais dès 1838, lorsqu'il le désignait à l'Académie «comme aussi capable de bien discuter ses observations mie de les bien faire,» qualités dont la réunion a toujours été fort rare.

L'Atlas des phénomènes célestespour 1843, par M. Dien, mérite d'être signalé aux amateurs d'astronomie, qui y trouveront la marche des planètes au travers du ciel étoilé et tous les phénomènes célestes de quelque importance.

Minéraux curieux.--Le catalogue déjà si nombreux des espèces minérales a été enrichi d'une nouvelle espèce que M. Dufrenoy, qui l'a analysée, appellearsenio-sidérite. C'est un arséniate de fer trouvé dans la mine de manganèse de la Romanèche, près Mareuil.

Ou a mis sous les yeux de l'Académie des échantillons remarquables de diamant. Les uns consistent en petits cristaux encore adhérents à leur gangue, qui est un près quartzeux; ils proviennent du Brésil. Un autre est un minéral noir très-dur acheté à Bornéo. On voulait s'assurer, par certaines expériences de polarisation, que ce minéral est bien un diamant, et pour cela il fallait y déterminer une petite facette polie.--Mais après un travail continu de vingt-quatre heures, un des plus habiles lapidaires de Paris n'a pas réussi à émousser une seule des pointes dont la surface du minéral est recouverte, et sa roue même a beaucoup souffert de cet essai. M. Dumas, après avoir examiné l'échantillon, a pensé que ce minéral est undiamant de nature,nom qu'on donne dans le commerce à des diamants qui ne sont susceptibles ni de se polir ni de se cliver, et qu'on réserve pour faire la poudre de diamants.

Les minéraux précieux semblent s'être donné rendez-vous à l'Académie, car M. de Humboldt lui a communiqué une notice très-intéressante sur une pépite d'or vraiment monstrueuse, trouvée le 7 novembre dernier sur la pointe asiatique de la partie méridionale de l'Oural. Cette pépite pèse plus de trente-six kilogrammes; c'est aujourd'hui la plus grande qui soit connue. Celle qui fut découverte en 1721 aux États-Unis dans le comté d'Anson, monts Alléganys, Caroline du Nord, pèse vingt-un kilogrammes sept cents grammes..

Recherches sur le diluvium.--On sait quelle importance les travaux de M. Agassiz et de Charpentier ont donnée aux glaciers, depuis quelques années, pour l'explication de certains phénomènes géologiques. C'est à leur action que ces savants attribuent le poli et les stries que l'on observe sur certaines roches des Alpes et d'autres chaînes de montagnes, aussi bien que le transport des blues erratiques, souvent énormes, que l'on trouve parfois à une grande hauteur sur le versant du Jura qui regarde les Alpes. Les géologues sont encore très-divisés sur ces questions, et en France comme en Allemagne, la théorie des glaciers a rencontré d'ardents adversaires. Dans ce nombre il faut ranger MM. de Collegne et Fournet, qui ont adressé à l'Académie des mémoires, l'un sur les terrains diluviens des Pyrénées, l'autre sur le diluvium de la France. Nous ne prétendons en aucune façon nier les conclusions auxquelles ces messieurs sont parvenus, en refusant aux glaciers toute influence sur la production du phénomène diluvien dans les localités qu'ils ont décrites; nous ferons seulement observer qu'ils donneraient à leurs réfutations de l'hypothèse glaciale beaucoup plus de force, s'il les appliquaient aux Alpes elles-mêmes, et notamment aux nombreux exemples sur lesquels MM, Agassiz et de Charpentier ont basé leur théorie. Les savants suisses méritent bien qu'on leur fasse l'honneur d'aller les attaquer et les battre sur leur propre terrain. Jusqu'à ce que quelque habile géologue français se soit dévoué à une expédition de ce genre, les glaciers pourraient bien gagner encore bon nombre de prosélytes.

Dans une note sur le phénomène erratique du nord de l'Europe, M. Daubrée, ingénieur des mines, comme M. Fournet, et comme lui professeur à une faculté des sciences s'est montré beaucoup plus réservé en ce qui concerne les causes.

Il a constaté que, dans les Alpes Scandinaves, les traces de transport et de frottement divergent, à partir des régions culminantes, en se rapprochant des lignes des plus grandes pentes du massif. MM. Keilhau et Siljestroem avaient fait la même observation en d'autres points du massif, M. Daubrée a aussi été conduit à signaler plusieurs exhaussements et abaissements alternatifs du sol de la presqu'île Scandinave.

Paléontologie.--M. Brougniart a lu un rapport très-favorable sur un mémoire de M. Alcide d'Orbigny, intitulé;Coquilles fossiles de Colombie, recueillies par M. Boussigneault.M. d'Origny est arrivé à reconnaître l'existence du terrain crétacé dans cette partie de l'Amérique méridionale, conformément aux conclusions de M. de Buch.

Nouvelle carte géologique.--Nous avons vu avec lui vif intérêt la nouvelle carte géognostique du plateau tertiaire parisien que M. Paulin, secrétaire de la Société de Géologie, a présenté à l'Académie. La perfection du coloriage fait honneur à M Kaeppelin, imprimeur-lithographe, comme l'exactitude des détails et la beauté du dessin à l'auteur de cette carte.

Machines à vapeur.--La théorie de la machine à vapeur n'avait jamais été présentée que d'une manière inexacte jusque vers 1837; aussi les résultats des calculs ne concordaient-ils jamais avec ceux de l'expérience, qu'à condition d'être multipliés par un certain coefficient numérique, variant de 0,5 à 0,6 suivant l'état d'entretien, et le système de construction de la machine. La théorie nouvelle, proposée il y a quelques années par M. de Paudour, n'est nullement sujette à cet inconvénient, et ses conséquences sont parfaitement d'accord avec celles de l'expérience. Il vient de la soumettre à une nouvelle épreuve décisive, en comparant les résultats auxquels elle conduit avec ceux que l'on observe directement sur l'effet et utile des machines de Cornouailles à simple effet: les différences constatées sont sans importance.

La navigation à vapeur est destinée à prendre un si grand accroissement, qu'il est de la plus haute importance pour les constructeurs de machines à vapeur et de maires d'avoir un moyen simple et exact de mesurer le travail de ces machines, servant de moteurs aux bâtiments, et la résistante que ceux-ci éprouvent dans leur marche. Un moyen vient d'être fourni par M. Cailledon, dont le travail a été le sujet d'un rapport très-favorable de M. Coriolis.

Aucune des communications faites à l'Académie n'a été accompagnée d'un extrait dans les comptes-rendus officiels, ni suivie d'un rapport, à l'exception d'une seule. L'Académie, sur la proposition de M. Thénard, a approuvé des tableaux imprimés et coloriés, sur une grande échelle, par M. Knabt comme utiles à l'enseignement de la mécanique, de la physique, de la chimie, etc.

Caisses d'épargne.--M. Charles Dupin a communiqué ses recherches sur le développement de la Caisse d'épargne de Paris, et leur influence sur la population parisienne. Bien qu'au nombre des optimistes assez disposés à préconiser ce qui est l'honorable académicien a fait preuve d'impartialité en plaçant en regard du progrès qu'il signale des faits bien affligeants. Sa conclusion dernière, en ce qui concerne les déposants actuels, est qu'ils persistant encore à ne conserver leur dépôt que pendant cinq ans et demi, valeur moyenne; «de sorte que, dit-il, la Caisse d'épargne, au lieu d'être le trésor d'un peuple n' est en réalité, pour la masse,que la lanterne magique de ses économies.

Statistique agricole--Dans une note intéressante M. de Gaumont a signalé les avantages qu'offrait une carte agronomique de la France. La belle carte géologique de MM. Duhémy et Élie de Beaumont servirait de base à la statistique et a lu délimitation des régions des régions agricoles, puisque celles-ci ont, en général, une connexion intime avec les formations géologiques. M. de Gaumont a énoncé quelques résultats curieux tenu concernant l'influence de la nature des terrains sur la qualité des produits.

Agriculture.--M. Leclerc; l'homme avait présenté à l'Académie un Mémoire sur l'agriculture de l'ouest de la France.. M. de Gasparin a lu, sur ce Mémoire, un rapport très favorable, qu'il termine ainsi: «Nous osons affirmer que l'on n'a rien publié encore de plus complet et de plus satisfaisant en agriculture descriptive, et nous faisons de voeux pour que l'auteur hâte l'impression de son travail, qu'il destine à la publicité.»

(Voir page 225.)

Dans un précédent numéro, nous avons tracé à grands traits l'histoire du mouvement politique en Irlande; nous avons rappelé ses souffrances séculaires, ses révoltes, ses lents et tardifs succès. Après la victoire momentanée des volontaires, victoire qui rétablit l'indépendance absolue du Parlement national, nous avons vu l'Angleterre, irritée d'un appel fait par les Irlandais aux armes françaises, détruire tout à fait, en 1800, l'individualité politique de ce malheureux pays, et le réduire à l'état de simple province. Vers 1810, l'Association Catholique apparaît; bientôt O'Connell en prend la direction, l'agitation constitutionnelle s'organise, et une ère nouvelle s'ouvre pour ce peuple d'opprimés. Il nous reste aujourd'hui à bien définir le caractère du mouvement qui se manifeste en Irlande, à comprendre toute l'étendue du rôle que le libérateur y joue, et l'avenir qui semble réservé à cette sainte cause de la justice et de l'humanité.

Un fait dont il faut bien se pénétrer avant tout, c'est que la révolte jusqu'ici pacifique des Irlandais, fondée sur les griefs les plus graves et en vue de réprimer les iniquités les plus criantes, est cependant beaucoup plus économique, si l'on peut parler de la sorte, que politique. Elle ne ressemble en rien, par exemple, à notre grande révolution de 89, qui, armant en quelque façon la philosophie de tout un siècle et poussant tout un corps de doctrines bien arrêtées et au renversement d'une société vieillie, réclamait avant tout les droits de la liberté, de la dignité humaine et l'indépendance des nations. Dans la querelle des Irlandais, l'humanité, l'égalité sont sans doute intéressées: c'est le privilège de ces grandes choses d'être froissées par toutes les injustices, de quelque nature qu'elles soient: mais, au fond, l'horizon de la révolution irlandaise est beaucoup plus borné. Son principe, sa vie, son âme, c'est la haine que le tenancier a conçue contre l'exploitation sans frein dont il est l'objet de la part du propriétaire. Ce quelle demande surtout, c'est la fixité légale de latenureou du montant des baux. Le «législateur de minuit,» las de n'obtenir par les vengeances isolées «aucun remède aux extorsions qui l'accablent, veut enfin que son droit soit reconnu par le législateur de midi, et on peut voir combien, dans la proclamation au peuple d'Irlande, ce grief est compté, et combien on pèse les moyens de le redresser. Ajoutez à cela l'exaltation de l'orgueil national, qui se relève justement sous les fourches caudines que voulaient lui imposer les torys, et qui se complaît dans l'idée d'un parlement autochtone la conviction religieuse trop longtemps dédaignée et comprimée, et qui veut enfin prendre son rang à côté des croyance qui l'ont jadis traitée en vaincue, et vous aurez tous les éléments de I agitation irlandaise. Mais le moteur principal est toujours dans les ressentiments légitimes de tenancier écrasé par le propriétaire, et si l'Angleterre, dégoûtée de son odieuse politique, consentait à satisfaire sur ce point, et en ce qui touche la question religieuse, au programme dressé par O'Connell, peut-être verrait-on tomber de beaucoup l'enthousiasme qui éclate en faveur de la révocation de l'union. Évidemment le rappel n'est pour les Irlandais qu'un moyen, un moyen désespéré d'obtenir justice, et ce n'est que parce qu'ils voient qu'il leur est impossible de rien arracher à leurs oppresseurs, qu'ils veulent être les instruments de leur propre réformation. Ce caractère de la révolution permanente d'Irlande, de consister très-faiblement dans les préoccupations politiques, est la cause la plus énergique de sa ténacité à la fois et de sa lenteur. Lorsqu'une révolution porte dans ses flancs un grand système philosophique, si par malheur elle est refoulée par la force brutale, la marche de l'humanité en est retardée pour des siècles. Les idées anciennes perdent beaucoup de leur prestige sur l'imagination des hommes, le doute les y mine peu à peu, et pour qu'elles triomphent, il faut qu'elles emportent la place d'assaut. Au contraire, quand une révolte n'est excitée que par une iniquité toujours poignante, et qui fait saigner journellement les coeurs, rien ne la déracine. On l'étouffe, elle renaît; on l'endort, elle se réveille; et toujours, comme celle d'Irlande, au moment où on la croit à jamais ensevelie, elle revient, comme un spectre, faire pâlir les oppresseurs.

On ne doit pas oublier d'ailleurs qu'une révolution politique en Irlande ne serait pas, eu égard à la patience habituelle des nations, d'une nécessité bien urgente. Depuis l'émancipation des catholiques, obtenue en 1829 par les efforts et l'éloquence de Daniel O'Connell, la liberté civile et la liberté politique sont assises dans ce pays sur des bases assez larges.

Nous serions mal venu à trouver les Irlandais retardés sous ce rapport, car ils jouissent de droits beaucoup plus étendus, beaucoup plus démocratiques que les nôtres. La liberté de la presse la plus entière, le droit d'association dans toute son étendue, sont des bienfaits dont ils profitent sans entraves et dont nous sommes privés. Et, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas un des caractères les moins bizarres de la tyrannie anglaise que cette facilité imprudente à donner les droits les plus avancés à ceux qu'elle opprime avec le plus de fureur, et à relever pour ainsi dire d'une main ceux qu'elle abat et qu'elle foule de l'autre. Aujourd'hui, ses ministres, inspirés par la peur, veulent déclarer les meetings illégaux, mais le meeting poursuit sa route, sûr de sa légalité réelle, et de sa légalité dans l'opinion. Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle est constituée, l'agitation irlandaise n'offre pas moins un des plus nobles spectacles qui aient échauffé le coeur des hommes. Elle ne demande que la justice, et jusqu'au dernier moment, elle répugne à ces moyens violents qui compromettent souvent même les justes causes. Ce peuple tout entier, et à sa tête un vieillard, un homme qui, après avoir blanchi dans la défense des intérêts de sa patrie, trouve encore, à soixante-douze ans, toute l'énergie nécessaire pour amener enfin l'iniquité au pied du mur et lui faire rendre gorge; ce peuple et ce vieillard renouvellent les plus beaux siècles de l'histoire, et les vertus des temps héroïques se mêlent en eux à la douceur des âges avancés de la civilisation. Si cette lutte sublime du droit dégénère en combat, malheur à gens qui, après l'avoir provoqué par leur tyrannie, l'accepteraient encore, ce combat impie, dans l'espoir que la fortune les seconderait. Que l'Angleterre ne s'imagine pas jouer là le grand rôle; la conduite de son gouvernement ne répond ni aux lumières ni aux intérêts du pays. Tant qu'elle gardera à sa tête des hommes qui, comme lord Lyndhurst, ont jadis prononcé en plein parlement ces paroles sauvages: «Que parle-t-on de justice pour l'Irlande? les Irlandais nous sont étrangers par le sang, la langue et la religion,» comme si c'était là un motif de déni de justice. Tant que les torys, dont lord Lyndhurst est le fidèle organe, et qui croient comme lui que les antipathies de race justifient tous les crimes, resteront au pouvoir, l'Angleterre prouvera une fois de plus que cette piété chrétienne, dont elle se targue avec tant d'emphase, n'est chez elle le plus souvent qu'un vain mot, qu'une parade effrontée, car il n'est pas chrétien le peuple qui met un peuple-frère hors la loi commune des hommes et des nations.

Une vue de la ville de Cork, en Irlande.

Dans ces derniers événements, O'Connell s'est montré admirable de tact, de mesure, et jamais son éloquence n'avait été plus variée, plus populaire, plus émouvante, que dans les nombreux discours qu'il adresse aux repealers. Génie tout de sagacité, d'énergie et de prudence, plus subtil peut-être que profond, plus robuste qu'élevé, il convient merveilleusement à la tâche qu'il s'est imposée. Véritable incarnation de l'Irlande, il ne pense, il n'agit, il ne vit que pour elle, chacune de ses pulsations exprime une pulsation de sa chère patrie, et le centaure antique n'était pas plus étroitement uni à son cheval que ne l'est cet homme à ce pays, A ce moment solennel où il sent bien que va se jouer la fortune de sa patrie, il est là, le noble joueur, l'oeil fixé sur ces dés qui vont décider de la destinée de huit millions d'hommes, et rien ne le détourne de cette préoccupation; point d'utopies ambitieuses, point de vues trop hautaines pour le temps, non rien que le praticable, l'immédiat; rien que des pas sur la terre, au lieu d'un essor plus vaste dans les nuages. Nous avons déjà dit quelques mots du programme qu'O'Connell a proposé à l'Irlande; nous allons en donner ici les principaux extraits:

«Au peuple d'Irlande

«Nous sommes arrivés à une conjoncture de la plus grande et de la plus vitale importance; cette conjoncture, si nous en profitons avec sagesse et prudence, doit tendre à des mesures très-utiles aux droits politiques ainsi qu'à la prospérité commerciale, manufacturière et agricole de l'Irlande, et avant tout au rétablissement de notre gouvernement local, unique moyen d'obtenir les bénédictions que nous venons d'énumérer.

«Il importe tout d'abord et par-dessus tout que nous nous entendions parfaitement les uns les autres, qu' il n'y ait pas déception d'un côté et de l'autre désunion. Il est du devoir des repealers, avec la plus vive sincérité et la plus parfaite candeur, de définir tous les objets qu'ils ont en vue pour le mouvement du repeal, et d'indiquer autant que possible la manière dont on pourra le mieux atteindre ces objets. Voici douc nos objets; le rétablissent d'un parlement distinct et local de l'Irlande; le rétablissement de l'indépendance judiciaire de l'Irlande.

«Le premier de ces objets comprendrait nécessairement l'adoption de toutes les lois qui devraient être en vigueur sur le territoire de l'Irlande, par le souverain avec le concours des lords et des communes d'Irlande, et à l'exclusion rigoureuse de toute autre législature qui n'interviendrait plus dans des affaires rigoureusement et purement irlandaises. Le deuxième objet comprendrait nécessairement la décision définitive de toutes les questions en litige par les tribunaux irlandais siégeant en Irlande, à l'exclusion complète de toute espèce d'appel par-devant les tribunaux d'Angleterre.

«Il faut convenir que le simple établissement de notre ancien parlement ne conviendrait pas à l'esprit de réforme populaire qui s'est mêlé aux institutions anglaises depuis l'adoption du statut de l'Union. Il faudra dès lors une nouvelle distribution du nombre des membres et une modification des districts qui enverront des représentants à la Chambre des Communes irlandaises. A ce sujet, l'association du repeal a déjà publié un projet de réorganisation de cette Chambre. Il doit être toutefois bien entendu qu'aucune partie des repealers n'a en ni ne prétend avoir le droit de dicter le plan comme définitif ou concluant. Il subira toute altération, tout amendement, toute modification ou même un rejet total dans le but de substituer un plan meilleur et préférable, si l'on en désigne un. Nous invitons volontiers tous les hommes sages, fermes et non révolutionnaires à discuter le principe et les détails de notre plan. Ce que nous voulons, c'est obtenir une Chambre des Communes irlandaises représentant l'intelligence, l'intégrité, la sagesse fertile et délibérée et le pur patriotisme irlandais. A cet effet nous croyons nécessaire que la base de la franchise électorale soit aussi large que possible. Nous appelons l'attention sur le plan du suffrage des tenanciers, et nous invitons à s'expliquer ceux qui trouvent ce suffrage trop limité aussi bien que ceux qui le trouvent trop étendu.»

Après quelques considérations très-nobles, mais, comme il est naturel en pareille matière, très-peu concluantes pour prouver qu'il n'y a rien à craindre pour les protestants de la suprématie catholique, il arrive au grand grief de la révolution irlandaise, à la plaie la plus envenimée de cette terre si belle et si infortunée:

«La deuxième objection contre lerepealtient à ce que la classe des propriétaires fonciers s'alarme des doctrines relatives à la fixité de la redevance. Cette question mérite la plus grande attention, et c'est un sujet qui ne devra être traité par la législature qu'avec une extrême réserve. Nous sollicitons à ce sujet l'assistance de tous les propriétaires, et notre but en faisant cet appel aux lumières de toutes les classes, c'est de nous entourer de tous les renseignements possibles pour triompher des difficultés attachées à une question si colossale. Le grand objet, c'est de combiner autant que faire se pourra les droits des propriétaires fonciers avec leurs devoirs vis-à-vis des tenanciers. Il a été fait à cet égard un important essai en Prusse, et cet essai a eu lieu avec succès. D'un côté, rien ne pourrait être plus préjudiciable à la prospérité de la nation irlandaise que de paralyser la disposition naturelle des hommes à posséder la richesse sous la forme la plus agréable, celle de la propriété foncière. D'un autre côté il est impossible, eu égard à la sûreté des personnes et de la propriété en Irlande, que les relations entre le propriétaire et le tenancier continuent dans leur état actuel.

«Les journaux nous annoncent que 170 familles viennent d'être renvoyées sans asile, par un seul noble, lord Lorton, de ses domaines, sur trois paroisses. Il faut remarquer qu'il y a aussi ce qu'on appelle les droits du propriétaire, se composant principalement d'une masse de statuts légaux, statuts adoptés par les classes de propriétaires fonciers dans des vues d'intérêt privé. Les repealers veulent rendre une loi qui supprimera en partie le statut légal qui favorise le propriétaire, mais de manière à lui donner les moyens nécessaires et complets de toucher un revenu équivalent à la valeur réelle de la terre, déduction faite de la part naturelle et légitime du tenancier dans les produits. On veut rendre un bail nécessaire pour toute opération entre le propriétaire et le fermier, et donner toute faveur à ce dernier pour les améliorations précieuses et durables..... Nous espérons que la plupart des propriétaires nous aideront à rédiger ce projet de loi, qui, tout en respectant les justes droits des propriétaires, assurent les droits du tenancier, dont les travaux améliorent le sol.»

Cour intérieure du château de Dublin.--Préparatifs militaires.

Rien ne peint mieux que ce document le véritable génie et le vrai caractère du rôle d'O'Connell. Tout autre que lui, peut-être, à la tête de millions d'hommes dont il se fait suivre, s'enivrerait de la grandeur de sa mission, se l'exagérerait pour ainsi dire à lui-même, et voudrait se servir de sa puissance pour tenter la réalisation des plus hautes théories démocratiques. Il n'en est point ainsi d'O'Connell; il est tribun et il n'est point démocrate. Catholique et monarchique, il ne fait que copier l'Angleterre dans le système de libertés qu'il veut donner à sa patrie,» et il serait presque choquant, pour un enthousiaste, de voir avec quelle tiédeur il parle de la malheureuse situation des tenanciers en Irlande, quelle reconnaissance explicite il accorde aux droits abusifs des propriétaires, si cette tiédeur apparente n'était la voie la plus habile pour arriver à la répression des abus, et si, sous cette modération du langage, on ne sentait que cette question si colossale, comme il l'appelle, le pénètre et l'émeut profondément.

Hôtel des Postes à Dublin

Aussi de quel amour l'Irlande n'embrasse-t-elle pas dans O'Connell son intelligence, son coeur, sa volonté. A Cork, on dresse des arcs de triomphe au littérateur, on le salue d'acclamations mille fois répétées, on se presse pour jouir de sa présence, et quand on ne peut l'entendre, on est encore satisfait de le voir parler. A Kilkenny, mêmes triomphes, mêmes festins populaires, même verve satirique, même éloquence pénétrante chez O'Connell. Toutefois, on ne peut suivre sans une profonde inquiétude cette agitation de tout un peuple si noble, si imposant, mais jusqu'à cette heure assez stérile en résultats immédiats. Il ne s'agit pas seulement de savoir si l'Angleterre osera, infâme et imprudente à la fois, réprimer par les armes cette insurrection pacifique, mais si O'Connell pourra contenir les Irlandais et se contenir lui-même. On sait que déjà des engagements ont eu lieu entre les soldais et le peuple. Evidemment l'Irlande et O'Connell sont violemment tentés d'en venir à l'épreuve décisive et de jouer le tout pour le tout. Le vieux chef sonde son peuple; dans le dernier discours qu'il a prononcé et que les journaux ont reproduit le 20 juin, lorsqu'il s'écria: Je vous appelle aux armes! un frémissement qui se transmet jusqu'au papier inerte parcourt l'assemblée, l'électrise, et tombe tout à coup lorsque l'orateur, ayant vu l'effet qu'il pouvait produire, annonce que ces armes ne sont autre chose que les cartes de souscription au repeal. Mais n'est-ce pas lui qui, au banquet qui suit le meeting de Matow, lorsqu'on chante la belle mélodie de Moure, où le poète discute de l'esclave qui, s'il pouvait d'abord rompre ses fers, consentirait à les porter, s'humiliant sans se plaindre», n'est-ce pas lui qui s'est écrié: «Ce n'est pas moi qui serais cet enclave?» Et dans le discours qui a clos la fête, n'est-ce pas lui, le prudent Daniel O'Connell, qui a fait entendre ces nobles et belliqueuses paroles:

«Pourquoi cet envoi de troupes ici? On avait mal informé le ministère; le ministère a été mal renseigné par ces misérables et bas orangistes, vils instruments de l'ancienne dynastie. Les repealers sont paisibles dévoués, très dévoués à la reine, et ils sont décidés à s'interposer entre elle et ses ennemis. Dans le cas où ils nous attaqueraient, et où la victoire nous favoriserait, comme elle sera un jour à nous, le premier usage que nous ferions de cette victoire serait de mettre le sceptre aux mains de celle qui nous a montré toujours de la faveur, et dont la conduite a toujours été signalée par la sympathie et l'émotion pour nos souffrances. Ce que je veux que tout le monde comprenne, vous, aussi bien qu'eux, c'est que nous connaissons notre position et que nous avons nos appréhensions; et remarquez bien que par appréhensions, je ne veux pas dire nos craintes: nous n'avons peur de rien. Pourquoi ces menaces qui nous sont adressées? L'Union n'est pas un contrat, c'est une déception. Sommes-nous au-dessous des Anglais? Leur cédons-nous en courage? Non, non. Je vous promets bien que ces gens-là ne me fouleront jamais aux pieds! Que dis-je! si, ils me fouleront aux pieds; mais ce sera le cadavre et non l'homme qu'ils écraseront.»

On retrouve bien encore dans ces inspirations magnifiques le sentiment de la prudence et de sa nécessité, mais le sang s'échauffe, le courage bout dans les veines, l'impatience du succès commence à agiter les esprits. Pour nous, nous faisons des voeux bien sincères pour l'heureuse issue de l'entreprise d'O'Connell, mais nous lui souhaitons surtout la patience et cette qualité qu'il a montrée jusqu'ici à un si haut degré, le don de préparer l'avenir en sachant l'attendre. Nous ne verrions pas sans un effroi douloureux l'Irlande se précipiter contre l'Angleterre, et, en songeant à tant de généreuses entreprises que notre siècle a vues s'étendre dans le sang, à cette courageuse Pologne écrasée sous les yeux de l'impassibilité. Europe, nous craindrions trop que le massacre des Irlandais ne vint encore faire douter les âmes faibles de la justice de Dieu et du progrès de l'humanité! Puissent donc les destinées de l'Irlande s'accomplir d'une manière pacifique; et toi, France, si ton génie n'est pas tout à fait mort, si ta mission n'est pas finie en Europe, appuie de toute ta puissance morale la patriotique réclamation des Irlandais, afin qu'on ne dise pas un jour qu'il fut un champ de bataille où on combattait pour l'humanité et pour la justice, et que tu n'étais pas là!

Si le major Anspech était un vieillard aussi maigre qu'il était long, et même d'autant plus maigre qu'il était long. Quarante ans avant l'époque où se passa la petite histoire que nous allons, ô lecteur, prendre la liberté de vous raconter, ce digne major était l'un des plus beaux mousquetaires gris du régiment de Monsieur, et bataillard comme quatre. Avec cela quelque fortune, un des beaux noms de Lorraine, du savoir à l'escrime et un coeur passablement affamé. Les femmes de la cour et de la ville, de celles qui ne savaient résister à un mousquetaire, résistaient encore bien moins à un mousquetaire gris, haut de cinq pieds six pouces, et M, le major Anspech leur donnait de si galants assauts, qu'il s'était surnommé de son chef le Turenne des boudoirs.

Mais quarante années changent légèrement un homme: M. Anspech, en 1827, n'était plus que l'ombre de lui-même, et ne possédait autre chose, de toutes ses splendeurs évanouies, que 800 livres de rentes, une culotte en peluche noire, une longue redingote noisette et une mansarde; encore la mansarde lui coûtait-elle 10 écus par an.

Malgré cette réduction notable dans les éléments de son bonheur, le major Anspech, qui était veuf, avait trouvé le moyen de vivre au sein d'une jouissance parfaite durant six mois au moins de l'année. Or, combien y a-t-il d'hommes qui puissent se vanter d'être satisfaits de leur sort un jour sur deux?

Il est vrai que les menus plaisirs du major Anspech ne tendaient pas précisément à écorner son budget, et c'est en cela que, pour un ci-devant mousquetaire, le major nous paraît digne de beaucoup d'éloges. Il avait borné ses voluptés courantes à une promenade aux Tuileries, toutes les fois que le soleil daignait en caresser les avenues, que ce fût par les étreintes brûlantes de la canicule ou par les froids baisers d'un beau jour d'hiver. Mais, comme cet astre est assez rarement chez nous d'une aménité sans nuage, notre vieil ami avait fait une étude approfondie de l'endroit du jardin le plus propre à goûter les douceurs dePhébus, et à ne rien perdre de ses rayons.

Après maintes recherches et plusieurs essais diversement heureux, le major parut fixer son choix.

A l'extrémité de la terrasse des Feuillants, se trouve une pate-forme ombragée d'arbres et de bosquets qui domine tout à la fois et la place de la Concorde et l'entrée architecturale de ce coté-là du jardin. Une rampe en terre-plein termine cette plate-forme, et conduit le promeneur, par un gracieux retour sur elle-même, dans la riche enceinte qui s'ouvre entre les avenues et la porte occidentale des Tuileries. Ce retour de la rampe forme donc, comme on peut le comprendre, un angle assez aigu avec le revêtement de la plate-forme, et c'est du sommet de cet angle, dont les cotés sont deux murailles hautes d'une douzaine de pieds à cet endroit, c'est de ce coin ainsi fortifié que nous allons parler.

Le Major Anspech, Mademoiselle Guimard et le Chevalier de Palissandre.

Exposé au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur lui-même peut s'en assurer, semble disposé tout exprès pour concentrer le plus de chaleur possible dans un étroit espace, et, telle est même l'intensité de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint à rendre ce petit coin agréable aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dépendaient un peu de sa culotte de peluche, détestait le voisinage du monde, le contact des promeneurs; et, bien qu'il reposât les yeux sans déplaisir sur les troupes d'enfants qui hantent cette contrée, rien ne l'eut autant gêné que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drôles ou quelqu'une de ces fraîches et sémillantes filles au regard moqueur qui présidaient à leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix réunit deux conditions rigoureuses: qu'il fût dans un lieu d'une exposition convenable d'où l'on put voir sans être trop vu, et qu'il offrît une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis, personne ne pût espérer s'asseoir à ses côtés.

O banc privilégié, M. Anspech l'avait enfin trouvé juste à ce point d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles de chèvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfumé de roses et de jasmin. Du soleil jusqu à midi, de la fraîcheur dans le milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc était si étroit, si profondément enfoui entre les feuillages, que M. le major, le plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinué, ne s'y encastrait qu'à grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les méplats du major coïncidaient si parfaitement avec tous les accidents géométriques de cette cachette, que celle-ci pouvait dès lors se comparer à une carapace dont M. le major s'était constitué la tortue, et que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert à une mouche de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter à l'aise les deux autres.

Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues, vers la royale demeure, éblouissante façade derrière laquelle le major devinait des splendeurs où il pénétrait par la pensée et par les souvenirs... La terrasse des Feuillants, où piétinaient les promeneurs, lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mémoire prêtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui de la vie du passé, et c'était ce spectacle, c'était ce soleil, ces fleurs, c'était surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet ensemble de voluptés présentes, liées par le souvenir aux voluptés enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le ci-devant mousquetaire.

Et pourquoi, s'il vous plaît, ce pauvre M. Anspech, qui était gentilhomme après tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il réduit, quarante ans après avoir brillé dans les petits appartements de Versailles, à quêter une place gratuite au soleil, et à fuir les regards indiscrets qui eussent exploré de trop près les mystères de sa culotte de peluche?

Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces événements imprévus, bien que très-naturels et très-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer de l'Opéra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la fenêtre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.

Il arriva donc ce soir-là que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mère, eut la maladresse de laisser tomber son mouchoir. La conséquence de cet accident fut que le major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette remarquable histoire.

Mademoiselle Guimard ayant laissé tomber son mouchoir, une toile de Hollande ennuagée de matines, un bijou de mouchoir filé par la main des fées, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieffé qui portait la chenille et maniait l'épée comme Fronsac, conçut l'impertinente idée de se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour lors, donnait la main à mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!... Bref, on échangea deux regards et on se salua le plus poliment du monde, mais le lendemain on alla se couper la gorge.

Dès le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de la façon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre à la porte Maillot, où était le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs en or dans son carrosse pour passer à l'étranger et y attendre que la famille de Palissandre fut consolée de la mort du chevalier; car il faut savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dégagement en tierce dont il était sûr, et que, dans son idée, M. de Palissandre était on ne peut plus mort.

La chose succéda comme le major l'avait prévu; on ferrailla quelques secondes, et dès que le mousquetaire comprit que le chevalier s'échauffait, il dégagea en tierce avec une telle rapidité, que M. de Palissandre ne vit qu'un éclair et tomba frappé de la foudre. Il faisait jour à peine et M. Anspech fut si pressé de remonter dans son carrosse, qu'il se trompa de voiture et monta dans celle du chevalier, qui partit à fond de train. Lorsqu'il reconnut son erreur, il était trop tard pour qu il revint sur ses pas.

Arrivé à Londres, il songea que son banquier à Paris pourrait lui faire savoir ce qu'étaient devenus son carrosse, ses 5000,000 francs et le chevalier de Palissandre. Il lui écrivit donc et profita de cet ordinaire pour lui demander de l'argent, car le major, en retournant ses poches, avait à peine rassemblé quelques louis. La réponse se fit malheureusement attendre, et le mousquetaire gris de Monsieur, tout en se promenant à Saint-James, en proie à un ennui mortel, fit la connaissance d'une jeune créole des Indes espagnoles, dont il s'amouracha par désoeuvrement. La jeune créole étant sur le point de partir pour la Havane, et M. Anspech ne pouvant d'ailleurs s'acclimater au plum-pudding, notre étourdi fit un millier d'écus du peu de diamants qu'il avait sur lui, et emprunta 1,000 louis à un jeune gentilhomme de ses amis qui était de l'ambassade française et qu'il eut la bonne fortune de rencontrer dans Hyde-Parck. Le lendemain il voguait avec la jeune créole vers les Indes occidentales.

Étant à la Havane, il écrivit de nouveau à son banquier, toujours pour avoir des nouvelles de son carrosse et du chevalier de Palissandre et pour mander qu'on lui envoyât de l'argent. Mais le vaisseau qui portait ces dépêches se perdit apparemment, car six mois après, le major, qui avait mangé jusqu'au dernier doublon, attendait encore des nouvelles de son banquier; il était d'ailleurs horriblement fatigué de la créole. Dans cette situation, il jugea que le meilleur moyen d'avoir une réponse à ses lettres était de l'aller chercher lui-même, au risque d'avoir des démêlés avec le colonel des mousquetaires gris de Monsieur; toutefois, il résolut d'y mettre de la prudence et de rentrer à Paris incognito. Il vendit sa garde-robe pour payer son passage, et débarqua le plus heureusement du monde à la porte de l'Opéra, sous le premier nom qui lui passa par la tête. Ses amis, qui le reconnurent, le pressèrent dans leurs bras et lui apprirent que son banquier était passé en Amérique, lui emportant plus de 500,000 fr., prix d'une terre que le major avait fait vendre l'année auparavant. L'accident le contraria d'autant plus, que cette somme, avec kes 500,000 francs du carrosse, composaient à très-peu de chose près toute sa fortune. Il ne lui restait de ressource que dans le chevalier, mais le chevalier, lui répondit-on, n'avait été malade que quinze jours, et était parti pour Londres dès qu'il avait pu se tenir sur ses jambes. Le major comprit que le chevalier avait voulu lui rendre au plus vite son coup d'épée et ses 500,000 francs; il fut touché de ce procédé jusqu'aux larmes, et reprit dès le lendemain la route d'Angleterre, à la poursuite de son généreux ennemi.

Le major arrive à Londres, court à l'ambassade, visite toutes les tavernes, explore Covent-Garden et l'Opéra, fouille toutes les maisons de jeux, toutes les salles d'armes, toutes les tabagies: point de chevalier! Enfin, il découvre, par les registres de la maison Ashbon et comp., armateurs de la Cité, que M. de Palissandre est parti depuis trois mois pour la Havane. «Au diable, s'écrie le major désappointé, cette drôlesse de Fortune y met de la désobligeance. Je ne retournerais pas dans les griffes de ma créole pour tous les coups d'épée imaginables, pas plus que pour les trésors de Visapour. Je m'en vais en Amérique rouer mon banquier de coups de canne. Cela me distraira.»

C'était au fond le meilleur parti qu'il eût à prendre; car le comte ne possédant plus qu'un revenu de six mille livres, provenant d'une ferme aux environs de Phalsbourg, il valait mieux courir après cinq cent mille francs qu'après cent mille écus. Il alla donc s'embarquer en Hollande pour la Nouvelle-Orléans, où l'on disait que s'était réfugié son banquier, et il l'y trouva en effet, mais déjà ruiné de fond en comble par un agiotage sur des terrains en friche qui ne lui avait pas réussi. Le major se donna du moins l'agrément de le rosser selon ses mérites, et ne sachant plus trop que faire, il courut se battre contre les Anglais, en compagnie de M. de Lafayette.

Il se battit à merveille, et aurait fourni sans doute une fort brillante carrière, sans cette vilaine histoire avec M. de Palissandre, qui l'avait fait quasiment considérer comme déserteur, et lui laissait une sorte de compte ouvert avec la prévôté de Paris.

La guerre d'Amérique terminée, le major Anspech se trouva passablement endetté auprès de quelques amis qui avaient eu la galanterie de deviner une partie de sa position. Cette circonstance lui rappela son carrosse et les trois cent mille francs avec le coup d'épée dont le chevalier de Palissandre lui était demeuré redevable. Il eut l'idée d'écrire à la Havane et d'y prendre des informations exactes, mais on répondit qu'il n'avait paru personne du nom de Palissandre, et que ce gentilhomme, vraisemblablement, devait êre mort en route. C'était à se pendre. D'un autre côté, les quartiers de sa ferme ne lui arrivaient plus depuis six mois, et les nouvelles affaires de 89 ne lui donnaient pas précisément envie d'aller voir lui-même quelle en était la cause: il s'en doutait d'ailleurs à peu près.

La situation du major Anspech était on ne peut plus triste. Tout le trahissait, tout l'accablait à la fois. «N est-ce pas quelque chose d'étourdissant, s'écria-t-il, assis un soir sur la jetée de New-York et entraîné par la vivacité de ses pensées; n'est-ce pas quelque chose de fabuleux que la destinée d'un mousquetaire gris qui a eu le malheur de donner la main à mademoiselle Guimard, juste à l'instant où cette coquine laissait tomber son mouchoir? Voilà une sotte histoire qui me coûte huit cent mille livres, sans compter mes dettes et ma brouillerie avec la prévôté de Paris. O fatalité! qui peut se défendre de tes coups!»

En ce moment, on lui frappa sur l'épaule.


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