Martin Zurbano.Zurbano, aujourd'hui don Martin Zurbano, lieutenant-général des armées royales d'Espagne, et, par intérim, capitaine-général, général en chef de l'armée et de la principauté de Catalogne, est né en 1789 à la Rioja d'Alava. Son père était muletier au grand jour, mais il était avant toutcontrabadista. Le jeune Martin profita admirablement des leçons et de l'exemple de l'auteur de ses jours. Il montra une si vive vocation pour la vie de contrebandier, il s'y distingua si bien, qu'il devint chef de bande tout jeune encore.La province de Biscaye fut le théâtre naturel de ses exploits; il y était né, il en connaissait parfaitement la topographie, il savait par coeur tous les sentiers des montagnes; c'était là surtout qu'il pouvait lutter d'adresse avec lescarabineros(douaniers). Pendant de longues années il put déjouer effectivement tous les plans que l'on fit pour l'arrêter. Il déploya dans cette guerre de ruse, d'énergie et de vitesse, un talent vraiment remarquable; aussi sa réputation remplit-elle bientôt la Biscaye et la Navarre.Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie: il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement.Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout: quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât?Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana. C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier. Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués; Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait; on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants, qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand.Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut encore sauvé.Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à mort et mis aussitôten capita(chapelle) pour se préparer à finir en chrétien.Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan était une oeuvre pie à mériter le ciel.Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé, s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or! répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas. Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M. Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver, servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés passés par mon dévouement à la religion et au roi.»Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite.Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance. Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier, ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi, j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans lesPrésidiosd'Afrique.»Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la défense.Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano: elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le sauver. Elle fut placée aux points indiqués.A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait fait des prodiges.Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage, sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances, qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus.Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'il Bundo canisur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait.Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées.Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté, la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre 1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements; ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire, jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours et souvent de leurs nuits.Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout; une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de l'auberge et du village.Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac, des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires; c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux principaux chefs.La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée par quinze de ces messieurs; ils jouaient aumonte. Une grande quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas, qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs, à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches desvalesou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les jetaient sur le tapis vert au lien d'argent.Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastesbraseros, l'un sous la table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur dans la salle.Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres d'eau glacée, d'esponjados, boisson saccharine, et decopitas, ou petits verres de liqueur et d'eau-de-vie.Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que lemonte, traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur lebaston, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent leur mise. Les trois autres cartes,espada, el Reyetcaballo, se couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure dubaston. Le commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les verres vides, alla entr'ouvrir laventanilla, petit guichet de six pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues.Vue de Barcelone et de Montjouich.«Qui est là! dit la jeune fille.--Gente de Paz, répondit une voix grave et forte.La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile blanche; il portait desalpargatasou sandales.Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade. Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant unepesetapar-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire trembler les vitres: «Quatre réaux sur lecaballo: «L'étonnement fut général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand celui-ci dit:«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier: «Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux sur lecaballo, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah! c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et maintenantcopo, je joue contre tout l'argent de la banque.»Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du muletier. Le commandant descarabinerosrestait seul assis; il était pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde.«Mon général, dit l'inconnu, c'est inutile, la garde est au diable. Quant à vous, beau lancier, ne sortez pas, la mort est à la porte. Ah! vous refusez de m'admettre à votre jeu; vous voulez savoir mon nom! on va vous l'apprendre, ce nom.» En prononçant ces derniers mots il recula jusqu'au mur près des fenêtres; et, jetant de côté son vaste manteau, il laissa voir une espingole à large gueule. «Je ne suis pas noble comme vous, messeigneurs; je suis un paysan alavais; faute d'un plus beau nom, on m'appelleMartin Zurbano, à votre service, ainsi que les vingt balles de ce pistolet de poche. Que nul ne bouge; pas un mot, pas un geste, ou vous êtes morts. Allons, estimable brigadier, ne vous agitez pas tant sur votre chaise... Quoique tous ensemble, nobles canailles, vous ne valiez pas ungarbunzo, je vous prends comme otages.Personne ne remuait, nul ne songeait à attaquer le redoutable partisan; sa présence inattendue avait glacé tous les coeurs d'épouvante. Satan lui-même n'aurait pas produit plus d'effet. «Maintenant, capitaine-banquier, à nous deux. Laissez la votre beau sac vert et l'argent qui est sur la table. Vous avez refusé ma pièce; moi, j'accepte toutes les pièces que je vois là. Quant à celles qui sont dans les poches de l'honorable assemblée, je vais appeler quelques gaillards qui les chercheront avec politesse» En disant ces derniers mots, il prit rapidement un petit sifflet d'argent dans sa jaquette de peau de mouton et en tira un son aigu. A l'instant même 30 hommes vigoureux et bien armés, mais ressemblant plutôt à des bandits qu'à des soldats, se précipitèrent dans la salle la baïonnette croisée, et menacèrent les carlistes.«Bien, mes enfants; que six d'entre vous gardent cette porte. Vous, messieurs de l'armée de Charles V, faites-moi le plaisir de vous lier réciproquement deux à deux, et solidement; pas de tricherie: veillez-y, mes jeunes gens. Donnez vos cordes, mais sans quitter vos armes. Dépêchons-nous. Au premier qui ouvre la bouche un coup de baïonnette jusqu'au canon. Pas un coup de feu; terminons l'affaire sans bruit, paisiblement. A moi maintenant.» Il ramassa lestement tout l'argent qui était sur la table, plus de 200 onces d'or, et le mit dans une gibecière en peau qu'il portait sur l'épaule.Zurbano.--Scène d'insurrection à Barcelone.Un quart d'heure après, les carlistes étaient liés avec de fortes cordes. Leurs poches, sur un signe de Zurbano, avaient été soigneusement visitées, et la bande, ayant au milieu d'elle ses soixante prisonniers, sortait de l'auberge. En passant près du hangar, les carliste purent apercevoir leur garde, couchée et sans mouvement: elle avait été surprise et égorgée. La nuit était sans lueur aucune; mais les partisans connaissaient les moindres sentiers mieux que leurPaterpeut-être. Ils marchèrent donc rapidement, malgré le mauvais temps, et avant le jour ils avaient regagné les avant-postes de l'armée d'Espartero.(La suite à un autre numéro.)Médaille en l'honneur de M. de Lesseps.Lors du bombardement de Barcelone, l'Europe entière a applaudi à la belle conduite de notre consul. M. de Lesseps. Parmi nous, qui n'a tressailli de fierté et de joie en voyant la France si dignement représentée? M. de Lesseps a défendu avec calme, énergie et succès les intérêts et l'honneur de ses compatriotes contre la rivalité anglaise et la brutalité esparteriste; il a abrité les personnes, les propriétés, sous notre pavillon national; il a noblement satisfait, en homme d'esprit et de coeur, à tous les devoirs envers la patrie et envers l'humanité. En quelques jours, dans cette ville espagnole qui fixait tous les regards du monde civilisé et tenait notre attention captive, M. de Lesseps a eu le bonheur de faire briller de leur éclat le plus pur les plus précieuses qualités de notre caractère national. Heureux l'homme qui peut ainsi rencontrer dans sa vie, ne fut-ce qu'une seule heure, l'occasion de donner la mesure de sa valeur morale, de soutenir l'honneur et d'ajouter à la considération de sa patrie!Les Français qui, pendant le siège, habitaient Barcelone, ont voulu laisser à M. de Lesseps un témoignage public de leur reconnaissance. Ils ont fait frapper une médaille que nous nous empressons de reproduire.Cette médaille est en or, et son diamètre est de 58 millimètres. Un des côtés représente laReconnaissance, sous la figure d'une femme tenant à sa main un gros clou, qui signifie que la reconnaissance pénètre aussi avant et aussi fortement dans une âme honnête que le clou dans une pièce de bois. La figure est accompagnée d'un aigle et d'un lion, qui passent pour les animaux les plus généreux.L'autre côté de la médaille représente trois figures; l'Hospitalité, le Courage et l'Honneur.L'Hospitalité accueille avec bonté un pèlerin qui se trouve à ses pieds, et elle renverse une corne d'abondance dans laquelle un enfant prend des fruits.Le Courage est représenté sous la figure d'Hercule, armé de sa massue et tenant un lion en laisse.L'Honneur est figuré par un guerrier couronné de palmes. D'une main il porte une lance pour l'attaque, et de l'autre, pour la défense, un écu sur lequel se voient deux tours, qui, liées d'une manière inséparable, se défendent mutuellement: ce sont les citadelles de l'honneur et de la vertu. Le guerrier porte au cou une chaîne, emblème du devoir.Nous n'avons rien à dire de toutes ces allégories; c'est là un langage vieilli peut-être, mais qu'il est bien difficile de remplacer; les esprits les plus ingénieux sont contraints d'en subir l'usage. Mais nous devons de sincères éloges à l'artiste. M. Vivier, pour le beau fini des dessins et le style élevé des figures. M. Vivier a terminé cette médaille remarquable en trois mois et douze jours. Une promptitude si extraordinaire, n'ajoute rien sans doute au mérite de l'ouvrage; mais aux yeux de quiconque sait apprécier les difficultés de la gravure en médaille, elle donne une haute idée du talent souple et facile de l'artiste.Promenade sur les fortifications de ParisLES FORTS(Suite et fin.--Voir pag. 249 et 266.)Le fort du Mont-Valérien.Quelquefois, devant la courtine, l'on rencontre une masse couvrante en terre garnie d'un terre plein, d'une banquette, d'un parapet. Cette masse couvrante s'appelle la tenaille. Parmi plusieurs propriétés dont elle jouit, il est facile de remarquer celle de masquer les opérations de la poterne. Sa banquette ne peut recevoir que de l'infanterie; mais ses feux sont d'une grande efficacité pour défendre le terre-plein de la place d'armes rentrante. Ce dernier ouvrage, précisément en face du milieu de la courtine, est formé, ainsi qu'on le voit dans la figure ci-dessous A, en brisant la crête du chemin couvert; on augmente sa force en le garnissant d'une palissade. Il sert surtout aux rassemblements des troupes pour les sorties de l'assiégeant.Jusqu'à présent nous nous sommes maintenu dans des définitions générales; peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de nous occuper de la description particulière d'un de ces forts. Parmi eux, il n'en est aucun de plus intéressant, pour la population parisienne, que celui de Vincennes; les souvenirs historiques les plus tristes et les plus glorieux à la fois s'y rattachent. Qui de nous, entraîné dans quelques joyeuses parties de plaisir sous les frais ombrages du bois de Vincennes, n'a pas considéré de loin les tours et le vieux donjon du château? et alors, quelles grandes ombres son imagination n'a-t-elle pas évoquées!Il existait déjà du temps de saint Louis: c'est sous un chêne de la forêt que le pieux monarque remplissait son devoir de seigneur haut-justicier. Son fils, Philippe le Hardi, l'agrandit; mais quelques années plus tard, il était tellement en mauvais état, qu'en 1337 Philippe de Valois le fit raser, et jeta les fondements du fameux donjon que l'on voit encore aujourd'hui. Ce fut Charles V, célèbre par son goût pour les constructions, qui acheva le château. Henri, roi d'Angleterre, maître d'une grande partie de la France, reconnu à Paris comme souverain légitime, y mourut en 1422. Jusqu'à Louis XI, qui aimait beaucoup Vincennes, les rois et les princes n'y virent qu'une maison de plaisance où ils venaient sesoulacierets'esbattre; mais, sous ce prince, ce lieu desoulasetd'esbattementdevint une triste prison d'État. Quelques séjours passagers seuls rappelèrent son ancienne destination: Charles IX y termina une vie agitée par de sanglants remords; Louis XIII fit construire deux grands pavillons, dont l'un était destiné au roi, l'autre à la reine. Enfin, c'est Vincennes que défendait le brave Daumesnil, la fameuse jambe de bois. «Qu'ils me rendent ma jambe, je leur rendrai le château,» répondit-il aux sommations de nos bons amis nos ennemis; et en 1811 et en 1815, après les deux invasions, le drapeau tricolore flottait encore sur le vieux donjon, alors que Paris avait déjà honteusement arboré le drapeau blanc.L'enceinte du château de Vincennes forme un parallélogramme régulier d'une grandeur considérable; elle est entourée de larges fossés; à chaque extrémité s'élevait autrefois une grosse tour carrée et très-élevée: ces tours furent rasées et mises de niveau avec le mur d'enceinte sous le gouvernement impérial. Au milieu de la face nord, qui regarde le village, il en subsiste encore une; son nom est formidable: la tour du Diable; c'est la principale entrée de la forteresse A: elle consiste en un grand bâtiment chargé de toutes les fortifications du Moyen-Age (une herse, des meurtrières, des mâchicoulis, un pont-levis), qui, si elles ne sont pas entièrement conservées, laissent voir cependant leurs vestiges. Une petite place d'armes, en briques, crénelée, défend l'entrée du pont-levis; ce pont est double: l'un donne passage aux piétons, l'autre aux voitures. Passons sur l'un ou sur l'autre, comme il vous plaira: nous voilà dans la place, munis préalablement d'une permission, sans laquelle nous serions obligés de nous contenter d'en examiner les dehors.Ces bâtiments B que vous voyez à droite et à gauche s'adosser aux murs d'enceinte sont d'une construction moderne postérieure à 1830; ce sont des casernes: deux étages s'élèvent au-dessus du sol; chaque étage est voûté, le dernier est recouvert d'un terrassement qui le met à l'abri de la bombe, ce terrassement est disposé en rempart avec son terre-plein, sa banquette, son parapet; c'est de cette manière qu'on a assimilé, autant que possible, le château à la fortification moderne. Si vous continuez votre chemin, vous passez entre deux rangées d'écuries C destinées aux chevaux de l'artillerie en garnison à Vincennes. À gauche, après ces écuries, vous trouvez les bâtiments D de l'arsenal, qui contiennent la salle d'armes et les différents magasins d'approvisionnement.En avant, toujours à gauche, cette église si gracieuse, si élégante, c'est la Sainte-Chapelle, bâtie par Charles V. Elle est d'un beau gothique. L'intérieur d'une simplicité remplie de goût, reçoit le jour à travers des vitraux peints par Jean Cousin sur les dessins de Raphaël. Quelques-uns vous sembleront un peu criards, peu harmonieux; n'accusez ni Raphaël ni Jean Cousin; ils ont été restaurés. Dans cette chapelle se faisaient les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel, institué par Henri II. Vous avez peine à vous arracher à la contemplation du chef-d'oeuvre et vous avez raison, peut-être ses jours sont-ils comptés! Son existence, il ne la doit qu'à une puissante protection. Un terrible ennemi le convoite, le génie militaire.Voyez en face, sur votre droite, ce donjon F, isolé de la forteresse par un fossé particulier, profond de quarante pieds; on y communique par un pont sur deux arches en ogives. La troisième travée est le tablier d'un pont-levis. Quatre tours faisant saillie sur le fossé aux quatre angles, en flanquent les quatre faces. Hélas! deux tours ont déjà disparu, le fossé est à moitié comblé, le pont avec ses ogives n'existera bientôt plus. Cette caserne casematée B que vous avez, remarquée en entrant, s'était arrêtée respectueuse au bord du fossé du vieux donjon; elle est devenue plus hardie; l'espace est franchi. Pendant qu'il subsiste encore, passez sur le vieux pont: voici trois portes, la dernière ne peut s'ouvrir en dedans sans le secours du dehors, ni en dehors sans le secours du dedans; c'est bien une porte de prison. Nous voici dans une cour étroite, sombre; au milieu se dresse le donjon proprement dit, il est carré, avec une tour à chaque angle. On monte à ces cinq étages par un escalier hardiment construit; le comble forme une terrasse d'où l'on embrasse un magnifique panorama. C'est là que se promenaient les prisonniers d'État. Était-ce une consolation qu'un horizon si vaste pour un pauvre captif qui ne pouvait franchir les étroites murailles de son cachot? Mirabeau, détenu, a composé en cet endroit même où vous êtes ses Lettres à Sophie. Diderot a pensé devenir fou en se sentant enchaîné. Là, Jean-Jacques l'a consolé, l'a soutenu, et c'est en retournant à Paris, sous un des grands ormes que vous avez admirés sur la route, qu'il a écrit sa belle prosopopée que vous savez, tous: ô Fabricius! que dirait ta grande ombre? Les derniers hôtes de ce lugubre séjour furent les ministres de Charles X. Mais l'air de la prison vous fait mal; sortons. Cette salle au rez-de-chaussée c'est la chambre de la question; sortons vite.La face du midi de la forteresse est occupée tout entière par une grande caserne casematée et terrasse G. Elle relie deux vastes bâtiments de construction royale; ce sont eux que fit élever Louis XIII. Celui de gauche H est habité par S. A. R. M. le duc de Montpensier, capitaine en deuxième au 4e régiment d'artillerie. Il loge dans les appartements d'Anne d'Autriche. Un régiment d'infanterie est installé dans celui de droite H'.Pour sortir vous pouvez passer par la porte I, qui correspond à celle par laquelle vous êtes entré, et qui se trouve au milieu de la face méridionale, elle vous conduira sur le polygone on se font les différentes manoeuvres du régiment d'artillerie.Une troisième issue passe sous une tour K située en face du donjon; c'est elle que nous allons prendre. Cette porte est restaurée comme vous voyez; on lui a heureusement conservé son caractère gothique. Vous franchissez sur un pont-levis le fossé oriental, et par un talus assez roide, après avoir dépassé une triple allée d'arbres magnifiques, vous descendez au milieu des nouvelles constructions dont il a été question à la Chambre des Députés; il y a quelques jours seulement. Ces constructions consistent jusqu'à présent en 12 bâtiments assez spacieux: 10 sont destinés à servir d'écuries, 2 seulement L sont élevés d'un étage avec comble, les 8 autres M n'ont qu'un grenier à fourrage. Il reste encore un immense espace vide qui probablement va se trouver rempli par tout ce qui est nécessaire au casernement de deux régiments d'artillerie, car Vincennes doit devenir une école de première classe. C'est là que devait s'élever aussi l'école de pyrotechnie pour laquelle la Chambre a refusé les fonds demandés, par le ministère.Toute cette étendue se trouve reliée au fort par une enceinte bastionnée entourée de fosses, protégée par un chemin couvert et un glacis (voir le plan); mais cette enceinte ne ressemble pas dans tous ses détails à celle des autre forts.. Ainsi le front oriental seul est terrassé, et nos lecteurs n'ont rien de nouveau à y voir. Au centre de ces deux bastions s'élèvent deux magasins à poudre Q; au milieu de sa courtine, une porte R avec un pont-levis établit la communication avec l'extérieur. Les deux grandes branches, au contraire, ne sont pas terrassées, la banquette recouverte en bitume, le parapet, sont en maçonnerie, sous cette banquette sont pratiqués des créneaux séparés de trois en trois par les pieds droits des voûtes qui la soutiennent. Les petits bastions S n'ont pas de créneaux; leur terre-pleins est terrassé, mais leur parapet est en maçonnerie; à leurs flancs, des embrasures permettent l'emploi de l'artillerie. Sur le milieu de chacune des deux courtines les plus rapprochées du fort, s'ouvrent deux portes P à double arcade; à leurs côtés sont deux corps-de-garde O destinés aux postes de police et aux portiers-consignes.Plan du château de Vincennes.Nous voici parvenus au but que nous nous étions proposé: l'homme le plus étranger à l'art militaire peut, au moyen de ces quelques notes, diriger ses promenades aux environs de Paris et comprendre les travaux qu'on y exécute. Puissent encore ces détails sur des remparts, que chacun de nous est peut-être appelé à défendre, détruire le funeste préjugé qui subsiste contre la possibilité d'empêcher une armée ennemie d'entrer dans Paris, et prévenir les hontes de 1811 et 1815! Certes, ces remparts; si puissants, élevée à tant de frais, ne seront redoutables qu'autant qu'ils renfermeront de courageux défenseurs et des chefs dévoués: les plus méchantes bicoques ont soutenu des sièges héroïques, les places les mieux fortifiées ont capitulé honteusement. Une ville est imprenable quand sa garnison et sa population veulent réellement la défendre; la brèche serait faite, l'assaut donné, l'ennemi dans la ville que rien encore ne serait désespéré. On a vu des assigeants supérieurs en nombre maîtres un moment d'une ville et chassés honteusement par la garnison vaillamment retranchée dans les maisons. Est-ce rop présumer de la brave population parisienne et du dévouement de nos armées que de croire que de pareils exemples donnés par nos pères ne seraient pas perdus?Fêtes des Environs de Paris(Suite.--Voir pag. 263.)LE BAL DES SCEAUX.Un spirituel dessinateur vous l'a dit il y a trois semaines avec ce prestigieux crayon que vous savez:Tout le monde court cette année danser au bal des Sceaux. Rien de plus vrai, et laréclamen'a de fantastique que le croquis où vous avez vu de jeunesseauxde si bonne mine faire vis-à-vis à de non moins pimpantes cruches. Le tout soit dit sans allusion à l'élégante clientèle qui, chaque jeudi et chaque dimanche, remplit la vaste et belle rotonde que, sérieusement peignant cette fois,l'Illustrationvous représente.La conclusion de cet exorde est que la vérité, si rare, nous dit-on, se glisse partout au contraire, et qu'à l'avenir on pourra, modifiant le proverbe connu, s'écrier:In rébus veritas!La réputation du bal de Sceaux ne date pas d'hier. Son origine se perd, non pas précisément dans la nuit des temps, mais dans les nuages qu'amoncela, il y a cinquante ans, sur nos têtes la tourmente révolutionnaire. Ainsi, le bal de Sceaux eut le même berceau que la liberté nationale. Quel titre de sympathie aux yeux de tout ce qui porte un coeur français! Il faudrait vraiment ne posséder ni jarret ni patriotisme pour se refuser la douceur d'une contredanse égalitaire autour d'un excellent orchestre, emblème de l'harmonie et du parfait accord qu'a ramenés entre les citoyens la chute de la tyrannie. Quelques mois sur la fondation de cette fête où le civisme le dispute à la chorégraphie seront, nous l'espérons du moins, bien accueillis de nos lecteurs.Planté sur les dessins de Le Nôtre et par l'ordre du grand Colbert, le parc de Sceaux faisait partie du fameux domaine de ce nom, apanage des princes de la famille royale. Au dix-huitième siècle, il appartenait à madame la duchesse du Maine, qui maintes fois, en parcourut les splendides charmilles et les sentiers fleuris, en compagnie de Volt aire, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Grimm, de Diderot, en un mot de tous les beaux esprits de l'école philosophique dont cette princesse préférait,--voyez un peu l'étrange goût!--l'entretien à celui des muguets et des roués de l'Oeil-de-Boeuf. Une vacherie-modèle établie dans le parc par madame du Maine qui, nouvelle de La Sablière, aimait d'une égale affection les bêtes et les gens d'esprit, avait fait donner à ce beau jardin le nom deMénagerie, qu'il a porté depuis cette époque et conserve encore aujourd'hui.Devenu propriété nationale en 1793, le parc de Sceaux fut vendu en l'an VII et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de luzerne, lorsqu'un certain nombre d'habitants de la commune formèrent une société par actions dont le but était d'acquérir cette promenade et d'en offrir gratuitement la jouissance il leurs concitoyens. Cette louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination fraternellement donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille:De l'amour du paysCe jardin est le gage:Quelques-uns l'ont acquis;Tous en auront l'usage.Trouvez-moi quatre vers qui puissent, comme ceux-ci, délier hardiment toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu'il n'est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne l'ait trouvé admirable.Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente que bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd'hui encore, et que représente notre gravure.Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne voulurent pas que les actions de l'entreprise fussent exposées à tomber en des mains étrangères au pays, et qui des lois ne seraient point intéressées au maintien de l'oeuvre commune. C'est pourquoi il fut décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi, nul ne peut acquérir l'une de ces propriétés sans devenir par le fait même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire, la société s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans des conditions locales qui seules pouvaient en assurer l'existence et la prospérité.L'héritier d'un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l'ancien parc qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il poursuit l'accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une ferveur artistique bien dignes d'éloge par ce temps de vandalisme réfléchi et de spéculation étroite qui semble avoir pris pour devise: «Mort aux châteaux et aux ombrages!» Grâce au ciel, le moellon, ce dieu de notre époque, ne triomphe pas sur toute la ligne; il reste encore ça et là quelques coins de terre privilégiée ou les arbres séculaires et les ombreuses futaies peuvent lever fièrement la tête et épanouir leurs vertes feuilles sans redouter la cognée du sapeur du génie ou de l'avide défricheur. Sceaux est une de ces rares oasis; non-seulement il a pour lui son parc, mais de toutes parts des sites ravissants l'environnement. C'est Verrières avec sa majestueuse forêt percée de vastes avenues que sillonne, chaque beau jour d'été, une fastueuse procession d'équipages aristocratiques; c'est Aulnay avec sa vallée mystérieuse et ses secrets sentiers chers aux amants et aux poètes; Aulnay, où tant de délicieux ermitages s'entrevoient dans le clair-obscur d'un épais dôme de feuillage, où s'inspira Chateaubriand, alors que, dans le recueillement d'une de ces ravissantes retraites, il traça les lignée sublimes duGénie du Christianisme. Plus loin, c'est Châtenay, où naquit le chantre de laHenriade, O Banlieue! enorgueillis-toi d'avoir donné le jour à un tel fils! Je ne sais en vérité pourquoi on le traite de prosaïque, car on ne peut faire un seul pas dans tes méandres verdoyants sans y retrouver le souvenir ou la trace encore vivante des plus nobles penseurs, des plus brillants esprits dont s'honorent la France et le monde.Mais je m'aperçois que l'enthousiasme est tout près de nous égarer: allons danser au bal de Sceaux. Depuis quelques années l'immense vogue qu'avait obtenu ce bal dès sa fondation, et qui n'avait fait que grandir jusques et y compris la fin de la Restauration, s'était ralentie sans que l'on pût assigner à cet injuste délaissement d'autre cause que l'inconstance de ce public ingrat et volage, si difficile à attirer, mais à fixer, bien plus encore. L'administration actuelle du bal a entrepris de le ramener à l'objet de son ancien culte, et nous devons convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de dire qu'elle y a pris peine: magnifique restauration de la rotonde entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairagea giorno, brillantes illuminations, feux d'artifice, jeux de toute espèce, rien n'a été épargné dans l'espoir de faire reprendre au fugitif le chemin du parc de Sceaux; aussi s'est-il exécuté de la meilleure grâce du monde, tout satrape blasé qu'il est, et deux fois par semaine, il consent à jouir (voyez un peu le bel effort!) du triple charme de la campagne, de la musique et de la danse, sans parler d'une foule de menus agréments, et tout cela, pour un prix, d'une modicité véritablement fabuleuse, On se laisserait tenter à moins!Entrée du Bal de Sceaux.Le nombre et la rapidité des moyens de transport ne contribuent sans doute pas peu à cette renaissance de l'antique prospérité du bal de Sceaux. Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et essuyer, outre les cahots et l'incommodité du véhicule, l'inévitable plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui, avant de se décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s'égosillait une heure durant à crier: «Encore unpour Sceaux!--ou deux,--ou trois.»--(Le nombre ne fait rien à la chose.) Il est bon d'ajouter que chaquepour Sceauxhappé était exposé à subir une désagréable métempsycose en passant aussitôt à l'étatde lapinsur le siège de l'automédon. Aujourd'hui, plus rien de semblable: quatre services de messageries se disputent l'honneur et le profit de vous conduire en un clin d'oeil au terme de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette promenade champêtre. Un entrain et une gaieté sans licence animent les jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrit, l'égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les parures: la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac de Roolf ne dédaigne pas d'y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de percale. Toutes les danseuses sont égale devant l'archet du chef d'orchestre, et ce n'est certes pas l'un des moindres attraits de la réunion que l'aspect de nos petites-maîtresses confondues avec les fraîches jeunes filles de Châtenay, de Bourg-la-Reine, de Fontenay-aux-Roses, uniformément vêtues de blanc et parées d'écharpes multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d'elle. C'est un coup d'oeil semi-citadin, semi-agreste, qui donne au bal un piquant tout particulier: on dirait du Lignen courant dans un coin du parc de Versailles. Cet hommage, ce droit de bourgeoisie accordé à la vie champêtre doivent faire tressaillir d'une douce joie les mânes du chantre d'Estelleet deGalatée, de ce bon Florian, qui repose à quelques pas de là, dans le cimetière de la ville.Le Bal de Sceaux.On nous annonce qu'une grande fête se prépare dans le parc de Sceaux. Il ne s'agit de rien moins, nous dit-on, que d'uneNuit Vénitiennetravestie, donnée, à la demande de l'élite de la population, au profit des pauvres victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Nous ne pouvons qu'applaudir à cette heureuse pensée qui satisfera tout le monde, et nous promettons, pour le jour où elle se réalisera, une ample colonie parisienne à la belle rotonde et aux frais ombrages de Sceaux.Fête communale de Douai.
Zurbano, aujourd'hui don Martin Zurbano, lieutenant-général des armées royales d'Espagne, et, par intérim, capitaine-général, général en chef de l'armée et de la principauté de Catalogne, est né en 1789 à la Rioja d'Alava. Son père était muletier au grand jour, mais il était avant toutcontrabadista. Le jeune Martin profita admirablement des leçons et de l'exemple de l'auteur de ses jours. Il montra une si vive vocation pour la vie de contrebandier, il s'y distingua si bien, qu'il devint chef de bande tout jeune encore.
La province de Biscaye fut le théâtre naturel de ses exploits; il y était né, il en connaissait parfaitement la topographie, il savait par coeur tous les sentiers des montagnes; c'était là surtout qu'il pouvait lutter d'adresse avec lescarabineros(douaniers). Pendant de longues années il put déjouer effectivement tous les plans que l'on fit pour l'arrêter. Il déploya dans cette guerre de ruse, d'énergie et de vitesse, un talent vraiment remarquable; aussi sa réputation remplit-elle bientôt la Biscaye et la Navarre.
Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie: il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement.
Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout: quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât?
Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana. C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier. Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués; Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait; on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants, qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand.
Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut encore sauvé.
Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à mort et mis aussitôten capita(chapelle) pour se préparer à finir en chrétien.
Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan était une oeuvre pie à mériter le ciel.
Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé, s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or! répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas. Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M. Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver, servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés passés par mon dévouement à la religion et au roi.»
Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite.
Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance. Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier, ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi, j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans lesPrésidiosd'Afrique.»
Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la défense.
Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano: elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le sauver. Elle fut placée aux points indiqués.
A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait fait des prodiges.
Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage, sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances, qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus.
Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'il Bundo canisur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait.
Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées.
Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté, la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre 1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements; ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire, jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours et souvent de leurs nuits.
Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout; une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de l'auberge et du village.
Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac, des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires; c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux principaux chefs.
La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée par quinze de ces messieurs; ils jouaient aumonte. Une grande quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas, qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs, à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches desvalesou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les jetaient sur le tapis vert au lien d'argent.
Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastesbraseros, l'un sous la table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur dans la salle.
Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres d'eau glacée, d'esponjados, boisson saccharine, et decopitas, ou petits verres de liqueur et d'eau-de-vie.
Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que lemonte, traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur lebaston, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent leur mise. Les trois autres cartes,espada, el Reyetcaballo, se couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure dubaston. Le commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les verres vides, alla entr'ouvrir laventanilla, petit guichet de six pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues.
Vue de Barcelone et de Montjouich.
«Qui est là! dit la jeune fille.
--Gente de Paz, répondit une voix grave et forte.
La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile blanche; il portait desalpargatasou sandales.
Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade. Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant unepesetapar-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire trembler les vitres: «Quatre réaux sur lecaballo: «L'étonnement fut général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand celui-ci dit:
«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier: «Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux sur lecaballo, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah! c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et maintenantcopo, je joue contre tout l'argent de la banque.»
Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du muletier. Le commandant descarabinerosrestait seul assis; il était pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde.
«Mon général, dit l'inconnu, c'est inutile, la garde est au diable. Quant à vous, beau lancier, ne sortez pas, la mort est à la porte. Ah! vous refusez de m'admettre à votre jeu; vous voulez savoir mon nom! on va vous l'apprendre, ce nom.» En prononçant ces derniers mots il recula jusqu'au mur près des fenêtres; et, jetant de côté son vaste manteau, il laissa voir une espingole à large gueule. «Je ne suis pas noble comme vous, messeigneurs; je suis un paysan alavais; faute d'un plus beau nom, on m'appelleMartin Zurbano, à votre service, ainsi que les vingt balles de ce pistolet de poche. Que nul ne bouge; pas un mot, pas un geste, ou vous êtes morts. Allons, estimable brigadier, ne vous agitez pas tant sur votre chaise... Quoique tous ensemble, nobles canailles, vous ne valiez pas ungarbunzo, je vous prends comme otages.
Personne ne remuait, nul ne songeait à attaquer le redoutable partisan; sa présence inattendue avait glacé tous les coeurs d'épouvante. Satan lui-même n'aurait pas produit plus d'effet. «Maintenant, capitaine-banquier, à nous deux. Laissez la votre beau sac vert et l'argent qui est sur la table. Vous avez refusé ma pièce; moi, j'accepte toutes les pièces que je vois là. Quant à celles qui sont dans les poches de l'honorable assemblée, je vais appeler quelques gaillards qui les chercheront avec politesse» En disant ces derniers mots, il prit rapidement un petit sifflet d'argent dans sa jaquette de peau de mouton et en tira un son aigu. A l'instant même 30 hommes vigoureux et bien armés, mais ressemblant plutôt à des bandits qu'à des soldats, se précipitèrent dans la salle la baïonnette croisée, et menacèrent les carlistes.
«Bien, mes enfants; que six d'entre vous gardent cette porte. Vous, messieurs de l'armée de Charles V, faites-moi le plaisir de vous lier réciproquement deux à deux, et solidement; pas de tricherie: veillez-y, mes jeunes gens. Donnez vos cordes, mais sans quitter vos armes. Dépêchons-nous. Au premier qui ouvre la bouche un coup de baïonnette jusqu'au canon. Pas un coup de feu; terminons l'affaire sans bruit, paisiblement. A moi maintenant.» Il ramassa lestement tout l'argent qui était sur la table, plus de 200 onces d'or, et le mit dans une gibecière en peau qu'il portait sur l'épaule.
Zurbano.--Scène d'insurrection à Barcelone.
Un quart d'heure après, les carlistes étaient liés avec de fortes cordes. Leurs poches, sur un signe de Zurbano, avaient été soigneusement visitées, et la bande, ayant au milieu d'elle ses soixante prisonniers, sortait de l'auberge. En passant près du hangar, les carliste purent apercevoir leur garde, couchée et sans mouvement: elle avait été surprise et égorgée. La nuit était sans lueur aucune; mais les partisans connaissaient les moindres sentiers mieux que leurPaterpeut-être. Ils marchèrent donc rapidement, malgré le mauvais temps, et avant le jour ils avaient regagné les avant-postes de l'armée d'Espartero.
(La suite à un autre numéro.)
Lors du bombardement de Barcelone, l'Europe entière a applaudi à la belle conduite de notre consul. M. de Lesseps. Parmi nous, qui n'a tressailli de fierté et de joie en voyant la France si dignement représentée? M. de Lesseps a défendu avec calme, énergie et succès les intérêts et l'honneur de ses compatriotes contre la rivalité anglaise et la brutalité esparteriste; il a abrité les personnes, les propriétés, sous notre pavillon national; il a noblement satisfait, en homme d'esprit et de coeur, à tous les devoirs envers la patrie et envers l'humanité. En quelques jours, dans cette ville espagnole qui fixait tous les regards du monde civilisé et tenait notre attention captive, M. de Lesseps a eu le bonheur de faire briller de leur éclat le plus pur les plus précieuses qualités de notre caractère national. Heureux l'homme qui peut ainsi rencontrer dans sa vie, ne fut-ce qu'une seule heure, l'occasion de donner la mesure de sa valeur morale, de soutenir l'honneur et d'ajouter à la considération de sa patrie!
Les Français qui, pendant le siège, habitaient Barcelone, ont voulu laisser à M. de Lesseps un témoignage public de leur reconnaissance. Ils ont fait frapper une médaille que nous nous empressons de reproduire.
Cette médaille est en or, et son diamètre est de 58 millimètres. Un des côtés représente laReconnaissance, sous la figure d'une femme tenant à sa main un gros clou, qui signifie que la reconnaissance pénètre aussi avant et aussi fortement dans une âme honnête que le clou dans une pièce de bois. La figure est accompagnée d'un aigle et d'un lion, qui passent pour les animaux les plus généreux.
L'autre côté de la médaille représente trois figures; l'Hospitalité, le Courage et l'Honneur.
L'Hospitalité accueille avec bonté un pèlerin qui se trouve à ses pieds, et elle renverse une corne d'abondance dans laquelle un enfant prend des fruits.
Le Courage est représenté sous la figure d'Hercule, armé de sa massue et tenant un lion en laisse.
L'Honneur est figuré par un guerrier couronné de palmes. D'une main il porte une lance pour l'attaque, et de l'autre, pour la défense, un écu sur lequel se voient deux tours, qui, liées d'une manière inséparable, se défendent mutuellement: ce sont les citadelles de l'honneur et de la vertu. Le guerrier porte au cou une chaîne, emblème du devoir.
Nous n'avons rien à dire de toutes ces allégories; c'est là un langage vieilli peut-être, mais qu'il est bien difficile de remplacer; les esprits les plus ingénieux sont contraints d'en subir l'usage. Mais nous devons de sincères éloges à l'artiste. M. Vivier, pour le beau fini des dessins et le style élevé des figures. M. Vivier a terminé cette médaille remarquable en trois mois et douze jours. Une promptitude si extraordinaire, n'ajoute rien sans doute au mérite de l'ouvrage; mais aux yeux de quiconque sait apprécier les difficultés de la gravure en médaille, elle donne une haute idée du talent souple et facile de l'artiste.
(Suite et fin.--Voir pag. 249 et 266.)
Le fort du Mont-Valérien.
Quelquefois, devant la courtine, l'on rencontre une masse couvrante en terre garnie d'un terre plein, d'une banquette, d'un parapet. Cette masse couvrante s'appelle la tenaille. Parmi plusieurs propriétés dont elle jouit, il est facile de remarquer celle de masquer les opérations de la poterne. Sa banquette ne peut recevoir que de l'infanterie; mais ses feux sont d'une grande efficacité pour défendre le terre-plein de la place d'armes rentrante. Ce dernier ouvrage, précisément en face du milieu de la courtine, est formé, ainsi qu'on le voit dans la figure ci-dessous A, en brisant la crête du chemin couvert; on augmente sa force en le garnissant d'une palissade. Il sert surtout aux rassemblements des troupes pour les sorties de l'assiégeant.
Jusqu'à présent nous nous sommes maintenu dans des définitions générales; peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de nous occuper de la description particulière d'un de ces forts. Parmi eux, il n'en est aucun de plus intéressant, pour la population parisienne, que celui de Vincennes; les souvenirs historiques les plus tristes et les plus glorieux à la fois s'y rattachent. Qui de nous, entraîné dans quelques joyeuses parties de plaisir sous les frais ombrages du bois de Vincennes, n'a pas considéré de loin les tours et le vieux donjon du château? et alors, quelles grandes ombres son imagination n'a-t-elle pas évoquées!
Il existait déjà du temps de saint Louis: c'est sous un chêne de la forêt que le pieux monarque remplissait son devoir de seigneur haut-justicier. Son fils, Philippe le Hardi, l'agrandit; mais quelques années plus tard, il était tellement en mauvais état, qu'en 1337 Philippe de Valois le fit raser, et jeta les fondements du fameux donjon que l'on voit encore aujourd'hui. Ce fut Charles V, célèbre par son goût pour les constructions, qui acheva le château. Henri, roi d'Angleterre, maître d'une grande partie de la France, reconnu à Paris comme souverain légitime, y mourut en 1422. Jusqu'à Louis XI, qui aimait beaucoup Vincennes, les rois et les princes n'y virent qu'une maison de plaisance où ils venaient sesoulacierets'esbattre; mais, sous ce prince, ce lieu desoulasetd'esbattementdevint une triste prison d'État. Quelques séjours passagers seuls rappelèrent son ancienne destination: Charles IX y termina une vie agitée par de sanglants remords; Louis XIII fit construire deux grands pavillons, dont l'un était destiné au roi, l'autre à la reine. Enfin, c'est Vincennes que défendait le brave Daumesnil, la fameuse jambe de bois. «Qu'ils me rendent ma jambe, je leur rendrai le château,» répondit-il aux sommations de nos bons amis nos ennemis; et en 1811 et en 1815, après les deux invasions, le drapeau tricolore flottait encore sur le vieux donjon, alors que Paris avait déjà honteusement arboré le drapeau blanc.
L'enceinte du château de Vincennes forme un parallélogramme régulier d'une grandeur considérable; elle est entourée de larges fossés; à chaque extrémité s'élevait autrefois une grosse tour carrée et très-élevée: ces tours furent rasées et mises de niveau avec le mur d'enceinte sous le gouvernement impérial. Au milieu de la face nord, qui regarde le village, il en subsiste encore une; son nom est formidable: la tour du Diable; c'est la principale entrée de la forteresse A: elle consiste en un grand bâtiment chargé de toutes les fortifications du Moyen-Age (une herse, des meurtrières, des mâchicoulis, un pont-levis), qui, si elles ne sont pas entièrement conservées, laissent voir cependant leurs vestiges. Une petite place d'armes, en briques, crénelée, défend l'entrée du pont-levis; ce pont est double: l'un donne passage aux piétons, l'autre aux voitures. Passons sur l'un ou sur l'autre, comme il vous plaira: nous voilà dans la place, munis préalablement d'une permission, sans laquelle nous serions obligés de nous contenter d'en examiner les dehors.
Ces bâtiments B que vous voyez à droite et à gauche s'adosser aux murs d'enceinte sont d'une construction moderne postérieure à 1830; ce sont des casernes: deux étages s'élèvent au-dessus du sol; chaque étage est voûté, le dernier est recouvert d'un terrassement qui le met à l'abri de la bombe, ce terrassement est disposé en rempart avec son terre-plein, sa banquette, son parapet; c'est de cette manière qu'on a assimilé, autant que possible, le château à la fortification moderne. Si vous continuez votre chemin, vous passez entre deux rangées d'écuries C destinées aux chevaux de l'artillerie en garnison à Vincennes. À gauche, après ces écuries, vous trouvez les bâtiments D de l'arsenal, qui contiennent la salle d'armes et les différents magasins d'approvisionnement.
En avant, toujours à gauche, cette église si gracieuse, si élégante, c'est la Sainte-Chapelle, bâtie par Charles V. Elle est d'un beau gothique. L'intérieur d'une simplicité remplie de goût, reçoit le jour à travers des vitraux peints par Jean Cousin sur les dessins de Raphaël. Quelques-uns vous sembleront un peu criards, peu harmonieux; n'accusez ni Raphaël ni Jean Cousin; ils ont été restaurés. Dans cette chapelle se faisaient les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel, institué par Henri II. Vous avez peine à vous arracher à la contemplation du chef-d'oeuvre et vous avez raison, peut-être ses jours sont-ils comptés! Son existence, il ne la doit qu'à une puissante protection. Un terrible ennemi le convoite, le génie militaire.
Voyez en face, sur votre droite, ce donjon F, isolé de la forteresse par un fossé particulier, profond de quarante pieds; on y communique par un pont sur deux arches en ogives. La troisième travée est le tablier d'un pont-levis. Quatre tours faisant saillie sur le fossé aux quatre angles, en flanquent les quatre faces. Hélas! deux tours ont déjà disparu, le fossé est à moitié comblé, le pont avec ses ogives n'existera bientôt plus. Cette caserne casematée B que vous avez, remarquée en entrant, s'était arrêtée respectueuse au bord du fossé du vieux donjon; elle est devenue plus hardie; l'espace est franchi. Pendant qu'il subsiste encore, passez sur le vieux pont: voici trois portes, la dernière ne peut s'ouvrir en dedans sans le secours du dehors, ni en dehors sans le secours du dedans; c'est bien une porte de prison. Nous voici dans une cour étroite, sombre; au milieu se dresse le donjon proprement dit, il est carré, avec une tour à chaque angle. On monte à ces cinq étages par un escalier hardiment construit; le comble forme une terrasse d'où l'on embrasse un magnifique panorama. C'est là que se promenaient les prisonniers d'État. Était-ce une consolation qu'un horizon si vaste pour un pauvre captif qui ne pouvait franchir les étroites murailles de son cachot? Mirabeau, détenu, a composé en cet endroit même où vous êtes ses Lettres à Sophie. Diderot a pensé devenir fou en se sentant enchaîné. Là, Jean-Jacques l'a consolé, l'a soutenu, et c'est en retournant à Paris, sous un des grands ormes que vous avez admirés sur la route, qu'il a écrit sa belle prosopopée que vous savez, tous: ô Fabricius! que dirait ta grande ombre? Les derniers hôtes de ce lugubre séjour furent les ministres de Charles X. Mais l'air de la prison vous fait mal; sortons. Cette salle au rez-de-chaussée c'est la chambre de la question; sortons vite.
La face du midi de la forteresse est occupée tout entière par une grande caserne casematée et terrasse G. Elle relie deux vastes bâtiments de construction royale; ce sont eux que fit élever Louis XIII. Celui de gauche H est habité par S. A. R. M. le duc de Montpensier, capitaine en deuxième au 4e régiment d'artillerie. Il loge dans les appartements d'Anne d'Autriche. Un régiment d'infanterie est installé dans celui de droite H'.
Pour sortir vous pouvez passer par la porte I, qui correspond à celle par laquelle vous êtes entré, et qui se trouve au milieu de la face méridionale, elle vous conduira sur le polygone on se font les différentes manoeuvres du régiment d'artillerie.
Une troisième issue passe sous une tour K située en face du donjon; c'est elle que nous allons prendre. Cette porte est restaurée comme vous voyez; on lui a heureusement conservé son caractère gothique. Vous franchissez sur un pont-levis le fossé oriental, et par un talus assez roide, après avoir dépassé une triple allée d'arbres magnifiques, vous descendez au milieu des nouvelles constructions dont il a été question à la Chambre des Députés; il y a quelques jours seulement. Ces constructions consistent jusqu'à présent en 12 bâtiments assez spacieux: 10 sont destinés à servir d'écuries, 2 seulement L sont élevés d'un étage avec comble, les 8 autres M n'ont qu'un grenier à fourrage. Il reste encore un immense espace vide qui probablement va se trouver rempli par tout ce qui est nécessaire au casernement de deux régiments d'artillerie, car Vincennes doit devenir une école de première classe. C'est là que devait s'élever aussi l'école de pyrotechnie pour laquelle la Chambre a refusé les fonds demandés, par le ministère.
Toute cette étendue se trouve reliée au fort par une enceinte bastionnée entourée de fosses, protégée par un chemin couvert et un glacis (voir le plan); mais cette enceinte ne ressemble pas dans tous ses détails à celle des autre forts.. Ainsi le front oriental seul est terrassé, et nos lecteurs n'ont rien de nouveau à y voir. Au centre de ces deux bastions s'élèvent deux magasins à poudre Q; au milieu de sa courtine, une porte R avec un pont-levis établit la communication avec l'extérieur. Les deux grandes branches, au contraire, ne sont pas terrassées, la banquette recouverte en bitume, le parapet, sont en maçonnerie, sous cette banquette sont pratiqués des créneaux séparés de trois en trois par les pieds droits des voûtes qui la soutiennent. Les petits bastions S n'ont pas de créneaux; leur terre-pleins est terrassé, mais leur parapet est en maçonnerie; à leurs flancs, des embrasures permettent l'emploi de l'artillerie. Sur le milieu de chacune des deux courtines les plus rapprochées du fort, s'ouvrent deux portes P à double arcade; à leurs côtés sont deux corps-de-garde O destinés aux postes de police et aux portiers-consignes.
Plan du château de Vincennes.
Nous voici parvenus au but que nous nous étions proposé: l'homme le plus étranger à l'art militaire peut, au moyen de ces quelques notes, diriger ses promenades aux environs de Paris et comprendre les travaux qu'on y exécute. Puissent encore ces détails sur des remparts, que chacun de nous est peut-être appelé à défendre, détruire le funeste préjugé qui subsiste contre la possibilité d'empêcher une armée ennemie d'entrer dans Paris, et prévenir les hontes de 1811 et 1815! Certes, ces remparts; si puissants, élevée à tant de frais, ne seront redoutables qu'autant qu'ils renfermeront de courageux défenseurs et des chefs dévoués: les plus méchantes bicoques ont soutenu des sièges héroïques, les places les mieux fortifiées ont capitulé honteusement. Une ville est imprenable quand sa garnison et sa population veulent réellement la défendre; la brèche serait faite, l'assaut donné, l'ennemi dans la ville que rien encore ne serait désespéré. On a vu des assigeants supérieurs en nombre maîtres un moment d'une ville et chassés honteusement par la garnison vaillamment retranchée dans les maisons. Est-ce rop présumer de la brave population parisienne et du dévouement de nos armées que de croire que de pareils exemples donnés par nos pères ne seraient pas perdus?
(Suite.--Voir pag. 263.)
Un spirituel dessinateur vous l'a dit il y a trois semaines avec ce prestigieux crayon que vous savez:Tout le monde court cette année danser au bal des Sceaux. Rien de plus vrai, et laréclamen'a de fantastique que le croquis où vous avez vu de jeunesseauxde si bonne mine faire vis-à-vis à de non moins pimpantes cruches. Le tout soit dit sans allusion à l'élégante clientèle qui, chaque jeudi et chaque dimanche, remplit la vaste et belle rotonde que, sérieusement peignant cette fois,l'Illustrationvous représente.
La conclusion de cet exorde est que la vérité, si rare, nous dit-on, se glisse partout au contraire, et qu'à l'avenir on pourra, modifiant le proverbe connu, s'écrier:In rébus veritas!
La réputation du bal de Sceaux ne date pas d'hier. Son origine se perd, non pas précisément dans la nuit des temps, mais dans les nuages qu'amoncela, il y a cinquante ans, sur nos têtes la tourmente révolutionnaire. Ainsi, le bal de Sceaux eut le même berceau que la liberté nationale. Quel titre de sympathie aux yeux de tout ce qui porte un coeur français! Il faudrait vraiment ne posséder ni jarret ni patriotisme pour se refuser la douceur d'une contredanse égalitaire autour d'un excellent orchestre, emblème de l'harmonie et du parfait accord qu'a ramenés entre les citoyens la chute de la tyrannie. Quelques mois sur la fondation de cette fête où le civisme le dispute à la chorégraphie seront, nous l'espérons du moins, bien accueillis de nos lecteurs.
Planté sur les dessins de Le Nôtre et par l'ordre du grand Colbert, le parc de Sceaux faisait partie du fameux domaine de ce nom, apanage des princes de la famille royale. Au dix-huitième siècle, il appartenait à madame la duchesse du Maine, qui maintes fois, en parcourut les splendides charmilles et les sentiers fleuris, en compagnie de Volt aire, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Grimm, de Diderot, en un mot de tous les beaux esprits de l'école philosophique dont cette princesse préférait,--voyez un peu l'étrange goût!--l'entretien à celui des muguets et des roués de l'Oeil-de-Boeuf. Une vacherie-modèle établie dans le parc par madame du Maine qui, nouvelle de La Sablière, aimait d'une égale affection les bêtes et les gens d'esprit, avait fait donner à ce beau jardin le nom deMénagerie, qu'il a porté depuis cette époque et conserve encore aujourd'hui.
Devenu propriété nationale en 1793, le parc de Sceaux fut vendu en l'an VII et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de luzerne, lorsqu'un certain nombre d'habitants de la commune formèrent une société par actions dont le but était d'acquérir cette promenade et d'en offrir gratuitement la jouissance il leurs concitoyens. Cette louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination fraternellement donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille:
De l'amour du paysCe jardin est le gage:Quelques-uns l'ont acquis;Tous en auront l'usage.
De l'amour du paysCe jardin est le gage:Quelques-uns l'ont acquis;Tous en auront l'usage.
De l'amour du pays
Ce jardin est le gage:
Quelques-uns l'ont acquis;
Tous en auront l'usage.
Trouvez-moi quatre vers qui puissent, comme ceux-ci, délier hardiment toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu'il n'est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne l'ait trouvé admirable.
Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente que bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd'hui encore, et que représente notre gravure.
Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne voulurent pas que les actions de l'entreprise fussent exposées à tomber en des mains étrangères au pays, et qui des lois ne seraient point intéressées au maintien de l'oeuvre commune. C'est pourquoi il fut décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi, nul ne peut acquérir l'une de ces propriétés sans devenir par le fait même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire, la société s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans des conditions locales qui seules pouvaient en assurer l'existence et la prospérité.
L'héritier d'un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l'ancien parc qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il poursuit l'accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une ferveur artistique bien dignes d'éloge par ce temps de vandalisme réfléchi et de spéculation étroite qui semble avoir pris pour devise: «Mort aux châteaux et aux ombrages!» Grâce au ciel, le moellon, ce dieu de notre époque, ne triomphe pas sur toute la ligne; il reste encore ça et là quelques coins de terre privilégiée ou les arbres séculaires et les ombreuses futaies peuvent lever fièrement la tête et épanouir leurs vertes feuilles sans redouter la cognée du sapeur du génie ou de l'avide défricheur. Sceaux est une de ces rares oasis; non-seulement il a pour lui son parc, mais de toutes parts des sites ravissants l'environnement. C'est Verrières avec sa majestueuse forêt percée de vastes avenues que sillonne, chaque beau jour d'été, une fastueuse procession d'équipages aristocratiques; c'est Aulnay avec sa vallée mystérieuse et ses secrets sentiers chers aux amants et aux poètes; Aulnay, où tant de délicieux ermitages s'entrevoient dans le clair-obscur d'un épais dôme de feuillage, où s'inspira Chateaubriand, alors que, dans le recueillement d'une de ces ravissantes retraites, il traça les lignée sublimes duGénie du Christianisme. Plus loin, c'est Châtenay, où naquit le chantre de laHenriade, O Banlieue! enorgueillis-toi d'avoir donné le jour à un tel fils! Je ne sais en vérité pourquoi on le traite de prosaïque, car on ne peut faire un seul pas dans tes méandres verdoyants sans y retrouver le souvenir ou la trace encore vivante des plus nobles penseurs, des plus brillants esprits dont s'honorent la France et le monde.
Mais je m'aperçois que l'enthousiasme est tout près de nous égarer: allons danser au bal de Sceaux. Depuis quelques années l'immense vogue qu'avait obtenu ce bal dès sa fondation, et qui n'avait fait que grandir jusques et y compris la fin de la Restauration, s'était ralentie sans que l'on pût assigner à cet injuste délaissement d'autre cause que l'inconstance de ce public ingrat et volage, si difficile à attirer, mais à fixer, bien plus encore. L'administration actuelle du bal a entrepris de le ramener à l'objet de son ancien culte, et nous devons convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de dire qu'elle y a pris peine: magnifique restauration de la rotonde entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairagea giorno, brillantes illuminations, feux d'artifice, jeux de toute espèce, rien n'a été épargné dans l'espoir de faire reprendre au fugitif le chemin du parc de Sceaux; aussi s'est-il exécuté de la meilleure grâce du monde, tout satrape blasé qu'il est, et deux fois par semaine, il consent à jouir (voyez un peu le bel effort!) du triple charme de la campagne, de la musique et de la danse, sans parler d'une foule de menus agréments, et tout cela, pour un prix, d'une modicité véritablement fabuleuse, On se laisserait tenter à moins!
Entrée du Bal de Sceaux.
Le nombre et la rapidité des moyens de transport ne contribuent sans doute pas peu à cette renaissance de l'antique prospérité du bal de Sceaux. Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et essuyer, outre les cahots et l'incommodité du véhicule, l'inévitable plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui, avant de se décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s'égosillait une heure durant à crier: «Encore unpour Sceaux!--ou deux,--ou trois.»--(Le nombre ne fait rien à la chose.) Il est bon d'ajouter que chaquepour Sceauxhappé était exposé à subir une désagréable métempsycose en passant aussitôt à l'étatde lapinsur le siège de l'automédon. Aujourd'hui, plus rien de semblable: quatre services de messageries se disputent l'honneur et le profit de vous conduire en un clin d'oeil au terme de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette promenade champêtre. Un entrain et une gaieté sans licence animent les jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrit, l'égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les parures: la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac de Roolf ne dédaigne pas d'y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de percale. Toutes les danseuses sont égale devant l'archet du chef d'orchestre, et ce n'est certes pas l'un des moindres attraits de la réunion que l'aspect de nos petites-maîtresses confondues avec les fraîches jeunes filles de Châtenay, de Bourg-la-Reine, de Fontenay-aux-Roses, uniformément vêtues de blanc et parées d'écharpes multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d'elle. C'est un coup d'oeil semi-citadin, semi-agreste, qui donne au bal un piquant tout particulier: on dirait du Lignen courant dans un coin du parc de Versailles. Cet hommage, ce droit de bourgeoisie accordé à la vie champêtre doivent faire tressaillir d'une douce joie les mânes du chantre d'Estelleet deGalatée, de ce bon Florian, qui repose à quelques pas de là, dans le cimetière de la ville.
Le Bal de Sceaux.
On nous annonce qu'une grande fête se prépare dans le parc de Sceaux. Il ne s'agit de rien moins, nous dit-on, que d'uneNuit Vénitiennetravestie, donnée, à la demande de l'élite de la population, au profit des pauvres victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Nous ne pouvons qu'applaudir à cette heureuse pensée qui satisfera tout le monde, et nous promettons, pour le jour où elle se réalisera, une ample colonie parisienne à la belle rotonde et aux frais ombrages de Sceaux.