L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843Nº 20. Vol. I.--SAMEDI 15 JUILLET 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40SOMMAIRE.Samuel Hahnemann.Portrait.--Courrier de Paris. Saint-Cyr. A-propos rétrospectif.--Concours aux Écoles spéciales. Séances solennelles d'ouverture à l'Hôtel-de-Ville--La chapelle Saint-Ferdinand.Portrait du Duc d'Orléans, par Raffet; mort du duc d'Orléans; Char funèbre; Vue extérieure et intérieure de Notre-Dame; Église de Dreux; Chapelle de Sablonville.--Revue Algérienne.Plan de la Zmala d'Abd-el-Kader; Drapeaux pris avec la Zmala; Portrait du Marabout Sidi-el-Aradj.--Martin Zurbano.Vue de Barcelone et de la forteresse de Montjouich; Insurrection à Barcelone.--Médaille Lesseps.Médaille.--Promenade sur les Fortifications de Paris. (Suite et fin.)Le Fort du Mont-Valérien, une Teaville; Plan de Vincennes.Fête des Environs de Paris.(Suite.) Le Bal de Sceaux,Entrée du Bal de Sceaux, Bal de Sceaux.--Fête communale de Douai.Promenade de Gayan.--Bulletin bibliographique.--Annonces, Modes.Une gravure.--Amusements des sciences.--Correspondance. --Rébus.Samuel Hahnemann.Le fondateur de la médecine homaeopathique, Samuel Hahnemann, est mort à Paris le 2 juillet 1843, dans sa quatre vingt-huitième année. La doctrine médicale qu'il a propagée et mise en pratique depuis plus de cinquante ans, a pris assez d'importance dans ces derniers temps, pour qu'une notice sur le système et son auteur ne paraisse pas dénuée de tout intérêt. Né en 1735 à Meissen, petite ville de Saxe, Samuel Hahnemann, distingué dès son enfance par son aptitude au travail, étudia la médecine à Leipsick, à Vienne, et prit le grade de docteur à l'université d'Erlangen. Ses principaux travaux eurent d'abord pour objet la chimie et la minéralogie, sciences dans lesquelles il sut déjà se faire un nom. On peut, en effet, rappeler encore aujourd'hui ses recherches sur l'empoisonnement par l'arsenic, et les preuves judiciaires pour le constater, de même que le mode de préparation trouvé par lui, dumercure soluble, qui a conservé son nom. Il publia aussi des traductions de l'anglais, du français et de l'italien, ainsi que beaucoup d'articles dans les journaux scientifiques de l'Allemagne. En traduisant, en 1790, la matière médicale de l'Anglais Cullen, il fut si peu satisfait des hypothèses à l'aide desquelles on tentait d'expliquer la puissance fébrifuge duquinquina, qu'il résolut, pour s'éclairer, de faire avec ce médicament de essais sur lui-même. Le résultat de cette expérience donna naissance à la doctrine homaeopathique.Samuel Hahnemann, décédé le 2 juillet 1843.Hahnemann observa que l'action du quinquina sur l'homme sain produisait la fièvre intermittente, contre laquelle ce remède est employé avec le plus de succès. Conduit par l'analogie à expérimenter avec d'autres substances médicales, il annonça bientôt que les propriétés curatives de tous les médicaments désignés sous le nom de spécifiques tenaient à la faculté qu'ils avaient de produire sur l'homme sain des maux semblables à ceux pour la guérison desquels on avait coutume de les employer.Le fait proclamé par Hahnemann, qui basait sur une seule proposition toute une théorie médicale, ne fut point admis à beaucoup près par tous les médecins; mais les critiques à cet égard, bien que manquant pour la plupart de gravité et d'urbanité, auraient paru sérieuses et modérées comparées à celles que provoqua le mode d'emploi conseillé par Hahnemann pour les remèdes homaeopathiques.En considérant que le premier effet d'un médicament mis en usage d'après sa doctrine devait entraîner une aggravation passagère de la maladie, Hahnemann crut devoir s'imposer une extrême réserve pour la quantité des doses à administrer. Il songea d'abord à mélanger les substances médicinales avec une matière neutre, qui, en augmentant le volume, en rendait la division plus facile. Mais ayant reconnu que la diminution de la force active des remèdes n'était pas proportionnelle à la diminution de la quantité (ce qu'il attribua à une augmentation d'énergie résultant de l'acte de broyer les substances sèches ou de secouer les substances liquides pour opérer le mélange des unes ou des autres), il arriva par des réductions successives aux doses véritablement infinitésimales que les médecins homaeopathes prescrivent aujourd'hui.Cette exiguïté des remèdes homaeopathiques a donné lieu à des discussions où l'une des parties invoquait en sa faveur le raisonnement et la science, tandis que l'autre prétendait s'appuyer sur des faits.Sans pouvoir exprimer un avis sur cette question, qui n'est point de notre ressort, nous remarquons seulement que le nombre des disciple d'Hahnemann s'est beaucoup augmenté; en Allemagne, le savant Hufeland, adversaire déclaré des petites doses d'Hahnemann, recommandait dans son dernier ouvrage le principe [demi ligne illisible](1) de médicaments spécifiques: en France, une partie des professeurs de l'École de Médecine de Montpellier se sont déclarés sans réserve pour la doctrine homaeopathique; enfin, dans toute l'Europe et dans l'Amérique du Nord, nombre de médecins la pratiquent exclusivement.[Note 1: La médecine ordinaire a généralement pour devise:Contraria contrariis sanantur; celle de l'homaeopathie:Similia similibus curantur.]Sans admettre aveuglément tout ce que les partisans de l'homaeopathie en racontent de merveilleux, on pourrait s'étonner aussi que tant d'hommes instruits se fussent épris d'un système où tout serait erreur et illusion. Le temps et l'expérience décideront sur tout cela.Une longue vie exempte d'infirmités, en donnant à Hahnemann la faculté de travailler avec persévérance au développement de sa doctrine, lui a procuré l'avantage de pouvoir en contempler les progrès.Ayant épousé en secondes noces, en 1835, à l'âge de quatre-vingts ans, mademoiselle d'Hervily, qui n'en avait que vingt-huit, il se décida à venir habiter le pays de sa femme; et depuis huit ans il exerçait la médecine à Paris, quand la mort, qu'il a vue s'approcher avec le calme que donne toujours une haute raison jointe à une grande pieté, a sonné pour lui l'heure du repos.Courrier de Paris.Décidément l'été nous en veut et se plaît à nous jouer de mauvais tours. Vous savez de quel mois de mai et de quel mois de juin il nous a gratifié; pluie, vent, nuages sombres, voila ses aménités et ses douceurs. Juillet, enfin, était venu chassant devant lui les froides ondées et illuminant le ciel d'or, de pourpre et d'azur; juillet s'était montre, pendant quatre ou cinq jours, vêtu à la légère et environné de lumière et de soleil. Déjà Paris s'épanouissait, et, sortant de ses rues et de ses barrières, courait se mettre à l'ombre dans les bois de Saint-Germain et de Meudon: mais juillet se moquait de nous comme ses deux frères aînés. Ce rayon de soleil n'était qu'un sourire ironique qu'il nous jetait traîtreusement pour mieux nous attirer dans le piège, un faux espoir, une vaine apparence; à peine, en effet, Paris avait-il pris ses habits coquets et ses airs de fête, que juillet, riant sous cape, l'éclaboussait des pieds à la tête: le matin Paris était sorti verni et pimpant, le soir il rentrait mouillé jusqu'aux os ou crotté, comme le poète Colletet, jusqu'à l'échine. Il faut en prendre son parti; la vie bucolique sur les prés fleuris, à l'ombre des haies d'aubépine et des tilleuls, est évidemment supprimée pour l'an de grâce 1843. Le parapluie sera notre platane et notre charmille.Avouons cependant que nous méritons un peu d'être ainsi menés par le ciel, de bourrasque en bourrasque, du chaud au froid, du soleil à la pluie. Savons-nous bien, en effet, nous-mêmes ce que nous voulons? Nous arrive-t-il jamais d'être contents des présents que le baromètre nous envoie? Si l'air est vif et piquant, nous soufflons dans nos doigts, et, d'une mine maussade et transie, nous répétons en choeur: «Quel maudit temps! quel horrible temps! je gèle!» L'astre du jour, comme disaient les poètes de l'Empire, brille-t-il au firmament, ce n'est qu'un cri de toutes parts:» Ah! mon Dieu! je n'en puis plus! je suis en nage! j'étouffe!» Pendant ces premières ardeurs de juillet, qui ont à peine duré huit jours si vous aviez vu Paris! semblable à un homme harassé, il ne faisait ni un geste ni un pas sans se plaindre, sans gémir, sans s'essuyer le front, implorant un peu d'air, de vent et de pluie, lui qui la veille grommelait entre ses dents: «Peste soit de la pluie et du vent!»En vérité, le ciel a-t-il si grand tort de s'amuser de cette ville fantasque, qui veut et ne veut plus, et de brouiller tellement, suivant ses caprices, les couleurs et les mois, qu'elle ne puisse s'y reconnaître?Cette inconstance du ciel, ce mélange de pluie et de soleil n'empêchent pas nos honorables de la Chambre de faire leurs bagages et de regagner le chef-lieu ou la maison des champs; comment s'effraieraient-ils en effet de ces variations de l'atmosphère et de ces volte-face? La politique est faite à l'image de la saison, tantôt riante tantôt sombre; et les mêmes bouches y soufflent, du jour au lendemain, le oui et le non, le froid et le chaud!Ainsi la session est close, ou peu s'en faut; si la Chambre haute bataille encore sur quelques chiffres du budget, la Chambre des Députés s'éparpille sur les grandes routes; on peut dire qu'elle est en ce moment tirée à quatre chevaux et écartelée de l'est à l'ouest et du nord au midi. Chacun regagne son canton et son clocher; c'est du vin du cru, comme dit M. Dupin, qui retourne au tonneau.La malle-poste et les Messageries Royales sont occupées, depuis huit jours, à voiturer, vers les quatre points cardinaux, le gouvernement représentatif. La droite légitimiste voyage dans le coupé, pour mieux regarder à l'horizon si soeur Anne ne voit rien venir; la gauche radicale se campe dans les régions plébéiennes de l'impériale et de la rotonde; le centre se blottit et ronfle dans l'intérieur, avec la satisfaction d'un gastronome bien repu. Pendant la nuit, tandis que tout est ténèbres et silence, le postillon, au milieu des claquements de son fouet, entend résonner à son oreille ces mots confus: Espagne, Thiers, Guizot, sucres, vins, bestiaux, conseil d'État, croix, pensions, présidence, chemins de fer, aux voix, à l'ordre, la clôture, primes, recettes, profits, indépendance, corruption, ministère; c'est la Chambre des Députés qui s'est endormie et qui a le cauchemar, chemin faisant; cependant les aubergistes et les servantes assistent à un cours de politique à l'heure des repas, tandis que les chevaux s'étonnent d'être plus chargés que de coutume et plient sous le poids des consciences et des estomacs budgétaires.De leur côté, les ministres se préparent à rentrer leur bannière au fourreau et à fermer leur arsenal. L'armée ministérielle a pris son congé de semestre, et l'armée ennemie se retire dans ses foyers; pendant ce temps d'armistice, les soldats se reposeront, pour la plupart, sous le pommier natal; mais les chefs, les généraux, les Achilles et les Ajax vont courir le monde pour se rafraîchir le sang et se purger de toute humeur politique. Celui-là, retiré dans son château de Normandie, méditera sur la misère du peuple et l'égalité des conditions; celui-ci ira prendre les eaux du Mont-d'Or ou de Vichy, et se laver des ennuis et des douleurs du pouvoir. Le ministère taillera sa vigne et arrosera ses fleurs; l'opposition pêchera innocemment à la ligne. Juillet est le mois où les partis désarment; août invite les plus guerroyants au repos; septembre les trouve tous endormis sous la tonnelle, jusqu'au jour où décembre, mois maussade et sombre, embouchant la trompette parlementaire, les réveille en sursaut et leur met de nouveau la passion au coeur et le verre d'eau sucrée à la main.Le temps est venu, comme on voit, où tous les grands comédiens voyagent: Duprez chante à Toulouse; mademoiselle Déjazet fredonne et frétille à Bordeaux; Bouffe est dans le Nord; mademoiselle Rachel attelle le Midi à son char; l'entrechat de mademoiselle Maria, après avoir sauté par dessus les Alpes, fait le bonheur de Milan; il n'est pas jusqu'à M. Alcide Tousez, du théâtre du Palais-Royal, qui ne soit impatiemment attendu quelque part. Où ira M. Alcide Tousez? C'est encore un mystère; j'ai frappé à toutes les chancelleries, et pas un ambassadeur n'a voulu me dire son secret; on croit cependant que M. Alcide Tousez voudra bien honorer de sa présence plusieurs grandes nations de l'Europe. Dans un temps où le royaume des Pays-Bas s'agenouille aux pieds de mademoiselle Eissler et lui sert de trottoir, tandis que Marseille enivrée cire le brodequin de mademoiselle Rachel, Alcide Tousez ne croit pas devoir se dérober plus longtemps à l'enthousiasme de l'univers. Déjà les arcs de triomphe se dressent pour son passage, et les populations empressées, hommes, femmes, enfants, vieillards, bivouaquent sur toutes les routes par où l'on croit qu'il pourrait bien passer.Puisque nous voici dans le monde des comédiens, n'en sortons pas sans payer une dette de regrets à une excellente et honnête actrice que le Gymnase vient de perdre subitement. Nous voulons parler de Julienne, la dernière des duègnes, sans contredit, et la meilleure des tantes et des grand'mères. Julienne est morte d'une attaque d'apoplexie; d'abord on a cru la sauver: au bout de quelques heures tout était dit; cette pauvre grand'maman si simple, si aimée du parterre, si ronde et si naïve, avait chanté son dernier couplet! Le Gymnase est en deuil, et, avec le Gymnase, les nièces, les neveux, les pupilles, qui ne retrouveront jamais tant de naturel, de franchise et de bonhomie.Il ne faut pas croire que Julienne a toujours été la Julienne que vous avez vue affublée du bonnet rond de la vieille gouvernante, de la robe à ramages de la grand'maman et des falbalas de la douairière. Pourquoi Julienne n'aurait-elle pas eu ses vingt ans tout comme une autre? Elle les a eu ses vingt ans, en effet, et c'était alors, dit-on, une vive Dorine, une Lisette éveillée, une agaçante Marlon. Le premier chapitre de la vie dramatique de Julienne commence ainsi, à l'emploi de soubrette: Julienne porte le jupon court, le tablier et la cornette mutine; elle a le pied leste, l'oreille au guet et l'oeil émerillonné; ses poches sont pleines de billets au musc et l'ambre écrits par Valère à Isabelle, ou échangés entre Araminte et Dorante. Que de bons tours elle joue au vieil Orgon! Voyez-vous ce petit chevalier qui lui jette une bourse et un baiser pour se frayer passage dans le boudoir de Dorimène? Mais, gare! voici Frontin et Masearille, et L'Olive, et la Branche, qui se mirent dans ses yeux et lui content fleurette. Lisette leur tient tête, Marton n'est pas embarrassée de la réplique. Allons, soubrette et valet, aux armes! Escrimez-vous d'estoc et de taille, intrépides à l'attaque et fermes sur la riposte.Julienne avait des dispositions si particulières, un goût si déterminé pour ces duels avec Frontin, pour ces tendresses de Valère, pour ces amours d'Isabelle, qu'elle y a dépensé toute sa jeunesse. Soubrette de comédie, d'opéra-comique et de vaudeville, elle est restée soubrette vive et accorte, aussi longtemps qu'on peut l'être. On n'accusera pas cette bonne Julienne d'avoir été inconstante; avant son entrée au Gymnase, elle avait beaucoup parcouru le monde, mais comme Joconde elle n'avait pas changé: soubrette sans cesse et soubrette toujours, de Nantes à Strasbourg, de Marseille à Lille, dans tous les coins de la France.Un jour, au Havre, Julienne récitait, suivant sa coutume, quelque scène de Lisette ou de Dorine; peut-être se trouvait-elle aux prises avec Tartufe:Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri!Vous serez trop heureuse avec un tel mari!peut-être chantait-elle tout simplement le duo de Grétry:Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore.--Et toi, Marton?--Je te dévore.A ce moment, Gontier vint à passer; Gontier, l'étoile, le soleil du Gymnase; il vit Julienne, l'écouta, l'applaudit et en écrivit deux mots à M. Scribe... Deux mots de Gontier, quel certificat! Sur une parole de Napoléon, l'Europe prenait les armes; sur ces deux mots de Gontier, le Gymnase marcha à la conquête de Julienne, attaqua le Havre et lui enleva sa soubrette; le régiment de comédies-vaudevilles, dont Gontier était le colonel, venait de se recruter d'une actrice pleine de verve et de naturel; seulement les vingt ans étaient déjà loin, et la vive Marton, jetant là le jupon court, devint tout à coup la grosse et bonne maman Julienne que nous regrettons.Un jour, quand le Gymnase, retiré sous sa tente, contera ses exploits à ses petits-enfants et parlera de ses belles années, il citera, à moins d'ingratitude, le nom de Julienne parmi les noms de ses serviteurs et de ses compagnons les plus aimés, les plus fidèles et les plus applaudis.On annonce aussi la mort de M. C..., dont les excentricités et l'avarice sont devenues fameuses. C... était le rival et le frère jumeau d'Harpagon. Possesseur d'une fortune immense, accumulant million sur million, il poussait la ladrerie à sa perfection. Un de ses parents m'a raconté de lui des traits qui méritent d'être précieusement conservés; ce sont des matériaux qui pourront servir plus tard à quelque poète comique pour compléter le portrait de l'Harpagon de Molière et de l'Euclien de Plaute.C... avait un fils. Tant que ce fils fut au maillot, C... supporta avec une sorte de résignation les charges et les frais de sa paternité; une fois cependant il eut une querelle terrible avec la nourrice, prétendant qu'elle ne gagnait pas l'argent qu'on lui donnait et mettait la moitié d'eau dans son lait. C... voulut un instant lui intenter un procès en dommages et intérêts; il alla même chez le juge, qui lui dit: «Depuis quand prenez-vous la mamelle des nourrices pour une cruche de laitière?--Ah! monsieur, répliqua C... d'un air désespéré, vous avez beau dire, mon fils ne tette pas pour trois sous de lait par jour et j'en paie cinq! Je suis volé.»Jusqu'à dix ans, l'enfant marcha pieds nus et à peu près vêtu du costume de la nature. C... disait à ses amis, qui se plaignaient de voir le pauvre diable tantôt brûlé par le soleil et tantôt grelottant de froid: «Laissez donc! ça forme le caractère.» Au fait, le système d'éducation de C... n'avait pour but que d'économiser les frais de cordonnier et de tailleur.A quinze ans il fallut le voir tant bien que mal. Ajoutez que notre adolescent ne se contentait plus de sucre d'orge, de pain d'épices et de croquets; son appétit se manifesta d'une façon dévorante. C... s'en alarma; pendant quelque temps il lui rogna les vivres et lui disputa les morceaux. Mais C... perdait toujours quelque chose à cette bataille; aussi regrettait-il de n'avoir pas mis au monde un fils qui put vivre sans manger. Puisque enfin le mal était fait, il songea du moins à le réparer de son mieux, et imagina le moyen que voici de ne plus nourrir ce fils affamé. Un matin, C... se présenta chez le procureur du roi, gémissant, la larme à l'oeil, et demandant, au nom de la loi, aide et protection contre son garnement. Notez que c'était le jeune homme le plus doux et le plus innocent du monde. «Que lui reprochez-vous donc? lui dit le magistrat. C.... se mit alors à défiler un chapelet interminable de griefs et de méfaits. Jamais père, à l'entendre, n'avait été plus mal partagé et plus malheureux. Il fit si bien, qu'il obtint la détention de son fils dans une maison de surveillance; satisfaction, comme on sait, que le code accorde aux parents prévoyants. Je vous laisse à juger de la joie de C...! Harpagon avait enfin trouvé le moyen qu'il cherchait d'avoir gratis un fils, le gouvernement payant son loyer et sa nourriture. C... méditait de placer sa femme dans la même pension, lorsque l'autorité fut avertie du tour que C... lui avait joué, et remit le fils à la charge du père. «Diable, s'écria le millionnaire en apprenant la nouvelle, ça va me gêner; je comptais encore pour deux ou trois ans sur cette économie!»Le domestique de C... avait servi dans le 32e régiment de ligne. Un jour entrant dans la chambre de son maître, il lui trouve un air de méditation profonde. «Jean, dit tout à coup notre homme en s'éveillant comme d'un songe; Jean, tu as été dix ans soldat?--Oui, monsieur.--Eh bien! combien avais-tu de pave?--Cinq sous par jour, monsieur, et un sou de retenue.--Et ta nourriture?--Un pain de munition.--Comment te trouvais-tu de ce régime?--Mais, monsieur, pas trop mal.--Ta santé était-elle bonne?--Très bonne, monsieur.--Eh bien! Jean, mon ami, puisque tu as vécu pendant dix ans avec du pain de munition, quatre sous d'appointements, et que tu t'en es bien trouvé, à dater d'aujourd'hui je te donnerai la même nourriture et le même salaire. J'avais eu tort de changer tes habitudes; pardonne-moi! ça aurait pu te faire mal.»Une autre fois, C... sonne Jean pour le charger d'une commission. Jean arrive clopin-clopant; dans son empressement, il s'était heurté à l'escalier et avait fait une horrible chute: «Tu vas aller au faubourg du Roule, lui dit C.....--Ah! monsieur, vous voyez, je suis éclopé et ne puis faire un pas.--Soit; j'irai à ta place, mais tu me prêteras tes souliers.--Pourquoi cela, monsieur?--Pourquoi cela, drôle? Puisque je vais où tu devais aller, il est juste que j'use tes semelles et non les miennes. Et C..., ôtant ses pantoufles, se chaussa comme il le disait, aux dépens du pauvre diable.Feu le célèbre docteur Double était son médecin ordinaire; en sa qualité d'ancien camarade de collège de C..... et connaissant surtout ses goûts économiques, il se gardait bien de lui présenter jamais un mémoire: aussi C.... l'avait-il choisi de préférence à tous les autres; médecins. Il y a deux ans, C..... se sentant malade, le docteur lui prescrit les eaux d'Aix. C.... recule le plus qu'il peut devant cette grande entreprise; mais il s'agit de sa santé et peut-être de sa vie, et mon avare se décide à quelques sacrifices. Le voici donc en route; vous dire les roueries qu'il emploie, chemin faisant, pour tromper les aubergistes et escamoter le pourboire des postillons et des servantes, je ne saurais. Le jour de son arrivée à Aix, il s'acheminait tristement vers l'établissement des bains, l'oeil morne et la tête baissée, supputant avec douleur ce qu'une douche pourrait lui coûter. Tout en rêvant à sa misère, notre homme arrive sur les bords du lac qui étale, dans la vallée d'Aix, ses eaux froides et limpides; soudain une idée le saisit; il s'approche du bord, s'arrête, se déshabille et se jette dans l'eau.--Eh! monsieur, que faites-vous donc? lui crie Jean.--Double m'a dit de prendre les eaux d'Aix, répond C... grelottant de froid; celles-ci ou celles-là, n'est-ce pas la même chose? «Il continua pendant huit jours la même opération, et revint à Paris. «Tu aurais tout aussi bien fait de te baigner sous le pont d'Austerlitz,» lui dit le docteur Double en riant.C.... avait une chaise de poste, comme Harpagon son carrosse, son maître Jacques et des chevaux; C... partait un jour pour sa maison de campagne, située dans le département de la Côte-d'Or. Il avait pris avec lui sa nièce, qui devait passer quelques semaines à Saint-A.... A peine la voiture avait-elle franchi la barrière de Charenton, que C....., se retournant du côté de la jeune femme: «Ma chère enfant, il faut que nous réglions notre petit compte ensemble.--Que voulez-vous dire, mon oncle?--Écoute bien; si tu n'étais pas venue dans ma voiture, tu aurais pris le coupé de la diligence; pour aller jusqu'à Saint-A.... c'est soixante-dix francs qu'il t'en aurait coûté; tu vas m'en donner trente-cinq, et tout sera dit: je te tiens quitte du reste.--Et la nièce fut obligée de payer.Voici une recette que C.....avait inventée pour se nourrir à bon marché: il entrait chez un restaurateur, s'attablait et demandait un potage; le potage servi, C.... en mangeait la moitié, puis, frappant avec violence sur la table:--Garçon! s'écriait-il. A ce grand éclat le garçon d'accourir: «C'est horrible, ajoutait C....; ce potage n'est pas mangeable! Quelle gargote!» Et il se levait brusquement, prenait sa canne, son chapeau et sortait d'un air furieux. Un peu plus loin, chez le restaurateur voisin, c'était le vin qu'il trouvait détestable, après en avoir bu deux ou trois gorgées; puis le bifteck chez celui-ci, et le poisson chez celui-là; C... allait ainsi de cuisine en cuisine, et finissait, à force de prendre un morceau ici et là une bouchée, par se faire un dîner complet sans avoir besoin de payer la carte.C....., au moment de rendre le dernier soupir, a trouvé un reste de force pour se mettre sur son séant et éteindre une bougie allumée, que la garde-malade avait oubliée sur la table de nuit: «Ces gens-là brûlent la chandelle à deux bouts, murmura-t-il d'une voix affaiblie; ils finiront par me mettre sur la paille.» C..... laisse un héritage de six millions.Les nouvelles de Vienne retentissent des bravos obtenus par madame Pauline Viardot-Garcia: partout des couronnes et 'partout des vivat! C'est une ovation méritée et complète. Madame Pauline Viardot a dû partir pour Prague, où les mêmes succès l'attendent.Saint-Cyr.A-PROPOS RÉTROSPECTIF.Le Théâtre-Français annonce pour la semaine prochaine une comédie nouvelle intitulée:Les Demoiselles de Saint-Cyr, et le nom seul de l'auteur suffirait pour éveiller l'attention publique. M. Alexandre Dumas est peut-être celui de nos auteurs dramatiques qui, à l'apparition d'une de ses oeuvres, excite le plus la curiosité, et cela, non par l'appât de nouveaux arguments littéraires fournis à l'une ou à l'autre des deux écoles, mais simplement parce que l'on est presque sûr de rencontrer toujours, au moins dans quelques scènes, des passions ou des feux d'artifice d'esprit.Quoique à propos de cet ouvrage, nous nous proposions de dire quelques mots sur les lieux ou doit se passer la scène et sur quelques-uns des personnages, il faut reconnaître tout d'abord que l'auteur est nécessairement forcé de s'éloigner de la vérité historique; s'il avait voulu la suivre dans les détails de l'établissement de Saint Cyr, nous n'aurions certainement pas eu un premier acte aussi gai, aussi fou que celui qu'on nous promet.Une femme qu'au théâtre il faudrait bien se garder de peindre autrement que sèche, froide et impassible, parce que ce n'est pas au théâtre qu'on redresse les préjugés, madame de Maintenon, qui nous apparaît tout autre quand on l'étudie dans sa correspondance, était devenue le point de mire de tous les solliciteurs; c'était chez elle que pleuvaient tous le, placets, et surtout ceux de la noblesse ruinée par la guerre, le désordre ou l'insouciance, qui avaient à réclamer des secours pour de jeunes filles sans dot et sans appui A la sympathie naturelle qu'un tel malheur devait rencontrer chez la veuve de Scarron, se joignait aussi un penchant à l'éducation, et sans doute le souvenir des premières fonctions auxquelles elle avait dû l'avantage d'être connue du roi et l'occasion de s'élever. Elle avait donc formé déjà le projet d'un établissement en faveur des jeunes filles de condition sans fortune, lorsque le hasard lui offrit une ursuline, madame de Brinon, qui, forcée de quitter un couvent endetté, remplissait dans le monde le voeu d'instruction qu'elle avait fait en rassemblant les domestiques, les enfants du château de Montchevreuil, où elle s'était réfugiée. En 1682, madame de Maintenon réunit à Rueil, sous la direction de madame de Brinon, une soixantaine de jeunes personnes qu'elle entretenait dans divers établissements; bientôt le nombre des pensionnaires s'accrut, et madame de Maintenon, qui prenait grand goût à cet oeuvre et la visitait tous les jours, voulut la rapprocher d'elle; elle obtint du roi la maison de Noisy, qui se trouvait enfermée dans le parc de Versailles. Là commence toute l'organisation d'un grand établissement formé avec une libéralité qu'on regrette de voir disparaître plus tard. A Noisy, les filles de bourgeois étaient admises comme lesdemoiselleset même près du château était une maison où, sous le nom defilles bleues, étaient élevés les enfants des paysans habitant les domaines de la fondatrice.Noisy fut bientôt le sujet de toutes les conversations à la cour; on voulut y faire visite; les demandes d'admission se multiplièrent; il fallut que la munificence du roi vint en aide à la charité de madame de Maintenon; on résolut d'établir une maison qui contint 250 élèves, 30 professes et 21 converses. L'architecte Mansard choisit l'emplacement de Saint-Cyr, à proximité de Versailles. Le 1er mai 1685 commencèrent les travaux; l'ardeur de voir réaliser les projets formés était telle que les ouvriers ordinaires ne parurent pas suffire: on y employa des troupes campées à Versailles, et 2,000 travailleurs élevèrent les bâtiments avec une telle précipitation, que plus tard, on fut obligé de faire de grandes et nombreuses réparations.L'édit d'érection fut enregistre au Parlement, le 18 juin 1686; il fut pourvu à la dotation de la maison; on interdit à la communauté toute faculté d'acquérir; s'il y avait des épargnes, elles devaient être employées à doter les élèves qui voudraient se marier; à défaut d'épargnes, le trésor royal fournirait à cette dépense. Rien de plus prévoyant, de plus paternel que les règlements et constitutions desDames de Saint-Louis, auxquels madame de Maintenon donna tous ses soins et toute son étude; mais, hélas! on ne put plus être admis qu'en faisant preuve de quatre degrés de noblesse.Madame de Brinon fut nommée supérieure; mais la renommée de la maison, les bénédictions données partout à cette fondation, troublèrent la tête de la pauvre dame, qui, par sa vanité, compromit un moment rétablissement, et fut destituée en 1688. Le chagrin de cette erreur dans un premier choix ne ralentit en rien le zèle de madame de Maintenon; pendant toute sa vie on la vit présider à tous les exercices, faire elle-même des classes, surveiller même les offices, et encourager par son exemple les soeurs converses. Un jour qu'elle sortait d'une cuisine pour aller à une grande cérémonie:Vous ne sentirez pas le musc, lui dit-on. Oui, répondit-elle;mais qui croira que c'est moi?Les pensionnaires de Saint-Cyr devinrent la famille de madame de Maintenon, qui écrivait à la supérieure:Quand me verrai-je à cette grande table, où, environnée de toutes mes filles, je me trouve plus à mon aise qu'au banquet royal!Madame de Maintenon, effrayée sans doute de l'orgueil qui avait perdu madame de Brinon et qui avait pénétré plus loin qu'elle dans la maison, voulut combattre en toute occasion ce vice chez ses élèves:Mes enfants, leur disait-elle,ne soyez pas glorieuses; je le suis assez pour tous. Un jour qu'elle se plaignait encore et insistait sur la nécessité de ne pas faire de rhétoriciennes:Soyez tranquille, madame, lui dit une maîtresse de classe,nos rubans jaunes(la grande classe)n'ont pas le sens commun.Madame de Maintenon ne tarda pas sans doute à se rassurer, puisqu'elle permit et approuva bientôt qu'on apprit et jouât des dialogues moraux d'abord, puis des pièces de vers, et enfin des tragédies. Les succès des pensionnaires recommencèrent encore à l'effrayer, car elle écrivit à Racine: «Nos petites filles viennent dc jouer votreAndromaque, et l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces.» C'est pour échapper à cet arrêt que Racine composaEsther, qui fut jouée par les élèves de Saint-Cyr, le 8 février 11689. Le succès fut prodigieux; il n'y avait que deux cents places dans la salle, et de toutes parts venaient des demandes pour assister à ce spectacle: hauts personnages, pieuses dévotes, ministres, évêques, tous briguaient l'honneur d'une invitation; le roi faisait une liste, et se tenant à sa porte, la feuille à la main, la canne levée, comme pour former une barrière, il y restait jusqu'à ce que toutes les personnes inscrites fussent entrées. Malgré la piété du sujet, il paraît que les actrices attiraient bien des regards profanes, et beaucoup des passions citées plus tard dans cette cour, qui renonçait difficilement à être galante, datèrent des représentations d'Esther.C'est là sans doute ce qui servit de prétexte à la calomnie qui plus d'une fois, présenta Saint-Cyr comme un sérail de Louis XIV; mais la conduite constante de madame de Maintenon et la sévérité des, règlements, qui augmenta encore lorsqu'en 1691 on exigea que toutes les dames fissent des voeux, ont donné à tout jamais un hardi démenti à ces infâmes accusations.Le couvent subsista jusqu'en 1793; plus tard on y transféra l'école militaire qui avait été établie, en 1802, à Fontainebleau.L'action desDemoiselles de Saint-Cyr, que va nous offrir la Comédie Française, se passe, dit-on, en 1701 Le sujet est tout d'imagination; cependant, parmi les, personnages créés par l'auteur, paraît une figure historique, celle du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui vient d'être appelé au trône d'Espagne. Le duc d'Anjou est bien jeune, et M. Alexandre Dumas n'aura pu, nous l'espérons presque, se résigner à lui donner le caractère fâcheux que peint le duc de Saint Simon; ce n'est pas sous ces formes roides et silencieuses qu'un jeune prince peut se produire au théâtre; et si dans une pièce qui ne vise à aucune prétention historique, M. Dumas a fait une infidélité à l'histoire, il trouvera dans les plus beaux succès des dernières années plus d'une heureuse excuse.Concours aux Écoles spéciales.SÉANCES SOLENNELLES D'OUVERTURE A L'HOTEL-DE-VILLE.Dans quelques jours, les séances solennelles d'ouverture des concours pour les écoles spéciales vont être terminées. Ces séances, bien que publiques, attirent peu d'autres spectateurs que les professeurs et les élèves; cependant, c'est un spectacle qui ne manque pas d'intérêt. Cette jeunesse studieuse qui se presse dans la salle d'apparat du vieil hôtel-de-ville parisien, ces épaulettes, ces habits brodés qui brillent devant le bureau on l'on voit aussi le costume modeste des savants examinateurs, tout attire l'attention: car c'est là que va se décider l'avenir de bien des familles. Dans ces séances préparatoires on tire au sort le nom des concurrents, et l'ordre que le hasard leur donne, leur indique celui dans lequel ils se présenteront au concours. C'est un grave moment, et bien des coeurs battent: dans cette lutte qui va ouvrir ou fermer une carrière, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. --Or, il a fallu déjà bien du temps et bien de fortes études pour oser affronter l'honneur de concourir, et même d'échouer dans cette lice devenue si difficile.C'est un honneur brigué maintenant par l'élite de la jeunesse française. Dans ce millier de noms jetés tous les ans dans l'urne, on retrouve les noms les plus distingués dans la noblesse, les sciences, l'armée, les finances, le barreau; on dirait que chaque famille veut avoir son représentant aux Écoles spéciales.--Aussi avons nous cru faire plaisir à ceux de nos lecteurs qui ne pourront assister à ces séances, en leur donnant quelques détails sur le concours de cette année, ou va se décider l'avenir de leurs amis, de leurs parents, de leurs frères ou de leurs fils.Les Écoles spéciales, dont les examens commencent ou vont commencer, sont les Écoles Polytechnique, Forestière, Navale et de Saint-Cyr. La séance d'ouverture pour l'École Navale a eu lieu le 5 juillet; celle des autres Écoles est remise au 20 de ce mois. C'est Paris qui ouvre la lice. Les autres villes qui sont centres d'examen ne commenceront leurs séances que plus lard.Les concours seront sans doute brillants cette année: on peut le présumer d'après le nombre des athlètes qui se présentent pour la lutte. Ce nombre augmente chaque année dans une progression telle qu'on ne saurait prévoir où elle s'arrêtera. C'est l'indice que l'étude des sciences exactes est cultivée avec une ardeur croissante dans les collèges royaux et les institutions de Paris. Un simple rapprochement de chiffres suffira pour le prouver..En 1839, le nombre des candidats pour l'École Polytechnique, inscrits à Paris, fut de 112En 1840, il n'atteignit que 123En 1841, il fut de 148En 1842, il s'éleva jusqu'à 389En 1843, il a dépassé 470Il a donc presque quadruplé en quatre ans.Pour l'École de Saint-Cyr, il a positivement quadruplé. En 1839, le nombre des candidats inscrits à Paris était de 62En 1840, de 75En 1841 (1er concours en février, motivé par les événements de 1840), de 196En 1841 (2e concours normal, en juillet), de 199En 1842, de 261En 1843, de 300Pour l'École Navale la progression est la même.En 1839, le nombre des candidats inscrits à Paris était de 41En 1843, il est de 140.Les collèges Saint-Louis, Louis-le-Grand, Charlemagne sont toujours ceux qui fournissent le plus de candidats. L'aristocratique, le léger et spirituel Bourbon y compte à peine quelques représentants: la Chaussée-d'Antin se charge d'alimenter l'École de Droit. Parmi les institutions particulières, l'institution Sainte-Barbe, MM. Barbet, Parchappe, Debains, Loriol, envoient les plus nombreuses phalanges.Sans doute on ne peut que se féliciter pour la force des études de cette concurrence, qui pousse tant de jeunes gens sur le seuil des Écoles du gouvernement. Mais n'y aurait-il pas un regret de voir s'encombrer ainsi la carrière qui offre en perspective les emplois salariés par l'État, et n'y aurait-il pas un danger dans le désappointement des concurrents malheureux dont l'avenir doit changer après de si dignes études spéciales?--Or il faut s'attendre que le nombre en soit grand; si les concurrents se multiplient, les places ne se multiplient pas dans la même proportion.--Il faut donc le répéter: Il y aura beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.La Chapelle Saint-Ferdinand, à SablonvilleANNIVERSAIRE DU 13 JUILLET.Paris se rappelle encore la commotion produite, l'an dernier, par cette nouvelle inattendue: «Le duc d'Orléans n'est plus!» On sut la mort en même temps que l'accident, tant ce coup de foudre avait été rapide. Les partis furent unanimes dans leur sympathie; on se redit avec amertume cette mort d'un prince dans une arrière-boutique, cette mort d'un capitaine oin du champ de bataille, ce brancard sanglant porté par des sous-officiers de l'armée d'Afrique, et la famille royale, des maréchaux de France, des ministres, suivant à pied le corps d'un fils, d'un compagnon d'armes, d'un héritier plein d'avenir.Tous les détails des funérailles, après une année d'intervalle, sont encore présents à la mémoire. Nous voyons l'immense cathédrale voilée de noir; le catafalque dressé entre les deux nefs latérales sous un baldaquin de velours doublé d'hermine; les cinq cents cierges flamboyants; les cariatides argentées, et la foule se succédant pendant quatre jours entiers, pour venir dire au prince royal un dernier adieu. La duchesse douairière d'Orléans avait fait construire, au château de Dreux, sur l'emplacement de l'église collégiale, une chapelle sépulcrale pour les princes des maisons de Toulouse et du Maine. C'est là que le duc d'Orléans repose, à côté de la princesse Marie, sa soeur. C'est là aussi qu'un service funèbre a été célébré, le 13, en présence de sa veuve et de ses parents désolés; mais, quoique son cercueil eût été placé dans les caveaux de Dreux, la reine a voulu qu'un monument consacrât le lieu où il a rendu le dernier soupir. La maison de M. Cordier a été achetée par la liste civile pour la Minime de 110,000 francs; elle a été démolie, et, il y a six mois, M. Fontaine et M. Lefranc, architectes-inspecteurs, ont jeté les fondements d'une chapelle qui vient d'être inaugurée le 11 juillet.Église de Dreux.Cette cérémonie s'est accomplie sans éclat; Pares n'y a pas été convié; la douleur de la famille royale n'a pas voulu de nombreux témoins. Le roi, la reine, la duchesse d'Orléans, le duc et la duchesse de Nemours, madame Adélaïde, les ducs d'Aumale et de Montpellier, ont assisté à la bénédiction donnée par l'archevêque de Paris. Les seules personnes admises à célébrer avec eux le fatal anniversaire, ont été les ministres, les maréchaux Gérard et Sébastiani, le comte de Montalivet, les généraux Aupick, Marbot et Baudrand, les présidents des deux Chambres. M. Bertin de Veaux, officier d'ordonnance de S. A. R., le duc d'Elchingen, aide-de-camp du prince, les aides-de-camp, officiers et écuyers de la maison militaire du roi, M. de Boismilon, secrétaire des commandements, les membres du conseil de l'instruction publique, et quelques autres dignitaires, dont la plupart avaient été présents à la catastrophe du 13 juillet.L'édifice, formant une croix grecque, s'élève au milieu d'un enclos planté d'arbres. Il est d'un style byzantin, mitigé par quelques détails d'architecture antique; une croix en pierre domine le point d'intersection des nefs. Le bras droit est occupé par une chapelle dédiée à saint Ferdinand, le bras gauche par un cénotaphe et le choeur par l'autel de Notre-Dame-de-Compassion, dont la statue décore une niche extérieure pratiquée dans l'abside. Les trois portails s'arrondissent à plein cintre, et sont ornés de rosaces, où sont peintes la Foi, la Charité et l'Espérance.. Dix fenêtres cintrées, qui répandent dans l'enceinte un jour mystérieux, sont enrichies de vitraux fabriqués à la manufacture de Sèvres, d'après les compositions de M. Ingres. Ils représentent saint Philippe, Saint Louis, Saint Robert, saint Charles Borromée, saint Antoine de Padoue. Sainte Rosalie, saint Clément d'Alexandrie, sainte Amélie, saint Ferdinand, sainte Hélène, saint Henri, saint François, sainte Adélaïde et saint Raphaël.Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville,inaugurée le 11 juillet.La sacristie est derrière le choeur, en dehors de la croix. Devant le portail principal, on a réservé un hémicycle à la circulation des voitures; en face sont les salles destinées au service, de l'église et le logement du desservant.Le cénotaphe élevé au duc d'Orléans a été exécuté dans les ateliers du Louvre, par M. Triquetti, d'après les dessins de M. Ary Scheffer. Un piédestal de marbre noir porte la figure du prince, étendu sur un matelas, et revêtu du costume d'officier-général; sur un socle qui forme le prolongement du piédestal, à droite, est un ange en prière, l'une des dernières oeuvres de la princesse Marie. Qui eût dit à cette royale artiste, si prématurément moissonnée, que son frère lui survivrait si peu de temps, et qu'elle travaillait à lui compléter un mausolée?Les deux statues sont en marbre blanc de Carrare. Un enfoncement semi-circulaire, ménagé dans le piédestal, renferme un bas-relief d'un beau caractère; la France, sous la forme d'un ange, étreint du bras gauche une urne qu'elle arrose de larmes, et tient de la main droite un drapeau tricolore renversé.Revue algérienne.PLAN FIGURATIF ET DESCRIPTION DE LA ZMALA.--ARRIVÉE DES PRISONNIERS À ALGER.--RENVOI DES UNS À ORAN ET DES AUTRES EN FRANCE, --PORTRAIT DE MARABOUT SIDI-EL ARADJ--DRAPEAUX DE LA ZMALA DÉPOSÉS AUX INVALIDES.(Agrandissement)Nous avons fait connaître le hardi coup de main qui a dispersé la zmala d'Abd-el-Kader (V. l'Illustration, n° 16, page 253). Aujourd'hui, des renseignements recueillis en grande partie par le directeur des affaires arabes à Alger nous permettent de donner, avec le plan figuratif de la zmala, quelques détails sur son origine, sa composition, sa manière de vivre, ses moyens d'accroissement.Une loi générale présidait à la formation de tous les campements d'Abd-el-Kader, loi en quelque sorte organique, à laquelle il n'a jamais été dérogé: c'était de placer, autour de la tente de l'émir, toutes les tribus dans la même orientation que celle de leur territoire par rapport à Mascara, son ancienne capitale et centre de son autorité. Cet ordre avait été scrupuleusement observé dans l'organisation de la zmala, qui n'était autre chose qu'un grand campement militaire, avec infanterie, artillerie, mais avec accompagnement de vieillards de femmes et d'enfants.Abd-el-Kader avait vu, de retraite en retraite, tous ses établissements militaires, Jughar, Thaza, Saida, Tafreoua, Tagdemt, successivement envahis et détruits par nos soldats. Pressé entre le Désert et nos colonnes, il comprit que pour sauver les plus précieux débris de sa puissance, il ne lui restait plus qu'à les rendre aussi mobiles que les tribus elles-mêmes, et à dérober à nos armes, par la fuite, ce qu'il ne pouvait leur disputer par le combat. Il organisa donc la zmala: il y rassembla tout ce qu'il tenait à conserver: sa famille, celle de ses principaux lieutenants, son trésor; il la plaça sous la garde de ses plus braves et de ses plus fidèles partisans, et l'envoya sur les limites du désert, ou, en cas d'approche de l'ennemi, elle trouvait toujours un asile assuré.Le campement de cette population nomade était presque constamment le même, sans avoir toutefois la forme régulière que le compas lui a donnée dans le plan figuratif que nous publions, et que ne comportaient pas les accidents inévitables du terrain. Ainsi, quand la zmala a été enlevée et surprise le 16 mai 1843, la tête du campement était près de la source Ain de Taguin, tandis que le reste des tribus se développait en forme d'éventail, ou plutôt de patte d'oie, dans une vallée d'une étendue de douze à seize kilomètres.La zmala se divisait, sinon, en quatre enceintes, du moins en quatre groupes principaux.Le premier groupe renfermait les douars (cercles de tentes) et les familles de l'émir; de son beau-frère, Mustapha-ben-Thami, ex-khalifah de Mascara; de Bouheli-kha, ex-kaïd des Shama; de Miloud-ben-Arrach, ex-agha du cherk est, son ancien envoyé à Paris et son conseiller intime, et de Bel-Khérouby, son premier secrétaire.Le deuxième groupe était formé par les douars et les familles de Mohammed-ben-Allal-ben-Embarch, ex-khalifah de Milianah, de Ben-Jahia-el-Djenn, agha de la cavalerie régulière; de Hadj-el-Habib, ex-consul à Oran pendant la paix ainsi que des chaoucks (gardes attachés particulièrement à la personne des chefs).Dans le troisième groupe se trouvaient exclusivement les Hachem-Cheraga (de l'est) et Gharaba (de l'ouest), qui, peu nombreux dans les premiers temps, s'étaient considérablement accrus au moment de la prise de la zmala, parce que l'émir venait de les enlever à peu près tous dans la plaine d'Eghris. Le quatrième, groupe, plus ou moins rapproché des autres, suivant les difficultés du terrain, l'eau, les bois ou les pâturages, réunissait les tribus du Désert qui s'étaient attachées à la fortune de l'émir. Ces tribus n'étaient véritablement maintenues que par la volonté des chefs les plus influents, attirés pour la plupart eux-mêmes par l'appât du pillage, des cadeaux, de l'argent, et quelques-uns par le mobile de la religion.Enfin, entre le troisième et le quatrième groupe, une place était assignée au petit camp de si-Kaddour-ben-Abd-el-Baki, khalifah du Désert, parce que les tribus placées sous son commandement étaient toujours les plus avancées.L'organisation même de la zmala ne permettait pas, comme on le voit, d'arriver jusqu'à la tente d'Abd el-Kader sans être découvert et arrêté. Il n'était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, une fois qu'on avait été incorporé dans cette émigration. Il aurait fallu, à cet effet, traverser plusieurs groupes de tribus qui se surveillaient les uns les autres, et qui n'étaient peuplés, en général, que de malheureux épiant sans cesse l'occasion de s'enrichir par le pillage. L'émir l'avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre laconique:De quiconque fuira ma zmala, à vous les biens, à moi la tête.On évalue à trois cent soixante-huit le nombre des douars formant la zmala. A dix tentes par douar (on en compte ordinairement trente à quarante dans le Tell, le pays cultivé), et à dix individus par tente, le rassemblement pouvait présenter un chiffre total de plus de 30,000 individus.Un petit corps d'infanterie et d'artillerie, fort d'environ 450 hommes, suivait le sort de la zmala, et campait habituellement à gauche et en arriére du douar de Miloud-ben-Arrach, chargé surtout de veiller à la garde particulière des douars d'Abd-el-Kader et de ses chefs principaux. Cette troupe, bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée, n'éprouvait véritablement un peu de bien-être qu'à la suite de quelque rhazia heureuse qui venait la dédommager de ses longues abstinences.La cavalerie régulière paraissait rarement dans la zmala; elle était toujours en course avec les chefs les plus capables, chargés d'aller pousser les tribus à la révolte.Les otages appartenant aux tribus douteuses campaient en arrière du douar de Miloud-ben-Arrach, et à la droite de l'infanterie régulière.Le khazna (le trésor) était placée entre le douar d'Abd-el-Kader et celui de Miloud-ben-Arrach.Les familles de sidi-Mohammed-ben-Aïssa el-Berkani, ex-khalifah de Médéah, et de sidi-Mohammed-el-Bou-Hamedi, ex-khalifah de Tlemsen, n'ont jamais paru dans la zmala, non plus que les frères de l'émir, si-Mohammed-Saïd, si-Mustapha, si-el-Haoussin et si el Mokhtadi, qui vivent retirés chez les Beni-Snassen.Abd-el-Kader ne faisait que de rares apparitions au milieu de la zmala: il y a passé deux mois à peine dans l'espace de deux années. Se croyant tranquille sur le sort de sa famille, il n'était occupé qu'à nous susciter des embarras, soit en maintenant sous sa dépendance les tribus disposées à reconnaître la domination française, soit en excitant à la révolte les tribus déjà soumises.En l'absence d'Abd-el-Kader, la zmala était commandée ou par son beau-frère, le khalifah. Mustapha-ben-Thami, ou par l'agha Miloud-ben-Arrach, ou par le kaïd Bou-Khehka, ou par El-Iiady-Djelai, son conseiller intime. Celui de ces quatre chefs qui n'était pas en campagne avec lui était chargé de pourvoir aux besoins de la zmala, comme à son salut, en cas de danger.Il y avait dans la zmala unva-et-vientcontinuel d'étrangers. Les chefs qui venaient s'y plaindre ou nous trahir, leur suite, les courriers, les Arabes qui en fréquentaient les marchés, les nouvelles qu'on y faisait courir, tout contribuait à donner la vie à cette population voyageuse, qui comptait dans ses rangs des armuriers, des maréchaux-ferrants, des selliers, des tailleurs et jusqu'à des bijoutiers.De nombreux marchés, assez bien pourvus, entretenaient une abondance d'approvisionnements suffisante aux besoins d'ailleurs si bornés des Arabes, renommés à juste titre pour leur frugalité proverbiale. Aussi la zmala, tout en menant une vie extrêmement dure dans le Désert, a-t-elle plus souffert par les fatigues des marches et contre-marches que par la faim, qui a tout au plus atteint les dernières classes de cette émigration. C'était dans les déplacements surtout qu'il mourait beaucoup de monde, malades, vieillards, enfants, femmes enceintes. Les prisonniers ont dépeint ce triste état de choses en disant; «A chaque gîte nous laissions un petit cimetière.»Pour soutenir le moral de cette population, tous moyens étaient bons: cadeaux, mensonges, ruses, fausses lettres. Tantôt les Français, en guerre avec les Anglais, et aient forcés de diminuer leurs forces; tantôt Muley-Abd-el-Rahman, empereur de Maroc, s'avançait avec une grande armée; ou bien Ben-Allal-ben-Embarek avait remporté une victoire éclatante sur les chrétiens; tantôt les maladies les décimaient sur tous les points; puis le général Mustapha-ben-Ismael avait abandonné notre cause; enfin, ruinés par nos énormes dépenses, nous demandions la paix, et le gouverneur-général était changé ou tué. Pour chacun de ces mensonges les chefs ordonnaient des réjouissances, desfantasias, et les populations crédules continuaient à marcher dans le Désert sans murmurer! Le 16 mai, Abd-el-Kader, dont l'attention était toute reportée vers l'ouest, où manoeuvrait la division de Mascara, observait, avec une trentaine de cavaliers, du côté de Tiaret, les mouvements de la colonne commandée par le général de La Moricière, sans s'inquiéter de celle qui, sortie de Boghar sous les ordres de M. le duc d'Aumale, et séparée de Taguin par une distance de trente lieues, ne semblait nullement menacer la sécurité de la zmala. Celle-ci, arrivée le 15 à Taguin passa la nuit très-tranquillement, et, le 16, à la vue de nos spahis et chasseurs s'élançant à la charge au milieu de cette ville de tentes, cette audacieuse agression de 500 cavaliers seulement frappa de stupeur cette population agglomérée, et paralysa les mouvements même des plus braves. Envahie à onze heures du matin, la zmala était entièrement prise à deux heures de l'après-midi. Les cris des enfants, des femmes, des blessés, des mourants ajoutèrent au désordre, et la déroute des Arabes fut complète.Un butin considérable tomba au pouvoir de nos auxiliaires indigènes. On estime à 1 million la somme en argent monnayé dont les vainqueurs s'emparèrent, et qui consistait principalement en piastres et en quadruples d'Espagne. Un spahis rapporta avec lui de cette expédition 10,000 francs, un autre 15,000. Une somme d'environ 40,000 francs fut apportée à M. le duc d'Aumale, et distribuée par lui aux cavaliers qui, chargés de missions au moment de la capture de la zmala, n'avaient pas pu assister à ce brillant fait d'armes. L'infanterie, arrivée à cinq heures du soir, eut également sa part du butin considérable pris à l'ennemi. La tente d'Abd-el-Kader, avec tout ce qu'elle renfermait en tapis, coussins, armes, a été offerte par les officiers et soldats du corps qu'il commandait, à M. le duc d'Aumale, qui l'a rapportée à Paris, et se propose de la faire dresser dans le parc de Neuilly.Pendant les trois heures qu'a duré l'action, chacun a fait son devoir en brave. Les combattants seuls ont été frappés, et la lutte a été assez vive pour que plus de trois cents Arabes aient été tués. Les femmes, les enfants, les vieillards ont été épargnés, suivant les ordres donnés par le prince avant le combat. A mesure qui; nos cavaliers avançaient, les femmes poussaient des cris lamentables et, dans leur effroi, se découvraient la poitrine, sans doute pour exciter la pitié des vainqueurs en faveur de leur faible sexe. «En arrière!» leur criaient nos cavaliers, pour les éloigner du théâtre du combat: et toutes allèrent, en effet se réunir sur un même point à un kilomètre de distance de la zmala.Parmi les nombreux actes de bravoure qui signalèrent cette sanglante et glorieuse journée, on nous a cité le fait suivant comme un trait remarquable de sang-froid: l'interprète attaché à M. le duc d'Aumale, M. Urbain, a constamment chargé l'ennemi à côté du prince, sans même mettre le sabre à la main, et occupé uniquement, au milieu des balles, à remplir ses pacifiques fonctions d'interprète.On raconte qu'au plus fort de la mêlée, deux femmes, se précipitant hors d'une tente, se jetèrent à droite et à gauche sur les bottes du colonel de spahis Jusuf, et les tinrent fortement embrassées, en crient:-Aman! aman (pardon)!» Le colonel leur répondit de se retirer derrière les combattants et continua sa course. Un instant après, se voyant au milieu de tentes toutes blanches, il reconnut que c'étaient celles du douar d'Abd-el-Kader, et s'enquit aussitôt de la mère et de la femme de l'émir. Il apprit que c'étaient précisément les femmes qui venaient d'embrasser ses genoux. Il les fit aussitôt chercher; mais à la faveur du désordre, des cavaliers les avaient au même moment emportées en croupe loin de la zmala. Il paraît en effet hors de doute que la mère de l'émir, Lalla-Zahra; sa première femme, Lalla-Khrera-bent-bou-Talebi sa seconde femme Aïcha, qu'il a récemment épousée; ses deux fils et ses deux filles en bas âge, étaient encore dans sa tente, quand nos cavaliers ont envahi le camp. On avait pensé même qu'elles pouvaient se trouver sous un déguisement parmi les prisonnières; mais toutes les recherches faites à cet égard ont démontré le contraire, et les principaux prisonniers, détenus tant à la Maison-Carrée qu'à la Kasbah à Alger, ont déclaré, en prêtant serment sur le livre de Sidi-el-Bokhari, qu'elles n'étaient pas au nombre des captives.Drapeaux arabes enlevés en même tempsque la zmala, et déposés le 1er juillet, àl'Hôtel des Invalides.Le 25 mai, la colonne expéditionnaire est rentrée à Médéah, ramenant 3,000 prisonniers, 2,000 boeufs, 14,000 moutons. Le 29, les prisonniers sont arrivés à la Maison-Carrée, près d'Alger dans le plus grand dénuement. Les plus marquants d'entre eux ont été immédiatement renfermés à Alger même, dans la Kasbah. Ceux dont se composait le dépôt de la Maison-Carrée ont reçu une distribution de chemises, de babouches et de vêtements. Embarqués plus tard en quatre convois, les 20, 22, 25 et 27 juin, au nombre de 2,215, sur les bateaux à vapeurl'Achéron, le Grondeuretle Cocyte, ils ont été renvoyés dans la province d'Oran, pour y être reconstitués en tribu sur le territoire qu'ils occupaient; mesure justifiée par la crainte du typhus, qu'inspirait l'encombrement de cette foule déguenillée, mais impolitique peut-être, puisqu'elle met de nouveau cette population en contact avec nos ennemis, tandis qu'il eût été facile de prévenir ce danger, en la dépaysant et l'établissant sur les portions soumises du territoire de la province de Constantine. Déjà, en effet, et dès les premiers jours de juin, Abd-el-Kader a reconstituée une nouvelle zmala, et l'a établie dans les mêmes contrées que l'ancienne, à Ben-Hammad, près de Goudjilah. L'émir, pour protéger sa famille contre nos attaques et contre celles des Arabes eux-mêmes, a besoin d'une garde, et cette garde n'est autre chose qu'une zmala.Quant aux prisonniers de la Kasbah, hommes et femmes de distinction, appartenant tous aux familles les plus importantes du pays, ils ont été embarqués, le 22 juin, au nombre de 213 et 35 serviteurs, sur la corvette de l'Étatla Provençale, qui a mis à la voile le même jour pour les transporter en France, au fort de l'île Sainte-Marguerite, où ils demeureront détenus jusqu'à nouvel ordre.Le même fort doit recevoir incessamment 50 autres prisonniers des plus notables parmi les Hachem-Gharaba. Ils ont été choisis et désignés par le général de La Moricière, que les Arabes ont surnomméBou-Heraouah(le père La Trique), sans doute à cause des coups qu'il a portés à la puissance de leur chef, et de la mort duquel ils ont récemment fait courir le bruit, heureusement controuvé, comme pour faire le pendant de la nouvelle, également fausse, de la mort d'Abd-el-Kader.Le Marabout Sidi-el-Aradj.Les familles de Ben-Allal-ben-Embarek, de Bel-Khérouby, de Bou-Khehka, de Miloud-ben-Arrach, sont de précieux otages. Mais, de tous les personnages tombés en notre pouvoir, le plus considérable est un vieillard plus qu'octogénaire, Sidi-el-Aradj, Marabout le plus vénéré des Hachem depuis la mort de Sidi-el-Mahi Eddin, père d'Abd-el-Kader. C'est lui qui, à leur retour de Marseille, présenta à l'émir les prisonniers de la Sickak, et adressa à cette occasion de publiques actions de grâce au roi des Français. Chez les Hachem, ce vieillard à barbe blanche, qui a plusieurs fois contre-balancé l'autorité d'Abd-el-Kader, est le premier qui l'ait proclamé et fait reconnaître sultan. Le fils de Sidi-el-Aradj ayant été pris par le général de La Moricière, au commencement de mars 11842, on tira le canon à Mascara en réjouissance de cette capture. Le vieux marabout peut être entre nos mains, un instrument utile pour la pacification de la province d'Oran. Retenu en Algérie par l'état de sa santé, il est à désirer que son grand âge lui permette de supporter les fatigues de l'embarquement, et de venir visiter la France, dont la grandeur et la puissance ne sauraient manquer de faire une impression profonde sur un esprit aussi éclairé que le sien.M. le capitaine Marguenat, officier d'ordonnance du duc d'Aumale, a apporté à Paris, le 26 juin, à M. le maréchal ministre de la guerre les quatre drapeaux enlevés en même temps que la zmala. La remise en a été faite, le 1er juillet, aux Invalides, par M. le lieutenant-général Durosnel, aide-de-camp du roi, accompagné de M. le capitaine Marguenat. Ces drapeaux ont été reçus, devant la garde assemblée, par le général Petit, commandant l'hôtel en l'absence de M. le maréchal Oudinot, et par le clergé des Invalides; puis on les a suspendus aux voûtes de la chapelle.Le premier est le drapeau d'Abd-el-Kader: flamme en étoffe légère de soie, formée de trois bandes égales chacune de 0m 60, celle du milieu de couleur bleue, les deux autres cramoisie.Le deuxième drapeau, ou plutôt étendard, est celui du khalifah Ben-Allal-ben-Embarek: flamme en étoffe de damas broché, formée de quatre bandes égales chacune de 0m 50, sur un développement de 3m; les bandes sont de couleur verte, jaune, cramoisie et jaune, entourées d'un effilé des mêmes couleurs, plus d'un effilé blanc.Ces deux drapeaux étaient plantés, en signe de puissance, devant les tentes principales des membres des familles d'Abd-el-Kader et de Sidi-Embarek.Le troisième drapeau est celui d'un bataillon d'infanterie régulière: flamme d'étoile légère de soie damassée, formée de trois bandes chacune de 0m 50, dont deux de couleur jaune, et celle du milieu en noir mal teint; sur chaque bande se trouve appliquée une main, signe du pouvoir et de la justice; celle du milieu est blanche et celles des deux autres bandes sont rouges.Enfin, le quatrième drapeau est celui de l'agha de la cavalerie régulière: flamme en serge, formée de quatre, bandes chacune de 0m 36, alternativement de couleur rouge-garance et noire.
L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843
Nº 20. Vol. I.--SAMEDI 15 JUILLET 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
SOMMAIRE.Samuel Hahnemann.Portrait.--Courrier de Paris. Saint-Cyr. A-propos rétrospectif.--Concours aux Écoles spéciales. Séances solennelles d'ouverture à l'Hôtel-de-Ville--La chapelle Saint-Ferdinand.Portrait du Duc d'Orléans, par Raffet; mort du duc d'Orléans; Char funèbre; Vue extérieure et intérieure de Notre-Dame; Église de Dreux; Chapelle de Sablonville.--Revue Algérienne.Plan de la Zmala d'Abd-el-Kader; Drapeaux pris avec la Zmala; Portrait du Marabout Sidi-el-Aradj.--Martin Zurbano.Vue de Barcelone et de la forteresse de Montjouich; Insurrection à Barcelone.--Médaille Lesseps.Médaille.--Promenade sur les Fortifications de Paris. (Suite et fin.)Le Fort du Mont-Valérien, une Teaville; Plan de Vincennes.Fête des Environs de Paris.(Suite.) Le Bal de Sceaux,Entrée du Bal de Sceaux, Bal de Sceaux.--Fête communale de Douai.Promenade de Gayan.--Bulletin bibliographique.--Annonces, Modes.Une gravure.--Amusements des sciences.--Correspondance. --Rébus.
Samuel Hahnemann.Portrait.--Courrier de Paris. Saint-Cyr. A-propos rétrospectif.--Concours aux Écoles spéciales. Séances solennelles d'ouverture à l'Hôtel-de-Ville--La chapelle Saint-Ferdinand.Portrait du Duc d'Orléans, par Raffet; mort du duc d'Orléans; Char funèbre; Vue extérieure et intérieure de Notre-Dame; Église de Dreux; Chapelle de Sablonville.--Revue Algérienne.Plan de la Zmala d'Abd-el-Kader; Drapeaux pris avec la Zmala; Portrait du Marabout Sidi-el-Aradj.--Martin Zurbano.Vue de Barcelone et de la forteresse de Montjouich; Insurrection à Barcelone.--Médaille Lesseps.Médaille.--Promenade sur les Fortifications de Paris. (Suite et fin.)Le Fort du Mont-Valérien, une Teaville; Plan de Vincennes.Fête des Environs de Paris.(Suite.) Le Bal de Sceaux,Entrée du Bal de Sceaux, Bal de Sceaux.--Fête communale de Douai.Promenade de Gayan.--Bulletin bibliographique.--Annonces, Modes.Une gravure.--Amusements des sciences.--Correspondance. --Rébus.
Le fondateur de la médecine homaeopathique, Samuel Hahnemann, est mort à Paris le 2 juillet 1843, dans sa quatre vingt-huitième année. La doctrine médicale qu'il a propagée et mise en pratique depuis plus de cinquante ans, a pris assez d'importance dans ces derniers temps, pour qu'une notice sur le système et son auteur ne paraisse pas dénuée de tout intérêt. Né en 1735 à Meissen, petite ville de Saxe, Samuel Hahnemann, distingué dès son enfance par son aptitude au travail, étudia la médecine à Leipsick, à Vienne, et prit le grade de docteur à l'université d'Erlangen. Ses principaux travaux eurent d'abord pour objet la chimie et la minéralogie, sciences dans lesquelles il sut déjà se faire un nom. On peut, en effet, rappeler encore aujourd'hui ses recherches sur l'empoisonnement par l'arsenic, et les preuves judiciaires pour le constater, de même que le mode de préparation trouvé par lui, dumercure soluble, qui a conservé son nom. Il publia aussi des traductions de l'anglais, du français et de l'italien, ainsi que beaucoup d'articles dans les journaux scientifiques de l'Allemagne. En traduisant, en 1790, la matière médicale de l'Anglais Cullen, il fut si peu satisfait des hypothèses à l'aide desquelles on tentait d'expliquer la puissance fébrifuge duquinquina, qu'il résolut, pour s'éclairer, de faire avec ce médicament de essais sur lui-même. Le résultat de cette expérience donna naissance à la doctrine homaeopathique.
Samuel Hahnemann, décédé le 2 juillet 1843.
Hahnemann observa que l'action du quinquina sur l'homme sain produisait la fièvre intermittente, contre laquelle ce remède est employé avec le plus de succès. Conduit par l'analogie à expérimenter avec d'autres substances médicales, il annonça bientôt que les propriétés curatives de tous les médicaments désignés sous le nom de spécifiques tenaient à la faculté qu'ils avaient de produire sur l'homme sain des maux semblables à ceux pour la guérison desquels on avait coutume de les employer.
Le fait proclamé par Hahnemann, qui basait sur une seule proposition toute une théorie médicale, ne fut point admis à beaucoup près par tous les médecins; mais les critiques à cet égard, bien que manquant pour la plupart de gravité et d'urbanité, auraient paru sérieuses et modérées comparées à celles que provoqua le mode d'emploi conseillé par Hahnemann pour les remèdes homaeopathiques.
En considérant que le premier effet d'un médicament mis en usage d'après sa doctrine devait entraîner une aggravation passagère de la maladie, Hahnemann crut devoir s'imposer une extrême réserve pour la quantité des doses à administrer. Il songea d'abord à mélanger les substances médicinales avec une matière neutre, qui, en augmentant le volume, en rendait la division plus facile. Mais ayant reconnu que la diminution de la force active des remèdes n'était pas proportionnelle à la diminution de la quantité (ce qu'il attribua à une augmentation d'énergie résultant de l'acte de broyer les substances sèches ou de secouer les substances liquides pour opérer le mélange des unes ou des autres), il arriva par des réductions successives aux doses véritablement infinitésimales que les médecins homaeopathes prescrivent aujourd'hui.
Cette exiguïté des remèdes homaeopathiques a donné lieu à des discussions où l'une des parties invoquait en sa faveur le raisonnement et la science, tandis que l'autre prétendait s'appuyer sur des faits.
Sans pouvoir exprimer un avis sur cette question, qui n'est point de notre ressort, nous remarquons seulement que le nombre des disciple d'Hahnemann s'est beaucoup augmenté; en Allemagne, le savant Hufeland, adversaire déclaré des petites doses d'Hahnemann, recommandait dans son dernier ouvrage le principe [demi ligne illisible](1) de médicaments spécifiques: en France, une partie des professeurs de l'École de Médecine de Montpellier se sont déclarés sans réserve pour la doctrine homaeopathique; enfin, dans toute l'Europe et dans l'Amérique du Nord, nombre de médecins la pratiquent exclusivement.
[Note 1: La médecine ordinaire a généralement pour devise:Contraria contrariis sanantur; celle de l'homaeopathie:Similia similibus curantur.]
Sans admettre aveuglément tout ce que les partisans de l'homaeopathie en racontent de merveilleux, on pourrait s'étonner aussi que tant d'hommes instruits se fussent épris d'un système où tout serait erreur et illusion. Le temps et l'expérience décideront sur tout cela.
Une longue vie exempte d'infirmités, en donnant à Hahnemann la faculté de travailler avec persévérance au développement de sa doctrine, lui a procuré l'avantage de pouvoir en contempler les progrès.
Ayant épousé en secondes noces, en 1835, à l'âge de quatre-vingts ans, mademoiselle d'Hervily, qui n'en avait que vingt-huit, il se décida à venir habiter le pays de sa femme; et depuis huit ans il exerçait la médecine à Paris, quand la mort, qu'il a vue s'approcher avec le calme que donne toujours une haute raison jointe à une grande pieté, a sonné pour lui l'heure du repos.
Décidément l'été nous en veut et se plaît à nous jouer de mauvais tours. Vous savez de quel mois de mai et de quel mois de juin il nous a gratifié; pluie, vent, nuages sombres, voila ses aménités et ses douceurs. Juillet, enfin, était venu chassant devant lui les froides ondées et illuminant le ciel d'or, de pourpre et d'azur; juillet s'était montre, pendant quatre ou cinq jours, vêtu à la légère et environné de lumière et de soleil. Déjà Paris s'épanouissait, et, sortant de ses rues et de ses barrières, courait se mettre à l'ombre dans les bois de Saint-Germain et de Meudon: mais juillet se moquait de nous comme ses deux frères aînés. Ce rayon de soleil n'était qu'un sourire ironique qu'il nous jetait traîtreusement pour mieux nous attirer dans le piège, un faux espoir, une vaine apparence; à peine, en effet, Paris avait-il pris ses habits coquets et ses airs de fête, que juillet, riant sous cape, l'éclaboussait des pieds à la tête: le matin Paris était sorti verni et pimpant, le soir il rentrait mouillé jusqu'aux os ou crotté, comme le poète Colletet, jusqu'à l'échine. Il faut en prendre son parti; la vie bucolique sur les prés fleuris, à l'ombre des haies d'aubépine et des tilleuls, est évidemment supprimée pour l'an de grâce 1843. Le parapluie sera notre platane et notre charmille.
Avouons cependant que nous méritons un peu d'être ainsi menés par le ciel, de bourrasque en bourrasque, du chaud au froid, du soleil à la pluie. Savons-nous bien, en effet, nous-mêmes ce que nous voulons? Nous arrive-t-il jamais d'être contents des présents que le baromètre nous envoie? Si l'air est vif et piquant, nous soufflons dans nos doigts, et, d'une mine maussade et transie, nous répétons en choeur: «Quel maudit temps! quel horrible temps! je gèle!» L'astre du jour, comme disaient les poètes de l'Empire, brille-t-il au firmament, ce n'est qu'un cri de toutes parts:» Ah! mon Dieu! je n'en puis plus! je suis en nage! j'étouffe!» Pendant ces premières ardeurs de juillet, qui ont à peine duré huit jours si vous aviez vu Paris! semblable à un homme harassé, il ne faisait ni un geste ni un pas sans se plaindre, sans gémir, sans s'essuyer le front, implorant un peu d'air, de vent et de pluie, lui qui la veille grommelait entre ses dents: «Peste soit de la pluie et du vent!»
En vérité, le ciel a-t-il si grand tort de s'amuser de cette ville fantasque, qui veut et ne veut plus, et de brouiller tellement, suivant ses caprices, les couleurs et les mois, qu'elle ne puisse s'y reconnaître?
Cette inconstance du ciel, ce mélange de pluie et de soleil n'empêchent pas nos honorables de la Chambre de faire leurs bagages et de regagner le chef-lieu ou la maison des champs; comment s'effraieraient-ils en effet de ces variations de l'atmosphère et de ces volte-face? La politique est faite à l'image de la saison, tantôt riante tantôt sombre; et les mêmes bouches y soufflent, du jour au lendemain, le oui et le non, le froid et le chaud!
Ainsi la session est close, ou peu s'en faut; si la Chambre haute bataille encore sur quelques chiffres du budget, la Chambre des Députés s'éparpille sur les grandes routes; on peut dire qu'elle est en ce moment tirée à quatre chevaux et écartelée de l'est à l'ouest et du nord au midi. Chacun regagne son canton et son clocher; c'est du vin du cru, comme dit M. Dupin, qui retourne au tonneau.
La malle-poste et les Messageries Royales sont occupées, depuis huit jours, à voiturer, vers les quatre points cardinaux, le gouvernement représentatif. La droite légitimiste voyage dans le coupé, pour mieux regarder à l'horizon si soeur Anne ne voit rien venir; la gauche radicale se campe dans les régions plébéiennes de l'impériale et de la rotonde; le centre se blottit et ronfle dans l'intérieur, avec la satisfaction d'un gastronome bien repu. Pendant la nuit, tandis que tout est ténèbres et silence, le postillon, au milieu des claquements de son fouet, entend résonner à son oreille ces mots confus: Espagne, Thiers, Guizot, sucres, vins, bestiaux, conseil d'État, croix, pensions, présidence, chemins de fer, aux voix, à l'ordre, la clôture, primes, recettes, profits, indépendance, corruption, ministère; c'est la Chambre des Députés qui s'est endormie et qui a le cauchemar, chemin faisant; cependant les aubergistes et les servantes assistent à un cours de politique à l'heure des repas, tandis que les chevaux s'étonnent d'être plus chargés que de coutume et plient sous le poids des consciences et des estomacs budgétaires.
De leur côté, les ministres se préparent à rentrer leur bannière au fourreau et à fermer leur arsenal. L'armée ministérielle a pris son congé de semestre, et l'armée ennemie se retire dans ses foyers; pendant ce temps d'armistice, les soldats se reposeront, pour la plupart, sous le pommier natal; mais les chefs, les généraux, les Achilles et les Ajax vont courir le monde pour se rafraîchir le sang et se purger de toute humeur politique. Celui-là, retiré dans son château de Normandie, méditera sur la misère du peuple et l'égalité des conditions; celui-ci ira prendre les eaux du Mont-d'Or ou de Vichy, et se laver des ennuis et des douleurs du pouvoir. Le ministère taillera sa vigne et arrosera ses fleurs; l'opposition pêchera innocemment à la ligne. Juillet est le mois où les partis désarment; août invite les plus guerroyants au repos; septembre les trouve tous endormis sous la tonnelle, jusqu'au jour où décembre, mois maussade et sombre, embouchant la trompette parlementaire, les réveille en sursaut et leur met de nouveau la passion au coeur et le verre d'eau sucrée à la main.
Le temps est venu, comme on voit, où tous les grands comédiens voyagent: Duprez chante à Toulouse; mademoiselle Déjazet fredonne et frétille à Bordeaux; Bouffe est dans le Nord; mademoiselle Rachel attelle le Midi à son char; l'entrechat de mademoiselle Maria, après avoir sauté par dessus les Alpes, fait le bonheur de Milan; il n'est pas jusqu'à M. Alcide Tousez, du théâtre du Palais-Royal, qui ne soit impatiemment attendu quelque part. Où ira M. Alcide Tousez? C'est encore un mystère; j'ai frappé à toutes les chancelleries, et pas un ambassadeur n'a voulu me dire son secret; on croit cependant que M. Alcide Tousez voudra bien honorer de sa présence plusieurs grandes nations de l'Europe. Dans un temps où le royaume des Pays-Bas s'agenouille aux pieds de mademoiselle Eissler et lui sert de trottoir, tandis que Marseille enivrée cire le brodequin de mademoiselle Rachel, Alcide Tousez ne croit pas devoir se dérober plus longtemps à l'enthousiasme de l'univers. Déjà les arcs de triomphe se dressent pour son passage, et les populations empressées, hommes, femmes, enfants, vieillards, bivouaquent sur toutes les routes par où l'on croit qu'il pourrait bien passer.
Puisque nous voici dans le monde des comédiens, n'en sortons pas sans payer une dette de regrets à une excellente et honnête actrice que le Gymnase vient de perdre subitement. Nous voulons parler de Julienne, la dernière des duègnes, sans contredit, et la meilleure des tantes et des grand'mères. Julienne est morte d'une attaque d'apoplexie; d'abord on a cru la sauver: au bout de quelques heures tout était dit; cette pauvre grand'maman si simple, si aimée du parterre, si ronde et si naïve, avait chanté son dernier couplet! Le Gymnase est en deuil, et, avec le Gymnase, les nièces, les neveux, les pupilles, qui ne retrouveront jamais tant de naturel, de franchise et de bonhomie.
Il ne faut pas croire que Julienne a toujours été la Julienne que vous avez vue affublée du bonnet rond de la vieille gouvernante, de la robe à ramages de la grand'maman et des falbalas de la douairière. Pourquoi Julienne n'aurait-elle pas eu ses vingt ans tout comme une autre? Elle les a eu ses vingt ans, en effet, et c'était alors, dit-on, une vive Dorine, une Lisette éveillée, une agaçante Marlon. Le premier chapitre de la vie dramatique de Julienne commence ainsi, à l'emploi de soubrette: Julienne porte le jupon court, le tablier et la cornette mutine; elle a le pied leste, l'oreille au guet et l'oeil émerillonné; ses poches sont pleines de billets au musc et l'ambre écrits par Valère à Isabelle, ou échangés entre Araminte et Dorante. Que de bons tours elle joue au vieil Orgon! Voyez-vous ce petit chevalier qui lui jette une bourse et un baiser pour se frayer passage dans le boudoir de Dorimène? Mais, gare! voici Frontin et Masearille, et L'Olive, et la Branche, qui se mirent dans ses yeux et lui content fleurette. Lisette leur tient tête, Marton n'est pas embarrassée de la réplique. Allons, soubrette et valet, aux armes! Escrimez-vous d'estoc et de taille, intrépides à l'attaque et fermes sur la riposte.
Julienne avait des dispositions si particulières, un goût si déterminé pour ces duels avec Frontin, pour ces tendresses de Valère, pour ces amours d'Isabelle, qu'elle y a dépensé toute sa jeunesse. Soubrette de comédie, d'opéra-comique et de vaudeville, elle est restée soubrette vive et accorte, aussi longtemps qu'on peut l'être. On n'accusera pas cette bonne Julienne d'avoir été inconstante; avant son entrée au Gymnase, elle avait beaucoup parcouru le monde, mais comme Joconde elle n'avait pas changé: soubrette sans cesse et soubrette toujours, de Nantes à Strasbourg, de Marseille à Lille, dans tous les coins de la France.
Un jour, au Havre, Julienne récitait, suivant sa coutume, quelque scène de Lisette ou de Dorine; peut-être se trouvait-elle aux prises avec Tartufe:
Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri!Vous serez trop heureuse avec un tel mari!
Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri!Vous serez trop heureuse avec un tel mari!
Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri!
Vous serez trop heureuse avec un tel mari!
peut-être chantait-elle tout simplement le duo de Grétry:
Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore.--Et toi, Marton?--Je te dévore.
Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore.--Et toi, Marton?--Je te dévore.
Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore.
--Et toi, Marton?--Je te dévore.
A ce moment, Gontier vint à passer; Gontier, l'étoile, le soleil du Gymnase; il vit Julienne, l'écouta, l'applaudit et en écrivit deux mots à M. Scribe... Deux mots de Gontier, quel certificat! Sur une parole de Napoléon, l'Europe prenait les armes; sur ces deux mots de Gontier, le Gymnase marcha à la conquête de Julienne, attaqua le Havre et lui enleva sa soubrette; le régiment de comédies-vaudevilles, dont Gontier était le colonel, venait de se recruter d'une actrice pleine de verve et de naturel; seulement les vingt ans étaient déjà loin, et la vive Marton, jetant là le jupon court, devint tout à coup la grosse et bonne maman Julienne que nous regrettons.
Un jour, quand le Gymnase, retiré sous sa tente, contera ses exploits à ses petits-enfants et parlera de ses belles années, il citera, à moins d'ingratitude, le nom de Julienne parmi les noms de ses serviteurs et de ses compagnons les plus aimés, les plus fidèles et les plus applaudis.
On annonce aussi la mort de M. C..., dont les excentricités et l'avarice sont devenues fameuses. C... était le rival et le frère jumeau d'Harpagon. Possesseur d'une fortune immense, accumulant million sur million, il poussait la ladrerie à sa perfection. Un de ses parents m'a raconté de lui des traits qui méritent d'être précieusement conservés; ce sont des matériaux qui pourront servir plus tard à quelque poète comique pour compléter le portrait de l'Harpagon de Molière et de l'Euclien de Plaute.
C... avait un fils. Tant que ce fils fut au maillot, C... supporta avec une sorte de résignation les charges et les frais de sa paternité; une fois cependant il eut une querelle terrible avec la nourrice, prétendant qu'elle ne gagnait pas l'argent qu'on lui donnait et mettait la moitié d'eau dans son lait. C... voulut un instant lui intenter un procès en dommages et intérêts; il alla même chez le juge, qui lui dit: «Depuis quand prenez-vous la mamelle des nourrices pour une cruche de laitière?--Ah! monsieur, répliqua C... d'un air désespéré, vous avez beau dire, mon fils ne tette pas pour trois sous de lait par jour et j'en paie cinq! Je suis volé.»
Jusqu'à dix ans, l'enfant marcha pieds nus et à peu près vêtu du costume de la nature. C... disait à ses amis, qui se plaignaient de voir le pauvre diable tantôt brûlé par le soleil et tantôt grelottant de froid: «Laissez donc! ça forme le caractère.» Au fait, le système d'éducation de C... n'avait pour but que d'économiser les frais de cordonnier et de tailleur.
A quinze ans il fallut le voir tant bien que mal. Ajoutez que notre adolescent ne se contentait plus de sucre d'orge, de pain d'épices et de croquets; son appétit se manifesta d'une façon dévorante. C... s'en alarma; pendant quelque temps il lui rogna les vivres et lui disputa les morceaux. Mais C... perdait toujours quelque chose à cette bataille; aussi regrettait-il de n'avoir pas mis au monde un fils qui put vivre sans manger. Puisque enfin le mal était fait, il songea du moins à le réparer de son mieux, et imagina le moyen que voici de ne plus nourrir ce fils affamé. Un matin, C... se présenta chez le procureur du roi, gémissant, la larme à l'oeil, et demandant, au nom de la loi, aide et protection contre son garnement. Notez que c'était le jeune homme le plus doux et le plus innocent du monde. «Que lui reprochez-vous donc? lui dit le magistrat. C.... se mit alors à défiler un chapelet interminable de griefs et de méfaits. Jamais père, à l'entendre, n'avait été plus mal partagé et plus malheureux. Il fit si bien, qu'il obtint la détention de son fils dans une maison de surveillance; satisfaction, comme on sait, que le code accorde aux parents prévoyants. Je vous laisse à juger de la joie de C...! Harpagon avait enfin trouvé le moyen qu'il cherchait d'avoir gratis un fils, le gouvernement payant son loyer et sa nourriture. C... méditait de placer sa femme dans la même pension, lorsque l'autorité fut avertie du tour que C... lui avait joué, et remit le fils à la charge du père. «Diable, s'écria le millionnaire en apprenant la nouvelle, ça va me gêner; je comptais encore pour deux ou trois ans sur cette économie!»
Le domestique de C... avait servi dans le 32e régiment de ligne. Un jour entrant dans la chambre de son maître, il lui trouve un air de méditation profonde. «Jean, dit tout à coup notre homme en s'éveillant comme d'un songe; Jean, tu as été dix ans soldat?--Oui, monsieur.--Eh bien! combien avais-tu de pave?--Cinq sous par jour, monsieur, et un sou de retenue.--Et ta nourriture?--Un pain de munition.--Comment te trouvais-tu de ce régime?--Mais, monsieur, pas trop mal.--Ta santé était-elle bonne?--Très bonne, monsieur.--Eh bien! Jean, mon ami, puisque tu as vécu pendant dix ans avec du pain de munition, quatre sous d'appointements, et que tu t'en es bien trouvé, à dater d'aujourd'hui je te donnerai la même nourriture et le même salaire. J'avais eu tort de changer tes habitudes; pardonne-moi! ça aurait pu te faire mal.»
Une autre fois, C... sonne Jean pour le charger d'une commission. Jean arrive clopin-clopant; dans son empressement, il s'était heurté à l'escalier et avait fait une horrible chute: «Tu vas aller au faubourg du Roule, lui dit C.....
--Ah! monsieur, vous voyez, je suis éclopé et ne puis faire un pas.--Soit; j'irai à ta place, mais tu me prêteras tes souliers.--Pourquoi cela, monsieur?--Pourquoi cela, drôle? Puisque je vais où tu devais aller, il est juste que j'use tes semelles et non les miennes. Et C..., ôtant ses pantoufles, se chaussa comme il le disait, aux dépens du pauvre diable.
Feu le célèbre docteur Double était son médecin ordinaire; en sa qualité d'ancien camarade de collège de C..... et connaissant surtout ses goûts économiques, il se gardait bien de lui présenter jamais un mémoire: aussi C.... l'avait-il choisi de préférence à tous les autres; médecins. Il y a deux ans, C..... se sentant malade, le docteur lui prescrit les eaux d'Aix. C.... recule le plus qu'il peut devant cette grande entreprise; mais il s'agit de sa santé et peut-être de sa vie, et mon avare se décide à quelques sacrifices. Le voici donc en route; vous dire les roueries qu'il emploie, chemin faisant, pour tromper les aubergistes et escamoter le pourboire des postillons et des servantes, je ne saurais. Le jour de son arrivée à Aix, il s'acheminait tristement vers l'établissement des bains, l'oeil morne et la tête baissée, supputant avec douleur ce qu'une douche pourrait lui coûter. Tout en rêvant à sa misère, notre homme arrive sur les bords du lac qui étale, dans la vallée d'Aix, ses eaux froides et limpides; soudain une idée le saisit; il s'approche du bord, s'arrête, se déshabille et se jette dans l'eau.--Eh! monsieur, que faites-vous donc? lui crie Jean.--Double m'a dit de prendre les eaux d'Aix, répond C... grelottant de froid; celles-ci ou celles-là, n'est-ce pas la même chose? «Il continua pendant huit jours la même opération, et revint à Paris. «Tu aurais tout aussi bien fait de te baigner sous le pont d'Austerlitz,» lui dit le docteur Double en riant.
C.... avait une chaise de poste, comme Harpagon son carrosse, son maître Jacques et des chevaux; C... partait un jour pour sa maison de campagne, située dans le département de la Côte-d'Or. Il avait pris avec lui sa nièce, qui devait passer quelques semaines à Saint-A.... A peine la voiture avait-elle franchi la barrière de Charenton, que C....., se retournant du côté de la jeune femme: «Ma chère enfant, il faut que nous réglions notre petit compte ensemble.
--Que voulez-vous dire, mon oncle?--Écoute bien; si tu n'étais pas venue dans ma voiture, tu aurais pris le coupé de la diligence; pour aller jusqu'à Saint-A.... c'est soixante-dix francs qu'il t'en aurait coûté; tu vas m'en donner trente-cinq, et tout sera dit: je te tiens quitte du reste.--Et la nièce fut obligée de payer.
Voici une recette que C.....avait inventée pour se nourrir à bon marché: il entrait chez un restaurateur, s'attablait et demandait un potage; le potage servi, C.... en mangeait la moitié, puis, frappant avec violence sur la table:--Garçon! s'écriait-il. A ce grand éclat le garçon d'accourir: «C'est horrible, ajoutait C....; ce potage n'est pas mangeable! Quelle gargote!» Et il se levait brusquement, prenait sa canne, son chapeau et sortait d'un air furieux. Un peu plus loin, chez le restaurateur voisin, c'était le vin qu'il trouvait détestable, après en avoir bu deux ou trois gorgées; puis le bifteck chez celui-ci, et le poisson chez celui-là; C... allait ainsi de cuisine en cuisine, et finissait, à force de prendre un morceau ici et là une bouchée, par se faire un dîner complet sans avoir besoin de payer la carte.
C....., au moment de rendre le dernier soupir, a trouvé un reste de force pour se mettre sur son séant et éteindre une bougie allumée, que la garde-malade avait oubliée sur la table de nuit: «Ces gens-là brûlent la chandelle à deux bouts, murmura-t-il d'une voix affaiblie; ils finiront par me mettre sur la paille.» C..... laisse un héritage de six millions.
Les nouvelles de Vienne retentissent des bravos obtenus par madame Pauline Viardot-Garcia: partout des couronnes et 'partout des vivat! C'est une ovation méritée et complète. Madame Pauline Viardot a dû partir pour Prague, où les mêmes succès l'attendent.
Le Théâtre-Français annonce pour la semaine prochaine une comédie nouvelle intitulée:Les Demoiselles de Saint-Cyr, et le nom seul de l'auteur suffirait pour éveiller l'attention publique. M. Alexandre Dumas est peut-être celui de nos auteurs dramatiques qui, à l'apparition d'une de ses oeuvres, excite le plus la curiosité, et cela, non par l'appât de nouveaux arguments littéraires fournis à l'une ou à l'autre des deux écoles, mais simplement parce que l'on est presque sûr de rencontrer toujours, au moins dans quelques scènes, des passions ou des feux d'artifice d'esprit.
Quoique à propos de cet ouvrage, nous nous proposions de dire quelques mots sur les lieux ou doit se passer la scène et sur quelques-uns des personnages, il faut reconnaître tout d'abord que l'auteur est nécessairement forcé de s'éloigner de la vérité historique; s'il avait voulu la suivre dans les détails de l'établissement de Saint Cyr, nous n'aurions certainement pas eu un premier acte aussi gai, aussi fou que celui qu'on nous promet.
Une femme qu'au théâtre il faudrait bien se garder de peindre autrement que sèche, froide et impassible, parce que ce n'est pas au théâtre qu'on redresse les préjugés, madame de Maintenon, qui nous apparaît tout autre quand on l'étudie dans sa correspondance, était devenue le point de mire de tous les solliciteurs; c'était chez elle que pleuvaient tous le, placets, et surtout ceux de la noblesse ruinée par la guerre, le désordre ou l'insouciance, qui avaient à réclamer des secours pour de jeunes filles sans dot et sans appui A la sympathie naturelle qu'un tel malheur devait rencontrer chez la veuve de Scarron, se joignait aussi un penchant à l'éducation, et sans doute le souvenir des premières fonctions auxquelles elle avait dû l'avantage d'être connue du roi et l'occasion de s'élever. Elle avait donc formé déjà le projet d'un établissement en faveur des jeunes filles de condition sans fortune, lorsque le hasard lui offrit une ursuline, madame de Brinon, qui, forcée de quitter un couvent endetté, remplissait dans le monde le voeu d'instruction qu'elle avait fait en rassemblant les domestiques, les enfants du château de Montchevreuil, où elle s'était réfugiée. En 1682, madame de Maintenon réunit à Rueil, sous la direction de madame de Brinon, une soixantaine de jeunes personnes qu'elle entretenait dans divers établissements; bientôt le nombre des pensionnaires s'accrut, et madame de Maintenon, qui prenait grand goût à cet oeuvre et la visitait tous les jours, voulut la rapprocher d'elle; elle obtint du roi la maison de Noisy, qui se trouvait enfermée dans le parc de Versailles. Là commence toute l'organisation d'un grand établissement formé avec une libéralité qu'on regrette de voir disparaître plus tard. A Noisy, les filles de bourgeois étaient admises comme lesdemoiselleset même près du château était une maison où, sous le nom defilles bleues, étaient élevés les enfants des paysans habitant les domaines de la fondatrice.
Noisy fut bientôt le sujet de toutes les conversations à la cour; on voulut y faire visite; les demandes d'admission se multiplièrent; il fallut que la munificence du roi vint en aide à la charité de madame de Maintenon; on résolut d'établir une maison qui contint 250 élèves, 30 professes et 21 converses. L'architecte Mansard choisit l'emplacement de Saint-Cyr, à proximité de Versailles. Le 1er mai 1685 commencèrent les travaux; l'ardeur de voir réaliser les projets formés était telle que les ouvriers ordinaires ne parurent pas suffire: on y employa des troupes campées à Versailles, et 2,000 travailleurs élevèrent les bâtiments avec une telle précipitation, que plus tard, on fut obligé de faire de grandes et nombreuses réparations.
L'édit d'érection fut enregistre au Parlement, le 18 juin 1686; il fut pourvu à la dotation de la maison; on interdit à la communauté toute faculté d'acquérir; s'il y avait des épargnes, elles devaient être employées à doter les élèves qui voudraient se marier; à défaut d'épargnes, le trésor royal fournirait à cette dépense. Rien de plus prévoyant, de plus paternel que les règlements et constitutions desDames de Saint-Louis, auxquels madame de Maintenon donna tous ses soins et toute son étude; mais, hélas! on ne put plus être admis qu'en faisant preuve de quatre degrés de noblesse.
Madame de Brinon fut nommée supérieure; mais la renommée de la maison, les bénédictions données partout à cette fondation, troublèrent la tête de la pauvre dame, qui, par sa vanité, compromit un moment rétablissement, et fut destituée en 1688. Le chagrin de cette erreur dans un premier choix ne ralentit en rien le zèle de madame de Maintenon; pendant toute sa vie on la vit présider à tous les exercices, faire elle-même des classes, surveiller même les offices, et encourager par son exemple les soeurs converses. Un jour qu'elle sortait d'une cuisine pour aller à une grande cérémonie:Vous ne sentirez pas le musc, lui dit-on. Oui, répondit-elle;mais qui croira que c'est moi?Les pensionnaires de Saint-Cyr devinrent la famille de madame de Maintenon, qui écrivait à la supérieure:Quand me verrai-je à cette grande table, où, environnée de toutes mes filles, je me trouve plus à mon aise qu'au banquet royal!
Madame de Maintenon, effrayée sans doute de l'orgueil qui avait perdu madame de Brinon et qui avait pénétré plus loin qu'elle dans la maison, voulut combattre en toute occasion ce vice chez ses élèves:Mes enfants, leur disait-elle,ne soyez pas glorieuses; je le suis assez pour tous. Un jour qu'elle se plaignait encore et insistait sur la nécessité de ne pas faire de rhétoriciennes:Soyez tranquille, madame, lui dit une maîtresse de classe,nos rubans jaunes(la grande classe)n'ont pas le sens commun.
Madame de Maintenon ne tarda pas sans doute à se rassurer, puisqu'elle permit et approuva bientôt qu'on apprit et jouât des dialogues moraux d'abord, puis des pièces de vers, et enfin des tragédies. Les succès des pensionnaires recommencèrent encore à l'effrayer, car elle écrivit à Racine: «Nos petites filles viennent dc jouer votreAndromaque, et l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces.» C'est pour échapper à cet arrêt que Racine composaEsther, qui fut jouée par les élèves de Saint-Cyr, le 8 février 11689. Le succès fut prodigieux; il n'y avait que deux cents places dans la salle, et de toutes parts venaient des demandes pour assister à ce spectacle: hauts personnages, pieuses dévotes, ministres, évêques, tous briguaient l'honneur d'une invitation; le roi faisait une liste, et se tenant à sa porte, la feuille à la main, la canne levée, comme pour former une barrière, il y restait jusqu'à ce que toutes les personnes inscrites fussent entrées. Malgré la piété du sujet, il paraît que les actrices attiraient bien des regards profanes, et beaucoup des passions citées plus tard dans cette cour, qui renonçait difficilement à être galante, datèrent des représentations d'Esther.
C'est là sans doute ce qui servit de prétexte à la calomnie qui plus d'une fois, présenta Saint-Cyr comme un sérail de Louis XIV; mais la conduite constante de madame de Maintenon et la sévérité des, règlements, qui augmenta encore lorsqu'en 1691 on exigea que toutes les dames fissent des voeux, ont donné à tout jamais un hardi démenti à ces infâmes accusations.
Le couvent subsista jusqu'en 1793; plus tard on y transféra l'école militaire qui avait été établie, en 1802, à Fontainebleau.
L'action desDemoiselles de Saint-Cyr, que va nous offrir la Comédie Française, se passe, dit-on, en 1701 Le sujet est tout d'imagination; cependant, parmi les, personnages créés par l'auteur, paraît une figure historique, celle du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui vient d'être appelé au trône d'Espagne. Le duc d'Anjou est bien jeune, et M. Alexandre Dumas n'aura pu, nous l'espérons presque, se résigner à lui donner le caractère fâcheux que peint le duc de Saint Simon; ce n'est pas sous ces formes roides et silencieuses qu'un jeune prince peut se produire au théâtre; et si dans une pièce qui ne vise à aucune prétention historique, M. Dumas a fait une infidélité à l'histoire, il trouvera dans les plus beaux succès des dernières années plus d'une heureuse excuse.
Dans quelques jours, les séances solennelles d'ouverture des concours pour les écoles spéciales vont être terminées. Ces séances, bien que publiques, attirent peu d'autres spectateurs que les professeurs et les élèves; cependant, c'est un spectacle qui ne manque pas d'intérêt. Cette jeunesse studieuse qui se presse dans la salle d'apparat du vieil hôtel-de-ville parisien, ces épaulettes, ces habits brodés qui brillent devant le bureau on l'on voit aussi le costume modeste des savants examinateurs, tout attire l'attention: car c'est là que va se décider l'avenir de bien des familles. Dans ces séances préparatoires on tire au sort le nom des concurrents, et l'ordre que le hasard leur donne, leur indique celui dans lequel ils se présenteront au concours. C'est un grave moment, et bien des coeurs battent: dans cette lutte qui va ouvrir ou fermer une carrière, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. --Or, il a fallu déjà bien du temps et bien de fortes études pour oser affronter l'honneur de concourir, et même d'échouer dans cette lice devenue si difficile.
C'est un honneur brigué maintenant par l'élite de la jeunesse française. Dans ce millier de noms jetés tous les ans dans l'urne, on retrouve les noms les plus distingués dans la noblesse, les sciences, l'armée, les finances, le barreau; on dirait que chaque famille veut avoir son représentant aux Écoles spéciales.--Aussi avons nous cru faire plaisir à ceux de nos lecteurs qui ne pourront assister à ces séances, en leur donnant quelques détails sur le concours de cette année, ou va se décider l'avenir de leurs amis, de leurs parents, de leurs frères ou de leurs fils.
Les Écoles spéciales, dont les examens commencent ou vont commencer, sont les Écoles Polytechnique, Forestière, Navale et de Saint-Cyr. La séance d'ouverture pour l'École Navale a eu lieu le 5 juillet; celle des autres Écoles est remise au 20 de ce mois. C'est Paris qui ouvre la lice. Les autres villes qui sont centres d'examen ne commenceront leurs séances que plus lard.
Les concours seront sans doute brillants cette année: on peut le présumer d'après le nombre des athlètes qui se présentent pour la lutte. Ce nombre augmente chaque année dans une progression telle qu'on ne saurait prévoir où elle s'arrêtera. C'est l'indice que l'étude des sciences exactes est cultivée avec une ardeur croissante dans les collèges royaux et les institutions de Paris. Un simple rapprochement de chiffres suffira pour le prouver..
En 1839, le nombre des candidats pour l'École Polytechnique, inscrits à Paris, fut de 112En 1840, il n'atteignit que 123En 1841, il fut de 148En 1842, il s'éleva jusqu'à 389En 1843, il a dépassé 470
Il a donc presque quadruplé en quatre ans.
Pour l'École de Saint-Cyr, il a positivement quadruplé. En 1839, le nombre des candidats inscrits à Paris était de 62En 1840, de 75En 1841 (1er concours en février, motivé par les événements de 1840), de 196En 1841 (2e concours normal, en juillet), de 199En 1842, de 261En 1843, de 300
Pour l'École Navale la progression est la même.
En 1839, le nombre des candidats inscrits à Paris était de 41En 1843, il est de 140.
Les collèges Saint-Louis, Louis-le-Grand, Charlemagne sont toujours ceux qui fournissent le plus de candidats. L'aristocratique, le léger et spirituel Bourbon y compte à peine quelques représentants: la Chaussée-d'Antin se charge d'alimenter l'École de Droit. Parmi les institutions particulières, l'institution Sainte-Barbe, MM. Barbet, Parchappe, Debains, Loriol, envoient les plus nombreuses phalanges.
Sans doute on ne peut que se féliciter pour la force des études de cette concurrence, qui pousse tant de jeunes gens sur le seuil des Écoles du gouvernement. Mais n'y aurait-il pas un regret de voir s'encombrer ainsi la carrière qui offre en perspective les emplois salariés par l'État, et n'y aurait-il pas un danger dans le désappointement des concurrents malheureux dont l'avenir doit changer après de si dignes études spéciales?--Or il faut s'attendre que le nombre en soit grand; si les concurrents se multiplient, les places ne se multiplient pas dans la même proportion.--Il faut donc le répéter: Il y aura beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.
Paris se rappelle encore la commotion produite, l'an dernier, par cette nouvelle inattendue: «Le duc d'Orléans n'est plus!» On sut la mort en même temps que l'accident, tant ce coup de foudre avait été rapide. Les partis furent unanimes dans leur sympathie; on se redit avec amertume cette mort d'un prince dans une arrière-boutique, cette mort d'un capitaine oin du champ de bataille, ce brancard sanglant porté par des sous-officiers de l'armée d'Afrique, et la famille royale, des maréchaux de France, des ministres, suivant à pied le corps d'un fils, d'un compagnon d'armes, d'un héritier plein d'avenir.
Tous les détails des funérailles, après une année d'intervalle, sont encore présents à la mémoire. Nous voyons l'immense cathédrale voilée de noir; le catafalque dressé entre les deux nefs latérales sous un baldaquin de velours doublé d'hermine; les cinq cents cierges flamboyants; les cariatides argentées, et la foule se succédant pendant quatre jours entiers, pour venir dire au prince royal un dernier adieu. La duchesse douairière d'Orléans avait fait construire, au château de Dreux, sur l'emplacement de l'église collégiale, une chapelle sépulcrale pour les princes des maisons de Toulouse et du Maine. C'est là que le duc d'Orléans repose, à côté de la princesse Marie, sa soeur. C'est là aussi qu'un service funèbre a été célébré, le 13, en présence de sa veuve et de ses parents désolés; mais, quoique son cercueil eût été placé dans les caveaux de Dreux, la reine a voulu qu'un monument consacrât le lieu où il a rendu le dernier soupir. La maison de M. Cordier a été achetée par la liste civile pour la Minime de 110,000 francs; elle a été démolie, et, il y a six mois, M. Fontaine et M. Lefranc, architectes-inspecteurs, ont jeté les fondements d'une chapelle qui vient d'être inaugurée le 11 juillet.
Église de Dreux.
Cette cérémonie s'est accomplie sans éclat; Pares n'y a pas été convié; la douleur de la famille royale n'a pas voulu de nombreux témoins. Le roi, la reine, la duchesse d'Orléans, le duc et la duchesse de Nemours, madame Adélaïde, les ducs d'Aumale et de Montpellier, ont assisté à la bénédiction donnée par l'archevêque de Paris. Les seules personnes admises à célébrer avec eux le fatal anniversaire, ont été les ministres, les maréchaux Gérard et Sébastiani, le comte de Montalivet, les généraux Aupick, Marbot et Baudrand, les présidents des deux Chambres. M. Bertin de Veaux, officier d'ordonnance de S. A. R., le duc d'Elchingen, aide-de-camp du prince, les aides-de-camp, officiers et écuyers de la maison militaire du roi, M. de Boismilon, secrétaire des commandements, les membres du conseil de l'instruction publique, et quelques autres dignitaires, dont la plupart avaient été présents à la catastrophe du 13 juillet.
L'édifice, formant une croix grecque, s'élève au milieu d'un enclos planté d'arbres. Il est d'un style byzantin, mitigé par quelques détails d'architecture antique; une croix en pierre domine le point d'intersection des nefs. Le bras droit est occupé par une chapelle dédiée à saint Ferdinand, le bras gauche par un cénotaphe et le choeur par l'autel de Notre-Dame-de-Compassion, dont la statue décore une niche extérieure pratiquée dans l'abside. Les trois portails s'arrondissent à plein cintre, et sont ornés de rosaces, où sont peintes la Foi, la Charité et l'Espérance.. Dix fenêtres cintrées, qui répandent dans l'enceinte un jour mystérieux, sont enrichies de vitraux fabriqués à la manufacture de Sèvres, d'après les compositions de M. Ingres. Ils représentent saint Philippe, Saint Louis, Saint Robert, saint Charles Borromée, saint Antoine de Padoue. Sainte Rosalie, saint Clément d'Alexandrie, sainte Amélie, saint Ferdinand, sainte Hélène, saint Henri, saint François, sainte Adélaïde et saint Raphaël.
Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville,inaugurée le 11 juillet.
La sacristie est derrière le choeur, en dehors de la croix. Devant le portail principal, on a réservé un hémicycle à la circulation des voitures; en face sont les salles destinées au service, de l'église et le logement du desservant.
Le cénotaphe élevé au duc d'Orléans a été exécuté dans les ateliers du Louvre, par M. Triquetti, d'après les dessins de M. Ary Scheffer. Un piédestal de marbre noir porte la figure du prince, étendu sur un matelas, et revêtu du costume d'officier-général; sur un socle qui forme le prolongement du piédestal, à droite, est un ange en prière, l'une des dernières oeuvres de la princesse Marie. Qui eût dit à cette royale artiste, si prématurément moissonnée, que son frère lui survivrait si peu de temps, et qu'elle travaillait à lui compléter un mausolée?
Les deux statues sont en marbre blanc de Carrare. Un enfoncement semi-circulaire, ménagé dans le piédestal, renferme un bas-relief d'un beau caractère; la France, sous la forme d'un ange, étreint du bras gauche une urne qu'elle arrose de larmes, et tient de la main droite un drapeau tricolore renversé.
(Agrandissement)
Nous avons fait connaître le hardi coup de main qui a dispersé la zmala d'Abd-el-Kader (V. l'Illustration, n° 16, page 253). Aujourd'hui, des renseignements recueillis en grande partie par le directeur des affaires arabes à Alger nous permettent de donner, avec le plan figuratif de la zmala, quelques détails sur son origine, sa composition, sa manière de vivre, ses moyens d'accroissement.
Une loi générale présidait à la formation de tous les campements d'Abd-el-Kader, loi en quelque sorte organique, à laquelle il n'a jamais été dérogé: c'était de placer, autour de la tente de l'émir, toutes les tribus dans la même orientation que celle de leur territoire par rapport à Mascara, son ancienne capitale et centre de son autorité. Cet ordre avait été scrupuleusement observé dans l'organisation de la zmala, qui n'était autre chose qu'un grand campement militaire, avec infanterie, artillerie, mais avec accompagnement de vieillards de femmes et d'enfants.
Abd-el-Kader avait vu, de retraite en retraite, tous ses établissements militaires, Jughar, Thaza, Saida, Tafreoua, Tagdemt, successivement envahis et détruits par nos soldats. Pressé entre le Désert et nos colonnes, il comprit que pour sauver les plus précieux débris de sa puissance, il ne lui restait plus qu'à les rendre aussi mobiles que les tribus elles-mêmes, et à dérober à nos armes, par la fuite, ce qu'il ne pouvait leur disputer par le combat. Il organisa donc la zmala: il y rassembla tout ce qu'il tenait à conserver: sa famille, celle de ses principaux lieutenants, son trésor; il la plaça sous la garde de ses plus braves et de ses plus fidèles partisans, et l'envoya sur les limites du désert, ou, en cas d'approche de l'ennemi, elle trouvait toujours un asile assuré.
Le campement de cette population nomade était presque constamment le même, sans avoir toutefois la forme régulière que le compas lui a donnée dans le plan figuratif que nous publions, et que ne comportaient pas les accidents inévitables du terrain. Ainsi, quand la zmala a été enlevée et surprise le 16 mai 1843, la tête du campement était près de la source Ain de Taguin, tandis que le reste des tribus se développait en forme d'éventail, ou plutôt de patte d'oie, dans une vallée d'une étendue de douze à seize kilomètres.
La zmala se divisait, sinon, en quatre enceintes, du moins en quatre groupes principaux.
Le premier groupe renfermait les douars (cercles de tentes) et les familles de l'émir; de son beau-frère, Mustapha-ben-Thami, ex-khalifah de Mascara; de Bouheli-kha, ex-kaïd des Shama; de Miloud-ben-Arrach, ex-agha du cherk est, son ancien envoyé à Paris et son conseiller intime, et de Bel-Khérouby, son premier secrétaire.
Le deuxième groupe était formé par les douars et les familles de Mohammed-ben-Allal-ben-Embarch, ex-khalifah de Milianah, de Ben-Jahia-el-Djenn, agha de la cavalerie régulière; de Hadj-el-Habib, ex-consul à Oran pendant la paix ainsi que des chaoucks (gardes attachés particulièrement à la personne des chefs).
Dans le troisième groupe se trouvaient exclusivement les Hachem-Cheraga (de l'est) et Gharaba (de l'ouest), qui, peu nombreux dans les premiers temps, s'étaient considérablement accrus au moment de la prise de la zmala, parce que l'émir venait de les enlever à peu près tous dans la plaine d'Eghris. Le quatrième, groupe, plus ou moins rapproché des autres, suivant les difficultés du terrain, l'eau, les bois ou les pâturages, réunissait les tribus du Désert qui s'étaient attachées à la fortune de l'émir. Ces tribus n'étaient véritablement maintenues que par la volonté des chefs les plus influents, attirés pour la plupart eux-mêmes par l'appât du pillage, des cadeaux, de l'argent, et quelques-uns par le mobile de la religion.
Enfin, entre le troisième et le quatrième groupe, une place était assignée au petit camp de si-Kaddour-ben-Abd-el-Baki, khalifah du Désert, parce que les tribus placées sous son commandement étaient toujours les plus avancées.
L'organisation même de la zmala ne permettait pas, comme on le voit, d'arriver jusqu'à la tente d'Abd el-Kader sans être découvert et arrêté. Il n'était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, une fois qu'on avait été incorporé dans cette émigration. Il aurait fallu, à cet effet, traverser plusieurs groupes de tribus qui se surveillaient les uns les autres, et qui n'étaient peuplés, en général, que de malheureux épiant sans cesse l'occasion de s'enrichir par le pillage. L'émir l'avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre laconique:De quiconque fuira ma zmala, à vous les biens, à moi la tête.
On évalue à trois cent soixante-huit le nombre des douars formant la zmala. A dix tentes par douar (on en compte ordinairement trente à quarante dans le Tell, le pays cultivé), et à dix individus par tente, le rassemblement pouvait présenter un chiffre total de plus de 30,000 individus.
Un petit corps d'infanterie et d'artillerie, fort d'environ 450 hommes, suivait le sort de la zmala, et campait habituellement à gauche et en arriére du douar de Miloud-ben-Arrach, chargé surtout de veiller à la garde particulière des douars d'Abd-el-Kader et de ses chefs principaux. Cette troupe, bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée, n'éprouvait véritablement un peu de bien-être qu'à la suite de quelque rhazia heureuse qui venait la dédommager de ses longues abstinences.
La cavalerie régulière paraissait rarement dans la zmala; elle était toujours en course avec les chefs les plus capables, chargés d'aller pousser les tribus à la révolte.
Les otages appartenant aux tribus douteuses campaient en arrière du douar de Miloud-ben-Arrach, et à la droite de l'infanterie régulière.
Le khazna (le trésor) était placée entre le douar d'Abd-el-Kader et celui de Miloud-ben-Arrach.
Les familles de sidi-Mohammed-ben-Aïssa el-Berkani, ex-khalifah de Médéah, et de sidi-Mohammed-el-Bou-Hamedi, ex-khalifah de Tlemsen, n'ont jamais paru dans la zmala, non plus que les frères de l'émir, si-Mohammed-Saïd, si-Mustapha, si-el-Haoussin et si el Mokhtadi, qui vivent retirés chez les Beni-Snassen.
Abd-el-Kader ne faisait que de rares apparitions au milieu de la zmala: il y a passé deux mois à peine dans l'espace de deux années. Se croyant tranquille sur le sort de sa famille, il n'était occupé qu'à nous susciter des embarras, soit en maintenant sous sa dépendance les tribus disposées à reconnaître la domination française, soit en excitant à la révolte les tribus déjà soumises.
En l'absence d'Abd-el-Kader, la zmala était commandée ou par son beau-frère, le khalifah. Mustapha-ben-Thami, ou par l'agha Miloud-ben-Arrach, ou par le kaïd Bou-Khehka, ou par El-Iiady-Djelai, son conseiller intime. Celui de ces quatre chefs qui n'était pas en campagne avec lui était chargé de pourvoir aux besoins de la zmala, comme à son salut, en cas de danger.
Il y avait dans la zmala unva-et-vientcontinuel d'étrangers. Les chefs qui venaient s'y plaindre ou nous trahir, leur suite, les courriers, les Arabes qui en fréquentaient les marchés, les nouvelles qu'on y faisait courir, tout contribuait à donner la vie à cette population voyageuse, qui comptait dans ses rangs des armuriers, des maréchaux-ferrants, des selliers, des tailleurs et jusqu'à des bijoutiers.
De nombreux marchés, assez bien pourvus, entretenaient une abondance d'approvisionnements suffisante aux besoins d'ailleurs si bornés des Arabes, renommés à juste titre pour leur frugalité proverbiale. Aussi la zmala, tout en menant une vie extrêmement dure dans le Désert, a-t-elle plus souffert par les fatigues des marches et contre-marches que par la faim, qui a tout au plus atteint les dernières classes de cette émigration. C'était dans les déplacements surtout qu'il mourait beaucoup de monde, malades, vieillards, enfants, femmes enceintes. Les prisonniers ont dépeint ce triste état de choses en disant; «A chaque gîte nous laissions un petit cimetière.»
Pour soutenir le moral de cette population, tous moyens étaient bons: cadeaux, mensonges, ruses, fausses lettres. Tantôt les Français, en guerre avec les Anglais, et aient forcés de diminuer leurs forces; tantôt Muley-Abd-el-Rahman, empereur de Maroc, s'avançait avec une grande armée; ou bien Ben-Allal-ben-Embarek avait remporté une victoire éclatante sur les chrétiens; tantôt les maladies les décimaient sur tous les points; puis le général Mustapha-ben-Ismael avait abandonné notre cause; enfin, ruinés par nos énormes dépenses, nous demandions la paix, et le gouverneur-général était changé ou tué. Pour chacun de ces mensonges les chefs ordonnaient des réjouissances, desfantasias, et les populations crédules continuaient à marcher dans le Désert sans murmurer! Le 16 mai, Abd-el-Kader, dont l'attention était toute reportée vers l'ouest, où manoeuvrait la division de Mascara, observait, avec une trentaine de cavaliers, du côté de Tiaret, les mouvements de la colonne commandée par le général de La Moricière, sans s'inquiéter de celle qui, sortie de Boghar sous les ordres de M. le duc d'Aumale, et séparée de Taguin par une distance de trente lieues, ne semblait nullement menacer la sécurité de la zmala. Celle-ci, arrivée le 15 à Taguin passa la nuit très-tranquillement, et, le 16, à la vue de nos spahis et chasseurs s'élançant à la charge au milieu de cette ville de tentes, cette audacieuse agression de 500 cavaliers seulement frappa de stupeur cette population agglomérée, et paralysa les mouvements même des plus braves. Envahie à onze heures du matin, la zmala était entièrement prise à deux heures de l'après-midi. Les cris des enfants, des femmes, des blessés, des mourants ajoutèrent au désordre, et la déroute des Arabes fut complète.
Un butin considérable tomba au pouvoir de nos auxiliaires indigènes. On estime à 1 million la somme en argent monnayé dont les vainqueurs s'emparèrent, et qui consistait principalement en piastres et en quadruples d'Espagne. Un spahis rapporta avec lui de cette expédition 10,000 francs, un autre 15,000. Une somme d'environ 40,000 francs fut apportée à M. le duc d'Aumale, et distribuée par lui aux cavaliers qui, chargés de missions au moment de la capture de la zmala, n'avaient pas pu assister à ce brillant fait d'armes. L'infanterie, arrivée à cinq heures du soir, eut également sa part du butin considérable pris à l'ennemi. La tente d'Abd-el-Kader, avec tout ce qu'elle renfermait en tapis, coussins, armes, a été offerte par les officiers et soldats du corps qu'il commandait, à M. le duc d'Aumale, qui l'a rapportée à Paris, et se propose de la faire dresser dans le parc de Neuilly.
Pendant les trois heures qu'a duré l'action, chacun a fait son devoir en brave. Les combattants seuls ont été frappés, et la lutte a été assez vive pour que plus de trois cents Arabes aient été tués. Les femmes, les enfants, les vieillards ont été épargnés, suivant les ordres donnés par le prince avant le combat. A mesure qui; nos cavaliers avançaient, les femmes poussaient des cris lamentables et, dans leur effroi, se découvraient la poitrine, sans doute pour exciter la pitié des vainqueurs en faveur de leur faible sexe. «En arrière!» leur criaient nos cavaliers, pour les éloigner du théâtre du combat: et toutes allèrent, en effet se réunir sur un même point à un kilomètre de distance de la zmala.
Parmi les nombreux actes de bravoure qui signalèrent cette sanglante et glorieuse journée, on nous a cité le fait suivant comme un trait remarquable de sang-froid: l'interprète attaché à M. le duc d'Aumale, M. Urbain, a constamment chargé l'ennemi à côté du prince, sans même mettre le sabre à la main, et occupé uniquement, au milieu des balles, à remplir ses pacifiques fonctions d'interprète.
On raconte qu'au plus fort de la mêlée, deux femmes, se précipitant hors d'une tente, se jetèrent à droite et à gauche sur les bottes du colonel de spahis Jusuf, et les tinrent fortement embrassées, en crient:-Aman! aman (pardon)!» Le colonel leur répondit de se retirer derrière les combattants et continua sa course. Un instant après, se voyant au milieu de tentes toutes blanches, il reconnut que c'étaient celles du douar d'Abd-el-Kader, et s'enquit aussitôt de la mère et de la femme de l'émir. Il apprit que c'étaient précisément les femmes qui venaient d'embrasser ses genoux. Il les fit aussitôt chercher; mais à la faveur du désordre, des cavaliers les avaient au même moment emportées en croupe loin de la zmala. Il paraît en effet hors de doute que la mère de l'émir, Lalla-Zahra; sa première femme, Lalla-Khrera-bent-bou-Talebi sa seconde femme Aïcha, qu'il a récemment épousée; ses deux fils et ses deux filles en bas âge, étaient encore dans sa tente, quand nos cavaliers ont envahi le camp. On avait pensé même qu'elles pouvaient se trouver sous un déguisement parmi les prisonnières; mais toutes les recherches faites à cet égard ont démontré le contraire, et les principaux prisonniers, détenus tant à la Maison-Carrée qu'à la Kasbah à Alger, ont déclaré, en prêtant serment sur le livre de Sidi-el-Bokhari, qu'elles n'étaient pas au nombre des captives.
Drapeaux arabes enlevés en même tempsque la zmala, et déposés le 1er juillet, àl'Hôtel des Invalides.
Le 25 mai, la colonne expéditionnaire est rentrée à Médéah, ramenant 3,000 prisonniers, 2,000 boeufs, 14,000 moutons. Le 29, les prisonniers sont arrivés à la Maison-Carrée, près d'Alger dans le plus grand dénuement. Les plus marquants d'entre eux ont été immédiatement renfermés à Alger même, dans la Kasbah. Ceux dont se composait le dépôt de la Maison-Carrée ont reçu une distribution de chemises, de babouches et de vêtements. Embarqués plus tard en quatre convois, les 20, 22, 25 et 27 juin, au nombre de 2,215, sur les bateaux à vapeurl'Achéron, le Grondeuretle Cocyte, ils ont été renvoyés dans la province d'Oran, pour y être reconstitués en tribu sur le territoire qu'ils occupaient; mesure justifiée par la crainte du typhus, qu'inspirait l'encombrement de cette foule déguenillée, mais impolitique peut-être, puisqu'elle met de nouveau cette population en contact avec nos ennemis, tandis qu'il eût été facile de prévenir ce danger, en la dépaysant et l'établissant sur les portions soumises du territoire de la province de Constantine. Déjà, en effet, et dès les premiers jours de juin, Abd-el-Kader a reconstituée une nouvelle zmala, et l'a établie dans les mêmes contrées que l'ancienne, à Ben-Hammad, près de Goudjilah. L'émir, pour protéger sa famille contre nos attaques et contre celles des Arabes eux-mêmes, a besoin d'une garde, et cette garde n'est autre chose qu'une zmala.
Quant aux prisonniers de la Kasbah, hommes et femmes de distinction, appartenant tous aux familles les plus importantes du pays, ils ont été embarqués, le 22 juin, au nombre de 213 et 35 serviteurs, sur la corvette de l'Étatla Provençale, qui a mis à la voile le même jour pour les transporter en France, au fort de l'île Sainte-Marguerite, où ils demeureront détenus jusqu'à nouvel ordre.
Le même fort doit recevoir incessamment 50 autres prisonniers des plus notables parmi les Hachem-Gharaba. Ils ont été choisis et désignés par le général de La Moricière, que les Arabes ont surnomméBou-Heraouah(le père La Trique), sans doute à cause des coups qu'il a portés à la puissance de leur chef, et de la mort duquel ils ont récemment fait courir le bruit, heureusement controuvé, comme pour faire le pendant de la nouvelle, également fausse, de la mort d'Abd-el-Kader.
Le Marabout Sidi-el-Aradj.
Les familles de Ben-Allal-ben-Embarek, de Bel-Khérouby, de Bou-Khehka, de Miloud-ben-Arrach, sont de précieux otages. Mais, de tous les personnages tombés en notre pouvoir, le plus considérable est un vieillard plus qu'octogénaire, Sidi-el-Aradj, Marabout le plus vénéré des Hachem depuis la mort de Sidi-el-Mahi Eddin, père d'Abd-el-Kader. C'est lui qui, à leur retour de Marseille, présenta à l'émir les prisonniers de la Sickak, et adressa à cette occasion de publiques actions de grâce au roi des Français. Chez les Hachem, ce vieillard à barbe blanche, qui a plusieurs fois contre-balancé l'autorité d'Abd-el-Kader, est le premier qui l'ait proclamé et fait reconnaître sultan. Le fils de Sidi-el-Aradj ayant été pris par le général de La Moricière, au commencement de mars 11842, on tira le canon à Mascara en réjouissance de cette capture. Le vieux marabout peut être entre nos mains, un instrument utile pour la pacification de la province d'Oran. Retenu en Algérie par l'état de sa santé, il est à désirer que son grand âge lui permette de supporter les fatigues de l'embarquement, et de venir visiter la France, dont la grandeur et la puissance ne sauraient manquer de faire une impression profonde sur un esprit aussi éclairé que le sien.
M. le capitaine Marguenat, officier d'ordonnance du duc d'Aumale, a apporté à Paris, le 26 juin, à M. le maréchal ministre de la guerre les quatre drapeaux enlevés en même temps que la zmala. La remise en a été faite, le 1er juillet, aux Invalides, par M. le lieutenant-général Durosnel, aide-de-camp du roi, accompagné de M. le capitaine Marguenat. Ces drapeaux ont été reçus, devant la garde assemblée, par le général Petit, commandant l'hôtel en l'absence de M. le maréchal Oudinot, et par le clergé des Invalides; puis on les a suspendus aux voûtes de la chapelle.
Le premier est le drapeau d'Abd-el-Kader: flamme en étoffe légère de soie, formée de trois bandes égales chacune de 0m 60, celle du milieu de couleur bleue, les deux autres cramoisie.
Le deuxième drapeau, ou plutôt étendard, est celui du khalifah Ben-Allal-ben-Embarek: flamme en étoffe de damas broché, formée de quatre bandes égales chacune de 0m 50, sur un développement de 3m; les bandes sont de couleur verte, jaune, cramoisie et jaune, entourées d'un effilé des mêmes couleurs, plus d'un effilé blanc.
Ces deux drapeaux étaient plantés, en signe de puissance, devant les tentes principales des membres des familles d'Abd-el-Kader et de Sidi-Embarek.
Le troisième drapeau est celui d'un bataillon d'infanterie régulière: flamme d'étoile légère de soie damassée, formée de trois bandes chacune de 0m 50, dont deux de couleur jaune, et celle du milieu en noir mal teint; sur chaque bande se trouve appliquée une main, signe du pouvoir et de la justice; celle du milieu est blanche et celles des deux autres bandes sont rouges.
Enfin, le quatrième drapeau est celui de l'agha de la cavalerie régulière: flamme en serge, formée de quatre, bandes chacune de 0m 36, alternativement de couleur rouge-garance et noire.