SOMMAIRE.

L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843Nº 27. Vol. II--SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.pour l'Étranger.           10              20             40SOMMAIRE.Incendie du théâtre de l'Opéra, à Berlin.Gravure.--Courrier de Paris.--Don Francisco Martinez de la Rosa.Portrait.--Inauguration de la Statue de Bichat, sur la place de la Grenette, à Bourg.Statue de Bichat, par David (d'Angers).M. A. Vattemare et son projet d'échange.Médaille.--Une soirée orientale chez M. H...Gravure.--Coots.Portrait et Exercices de Coots.--De l'autre côté de l'Eau. souvenirs d'une promenade par O. N.--Agriculture. Labour et Moisson.Attributs; Moissonneurs à ta Sape; Moissonneuse à la Faucille; Moissonneur à la Faux; Dépiquage des Blés dans les départements méridionaux; Moissonneurs faisant des Meules.--On ne s'avise jamais de tout. Chansonnette.Musique.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre V. La Conjuration.Six Gravures.--Bulletin bibliographique.--Théâtre portatif de Campagne.Deux gravures.--Amusement des sciences.Gravure.RébusUne Devise de Confiseur; Enseigne.Incendie du théâtre de l'OpéraA BERLIN.Un incendie vient de détruire le théâtre de l'Opéra de Berlin, c'était le soir du 18 août; l'élite des Berlinois avait assisté à une représentationpar ordredans laquelle madame Pauline. Viardot avait excité le plus vif enthousiasme. Le bruit des applaudissements vibrait encore, quand, sur les dix heures et demie, les soldats du grand corps-de-garde situé en face du théâtre en virent jaillir des tourbillons de fumée. L'officier de garde, à la tête d'une escouade, pénétra intrépidement au milieu des flammes, et parvint à sauver une collection précieuse de partitions. A onze, heures, une foule considérable s'empressait autour de l'édifice, tant pour porter des secours que pour obéir à cet aveugle instinct de curiosité qui trouve à se satisfaire même au milieu des plus grandes catastrophes. Le prince de Prusse, en uniforme de général, dirigeait le travail des pompes; autour de lui étaient accourus le prince Albert, le prince Woldmar, le prince Étienne d'Autriche, le prince Adelbert et le prince Auguste de Wurtemberg. Le roi lui-même, Frédéric-Guillaume IV, les rejoignit à sept heures du matin. Grâce au zèle qu'on déployé, le feu ne consuma que les instruments de musique et une partie de la garde-robe. Le magasin des décorations se trouvant dans un autre bâtiment, on n'a perdu que celles qui avaient servi à la représentation de la veille. On a pu préserver les édifices voisins, le palais du prince de Prusse, celui du comte de Nassau (ex-roi de Hollande), et la Bibliothèque Royale; on avait fait toutefois des préparatifs pour enlever les livres en cas d'urgence.La toiture s'est écroulée à minuit et demi, et il ne reste plus aujourd'hui, de ce remarquable monument, que des pans de murs crevassés et noircis.Ce théâtre, commencé en 1710, avait été inauguré, le 7 décembre 1712, par la représentation deCésar et Alexandre, opéra de Grann; il était situé à l'extrémité de l'avenueUnter den Linden(sous les tilleuls), à l'angle deFredericks-Strasse. Six colonnes corinthiennes décoraient la façade, dont la plinthe portait cette inscription:FREDERICUS REX APOLLINI ET MUSIS.Les statues de quelques auteurs dramatiques allemands étaient placées dans des niches extérieures. La salle, longue de 54 mètres (161 pieds), large de 34 mètres (103 pieds), avait quatre rangs de loges, un parquet, un parterre, et pouvait contenir près de 2,500 spectateurs.Plusieurs scènes du dernier roman de madame Sand,la Comtesse de Rudolstadt, se passent à l'Opéra de Berlin.Incendie du Théâtre de Berlin.Courrier de Paris.Il y a quelques jours, des hommes de lettres, des écrivains politiques s'étaient réunis et suivaient un modeste cercueil; le mort qui s'en allait à sa dernière demeure avec cette escorte avait été un honnête homme et un homme de talent.Tous les journaux, en annonçant cette fin prématurée de Bert, ont rendu justice, sans distinction de bannière et sans ressentiment de parti, aux nobles qualités de son esprit et de son âme, que rehaussaient la simplicité et la modestie, deux vertus rares de notre temps, et qui courent risque, pour peu que cela dure, d'être tout entières ensevelies, comme vient de l'être ce bon et modeste Bert.On s'est acheminé vers le cimetière de Vauves, et là les restes mortels sont descendus dans la fosse; le prêtre a béni la terre funèbre, deux voix émues ont prononcé les paroles d'adieu, et les quelques amis qui s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil se sont séparés. Un monument, ou plutôt une pierre sépulcrale sans prétention et sans faste, simple comme la vie de celui dont elle doit recouvrir les restes, a été volée par la piété de ces fidèles.Deux simples discours, une simple tombe et une simple inscription! jamais Bert, de son vivant, n'aurait pu croire pour lui à une telle pompe.. Bert, en effet, fut un de ces caractères timides, réservés, ingénus, qui dépensent beaucoup en intelligence, en dévouement, en honnêteté, et qui s'effaroucheront si, par hasard, ils soupçonnent qu'on s'aperçoit de leur mérite: esprits délicats et ornés, coeurs préparés à toute belle action et à tout sacrifice, qui se réfugient à chaque pas de leur existence, et disparaissent dans leur modestie. Il arrive que ces homme, si craintifs et si défiants d'eux-mêmes, remplissent leur vie de nobles actions et de travaux distingués, sans en recueillir la moindre récompense; ils passent inaperçus avec une provision d'idées et de savoir dont la plus mince part suffirait à d'autres pour chercher l'éclat, faire du bruit et se dresser un piédestal.Quelques privilégiés seulement les connaissent et les apprécient à toute leur valeur; ce sont les hommes assez noblement et assez finement doués pour aller trouver, à travers toutes les grosses réputations effrontées que l'audace et le charlatanisme enfantent, ces talents recueillis en eux-mêmes et voilés, qui se limitent à l'écart et semblent fuir le grand jour avec autant de soin que le recherchent tous ces audacieux coureurs de renommée.Telle a été la singulière destinée de Bert: il a mis la moitié, de sa vie à être un littérateur plein de goût, un écrivain politique fécond et habile, une âme haute et libre, un bon et courageux citoyen, et le premier barbouilleur de papier venu s'est fait souvent, en vingt-quatre heures, plus de réputation que lui en vingt-quatre ans. Demandes à votre voisin: «Connaissez-vous Hilarion et Andoche.--Parbleu! si je les connais? vous répondra-t-il, ce sont deux grands hommes, deux fameux auteurs: l'un a fait leCoupe-Jarret, feuilleton en trente-cinq parties, dont j'achève en ce moment de lire le dernier chapitre; et l'autre, leCoupe-Tête, roman magnifique que je lirai la semaine prochaine, en attendant leCoupe-Gorge, par le même.»Mais vous demanderiez: «Connaissez-vous Bert? que votre interlocuteur stupéfait vous regarderait de l'air ébahi d'un homme qui ne sait pas ce qu'on veut lui dire.Ce qu'était Bert, on vous l'a appris sur sa tombe. Ce n'est qu'au moment où ces honnêtes hommes meurent qu'on y regarde d'un peu plus près et qu'on sent tout leur prix. En remontant leur vie pas à pas, on est tout étonné d'y trouver la trace non interrompue d'une activité morale sans repos et sans faiblesse, qui puisait incessamment sa force à la source des sentiments généraux, pour la mettre au service des nobles causes. Ainsi, Bert a été un des combattants résolus et infatigables de l'opinion libérale: il l'a servie pendant tout le cours de la Restauration, avec la fermeté et la modération qui étaient à la fois lu résultat du sa sincérité et du ses lumières. Ou ne cite pas un seul journal important, pendant cette période de lutte ardente, où Bert n'ait apporté chaque jour son contingent de talent, de savoir, de bon style et de conviction; il a été de toutes les batailles théoriques qui se livrèrent en ce temps-là avec tant de bonne foi et d'espérance, sur le terrain représentatif d'un côté, et de l'autre sur le vieux sol monarchique; et souvent il eut l'occasion de prouver que la résolution du citoyen ne faisait pas faute à la plume de l'écrivain.Cependant, sous la Restauration, même au plus fort de cette grande querelle où il prenait une part si utile, si intelligente et si active, Bert n'était guère plus connu qu'en ces derniers temps où il avait cessé tout combat. C'est que Bert donnait son patriotisme et son talent, comme ces braves qui versent leur sang à toute rencontre, laissant aux fanfarons le soin de se pavaner après le bataille, et de faire sonner leurs éperons et leur sabre. Bert se taisait, lu! Bert, l'affaire terminée, se cachait derrière les autres, comme un simple soldat, quoique pendant la journée il eût été un des plus savants et des plus intrépides parmi les capitaines. Deux fois cependant Bert se nomma: la première fois pour offrir sa poitrine à une épée ennemie pour en faire un rempart à ses opinions; la seconde fois pour prendre sa place dans la résistance et se ranger du côté de la Constitution violée. Bert fut un des signataires de la protestation de la presse contre les ordonnances de juillet 1830. Il se nomma à deux reprises, ai-je dit, et ces deux jours-là il mit sa vie sur son nom.Son penchant l'avait entraîné d'abord vers les lettres et le théâtre, mais sa modestie se découragea d'un revers: sa première comédie, bien qu'écrite en vers spirituels et piquants, rencontra un parterre rétif. Bert, inébranlable dans ses sentiments d'honnête homme et dans ses devoir, avait pour tout ce qui touchait à son mérite personnel, la timidité d'un enfant; il se crut condamné sans retour par ce premier échec, et se jeta dans la politique. Souvent, vers la fin de sa carrière fatigué de cette politique si pleine de réalités désespérante, et de déceptions, je l'ai entendu parler avec regret de cet abandon qu'il avait fait de la poésie à son début, et donner à cette première passion de ses jeunes années un souvenir mélancolique.Il lui en était resté un goût très-fin et très-sûr pour les bons et beaux écrits. Le littérateur se retrouvait souvent sous l'écrivain politique, et, dans les derniers temps, il avait fini par le remplacer tout à fait. Bert, depuis quatre ou cinq années, avait publié une série d'articles de critique littéraire et particulièrement de critique dramatique qui s'étaient fait remarquer par une sagacité d'analyse et une justesse de vues ingénieuses aujourd'hui à peu près passées de mode; on y remarquait à chaque pas, un esprit délicat et sensé nourri aux sources pures.Cette finesse et ce goût, Bert les avait dans la conversation; mais il fallait qu'il se résolût à parler; il était dans le monde--quand par hasard il y allait--d'une réserve extrême: c'était le silence même; on n'aurait jamais soupçonné l'homme d'esprit dans cette statue d'Hypocrate. Il lui arrivait de n'être guère plus causeur avec ses amis, quoique doux, affable, et d'humeur bienveillante; mais une fois qu'il s'y mettait, il était charmant à entendre, et contait à ravir une foule d'anecdotes piquantes qu'il avait retenues ou qui étaient le résumé du son observation spirituelle et déliée.Je le rencontrais souvent dans le foyer des théâtres, enveloppé d'une redingote flottante, la main au gousset de son pantalon, l'air distrait, la tête légèrement penchée vers l'épaule, traversant la foule sans la regarder, envisageant souvent ses amis intimes sans les reconnaître, et cherchant un petit coin solitaire, sur quelque banquette, pour s'y asseoir et y rêver. C'était là qu'il faisait bon aller le trouver; en vous voyant, mon Bert s'éveillait comme d'un songe; alors s'il se décidait à causer, vous n'aviez qu'à le laisser faire; vous récoltiez les aperçus les plus justes et les plus fins sur la pièce nouvelle, sur les acteurs ou sur le vieux chef-d'oeuvre qu'on venait de représenter, tout cela du ton le plus naturel et le plus simple du monde; tandis qu'un peu plus loin, tous les grands braillards du foyer se démenaient avec les grands éclats de leur ignorante vanité et faisaient grand tapage pour n'accoucher souvent que de paradoxes ou de sottises.Après une vie si pure, si laborieuse et consacrée tout entière au pays, après un acte de dévouement public où il avait exposé sa tête pour la défense des lois, il ne manquait plus à Bert que de mourir pauvre et ignoré; c'est ce qui lui est arrivé; il est mort très pauvre en effet, et cet homme probe et désintéressé, qui s'était épuisé dans la lutte soutenue pour la cause de la France, n'a été accompagné au cimetière de Vanves que par un petit nombre d'amis! Ceci donne une idée des beaux sentiments et de la reconnaissance du temps où nous vivons.--Passons à quelque chose de moins triste. Le héros de l'aventure n'est pas un simple mortel, un de ces hommes de rien, comme Bert, qui n'ont pour fortune que beaucoup de talent, de coeur et d'esprit; il s'agit d'un grand personnage, d'un très-grand personnage; on n'approche de lui qu'en s'inclinant; des peuples nombreux lui obéissent; il descend d'une race dont le blason remonte tout au moins au déluge, et se pare de titres les plus solennels et les plus magnifiques; c'est un puissant seigneur enfin qui s'assied sur un trône et porte une couronne au front; quant à son royaume, prenez la carte du monde, et tâchez de deviner sous quel degré de latitude il est situé et vers quel point de l'horizon, à l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi. Il faut bien laisser quelque chose à votre sagacité.Un beau matin, donc, ce noble prince était assis dans son cabinet, sur un vaste fauteuil de velours à crépines d'or et de soie; de ses deux mains il tenait un livre ouvert et magnifiquement relié, et fixait sur le vélin un oeil sérieux et attentif. Le premier ministre entra en ce moment pour traiter, sans doute, des plus importantes affaires de l'État. Au bruit de ses pas, le prince, continuant à garder le livre immobile entre ses mains, et tournant la tête du côté de l'excellence: «Chut!» lui dit-il d'un air à la fois prudent et mystérieux; le ministre avançait toujours; «Chut! chut!» continua le prince, en reportant sans cesse ses regards sur le livre avec une attention inquiète et persistante.«Qu'y a-t-il donc? rumina le ministre à part lui; sans doute Sa Majesté est occupée à méditer quelque passage profond de ce livre précieux: une pensée philosophique ou politique, ou diplomatique...» Et cependant il allait toujours; «Chut! chut! chut!» dit le prince pour la troisième fois; et au même instant il ferma le livre avec violence; le ministre en tressaillit, et crut voir, dans cette vivacité, un signe de colère et une disgrâce.Mais le prince: «Enfin, je la tiens!» s'écria-t-il; et son visage annonçait la joie la plus vive: «Je la tiens! je la tiens!--Quoi donc? la grave question qui occupait tout à l'heure l'esprit de Votre Majesté?--Non; la mouche! la mouche qui s'était posée là, sur cette page; la mouche que je cherchais à attraper depuis une demi-heure.»Heureux peuple, dont le prince ne s'occupe qu'à prendre des mouches!--Nous venons de parler d'un simple homme de talent et d'un prince bonhomme; parlons maintenant d'un grand homme. La diversité plaît.On sait quelle émotion excita en France l'arrivée des glorieux restes de Napoléon; les villes et les campagnes par où passait le noir cortège s'inclinaient; tout dissentiment avait disparu; pour tout le monde, Napoléon n'était plus qu'une grande ombre poétique, qui glissait à travers les mers et sur les fleuves, pour venir retrouver la terre de la patrie et s'y reposer éternellement dans son héroïque linceul, partout les imaginations étaient émues.Rouen, la ville énergique, se distingua particulièrement par son enthousiasme; dans l'ardeur de son émotion, le peuple rouennais se porta à l'Hôtel-de-Ville, et demanda que le fait mémorable du passage dans ses murs des restes du héros fût consacré par un monument durable; la municipalité s'associa à ce voeu populaire, et les souscriptions arrivèrent de tous côtés.Aujourd'hui la ville de Rouen est satisfaite: une médaille d'un travail précieux est achevée, et perpétuera la mémoire de l'élan patriotique des Rouennais. Cette médaille est un chef-d'oeuvre d'exécution et de pensée; on devine que le graveur, M. Depaulis, un des habiles et des renommés de notre art numismatique, inspiré par la grandeur du sujet, s'est attaché à mettre dans son oeuvre toute la force et toute la finesse de son pur talent.Sur la face de la médaille, ou voit la tête de Napoléon; cette noble tête est présentée de profil, ceinte du laurier impérial, et appuyée sur l'oreiller mortuaire; les traits sont d'une beauté exquise; bien que la mort vienne de les saisir, je ne sais quoi d'héroïque et de grand vit toujours en eux; le mouvement est absent, mais il semble que la pensée subsiste, et il y a une admirable expression dans cette immobilité. Le dessin, le modelé, les moindres détails sont achevés; c'est tout à fait du grand art, de cet art des maîtres, qui attire, captive et fait rêver.Au revers s'élève l'arc-de-triomphe sous lequel l'illustre cercueil a passé; au loin, la ville et ses tours pavoisées, pendant que le vaisseau qui porte le mort immortel glisse sur les eaux du fleuve. Cette dernière partie de l'oeuvre offrait, sous le point de vue de la composition et de l'exécution, des détails infinis et d'une difficulté dont un talent supérieur, comme celui de M. Depaulis pouvait seul triompher.Le nom de M. de Joinville se mêle naturellement à cet épisode du poème napoléonien: c'est M. de Joinville qui est allé demander Napoléon à la terre de l'exil; c'est lui qui a suivi la grande ombre sur les mers. On se plaît à voir un jeune prince ardent, qui a l'avenir devant lui, accompagnant un cercueil plein de si grands souvenirs.--Voulez-vous avoir un échantillon du grand zèle avec lequel certains bureaucrates se dévouent au soin des administrés, et savoir de quelles graves affaires ils s'occupent parfois? Quelqu'un que je connais biens,--c'était peut-être moi-même, --avait un rendez-vous l'autre jour avec un chef supérieur d'une grande direction.L'antichambre était encombrée de solliciteurs: les uns attendaient depuis une heure, les autres depuis une demi-heure, mais tous attendaient. C'était partout des plaintes et des hélas! «Quand mon tour viendra-t-il? Qu'est-ce qu'il fait donc? Ça n'en finit pas! Ah! mon Dieu!»Enfin la porte s'ouvre et l'on m'introduit. Que vis-je en entrant? Mon homme, le nez collé contre les vitres de la fenêtre. «C'est vous!.... dit-il. Savez-vous ce que je faisais là? je regardais passer lesomnibus, et j'en ai compté dix de suite qui étaient complètement vides.»Est-ce que le cerveau de certains administrateurs serait aussi vide que ces dixomnibus?--On annonce le prochain départ de Rossini: il y a près de trois mois que l'illustre maestro est à Paris. Le monde musical a été chez lui en pèlerinage, depuis le plus obscur fabricant de notes jusqu'au plus illustre: on s'est agenouillé, on a supplié, mais personne n'y a fait: Rossini ne veut plus que soigner son estomac. Le plus grand ennui qu'on puisse lui causer, c'est de lui faire entendre seulement une note; il tressaille aussitôt comme un hydrophobe à la vue d'une rivière.Dernièrement un de nos plus ingénieux compositeurs lui parlait d'un morceau de chant qu'il venait de composer. «Je serais bien aise d'avoir votre avis et vos conseils, dit-il au maître; voulez-vous que j'aille chez vous demain?--Oh surtout point de musique chez moi! s'écria Rossini avec effroi.Qu'a donc fait la musique à Rossini? Quant à Rossini on, sait ce qu'il a fait de la musique: dix chefs-d'oeuvre et une foule d'opéras charmants. Est-ce une raison pour tant lui en vouloir?--Mademoiselle Rachel est revenue: elle a joué vendredi dernier le rôle de Pauline. La canicule est peu favorable à ces ovations dramatiques; tandis que le parterre est occupé à respirer et à s'essuyer le front, il oublie d'avoir de l'enthousiasme. Cependant mademoiselle Rachel a excité des bravos suffisants pour des bravos du mois d'août.--L'affaire de MM. Alexandre Dumas et Jules Janin est complètement enterrée; on n'en parle plus. Qu'on me permette cependant d'ajouter encore quelques mots pour lui servir deDe profundisdéfinitif.Un des témoins du feuilletoniste, voyant le trouble et l'inquiétude de madame Janin, lui dit spirituellement: «Eh! mon pauvre ami, tu te trompes; ton duel n'est pas avec Dumas, mais avec ta femme.»M. Jules Janin répondit: «Que veux-tu? la pauvre petite n'est pas encore habituée à ces choses-là; c'est sa première affaire!»--M. Alexandre Dumas, à peine remis de ce combat sanglant, vient de lire une comédie en trois ou quatre actes à MM. les comédiens français: l'ouvrage a été reçu, cela va sans dire. Vaut-il un peu mieux que lesDemoiselles de Saint-Cyr?je n'en sais rien; toujours est-il que M. Alexandre Dumas à grand besoin d'un succès pour panser les blessures qu'il s'est faites à lui-même sa ridicule affaire contre M. Jules Janin.Don Francisco Martinez de la Rosa.Don Martinez de la Rosa naquit à Grenade en 1786. Il était l'aîné d'une famille qui tenait un rang honorable dans la noblesse espagnole. Le premier acte de sa volonté fut une protestation énergique et généreuse centre les privilèges de la naissance; il ne voulut pas pour lui du droit d'aînesse et partagea avec ses frères l'héritage paternel. Enfant encore, il entendait de loin le bruit de notre grande révolution, et le spectacle de nos luttes intestines lui appui de bonne heure à distinguer la liberté qui fait les nations grandes et fortes de licence, qui les énerve et les dégrade. Cette première impression de sa jeunesse, loin de s'effarer, l'a guidé au contraire toutes les phases de sa vie.L'invasion de sa patrie par une armée française, cette irréparable faute de Napoléon, surprit don Martinez au milieu de ses travaux littéraires; il publiait à Salamanque un cours de littérature et de philosophie. L'indépendance nationale trouva en lui un éloquent défenseur; il ferma ses livres, renonça à ses douces et studieuses occupations, et mit sa plume au service de cette noble cause. Il se fit journaliste et contribua puissamment à développer les généreux instincts populaires, force mystérieuse contre laquelle, se brisa la puissance gigantesque de l'Empire.Après l'invasion de l'Andalousie, quand le droit dut un instant céder à la force, don Martinez se réfugia à Cadix et de là il passa en Angleterre, triste exil où il ne cessa de regretter la patrie absente et opprimée, sentiment plein d'amertume qui lui inspira quelques-unes de ses plus remarquables poésies.El Recuerdo de la patria(le Souvenir de la patrie), entre autres, est à lui seul un petit poème aussi remarquable par la délicatesse du rhythme que par les sentiments tendres et élevés qu'il exprime. Qu'importent à l'exilé les splendeurs de cette cour opulente, les richesses industrielles de l'Angleterre, et ces femmesblanchesetroses, aux yeux plusbleus une l'azur du ciel, aux cheveux quiparaissent de l'or pur?Lesgracieux yeux noirs, le pied léger, le teint brundes femmes de la patrie n'effacent-ils pas ces froidesbeautés du Nord? Une triste et touchante invocation au fleuve paternel,Padre Dauro, termine cette plainte harmonieuse.Francisco Martinez de la Rosa.Le temps de l'exil ne fut pas seulement consacré à des regrets stériles, le littérateur reprit ses travaux interrompus et publia à Londres, en 1811, un poème en six chants où furent réunies toutes les règles de l'art poétique espagnol. Cet ouvrage manquait à la littérature nationale. La compilation de préceptes rassemblés sans ordre et sans méthode par Juan de la Cueva était le seul code poétique de la poétique Espagne, et don Leandro Fernandez de Moratin avait signalé ce vide regrettable. Notre jeune poète se proposa de le remplir, et son poème, auquel il a joint des notes fort étendues, pleines d'érudition et d'idées justes, lui assigna dès lors une place élevée dans la littérature contemporaine. Il publia en même temps des appendices sur la poésie didactique, sur la tragédie et la comédie, études sérieuses qui complétèrent l'oeuvre de Juan de la Cueva.Mais la bouillante ardeur du patriotisme espagnol ne supporta pas longtemps l'oppression étrangère. L'insurrection, qui jusqu'ici avait marché sans ordre et sans but, sans chef pour diriger et coordonner tous ses efforts, s'organisa enfin. A la junte suprême avait succédé un gouvernement constitutionnel dirigé par les Cortès au nom du roi Ferdinand, alors prisonnier en France.Don Martinez, de la Rosa quitta l'Angleterre et vint aussitôt offrir ses services au gouvernement national. La prise de Saragosse et les malheurs qui avaient suivi l'héroïque résistance de cette énergique cité lui inspirèrent un poème intituléSaragozza, cri d'indignation et de douleur qui fut répété par toutes les bouches et commença la réputation du poète.Peu de temps après, il fit représenter à Cadix, pendant que l'armée française en faisait le siège, sa tragédie dela Vence de Padilla, un des sujets, les plus populaires de l'Espagne. Cette oeuvre dramatique, que la lecture des tragédies d'Altieri avait inspirée à don Martinez, eut un prodigieux succès; elle fut représentée, non au théâtre, que les bombes françaises menaçaient, mais dans une baraque où la foule se pressait pour voir cette grande figure historique, cettetirana de Toledo, comme dit un historien,que todos le acalaban no como à muger mas como à varon heroico.Ces succès désignèrent le jeune poète à l'attention des Cortès, qui étaient alors alliées à toutes les cours européennes. Don Martinez fut chargé de diverses missions diplomatiques, et lorsque la catastrophe de 1814 eut entraîné avec elle le trône du faible Joseph, les électeurs renvoyèrent à la première assemblée des Cortès constitutionnelles le poète patriote qui avait chanté les gloires et les malheurs de la patrie en face de ses injustes oppresseurs.On sait comment Ferdinand VII reconnut les services des patriotes constitutionnels qui lui avaient conservé son trône.Don Martinez, fut enveloppé dans la proscription générale et exilé en Afrique. La encore il s'inspira des souvenirs de la patrie et écrivit sa tragédie deMorayma, un des plus poétiques épisodes de ces longues guerres de Grenade si naïvement racontées par les romanceros et les historiens contemporains.La révolution de l'île de Léon, en 1820, rendit don Martinez à la liberté et l'associa au nouveau au mouvement politique, dont il allait être bientôt un des chefs importants. Élu député par Grenade, sa ville natale, il ne tarda pas à recevoir de ses collègues un témoignage éclatant de l'estime qu'ils attachaient à son beau caractère et à ses talents: il fut appelé à la présidence des Cortès. En 1822, Ferdinand nomma don Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères, et le chargea de composer le cabinet. La ligne de conduite prudente et ferme, la politique modérée du nouveau ministère, susciteront contre lui les partis extrêmes, lescommuneroset lesdescamisados. Il fut renversé le 7 juillet 1822, et Ferdinand n'ayant plus le choix qu'entre un libéralisme outré et le pouvoir absolu, n'hésita pas un seul instant.La contre-révolution obligea de nouveau don Martinez à la fuite; mais cette fois il put suivre l'inspiration de son coeur, et vint se fixer en France, où il demeura pendant sept ans. Il publia en 1826, à Paris, une édition de ses oeuvres où se trouve, en outre de celles que nous avons citées déjà, la spirituelle comédie de laNina en casa y la madre en la Mascara, une traduction en vers de l'épître d'Horace aux Pisons et la tragédie d'Oedipe.Pendant son séjour en France, nos moeurs, notre esprit, notre langue, lui devinrent tellement familiers qu'il composa pour le théâtre de la Porte-Saint-Marlin un drame historique intitulé:Aben-Humeya, oules Maures sous Philippe II.Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la mère patrie. Le 10 avril, il publia l'Estato real, oeuvre pleine de sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle du pouvoir populaire.Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil, si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires, et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de l'exilé. Nous citerons entre autres laSoledad, laMuerte, un sonnet intituléMis Penas, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré: «Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut l'être jamais!»Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée.Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez, dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et de la vraie liberté de sa patrie.Inauguration de la statue de BichatSUR LA PLACE DE LA GRENETTE, A BOURG.Dans les premiers mois de 1794, par une froide matinée d'hiver, une foule de jeunes gens se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu, où professait l'illustre Desault. Bientôt celui-ci entra aux applaudissements de son nombreux auditoire et appela l'élève qui devait suivant l'usage, analyser la leçon de la veille. L'élève désigné ne se présentant pas, le professeur demanda si quelqu'un dans l'auditoire pouvait le remplacer.On vit alors se lever un jeune homme d'un extérieur modeste; nouvellement arrivé à Paris, il n'était connu que du bien peu de ses condisciples, et ce fut avec quelque embarras qu'il prit la parole au milieu d'un profond silence. Mais bientôt un murmure d'approbation courut dans l'amphithéâtre; la pureté de son style, la netteté de ses idées, l'exactitude de son résumé, annonçaient un professeur plutôt qu'un étudiant. Quand il eut fini sa lecture, Desault, vivement impressionné, le fit approcher de lui, et lui adressant la parole avec ce ton brusque mais plein de bonté qui lui avait valu parmi ses élèves le surnom de bourru bienfaisant: «Mon ami, lui dit-il, quel âge avez-vous?--Vingt-deux ans, monsieur.--Où êtes-vous né?--A Thourette, dans la Bresse, actuellement département du Jura.--Depuis combien de temps étudiez-vous la chirurgie?--Depuis trois ans.--A Paris?--Non, monsieur, je n'y suis que depuis quelques mois; c'est à Lyon que j'ai commencé mes études.--Vous y avez suivi les cours de Marc-Antoine Petit?--Oui, monsieur; et même ce professeur a bien voulu m'associer à quelques-uns de ses derniers travaux.--C'est un grand chirurgien, il vous a deviné, et moi aussi je vois ce que vous êtes et ce que vous deviendrez un jour.»Puis entraînant le jeune homme vers une embrasure de fenêtre: «Écoutez, lui dit-il, vous êtes bien jeune pour vivre seul dans une grande ville; de bons conseils ne vous seront pas inutiles; les études à Paris sont coûteuses et demandent à être bien dirigées; venez chez moi, vous y serez traité comme mon fils, vous profiterez de mon expérience, et vous me succéderez un jour... bientôt peut-être.»Et comme le jeune homme, tout surpris d'une offre pareille, semblait hésiter: «C'est entendu, lui dit-il; après la leçon je vous emmène avec moi. A propos, comment vous nommez-vous?--Xavier Bichat.»Tel fut, en effet, le début à Paris de Marie-François-Xavier Bichat, l'un des génies les plus étonnants qui aient illustré la médecine. Après avoir passé sa première enfance près de son père, médecin et maire du petit bourg de Poncin-en-Bugey (Ain), il avait fait ses études classiques au collège de Nantua, puis au séminaire de Lyon, et s'était ensuite livré à son goût pour l'art de guérir. Interrompu dans ses travaux par les troubles politiques, il avait quitté Lyon après le siège de cette ville, non sans regretter les leçons et le savant patronage de son premier maître; heureusement le génie de Desault devina celui de Bichat, et loin de lui porter envie, loin de chercher à l'arrêter dans son essor, il l'adopta et ne négligea rien pour le développer, donnant ainsi un grand exemple.Bichat se montra digne d'une pareille amitié; il se livra à l'étude avec plus d'ardeur que jamais, partagea tous les travaux de son illustre maître; et quand, dix-huit mois après, la mort vint le lui ravir inopinément, il devint à son tour l'appui de la veuve et du fils de celui qui l'avait traité en père.De 1795 à 1798, il publia plusieurs ouvrages résumés des leçons de Desault, ou fruits de ses propres études. En 1797, il entra dans la carrière du professorat, et fit un cours d'anatomie et d'opérations chirurgicales. En 1798, il aborda la physiologie et la médecine proprement dite, et publia, en 1800, ses bellesRecherches physiologiques sur la vie et la mort. La même année il fut nommé médecin de l'Hôtel-Dieu, quoique à peine âgé de vingt-huit ans.Entièrement livré à son service d'hôpital et aux études de l'amphithéâtre pendant la journée, il passait les nuits à composer ses immortels ouvrages; et ce fut ainsi que, grâce à une immense capacité pour le travail et à une facilite prodigieuse, il publia en quelques années des chefs-d'oeuvre qu'il devait, ce semble, avoir à peine le temps d'écrire, et parmi lesquels sonAnatomie généraleest un de ses beaux titres de gloire.Cherchant sans cesse dans l'examen de l'homme mort les traces laissées par la maladie, il fit faire un grand pas à l'anatomie pathologique, dont on peut le regarder comme le créateur; enfin il méritait ce que Corvisart disait de lui: «Personne, en aussi peu de temps, n'a fait tant de choses et aussi bien.»Épuisé par le travail et par les veilles, il refusait de suivre les conseils de ses amis, qui cherchaient en vain à lui faire prendre du repos. Depuis quelque temps il souffrait d'indispositions fréquentes, lorsque, vers la fin de juin 1802, il fit une chute en descendant un escalier de l'Hôtel-Dieu, et perdit connaissance. Le lendemain il voulut, néanmoins, faire encore son service à l'hôpital, mais il s'évanouit au milieu de sa visite. Ramené chez lui, il succomba quatorze jours après, dans la maison de Desault, et fut pleuré par la veuve de son père adoptif, qu'il n'avait pas quittée.Sur la demande de Corvisart, et par les soins du premier Consul, une table de marbre, placée, le 2 août 1802 dans le vestibule de l'Hôtel-Dieu, atteste, la reconnaissance du pays envers Desault et Bichat; on lit avec plaisir dans la même inscription funéraire les noms de ces deux grands hommes si unis pendant leur vie.Statue de Bichat, par M. David d'Angers,inaugurée le 21 août, à Bourg.Un monument a été élevé à Bichat dans la ville de Lons-le-Saulnier (Jura). La ville de Bourg vient à son tour d'inaugurer pompeusement, le 24 août, une statue de cet illustre savant sur la place de la Grenette. La cérémonie avait attiré un concours immense, et les médecins surtout y affluaient. Le vénérable Pariset représentait l'Académie royale de Médecine, dont il est le secrétaire; les Facultés de Pans et de Strasbourg avaient pour délégués M. Hippolyte Royer-Collard et M. Forget; Lyon, où Bichat commença ses travaux d'anatomie et de médecine opératoire, avait envoyé à cette fête médicale MM. Brachet, Berrier, Bonnet, Martin, Pravaz, Repiquet, Montain, Gommier, Bouchet, etc. Le cortège s'est mis en marche à dix heures, escorté par la compagnie des pompiers, et précédé de la musique de l'artillerie. En tête s'avançaient M. le préfet de l'Ain, M. le maire de Bourg, M. le général commandant le département, MM. d'Angeville, Perrier, Latournelle, Poizat, députés de l'Ain; les membres du conseil général, les médecins, les fonctionnaires publics, les maires de Poncin et de Thourette, suivaient avec les souscripteurs du monument. La place de la Grenette était garnie d'estrades circulaires, ou se tenaient des dames élégamment parées: «Jamais ou n'en vit tant et de si jolies,» dit le galant journal de la localité. Une foule considérable occupait les abords de la place et les hauteurs du bastion.La statue a été découverte au bruit de l'artillerie et d'une cantate chantée par des amateurs, qui se sont montrés en cette circonstance supérieurs à bien des artistes; des discours ont été prononcés par le préfet, le maire de Bourg, M. Pariset, M. Royer-Collard, M. Bonnet de Lyon, M. Larey, chirurgien militaire; M. Brachet, président de la Société de Médecine de Lyon, et M Martin, doyen des médecins de cette ville. A deux heures, le cortège s'est acheminé vers la salle du banquet; deux cent cinquante personnes y ont pris place; plusieurs toasts ont été portés aux acclamations unanimes de l'assemblée. Un feu d'artifice a terminé la soirée.La statue, exécutée en bronze d'après le modèle de M. David (d'Angers), est placée sur un piédestal quadrangulaire, et entourée d'une grille. Bichat est représenté étudiant sur un enfant le mouvement de la vie, et ayant à ses pieds un cadavre à moitié disséqué; cette disposition rappelle lesRecherches physiologiques sur la vie et la mort, l'un des principaux travaux de l'illustre anatomiste. Cette oeuvre nouvelle digne de l'habile sculpteur auquel nous devons le fronton du Panthéon, les bustes d'Ambroise Paré, de Boulay de la Meurthe, de Cuvier, de Paganini, la tombe de Garnier-Pages; les statues de sainte Cécile, du Grand Condé, de Bonchamps, de Talma, de Gutenberg, et tant d'autres monuments originalement conçus.Bientôt chaque ville aura ses héros de bronze ou de marbre; dimanche encore, 25 août, on inaugurait à Versailles la statue de l'abbé de L'Épée, fondateur de l'Institution des Sourds-et-Muets..M. A. Vattemare et son projet d'échange.Depuis quelques jours on lit sur un placard oblong suspendu au balcon de la Maison-Dorée: «Exposition publique des dessins de M. Vattemare.» Nous vous introduirons plus tard dans cette vaste et curieuse collection; il importe préalablement de vous entretenir de celui qui l'a fondée. Nul, dit-on, n'est prophète en son pays, et m. A. Vattemare est beaucoup plus connu des Anglais et des Américains que de ses compatriotes.M. Alexandre Vattemare nous apparaît sous un double aspect. Désigné par son prénom, c'est au artiste dramatique qui excelle dans les rôles à travestissements, et qu'on a vu au Gymnase dansl'Auberge de Calaiset autre pièces dont il remplissait seul tous les personnages. Sous son nom propre, c'est l'auteur d'un projet d'échange entre les bibliothèques. Alexandre mime recueille des applaudissements sur les théâtres du monde entier; M. Vattemare entre au conseil des peuples pour en provoquer les délibérations. Alexandre s'adresse à la foule avide d'émotions; M. Vattemare confère avec les artistes, les bibliographes et les rois. Le public s'amuse des transformations protéiennes d'Alexandre; les chefs des États s'étonnent de l'honorable persistance de M. Vattemare. M. Vattemare prodigue les guinées de l'acteur Alexandre pour réaliser une idée utile.M. Vattemare s'était dit en 1815: «Un nombre infini de doubles se trouvent toujours dans les musées, les collections, les galeries, les bibliothèques; ces doubles, relégués dans les magasins, sont enfouis et perdus à jamais; pourquoi ne pas leur rendre une valeur réelle? Qu'on organise entre les grands dépôts scientifiques un échange régulier de leurs doubles, et tous seront plus complets et plus riches sans qu'il en ait coûté à l'État autre chose que le soin d'une intelligente organisation.» Ce projet conçu, M. Vattemare parcourt le monde pour le proposer aux souverains; il se fait le missionnaire de son idée, ne demandant à la profession d'acteur que des ressources pécunières. Partout l'échange des doubles trouve des approbateurs: les savants, les rois, les ministres, les gens de lettres, les artistes encouragent M. Vattemare, correspondent avec lui, travaillent ou dessinent pour lui. Une médaille est fondue en son honneur à la monnaie de Berlin. De retour en France, il soumet son plan à la Chambre des Députés, qui, le 16 mars 1836, renvoie la pétition au ministre de l'instruction publique; le 26, à la Chambre des Pairs, M. le duc de Fézensac, rapporteur, proclame la pétition utile et importante. «C'est, dit-il, une grande et noble pensée que d'unir ainsi les diverses nations de l'Europe par un commerce de richesses littéraires et scientifiques.» La Chambre des Pairs ordonne le renvoi de la pétition aux ministres de l'instruction publique et des affaires scientifiques, et le projet d'échange s'en va sommeiller dans la nécropole des cartons ministériels.M. Vattemare ne s'est pas découragé. De même que O'Connell répète: «Agitez!» le Pierre l'Ermite de l'union intellectuelle: n'a cessé du crier par le monde: «Échangez vos doubles! échangez vos doubles!» Il a obtenu les suffrages autographes d'un grand nombre d'illustres personnages de tous les pays. Puis, après avoir récolté les adhérions européennes, M. Vattemare, le 20 septembre 1839, s'est embarqué pour New-York. Là, on l'a accueilli avec un fanatisme incroyable; il a voyagé d'États en États, provoquant desmeetings, remuant les congrès et les populations; un bill a été vote à l'unanimité par les deux Chambres pour la fondation de bibliothèques et la mise à exécution du système d'échange. «Est-il une idée plus belle et plus heureuse?» écrivait M. White, représentant de la Louisiane. «La belle France, disait le général Keim, représentant de la Pennsylvanie, la belle France nous offre toujours des bienfaits: jadis elle nous envoya un Lafayette pour aider à l'établissement de notre liberté politique; aujourd'hui nous en recevons Vattemare, qui mettra le comble à nos plaisirs intellectuels.» Fanny Elsler n'était pas encore arrivée, je crois, aux États-Unis, et n'avait pas augmenté cette dette de reconnaissance des représentants américains «en mettant le comble à leurs plaisirs moraux.»Chose pénible à penser, tant de zèle, de démarches, de sacrifices, d'enthousiasme, de discours et demeetings, ont amené d'imperceptibles résultats; seulement l'État du Maine, les villes de Baltimore, Boston, New-York et Washington, ont transmis à la ville de Paris quelques documenta administratifs, et notre conseil municipal y a répondu, le 21 décembre 1842, par l'expédition desComptes et Budgets de la Ville, del'Histoire du choléra, desOrdonnances de la Préfecture de Police, et autres renseignements que les Américains auront probablement soin de ne lire jamais. Les échanges des doubles, s'ils ont lieu, se font à huis clos, de bibliothèque à bibliothèque, et non point par une grande disposition législative, comme l'aurait désiré M. A. Vattemare. Heureusement pour nous consoler, en attendant mieux, nous avons les onze cuits dessins qu'il a rapportés de ses voyages. Nous parlerons de cette exposition.Une Soirée orientale à Paris.Les artistes voyageurs et les voyageurs artistes gardent religieusement les costumes des pays qu'ils ont visités. Ce ne sont pas seulement pour eux de précieux souvenirs; ce sont aussi des preuves incontestables de leurs lointaines pérégrinations. A leurs ami qui les interrogent, ils disent: J ai vu la Grèce; voici la fustanelle d'une Palyare de Samos ou de Chio--J'étais à Stamboul; voici le fez d'un bachalda (officier de police) et le chapeau d'un derviche.--J'ai hérité de ce bonnet kahnouk après la mort du brave qui le portait. Voici un sabre turc, un mousquet japonais, un châle indien, un cric malais, des bottes chinoises. Voyez et croyez.»Soirée orientale chez M. H...Les voyageurs aiment aussi à se parer des costumes qu'ils ont portés dans leurs courses aventureuses; ils y joignent, s'ils le peuvent, les gestes et le langage des pays lointains; alors la métamorphose est presque complète. C'est sous l'empire de ces caprices que, par une belle soirée d'été, le mois dernier, des artistes et des voyageurs se sont réunis chez M. H.... architecte, sous une tente élégante ornée de fleurs, sans autres meubles que des divans. Nul n'était admis sous le frac; tous les invités portaient avec aisance des costumes orientaux d'une fidélité scrupuleuse. C'était une réunion vraiment curieuse, et les diverses langues qu'on y parlait en faisaient une sorte de petite Babel.Les scheicks arabes des provinces de l'Yémen, avec leurs longues robes de soie, leurs ceintures de cachemire et les pieds chaussés de sandales, causaient, assis sur le tapis, avec l'habitant des montagnes, de l'Assyr; le soldat régulier d'Abd-el-Kader, avec ses armes grossières et ses haillons pittoresques, fraternisait avec un agha allié de la France; le palyare grec, revêtu de son costume resplendissant de broderies, entretenait un arnaute, son voisin, dans la langue, dégénérée d'Homère; un autre, sous le costume d'un fellah égyptien, faisait entendre le cri monotone du muezzim, tandis qu'un jeune orientaliste, portant le costume du hizam égyptien, chantait d'une voix dolente une chanson arabe; l'un fumait le gargouli indien, l'autre le narguilé persan, le chibouk turc ou le chiche arabe. Il y avait là des Tartares des Persans, des Indiens, des Japonais, des Turcs, des Égyptiens, des Nubiens. Chaque peuple y était représenté.Les passants attardés près de la place Vendôme ont dû croire un instant que l'Orient avait envahi la grande cité, ou que six mois de l'année venaient d'être tout à coup supprimés par ordonnance, et que l'on était en carnaval.Le dessin que nous donnons est du au crayon habile de M. Karl Girardet, qui a visité l'Égypte, et qui figurait à ce titre parmi les invités de M. H....Tous les personnages représentés sont des portraits; et nos lecteurs reconnaîtront aisément sous ces déguisements quelques-uns de nos artistes et des savants les plus célèbres.Coots.EXPÉRIENCE DU 27 AOÛT.Dans la durée d'une heure, ramasser avec la bouche, à genoux, et rapporter l'un après l'autre, au punit de départ, cent oeufs disposés à égale distance, sur une ligne droite de cent mètres, en sautant chaque fois une haie de steeple-chase d'un mètre de hauteur; tel est le programme d'un exercice qui a eu pour témoins, lundi dernier, sur les terrains du tir de M. Renette les membres du Jockey-Club et quelques amateurs profanes.Coots, né à Londres, âgé de trente-neuf ans, est venu d'Angleterre, où sa renommée comme coureur et comme boxeur est depuis longtemps établie, pour donner à l'illustre club ces preuves de sa merveilleuse agilité.Lundi dernier, à quatre heures douze minutes, vêtu de flanelle, il s'est mis en marche et a exécuté le programme; mais, hélas! le malheureux! il a dépassé d'une minute, d'une seule minute, les soixante minutes convenues. Toutefois, les spectateurs se sont montrés indulgents; le Jockey-Club a bien voulu être un peu moins sévère pour lui qu'il ne l'aurait été pour miss Atalante ou toute autre miss en retard «d'une tête:» on l'a consolé d'un échec qui véritablement n'en est pas un.Il est certain qu'en soixante minutes s'agenouiller cent fois, sauter cent fois une haie, et parcourir, en répétant ce fatigantes évolutions, une distance que l'on évalue à dix kilomètres (environ deux lieues et demie), c'est assurément une tâche difficile, et qui suppose autant de force de volonté que de vigueur musculaire.Exercices de Coots.Coots, célèbre boxeur anglais.Un des élégants Mécènes de Coots propose de parier que le meilleur piéton de Paris, marchant d'un pas direct et accéléré, ne traverserait pas le Bois de Boulogne aussi vite que Coots marchant à reculons.On assure que plusieurs élèves de nos gymnases ont offert d'entrer en lutte avec Coots. C'est bien: cette émulation n'a rien que de fort convenable; mais que le Jockey-Club n'outrepasse point son but, et qu'il ne lui vienne pas en fantaisie, comme on le soupçonne sans doute trop légèrement, de nous attirer à Paris des boxeurs ou des tauréadors.De l'autre côté de l'Eau.SOUVENIR D'UNE PROMENADE.Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le voyageur le plus exact est justement celui qui le paraît le moins, et qui, sans s'occuper de l'ordre ou de l'exactitude des faits, raconte fidèlement, dans toute leur naïveté, non l'histoire de son voyage, mais celle de ses sensations.Il est malheureux que cette idée soit venue à beaucoup de gens d'esprit avant de traverser mon cerveau. A compter de Sterne, je ne sais pas un de ces prétendus voyageurs sentimentaux qui ne se soient crus dans l'obligation d'orner singulièrement la vérité de leurs souvenirs, pas un qui n'y ait mêlé des incidents évidemment romanesques. Comme si la vérité ne suffisait pas toujours et partout.Et, en parlant de Sterne, je veux bien croire à l'histoire du Sansonnet, mais j'attesterais devant toutes les cours de justice de ce monde ou de l'autre qu'il n'a jamais rencontre, à une demi-lieue de Moulins, sous un peuplier, Maria la folle tout de blanc vêtue, avec un ruban vert-pâle en sautoir, un chalumeau pendu à ce ruban, un cordon attaché à sa ceinture, et, au bout de ce cordon, un petit chien. Un petit chien nommé Sylvio!--à une demi-lieue du Moulins.UN LIEU CONSACRÉ.Chambre de Sterne.--Ces mots étaient écrits sur une porte grise, dans le corridor où me conduisit le factotum de l'hôtel Dessein.J'aurais pu faire le sceptique ou le dédaigneux, mais à quoi bon? Tandis qu'on montait mes malles, je poussai doucement la porte entr'ouverte et posai ma main sur mon coeur pour y surprendre les symptômes d'une émotion quelconque; mais, à l'aspect d'un lit défait, d'une table de nuit toute neuve et de deux serviettes mouillées qui séchaient paisiblement sur le rebord des fenêtres, je ne ressentis qu'un léger désappointement. Dans la cour je jetai un coup d'oeil pour voir, sous quelque remise, une vieilledésobligeante; il n'y avait que du gazon et quelques jeunes arbres frémissant au souffle du vent de mer.J'entendis à ce moment craquer, sur l'escalier, les escarpins vernis du factotum, et, craignant de lire sur son visage sévère la désapprobation de mon indiscrète conduite, je rentrai en deux sauts dans mon domaine privé.BIOGRAPHIE EPISODIQUE.Toujours à propos de Sterne. Dans un choix d'anecdotes curieuses, j'ai trouvé la biographie de ce bon et joyeux La Fleur, que son maître nous a tant fait aimer. Il était Bourguignon de naissance et bohémien de caractère. A huit ans, un instinct irrésistible lui fit quitter sa famille; il erra deux années durant sur les chemins de France, sans autre patron que son extérieur prévenant et doux. Il trouvait partout un peu de pain et de lait, un lit de paille pour la nuit et quelques vêtements de rebut. Sans trop savoir où il allait, et attiré par cet aimant mystérieux des capitales, dont tous les vagabonds ont ressenti l'influence, après deux années de hasards, il se trouva un matin sur le, Pont-Neuf, regardant couler la Seine comme un vieux Parisien. Un tambour qui se rendait sans nul doute au quai de la Ferraille, le rendez-vous des enrôleurs, vit cette petite mine éveillée, et suborna l'enfant perdu. Comme les biens en déshérence, les enfants sans famille appartenaient au roi; celui-ci fut réclamé au nom de Sa Majesté qui ne s'en doutait guère; on lui pendit au cou une caisse dorée, on lui mit sur les épaules un habit blanc à revers bleus, qui lui fit connaître les premières joies de la toilette, et, pendant six ans, il fut tambour. Deux ans encore, et la loi le déclarait libre; mais La Fleur, ennuyé du service, n'était pas homme à faire son temps comme le premier manant venu. Il changea d'habit avec un paysan, et déserta galamment pour on ne sait quelle querelle avec ses supérieurs. C'est alors qu'il se retira dansses terrespour y vivrecomme il plaisait à Dieu, c'est-à-dire très-mal, jusqu'au moment où Varenne, l'aubergiste de Montreuil, l'offrit à Sterne qui passait et qui l'emmena courir le monde, ainsi que le sait du reste tout lecteur instruit.On sait encore que La Fleur était amoureux, sérieusement amoureux d'une très-jolie fillette aussi pauvre, aussi gaie, aussi imprévoyante que lui. Il l'épousa à son retour d'Italie, sans réfléchir que son métier de couturière lui rapportait à peine six sous par jour. Elle ne tarda pas, une fois mariée, à le gratifier d'un enfant, et les profits diminuaient à mesure que croissaient les charges. La Fleur un jour cessa de rire; le pain manquait à la maison; il se remit derechef en quête d'unmilord anglais, et reprit quelques années encore la livrée qu'il portait si bien; puis, dès qu'il eut des économies, il revint trouver sa femme; quelques mauvaises langues essayèrent de lui mettre martel en tête à propos de ce qui s'était passé durant son absence, mais il leur rit au nez en vrai philosophe, et ouvrit un cabaret à Calais, dans la rue Royale. Les marins anglais y venaient en foule, et d'abord tout prospéra; mais il plut à Louis XVI de prendre parti pour les républicains d'Amérique, et, entre autres résultats désastreux, la rupture de la France et de l'Angleterre entraîna la ruine des cabaretiers de Calais.La Fleur vit bien que, sans une troisième campagne, il ne pourrait tenir tête à la mauvaise fortune, et, comme il parlait, le souvenir des méchants propos tenus sur le compte de la femme lui donna quelque tintouin. Elle s'en douta sans doute, et lui lit une scène pathétique, prenant pour texte de son désespoir les infidélités probables dont elle allait être victime. Tout en se justifiant par avance, La Fleur oublia ses craintes. Il n'était pas homme à mener de front deux idées aussi différentes que celles d'être trompeur ou trompé.Pauvre La Fleur! lorsqu'il revint trois ans après, toujours tendre et toujours constant, il trouva, derrière, le comptoir de son cabaret, une figure étrangère. Des comédiens nomades passant à Calais lui avaient enlevé femme et enfant. Jamais il ne revit ni l'un ni l'autre.Depuis ce tennis, il vécut sans établissement fixe, tantôt en Angleterre,--il aimait les Anglais,--tantôt sur la côte de France, à demi messager, à demi agent d'affaires, toujours employé de manière on d'autre, et recommandé par son activité, son dévouement, son intelligence.Je n'en sais de La Fleur pas davantage, à mon grand regret. M'eût-on appris la date exacte de sa mort, je la donnerais ici avec autant de scrupule que s'il s'agissait d'Alisfragmonthosis ou de Misphrathouthinosis, monarques interessants de la douzième ou vingt-deuxième dynastie égyptienne. Voyez les listes de Manéthon.HISTOIRE PRÉSUMÉE D'UNE FEMME PÂLE.Ce ressouvenir égyptien me fait songer qu'à l'entrée de l'établissement des bains de mer, à Boulogne, j'ai vu se promener une momie en chapeau rose. Elle descendait d'une calèche magnifique, et se mit à marcher avec une lenteur sépulcrale, appuyée, au bras d'un gentleman frais et rougeaud, tandis que trois ou quatre jolis chiens blancs, traînant après eux de longues laisses vertes, gambadaient follement autour de ce couple respectable.Cette momie, était maigre; sa peau tannée avait la couleur des figues sèches, et ses yeux, fixes, soucieux, enfoncés dans de creuses orbites, exprimaient l'inexorable ennui dont on doit être dévoré après quelques siècles de séjour dans ces énormes fourreaux de pierre noire, en forme de boîte à violon, où les Égyptiens cachaient leurs morts.J'eus beau soutenir à mon compagnon que cette exhumée sentait le camphre, le benjoin et toutes sortes de vieux aromates, il ne distinguait que l'odeur du patchouli, et une momie n'était pour lui que la veuve remariée de quelque riche nabab.Dans tous les cas, il était impossible de ne pas remarquer cette apparition, qui nous donnait un avant-goût de la riche et triste Angleterre. Elle glissa lentement dans les allées sinueuses, sans retourner une seule fois la tête, et se perdit avec sa mente élégante entre les colonnes bariolées du pavillon composite qu'un décorateur d'Opéra est venu élever sur la grève de Boulogne.Pour réconcilier avec l'humble poésie de sa misère la plus pauvre de ces jeunes filles pleines de vie et de santé, aux yeux desquelles une calèche et des domestiques à livrée sont l'indispensable apanage du bonheur, il ne faudrait, je pense, que leur montrer dans tout l'éclat de son luxe inutile découragé quelque misérable créature comme celle-ci; un seul de ses regards pesants, un seul de ses pas allongés, leur en dirait plus long que bien des homélies sur le néant des richesses.J'aime par-dessus tout à recomposer sur la donnée la plus fugitive toute l'existence d'une personne à peine entrevue; et tandis que nous gravissions l'espèce de promontoire sur lequel s'élève le monument napoléonien, je me racontai la vie de cette livide Anglaise.Elle était, il y a quinze ans, jeune, belle et pauvre, dans un faubourg de Londres. Son mari, qu'elle avait épousé sans l'aimer, à condition qu'il l'aiderait à vivre elle et sa mère, non content de dissiper en orgies le peu d'argent qu'il pouvait extorquer à ces deux femmes, les battait et les humiliait à chaque instant du jour. Néanmoins, dans ce pays où le lien conjugal a conservé toute sa force, Elisa n'eut jamais songé à se séparer de cet homme cruel; mais un jour il la quitta de lui-même et disparut.La mère et la fille, débarrassées de lui, songèrent à lutter de leur mieux contre la misère, et tout d'abord elles mirent à louer une partie de leur modeste habitation. Là vint s'établir, après quelque temps, un de ces jeunes gens aventureux, dont la volonté, de bonne heure exercée, se plaît à soumettre tout ce qui leur offre une résistance. Il n'eût peut-être pas aimé sa jeune hôtesse, s'il n'eût été attiré par la froideur même et le dédain qu'une première trahison avaient laissés dans le coeur de cette pauvre femme. Le jour où elle lui raconta,--sans y mettre de coquetterie,--qu'elle se croyait pour jamais à l'abri des séductions, ce jour-là, comme éveillé par un défi, le jeune homme voulut être aimé.Il avait trop d'avantages et de persévérance pour ne pas réussir. Après bien des combats, et non sans de vifs remords, Elisa devint la maîtresse de celui qu'elle ne pouvait épouser.Par bonheur il l'aima aussi fortement qu'il l'avait désirée; et, bien que ces noeuds illégitimes, dans un pays comme l'Angleterre, paralysent encore plus que chez nous les efforts qu'un homme doit faire pour s élever, il résolut de n'abandonner jamais sa compagne; seulement, lorsqu'il se fut bien convaincu, par de dures et fréquentes épreuves, qu'en s'unissant publiquement à la femme d'un autre il avait jeté le gant à d'implacables préjugés, cet homme énergique ne vit qu'un moyeu de dompter l'opinion, et devint ambitieux d'argent comme il l'avait été jusque-là d'amour et de renommée.A Londres, la fortune l'aurait fait trop longtemps attendre; mais dans l'Inde, lorsqu'il veut mettre sa vie au jeu, l'homme de talent peut largement réaliser les bénéfices du quitte ou double. Les deux amants engagèrent sans hésiter cette partie redoutable, décidés, perte ou gain, morts on millionnaires, à partager les résultats qu'elle aurait.Dix ans après, elle était à moitié gagnée, à moitié perdue. La richesse était venue, la mort allait venir, Elisa semblait la plus menacée, car c'était sur sa frêle constitution que les ardeurs dévorantes du ciel indien avaient exercé le plus de ravages.Le départ était résolu, le jour fixé, le navire choisi. Chaque soir, quand la brise, de mer se levait, Elisa se faisait porter en palanquin sur le port pour contempler avec une joie d'enfant le magnifiquesteam-boatqui allait la ramener dans sa patrie. C'était l'heure des apprêts, et son amant voulait qu'elle présidât elle-même aux mille soins qu'il se donnait pour lui rendre la traversée moins pénible. Entre autres formalités nécessaires, il fallait un permis d'embarquement nominalement délivré à chaque passager. L'employé du gouvernement, chargé de cette portion du service, après avoir pris le nom et le signalement des autres voyageurs, vint, chapeau bas, demander celui de la dame au palanquin. Elisa lui répondit sans le regarder; mais, à peine avait-elle articulé son nom de famille, qu'une exclamation de surprise échappée à cet homme, la tira brusquement de son indolente rêverie.Et, lorsqu'elle leva les yeux sur lui, un tressaillement nerveux la fit frémir de la tête aux pieds: elle venait de reconnaître son mari...............................................................Mortellement blessé, son amant, avant d'expirer, lui légua l'énorme fortune qu'il avait acquise pour elle. Son mari la contraignit d'accepter, et ramassa hardiment cet héritage souillé pour lui de boue et de sang. Honte à la loi qui consacre et légitime de telles infamies! Honte à l'homme qui abuse de sa force et de sa volonté pour dominer une femme à demi brisée par le mal, anéantie par le désespoir!Mon roman une fois bâti, selon toutes les règles de la poétique moderne, je me laissai aller à toute l'indignation que m'inspiraient les procédés de ce mari si gros et si rubicond.Malheureuse femme! m'écriai-je-, j'espère bien qu'elle l'empoisonnera tôt ou lard!Mon compagnon, qui me précédait de quelques pas, tourna brusquement sur ses talons, et me demanda d'une voix émue à qui diable j'en avais.Je compris que j'étais tout à coup devenu suspect,--moi, célibataire,--à cet homme éminemment marié.PRÉVENANCES.Environ une lieue avant Boulogne commence un insuportable régime d'obsessions et de véritables violences faites à la volonté des voyageurs. Les aubergistes, dépêchent sur la route des émissaires à cheval qui viennent occuper les portières de la diligence et accabler ses malheureux habitants de renseignements intéressés. Les cartes lithoraphiées pleuvent de tous côtés; des recommandations contradictoires se croisent et se démentent avec une énergie effrayante. Le chevalier del'Etoilejette un insultant défi au champion duLion-d'Or; le tournoi va sans doute s'engager; mais tandis qu'ils s'écartent pour prendre champ, une petite paysanne à l'air éveillé saute lestement sur le marchepied, m'offre un bouquet frais cueilli, et me vante les charmes duBoeuf-Couronné. Cette manoeuvre perfide attire les regards des deux paladins àtweeds-gris; ils se précipitent, la cravache haute; mais cette charge de cavalerie n'effraie pas l'héroïque pucelle; d'un seul bond, elle est à terre, ramasse deux gros cailloux, et fait hardiment face à l'ennemi étonné. Troisgroanspour leLionetl'Étoile; hussahpour leboeuf; leBoeuf for ever, sa couronne lui reste.A Douvres, ce fut bien pis. Quarante ou cinquante sacripants déguenillés nous attendaient sur le quai. Le prisme du mal de mer n'embellit rien, et je tiendrais pour un galant Amadis l'homme enthousiaste que la beauté soumettrait à son empire sur un paquebot aussi violemment secoué que l'avait été le nôtre. Si j'ai quelque raison de penser ainsi, jugez ce que durent être àmes yeux, encore mouillés des pleurs de la traversée, les physionomies atroces de ces truands en haillons qui nous entourèrent en hurlant des que nous eûmes mis pied à terre.Ils jargonnaient tous les idiomes de l'univers:Gentleman! -- Herren! -- Signori! -- Caballeros! -- Messieurs! -- the Star hotel! -- die Kanone! -- l'Osteria del Orsa! -- l'Albergia de la Anela! -- les Trois Maures!Les cris de cette canaille étourdissante que notre silence semblait encourager, les regards impudents dont elle nous assiégeait, l'inquiétante activité qu'elle déployait autour de nous, ajoutaient à la prostration générale de mes facultés, et au lieu de tomber à coups de canne sur ces fâcheux cosmopolites, je me laissais naturellement palper et entraîner par eux, hébété, stupide, vaincu d'avance et résigné à tout à qui pouvait m'arriver de pis.Déjà l'un de ces croquants avait passé son bras sous le mien avec un sourire de triomphe, je vois encore d'ici sa figure de zingaro, ses cheveux gras, noirs et frisés sa redingote d'un bleu sale boutonnée jusqu'au menton, ses lèvres ironiques et ses yeux noirs rayonnant d'un éclat fascinateur Celui-là n'était ni Anglais, ni Français, ni Espagnol, ni Allemand, ni Romain, ni Russe, j'en répondrais sur mon âme Juif on Bohémien, je ne dis pas, voleur et peut-être, assassin, j'en ferais serment au besoin.Tels étaient cependant mon indifférence et mon apathique désespoir que je me laissais entraîner machinalement par ce monstre à figure humaine. Nous allions tourner ensemble dans une ruelle déserte, et je cherchait à deviner d'avance quel était, de toutes ces maisons grimaçantes, le coupe-gorge où devait s'accomplir ma fatale destinée, quand un incident imprévu me tira d'affaire.Mille cris s'élevant derrière moi me forcèrent à tourner la tête. Ils saluèrent la chute de mon déplorable compagnon de voyage, qui avait butté sur les degrés de laCustom-house. Etendu au milieu de ces sauvages, il courait autant de risques que le capitaine Cook dans la baie de Katakakooa.Je dois le dire à mon éloge: ce spectacle me rendit aussitôt toute l'énergie que je n'avais pu trouver pour ma propre défense. Je me débarrassai par un mouvement soudain de mon assassin futur, et, brandissant d'un air martial un innocent parapluie, je courus à la rescousse de mon malheureux ami.Cette scène incontestablement tragique se passait le 20 mai dernier, aux pieds des rochers de Shakspeare.O. N.(La suite à un prochain numéro.)

L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843

Nº 27. Vol. II--SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.pour l'Étranger.           10              20             40

SOMMAIRE.Incendie du théâtre de l'Opéra, à Berlin.Gravure.--Courrier de Paris.--Don Francisco Martinez de la Rosa.Portrait.--Inauguration de la Statue de Bichat, sur la place de la Grenette, à Bourg.Statue de Bichat, par David (d'Angers).M. A. Vattemare et son projet d'échange.Médaille.--Une soirée orientale chez M. H...Gravure.--Coots.Portrait et Exercices de Coots.--De l'autre côté de l'Eau. souvenirs d'une promenade par O. N.--Agriculture. Labour et Moisson.Attributs; Moissonneurs à ta Sape; Moissonneuse à la Faucille; Moissonneur à la Faux; Dépiquage des Blés dans les départements méridionaux; Moissonneurs faisant des Meules.--On ne s'avise jamais de tout. Chansonnette.Musique.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre V. La Conjuration.Six Gravures.--Bulletin bibliographique.--Théâtre portatif de Campagne.Deux gravures.--Amusement des sciences.Gravure.RébusUne Devise de Confiseur; Enseigne.

Incendie du théâtre de l'Opéra, à Berlin.Gravure.--Courrier de Paris.--Don Francisco Martinez de la Rosa.Portrait.--Inauguration de la Statue de Bichat, sur la place de la Grenette, à Bourg.Statue de Bichat, par David (d'Angers).M. A. Vattemare et son projet d'échange.Médaille.--Une soirée orientale chez M. H...Gravure.--Coots.Portrait et Exercices de Coots.--De l'autre côté de l'Eau. souvenirs d'une promenade par O. N.--Agriculture. Labour et Moisson.Attributs; Moissonneurs à ta Sape; Moissonneuse à la Faucille; Moissonneur à la Faux; Dépiquage des Blés dans les départements méridionaux; Moissonneurs faisant des Meules.--On ne s'avise jamais de tout. Chansonnette.Musique.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre V. La Conjuration.Six Gravures.--Bulletin bibliographique.--Théâtre portatif de Campagne.Deux gravures.--Amusement des sciences.Gravure.RébusUne Devise de Confiseur; Enseigne.

Un incendie vient de détruire le théâtre de l'Opéra de Berlin, c'était le soir du 18 août; l'élite des Berlinois avait assisté à une représentationpar ordredans laquelle madame Pauline. Viardot avait excité le plus vif enthousiasme. Le bruit des applaudissements vibrait encore, quand, sur les dix heures et demie, les soldats du grand corps-de-garde situé en face du théâtre en virent jaillir des tourbillons de fumée. L'officier de garde, à la tête d'une escouade, pénétra intrépidement au milieu des flammes, et parvint à sauver une collection précieuse de partitions. A onze, heures, une foule considérable s'empressait autour de l'édifice, tant pour porter des secours que pour obéir à cet aveugle instinct de curiosité qui trouve à se satisfaire même au milieu des plus grandes catastrophes. Le prince de Prusse, en uniforme de général, dirigeait le travail des pompes; autour de lui étaient accourus le prince Albert, le prince Woldmar, le prince Étienne d'Autriche, le prince Adelbert et le prince Auguste de Wurtemberg. Le roi lui-même, Frédéric-Guillaume IV, les rejoignit à sept heures du matin. Grâce au zèle qu'on déployé, le feu ne consuma que les instruments de musique et une partie de la garde-robe. Le magasin des décorations se trouvant dans un autre bâtiment, on n'a perdu que celles qui avaient servi à la représentation de la veille. On a pu préserver les édifices voisins, le palais du prince de Prusse, celui du comte de Nassau (ex-roi de Hollande), et la Bibliothèque Royale; on avait fait toutefois des préparatifs pour enlever les livres en cas d'urgence.

La toiture s'est écroulée à minuit et demi, et il ne reste plus aujourd'hui, de ce remarquable monument, que des pans de murs crevassés et noircis.

Ce théâtre, commencé en 1710, avait été inauguré, le 7 décembre 1712, par la représentation deCésar et Alexandre, opéra de Grann; il était situé à l'extrémité de l'avenueUnter den Linden(sous les tilleuls), à l'angle deFredericks-Strasse. Six colonnes corinthiennes décoraient la façade, dont la plinthe portait cette inscription:

Les statues de quelques auteurs dramatiques allemands étaient placées dans des niches extérieures. La salle, longue de 54 mètres (161 pieds), large de 34 mètres (103 pieds), avait quatre rangs de loges, un parquet, un parterre, et pouvait contenir près de 2,500 spectateurs.

Plusieurs scènes du dernier roman de madame Sand,la Comtesse de Rudolstadt, se passent à l'Opéra de Berlin.

Incendie du Théâtre de Berlin.

Il y a quelques jours, des hommes de lettres, des écrivains politiques s'étaient réunis et suivaient un modeste cercueil; le mort qui s'en allait à sa dernière demeure avec cette escorte avait été un honnête homme et un homme de talent.

Tous les journaux, en annonçant cette fin prématurée de Bert, ont rendu justice, sans distinction de bannière et sans ressentiment de parti, aux nobles qualités de son esprit et de son âme, que rehaussaient la simplicité et la modestie, deux vertus rares de notre temps, et qui courent risque, pour peu que cela dure, d'être tout entières ensevelies, comme vient de l'être ce bon et modeste Bert.

On s'est acheminé vers le cimetière de Vauves, et là les restes mortels sont descendus dans la fosse; le prêtre a béni la terre funèbre, deux voix émues ont prononcé les paroles d'adieu, et les quelques amis qui s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil se sont séparés. Un monument, ou plutôt une pierre sépulcrale sans prétention et sans faste, simple comme la vie de celui dont elle doit recouvrir les restes, a été volée par la piété de ces fidèles.

Deux simples discours, une simple tombe et une simple inscription! jamais Bert, de son vivant, n'aurait pu croire pour lui à une telle pompe.. Bert, en effet, fut un de ces caractères timides, réservés, ingénus, qui dépensent beaucoup en intelligence, en dévouement, en honnêteté, et qui s'effaroucheront si, par hasard, ils soupçonnent qu'on s'aperçoit de leur mérite: esprits délicats et ornés, coeurs préparés à toute belle action et à tout sacrifice, qui se réfugient à chaque pas de leur existence, et disparaissent dans leur modestie. Il arrive que ces homme, si craintifs et si défiants d'eux-mêmes, remplissent leur vie de nobles actions et de travaux distingués, sans en recueillir la moindre récompense; ils passent inaperçus avec une provision d'idées et de savoir dont la plus mince part suffirait à d'autres pour chercher l'éclat, faire du bruit et se dresser un piédestal.

Quelques privilégiés seulement les connaissent et les apprécient à toute leur valeur; ce sont les hommes assez noblement et assez finement doués pour aller trouver, à travers toutes les grosses réputations effrontées que l'audace et le charlatanisme enfantent, ces talents recueillis en eux-mêmes et voilés, qui se limitent à l'écart et semblent fuir le grand jour avec autant de soin que le recherchent tous ces audacieux coureurs de renommée.

Telle a été la singulière destinée de Bert: il a mis la moitié, de sa vie à être un littérateur plein de goût, un écrivain politique fécond et habile, une âme haute et libre, un bon et courageux citoyen, et le premier barbouilleur de papier venu s'est fait souvent, en vingt-quatre heures, plus de réputation que lui en vingt-quatre ans. Demandes à votre voisin: «Connaissez-vous Hilarion et Andoche.--Parbleu! si je les connais? vous répondra-t-il, ce sont deux grands hommes, deux fameux auteurs: l'un a fait leCoupe-Jarret, feuilleton en trente-cinq parties, dont j'achève en ce moment de lire le dernier chapitre; et l'autre, leCoupe-Tête, roman magnifique que je lirai la semaine prochaine, en attendant leCoupe-Gorge, par le même.»

Mais vous demanderiez: «Connaissez-vous Bert? que votre interlocuteur stupéfait vous regarderait de l'air ébahi d'un homme qui ne sait pas ce qu'on veut lui dire.

Ce qu'était Bert, on vous l'a appris sur sa tombe. Ce n'est qu'au moment où ces honnêtes hommes meurent qu'on y regarde d'un peu plus près et qu'on sent tout leur prix. En remontant leur vie pas à pas, on est tout étonné d'y trouver la trace non interrompue d'une activité morale sans repos et sans faiblesse, qui puisait incessamment sa force à la source des sentiments généraux, pour la mettre au service des nobles causes. Ainsi, Bert a été un des combattants résolus et infatigables de l'opinion libérale: il l'a servie pendant tout le cours de la Restauration, avec la fermeté et la modération qui étaient à la fois lu résultat du sa sincérité et du ses lumières. Ou ne cite pas un seul journal important, pendant cette période de lutte ardente, où Bert n'ait apporté chaque jour son contingent de talent, de savoir, de bon style et de conviction; il a été de toutes les batailles théoriques qui se livrèrent en ce temps-là avec tant de bonne foi et d'espérance, sur le terrain représentatif d'un côté, et de l'autre sur le vieux sol monarchique; et souvent il eut l'occasion de prouver que la résolution du citoyen ne faisait pas faute à la plume de l'écrivain.

Cependant, sous la Restauration, même au plus fort de cette grande querelle où il prenait une part si utile, si intelligente et si active, Bert n'était guère plus connu qu'en ces derniers temps où il avait cessé tout combat. C'est que Bert donnait son patriotisme et son talent, comme ces braves qui versent leur sang à toute rencontre, laissant aux fanfarons le soin de se pavaner après le bataille, et de faire sonner leurs éperons et leur sabre. Bert se taisait, lu! Bert, l'affaire terminée, se cachait derrière les autres, comme un simple soldat, quoique pendant la journée il eût été un des plus savants et des plus intrépides parmi les capitaines. Deux fois cependant Bert se nomma: la première fois pour offrir sa poitrine à une épée ennemie pour en faire un rempart à ses opinions; la seconde fois pour prendre sa place dans la résistance et se ranger du côté de la Constitution violée. Bert fut un des signataires de la protestation de la presse contre les ordonnances de juillet 1830. Il se nomma à deux reprises, ai-je dit, et ces deux jours-là il mit sa vie sur son nom.

Son penchant l'avait entraîné d'abord vers les lettres et le théâtre, mais sa modestie se découragea d'un revers: sa première comédie, bien qu'écrite en vers spirituels et piquants, rencontra un parterre rétif. Bert, inébranlable dans ses sentiments d'honnête homme et dans ses devoir, avait pour tout ce qui touchait à son mérite personnel, la timidité d'un enfant; il se crut condamné sans retour par ce premier échec, et se jeta dans la politique. Souvent, vers la fin de sa carrière fatigué de cette politique si pleine de réalités désespérante, et de déceptions, je l'ai entendu parler avec regret de cet abandon qu'il avait fait de la poésie à son début, et donner à cette première passion de ses jeunes années un souvenir mélancolique.

Il lui en était resté un goût très-fin et très-sûr pour les bons et beaux écrits. Le littérateur se retrouvait souvent sous l'écrivain politique, et, dans les derniers temps, il avait fini par le remplacer tout à fait. Bert, depuis quatre ou cinq années, avait publié une série d'articles de critique littéraire et particulièrement de critique dramatique qui s'étaient fait remarquer par une sagacité d'analyse et une justesse de vues ingénieuses aujourd'hui à peu près passées de mode; on y remarquait à chaque pas, un esprit délicat et sensé nourri aux sources pures.

Cette finesse et ce goût, Bert les avait dans la conversation; mais il fallait qu'il se résolût à parler; il était dans le monde--quand par hasard il y allait--d'une réserve extrême: c'était le silence même; on n'aurait jamais soupçonné l'homme d'esprit dans cette statue d'Hypocrate. Il lui arrivait de n'être guère plus causeur avec ses amis, quoique doux, affable, et d'humeur bienveillante; mais une fois qu'il s'y mettait, il était charmant à entendre, et contait à ravir une foule d'anecdotes piquantes qu'il avait retenues ou qui étaient le résumé du son observation spirituelle et déliée.

Je le rencontrais souvent dans le foyer des théâtres, enveloppé d'une redingote flottante, la main au gousset de son pantalon, l'air distrait, la tête légèrement penchée vers l'épaule, traversant la foule sans la regarder, envisageant souvent ses amis intimes sans les reconnaître, et cherchant un petit coin solitaire, sur quelque banquette, pour s'y asseoir et y rêver. C'était là qu'il faisait bon aller le trouver; en vous voyant, mon Bert s'éveillait comme d'un songe; alors s'il se décidait à causer, vous n'aviez qu'à le laisser faire; vous récoltiez les aperçus les plus justes et les plus fins sur la pièce nouvelle, sur les acteurs ou sur le vieux chef-d'oeuvre qu'on venait de représenter, tout cela du ton le plus naturel et le plus simple du monde; tandis qu'un peu plus loin, tous les grands braillards du foyer se démenaient avec les grands éclats de leur ignorante vanité et faisaient grand tapage pour n'accoucher souvent que de paradoxes ou de sottises.

Après une vie si pure, si laborieuse et consacrée tout entière au pays, après un acte de dévouement public où il avait exposé sa tête pour la défense des lois, il ne manquait plus à Bert que de mourir pauvre et ignoré; c'est ce qui lui est arrivé; il est mort très pauvre en effet, et cet homme probe et désintéressé, qui s'était épuisé dans la lutte soutenue pour la cause de la France, n'a été accompagné au cimetière de Vanves que par un petit nombre d'amis! Ceci donne une idée des beaux sentiments et de la reconnaissance du temps où nous vivons.

--Passons à quelque chose de moins triste. Le héros de l'aventure n'est pas un simple mortel, un de ces hommes de rien, comme Bert, qui n'ont pour fortune que beaucoup de talent, de coeur et d'esprit; il s'agit d'un grand personnage, d'un très-grand personnage; on n'approche de lui qu'en s'inclinant; des peuples nombreux lui obéissent; il descend d'une race dont le blason remonte tout au moins au déluge, et se pare de titres les plus solennels et les plus magnifiques; c'est un puissant seigneur enfin qui s'assied sur un trône et porte une couronne au front; quant à son royaume, prenez la carte du monde, et tâchez de deviner sous quel degré de latitude il est situé et vers quel point de l'horizon, à l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi. Il faut bien laisser quelque chose à votre sagacité.

Un beau matin, donc, ce noble prince était assis dans son cabinet, sur un vaste fauteuil de velours à crépines d'or et de soie; de ses deux mains il tenait un livre ouvert et magnifiquement relié, et fixait sur le vélin un oeil sérieux et attentif. Le premier ministre entra en ce moment pour traiter, sans doute, des plus importantes affaires de l'État. Au bruit de ses pas, le prince, continuant à garder le livre immobile entre ses mains, et tournant la tête du côté de l'excellence: «Chut!» lui dit-il d'un air à la fois prudent et mystérieux; le ministre avançait toujours; «Chut! chut!» continua le prince, en reportant sans cesse ses regards sur le livre avec une attention inquiète et persistante.

«Qu'y a-t-il donc? rumina le ministre à part lui; sans doute Sa Majesté est occupée à méditer quelque passage profond de ce livre précieux: une pensée philosophique ou politique, ou diplomatique...» Et cependant il allait toujours; «Chut! chut! chut!» dit le prince pour la troisième fois; et au même instant il ferma le livre avec violence; le ministre en tressaillit, et crut voir, dans cette vivacité, un signe de colère et une disgrâce.

Mais le prince: «Enfin, je la tiens!» s'écria-t-il; et son visage annonçait la joie la plus vive: «Je la tiens! je la tiens!--Quoi donc? la grave question qui occupait tout à l'heure l'esprit de Votre Majesté?--Non; la mouche! la mouche qui s'était posée là, sur cette page; la mouche que je cherchais à attraper depuis une demi-heure.»

Heureux peuple, dont le prince ne s'occupe qu'à prendre des mouches!

--Nous venons de parler d'un simple homme de talent et d'un prince bonhomme; parlons maintenant d'un grand homme. La diversité plaît.

On sait quelle émotion excita en France l'arrivée des glorieux restes de Napoléon; les villes et les campagnes par où passait le noir cortège s'inclinaient; tout dissentiment avait disparu; pour tout le monde, Napoléon n'était plus qu'une grande ombre poétique, qui glissait à travers les mers et sur les fleuves, pour venir retrouver la terre de la patrie et s'y reposer éternellement dans son héroïque linceul, partout les imaginations étaient émues.

Rouen, la ville énergique, se distingua particulièrement par son enthousiasme; dans l'ardeur de son émotion, le peuple rouennais se porta à l'Hôtel-de-Ville, et demanda que le fait mémorable du passage dans ses murs des restes du héros fût consacré par un monument durable; la municipalité s'associa à ce voeu populaire, et les souscriptions arrivèrent de tous côtés.

Aujourd'hui la ville de Rouen est satisfaite: une médaille d'un travail précieux est achevée, et perpétuera la mémoire de l'élan patriotique des Rouennais. Cette médaille est un chef-d'oeuvre d'exécution et de pensée; on devine que le graveur, M. Depaulis, un des habiles et des renommés de notre art numismatique, inspiré par la grandeur du sujet, s'est attaché à mettre dans son oeuvre toute la force et toute la finesse de son pur talent.

Sur la face de la médaille, ou voit la tête de Napoléon; cette noble tête est présentée de profil, ceinte du laurier impérial, et appuyée sur l'oreiller mortuaire; les traits sont d'une beauté exquise; bien que la mort vienne de les saisir, je ne sais quoi d'héroïque et de grand vit toujours en eux; le mouvement est absent, mais il semble que la pensée subsiste, et il y a une admirable expression dans cette immobilité. Le dessin, le modelé, les moindres détails sont achevés; c'est tout à fait du grand art, de cet art des maîtres, qui attire, captive et fait rêver.

Au revers s'élève l'arc-de-triomphe sous lequel l'illustre cercueil a passé; au loin, la ville et ses tours pavoisées, pendant que le vaisseau qui porte le mort immortel glisse sur les eaux du fleuve. Cette dernière partie de l'oeuvre offrait, sous le point de vue de la composition et de l'exécution, des détails infinis et d'une difficulté dont un talent supérieur, comme celui de M. Depaulis pouvait seul triompher.

Le nom de M. de Joinville se mêle naturellement à cet épisode du poème napoléonien: c'est M. de Joinville qui est allé demander Napoléon à la terre de l'exil; c'est lui qui a suivi la grande ombre sur les mers. On se plaît à voir un jeune prince ardent, qui a l'avenir devant lui, accompagnant un cercueil plein de si grands souvenirs.

--Voulez-vous avoir un échantillon du grand zèle avec lequel certains bureaucrates se dévouent au soin des administrés, et savoir de quelles graves affaires ils s'occupent parfois? Quelqu'un que je connais biens,--c'était peut-être moi-même, --avait un rendez-vous l'autre jour avec un chef supérieur d'une grande direction.

L'antichambre était encombrée de solliciteurs: les uns attendaient depuis une heure, les autres depuis une demi-heure, mais tous attendaient. C'était partout des plaintes et des hélas! «Quand mon tour viendra-t-il? Qu'est-ce qu'il fait donc? Ça n'en finit pas! Ah! mon Dieu!»

Enfin la porte s'ouvre et l'on m'introduit. Que vis-je en entrant? Mon homme, le nez collé contre les vitres de la fenêtre. «C'est vous!.... dit-il. Savez-vous ce que je faisais là? je regardais passer lesomnibus, et j'en ai compté dix de suite qui étaient complètement vides.»

Est-ce que le cerveau de certains administrateurs serait aussi vide que ces dixomnibus?

--On annonce le prochain départ de Rossini: il y a près de trois mois que l'illustre maestro est à Paris. Le monde musical a été chez lui en pèlerinage, depuis le plus obscur fabricant de notes jusqu'au plus illustre: on s'est agenouillé, on a supplié, mais personne n'y a fait: Rossini ne veut plus que soigner son estomac. Le plus grand ennui qu'on puisse lui causer, c'est de lui faire entendre seulement une note; il tressaille aussitôt comme un hydrophobe à la vue d'une rivière.

Dernièrement un de nos plus ingénieux compositeurs lui parlait d'un morceau de chant qu'il venait de composer. «Je serais bien aise d'avoir votre avis et vos conseils, dit-il au maître; voulez-vous que j'aille chez vous demain?--Oh surtout point de musique chez moi! s'écria Rossini avec effroi.

Qu'a donc fait la musique à Rossini? Quant à Rossini on, sait ce qu'il a fait de la musique: dix chefs-d'oeuvre et une foule d'opéras charmants. Est-ce une raison pour tant lui en vouloir?

--Mademoiselle Rachel est revenue: elle a joué vendredi dernier le rôle de Pauline. La canicule est peu favorable à ces ovations dramatiques; tandis que le parterre est occupé à respirer et à s'essuyer le front, il oublie d'avoir de l'enthousiasme. Cependant mademoiselle Rachel a excité des bravos suffisants pour des bravos du mois d'août.

--L'affaire de MM. Alexandre Dumas et Jules Janin est complètement enterrée; on n'en parle plus. Qu'on me permette cependant d'ajouter encore quelques mots pour lui servir deDe profundisdéfinitif.

Un des témoins du feuilletoniste, voyant le trouble et l'inquiétude de madame Janin, lui dit spirituellement: «Eh! mon pauvre ami, tu te trompes; ton duel n'est pas avec Dumas, mais avec ta femme.»

M. Jules Janin répondit: «Que veux-tu? la pauvre petite n'est pas encore habituée à ces choses-là; c'est sa première affaire!»

--M. Alexandre Dumas, à peine remis de ce combat sanglant, vient de lire une comédie en trois ou quatre actes à MM. les comédiens français: l'ouvrage a été reçu, cela va sans dire. Vaut-il un peu mieux que lesDemoiselles de Saint-Cyr?je n'en sais rien; toujours est-il que M. Alexandre Dumas à grand besoin d'un succès pour panser les blessures qu'il s'est faites à lui-même sa ridicule affaire contre M. Jules Janin.

Don Martinez de la Rosa naquit à Grenade en 1786. Il était l'aîné d'une famille qui tenait un rang honorable dans la noblesse espagnole. Le premier acte de sa volonté fut une protestation énergique et généreuse centre les privilèges de la naissance; il ne voulut pas pour lui du droit d'aînesse et partagea avec ses frères l'héritage paternel. Enfant encore, il entendait de loin le bruit de notre grande révolution, et le spectacle de nos luttes intestines lui appui de bonne heure à distinguer la liberté qui fait les nations grandes et fortes de licence, qui les énerve et les dégrade. Cette première impression de sa jeunesse, loin de s'effarer, l'a guidé au contraire toutes les phases de sa vie.

L'invasion de sa patrie par une armée française, cette irréparable faute de Napoléon, surprit don Martinez au milieu de ses travaux littéraires; il publiait à Salamanque un cours de littérature et de philosophie. L'indépendance nationale trouva en lui un éloquent défenseur; il ferma ses livres, renonça à ses douces et studieuses occupations, et mit sa plume au service de cette noble cause. Il se fit journaliste et contribua puissamment à développer les généreux instincts populaires, force mystérieuse contre laquelle, se brisa la puissance gigantesque de l'Empire.

Après l'invasion de l'Andalousie, quand le droit dut un instant céder à la force, don Martinez se réfugia à Cadix et de là il passa en Angleterre, triste exil où il ne cessa de regretter la patrie absente et opprimée, sentiment plein d'amertume qui lui inspira quelques-unes de ses plus remarquables poésies.El Recuerdo de la patria(le Souvenir de la patrie), entre autres, est à lui seul un petit poème aussi remarquable par la délicatesse du rhythme que par les sentiments tendres et élevés qu'il exprime. Qu'importent à l'exilé les splendeurs de cette cour opulente, les richesses industrielles de l'Angleterre, et ces femmesblanchesetroses, aux yeux plusbleus une l'azur du ciel, aux cheveux quiparaissent de l'or pur?Lesgracieux yeux noirs, le pied léger, le teint brundes femmes de la patrie n'effacent-ils pas ces froidesbeautés du Nord? Une triste et touchante invocation au fleuve paternel,Padre Dauro, termine cette plainte harmonieuse.

Francisco Martinez de la Rosa.

Le temps de l'exil ne fut pas seulement consacré à des regrets stériles, le littérateur reprit ses travaux interrompus et publia à Londres, en 1811, un poème en six chants où furent réunies toutes les règles de l'art poétique espagnol. Cet ouvrage manquait à la littérature nationale. La compilation de préceptes rassemblés sans ordre et sans méthode par Juan de la Cueva était le seul code poétique de la poétique Espagne, et don Leandro Fernandez de Moratin avait signalé ce vide regrettable. Notre jeune poète se proposa de le remplir, et son poème, auquel il a joint des notes fort étendues, pleines d'érudition et d'idées justes, lui assigna dès lors une place élevée dans la littérature contemporaine. Il publia en même temps des appendices sur la poésie didactique, sur la tragédie et la comédie, études sérieuses qui complétèrent l'oeuvre de Juan de la Cueva.

Mais la bouillante ardeur du patriotisme espagnol ne supporta pas longtemps l'oppression étrangère. L'insurrection, qui jusqu'ici avait marché sans ordre et sans but, sans chef pour diriger et coordonner tous ses efforts, s'organisa enfin. A la junte suprême avait succédé un gouvernement constitutionnel dirigé par les Cortès au nom du roi Ferdinand, alors prisonnier en France.

Don Martinez, de la Rosa quitta l'Angleterre et vint aussitôt offrir ses services au gouvernement national. La prise de Saragosse et les malheurs qui avaient suivi l'héroïque résistance de cette énergique cité lui inspirèrent un poème intituléSaragozza, cri d'indignation et de douleur qui fut répété par toutes les bouches et commença la réputation du poète.

Peu de temps après, il fit représenter à Cadix, pendant que l'armée française en faisait le siège, sa tragédie dela Vence de Padilla, un des sujets, les plus populaires de l'Espagne. Cette oeuvre dramatique, que la lecture des tragédies d'Altieri avait inspirée à don Martinez, eut un prodigieux succès; elle fut représentée, non au théâtre, que les bombes françaises menaçaient, mais dans une baraque où la foule se pressait pour voir cette grande figure historique, cettetirana de Toledo, comme dit un historien,que todos le acalaban no como à muger mas como à varon heroico.

Ces succès désignèrent le jeune poète à l'attention des Cortès, qui étaient alors alliées à toutes les cours européennes. Don Martinez fut chargé de diverses missions diplomatiques, et lorsque la catastrophe de 1814 eut entraîné avec elle le trône du faible Joseph, les électeurs renvoyèrent à la première assemblée des Cortès constitutionnelles le poète patriote qui avait chanté les gloires et les malheurs de la patrie en face de ses injustes oppresseurs.

On sait comment Ferdinand VII reconnut les services des patriotes constitutionnels qui lui avaient conservé son trône.

Don Martinez, fut enveloppé dans la proscription générale et exilé en Afrique. La encore il s'inspira des souvenirs de la patrie et écrivit sa tragédie deMorayma, un des plus poétiques épisodes de ces longues guerres de Grenade si naïvement racontées par les romanceros et les historiens contemporains.

La révolution de l'île de Léon, en 1820, rendit don Martinez à la liberté et l'associa au nouveau au mouvement politique, dont il allait être bientôt un des chefs importants. Élu député par Grenade, sa ville natale, il ne tarda pas à recevoir de ses collègues un témoignage éclatant de l'estime qu'ils attachaient à son beau caractère et à ses talents: il fut appelé à la présidence des Cortès. En 1822, Ferdinand nomma don Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères, et le chargea de composer le cabinet. La ligne de conduite prudente et ferme, la politique modérée du nouveau ministère, susciteront contre lui les partis extrêmes, lescommuneroset lesdescamisados. Il fut renversé le 7 juillet 1822, et Ferdinand n'ayant plus le choix qu'entre un libéralisme outré et le pouvoir absolu, n'hésita pas un seul instant.

La contre-révolution obligea de nouveau don Martinez à la fuite; mais cette fois il put suivre l'inspiration de son coeur, et vint se fixer en France, où il demeura pendant sept ans. Il publia en 1826, à Paris, une édition de ses oeuvres où se trouve, en outre de celles que nous avons citées déjà, la spirituelle comédie de laNina en casa y la madre en la Mascara, une traduction en vers de l'épître d'Horace aux Pisons et la tragédie d'Oedipe.

Pendant son séjour en France, nos moeurs, notre esprit, notre langue, lui devinrent tellement familiers qu'il composa pour le théâtre de la Porte-Saint-Marlin un drame historique intitulé:Aben-Humeya, oules Maures sous Philippe II.

Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la mère patrie. Le 10 avril, il publia l'Estato real, oeuvre pleine de sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle du pouvoir populaire.

Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil, si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires, et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de l'exilé. Nous citerons entre autres laSoledad, laMuerte, un sonnet intituléMis Penas, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré: «Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut l'être jamais!»

Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée.

Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez, dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et de la vraie liberté de sa patrie.

Dans les premiers mois de 1794, par une froide matinée d'hiver, une foule de jeunes gens se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu, où professait l'illustre Desault. Bientôt celui-ci entra aux applaudissements de son nombreux auditoire et appela l'élève qui devait suivant l'usage, analyser la leçon de la veille. L'élève désigné ne se présentant pas, le professeur demanda si quelqu'un dans l'auditoire pouvait le remplacer.

On vit alors se lever un jeune homme d'un extérieur modeste; nouvellement arrivé à Paris, il n'était connu que du bien peu de ses condisciples, et ce fut avec quelque embarras qu'il prit la parole au milieu d'un profond silence. Mais bientôt un murmure d'approbation courut dans l'amphithéâtre; la pureté de son style, la netteté de ses idées, l'exactitude de son résumé, annonçaient un professeur plutôt qu'un étudiant. Quand il eut fini sa lecture, Desault, vivement impressionné, le fit approcher de lui, et lui adressant la parole avec ce ton brusque mais plein de bonté qui lui avait valu parmi ses élèves le surnom de bourru bienfaisant: «Mon ami, lui dit-il, quel âge avez-vous?--Vingt-deux ans, monsieur.--Où êtes-vous né?--A Thourette, dans la Bresse, actuellement département du Jura.--Depuis combien de temps étudiez-vous la chirurgie?--Depuis trois ans.--A Paris?--Non, monsieur, je n'y suis que depuis quelques mois; c'est à Lyon que j'ai commencé mes études.--Vous y avez suivi les cours de Marc-Antoine Petit?--Oui, monsieur; et même ce professeur a bien voulu m'associer à quelques-uns de ses derniers travaux.--C'est un grand chirurgien, il vous a deviné, et moi aussi je vois ce que vous êtes et ce que vous deviendrez un jour.»

Puis entraînant le jeune homme vers une embrasure de fenêtre: «Écoutez, lui dit-il, vous êtes bien jeune pour vivre seul dans une grande ville; de bons conseils ne vous seront pas inutiles; les études à Paris sont coûteuses et demandent à être bien dirigées; venez chez moi, vous y serez traité comme mon fils, vous profiterez de mon expérience, et vous me succéderez un jour... bientôt peut-être.»

Et comme le jeune homme, tout surpris d'une offre pareille, semblait hésiter: «C'est entendu, lui dit-il; après la leçon je vous emmène avec moi. A propos, comment vous nommez-vous?--Xavier Bichat.»

Tel fut, en effet, le début à Paris de Marie-François-Xavier Bichat, l'un des génies les plus étonnants qui aient illustré la médecine. Après avoir passé sa première enfance près de son père, médecin et maire du petit bourg de Poncin-en-Bugey (Ain), il avait fait ses études classiques au collège de Nantua, puis au séminaire de Lyon, et s'était ensuite livré à son goût pour l'art de guérir. Interrompu dans ses travaux par les troubles politiques, il avait quitté Lyon après le siège de cette ville, non sans regretter les leçons et le savant patronage de son premier maître; heureusement le génie de Desault devina celui de Bichat, et loin de lui porter envie, loin de chercher à l'arrêter dans son essor, il l'adopta et ne négligea rien pour le développer, donnant ainsi un grand exemple.

Bichat se montra digne d'une pareille amitié; il se livra à l'étude avec plus d'ardeur que jamais, partagea tous les travaux de son illustre maître; et quand, dix-huit mois après, la mort vint le lui ravir inopinément, il devint à son tour l'appui de la veuve et du fils de celui qui l'avait traité en père.

De 1795 à 1798, il publia plusieurs ouvrages résumés des leçons de Desault, ou fruits de ses propres études. En 1797, il entra dans la carrière du professorat, et fit un cours d'anatomie et d'opérations chirurgicales. En 1798, il aborda la physiologie et la médecine proprement dite, et publia, en 1800, ses bellesRecherches physiologiques sur la vie et la mort. La même année il fut nommé médecin de l'Hôtel-Dieu, quoique à peine âgé de vingt-huit ans.

Entièrement livré à son service d'hôpital et aux études de l'amphithéâtre pendant la journée, il passait les nuits à composer ses immortels ouvrages; et ce fut ainsi que, grâce à une immense capacité pour le travail et à une facilite prodigieuse, il publia en quelques années des chefs-d'oeuvre qu'il devait, ce semble, avoir à peine le temps d'écrire, et parmi lesquels sonAnatomie généraleest un de ses beaux titres de gloire.

Cherchant sans cesse dans l'examen de l'homme mort les traces laissées par la maladie, il fit faire un grand pas à l'anatomie pathologique, dont on peut le regarder comme le créateur; enfin il méritait ce que Corvisart disait de lui: «Personne, en aussi peu de temps, n'a fait tant de choses et aussi bien.»

Épuisé par le travail et par les veilles, il refusait de suivre les conseils de ses amis, qui cherchaient en vain à lui faire prendre du repos. Depuis quelque temps il souffrait d'indispositions fréquentes, lorsque, vers la fin de juin 1802, il fit une chute en descendant un escalier de l'Hôtel-Dieu, et perdit connaissance. Le lendemain il voulut, néanmoins, faire encore son service à l'hôpital, mais il s'évanouit au milieu de sa visite. Ramené chez lui, il succomba quatorze jours après, dans la maison de Desault, et fut pleuré par la veuve de son père adoptif, qu'il n'avait pas quittée.

Sur la demande de Corvisart, et par les soins du premier Consul, une table de marbre, placée, le 2 août 1802 dans le vestibule de l'Hôtel-Dieu, atteste, la reconnaissance du pays envers Desault et Bichat; on lit avec plaisir dans la même inscription funéraire les noms de ces deux grands hommes si unis pendant leur vie.

Statue de Bichat, par M. David d'Angers,inaugurée le 21 août, à Bourg.

Un monument a été élevé à Bichat dans la ville de Lons-le-Saulnier (Jura). La ville de Bourg vient à son tour d'inaugurer pompeusement, le 24 août, une statue de cet illustre savant sur la place de la Grenette. La cérémonie avait attiré un concours immense, et les médecins surtout y affluaient. Le vénérable Pariset représentait l'Académie royale de Médecine, dont il est le secrétaire; les Facultés de Pans et de Strasbourg avaient pour délégués M. Hippolyte Royer-Collard et M. Forget; Lyon, où Bichat commença ses travaux d'anatomie et de médecine opératoire, avait envoyé à cette fête médicale MM. Brachet, Berrier, Bonnet, Martin, Pravaz, Repiquet, Montain, Gommier, Bouchet, etc. Le cortège s'est mis en marche à dix heures, escorté par la compagnie des pompiers, et précédé de la musique de l'artillerie. En tête s'avançaient M. le préfet de l'Ain, M. le maire de Bourg, M. le général commandant le département, MM. d'Angeville, Perrier, Latournelle, Poizat, députés de l'Ain; les membres du conseil général, les médecins, les fonctionnaires publics, les maires de Poncin et de Thourette, suivaient avec les souscripteurs du monument. La place de la Grenette était garnie d'estrades circulaires, ou se tenaient des dames élégamment parées: «Jamais ou n'en vit tant et de si jolies,» dit le galant journal de la localité. Une foule considérable occupait les abords de la place et les hauteurs du bastion.

La statue a été découverte au bruit de l'artillerie et d'une cantate chantée par des amateurs, qui se sont montrés en cette circonstance supérieurs à bien des artistes; des discours ont été prononcés par le préfet, le maire de Bourg, M. Pariset, M. Royer-Collard, M. Bonnet de Lyon, M. Larey, chirurgien militaire; M. Brachet, président de la Société de Médecine de Lyon, et M Martin, doyen des médecins de cette ville. A deux heures, le cortège s'est acheminé vers la salle du banquet; deux cent cinquante personnes y ont pris place; plusieurs toasts ont été portés aux acclamations unanimes de l'assemblée. Un feu d'artifice a terminé la soirée.

La statue, exécutée en bronze d'après le modèle de M. David (d'Angers), est placée sur un piédestal quadrangulaire, et entourée d'une grille. Bichat est représenté étudiant sur un enfant le mouvement de la vie, et ayant à ses pieds un cadavre à moitié disséqué; cette disposition rappelle lesRecherches physiologiques sur la vie et la mort, l'un des principaux travaux de l'illustre anatomiste. Cette oeuvre nouvelle digne de l'habile sculpteur auquel nous devons le fronton du Panthéon, les bustes d'Ambroise Paré, de Boulay de la Meurthe, de Cuvier, de Paganini, la tombe de Garnier-Pages; les statues de sainte Cécile, du Grand Condé, de Bonchamps, de Talma, de Gutenberg, et tant d'autres monuments originalement conçus.

Bientôt chaque ville aura ses héros de bronze ou de marbre; dimanche encore, 25 août, on inaugurait à Versailles la statue de l'abbé de L'Épée, fondateur de l'Institution des Sourds-et-Muets..

Depuis quelques jours on lit sur un placard oblong suspendu au balcon de la Maison-Dorée: «Exposition publique des dessins de M. Vattemare.» Nous vous introduirons plus tard dans cette vaste et curieuse collection; il importe préalablement de vous entretenir de celui qui l'a fondée. Nul, dit-on, n'est prophète en son pays, et m. A. Vattemare est beaucoup plus connu des Anglais et des Américains que de ses compatriotes.

M. Alexandre Vattemare nous apparaît sous un double aspect. Désigné par son prénom, c'est au artiste dramatique qui excelle dans les rôles à travestissements, et qu'on a vu au Gymnase dansl'Auberge de Calaiset autre pièces dont il remplissait seul tous les personnages. Sous son nom propre, c'est l'auteur d'un projet d'échange entre les bibliothèques. Alexandre mime recueille des applaudissements sur les théâtres du monde entier; M. Vattemare entre au conseil des peuples pour en provoquer les délibérations. Alexandre s'adresse à la foule avide d'émotions; M. Vattemare confère avec les artistes, les bibliographes et les rois. Le public s'amuse des transformations protéiennes d'Alexandre; les chefs des États s'étonnent de l'honorable persistance de M. Vattemare. M. Vattemare prodigue les guinées de l'acteur Alexandre pour réaliser une idée utile.

M. Vattemare s'était dit en 1815: «Un nombre infini de doubles se trouvent toujours dans les musées, les collections, les galeries, les bibliothèques; ces doubles, relégués dans les magasins, sont enfouis et perdus à jamais; pourquoi ne pas leur rendre une valeur réelle? Qu'on organise entre les grands dépôts scientifiques un échange régulier de leurs doubles, et tous seront plus complets et plus riches sans qu'il en ait coûté à l'État autre chose que le soin d'une intelligente organisation.» Ce projet conçu, M. Vattemare parcourt le monde pour le proposer aux souverains; il se fait le missionnaire de son idée, ne demandant à la profession d'acteur que des ressources pécunières. Partout l'échange des doubles trouve des approbateurs: les savants, les rois, les ministres, les gens de lettres, les artistes encouragent M. Vattemare, correspondent avec lui, travaillent ou dessinent pour lui. Une médaille est fondue en son honneur à la monnaie de Berlin. De retour en France, il soumet son plan à la Chambre des Députés, qui, le 16 mars 1836, renvoie la pétition au ministre de l'instruction publique; le 26, à la Chambre des Pairs, M. le duc de Fézensac, rapporteur, proclame la pétition utile et importante. «C'est, dit-il, une grande et noble pensée que d'unir ainsi les diverses nations de l'Europe par un commerce de richesses littéraires et scientifiques.» La Chambre des Pairs ordonne le renvoi de la pétition aux ministres de l'instruction publique et des affaires scientifiques, et le projet d'échange s'en va sommeiller dans la nécropole des cartons ministériels.

M. Vattemare ne s'est pas découragé. De même que O'Connell répète: «Agitez!» le Pierre l'Ermite de l'union intellectuelle: n'a cessé du crier par le monde: «Échangez vos doubles! échangez vos doubles!» Il a obtenu les suffrages autographes d'un grand nombre d'illustres personnages de tous les pays. Puis, après avoir récolté les adhérions européennes, M. Vattemare, le 20 septembre 1839, s'est embarqué pour New-York. Là, on l'a accueilli avec un fanatisme incroyable; il a voyagé d'États en États, provoquant desmeetings, remuant les congrès et les populations; un bill a été vote à l'unanimité par les deux Chambres pour la fondation de bibliothèques et la mise à exécution du système d'échange. «Est-il une idée plus belle et plus heureuse?» écrivait M. White, représentant de la Louisiane. «La belle France, disait le général Keim, représentant de la Pennsylvanie, la belle France nous offre toujours des bienfaits: jadis elle nous envoya un Lafayette pour aider à l'établissement de notre liberté politique; aujourd'hui nous en recevons Vattemare, qui mettra le comble à nos plaisirs intellectuels.» Fanny Elsler n'était pas encore arrivée, je crois, aux États-Unis, et n'avait pas augmenté cette dette de reconnaissance des représentants américains «en mettant le comble à leurs plaisirs moraux.»

Chose pénible à penser, tant de zèle, de démarches, de sacrifices, d'enthousiasme, de discours et demeetings, ont amené d'imperceptibles résultats; seulement l'État du Maine, les villes de Baltimore, Boston, New-York et Washington, ont transmis à la ville de Paris quelques documenta administratifs, et notre conseil municipal y a répondu, le 21 décembre 1842, par l'expédition desComptes et Budgets de la Ville, del'Histoire du choléra, desOrdonnances de la Préfecture de Police, et autres renseignements que les Américains auront probablement soin de ne lire jamais. Les échanges des doubles, s'ils ont lieu, se font à huis clos, de bibliothèque à bibliothèque, et non point par une grande disposition législative, comme l'aurait désiré M. A. Vattemare. Heureusement pour nous consoler, en attendant mieux, nous avons les onze cuits dessins qu'il a rapportés de ses voyages. Nous parlerons de cette exposition.

Les artistes voyageurs et les voyageurs artistes gardent religieusement les costumes des pays qu'ils ont visités. Ce ne sont pas seulement pour eux de précieux souvenirs; ce sont aussi des preuves incontestables de leurs lointaines pérégrinations. A leurs ami qui les interrogent, ils disent: J ai vu la Grèce; voici la fustanelle d'une Palyare de Samos ou de Chio--J'étais à Stamboul; voici le fez d'un bachalda (officier de police) et le chapeau d'un derviche.--J'ai hérité de ce bonnet kahnouk après la mort du brave qui le portait. Voici un sabre turc, un mousquet japonais, un châle indien, un cric malais, des bottes chinoises. Voyez et croyez.»

Soirée orientale chez M. H...

Les voyageurs aiment aussi à se parer des costumes qu'ils ont portés dans leurs courses aventureuses; ils y joignent, s'ils le peuvent, les gestes et le langage des pays lointains; alors la métamorphose est presque complète. C'est sous l'empire de ces caprices que, par une belle soirée d'été, le mois dernier, des artistes et des voyageurs se sont réunis chez M. H.... architecte, sous une tente élégante ornée de fleurs, sans autres meubles que des divans. Nul n'était admis sous le frac; tous les invités portaient avec aisance des costumes orientaux d'une fidélité scrupuleuse. C'était une réunion vraiment curieuse, et les diverses langues qu'on y parlait en faisaient une sorte de petite Babel.

Les scheicks arabes des provinces de l'Yémen, avec leurs longues robes de soie, leurs ceintures de cachemire et les pieds chaussés de sandales, causaient, assis sur le tapis, avec l'habitant des montagnes, de l'Assyr; le soldat régulier d'Abd-el-Kader, avec ses armes grossières et ses haillons pittoresques, fraternisait avec un agha allié de la France; le palyare grec, revêtu de son costume resplendissant de broderies, entretenait un arnaute, son voisin, dans la langue, dégénérée d'Homère; un autre, sous le costume d'un fellah égyptien, faisait entendre le cri monotone du muezzim, tandis qu'un jeune orientaliste, portant le costume du hizam égyptien, chantait d'une voix dolente une chanson arabe; l'un fumait le gargouli indien, l'autre le narguilé persan, le chibouk turc ou le chiche arabe. Il y avait là des Tartares des Persans, des Indiens, des Japonais, des Turcs, des Égyptiens, des Nubiens. Chaque peuple y était représenté.

Les passants attardés près de la place Vendôme ont dû croire un instant que l'Orient avait envahi la grande cité, ou que six mois de l'année venaient d'être tout à coup supprimés par ordonnance, et que l'on était en carnaval.

Le dessin que nous donnons est du au crayon habile de M. Karl Girardet, qui a visité l'Égypte, et qui figurait à ce titre parmi les invités de M. H....

Tous les personnages représentés sont des portraits; et nos lecteurs reconnaîtront aisément sous ces déguisements quelques-uns de nos artistes et des savants les plus célèbres.

Dans la durée d'une heure, ramasser avec la bouche, à genoux, et rapporter l'un après l'autre, au punit de départ, cent oeufs disposés à égale distance, sur une ligne droite de cent mètres, en sautant chaque fois une haie de steeple-chase d'un mètre de hauteur; tel est le programme d'un exercice qui a eu pour témoins, lundi dernier, sur les terrains du tir de M. Renette les membres du Jockey-Club et quelques amateurs profanes.

Coots, né à Londres, âgé de trente-neuf ans, est venu d'Angleterre, où sa renommée comme coureur et comme boxeur est depuis longtemps établie, pour donner à l'illustre club ces preuves de sa merveilleuse agilité.

Lundi dernier, à quatre heures douze minutes, vêtu de flanelle, il s'est mis en marche et a exécuté le programme; mais, hélas! le malheureux! il a dépassé d'une minute, d'une seule minute, les soixante minutes convenues. Toutefois, les spectateurs se sont montrés indulgents; le Jockey-Club a bien voulu être un peu moins sévère pour lui qu'il ne l'aurait été pour miss Atalante ou toute autre miss en retard «d'une tête:» on l'a consolé d'un échec qui véritablement n'en est pas un.

Il est certain qu'en soixante minutes s'agenouiller cent fois, sauter cent fois une haie, et parcourir, en répétant ce fatigantes évolutions, une distance que l'on évalue à dix kilomètres (environ deux lieues et demie), c'est assurément une tâche difficile, et qui suppose autant de force de volonté que de vigueur musculaire.

Un des élégants Mécènes de Coots propose de parier que le meilleur piéton de Paris, marchant d'un pas direct et accéléré, ne traverserait pas le Bois de Boulogne aussi vite que Coots marchant à reculons.

On assure que plusieurs élèves de nos gymnases ont offert d'entrer en lutte avec Coots. C'est bien: cette émulation n'a rien que de fort convenable; mais que le Jockey-Club n'outrepasse point son but, et qu'il ne lui vienne pas en fantaisie, comme on le soupçonne sans doute trop légèrement, de nous attirer à Paris des boxeurs ou des tauréadors.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le voyageur le plus exact est justement celui qui le paraît le moins, et qui, sans s'occuper de l'ordre ou de l'exactitude des faits, raconte fidèlement, dans toute leur naïveté, non l'histoire de son voyage, mais celle de ses sensations.

Il est malheureux que cette idée soit venue à beaucoup de gens d'esprit avant de traverser mon cerveau. A compter de Sterne, je ne sais pas un de ces prétendus voyageurs sentimentaux qui ne se soient crus dans l'obligation d'orner singulièrement la vérité de leurs souvenirs, pas un qui n'y ait mêlé des incidents évidemment romanesques. Comme si la vérité ne suffisait pas toujours et partout.

Et, en parlant de Sterne, je veux bien croire à l'histoire du Sansonnet, mais j'attesterais devant toutes les cours de justice de ce monde ou de l'autre qu'il n'a jamais rencontre, à une demi-lieue de Moulins, sous un peuplier, Maria la folle tout de blanc vêtue, avec un ruban vert-pâle en sautoir, un chalumeau pendu à ce ruban, un cordon attaché à sa ceinture, et, au bout de ce cordon, un petit chien. Un petit chien nommé Sylvio!--à une demi-lieue du Moulins.

Chambre de Sterne.--Ces mots étaient écrits sur une porte grise, dans le corridor où me conduisit le factotum de l'hôtel Dessein.

J'aurais pu faire le sceptique ou le dédaigneux, mais à quoi bon? Tandis qu'on montait mes malles, je poussai doucement la porte entr'ouverte et posai ma main sur mon coeur pour y surprendre les symptômes d'une émotion quelconque; mais, à l'aspect d'un lit défait, d'une table de nuit toute neuve et de deux serviettes mouillées qui séchaient paisiblement sur le rebord des fenêtres, je ne ressentis qu'un léger désappointement. Dans la cour je jetai un coup d'oeil pour voir, sous quelque remise, une vieilledésobligeante; il n'y avait que du gazon et quelques jeunes arbres frémissant au souffle du vent de mer.

J'entendis à ce moment craquer, sur l'escalier, les escarpins vernis du factotum, et, craignant de lire sur son visage sévère la désapprobation de mon indiscrète conduite, je rentrai en deux sauts dans mon domaine privé.

Toujours à propos de Sterne. Dans un choix d'anecdotes curieuses, j'ai trouvé la biographie de ce bon et joyeux La Fleur, que son maître nous a tant fait aimer. Il était Bourguignon de naissance et bohémien de caractère. A huit ans, un instinct irrésistible lui fit quitter sa famille; il erra deux années durant sur les chemins de France, sans autre patron que son extérieur prévenant et doux. Il trouvait partout un peu de pain et de lait, un lit de paille pour la nuit et quelques vêtements de rebut. Sans trop savoir où il allait, et attiré par cet aimant mystérieux des capitales, dont tous les vagabonds ont ressenti l'influence, après deux années de hasards, il se trouva un matin sur le, Pont-Neuf, regardant couler la Seine comme un vieux Parisien. Un tambour qui se rendait sans nul doute au quai de la Ferraille, le rendez-vous des enrôleurs, vit cette petite mine éveillée, et suborna l'enfant perdu. Comme les biens en déshérence, les enfants sans famille appartenaient au roi; celui-ci fut réclamé au nom de Sa Majesté qui ne s'en doutait guère; on lui pendit au cou une caisse dorée, on lui mit sur les épaules un habit blanc à revers bleus, qui lui fit connaître les premières joies de la toilette, et, pendant six ans, il fut tambour. Deux ans encore, et la loi le déclarait libre; mais La Fleur, ennuyé du service, n'était pas homme à faire son temps comme le premier manant venu. Il changea d'habit avec un paysan, et déserta galamment pour on ne sait quelle querelle avec ses supérieurs. C'est alors qu'il se retira dansses terrespour y vivrecomme il plaisait à Dieu, c'est-à-dire très-mal, jusqu'au moment où Varenne, l'aubergiste de Montreuil, l'offrit à Sterne qui passait et qui l'emmena courir le monde, ainsi que le sait du reste tout lecteur instruit.

On sait encore que La Fleur était amoureux, sérieusement amoureux d'une très-jolie fillette aussi pauvre, aussi gaie, aussi imprévoyante que lui. Il l'épousa à son retour d'Italie, sans réfléchir que son métier de couturière lui rapportait à peine six sous par jour. Elle ne tarda pas, une fois mariée, à le gratifier d'un enfant, et les profits diminuaient à mesure que croissaient les charges. La Fleur un jour cessa de rire; le pain manquait à la maison; il se remit derechef en quête d'unmilord anglais, et reprit quelques années encore la livrée qu'il portait si bien; puis, dès qu'il eut des économies, il revint trouver sa femme; quelques mauvaises langues essayèrent de lui mettre martel en tête à propos de ce qui s'était passé durant son absence, mais il leur rit au nez en vrai philosophe, et ouvrit un cabaret à Calais, dans la rue Royale. Les marins anglais y venaient en foule, et d'abord tout prospéra; mais il plut à Louis XVI de prendre parti pour les républicains d'Amérique, et, entre autres résultats désastreux, la rupture de la France et de l'Angleterre entraîna la ruine des cabaretiers de Calais.

La Fleur vit bien que, sans une troisième campagne, il ne pourrait tenir tête à la mauvaise fortune, et, comme il parlait, le souvenir des méchants propos tenus sur le compte de la femme lui donna quelque tintouin. Elle s'en douta sans doute, et lui lit une scène pathétique, prenant pour texte de son désespoir les infidélités probables dont elle allait être victime. Tout en se justifiant par avance, La Fleur oublia ses craintes. Il n'était pas homme à mener de front deux idées aussi différentes que celles d'être trompeur ou trompé.

Pauvre La Fleur! lorsqu'il revint trois ans après, toujours tendre et toujours constant, il trouva, derrière, le comptoir de son cabaret, une figure étrangère. Des comédiens nomades passant à Calais lui avaient enlevé femme et enfant. Jamais il ne revit ni l'un ni l'autre.

Depuis ce tennis, il vécut sans établissement fixe, tantôt en Angleterre,--il aimait les Anglais,--tantôt sur la côte de France, à demi messager, à demi agent d'affaires, toujours employé de manière on d'autre, et recommandé par son activité, son dévouement, son intelligence.

Je n'en sais de La Fleur pas davantage, à mon grand regret. M'eût-on appris la date exacte de sa mort, je la donnerais ici avec autant de scrupule que s'il s'agissait d'Alisfragmonthosis ou de Misphrathouthinosis, monarques interessants de la douzième ou vingt-deuxième dynastie égyptienne. Voyez les listes de Manéthon.

Ce ressouvenir égyptien me fait songer qu'à l'entrée de l'établissement des bains de mer, à Boulogne, j'ai vu se promener une momie en chapeau rose. Elle descendait d'une calèche magnifique, et se mit à marcher avec une lenteur sépulcrale, appuyée, au bras d'un gentleman frais et rougeaud, tandis que trois ou quatre jolis chiens blancs, traînant après eux de longues laisses vertes, gambadaient follement autour de ce couple respectable.

Cette momie, était maigre; sa peau tannée avait la couleur des figues sèches, et ses yeux, fixes, soucieux, enfoncés dans de creuses orbites, exprimaient l'inexorable ennui dont on doit être dévoré après quelques siècles de séjour dans ces énormes fourreaux de pierre noire, en forme de boîte à violon, où les Égyptiens cachaient leurs morts.

J'eus beau soutenir à mon compagnon que cette exhumée sentait le camphre, le benjoin et toutes sortes de vieux aromates, il ne distinguait que l'odeur du patchouli, et une momie n'était pour lui que la veuve remariée de quelque riche nabab.

Dans tous les cas, il était impossible de ne pas remarquer cette apparition, qui nous donnait un avant-goût de la riche et triste Angleterre. Elle glissa lentement dans les allées sinueuses, sans retourner une seule fois la tête, et se perdit avec sa mente élégante entre les colonnes bariolées du pavillon composite qu'un décorateur d'Opéra est venu élever sur la grève de Boulogne.

Pour réconcilier avec l'humble poésie de sa misère la plus pauvre de ces jeunes filles pleines de vie et de santé, aux yeux desquelles une calèche et des domestiques à livrée sont l'indispensable apanage du bonheur, il ne faudrait, je pense, que leur montrer dans tout l'éclat de son luxe inutile découragé quelque misérable créature comme celle-ci; un seul de ses regards pesants, un seul de ses pas allongés, leur en dirait plus long que bien des homélies sur le néant des richesses.

J'aime par-dessus tout à recomposer sur la donnée la plus fugitive toute l'existence d'une personne à peine entrevue; et tandis que nous gravissions l'espèce de promontoire sur lequel s'élève le monument napoléonien, je me racontai la vie de cette livide Anglaise.

Elle était, il y a quinze ans, jeune, belle et pauvre, dans un faubourg de Londres. Son mari, qu'elle avait épousé sans l'aimer, à condition qu'il l'aiderait à vivre elle et sa mère, non content de dissiper en orgies le peu d'argent qu'il pouvait extorquer à ces deux femmes, les battait et les humiliait à chaque instant du jour. Néanmoins, dans ce pays où le lien conjugal a conservé toute sa force, Elisa n'eut jamais songé à se séparer de cet homme cruel; mais un jour il la quitta de lui-même et disparut.

La mère et la fille, débarrassées de lui, songèrent à lutter de leur mieux contre la misère, et tout d'abord elles mirent à louer une partie de leur modeste habitation. Là vint s'établir, après quelque temps, un de ces jeunes gens aventureux, dont la volonté, de bonne heure exercée, se plaît à soumettre tout ce qui leur offre une résistance. Il n'eût peut-être pas aimé sa jeune hôtesse, s'il n'eût été attiré par la froideur même et le dédain qu'une première trahison avaient laissés dans le coeur de cette pauvre femme. Le jour où elle lui raconta,--sans y mettre de coquetterie,--qu'elle se croyait pour jamais à l'abri des séductions, ce jour-là, comme éveillé par un défi, le jeune homme voulut être aimé.

Il avait trop d'avantages et de persévérance pour ne pas réussir. Après bien des combats, et non sans de vifs remords, Elisa devint la maîtresse de celui qu'elle ne pouvait épouser.

Par bonheur il l'aima aussi fortement qu'il l'avait désirée; et, bien que ces noeuds illégitimes, dans un pays comme l'Angleterre, paralysent encore plus que chez nous les efforts qu'un homme doit faire pour s élever, il résolut de n'abandonner jamais sa compagne; seulement, lorsqu'il se fut bien convaincu, par de dures et fréquentes épreuves, qu'en s'unissant publiquement à la femme d'un autre il avait jeté le gant à d'implacables préjugés, cet homme énergique ne vit qu'un moyeu de dompter l'opinion, et devint ambitieux d'argent comme il l'avait été jusque-là d'amour et de renommée.

A Londres, la fortune l'aurait fait trop longtemps attendre; mais dans l'Inde, lorsqu'il veut mettre sa vie au jeu, l'homme de talent peut largement réaliser les bénéfices du quitte ou double. Les deux amants engagèrent sans hésiter cette partie redoutable, décidés, perte ou gain, morts on millionnaires, à partager les résultats qu'elle aurait.

Dix ans après, elle était à moitié gagnée, à moitié perdue. La richesse était venue, la mort allait venir, Elisa semblait la plus menacée, car c'était sur sa frêle constitution que les ardeurs dévorantes du ciel indien avaient exercé le plus de ravages.

Le départ était résolu, le jour fixé, le navire choisi. Chaque soir, quand la brise, de mer se levait, Elisa se faisait porter en palanquin sur le port pour contempler avec une joie d'enfant le magnifiquesteam-boatqui allait la ramener dans sa patrie. C'était l'heure des apprêts, et son amant voulait qu'elle présidât elle-même aux mille soins qu'il se donnait pour lui rendre la traversée moins pénible. Entre autres formalités nécessaires, il fallait un permis d'embarquement nominalement délivré à chaque passager. L'employé du gouvernement, chargé de cette portion du service, après avoir pris le nom et le signalement des autres voyageurs, vint, chapeau bas, demander celui de la dame au palanquin. Elisa lui répondit sans le regarder; mais, à peine avait-elle articulé son nom de famille, qu'une exclamation de surprise échappée à cet homme, la tira brusquement de son indolente rêverie.

Et, lorsqu'elle leva les yeux sur lui, un tressaillement nerveux la fit frémir de la tête aux pieds: elle venait de reconnaître son mari.

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Mortellement blessé, son amant, avant d'expirer, lui légua l'énorme fortune qu'il avait acquise pour elle. Son mari la contraignit d'accepter, et ramassa hardiment cet héritage souillé pour lui de boue et de sang. Honte à la loi qui consacre et légitime de telles infamies! Honte à l'homme qui abuse de sa force et de sa volonté pour dominer une femme à demi brisée par le mal, anéantie par le désespoir!

Mon roman une fois bâti, selon toutes les règles de la poétique moderne, je me laissai aller à toute l'indignation que m'inspiraient les procédés de ce mari si gros et si rubicond.

Malheureuse femme! m'écriai-je-, j'espère bien qu'elle l'empoisonnera tôt ou lard!

Mon compagnon, qui me précédait de quelques pas, tourna brusquement sur ses talons, et me demanda d'une voix émue à qui diable j'en avais.

Je compris que j'étais tout à coup devenu suspect,--moi, célibataire,--à cet homme éminemment marié.

Environ une lieue avant Boulogne commence un insuportable régime d'obsessions et de véritables violences faites à la volonté des voyageurs. Les aubergistes, dépêchent sur la route des émissaires à cheval qui viennent occuper les portières de la diligence et accabler ses malheureux habitants de renseignements intéressés. Les cartes lithoraphiées pleuvent de tous côtés; des recommandations contradictoires se croisent et se démentent avec une énergie effrayante. Le chevalier del'Etoilejette un insultant défi au champion duLion-d'Or; le tournoi va sans doute s'engager; mais tandis qu'ils s'écartent pour prendre champ, une petite paysanne à l'air éveillé saute lestement sur le marchepied, m'offre un bouquet frais cueilli, et me vante les charmes duBoeuf-Couronné. Cette manoeuvre perfide attire les regards des deux paladins àtweeds-gris; ils se précipitent, la cravache haute; mais cette charge de cavalerie n'effraie pas l'héroïque pucelle; d'un seul bond, elle est à terre, ramasse deux gros cailloux, et fait hardiment face à l'ennemi étonné. Troisgroanspour leLionetl'Étoile; hussahpour leboeuf; leBoeuf for ever, sa couronne lui reste.

A Douvres, ce fut bien pis. Quarante ou cinquante sacripants déguenillés nous attendaient sur le quai. Le prisme du mal de mer n'embellit rien, et je tiendrais pour un galant Amadis l'homme enthousiaste que la beauté soumettrait à son empire sur un paquebot aussi violemment secoué que l'avait été le nôtre. Si j'ai quelque raison de penser ainsi, jugez ce que durent être àmes yeux, encore mouillés des pleurs de la traversée, les physionomies atroces de ces truands en haillons qui nous entourèrent en hurlant des que nous eûmes mis pied à terre.

Ils jargonnaient tous les idiomes de l'univers:Gentleman! -- Herren! -- Signori! -- Caballeros! -- Messieurs! -- the Star hotel! -- die Kanone! -- l'Osteria del Orsa! -- l'Albergia de la Anela! -- les Trois Maures!

Les cris de cette canaille étourdissante que notre silence semblait encourager, les regards impudents dont elle nous assiégeait, l'inquiétante activité qu'elle déployait autour de nous, ajoutaient à la prostration générale de mes facultés, et au lieu de tomber à coups de canne sur ces fâcheux cosmopolites, je me laissais naturellement palper et entraîner par eux, hébété, stupide, vaincu d'avance et résigné à tout à qui pouvait m'arriver de pis.

Déjà l'un de ces croquants avait passé son bras sous le mien avec un sourire de triomphe, je vois encore d'ici sa figure de zingaro, ses cheveux gras, noirs et frisés sa redingote d'un bleu sale boutonnée jusqu'au menton, ses lèvres ironiques et ses yeux noirs rayonnant d'un éclat fascinateur Celui-là n'était ni Anglais, ni Français, ni Espagnol, ni Allemand, ni Romain, ni Russe, j'en répondrais sur mon âme Juif on Bohémien, je ne dis pas, voleur et peut-être, assassin, j'en ferais serment au besoin.

Tels étaient cependant mon indifférence et mon apathique désespoir que je me laissais entraîner machinalement par ce monstre à figure humaine. Nous allions tourner ensemble dans une ruelle déserte, et je cherchait à deviner d'avance quel était, de toutes ces maisons grimaçantes, le coupe-gorge où devait s'accomplir ma fatale destinée, quand un incident imprévu me tira d'affaire.

Mille cris s'élevant derrière moi me forcèrent à tourner la tête. Ils saluèrent la chute de mon déplorable compagnon de voyage, qui avait butté sur les degrés de laCustom-house. Etendu au milieu de ces sauvages, il courait autant de risques que le capitaine Cook dans la baie de Katakakooa.

Je dois le dire à mon éloge: ce spectacle me rendit aussitôt toute l'énergie que je n'avais pu trouver pour ma propre défense. Je me débarrassai par un mouvement soudain de mon assassin futur, et, brandissant d'un air martial un innocent parapluie, je courus à la rescousse de mon malheureux ami.

Cette scène incontestablement tragique se passait le 20 mai dernier, aux pieds des rochers de Shakspeare.O. N.

(La suite à un prochain numéro.)


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