M. Brisset, pensionnaire de deuxième année, voulant peindre une académie, a pris pour prétextele Fils de Priam, tué par Achille au siège de Troie. M. Lebouy a représenté un jeune berger, un pasteur de Virgile courtisant une jeune bergère, et lui répétant ces vers d'André Chénier:Ma belle Pammyrhis, il faut bien que tu m'aimes;Nous avons mêmes yeux; nos âges sont les mêmes.L'inexpérience d'un pensionnaire de première année est sensible dans cette peinture qui a toutefois le charme d'une simplicité naïve.M. Lanoue, paysagiste de première année, a bizarrement implanté une scène duNouveau Testamentdans un site des États romains. Après avoir retracé uneVue de la route d'Albano à Striccia, il y a placé lesSaintes femmes au tombeau de Notre-Seigneurcomme si de lourds massifs d'arbres européens, et une grotte creusée dans les flancs d'un verdoyant coteau, pouvaient représenter les âpres rochers et la végétation brûlée du Golgotha.Oedipe s'en allant de Thèbes, premier Grand-Prix dePeinture, par M. Damery.L'envoi de sculpture ne se compose que de trois morceaux:l'Empereur Commode aux jeux du Cirque, ébauche sans conséquence de Ml. Vilain (pensionnaire de quatrième année); une copie en marbre duMarsde la villa Ludovisi, par M. Godde, élève de première année, etOreste poursuivi par les Furies, statue en marbre par M. Chambard, élève de cinquième année. Cette grande figure en pied n'est pas plus un Oreste que n'importe quel autre personnage en garde contre un invisible ennemi, mais elle a des muscles bien exécutés.M. Vathier, élève de troisième année, graveur en médaille, n'a pas eu le temps d'achever samédaille commémorative des secours apportés aux victimes des inondations qui ont ravagé la France en 1840. Les parties terminées font augurer favorablement de l'oeuvre complète. Le bas-relief du même pensionnaire,la Douleur pleurant sur la terre, manque complètement de modelé.Ardon sauvé par un Dauphin, premierGrand-Prix de Gravure en médaillepar M. Merley.Les graveurs en médaille que le gouvernement français entretient à Rome nous envoient de la sculpture en guise de médailles; de même les graveurs ne nous donnent presque jamais de gravures; ils se bornent à copier à l'aquarelle des tableaux des différents maîtres. C'est ce qu'ont fait cette année, avec beaucoup de soin et de talent, MM. Saint-Eve et Pollet, M. Saint-Eve, élève de deuxième année, a reproduit laMadoned'Andréa del Sarto, et le portrait de ce maître par lui-même, tableaux tirés de la galeriedei Uffizzide Florence. M. Pollet, pensionnaire de quatrième année, a exposé de charmantes copies d'après Raphaël, Titien, Léonard de Vinci et Andréa del Sarto. Nous signalerons surtout leJoueur de Violonet laMadona alla seggiola, d'après les originaux de Raphaël, qui sont, l'un dans La galerie Pitti de Florence, l'autre dans le palais Sciarra de Rome.Deux architectes seulement ont satisfait à leurs engagements envers l'Académie des Beaux-Arts. M. Picard, élève de première année, a trouvé une excuse trop légitime dans une grave indisposition; M. Ballo, de deuxième année, n'a pu obtenir à temps l'autorisation de pénétrer dans un couvent de femmes où sont encloses les ruines qu'il se propose d'étudier. M. Lefuel, de troisième année, n'a terminé que quinze dessins sur vingt qu'il avait promis de livrer. Ces lavis, exécutés avec soin, représentent des portions de l'arc de Septime Sévère, des temples de la Concorde et de Jupiter Tonnant, du portique des douze grands dieux et du Tabularum, édifice antérieur aux empereurs, où se gardaient les actes public; et les senatus-consultes, gravés sur des tables de bronze. M. Guenepin, de cinquième année, a présenté, à titre de projet d'Hôtel des Invalides de la marine, un entassement confus de toitures, de dômes, et de pavillons. L'Académie attendait du même artiste unerestauration des thermes de Titus; mais ce travail, commencé depuis deux ans, nécessite des fouilles considérables qu'il a été impossible d'achever.L'Académie des Beaux-Arts n'a pas cru devoir accorder cette année le premier grand prix de composition musicale.Un second prix seulement a été décerné à M. Henri-Louis-Charles Duvernoy, élève de M. Halévy.Envois de Rome--Le Joueur de Violon,fac similédu dessin de M. Pelletd'après Raphaël.Sa cantate a été exécutée par mademoiselle Lavoye. MM. Alexis Dupont et Bouché, soutenus par un excellent orchestre, que dirigeait M. Battu, lieutenant en premier de M. Habeneck à l'Opéra. Ce morceau a paru généralement d'une longueur démesurée. Le jeune auteur n'avait pas sans doute répandu sur son oeuvre assez de variété.Son instrumentation est en général bien traitée; il est bon harmoniste. Comment un élève de M. Halévy ne le serait-il pas? Comme mélodiste, il est beaucoup plus faible, et ses études, selon nous, doivent tendre désormais à lui faire acquérir ce qui lui manque sous ce rapport.La composition instrumentale de M. Gounod, pensionnaire de Rome, qui a servi d'ouverture à la séance, est assez bien faite; mais ne peut-on pas lui adresser le même reproche qu'à la cantate de M. Duvernoy?La partie la plus longue et la plus intéressante de cette séance solennelle a été la lecture de laNotice historique sur la Vie et les Ouvrages de Chérubini. Ce travail assez long, mais fait avec soin, écrit d'un excellent style, plein d'aperçus ingénieux, et où brillent çà et là de spirituelles saillies, a constamment tenu l'auditoire en haleine, et des applaudissements unanimes ont plus d'une fois interrompu l'orateur.Envois de Rome.--Les Lamentations de Jérémie, tableau de M. Murat.Envois de Rome.--Oreste poursuivipar les Furies, statue en marbrepar M. Chambard.Il serait superflu de suivre M. Raoul Rochette dans tous les détails de cette biographie. Tous les faits qu'il raconte sont connus depuis longtemps. Quant à l'appréciation à laquelle il se livre des travaux de Chérubini, nous ne saurions la prendre au sérieux. «Où la critique n'est pas permise, de Figaro, il n'y a point d'éloge flatteur.» M. Raoul Rochette ne critiquant rien,--et l'on comprend que le lieu, la circonstance et sa position officielle le lui aient défendu,--ses éloges ne sont guère à discuter. Nous ne reprocherons donc pas à M. le secrétaire perpétuel d'avoir vanté lagrâceet lecharmedes mélodies de Chérubini, et de lui avoir bravement fait honneur de toutes les inventions de Gluck, d'Haydn et de Mozart. Mais n'est-ce pas pousser un peu loin l'hyperbole académique que d'avoir représenté Napoléon et Chérubini comme deux adversaires, deux ennemis, dont l'un fut persécuteur et l'autre victime. Quel mal Napoléon a-t-il jamais fait à Chérubini? l'a-t-il jamais entravé dans sa marche? a-t-il empêché qu'on jouât ses opéras? Pas le moins du monde. Il ne lui a point accordé de faveurs; mais à quel titre lui en aurait-il dû? A ne consulter que son sentiment personnel, la musique de Chérubini l'ennuyait; à consulter le sentiment public, les opéras de Chérubini tombaient presque toujours. Pouvait-il deviner que l'auteur deDémaphonet del'Hôtellerie portugaiseferait sous la Restauration de magnifiquesmotetset des messes sublimes? Chérubini, malgré un talent immense, que nous ne songeons pas à contester, a joué pendant la moitié de sa vie le rôle de grand hommeincompris, et il y avait pour cela d'excellentes raisons que nous dirions à toute autre occasion qu'à celle de son oraison funèbre.ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS.Un Journal américain.--Intérieur d'une Pension bourgeoise.(Suite.--Voir t. II, p. 26 et 58.)Intérieur du bureau deRowdy, journal américain.«M. Jefferson Brick, ici présent, monsieur, dit le colonel en remplissant son verre et celui de Martin, et passant la bouteille à son collaborateur, va nous donner, au lieu d'untoastde la vieille Europe, unsentimentde la jeune civilisation.--Puisque vous en appelez à moi, s'écria le foudre de guerre, je répondrai. Buvons au Rowdy et à tous ses frères de la Presse, puits de Vérité, dont l'onde noire (délicate allusion à l'encre d'imprimerie) est cependant assez transparente pour réfléchir brillantes les glorieuses destinées de mon immortelle patrie!--Écoutez! écoutez! s'écria le colonel. Vit-on jamais style plus riche en métaphores, plus fleuri?--Non, en vérité, dit Martin.--Voilà leRowdydu jour, monsieur, reprit l'éditeur américain, lui tendant le journal. Lisez-le! vous y verrez Jefferson Brick à son poste, à l'avant-garde de la civilisation humaine, de l'incorruptibilité morale.»Le colonel s'était de nouveau hissé sur la table, et de ce poste avancé, lui et son collaborateur vidèrent à l'envi plusieurs verres de champagne, regardant Martin lire le journal, puis échangeant l'un avec l'autre des regards significatifs. Ils achevaient leur seconde bouteille, lorsque Martin termina la dernière colonne.Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda l'éditeur.--Mais c'est d'une personnalité qui passe les bornes,» répliqua Martin.Le colonel parut singulièrement flatté de cette remarque et dit qu'il espérait n'avoir jamais ménagé personne.«Nous sommes indépendants ici, monsieur, ajouta M. Jefferson, libres de, faire et de dire tout ce qu'il nous plaît.--En revanche, à en juger par ce spécimen, reprit Martin, vous avez ici nombre de gens qui, loin d'être indépendants, font le contraire de tout ce qu'il leur plairait.--Qu'importe! il faut bien qu'ils cèdent aux institutions de la toute-puissante Institutrice des Masses. Ils bronchent parfois; mais, tout compté, nous maintenons le grappin, et notre empire sur la vie publique et privée des citoyens est aussi absolu que celui....--Du blanc sur le nègre, suggéra M. Brick.--Po-si-tivement, ajouta le colonel.--Oserais-je vous demander, dit Martin, non sans hésiter un peu (un passage de votre journal provoque ma question), oserais-je vous demander si l'institutrice des Masses ne se permet pas quelquefois..... en vérité, je ne sais comment nommer poliment la chose..... bref, n'aurait-elle pas recours aux falsifications, aux faux? Par exemple, poursuivit-il, trouvant un encouragement dans l'aisance et le calme de ses auditeurs, ne lui arrive-t-il pas de publier de fausses lettres, avec l'attestation solennelle qu'elles ont été récemment écrites par des hommes vivants?--Oui, monsieur, répliqua le colonel, cela se fait.--Et ce public éclairé, les Masses, que font-elles? demanda Martin.--Elles achètent, répliqua le colonel riant aux éclats, tandis qu'un sourire approbateur passait sur la figure de M. Jefferson.--Oui, vraiment, elles achètent, lisent, et par centaine de mille exemplaires, continua l'éditeur; nous sommes de rusés gaillards, nous autres, et nous savons apprécier la finesse.--Est-ce que, par hasard, en Amérique, fin serait le synonyme de fourbe? demanda Martin.--Et quand cela serait? dit le colonel; les termes varient avec les points de vue. Vous ne pouvez mettre la main au plat dans votre vieille Europe; nous le pouvons, nous.--Et vous le faites, pensa Martin, sans la moindre cérémonie.--D'ailleurs, reprit le colonel en se penchant en et faisant rouler la troisième bouteille vide dans un coin près de ses sieurs, laissant de côté les vocabulaires, je présume que l'art de forger des lellres n'est pas de notre création.--Je n'ai rien dit de pareil.--Non plus que nous n'avons inventé toutes les autres espèces de ruses.--Inventé! non, je ne dis pas.--Eh bien! puisque tout cela nous vient de la vieille Europe, que la vieille Europe en réponde, et brisons là-dessus. Maintenant, si vous voulez bien prendre les devants avec M. Jefferson, je fermerai la porte.»Martin suivit le collaborateur chargé du département de la guerre, qui le précédait majestueusement dans l'escalier tortueux. Le colonel vint ensuite, et tous trois cheminèrent ensemble, l'Anglais entretenant à part lui quelques doutes, et se demandant si sa propre dignité n'exigeait pas qu'il administrât quelques coups de pied au colonel, pour punir ce drôle d'avoir osé l'aborder, ou s'il entrait dans les choses possibles que cet homme et son journal fussent au nombre des appuis sérieux de cette terre régénérée.Du reste, il était évident que le colonel, heureux et fier de la position qu'il s'était faite et de sa profonde intelligence des sympathies populaires, se souciait fort peu de ce que Martin ou tout autre penserait de lui. Ses denrées, follement épicées pour la vente, se vendaient bien. Ses milliers de lecteurs ne pouvaient pas plus lui reprocher leur goût pour cette littérature fangeuse qu'un gourmand ne peut rendre son cuisinier responsable de ses appétits brutaux.Apprendre qu'un homme de sa trempe n'aurait pu se pavaner ainsi en sûreté dans les rues d'aucune ville de l'Europe, eut été pour le colonel un triomphe. Il eut déduit de cette assurance la parfaite harmonie de ses travaux avec le goût du jour, s'admirant lui-même comme un des types nationaux de l'indépendance américaine.Ils firent plus d'un mille dans une belle et large rue, appeléeBroadwayqui, au dire de M. Jefferson, «donnait les étrivières au monde entier.» Tournant enfin dans une des nombreuses rues de traverse, ils s'arrêtèrent devant une maison de mesquine apparence. Un petit perron conduisait à une petite porte verte, et de chaque côté la rampe était ornée de petits ornements blancs et lisses, pareils à une pomme de pin pétrifiée. Sur une petite plaque oblongue de même métal on lisait le nom de «Pawkins» gravé au-dessus du marteau. Quatre cochons errants contemplaient les passants du haut de l'estrade.Le colonel frappa à la porte de l'air d'un homme qui rentre chez lui: une servante irlandaise mit le nez à la fenêtre la plus haute pourreconnaître, et pendant son voyage du premier au rez-de-chaussée, les cochons se recrutèrent de deux ou trois amis de la rue voisine, et se couchèrent de compagnie dans le ruisseau.«Le major y est-il? demanda le colonel en entrant.--Lequel, monsieur?... Le maître? répliqua la servante avec une hésitation qui prouvait que les majors étaient enmajoritédans la maison.--Le maître? dit le colonel Diver, s'arrêtant tout court et se retournant vers son collaborateur du département de la guerre.--O flétrissantes institutions que l'empire britannique! dit Jefferson Brick. Maître!--Qu'y a-t-il d'étonnant dans ce mot? demanda Martin.--De l'entendre prononcer ici, monsieur, sur la terre de la liberté! dit Jefferson Brick. J'espère qu'il n'y sortira jamais que de la bouche de quelque créature avilie, quelqueaide-ménage, aussi novice aux bienfaits de notre forme de gouvernement que l'aide que voilà. Il n'est point de maître ici.--Tous sont propriétaires alors?» reprit Martin.M. Jefferson Brick s'abstenant de répondre, marcha sur les traces duRowdyincarné. Ainsi fit Martin, se disant à part lui, tout le long de la route, que le citoyen libre et indépendant qui peut condescendre à reconnaître pour chefs de pareils hommes, se fait de la liberté une moins noble image que le serf russe qui, la nuit, rêve d'elle sur le four qui lui sert de lit.Le colonel introduisit ses compagnons dans une arrière-salle du rez-de-chaussée, vaste, bien éclairée, mais des moins confortables. Entre les quatre murs blancs s'étendait un misérable tapis: une table à manger de dimensions démesurées régnait d'un bout à l'autre, et l'assortiment de chaises à fond de canne dispersées çà et là dissimulait mal la nudité du lieu. A l'extrémité, du cette salle de festin se trouvait un poêle flanqué des deux côtés d'un immense crachoir en cuivre, et fait de trois petits tonneaux de fer superposés l'un à l'autre au dessus d'un garde-cendre, et réunis d'après le principe d'union des jumeaux siamois. Devant le poêle un gros homme, étendu dans uneberceuse, se balançait en avant et en arriére, s'amusant à cracher tour à tour dans le crachoir de droite et dans celui de gauche. Un jeune nègre, vêtu d'une sale veste blanche, se hâtait d'aligner sur la table deux longues files de couteaux et de fourchettes, dont l'uniformité n'était rompue de distance en distance que par des cruches pleines d'eau. Le négrillon voyageait péniblement de haut en bas, de long en large, tirant et unissant de ses mains sales la nappe plus sale encore, dont les plis et les taches rappelaient le déjeuner. L'atmosphère, que la chaleur du poêle rendait suffocante, épaissie encore par les vapeurs nauséabondes qui s'échappaient de la cuisine, et par les exhalaisons de tabac flottant dans l'air, était tout à fait intolérable pour un étranger.Le gros homme dans la berceuse tournait le dos à la porte; tout absorbé par son passe-temps intellectuel, il ne s'aperçut, de l'arrivée des nouveaux venus que lorsque le colonel marcha droit au poêle. Le major Pawkins, car c'était lui, leva la tête, et dit de l'air las et endormi d'un homme qui aurait veillé toute la nuit, air que Martin avait déjà remarqué dans le colonel et dans M. Jefferson Brick:«Eh bien! colonel?--Voilà un gentilhomme fraîchement débarqué d'Angleterre, major, qui est disposé à se caser ici si lesdédommagementsà offrir pour le logement et la table lui conviennent.--Fort aise de vous voir, monsieur, répliqua le major, échangeant une poignée de main avec Martin, sans qu'un muscle de son visage remuât; vous vous trouvez bien, j'espère?--On ne peut mieux, dit Martin.--De votre vie vous n'avez, chance de vous trouver aussi bien que dans notre pays, reprit le major. Vous y verrez du moins briller le soleil.--Je crois me rappeler l'avoir vu briller parfois en Angleterre, dit Martin avec un sourire.--Je ne le crois pas,» répliqua le major avec une indifférence stoïque, il est vrai, mais d'un ton péremptoire qui n'admettait pas le doute. Ayant ainsi tranché la question, il mit son chapeau un peu de côté pour se gratter plus commodément la tête, et salua M. Jefferson Brick d'un air assoupi.Le major Pawkins, originaire de la Pensylvanie, se distinguait par la grosseur de son crâne et le vaste développement de son front jaune, avantages qui lui valaient dans les cabarets, cafés et autres lieux de rendez-vous le renom d'une immense sagacité. Il avait l'oeil terne, s'exprimait avec lenteur et lourdeur, et était de ces gens qui, mentalement parlant, tiennent de la baleine et prennent autant de place et de temps pour se retourner. Mais en trafiquant de son mince capital de sagesse, il avait pour principe invariable de mettre en montre le tout et au delà, ce qui contribuait puissamment à lui valoir l'admiration de la foule, sans en excepter même celle de M. Jefferson Brick, qui murmura à l'oreille de Martin:«Un des hommes les plus remarquables de notre patrie, monsieur!»L'exposition perpétuelle de tout ce qu'il avait de sagesse à vendre ou à louer, ne constituait pas le seul titre du major à la sympathie de ses compatriotes. C'était de plus un politique consommé. Le premier article de son credo, en tout ce qui touchait à la bonne foi publique, à l'intégrité, à la probité nationale, pouvait se résumer ainsi; «Passez-moi un bon trait de plume sur tout cela, et recommençons de plus belle.» Cet axiome en avait fait un patriote. En affaires commerciales, c'était un hardi spéculateur. A parler net, il avait un génie de premier ordre pour duper son monde. Personne n'était plus habile à fonder une banque, à négocier un emprunt, à former une compagnie de défrichement, inoculant la ruine, la peste et la mort à des centaines de familles. Aussi passait-il pour entendre admirablement les affaires. Il pouvait discuter, douze heures durant, des intérêts de la nation avec la plus imperturbable monotonie, chiquant tout le temps plus de tabac, fumant plus de cigares, buvant plus de rhum, de julep à la menthe et de vin qu'aucun autre membre de son club: ce qui lui avait valu le renom d'orateur et d'homme populaire. En un mot, le major, devenu un personnage important, pouvait d'un moment à l'autre être porté par le flot populaire à la députation de l'État de New-York, et plus tard, peut-être, au congrès, à Washington même. Mais comme la prospérité particulière d'un homme n'est pas toujours au niveau de son dévouement patriotique, et comme les transactions frauduleuses ont des hauts et des bas, le major s'éclipsait parfois derrière un nuage. De là venait que madame Pawkins tenait pour l'instant une pension bourgeoise, tandis que son héroïque époux mangeait, dormait, se berçait et cloquait, par manière de passe-temps.«Vous êtes venu visiter notre pays, monsieur, dans une saison où le commerce est aux abois dit le major.--A l'époque d'une crise tout à fait alarmante, reprit le colonel.--Lors d'une stagnation sans précédent, ajouta M. Jefferson Brick.--Je suis fâché d'apprendre que les choses aillent si mal, répliqua Martin. Cela ne durera pas, j'espère.»Martin était encore assez peu au fait des usages de l'Amérique, sinon il aurait su qu'à en croire chaque citoyen, chaque individu, le pays est toujours dans un état de crise, toujours réduit aux abois, toujours défaillant, quoique les mêmes gens, en corps, soient prêts à jurer sur l'Évangile, à toute heure de jour ou de nuit, que sur la face du globe il n'est pas une contrée plus prospère, un pays plus florissant.«J'espère que cela ne durera pas, répéta Martin.--Il faudra bien marcher d'une façon ou de l'autre, reprit le major, et nous nous en tirerons, après tout.--Le sol de notre patrie est élastique, dit l'éditeur duRowdy.--Nous sommes le jeune lion, ajouta M. Jefferson Brick.--Nous avons en nous-mêmes des principes de vie et de force, fit observer le major. Si nous prenions un petit-verre d'absinthe avant dîner, colonel; qu'en dites-vous?»Le colonel ne demandait pas mieux, et le major proposa de se réunir au cabaret voisin. Il renvoya Martin à madame Pawkins pour qu'il eut à s'entendre avec elle des dédommagements à offrir pour la table et le logis, le prévenant qu'il aurait bientôt le plaisir de voir cette dame au dîner, car on le servait à deux heures, et les trois quarts étaient sonnés. Se rappelant alors qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour se réconforter par le petit-verre d'amer, il sortit, laissant aux autres la liberté de le suivre.Quand le major, se levant de sa berceuse, déplaça, par ce mouvement, une certaine masse d'air, toutes les odeurs qui se combattaient furent absorbées dans une immense exhalaison de tabac. Martin s'y déroba au plus vite, et regardant cheminer son hôte dans sa majestueuse corpulence et son apathique lenteur, il ne put s'empêcher de le comparer à quelque gigantesque plante parasite croissant sur le sol vierge de la république, pour s'engraisser à ses dépens.Ils rencontrèrent d'autres végétaux de la même famille au cabaret voisin, entre autres un gentilhomme prêt à partir pour un voyage d'affaires, d'environ six mois, dans l'Ouest: il ne parlait que de millions, de défrichements, de villes à fonder, et avait pour tout bagage un chapeau de toile cirée et une petite valise de cuir jaune-pâle, comme celle de certain voyageur qui avait fait la traversée de l'Atlantique dans leScrew.Ils revenaient à pas comptés, Martin donnant le bras à M. Jefferson, et le colonel et le major marchant côte à côte, lorsqu'à cinquante pas de la maison ils entendirent le son bruyant d'une grosse cloche. Aussitôt le colonel et le major s'élancèrent en avant, franchirent les marches, enjambèrent le perron, et poussant la porte entrebâillée, se précipitèrent dans l'intérieur comme deux échappés de l'hôpital des fous. De son côté, M. Jefferson Brick, dégageant rapidement son bras de celui de Martin, prit son élan dans la même direction et disparut.«Mon Dieu! pensa Martin, le feu est au logis!... c'est sûrement le tocsin!»Mais il ne voyait ni feu ni flamme, rien qui annonçât un incendie. Comme il glissait sur le pavé boueux, trois autres personnages courant à toutes jambes débusquèrent d'une rue voisine, l'anxiété et l'agitation peintes sur le visage, se coudoyèrent le long des marches, luttèrent un moment à qui aurait le pas sur l'autre, puis se jetèrent dans la maison, ne formant plus qu'un amas confus de jambes et de bras. Dans l'anxiété du doute, Martin se mit à courir à son tour: mais il fui dépassé et presque renversé par deux survenants qui semblaient avoir perdu la tête, tant leur exaltation était grande.«Qu'y a-t-il?--Où est-ce? s'écria Martin hors d'haleine, s'adressant au nègre qu'il trouva dans le vestibule..--Par la! dans la salle à manger, monsieur; mais vous pas prend'peur; le colonel avoir gardé une place à vous, tout contre lui.--Un place! s'écria Martin.--Oui, pour le dîner, monsieur!»Martin le regarda d'un air effaré, puis partit d'un grand éclat de rire; sur quoi le nègre autant par bonne humeur naturelle que dans le désir de lui être agréable, rit aussi jusqu'à ce que ses dents blanches brillassent, au milieu de sa face noire, comme un sillon lumineux.«Sur ma foi, tu es de beaucoup le plus sociable camarade que j'aie rencontré ici, dit Martin, lui donnant une tape amicale sur le dos, et tu m'ouvres mieux l'appétit que tous les amers du monde!»Il fit alors son entrée dans le salon et se glissa discrètement sur la chaise que le colonel (qui avait déjà plus d'à moitié dîné) gardait pour lui, ayant pris la sage précaution de la coucher le dos contre la table.MARGHERITA PUSTERLA.Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.CHAPITRE XI.LA PRISONNIÈRE.TMarguerite?Heureux de ce monde, si ce récit tout entier n'est pas fait pour vous, ce chapitre, qui ne roule que sur des souffrances solitaires, vous convient encore moins, et vous ne sauriez le comprendre. Mais celui qui souffre, celui qui a souffert, sauront m'entendre et compatiront aux malheurs de Marguerite.Nul peut-être parmi mes lecteurs (car je ne puis espérer que ces pages dépassent de beaucoup l'enceinte de Milan), nul d'entre eux n'est passé sur le pont de la porte Romaine sans jeter un coup d'oeil sur la maison qu'on voit à droite et qui porte des bas-reliefs représentant la réédification de Milan par ses alliés lombards.Ces sculptures, témoignage de la grossièreté d'exécution qu'on apportait dans les beaux-arts au douzième siècle, ornaient la porte de la muraille, bâtie et percée de deux arches, précisément au temps de la ligue lombarde. A l'endroit où s'élève aujourd'hui la maison dont nous venons de parler, Luchino avait élevé une forteresse qui s'étendait fort au loin sur les bords de la rue del Terragio et du fosse des remparts. A l'époque où les événements de notre histoire se passent, cette forteresse n'était pas encore terminée, et il n'y avait d'achevé qu'une tour très-élevée.Ce fut dans les étages supérieurs de cette tour qu'on enferma Marguerite. La chambre qu'on lui avait destinée n'avait rien de cette sordide saleté qui est un premier châtiment infligé par ce qu'on nomme la justice à l'homme qui n'a point encore été jugé coupable. Une petite fenêtre lui permettait de voir à travers les barreaux de fer le faîte des maisons de la ville. Elle s'apercevait encore de la vie qui s'agitait autour d'elle; elle entendait encore les cloches, les cavalcades, le fracas des ateliers; elle voyait le ciel, le soleil, la verdure. Faibles dédommagements pour un coeur qui avait tout perdu, dédommagements toutefois aux yeux de celui qui en connaît le prix immense, lorsque les raffinements de la cruauté lui ont prouvé tout ce qu'il y a d'intolérable à en être privé.Elle était donc là solitaire, arrachée à toutes les habitudes de sa vie, à la liberté de ses occupations et de ses loisirs. Il lui fallait demeurer sous la puissance de gens inconnus, dont elle n'entendait jamais une parole de compassion, dont elle n'avait jamais reçu un regard pitoyable; là, chaque bruit est une main glaciale qui lui serre le coeur, chaque retentissement des verrous un coup de poignard!Et pourquoi ce supplice? Une profonde obscurité lui voile toute chose. Et que sont devenus tous ceux qui lui sont chers? Ah! les larmes qui n'avaient point coulé lorsqu'elle ne contemplait que ses propres malheurs, dès qu'elle reportait sa pensée sur son fils et sur son époux, s'échappaient à torrents de ses yeux désolés. Frémissante, elle cachait sa tête dans ses mains et se précipitait à genoux en poussant des cris de désespoir. Puis, c'était une alternative de calme et de délire, d'espérances et de douleurs, de réflexions courageuses et d'abattement profond, rêves heureux ou terribles, qui, au cliquetis des chaînes ou au grincement des clefs, s'évanouissaient, pour rappeler l'infortunée au sentiment de la sombre réalité.Pendant que Marguerite était ainsi abandonnée à ses souffrances, Luchino dit un jour, en souriant, au bouffon, son compagnon inséparable:«Eh! Grillincervello, te souvient-il de la belle dame que je te montrai naguère sur la terrasse à laBalla, et que tu me dis ...--Que ce n'était pas avoine pour tes dents, répondit le fâcheux.--Sais-tu où elle est? reprit le prince.--En cage, je le sais.--Donc?--Hum! prenez garde, répliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu prématuré. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand morceau qui me faisait venir l'eau à la bouche, et pour cela pouvais-je y mettre la dent? C'était beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur.»Luchino sourit et ajouta: «Va, bouffon, et dis au geôlier que je le mande en ma présence.»Alors l'étiquette était moins raffinée qu'elle ne l'a été depuis; aussi bien que l'astrologue et le fou, le geôlier et le bourreau faisaient partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'étonner de voir s'établir des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de Milan.Le geôlier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, était un grand benêt, long, large, flasque, à la peau toute tachetée; ses yeux louches étaient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils rudes; ses cheveux roux s'éparpillaient sur son front et formaient comme un cadre singulier à la petite partie de ses traits que ne cachait point une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie était à donner des nausées et à faire peur. Il était ne dans le Bergamasque, mais las de travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs desgiorgi, et prit part à leurs dévastations. Mais comme il n'était pas assez courageux pour bien réussir dans ce métier de bandit, il ne tarda pas à tomber entre les mains du capitaine de justice.Un autre eût été pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dénonça si bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades, que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rébarbatif et cette âme plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le nomma gardien de la tour de la porte Romaine.Lâche avec ses supérieurs, intraitable à l'égard de ses subordonnés, il ne fut point désarmé par la douceur inaltérable de Marguerite, et se plut à lui faire subir ces mille petits supplices, ces tortures journalières qui aggravent si lourdement les grandes infortunes.Pour en donner un exemple, je raconterai, sans avoir égard à la dignité de l'histoire, cette minutieuse circonstance. Un jour (c'était dans les jours de mai), Lasagnone entra dans la prison avec une belle rose à l'oreille. Une fleur, ce frais coloris, ce rougissant éclat, éveillèrent mille tendres idées dans l'âme de Marguerite. Saisie d'un innocent désir et montrant la rose avec une douce émotion: «Donnez-la-moi, dit-elle au geôlier.--Ah! oui! elle vous plaît,» répondit le butor. Il prit la rose entre ses doigts, la respira lourdement, fit semblant de l'offrir à l'infortunée, puis la retirant tout à coup, et l'effeuillant, il la jeta par la fenêtre; puis, souriant comme d'une bonne plaisanterie, il s'en alla.Ce n'est rien sans doute. Mais le coup porta cependant; Marguerite se souvint de cette grossièreté, et lorsqu'elle put s'épancher avec un confident, elle la rappela plutôt que cent autres injures.Grillincervello introduisit Macaruffo dans l'appartement du prince, de préférence à tous ceux qui attendaient le bon plaisir de son audience, et faisant sonner ses sonnettes, il imitait malignement le bruit des clefs qui résonnaient à chaque pas de Macaruffo. Et comme celui-ci, le béret en main, se rapetissait dans un coin de la porte, faisait de grands saluts en tirant de grandes jambes, le bouffon lui disait en lui donnant des coups: «Prends donc garde, grossier manant, de ne pas déchirer le tapis: il vient de Damas, et tu me le paierais avec un morceau aussi large de ta peau.»Luchino lui demanda des nouvelles de Marguerite et ce qu'elle disait de lui. Le geôlier s'épuisa en révérences, en seigneuries, en sérénissimes, et ne sut que répondre, parce qu'il ne pouvait deviner sur l'impassible visage du prince s'il fallait que Marguerite eût dit du mal ou du bien ou n'eût rien dit de son seigneur. Enfin, Luchino dit au geôlier: «Dorénavant, que son sort soit adouci. Tu viendras chaque jour à midi chercher un plat de ma table pour le lui porter, et tu lui diras que le prince se souvient d'elle.»Grillincervello montrant le geôlier à Luchino, lui dit: «Lasagnone mériterait son nom de Lourdaud au superlatif, s'il ne se rendait la gorge plus onctueuse avec ce plat, et s'il ne vous donnait à entendre que la dame en devient plus grasse et qu'elle vous en rend grand merci.--Il pourrait se faire, répondit Visconti avec un grand éclat du rire, il pourrait se faire que ce plat lui fit le même profit que le lièvre de l'autre jour à celui qui le mangea.»Il faut savoir que la veille on avait pris un malheureux qui avait eu l'impardonnable audace de tuer un levraut. Le prince avait froidement décrété que le délinquant mangerait la bête toute crue, avec les os et la peau tout entière. La sentence fut exécutée, et il en mourut.Grillincervello comprit l'allusion, et s'écriant: «Dieu garde les chiens de pareils morceaux!» il congédia Macaruffo avec, un coup de pied. Celui-ci souhaitait entre ses dents que le déjeuner de ce bouffon bavard fût empoisonné, parce qu'il avait éventé ses desseins sur les plats et la cuisine princière.CHAPITRE XII.LES MALHEURS S'AGGRAVENTLarriva que le jour suivant, à l'heure où Lasagnone avait coutume d'apporter à Marguerite un pain, une écuelle de soupe et un broc d'eau fraîche, il parut devant elle avec un visage plus agréable et semblable à un ours faisant des cérémonie... C'était pour obéir à celui qui aurait également obtenu son obéissance s'il lui eût dit: «Laisse-la mourir de faim.» Lorsqu'il eut déposé par terre le vase d'eau et arrangé, la portion congrue, comme quelqu'un qui veut mettre en goût d'une chose inattendue, il disait: «Qu'y a-t-il après? Qu'y a-t-il de friand pout votre seigneurie?» Puis tout doucement, j'allais dire avec dévotion, il allait relevant les plis d'une serviette, et on vit apparaître un ragoût fumant. Il aspira l'odeur avec ses narines, comme un limier qui flaire le gite dans la forêt, et, mettant la main sur son coeur, il s'écria: «Oh! que c'est bon!» Puis il mit le plat devant l'infortunée, qui, à ces grâces si insolites et si grotesques, à cette voix si étrangement adoucie, si disgracieusement courtoise, ne répondait que par un mélancolique sourire. «Ceci, ajouta-t-il, est envoyé à votre seigneurie par l'illustrissime seigneur Luchino, notre maître et le maître de tout Milan; il dit qu'il lui en enverra tous les jours, qu'il veut qu'elle soit traitée à l'égal de lui-même, et il a dit qu'il se souvenait de votre seigneurie.»Cette amélioration dans la conduite de son oppresseur fut loin d'apporter quelque consolation à Marguerite. Elle sentit que ces procédés cachaient un piège, et elle, vit s'ouvrir devant son imagination toute une série de souffrances nouvelles et d'autres martyres. Élevant donc au ciel un regard plein de larmes, elle laissa involontairement échapper ces mots de sa poitrine: «Seigneur, je me recommande à vous!»Puis se retournant vers Macaruffo et repoussant doucement le plat qu'il lui présentait: «Non, dit-elle, non; ces mets délicats ne s'accordent point avec ma position. Ce pain et cette soupe suffisent à soutenir ma vie. Trouvez, de grâce, un pauvre, quelque infirme que vous saurez, le plus nécessiteux, donnez-lui ce plat, et recommandez-lui de prier pour moi.--Comment, vous n'en voulez pas? s'écria Lasagnone stupéfait, et déjà transporté de l'espoir d'en faire son profit; mais sentez, sentez, donc! c'est un parfum! c'est un pâté de becligues engraissés, c'est tout lard. Ah! c'est bon! un morceau à faire revenir un mort.--Tant mieux, répliquai! Marguerite; le pauvre le mangera avec plus de plaisir.--Mai ... ai ... ais, reprit Lasagnone d'un air sérieux et contrit, le seigneur prince a ordonné de vous le donner à vous, à vous-même, ou qu'il m'arriverait des malheurs. Il m'a fait une menace ... que le Seigneur veuille m'en garder!--Le prince ne le saura pas. J'accepte; c'est comme si je l'avais mangé. Et destinez le plat, je vrais prie, à l'usage que je vous ai dit.--Donc, il faut le donnera un pauvre? poursuivit le geôlier.--Oui, et qu'il prie pour ceux qui souffrent, et aussi pour ceux qui font souffrir.--Un bon dîner à votre seigneurie! s'écria Macaruffo, et tirant son béret avec une reconnaissance inusitée, il tira la porte après lui, et s'en allait si content qu'il croyait rêver. Il n'était pas à la moitié de l'escalier, qu'il s'assit en posant le plat sur ses genoux; il se mit à l'engloutir avec avidité. Dans l'extase de sa gourmandise, il se lamentait de la petite quantité de becligues contenue dans l'assiette; léchant ses doigts, ses lèvres, sa barbe, le plat, il enviait presque à l'air environnant les émanations qu'il lui avait ravies.Le jour suivant, Luchino monta à cheval et vint à la prison. A son arrivée, le pont su baisse, les gardes crient, les gardes accourent, une obséquiosité universelle, tout le monde s'apprête à obéir à son moindre signe; et tout cela, pourquoi? parce qu'il a le nom de maître.Gonflé de tant d'hommages, ivre de l'obéissance générale, de la commune bassesse, il se retire dans un appartement qu'il s'était préparé dans cette tour comme un refuge contre la première fureur d'un mouvement populaire. Pendant qu'un page détache son armure, il ordonne qu'on aillechercher Marguerite. Luchino l'attendait sur un fauteuil à sculptures dorées. Ses yeux, pleins de vivacité, éclairaient un visage d'une beauté mâle, et la maturité de l'âge avait gravé d'une manière ineffaçable les rides d'abord creusées par la colère et l'orgueil. Une riche chevelure descendait en anneaux de sa tête nue sur ses larges épaules, et ses regards fixés sur la porte exprimaient un mélange de honteux désirs et de vengeance satisfaite. Marguerite comparut devant lui dans un vêtement de couleur brune et modeste, mais qui, dans ses plis et son arrangement, révélait les habitudes élégantes de la femme gracieuse qui, en d'autres temps, arrachait à ceux qui la voyaient un cri d'admiration. Depuis lors, combien elle avait changé! Cependant, au milieu des ravages de la douleur, sa beauté était encore plus attrayante que ne l'eût souhaité Marguerite, afin d'échapper aux criminels désirs de son oppresseur. Luchino salua courtoisement l'infortunée et lui dit:«En quel état je vous revois, madame!--Dans l'état, reprit Marguerite, où il a plu à votre sérénité de me réduire.--Voilà! s'écria Luchino, voilà! Dès les premiers mots, une parole hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaissé votre orgueil? Pourquoi ne pas reconnaître plutôt vos erreurs? pourquoi ne pas dire: «Je suis dans l'état où m'ont entraînée mes folies et celles d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes, les raisons qui m'ont réduit à renfermer dans ces murs une personne pour laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection.»Elle répondait: «S'il est vrai, ô prince, que vous m'aimez, pourquoi ne pas vous rendre à ma prière, la première et la dernière peut-être que je vous adresse? Sauvez mon époux! sauvez mon fils!» Et se jetant aux pieds de Luchino, elle lui embrassait les genoux et répétait avec toute l'éloquence d'une beauté innocente et malheureuse: «Sauvez-les:--Oui, répondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je vous les rends.»La crainte que les objets de son amour ne fussent déjà victimes de l'inimitié, de Luchino avait toujours torturé Marguerite. Je ne saurais dire si c'était avec réflexion qu'elle avait adressé à Luchino cette prière, pour découvrir la vérité; mais quand la réponse lui donna l'assurance qu'ils étaient vivants, elle laissa éclater les transports de sa joie, «Quoi! s'écria-t-elle, ils vivent donc encore: ô prince! ô monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur, je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez à prier Dieu de vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les voir ... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que vous voudrez!»Mais Luchino, honteux d'avoir laissé deviner son secret et d'avoir donné sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la première, et il ne tarda pas à lui apprendre que Pusterla et Venturino n'étaient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa tendresse, elle recouvra toute sa fierté et triompha des tentatives du tyran. «Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'où peut aller ma vengeance.» Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de cette pure sérénité qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la vertu échappée au péril, et rendant grâce à Dieu, elle retourna dans sa prison.Grillincervello se présenta sur les pas du prince, qui sortait de cette entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le railler sur sa déconvenue. Le moment était mal choisi, l'orage éclata sur le bouffon, qui, précipité du haut en bas de l'escalier de la prison, à la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le reste de sa vie.Pour faire diversion à sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier et s'occupa avec lui des affaire» de la principauté.«Le châtelain de Robecco, dit le chancelier, donne avis qu'on a pris un berger dans les bois de votre sérénité, et qu'il y façonnait un épieu.--Qu'on lui coupe les mains,» répondit Luchino.Le secrétaire s'inclina et poursuivit: «Dans le bourg d'Abbiate-Grasso, où est la villa de votre magnificence, on a logé un pèlerin venant de Toscane, et quelques cas de peste se sont déclarés.--Qu'on brûle l'auberge, le pèlerin, les hôtes et tout.--Le connétable Sfolcada Melik écrit de Lecco qu'un de ses soldats a volé la bêche d'un laboureur.--Qu'on le pende à côté de la bêche.--C'est ce qu'on a fait, et on a payé la bêche au manant. Mais celui-ci est venu la nuit retirer son outil de la potence.--Eh bien! qu'il soit aussi pendu à la même potence, et la fourche entre eux deux.--Votre sérénité sera obéie. Voici une lettre de Ramengo de Casale. Il vous écrit de Pise qu'il est sur la piste de la proie que votre sérénité désire prendre, et qu'il vous la livrera bientôt.--Ah, bien, très-bien! très à propos, vraiment! s'écria Luchino avec un sourire de sauvage consolation.--Il implore en outre de votre sérénité l'impunité de tous délits commis par lui ou par son fils.--Son fils? je ne lui en connais point.--Il se réserve de le faire connaître à votre sérénité.--Bien, bien, oui! expédiez-lui le bref d'impunité la plus entière, la plus absolue; mais qu'il soit prompt à me remettre entre les mains celui qu'il sait. Allez.» Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se repaître du féroce espoir de sa vengeance.On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journée retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva à sa table le surcroît dont elle n'avait pas profité, mais on la jeta dans un cachot souterrain, bien différent de la cellule qu'elle occupait au sommet de la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il s'était un peu adouci depuis la pitance journalière dont il se gratifiait aux dépens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir été privée de ce qui n'était un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa vengeance. Cependant, privée du spectacle de la nature, privée du soleil, du ciel, de la verdure, des mélancoliques splendeurs de la lune au sein d'une belle nuit; privée de toutes les distractions que la vue de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui procurer, elle était plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone, approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se repaître des plaintes de l'infortunée, n'avait entendu que les litanies qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flûte qui résonne dans le lointain, et des prières à la Mère des affligés. Elle savait que son fils et son mari jouissaient en liberté des délices de la lumière, et son imagination calmée se plaisait à les suivre partout où ils devaient être. Ces images, chèrement caressées pendant l'oisiveté de ses jours, se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hélas! elle souffrait encore; mais un rayon de paix avait illuminé son âme, et quelquefois elle eût paru joyeuse.Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail était à fleur de terre dans une petite cour où passait une sentinelle. De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on délivrait, et elle se réjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il lui échappait quelquefois de dire: «Au moins celui-là va mourir!» Et ses yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait: puis, comme si l'idée de la mort, qui cause une si grande frayeur aux heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient pas éternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier tréteau, et là elle se rappelait les jours passés, les vertueuses joies, les bienfaisances fleuries: elle pensait à ceux qu'elle aimait, à ses espérances; quelquefois enfin elle répétait les chansons qu'elle avait entendues ou répétées elle-même, lorsque, jeune fille, elle était appliquée à son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au printemps, cueillant des bouquets de primevères et des branches de myrte. L'été lui revenait aussi en pensée, lorsque, dans une barque, le long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles d'une paisible brise, saluait les beautés de la nature et offrait au Créateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'étaient des cantilènes d'amour, le plus souvent des airs mélancoliques, dont la triste harmonie s'accordait mieux avec l'état de son âme. Une romance surtout lui allait au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait plusieurs fois accompagné Marguerite sur le luth pendant qu'elle la chantait sur l'air qu'il avait aussi composé lui-même. La voici;
M. Brisset, pensionnaire de deuxième année, voulant peindre une académie, a pris pour prétextele Fils de Priam, tué par Achille au siège de Troie. M. Lebouy a représenté un jeune berger, un pasteur de Virgile courtisant une jeune bergère, et lui répétant ces vers d'André Chénier:
Ma belle Pammyrhis, il faut bien que tu m'aimes;Nous avons mêmes yeux; nos âges sont les mêmes.
Ma belle Pammyrhis, il faut bien que tu m'aimes;Nous avons mêmes yeux; nos âges sont les mêmes.
Ma belle Pammyrhis, il faut bien que tu m'aimes;
Nous avons mêmes yeux; nos âges sont les mêmes.
L'inexpérience d'un pensionnaire de première année est sensible dans cette peinture qui a toutefois le charme d'une simplicité naïve.
M. Lanoue, paysagiste de première année, a bizarrement implanté une scène duNouveau Testamentdans un site des États romains. Après avoir retracé uneVue de la route d'Albano à Striccia, il y a placé lesSaintes femmes au tombeau de Notre-Seigneurcomme si de lourds massifs d'arbres européens, et une grotte creusée dans les flancs d'un verdoyant coteau, pouvaient représenter les âpres rochers et la végétation brûlée du Golgotha.
Oedipe s'en allant de Thèbes, premier Grand-Prix dePeinture, par M. Damery.
L'envoi de sculpture ne se compose que de trois morceaux:l'Empereur Commode aux jeux du Cirque, ébauche sans conséquence de Ml. Vilain (pensionnaire de quatrième année); une copie en marbre duMarsde la villa Ludovisi, par M. Godde, élève de première année, etOreste poursuivi par les Furies, statue en marbre par M. Chambard, élève de cinquième année. Cette grande figure en pied n'est pas plus un Oreste que n'importe quel autre personnage en garde contre un invisible ennemi, mais elle a des muscles bien exécutés.
M. Vathier, élève de troisième année, graveur en médaille, n'a pas eu le temps d'achever samédaille commémorative des secours apportés aux victimes des inondations qui ont ravagé la France en 1840. Les parties terminées font augurer favorablement de l'oeuvre complète. Le bas-relief du même pensionnaire,la Douleur pleurant sur la terre, manque complètement de modelé.
Ardon sauvé par un Dauphin, premierGrand-Prix de Gravure en médaillepar M. Merley.
Les graveurs en médaille que le gouvernement français entretient à Rome nous envoient de la sculpture en guise de médailles; de même les graveurs ne nous donnent presque jamais de gravures; ils se bornent à copier à l'aquarelle des tableaux des différents maîtres. C'est ce qu'ont fait cette année, avec beaucoup de soin et de talent, MM. Saint-Eve et Pollet, M. Saint-Eve, élève de deuxième année, a reproduit laMadoned'Andréa del Sarto, et le portrait de ce maître par lui-même, tableaux tirés de la galeriedei Uffizzide Florence. M. Pollet, pensionnaire de quatrième année, a exposé de charmantes copies d'après Raphaël, Titien, Léonard de Vinci et Andréa del Sarto. Nous signalerons surtout leJoueur de Violonet laMadona alla seggiola, d'après les originaux de Raphaël, qui sont, l'un dans La galerie Pitti de Florence, l'autre dans le palais Sciarra de Rome.
Deux architectes seulement ont satisfait à leurs engagements envers l'Académie des Beaux-Arts. M. Picard, élève de première année, a trouvé une excuse trop légitime dans une grave indisposition; M. Ballo, de deuxième année, n'a pu obtenir à temps l'autorisation de pénétrer dans un couvent de femmes où sont encloses les ruines qu'il se propose d'étudier. M. Lefuel, de troisième année, n'a terminé que quinze dessins sur vingt qu'il avait promis de livrer. Ces lavis, exécutés avec soin, représentent des portions de l'arc de Septime Sévère, des temples de la Concorde et de Jupiter Tonnant, du portique des douze grands dieux et du Tabularum, édifice antérieur aux empereurs, où se gardaient les actes public; et les senatus-consultes, gravés sur des tables de bronze. M. Guenepin, de cinquième année, a présenté, à titre de projet d'Hôtel des Invalides de la marine, un entassement confus de toitures, de dômes, et de pavillons. L'Académie attendait du même artiste unerestauration des thermes de Titus; mais ce travail, commencé depuis deux ans, nécessite des fouilles considérables qu'il a été impossible d'achever.
L'Académie des Beaux-Arts n'a pas cru devoir accorder cette année le premier grand prix de composition musicale.
Un second prix seulement a été décerné à M. Henri-Louis-Charles Duvernoy, élève de M. Halévy.
Envois de Rome--Le Joueur de Violon,fac similédu dessin de M. Pelletd'après Raphaël.
Sa cantate a été exécutée par mademoiselle Lavoye. MM. Alexis Dupont et Bouché, soutenus par un excellent orchestre, que dirigeait M. Battu, lieutenant en premier de M. Habeneck à l'Opéra. Ce morceau a paru généralement d'une longueur démesurée. Le jeune auteur n'avait pas sans doute répandu sur son oeuvre assez de variété.
Son instrumentation est en général bien traitée; il est bon harmoniste. Comment un élève de M. Halévy ne le serait-il pas? Comme mélodiste, il est beaucoup plus faible, et ses études, selon nous, doivent tendre désormais à lui faire acquérir ce qui lui manque sous ce rapport.
La composition instrumentale de M. Gounod, pensionnaire de Rome, qui a servi d'ouverture à la séance, est assez bien faite; mais ne peut-on pas lui adresser le même reproche qu'à la cantate de M. Duvernoy?
La partie la plus longue et la plus intéressante de cette séance solennelle a été la lecture de laNotice historique sur la Vie et les Ouvrages de Chérubini. Ce travail assez long, mais fait avec soin, écrit d'un excellent style, plein d'aperçus ingénieux, et où brillent çà et là de spirituelles saillies, a constamment tenu l'auditoire en haleine, et des applaudissements unanimes ont plus d'une fois interrompu l'orateur.
Envois de Rome.--Les Lamentations de Jérémie, tableau de M. Murat.
Envois de Rome.--Oreste poursuivipar les Furies, statue en marbrepar M. Chambard.
Il serait superflu de suivre M. Raoul Rochette dans tous les détails de cette biographie. Tous les faits qu'il raconte sont connus depuis longtemps. Quant à l'appréciation à laquelle il se livre des travaux de Chérubini, nous ne saurions la prendre au sérieux. «Où la critique n'est pas permise, de Figaro, il n'y a point d'éloge flatteur.» M. Raoul Rochette ne critiquant rien,--et l'on comprend que le lieu, la circonstance et sa position officielle le lui aient défendu,--ses éloges ne sont guère à discuter. Nous ne reprocherons donc pas à M. le secrétaire perpétuel d'avoir vanté lagrâceet lecharmedes mélodies de Chérubini, et de lui avoir bravement fait honneur de toutes les inventions de Gluck, d'Haydn et de Mozart. Mais n'est-ce pas pousser un peu loin l'hyperbole académique que d'avoir représenté Napoléon et Chérubini comme deux adversaires, deux ennemis, dont l'un fut persécuteur et l'autre victime. Quel mal Napoléon a-t-il jamais fait à Chérubini? l'a-t-il jamais entravé dans sa marche? a-t-il empêché qu'on jouât ses opéras? Pas le moins du monde. Il ne lui a point accordé de faveurs; mais à quel titre lui en aurait-il dû? A ne consulter que son sentiment personnel, la musique de Chérubini l'ennuyait; à consulter le sentiment public, les opéras de Chérubini tombaient presque toujours. Pouvait-il deviner que l'auteur deDémaphonet del'Hôtellerie portugaiseferait sous la Restauration de magnifiquesmotetset des messes sublimes? Chérubini, malgré un talent immense, que nous ne songeons pas à contester, a joué pendant la moitié de sa vie le rôle de grand hommeincompris, et il y avait pour cela d'excellentes raisons que nous dirions à toute autre occasion qu'à celle de son oraison funèbre.
(Suite.--Voir t. II, p. 26 et 58.)
Intérieur du bureau deRowdy, journal américain.
«M. Jefferson Brick, ici présent, monsieur, dit le colonel en remplissant son verre et celui de Martin, et passant la bouteille à son collaborateur, va nous donner, au lieu d'untoastde la vieille Europe, unsentimentde la jeune civilisation.
--Puisque vous en appelez à moi, s'écria le foudre de guerre, je répondrai. Buvons au Rowdy et à tous ses frères de la Presse, puits de Vérité, dont l'onde noire (délicate allusion à l'encre d'imprimerie) est cependant assez transparente pour réfléchir brillantes les glorieuses destinées de mon immortelle patrie!
--Écoutez! écoutez! s'écria le colonel. Vit-on jamais style plus riche en métaphores, plus fleuri?
--Non, en vérité, dit Martin.
--Voilà leRowdydu jour, monsieur, reprit l'éditeur américain, lui tendant le journal. Lisez-le! vous y verrez Jefferson Brick à son poste, à l'avant-garde de la civilisation humaine, de l'incorruptibilité morale.»
Le colonel s'était de nouveau hissé sur la table, et de ce poste avancé, lui et son collaborateur vidèrent à l'envi plusieurs verres de champagne, regardant Martin lire le journal, puis échangeant l'un avec l'autre des regards significatifs. Ils achevaient leur seconde bouteille, lorsque Martin termina la dernière colonne.
Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda l'éditeur.
--Mais c'est d'une personnalité qui passe les bornes,» répliqua Martin.
Le colonel parut singulièrement flatté de cette remarque et dit qu'il espérait n'avoir jamais ménagé personne.
«Nous sommes indépendants ici, monsieur, ajouta M. Jefferson, libres de, faire et de dire tout ce qu'il nous plaît.
--En revanche, à en juger par ce spécimen, reprit Martin, vous avez ici nombre de gens qui, loin d'être indépendants, font le contraire de tout ce qu'il leur plairait.
--Qu'importe! il faut bien qu'ils cèdent aux institutions de la toute-puissante Institutrice des Masses. Ils bronchent parfois; mais, tout compté, nous maintenons le grappin, et notre empire sur la vie publique et privée des citoyens est aussi absolu que celui....
--Du blanc sur le nègre, suggéra M. Brick.
--Po-si-tivement, ajouta le colonel.
--Oserais-je vous demander, dit Martin, non sans hésiter un peu (un passage de votre journal provoque ma question), oserais-je vous demander si l'institutrice des Masses ne se permet pas quelquefois..... en vérité, je ne sais comment nommer poliment la chose..... bref, n'aurait-elle pas recours aux falsifications, aux faux? Par exemple, poursuivit-il, trouvant un encouragement dans l'aisance et le calme de ses auditeurs, ne lui arrive-t-il pas de publier de fausses lettres, avec l'attestation solennelle qu'elles ont été récemment écrites par des hommes vivants?
--Oui, monsieur, répliqua le colonel, cela se fait.
--Et ce public éclairé, les Masses, que font-elles? demanda Martin.
--Elles achètent, répliqua le colonel riant aux éclats, tandis qu'un sourire approbateur passait sur la figure de M. Jefferson.
--Oui, vraiment, elles achètent, lisent, et par centaine de mille exemplaires, continua l'éditeur; nous sommes de rusés gaillards, nous autres, et nous savons apprécier la finesse.
--Est-ce que, par hasard, en Amérique, fin serait le synonyme de fourbe? demanda Martin.
--Et quand cela serait? dit le colonel; les termes varient avec les points de vue. Vous ne pouvez mettre la main au plat dans votre vieille Europe; nous le pouvons, nous.
--Et vous le faites, pensa Martin, sans la moindre cérémonie.
--D'ailleurs, reprit le colonel en se penchant en et faisant rouler la troisième bouteille vide dans un coin près de ses sieurs, laissant de côté les vocabulaires, je présume que l'art de forger des lellres n'est pas de notre création.
--Je n'ai rien dit de pareil.
--Non plus que nous n'avons inventé toutes les autres espèces de ruses.
--Inventé! non, je ne dis pas.
--Eh bien! puisque tout cela nous vient de la vieille Europe, que la vieille Europe en réponde, et brisons là-dessus. Maintenant, si vous voulez bien prendre les devants avec M. Jefferson, je fermerai la porte.»
Martin suivit le collaborateur chargé du département de la guerre, qui le précédait majestueusement dans l'escalier tortueux. Le colonel vint ensuite, et tous trois cheminèrent ensemble, l'Anglais entretenant à part lui quelques doutes, et se demandant si sa propre dignité n'exigeait pas qu'il administrât quelques coups de pied au colonel, pour punir ce drôle d'avoir osé l'aborder, ou s'il entrait dans les choses possibles que cet homme et son journal fussent au nombre des appuis sérieux de cette terre régénérée.
Du reste, il était évident que le colonel, heureux et fier de la position qu'il s'était faite et de sa profonde intelligence des sympathies populaires, se souciait fort peu de ce que Martin ou tout autre penserait de lui. Ses denrées, follement épicées pour la vente, se vendaient bien. Ses milliers de lecteurs ne pouvaient pas plus lui reprocher leur goût pour cette littérature fangeuse qu'un gourmand ne peut rendre son cuisinier responsable de ses appétits brutaux.
Apprendre qu'un homme de sa trempe n'aurait pu se pavaner ainsi en sûreté dans les rues d'aucune ville de l'Europe, eut été pour le colonel un triomphe. Il eut déduit de cette assurance la parfaite harmonie de ses travaux avec le goût du jour, s'admirant lui-même comme un des types nationaux de l'indépendance américaine.
Ils firent plus d'un mille dans une belle et large rue, appeléeBroadwayqui, au dire de M. Jefferson, «donnait les étrivières au monde entier.» Tournant enfin dans une des nombreuses rues de traverse, ils s'arrêtèrent devant une maison de mesquine apparence. Un petit perron conduisait à une petite porte verte, et de chaque côté la rampe était ornée de petits ornements blancs et lisses, pareils à une pomme de pin pétrifiée. Sur une petite plaque oblongue de même métal on lisait le nom de «Pawkins» gravé au-dessus du marteau. Quatre cochons errants contemplaient les passants du haut de l'estrade.
Le colonel frappa à la porte de l'air d'un homme qui rentre chez lui: une servante irlandaise mit le nez à la fenêtre la plus haute pourreconnaître, et pendant son voyage du premier au rez-de-chaussée, les cochons se recrutèrent de deux ou trois amis de la rue voisine, et se couchèrent de compagnie dans le ruisseau.
«Le major y est-il? demanda le colonel en entrant.
--Lequel, monsieur?... Le maître? répliqua la servante avec une hésitation qui prouvait que les majors étaient enmajoritédans la maison.
--Le maître? dit le colonel Diver, s'arrêtant tout court et se retournant vers son collaborateur du département de la guerre.
--O flétrissantes institutions que l'empire britannique! dit Jefferson Brick. Maître!
--Qu'y a-t-il d'étonnant dans ce mot? demanda Martin.
--De l'entendre prononcer ici, monsieur, sur la terre de la liberté! dit Jefferson Brick. J'espère qu'il n'y sortira jamais que de la bouche de quelque créature avilie, quelqueaide-ménage, aussi novice aux bienfaits de notre forme de gouvernement que l'aide que voilà. Il n'est point de maître ici.
--Tous sont propriétaires alors?» reprit Martin.
M. Jefferson Brick s'abstenant de répondre, marcha sur les traces duRowdyincarné. Ainsi fit Martin, se disant à part lui, tout le long de la route, que le citoyen libre et indépendant qui peut condescendre à reconnaître pour chefs de pareils hommes, se fait de la liberté une moins noble image que le serf russe qui, la nuit, rêve d'elle sur le four qui lui sert de lit.
Le colonel introduisit ses compagnons dans une arrière-salle du rez-de-chaussée, vaste, bien éclairée, mais des moins confortables. Entre les quatre murs blancs s'étendait un misérable tapis: une table à manger de dimensions démesurées régnait d'un bout à l'autre, et l'assortiment de chaises à fond de canne dispersées çà et là dissimulait mal la nudité du lieu. A l'extrémité, du cette salle de festin se trouvait un poêle flanqué des deux côtés d'un immense crachoir en cuivre, et fait de trois petits tonneaux de fer superposés l'un à l'autre au dessus d'un garde-cendre, et réunis d'après le principe d'union des jumeaux siamois. Devant le poêle un gros homme, étendu dans uneberceuse, se balançait en avant et en arriére, s'amusant à cracher tour à tour dans le crachoir de droite et dans celui de gauche. Un jeune nègre, vêtu d'une sale veste blanche, se hâtait d'aligner sur la table deux longues files de couteaux et de fourchettes, dont l'uniformité n'était rompue de distance en distance que par des cruches pleines d'eau. Le négrillon voyageait péniblement de haut en bas, de long en large, tirant et unissant de ses mains sales la nappe plus sale encore, dont les plis et les taches rappelaient le déjeuner. L'atmosphère, que la chaleur du poêle rendait suffocante, épaissie encore par les vapeurs nauséabondes qui s'échappaient de la cuisine, et par les exhalaisons de tabac flottant dans l'air, était tout à fait intolérable pour un étranger.
Le gros homme dans la berceuse tournait le dos à la porte; tout absorbé par son passe-temps intellectuel, il ne s'aperçut, de l'arrivée des nouveaux venus que lorsque le colonel marcha droit au poêle. Le major Pawkins, car c'était lui, leva la tête, et dit de l'air las et endormi d'un homme qui aurait veillé toute la nuit, air que Martin avait déjà remarqué dans le colonel et dans M. Jefferson Brick:
«Eh bien! colonel?
--Voilà un gentilhomme fraîchement débarqué d'Angleterre, major, qui est disposé à se caser ici si lesdédommagementsà offrir pour le logement et la table lui conviennent.
--Fort aise de vous voir, monsieur, répliqua le major, échangeant une poignée de main avec Martin, sans qu'un muscle de son visage remuât; vous vous trouvez bien, j'espère?
--On ne peut mieux, dit Martin.
--De votre vie vous n'avez, chance de vous trouver aussi bien que dans notre pays, reprit le major. Vous y verrez du moins briller le soleil.
--Je crois me rappeler l'avoir vu briller parfois en Angleterre, dit Martin avec un sourire.
--Je ne le crois pas,» répliqua le major avec une indifférence stoïque, il est vrai, mais d'un ton péremptoire qui n'admettait pas le doute. Ayant ainsi tranché la question, il mit son chapeau un peu de côté pour se gratter plus commodément la tête, et salua M. Jefferson Brick d'un air assoupi.
Le major Pawkins, originaire de la Pensylvanie, se distinguait par la grosseur de son crâne et le vaste développement de son front jaune, avantages qui lui valaient dans les cabarets, cafés et autres lieux de rendez-vous le renom d'une immense sagacité. Il avait l'oeil terne, s'exprimait avec lenteur et lourdeur, et était de ces gens qui, mentalement parlant, tiennent de la baleine et prennent autant de place et de temps pour se retourner. Mais en trafiquant de son mince capital de sagesse, il avait pour principe invariable de mettre en montre le tout et au delà, ce qui contribuait puissamment à lui valoir l'admiration de la foule, sans en excepter même celle de M. Jefferson Brick, qui murmura à l'oreille de Martin:
«Un des hommes les plus remarquables de notre patrie, monsieur!»
L'exposition perpétuelle de tout ce qu'il avait de sagesse à vendre ou à louer, ne constituait pas le seul titre du major à la sympathie de ses compatriotes. C'était de plus un politique consommé. Le premier article de son credo, en tout ce qui touchait à la bonne foi publique, à l'intégrité, à la probité nationale, pouvait se résumer ainsi; «Passez-moi un bon trait de plume sur tout cela, et recommençons de plus belle.» Cet axiome en avait fait un patriote. En affaires commerciales, c'était un hardi spéculateur. A parler net, il avait un génie de premier ordre pour duper son monde. Personne n'était plus habile à fonder une banque, à négocier un emprunt, à former une compagnie de défrichement, inoculant la ruine, la peste et la mort à des centaines de familles. Aussi passait-il pour entendre admirablement les affaires. Il pouvait discuter, douze heures durant, des intérêts de la nation avec la plus imperturbable monotonie, chiquant tout le temps plus de tabac, fumant plus de cigares, buvant plus de rhum, de julep à la menthe et de vin qu'aucun autre membre de son club: ce qui lui avait valu le renom d'orateur et d'homme populaire. En un mot, le major, devenu un personnage important, pouvait d'un moment à l'autre être porté par le flot populaire à la députation de l'État de New-York, et plus tard, peut-être, au congrès, à Washington même. Mais comme la prospérité particulière d'un homme n'est pas toujours au niveau de son dévouement patriotique, et comme les transactions frauduleuses ont des hauts et des bas, le major s'éclipsait parfois derrière un nuage. De là venait que madame Pawkins tenait pour l'instant une pension bourgeoise, tandis que son héroïque époux mangeait, dormait, se berçait et cloquait, par manière de passe-temps.
«Vous êtes venu visiter notre pays, monsieur, dans une saison où le commerce est aux abois dit le major.
--A l'époque d'une crise tout à fait alarmante, reprit le colonel.
--Lors d'une stagnation sans précédent, ajouta M. Jefferson Brick.
--Je suis fâché d'apprendre que les choses aillent si mal, répliqua Martin. Cela ne durera pas, j'espère.»
Martin était encore assez peu au fait des usages de l'Amérique, sinon il aurait su qu'à en croire chaque citoyen, chaque individu, le pays est toujours dans un état de crise, toujours réduit aux abois, toujours défaillant, quoique les mêmes gens, en corps, soient prêts à jurer sur l'Évangile, à toute heure de jour ou de nuit, que sur la face du globe il n'est pas une contrée plus prospère, un pays plus florissant.
«J'espère que cela ne durera pas, répéta Martin.
--Il faudra bien marcher d'une façon ou de l'autre, reprit le major, et nous nous en tirerons, après tout.
--Le sol de notre patrie est élastique, dit l'éditeur duRowdy.
--Nous sommes le jeune lion, ajouta M. Jefferson Brick.
--Nous avons en nous-mêmes des principes de vie et de force, fit observer le major. Si nous prenions un petit-verre d'absinthe avant dîner, colonel; qu'en dites-vous?»
Le colonel ne demandait pas mieux, et le major proposa de se réunir au cabaret voisin. Il renvoya Martin à madame Pawkins pour qu'il eut à s'entendre avec elle des dédommagements à offrir pour la table et le logis, le prévenant qu'il aurait bientôt le plaisir de voir cette dame au dîner, car on le servait à deux heures, et les trois quarts étaient sonnés. Se rappelant alors qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour se réconforter par le petit-verre d'amer, il sortit, laissant aux autres la liberté de le suivre.
Quand le major, se levant de sa berceuse, déplaça, par ce mouvement, une certaine masse d'air, toutes les odeurs qui se combattaient furent absorbées dans une immense exhalaison de tabac. Martin s'y déroba au plus vite, et regardant cheminer son hôte dans sa majestueuse corpulence et son apathique lenteur, il ne put s'empêcher de le comparer à quelque gigantesque plante parasite croissant sur le sol vierge de la république, pour s'engraisser à ses dépens.
Ils rencontrèrent d'autres végétaux de la même famille au cabaret voisin, entre autres un gentilhomme prêt à partir pour un voyage d'affaires, d'environ six mois, dans l'Ouest: il ne parlait que de millions, de défrichements, de villes à fonder, et avait pour tout bagage un chapeau de toile cirée et une petite valise de cuir jaune-pâle, comme celle de certain voyageur qui avait fait la traversée de l'Atlantique dans leScrew.
Ils revenaient à pas comptés, Martin donnant le bras à M. Jefferson, et le colonel et le major marchant côte à côte, lorsqu'à cinquante pas de la maison ils entendirent le son bruyant d'une grosse cloche. Aussitôt le colonel et le major s'élancèrent en avant, franchirent les marches, enjambèrent le perron, et poussant la porte entrebâillée, se précipitèrent dans l'intérieur comme deux échappés de l'hôpital des fous. De son côté, M. Jefferson Brick, dégageant rapidement son bras de celui de Martin, prit son élan dans la même direction et disparut.
«Mon Dieu! pensa Martin, le feu est au logis!... c'est sûrement le tocsin!»
Mais il ne voyait ni feu ni flamme, rien qui annonçât un incendie. Comme il glissait sur le pavé boueux, trois autres personnages courant à toutes jambes débusquèrent d'une rue voisine, l'anxiété et l'agitation peintes sur le visage, se coudoyèrent le long des marches, luttèrent un moment à qui aurait le pas sur l'autre, puis se jetèrent dans la maison, ne formant plus qu'un amas confus de jambes et de bras. Dans l'anxiété du doute, Martin se mit à courir à son tour: mais il fui dépassé et presque renversé par deux survenants qui semblaient avoir perdu la tête, tant leur exaltation était grande.
«Qu'y a-t-il?--Où est-ce? s'écria Martin hors d'haleine, s'adressant au nègre qu'il trouva dans le vestibule..
--Par la! dans la salle à manger, monsieur; mais vous pas prend'peur; le colonel avoir gardé une place à vous, tout contre lui.
--Un place! s'écria Martin.
--Oui, pour le dîner, monsieur!»
Martin le regarda d'un air effaré, puis partit d'un grand éclat de rire; sur quoi le nègre autant par bonne humeur naturelle que dans le désir de lui être agréable, rit aussi jusqu'à ce que ses dents blanches brillassent, au milieu de sa face noire, comme un sillon lumineux.
«Sur ma foi, tu es de beaucoup le plus sociable camarade que j'aie rencontré ici, dit Martin, lui donnant une tape amicale sur le dos, et tu m'ouvres mieux l'appétit que tous les amers du monde!»
Il fit alors son entrée dans le salon et se glissa discrètement sur la chaise que le colonel (qui avait déjà plus d'à moitié dîné) gardait pour lui, ayant pris la sage précaution de la coucher le dos contre la table.
Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.
TMarguerite?
Heureux de ce monde, si ce récit tout entier n'est pas fait pour vous, ce chapitre, qui ne roule que sur des souffrances solitaires, vous convient encore moins, et vous ne sauriez le comprendre. Mais celui qui souffre, celui qui a souffert, sauront m'entendre et compatiront aux malheurs de Marguerite.
Nul peut-être parmi mes lecteurs (car je ne puis espérer que ces pages dépassent de beaucoup l'enceinte de Milan), nul d'entre eux n'est passé sur le pont de la porte Romaine sans jeter un coup d'oeil sur la maison qu'on voit à droite et qui porte des bas-reliefs représentant la réédification de Milan par ses alliés lombards.
Ces sculptures, témoignage de la grossièreté d'exécution qu'on apportait dans les beaux-arts au douzième siècle, ornaient la porte de la muraille, bâtie et percée de deux arches, précisément au temps de la ligue lombarde. A l'endroit où s'élève aujourd'hui la maison dont nous venons de parler, Luchino avait élevé une forteresse qui s'étendait fort au loin sur les bords de la rue del Terragio et du fosse des remparts. A l'époque où les événements de notre histoire se passent, cette forteresse n'était pas encore terminée, et il n'y avait d'achevé qu'une tour très-élevée.
Ce fut dans les étages supérieurs de cette tour qu'on enferma Marguerite. La chambre qu'on lui avait destinée n'avait rien de cette sordide saleté qui est un premier châtiment infligé par ce qu'on nomme la justice à l'homme qui n'a point encore été jugé coupable. Une petite fenêtre lui permettait de voir à travers les barreaux de fer le faîte des maisons de la ville. Elle s'apercevait encore de la vie qui s'agitait autour d'elle; elle entendait encore les cloches, les cavalcades, le fracas des ateliers; elle voyait le ciel, le soleil, la verdure. Faibles dédommagements pour un coeur qui avait tout perdu, dédommagements toutefois aux yeux de celui qui en connaît le prix immense, lorsque les raffinements de la cruauté lui ont prouvé tout ce qu'il y a d'intolérable à en être privé.
Elle était donc là solitaire, arrachée à toutes les habitudes de sa vie, à la liberté de ses occupations et de ses loisirs. Il lui fallait demeurer sous la puissance de gens inconnus, dont elle n'entendait jamais une parole de compassion, dont elle n'avait jamais reçu un regard pitoyable; là, chaque bruit est une main glaciale qui lui serre le coeur, chaque retentissement des verrous un coup de poignard!
Et pourquoi ce supplice? Une profonde obscurité lui voile toute chose. Et que sont devenus tous ceux qui lui sont chers? Ah! les larmes qui n'avaient point coulé lorsqu'elle ne contemplait que ses propres malheurs, dès qu'elle reportait sa pensée sur son fils et sur son époux, s'échappaient à torrents de ses yeux désolés. Frémissante, elle cachait sa tête dans ses mains et se précipitait à genoux en poussant des cris de désespoir. Puis, c'était une alternative de calme et de délire, d'espérances et de douleurs, de réflexions courageuses et d'abattement profond, rêves heureux ou terribles, qui, au cliquetis des chaînes ou au grincement des clefs, s'évanouissaient, pour rappeler l'infortunée au sentiment de la sombre réalité.
Pendant que Marguerite était ainsi abandonnée à ses souffrances, Luchino dit un jour, en souriant, au bouffon, son compagnon inséparable:
«Eh! Grillincervello, te souvient-il de la belle dame que je te montrai naguère sur la terrasse à laBalla, et que tu me dis ...
--Que ce n'était pas avoine pour tes dents, répondit le fâcheux.
--Sais-tu où elle est? reprit le prince.
--En cage, je le sais.
--Donc?
--Hum! prenez garde, répliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu prématuré. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand morceau qui me faisait venir l'eau à la bouche, et pour cela pouvais-je y mettre la dent? C'était beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur.»
Luchino sourit et ajouta: «Va, bouffon, et dis au geôlier que je le mande en ma présence.»
Alors l'étiquette était moins raffinée qu'elle ne l'a été depuis; aussi bien que l'astrologue et le fou, le geôlier et le bourreau faisaient partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'étonner de voir s'établir des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de Milan.
Le geôlier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, était un grand benêt, long, large, flasque, à la peau toute tachetée; ses yeux louches étaient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils rudes; ses cheveux roux s'éparpillaient sur son front et formaient comme un cadre singulier à la petite partie de ses traits que ne cachait point une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie était à donner des nausées et à faire peur. Il était ne dans le Bergamasque, mais las de travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs desgiorgi, et prit part à leurs dévastations. Mais comme il n'était pas assez courageux pour bien réussir dans ce métier de bandit, il ne tarda pas à tomber entre les mains du capitaine de justice.
Un autre eût été pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dénonça si bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades, que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rébarbatif et cette âme plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le nomma gardien de la tour de la porte Romaine.
Lâche avec ses supérieurs, intraitable à l'égard de ses subordonnés, il ne fut point désarmé par la douceur inaltérable de Marguerite, et se plut à lui faire subir ces mille petits supplices, ces tortures journalières qui aggravent si lourdement les grandes infortunes.
Pour en donner un exemple, je raconterai, sans avoir égard à la dignité de l'histoire, cette minutieuse circonstance. Un jour (c'était dans les jours de mai), Lasagnone entra dans la prison avec une belle rose à l'oreille. Une fleur, ce frais coloris, ce rougissant éclat, éveillèrent mille tendres idées dans l'âme de Marguerite. Saisie d'un innocent désir et montrant la rose avec une douce émotion: «Donnez-la-moi, dit-elle au geôlier.
--Ah! oui! elle vous plaît,» répondit le butor. Il prit la rose entre ses doigts, la respira lourdement, fit semblant de l'offrir à l'infortunée, puis la retirant tout à coup, et l'effeuillant, il la jeta par la fenêtre; puis, souriant comme d'une bonne plaisanterie, il s'en alla.
Ce n'est rien sans doute. Mais le coup porta cependant; Marguerite se souvint de cette grossièreté, et lorsqu'elle put s'épancher avec un confident, elle la rappela plutôt que cent autres injures.
Grillincervello introduisit Macaruffo dans l'appartement du prince, de préférence à tous ceux qui attendaient le bon plaisir de son audience, et faisant sonner ses sonnettes, il imitait malignement le bruit des clefs qui résonnaient à chaque pas de Macaruffo. Et comme celui-ci, le béret en main, se rapetissait dans un coin de la porte, faisait de grands saluts en tirant de grandes jambes, le bouffon lui disait en lui donnant des coups: «Prends donc garde, grossier manant, de ne pas déchirer le tapis: il vient de Damas, et tu me le paierais avec un morceau aussi large de ta peau.»
Luchino lui demanda des nouvelles de Marguerite et ce qu'elle disait de lui. Le geôlier s'épuisa en révérences, en seigneuries, en sérénissimes, et ne sut que répondre, parce qu'il ne pouvait deviner sur l'impassible visage du prince s'il fallait que Marguerite eût dit du mal ou du bien ou n'eût rien dit de son seigneur. Enfin, Luchino dit au geôlier: «Dorénavant, que son sort soit adouci. Tu viendras chaque jour à midi chercher un plat de ma table pour le lui porter, et tu lui diras que le prince se souvient d'elle.»
Grillincervello montrant le geôlier à Luchino, lui dit: «Lasagnone mériterait son nom de Lourdaud au superlatif, s'il ne se rendait la gorge plus onctueuse avec ce plat, et s'il ne vous donnait à entendre que la dame en devient plus grasse et qu'elle vous en rend grand merci.
--Il pourrait se faire, répondit Visconti avec un grand éclat du rire, il pourrait se faire que ce plat lui fit le même profit que le lièvre de l'autre jour à celui qui le mangea.»
Il faut savoir que la veille on avait pris un malheureux qui avait eu l'impardonnable audace de tuer un levraut. Le prince avait froidement décrété que le délinquant mangerait la bête toute crue, avec les os et la peau tout entière. La sentence fut exécutée, et il en mourut.
Grillincervello comprit l'allusion, et s'écriant: «Dieu garde les chiens de pareils morceaux!» il congédia Macaruffo avec, un coup de pied. Celui-ci souhaitait entre ses dents que le déjeuner de ce bouffon bavard fût empoisonné, parce qu'il avait éventé ses desseins sur les plats et la cuisine princière.
Larriva que le jour suivant, à l'heure où Lasagnone avait coutume d'apporter à Marguerite un pain, une écuelle de soupe et un broc d'eau fraîche, il parut devant elle avec un visage plus agréable et semblable à un ours faisant des cérémonie... C'était pour obéir à celui qui aurait également obtenu son obéissance s'il lui eût dit: «Laisse-la mourir de faim.» Lorsqu'il eut déposé par terre le vase d'eau et arrangé, la portion congrue, comme quelqu'un qui veut mettre en goût d'une chose inattendue, il disait: «Qu'y a-t-il après? Qu'y a-t-il de friand pout votre seigneurie?» Puis tout doucement, j'allais dire avec dévotion, il allait relevant les plis d'une serviette, et on vit apparaître un ragoût fumant. Il aspira l'odeur avec ses narines, comme un limier qui flaire le gite dans la forêt, et, mettant la main sur son coeur, il s'écria: «Oh! que c'est bon!» Puis il mit le plat devant l'infortunée, qui, à ces grâces si insolites et si grotesques, à cette voix si étrangement adoucie, si disgracieusement courtoise, ne répondait que par un mélancolique sourire. «Ceci, ajouta-t-il, est envoyé à votre seigneurie par l'illustrissime seigneur Luchino, notre maître et le maître de tout Milan; il dit qu'il lui en enverra tous les jours, qu'il veut qu'elle soit traitée à l'égal de lui-même, et il a dit qu'il se souvenait de votre seigneurie.»
Cette amélioration dans la conduite de son oppresseur fut loin d'apporter quelque consolation à Marguerite. Elle sentit que ces procédés cachaient un piège, et elle, vit s'ouvrir devant son imagination toute une série de souffrances nouvelles et d'autres martyres. Élevant donc au ciel un regard plein de larmes, elle laissa involontairement échapper ces mots de sa poitrine: «Seigneur, je me recommande à vous!»
Puis se retournant vers Macaruffo et repoussant doucement le plat qu'il lui présentait: «Non, dit-elle, non; ces mets délicats ne s'accordent point avec ma position. Ce pain et cette soupe suffisent à soutenir ma vie. Trouvez, de grâce, un pauvre, quelque infirme que vous saurez, le plus nécessiteux, donnez-lui ce plat, et recommandez-lui de prier pour moi.
--Comment, vous n'en voulez pas? s'écria Lasagnone stupéfait, et déjà transporté de l'espoir d'en faire son profit; mais sentez, sentez, donc! c'est un parfum! c'est un pâté de becligues engraissés, c'est tout lard. Ah! c'est bon! un morceau à faire revenir un mort.
--Tant mieux, répliquai! Marguerite; le pauvre le mangera avec plus de plaisir.
--Mai ... ai ... ais, reprit Lasagnone d'un air sérieux et contrit, le seigneur prince a ordonné de vous le donner à vous, à vous-même, ou qu'il m'arriverait des malheurs. Il m'a fait une menace ... que le Seigneur veuille m'en garder!
--Le prince ne le saura pas. J'accepte; c'est comme si je l'avais mangé. Et destinez le plat, je vrais prie, à l'usage que je vous ai dit.
--Donc, il faut le donnera un pauvre? poursuivit le geôlier.
--Oui, et qu'il prie pour ceux qui souffrent, et aussi pour ceux qui font souffrir.
--Un bon dîner à votre seigneurie! s'écria Macaruffo, et tirant son béret avec une reconnaissance inusitée, il tira la porte après lui, et s'en allait si content qu'il croyait rêver. Il n'était pas à la moitié de l'escalier, qu'il s'assit en posant le plat sur ses genoux; il se mit à l'engloutir avec avidité. Dans l'extase de sa gourmandise, il se lamentait de la petite quantité de becligues contenue dans l'assiette; léchant ses doigts, ses lèvres, sa barbe, le plat, il enviait presque à l'air environnant les émanations qu'il lui avait ravies.
Le jour suivant, Luchino monta à cheval et vint à la prison. A son arrivée, le pont su baisse, les gardes crient, les gardes accourent, une obséquiosité universelle, tout le monde s'apprête à obéir à son moindre signe; et tout cela, pourquoi? parce qu'il a le nom de maître.
Gonflé de tant d'hommages, ivre de l'obéissance générale, de la commune bassesse, il se retire dans un appartement qu'il s'était préparé dans cette tour comme un refuge contre la première fureur d'un mouvement populaire. Pendant qu'un page détache son armure, il ordonne qu'on aillechercher Marguerite. Luchino l'attendait sur un fauteuil à sculptures dorées. Ses yeux, pleins de vivacité, éclairaient un visage d'une beauté mâle, et la maturité de l'âge avait gravé d'une manière ineffaçable les rides d'abord creusées par la colère et l'orgueil. Une riche chevelure descendait en anneaux de sa tête nue sur ses larges épaules, et ses regards fixés sur la porte exprimaient un mélange de honteux désirs et de vengeance satisfaite. Marguerite comparut devant lui dans un vêtement de couleur brune et modeste, mais qui, dans ses plis et son arrangement, révélait les habitudes élégantes de la femme gracieuse qui, en d'autres temps, arrachait à ceux qui la voyaient un cri d'admiration. Depuis lors, combien elle avait changé! Cependant, au milieu des ravages de la douleur, sa beauté était encore plus attrayante que ne l'eût souhaité Marguerite, afin d'échapper aux criminels désirs de son oppresseur. Luchino salua courtoisement l'infortunée et lui dit:
«En quel état je vous revois, madame!
--Dans l'état, reprit Marguerite, où il a plu à votre sérénité de me réduire.
--Voilà! s'écria Luchino, voilà! Dès les premiers mots, une parole hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaissé votre orgueil? Pourquoi ne pas reconnaître plutôt vos erreurs? pourquoi ne pas dire: «Je suis dans l'état où m'ont entraînée mes folies et celles d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes, les raisons qui m'ont réduit à renfermer dans ces murs une personne pour laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection.»
Elle répondait: «S'il est vrai, ô prince, que vous m'aimez, pourquoi ne pas vous rendre à ma prière, la première et la dernière peut-être que je vous adresse? Sauvez mon époux! sauvez mon fils!» Et se jetant aux pieds de Luchino, elle lui embrassait les genoux et répétait avec toute l'éloquence d'une beauté innocente et malheureuse: «Sauvez-les:
--Oui, répondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je vous les rends.»
La crainte que les objets de son amour ne fussent déjà victimes de l'inimitié, de Luchino avait toujours torturé Marguerite. Je ne saurais dire si c'était avec réflexion qu'elle avait adressé à Luchino cette prière, pour découvrir la vérité; mais quand la réponse lui donna l'assurance qu'ils étaient vivants, elle laissa éclater les transports de sa joie, «Quoi! s'écria-t-elle, ils vivent donc encore: ô prince! ô monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur, je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez à prier Dieu de vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les voir ... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que vous voudrez!»
Mais Luchino, honteux d'avoir laissé deviner son secret et d'avoir donné sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la première, et il ne tarda pas à lui apprendre que Pusterla et Venturino n'étaient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa tendresse, elle recouvra toute sa fierté et triompha des tentatives du tyran. «Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'où peut aller ma vengeance.» Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de cette pure sérénité qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la vertu échappée au péril, et rendant grâce à Dieu, elle retourna dans sa prison.
Grillincervello se présenta sur les pas du prince, qui sortait de cette entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le railler sur sa déconvenue. Le moment était mal choisi, l'orage éclata sur le bouffon, qui, précipité du haut en bas de l'escalier de la prison, à la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le reste de sa vie.
Pour faire diversion à sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier et s'occupa avec lui des affaire» de la principauté.
«Le châtelain de Robecco, dit le chancelier, donne avis qu'on a pris un berger dans les bois de votre sérénité, et qu'il y façonnait un épieu.
--Qu'on lui coupe les mains,» répondit Luchino.
Le secrétaire s'inclina et poursuivit: «Dans le bourg d'Abbiate-Grasso, où est la villa de votre magnificence, on a logé un pèlerin venant de Toscane, et quelques cas de peste se sont déclarés.
--Qu'on brûle l'auberge, le pèlerin, les hôtes et tout.
--Le connétable Sfolcada Melik écrit de Lecco qu'un de ses soldats a volé la bêche d'un laboureur.
--Qu'on le pende à côté de la bêche.
--C'est ce qu'on a fait, et on a payé la bêche au manant. Mais celui-ci est venu la nuit retirer son outil de la potence.
--Eh bien! qu'il soit aussi pendu à la même potence, et la fourche entre eux deux.
--Votre sérénité sera obéie. Voici une lettre de Ramengo de Casale. Il vous écrit de Pise qu'il est sur la piste de la proie que votre sérénité désire prendre, et qu'il vous la livrera bientôt.
--Ah, bien, très-bien! très à propos, vraiment! s'écria Luchino avec un sourire de sauvage consolation.
--Il implore en outre de votre sérénité l'impunité de tous délits commis par lui ou par son fils.
--Son fils? je ne lui en connais point.
--Il se réserve de le faire connaître à votre sérénité.
--Bien, bien, oui! expédiez-lui le bref d'impunité la plus entière, la plus absolue; mais qu'il soit prompt à me remettre entre les mains celui qu'il sait. Allez.» Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se repaître du féroce espoir de sa vengeance.
On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journée retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva à sa table le surcroît dont elle n'avait pas profité, mais on la jeta dans un cachot souterrain, bien différent de la cellule qu'elle occupait au sommet de la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il s'était un peu adouci depuis la pitance journalière dont il se gratifiait aux dépens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir été privée de ce qui n'était un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa vengeance. Cependant, privée du spectacle de la nature, privée du soleil, du ciel, de la verdure, des mélancoliques splendeurs de la lune au sein d'une belle nuit; privée de toutes les distractions que la vue de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui procurer, elle était plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone, approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se repaître des plaintes de l'infortunée, n'avait entendu que les litanies qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flûte qui résonne dans le lointain, et des prières à la Mère des affligés. Elle savait que son fils et son mari jouissaient en liberté des délices de la lumière, et son imagination calmée se plaisait à les suivre partout où ils devaient être. Ces images, chèrement caressées pendant l'oisiveté de ses jours, se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hélas! elle souffrait encore; mais un rayon de paix avait illuminé son âme, et quelquefois elle eût paru joyeuse.
Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail était à fleur de terre dans une petite cour où passait une sentinelle. De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on délivrait, et elle se réjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il lui échappait quelquefois de dire: «Au moins celui-là va mourir!» Et ses yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait: puis, comme si l'idée de la mort, qui cause une si grande frayeur aux heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient pas éternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier tréteau, et là elle se rappelait les jours passés, les vertueuses joies, les bienfaisances fleuries: elle pensait à ceux qu'elle aimait, à ses espérances; quelquefois enfin elle répétait les chansons qu'elle avait entendues ou répétées elle-même, lorsque, jeune fille, elle était appliquée à son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au printemps, cueillant des bouquets de primevères et des branches de myrte. L'été lui revenait aussi en pensée, lorsque, dans une barque, le long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles d'une paisible brise, saluait les beautés de la nature et offrait au Créateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'étaient des cantilènes d'amour, le plus souvent des airs mélancoliques, dont la triste harmonie s'accordait mieux avec l'état de son âme. Une romance surtout lui allait au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait plusieurs fois accompagné Marguerite sur le luth pendant qu'elle la chantait sur l'air qu'il avait aussi composé lui-même. La voici;