Les Vendanges.Triste année! tristes vendanges! Après avoir taillé avec soin au-dessous du premier on du second œil, labouré et biné deux fois, employé la houe et la pioche, dressé des échalas, renouvelé les ceps par le provignage, le vigneron espérait que de vivifiantes chaleurs achèveraient son œuvre, et les chaleurs ne sont pas venues. La vigne a besoin de soleil et redoute la pluie; or, elle a eu, cette année, beaucoup de pluie et peu de soleil; l'humidité, en a énervé les racines; le froid et les vents en ont étiolé la tige; lacoulurea gagné les ceps les plus robustes; et quand le mois de vendémiaire a ramené l'époque de la récolte, il n'y avait pas de récolte à faire. Force a été d'attendre, d'ajourner la proclamation duban de vendange, qui se publie d'ordinaire du 8 au 20 septembre dans le Midi, du 20 au 30 septembre dans les autres départements. On a fini par recueillir tardivement quelques raisins étiques, dont les intempéries avaient arrêté le développement; et, dans plusieurs localités, on a pu dresser procès-verbal de carence. De là une hausse subite dans le prix des vins; ceux du Midi ont éprouvé cinquante pour cent d'augmentation; les pièces de bordeaux sont montées de 110 à 140 fr.; celles de bourgogne de 70 a 100 fr.; et celles des vins de la Loire de 26 à 75 fr.; les producteurs ont perdu; les débitants ont gagné; mais une mauvaise vendange est, en somme, une calamité nationale, dans un pays dont les vignobles occupent 2,134,822 hectares. Quoique l'Allemagne s'enorgueillisse du johannisberg et du hocheim; la Hongrie, du tokai; l'Italie du lacryma-christi; l'Espagne, du xérès et du malaga; le Portugal, du porto; le. Cap, du constance; l'Asie-Mineure, du Chypre, la France tient le premier rang dans la viniculture du monde entier. Elle produit annuellement, en moyenne, 36,563,796 hectolitres de vin, et 7,088,802 hectolitre d'eau-de-vie. Sur quatre-vingt-six départements, neuf seulement sont dépourvus de vignes; le Calvados les Cotes-du-Nord, la Creuse, le Finistère, la Manche, l'Orne, le Nord, le Pas-de-Calais et la Seine-Inférieure; les autres donnent des vins plus ou moins estimés. La pépinière nationale du Luxembourg, établie par le ministre de l'intérieur Chaptal, avec le concours du botaniste Bosc, a possédé jusqu'à 370 variétés de raisins cultivé en France, distingués par leurforme et leur couleur: 114 noirs à grains ovales; 190 noirs à grains ronds; 75 blancs à grains ovales; 134 blancs à grains ronds; 19 gris ou violets à grains ovales, 38 gris ou violets à grains ronds. La collection du Jardin de Botanique de Montpellier réunit 560 espèces. La qualité de nos vignes varie à l'infini, non-seulement d'une contrée à l'autre, mais encore d'un coteau au coteau voisin, suivant l'exposition, suivant la nature du sol et du sous-sol. Que de plants divers! que de crus justement célèbres! Dans l'ancienne province de Bourgogne seulement vous comptez, les vins de Nuits, Chambertin, Romanée, Richebourg, Clos-Vougeot, Musigny, Beaune, Meursault, Montrachet, Volney, Pomard, Corton, Mâcon, Thorins, Moulin-à-Vent, Pouilly, Chablis, Tonnerre, Trancy, Coulanges-la-Vineuse et Saint-Julien-du-Sault. Sur les collines siliceuses et lesgravesde la Gironde se récoltent les vins de Château-Laffitte, Château-Margaux, Haut-Brion, Saint-Émilion, Carbonieux, Saint-Bris, Rommes, Barsac et Sauterne. Voulez-vous égayer vos desserts, dérider les physionomies, provoquer les chansons, donner de l'enjouement aux plus tristes, de la vivacité aux plus lents, de l'esprit aux moins capables, servez le pétillant Champagne; mais, pour éviter la contrefaçon, ayez, soin de vous assurer qu'il a été recueilli sur les rives de la Marne, à Sillery, Épernay, Ai, Montbré, Bouzy, Hautvilliers ou Verzenay. Aimez-vous les vins de liqueur, demandez au département de l'Hérault son hinel et son frontignan. Voulez-vous des vins exquis, susceptibles de se garder plus d'un siècle, et se bonifiant sans cesse avec l'âge, cherchez-les sur le coteau de l'Ermitage, où un cénobite planta jadis des ceps qu'il avait rapportés de Perse, et qu'on nomme encore dans la Drôme legroset lepetit schiras. Plus loin, sur les rives du Rhône, sont les vignobles de Millery, de Condrieux de Côte-Rôtie, du Juliénas. A l'embouchure du fleuve, des navires se chargent des muscats ambrés de la Ciotat. Près de l'Espagne, aux pieds des Pyrénées, croissent trois excellentes variétés: legrenache, lemataroet lecarignan. Port-Vendres, Collioure et Banyuls fournissent ces nectars liquoreux connus sous les noms degrenacheet derancio; Rivesaltes, Cospron, Salces, Terrats, Corneilla-de-la-Rivière, peuvent opposer leurs vignobles à ceux de la Péninsule Ibérienne. Les Béarnais vantent le vin de Jurançon, patronné par les souvenirs de Henri IV.La Treille du roi, à Fontainebleau.L'Aude a sablanquettede Limoux; la Haute-Vienne, les vins de Saint-Georges et de Champigny-le-Sec; les Vosges, ceux de Mirecourt et de Rebeuville; le Loiret, le vin de Beaugency; l'Indre-et-Loire, le Vouvray; la Moselle, les vins rouges d'Augny et de Jony; Vaucluse, le muscat de Beaumes-de-Venise; la Nièvre, le Pouilly-Nivernais; l'Ardèche, le Saint-Péray; le Cher, les vins de Sancerre; la Sarthe, le vin des Jasnières. Les vignes de la Charente-Inférieure, du Gers, de Lot-et-Garonne, alimentent de nombreuses distilleries.Outre les vins dont la réputation est européenne, le voyageur qui parcourt la France trouve dans des hameaux obscurs, chez des propriétaires campagnards, des crus ignorés, d'une étendue médiocre, mais préférables souvent, par leur bouquet et leur verdeur, aux produits des vignes en renom. Tant de richesses font de la vendange la plus importante des opérations agricoles de la France; on s'y prépare plusieurs semaines à l'avance, en nettoyant et lavant à la chaux tous les instruments qu'on y doit employer: lesvendangereaux, paniers d'osier où l'on dépose les raisins; lesteilles, petites boîtes coniques qui servent au même usage; lesbalonges, charrettes destinées à transporter la vendange à la cuverie, etc. Dès que la queue des grappes brunit qu'elles quittent aisément les ceps, que les grains s'amollissent et acquièrent de la transparence, les vendangeurs doivent se tenir prêts. Dans la plupart des pays vignobles, l'autorité municipale règle leur marche, du moins en ce qui concerne les vignes non closes, et les contrevenants peuvent être punis, conformément à l'article 475 du Code pénal, d'une amende de 5 à 10 fr. Le jour fixé se lève; les premiers rayons du soleil dissipent la rosée; les cueilleurs et les cueilleuses s'éparpillent sur les collines, ils se rangent en face de la vigne, entrent et suivent chacun son sillon jusqu'à l'extrémité opposée. Quoique M, Campenon, de l'Académie Française, ait dit dans son poème dela Maison des champs:Il en est temps; que la jeune bacchanteSaisisse alors la serpe impatiente,jamais les vignerons ne saisissent la serpe; mais ils s'arment de sécateurs ou de ciseaux, qui tranchent la grappe sans secousses. Les raisins, placés au fur et à mesure dans lesvendangereaux, sont versés dans lestendelinspar les porteurs devide-paniers, qui les transfèrent à la cuverie. D'autres fois, des mulets sont mis en réquisition; ou la récolte, jetée dans un envier de forme ovale, est voiturée sur unebalonge. A la cuverie, les cultivateurs qui désirent un bon produit, s'occupent de trier les grappes, de les assortir, d'enlever les drains verts ou pourris. Dans trente-quatre départements on a l'habitude de séparer les grains de la rafle, et les œnologues n'ont pas encore décidé si cette méthode est avantageuse ou nuisible. Les raisins égrappés donnent un vin plus savoureux, disent les uns; les rafles ajoutent à la cuvée un ferment nécessaire, prétendent les autres,Certant, et adhuc sub judice lis est; mais tous s'accordent à reconnaître la nécessité du foulage. Deux poutres, appuyées sur les bords du cuvier, supportent une caisse dont les côtés sont des liteaux assez peu espacés pour ne pas livrer passage aux grains. Un vigneron, chaussé de gros sabots, monte dans cette caisse, pétrit les grappes sous ses pieds; puis, soulevant l'un des liteaux, pousse le marc dans la cuve, où bout déjà le suc exprimé. Les vignerons arriérés se déshabillent et entrent pour fouler dans la cuve même, où ils prennent un bain tonique, mais qui répugne aux consommateurs délicats.Les vignerons progressifs emploient les fouloirs mécaniques de MM. Lenoir, ou Thiébault de Berneaud, ou Guérin de Toulouse, machines composées de Cylindres de bois tournant en sens opposés, au moyen de roues d'engrenage. Les cuves où le vin fermente sont, suivant les contrées, ouvertes ou fermées, en bois de chêne ou en maçonnerie. Au bout de quelques heures, la masse liquide frémit et bouillonne, l'acide carbonique se dégage en bulles pétillantes, l'alcool se produit, les rafles et les pellicules montent à la surface dumoût, et le coiffent d'un amas de détritus qu'on nomme lechapeau. Quand la fermentation tumultueuse a cessé, les travailleurs distribuent le vin dans les fûts avec des baquets appeléssapines, à moins qu'on n'ait adapté à la partie inférieure du cuvier un robinet qui permet de décuver avec plus de vitesse et de facilité. Le marc est mis sur la table du pressoir, et l'on en forme une masse cubique appeléele sacque l'on recouvre de madriers.La vis du pressoir est d'ordinaire mise en mouvement par une roue qui reçoit, dans sa périphérie creusée en gorge, le bout d'une corde dont l'autre extrémité s'enroule sur un cabestan. On distingue les pressoirs àétiquet, àcoffre simpleoudouble, àlevierou àtesson, dont nous épargnerons à nos lecteurs la scientifique description, incompréhensible d'ailleurs pour quiconque n'a pas fait une étude spéciale de la mécanique.La vis crie; lemoutonqu'elle pousse pèse sur le marc et achève d'en extraire le suc; on reforme lesacà plusieurs reprises, jusqu'à ce que les raisins aient cédé toute leur partie liquide. Le produit du pressurage est,ad libitummis à part ou mêlé au vin de la première cuvée. La fermentation s'achève dans les tonneaux, qu'on ne boutonne hermétiquement que lorsque la lie s'est précipitée. Là s'arrête les travaux des vendangeurs; au tonnelier reviennent le collage, le méchage des pièces, le soutirage et la conservation des vins. La fabrication des vins blancs est moins compliquée; on ne les fait point cuver avec le marc, excepté dans les arrondissements de Wissembourg et de Schelestadt (Bas-Rhin), d'Agen et du Nérac (Lot-et-Garonne). Les grappes sont écrasées sur le marc du pressoir; le vin coule dans les tonneaux, où on le laisse fermenter sur la lie, jusqu'au premier soutirage, qui a lieu au mois de mars ou d'avril suivant.Avant de cueillir les raisins qu'on réserve pour faire du vin blanc, on attend d'ordinaire qu'ils aient atteint un excès du maturité. Ainsi l'on en vendange à Agen qu'à la fin d'octobre; à Condrieux, à Saumur qu'à la mi-novembre; à Jurançon, à Gaud, à Monein (Basses-Pyrénées), que dans les quinze premiers jours du décembre. Dans plusieurs vignobles on met un intervalle entre la cueillette et le foulage; le raisin muscat du Rivesaltes reste cinq on six jours sur le sol avant d'être porté, au pressoir. A Limoux, les raisins sont étalés sur un plancher pendant quatre un cinq jours, puis liés, égrappés et foulés. Aux environs de Salins (Jura), on suspend les grappes avec du fil, dans une chambre exposée au vent du nord. Quand la dessiccation a réduit les grains de moitié, on les presse et on entonne immédiatement; ce vin, qui n'est soutiré qu'au bout du six mois, prend le nom duvin de paille, et n'est pas sans analogie avec le tokai. Il y a certains vins de liqueur qu'on ne laisse pas fermenter. A Cosprons (Pyrénées-Orientales), aussitôt qu'on a foulé et pressuré les raisins, préalablement desséchés au soleil, on y mêle un tiers d'eau-de-vie qui empêche la fermentation et conserve au suc exprimé sa douceur et son parfum.Les départements riches en vignobles sont obligés, à l'époque des vendanges, de demander des renforts à leurs voisins. Cette insuffisance de population paraît s'être fait sentir de tout temps, car Longus dit, dans un roman deDaphnis et Chloé: «Comme la coutume est en telle fête du dieu Bacchus, on avait appelé des villages voisins plusieurs femmes pour aider à faire les vendanges.» Les recrues enrôlées n'arrivent pas comme autrefois en chantant des hymnes en vers iambiques au fils du Sémélé; les vendanges sont devenues prosaïques, et les chants que leurs ouvriers répètent en chœur, sur l'air du Clair de la lune, n'ont rien de très-harmonieux:Allons en vendangesPour gagner cinq sousCoucher sur la paille,Ramasser des... etc.En Champagne, les cueilleurs et le cueilleuses viennent du département des Ardennes, amenant avec eux des mulets, animaux presque inconnus dans la contrée. Pendant toute la durée des vendanges, ils logent dans les auberges ou dans les granges, et passent la plus grande partie de la nuit à boire et à danser. On les paie de 10 centimes à un franc 50 cent. selon leur capacité; on ajoute à cette rétribution une miche et un verre d'eau-de-vie; et, moyennant un aussi faible salaire, ils travaillent depuis cinq heures et demi du matin jusqu'à sept heures du soir. A la vérité, ils n'ont rien à débourser pour la nourriture du leurs mulets, qu'ils lâchent dans la première prairie venue, en dépit des gardes champêtres.Les meilleurs se rassemblent sur la place, au son de la cloche, dès trois heures du matin, et se partagent en escouades, sous la direction des différents vignerons. Lespareusesrestent au logis pour y attendre les raisins, qu'elles sont chargées de trier. Ceux de qualité supérieure sont immédiatement portés au pressoir; on les presse à plusieurs reprises, car, dans l'opinion de la majorité des vinologues, les qualités du vin tiennent à la fois au suc, aux pépins et à la grappe. On entonne sans laisser cuver, et l'on soutire quelques jours après. Durant l'hiver, le vin est transvasé dans de nouveaux fûts; et, au printemps, à l'époque oa la sève bout, on le soutire encore pour le mettre en bouteille. On ajoute alors au vin du tannin pour le garantir où lagraisse, et du sucre candi pour le faire mousser, et le précipité qui se forme est plus tard enlevé par le tonnelier.Les vendanges du Champagne sont terminées par une fête qu'on nomme lecochelet: les pressureurs offrent au propriétaire un bouquet de pampres et de branches d'arbres, et reçoivent une gratification qu'ils consacrent à de longues réjouissances. Presque généralement les vendanges sont l'occasion de banquets prolongés, de danses, de concerts rustiques; celles de cette année, malgré leur déplorable résultat, n'ont pas arrêté l'expansion de la joie populaire. Les violons n'ont pas été décommandés; les musettes ont retenti comme d'habitude; à défaut du vin doux, on savoure celui des années précédentes, et lepeuple en liesse, noyant ses soucis dans les pots, s'est consolé du présent par le passé.Récolte du raisin.L'année a été également funeste aux raisins de treille. Les succulents chasselas de Fontainebleau, leschasselas doré à grains ronds, lechasselas musqué, lehennant blanc, larochette blanche, sont loin d'égaler en grosseur et saveur ceux qu'on avait récoltés en 1842. Latreille du roiseule a dû quelques belles grappes aux avantages de son exposition. Elle est située en plein midi, sur le mur de clôture du parc, du coté de l'entrée de l'abreuvoir, et abritée de toutes parts contre l'influence des vents. Les bras des ceps s'étendent horizontalement, chargés d'un petit nombre de grappes isolées. Au-devant de la treille règne un long cordon de vignes, auxquelles est appliqué le même système de taille. A deux mètres plus loin s'allonge une charmille qui suit, comme la treille même, les ondulations du terrain.N'oublions pas la récolte du houblon en Flandre et les vendanges de Normandie. L'indigène de Calvados ou de l'Orne n'attache pas moins de prix à ses pommiers, que le duc de Montebello à ses clos champenois. Or, l'année a étéprometteuse; il y a un peu dequetines(pommes tombées avant leur maturité), et l'on débitera bientôt dubon cidre doux à dépoteyer.On évalue la consommation annuelle du cidre en France à 10,011,956 hectolitre, et celle de la bière à 9,896,239. Ce n'est que sur les confins de la Belgique qu'on cultive en grand le houblon nécessaire à la confection de la bière. On plante chaque pied sur une motte de terre, et l'on soutient les tiges grimpantes avec des perches de 8 à 10 mètres de hauteur. Ces longs filaments, qui se croisent, montent, retombent et s'entrelacent comme des lianes, donnent aux houblonnières l'aspect d'une forêt vierge. A la fin de septembre, on coupe les sarments avec la faucille, on arrache les perches, et les fruits récoltés sont amoncelés dans des sacs où ils se conservent, et forment une masse compacte que l'on peut couper par tranches pour la vendre en détail.Souhaitons aux vignerons meilleure chance pour l'année prochaine; puissent-ils remplir leurs enviers jusqu'aux bords; et, comme le recommande Rabelais, «en celle où en meilleure pensée réconfortons notre entendement, et buvons frais, si faire se peut.»ROMANCIERS CONTEMPORAINS.CHARLES DICKENS.Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.(Voir t. II, p. 20, 35, 105 et 159.)Il était dans la nature de Martin d'oublier tout le temps son pauvre compagnon aussi complètement que s'il n'y eût jamais eu de Mark Tapley au monde; ou, si le souvenir du personnage s'offrit un moment à son imagination, il eut soin de le congédier au plus vite, comme chose de peu d'importance qui attendrait bien son entier loisir. Pourtant, lorsqu'il se retrouva dans la rue, l'idée que Mark pouvait s'ennuyer de faire le pied de grue sur le palier duRowdy-Journallui traversa de nouveau l'esprit, et il donna à entendre à son nouvel ami qu'il ne serait pas fâché de diriger la promenade de ce côté.«A propos, continua Martin, et pour ne pas être en reste de questions, oserais-je vous demander si vous habitez cette ville, ou si, comme moi, vous n'y êtes qu'en passant?--Tout à fait en oiseau de passage, reprit son ami. Natif de l'État de Massachusetts, je suis fixé dans ma tranquille petite ville de province, et l'on ne me voit pas souvent au milieu de ces foules affairées qu'on aime d'autant moins qu'on les connaît davantage.--Vous avez voyagé à l'étranger? demanda Martin.--Beaucoup.--Et à l'instar de la plupart des voyageurs, vous n'en êtes que plus attaché à vos foyers domestiques, à votre contrée natale? demanda de nouveau Martin, qui examinait son interlocuteur avec quelque curiosité.--A mes foyers? oui, répliqua son ami; à ma contrée? comme terre natale, oui aussi.--Ce oui n'est pas sans restriction.--Entendons-nous, repartit l'Américain. Demandez-vous si j'ai rapporté de l'étranger un goût plus exclusif pour les erreurs de ma patrie, un plus aveugle amour pour ceux qui, au taux de tant de dollars le jour, s'érigent en forcenés admirateurs de ma nation; si je rapporte plus d'insouciance pour les principes qui président ici aux affaires publiques et privées, principes que les plus éhontés de vos avocats rougiraient de défendre hors de l'atmosphère viciée de vos cours criminelles? Oh! si c'est là ce que vous demandez, non, dis-je, et mille fois non!--Non! dit Martin, si juste sur le diapason de son interlocuteur que la réponse fit écho.--Demandez-vous, poursuivit son compagnon, si je suis revenu plus content d'un ordre de choses qui divise la société en deux classes, dont l'une, la masse, fonde une indépendance effrénée sur l'oubli de toute bienveillance, de toutes formes, de toutes convenances sociales; d'où il résulte que plus un homme affiche de grossièreté et d'impudeur, plus il a de chances de succès; tandis que le petit nombre, dégoûté de voir apprécier toutes choses sur une si basse échelle, se réfugie dans la vie privée et s'entoure de tous les raffinements du luxe, laissant la république s'en tirer comme elle pourra au milieu des clameurs de la presse et du pillage universel? Me demandez-vous si tout cela m'arrange? Non, dis-je alors, et mille fois non!--Non! repartit encore mécaniquement Martin, découragé, anxieux, moins à la vérité dans l'intérêt de la société que dans celui de ses plans d'architecture domestique, dont l'avenir lui semblait singulièrement hasardé au milieu du chaos et de la poussée générale que venait de dépeindre son nouvel ami.--En un mot, poursuivit ce dernier, je ne crois pas, par conséquent, je n'accorde point (bien que vous puissiez l'entendre proclamer ici à toutes les heures du jour), je ne trouve pas, dis-je, que notre nation soit le type de la sagesse humaine, l'exemple du monde, lenec plus ultrade la perfectibilité; le tout, parce que nous entrons dans la carrière politique avec deux avantages inappréciables.--Qui sont? demanda Martin.--L'un, que notre histoire s'ouvre à une période assez avancée pour échapper aux âges de barbarie et de cruauté qui souillent les annales des autres peuples; qu'ainsi nous profitons des lumières acquises sans avoir traversé un obscur noviciat; l'autre, que notre territoire est vaste, et que nous ne souffrons pas, du moins pas encore, d'un trop plein d'habitants. A part ces avantages, nous avons peu à vanter, ce me semble.--En éducation cependant... murmura Martin.--Beau chapitre encore! interrompit l'autre haussant les épaules. Eh! dans l'ancien monde, même sous le régime despotique, on a fait autant et plus en le faisant sonner moins haut! Assurément, par comparaison avec l'Angleterre, nous pouvons briller, vu que, sous ce rapport, elle est dans le plus piteux état... Vous savez que vous m'avez complimenté sur ma franchise, poursuivit-il en riant.--Oh! elle ne m'étonne nullement lorsqu'il s'agit de mon pays, reprit ingénument Martin; c'est quand il est question du vôtre que la liberté de vos paroles me surprend.--Vous ne trouverez pas cette droiture rare parmi mes compatriotes, je vous en réponds, en en exceptant les gens de la trempe du colonel Drivers, de Jefferson Brick, du major Pawkins et consorts. A vous parler franc, néanmoins, les meilleurs d'entre nous rappellent un peu l'homme de la comédie de Goldsmith qui ne souffrait pas qu'autre que lui injuriât son maître. Mais allons, parlons d'autre chose. Vous êtes venu chez nous, si je ne me trompe, dans l'intention d'améliorer votre fortune, et je serais désolé de vous faire perdre courage. D'ailleurs, quelques années de plus me donneraient peut-être le droit de hasarder auprès de vous un ou deux avis sur des points de peu d'importance.»Il n'y avait pas la moindre trace de curiosité ou de présomption dans cette offre, faite avec tant de bienveillance et de bon vouloir qu'elle attirait de force la confiance. Aussi Martin raconta-t-il sa chance, abordant l'aveu si difficile à faire de sa pauvreté. Il ne dit pas cependant,--comment s'y serait-il résigné?--à quel point il était pauvre; d'un air dégagé, il laissa deviner qu'il lui restait de l'argent pour six mois environ, tandis qu'il en avait tout au plus pour autant de semaines. N'importe, il avoua qu'il était pauvre et disposé à accepter avec reconnaissance tout conseil que son ami voudrait bien lui donner.La façon dont la figure de l'étranger s'allongeait mesure que les plans et projets d'architecture domestique se déroulèrent devant lui, n'aurait pu échapper à personne, à plus forte raison à Martin, dont la sagacité était aiguisée par l'incertitude de sa position. Malgré d'héroïques efforts pour se montrer aussi encourageant que possible, l'Américain ne put s'empêcher de hocher une ou deux fois la tête: c'était comme s'il eût dit en langue vulgaire: Cela n'ira pas! Mais il le prit ensuite sur un ton enjoué et cordial, et s'engagea (puisque New-York n'offrait aucune des facilités que désirait Martin) à s'informer immédiatement s'il pourrait trouver mieux dans quelque autre ville. Déclinant ensuite son nom, Revan, il apprit à Martin que, sans exercer activement la médecine, il était reçu docteur. La conversation roulant sur des circonstances relatives à la famille de l'Américain et à lui-même, conduisit les promeneurs jusqu'au bureau duRowdy.Ils étaient encore assez loin de la maison, lorsque l'air patriotique anglaisRule Britannia, énergiquement sifflé, vint, saluant leurs oreilles, annoncer que Mark Tapley prenait ses ébats sur le palier du premier étage, Suivant les sons, ils trouvèrent Mark retranché au milieu d'une fortification de bagages, s'évertuant à rendre justice à son hymne national, à l'évidente satisfaction d'un nègre au crâne grisonnant qui occupait un des forts avancés (une valise en cuir) et tenait ses gros yeux rivés sur le chanteur. Celui-ci, à demi couché, la tête appuyée sur sa main, rétorquait le compliment par des regards distraits et rêveurs, tout en continuant de siffler sans relâche. Mark venait de dîner, comme le témoignaient sa bouteille cassée et quelques débris de viande étalés dans un mouchoir près de lui; du reste, ses loisirs n'avaient pas été perdus, à en juger par ses initiales d'un demi-pied de long, qui, de concert avec le quantième du mois tracé en caractères moins gigantesques, le tout employé d'une bordure du jet le plus hardi, ornaient la porte du bureau du journal.--Je commençais presque à vous croire perdu, monsieur, s'écria Mark interrompant l'air à l'endroit où les fiers Bretons déclarent qu'ils ne seront jamais, jamais,never, never...Rien ne va mal, j'espère, monsieur?--Non, Mark. Qu'avez-vous fait de votre bonne amie?--La pauvre créature timbrée, monsieur? oh! tout va au mieux pour elle à présent.--Quoi! a-t-elle retrouvé son mari?--Oui, monsieur;--c'est-à-dire ses restes,--dit Mark Tapley se réprimant.--L'homme n'est pas mort, j'espère?--Pas complètement, monsieur, répondit Mark; mais il a tremblé les lèvres suffisamment pour être plus qu'à demi trépassé; en ne l'apercevant pas sur le rivage, j'ai cruqu'elleallait rendre l'âme; vrai, je l'ai cru.--Comment donc? n'était-il pas là pour la recevoir?--Lui, en chair et en os; non pas, il n'y avait rien que sa faible vieille ombre, étirée, amincie, qui se traînait lentement en descendant vers la plage, et pouvait ressembler au fort et vigoureux camarade que la pauvre femme avait jadis connu, à peu près autant que votre ombre vous ressemble, monsieur, quand le soleil couchant la dessine longue et grêle sur le sol. Enfin, c'était tout ce qui restait de l'homme, et elle s'en est contentée, pauvre âme, aussi joyeuse, aussi ravie que si c'eût été lui tout de bon.--A-t-il donc acheté des terres? demanda M. Bevan.--Ah bien, oui, qu'il en a acheté, et qu'il les a fièrement payées aussi, je vous en réponds, répliqua Mark Tapley tiraillant la tête: c'est qu'au dire des agents elles réunissaient toutes sortes d'avantages naturels, ces terres; tout au moins y avait-il une richesse qui ne faisait pas faute, l'eau foisonnait.--Je présume qu'il aurait pu difficilement s'en passer, dit Martin avec quelque impatience.--Aussi, ne lui manquaient-elle pas; il en avait de tous les côtés, dessus, dessous, autour et partout, sans avoir à payer ni taxe ni porteur d'eau. Indépendamment de trois un quatre rivières bourbeuses à son coude, l'homme avait, sur tout le territoire de sa ferme, quatre à six pieds d'eau dans les mois de sécheresse; en temps pluvieux, il ne peut dire au juste combien, n'ayant jamais rien trouvé de longueur à sonder jusqu'au fond.--Serait-ce vrai? demanda Martin à son compagnon.--Fort probable, répliqua ce dernier; apparemment quelque lot du Missouri ou du Mississipi.--Il n'en est pas moins descendu, de ce je ne sais quel endroit, poursuivit Mark, pour venir ici, à New-York, recevoir sa femme et ses enfants; et tous sont repartis en bateau à vapeur, cette même sainte après-midi, aussi contents de partir tous ensemble que s'ils allaient droit en paradis. Ma foi, on peut bien dire qu'ils en prennent le chemin, à en juger sur la mine du pauvre homme.--Ah çà, pourrais-je vous demander, dit Martin, reportant, avec un froncement de sourcil, son regard de Mark au nègre, ce que c'est que ce monsieur? quelque nouvel ami de votre choix sans doute?--Chut! murmura Mark Tapley, prenant son maître à part et lui parlant confidentiellement à l'oreille: C'est un homme de couleur, monsieur!--Me croyez-vous aveugle? demanda Martin avec humeur, pour me tenir faire cette confidence devant une des faces les plus noires que j'aie vues de ma vie!--Un moment, monsieur, réuni Mark; par homme de couleur, j'entends qu'il a été un de ceux-là qu'on a placardés en estampes, dans les boutiques, sur les enseignes..., enfinhomme et ton frère, vous savez bien, monsieur, poursuivit Mark Tapley, favorisant son maître d'une pantomime indicative de la figure, si souvent représentée sur les médailles et en tête des brochures en faveur de l'émancipation des noirs.--Un esclave! reprit Martin à demi-voix, en tressaillant.(La suite à un autre numéro.)MARGHERITA PUSTERLA.CHAPITRE XV.LE PÈRE ET LE FILSNentrant dans la ville, ils trouvèrent les rues tendues de draps blancs et vermeils, et de guirlandes de verdure de la saison, qu'on appelle à Pise lesfiorites. Du haut des balcons et sur les murs se déployaient de riches tapis du Levant, des étoffes de soie, qui paraissaient encore un luxe inouï dans les cours des rois, et qui abondaient dans les maisons de ces actifs négociants. En quelques endroits des fontaines jetaient du vin; à l'entour, une populace avide se pressait pour recevoir la liqueur dans sa bouche ou dans le creux de ses mains. D'un autre côté, on voyait des buffets et des crédences chargés de toutes les raretés venues de la mer Noire, du golfe Arabique, de le Baltique, et conservées en mémoire des navigations heureuses et hardies.Au milieu du tumulte, de la joie, de la curiosité du peuple, qui ne se souvenait plus que la peste envahissait la contrée de toutes parts, et qui avait oublié sa faim d'hier et celle qu'il aurait demain, nos Lombards s'avançaient dans les divers endroits où ils espéraient rencontrer Alpinolo. Ramengo les suivait, se cachant le visage sous son capuce lorsqu'il lui arrivait de rencontrer quelqu'un qu'il voulait éviter.Un Milanais parut au milieu de la foule, et Muralto, élevant la voix, lui demanda: «Eh! Ottorno Borro, pourquoi cette multitude? Pourriez-vous nous dire où est Alpinolo?--Il est au premier rang pour combattre sur le pont; tous nos camarades sont là; je cours les rejoindre.» Et il disparut dans la foule.«Mais que diable lui a-t-il pris, s'écriait Ramengo, de se fourrer dans cette inutile bagarre? Combattre avec des bâtons, comme un manant?--Allez le lui dire, répondaient-ils. Il est ainsi fait. Quand il s'agit de donner une preuve de courage, vouloir l'en détourner, c'est combattre le vent.»Pendant qu'ils parlaient ainsi, le beffroi de la commune sonna. «C'est le signal! c'est le signal! «cria-t-on de toutes parts. Mats il n'y avait point d'espérance d'arriver jusque auprès des combattants. S'étant donc arrêtés sous un portique, soutenu d'un coté par une colonne de porphyre égyptien, de l'autre par une colonne grecque cannelée, par les voies de douceur et par celles de la violence, ils parvinrent à se hisser sur une plate-forme portée par l'attique. De là ils purent dominer cette foule de têtes nues ou couvertes de la façon du monde la plus variée, depuis l'éclatant turban de l'Orient et jusqu'au sombre béret du Vénitien, depuis les plumes ondoyantes du chevalier provençal jusqu'à l'infâme réseau jaune de l'Hébreu infortuné, depuis la toque en velours et or des barons napolitains jusqu'au capuce renversé des Milanais, qui s'étaient placés au premier rang pour être témoins des prouesses de leurs compagnons.Alors les trompettes sonnèrent, et on vit paraître le gonfalonier et les anciens dans une tribune décorée à la façon d'un pavillon turc. La foule des spectateurs se pressait de plus en plus, pendant que ceux qui se disposaient à combattre frémissaient d'impatience aux barrières qui commandaient les deux têtes du pont, comme un torrent frémit au pied de l'écluse; puis lorsque, à un nouveau signal, les barrières tombèrent, ce fut un cri universel. Tous se précipitèrent contre tous. Quelque attention que mit Ramengo à discerner quelque chose, il ne vil d'abord qu'une orageuse mêlée de gens qui assaillaient, de gens qui les repoussaient, de bâtons noueux qui tombaient avec fureur sur de tristes épaules, et des têtes meurtries, les cris de ceux qui battaient, les gémissements de ceux qui étaient battus, le tout aux acclamations de «Vive sainte Marie! Vive saint Antoine!»Peu à peu, la mêlée s'éclaircissant à cause des morts et des blessés, ou de ceux qui s'étaient retirés étourdis par le bâton ou accablés de fatigue, on pouvait déjà deviner de quel côté penchait la fortune. Cependant on voyait transporter dans les barques, grelottants et tout trempés d'eau, ceux qu'on avait retirés du fleuve. Tantôt les maltraités se traînaient ou étaient emportés à bras hors de la bagarre, pansant de leurs mains leurs membres blessés, leurs tempes saignantes, et prenant à témoin le ciel et la terre de ne plus s'aventurer dans ces ridicules batailles; mais, croyez-moi, ceux qui guérissaient ne manquaient pas d'y retourner.La fureur s'accroissait, ainsi que l'intérêt de l'escarmouche, de toutes les passions des factions et de toutes les haines politiques. Les deux partis des Raspanti et des Bergolini, qui, dans les conseils, et dans de fréquentes luttes, divisaient la ville de Pise, favorisaient les uns sainte Marie, les autres saint Antoine: leur cri de guerre, les applaudissements, les insultes enflammaient la rage générale, et le tumulte était à son comble.Bientôt, à la tête de ceux de sainte Marie et des Raspanti, on vit un jeune homme se distinguer entre tous par la force de ses coups, par le large cercle qui s'agrandissait autour de lui, par le carnage qu'il faisait partout sur ses pas. Ramengo, à la beauté du jeune combattant et aux cris de ses compatriotes, ne tarda pas à reconnaître Alpinolo. Il ne ne cacha plus ses regards du hardi guerrier, tantôt inquiet de ses périls, tantôt plein d'étonnement et d'admiration pour une si merveilleuse vigueur.Les Bergolini et saint Antoine ne purent longtemps rester à l'épreuve d'une telle furie, et pour garantir leurs têtes, ils tournèrent le dos. Alors ceux qui, cachés comme derrière une tour, s'étaient fait un rempart des épaules d'Alpinolo, se précipitèrent, avec un courage indicible, à la poursuite des fuyards, pour avoir la gloire moins belle, mais plus sûre, de les frapper au dos, hurlant de toute la force de leurs poumons: «Vive sainte Marie!--Vivent les Raspanti!--Honte aux Bergolini!--Vivent les Cambacurti!--Vivent les Aliati!--A bas Lino della Rocca!» C'étaient les noms des chefs des deux factions.A un signal du gonfalonier, la barrière se baissa de nouveau. Les trompes et les clarinettes sonnèrent à l'intérieur des fanfares de triomphe; Sainte-Marie sonnait à tout rompre, et les Milanais, se frayant un chemin, s'approchèrent d'Alpinolo, l'embrassèrent triomphant, le prirent sur les bras, et le portèrent dans la direction de l'estrade où il devait recevoir la couronne des mains de la seigneurie. Ils criaient; «Vive Alpinolo!--Vive Milan!--Vive saint Ambroise!»L'éclair de joie que la victoire faisait briller sur le visage d'Alpinolo se mêlait d'une façon indéfinissable avec la consternation qu'y avaient imprimée les malheurs passés, et avec les signes de la profonde douleur qui le dévorait, lorsque Aurigino Muralto réussit à l'accoster. Bonne nouvelle! lui cria-t-il; réjouis-toi: il est arrivé un Milanais.--Un Milanais?... et qui?--Une de tes connaissances, Lauterio de Bescapé, le bras droit de Pusterla. Il a des choses à te dire de la plus haute importance, mais à toi seul.»Ce fut un pêle-mêle d'idées dans l'esprit d'Alpinolo. Francesco, Marguerite, Fra Buonvicino, les Aliprandi, tous les amis qu'il avait laissés à Milan, se présentèrent à sa pensée, avec l'espoir de voir quelqu'un d'eux, d'en recevoir peut-être un message, au moins des nouvelles. Ainsi pressé de la plus vive impatience, sans plus attendre les prix et la couronne qui lui étaient dus, il se dégagea des bras de ses compatriotes, et se dirigea vers l'endroit où on lui avait dit qu'il trouverait cet ami, sous le portique de marbre; malheur aux poitrines et aux bras de ceux qui l'entravaient dans la rapidité de sa course! «Le voici! regarde-le,» dirent les Lombards en montrant le nouveau venu à Alpinolo, qui, fixant ses regards sur lui, se trouva vis-à-vis de Ramengo.En vain celui-ci aurait voulu se soustraire à cette rencontre subite et voir Alpinolo en particulier, en vain il faisait signe au page de se taire, de venir, qu'il avait à lui parler; un père qui trouve un aspic enlacé au cou de son fils unique n'a pas les yeux plus épouvantés qu'Alpinolo lorsque ses regards rencontrèrent le visage exécré du traître.«Ramengo!» hurla-t-il d'une voix semblable au mugissement d'un taureau blessé. Puis, sans faire attention aux signes de son adversaire, il saisit de nouveau le bâton, son arme triomphale, et courut sur le Milanais en criant: «Infâme espion!» Ce fut l'affaire d'un moment. Les Lombards, ne sachant comment expliquer cette colère, se retiraient et laissaient faire; mais Ramengo ne s'arrêta point à attendre le furieux, et se précipita derrière les marbres accumulés en cet endroit; puis, sortant du côté opposé, il se jeta au milieu de la foule; la plus épaisse, et petit à petit, au sein de cette fourmilière, il parvint à s'échapper. Alpinolo ne perdait point cependant les traces du fuyard, répétant à haute voix: «Espion, enfin je te liens! Au large! prenez garde à vous! Laissez-moi l'atteindre! Un seul coup le punira de tous ses crimes.» Et pour se faire place, il frappait à droite et à gauche sur quiconque se trouvait sur ses pas pour ses péchés.La plèbe de Pise semblable à celle des autres pays et des autres temps, avait éprouvé un peu de dépit (que d'autres rappellent national) de ce qu'un étranger avait remporté l'honneur de la journée; et, comme il arrive, les vainqueurs ne lui en voulaient pas moins que les vaincus. Lorsqu'ils virent Alpinolo, non content de dédaigner le prix, entrer en si furieuse colère, et, sans rien considérer, maltraiter tous ceux qui l'entouraient, ils se tournèrent contre lui: «A qui en veut donc cet enragé?--Par tous les saints du calendrier, disaient les autres, il faut qu'il ait bu du sang de dragon et mangé de la chair de crocodile!--Finissons-en une bonne fois avec cet Ambroisien endiablé!»Et entre les Milanais et les Pisans commença la bataille des langues qui précède ordinairement la bataille des mains.«Faites-nous place, Pisans, honte des nations! criaient les Lombards en regardant de travers.--Passez votre chemin, Milanais, grands mangeurs de fèves! répondaient les Pisans en montrant le poing.--Les fèves sont meilleures que les goujons, dont on achète trente-six pour un poil d'âne.»Des paroles on en vint aux mains: «Ce sont des guelfes, ce sont des gibelins, ce sont des traîtres Raspanti. Alors une lutte s'engagea, qui donna fort affaire, pour la calmer, aux nobles et aux gonfaloniers. Plus d'un resta mort sur le champ, plus d'un en remporta de fâcheux souvenirs pour toute la vie; mais comme il arrive le plus souvent que les coupables profitent des querelles des innocents, au milieu de ce tumulte, Ramengo put prendre sa course, et par le chemin le plus court s'en aller à la grâce de Dieu.Lorsque Alpinolo s'aperçut qu'il perdait son temps à le poursuivre, il se prit à se maudire, à maudire le jour qui l'avait vu naître, celui qui le lui avait donné, et la fantaisie qu'il avait eue de prendre part à ce combat. S'il ne s'y fût point mêlé, il aurait rencontré Ramengo; il se serait vengé sur lui en vengeant Franciscolo, la divine Marguerite, la patrie perdue par sa faute, l'humanité déshonorée par le traître.De son côté, Ramengo, échappé au péril d'être tué par son propre fils, commença à se plaindre et à chercher dans la colère le remède de ses remords: cette circonstance redoubla encore sa haine contre Pusterla.«C'est parce qu'il m'a trompé par les apparences d'un faux amour, que j'ai tué ma femme. Un fils au moins me restait d'elle, un fils en qui je pouvais me complaire et me rendre l'envie de ceux qui peut-être me méprisent. Et cet infâme vient encore se jeter entre nous; et, pour ses folles fantaisies, le père et le fils sont divisés, sont ennemis; mais, non; je ne me reposerai point que je n'aie réussi à me réconcilier avec mon fils; j'exterminerai celui qui le fascine. Alors je me rapprocherai d'Alpinolo, je reparaîtrai avec lui dans la société, à Milan, à la cour. Lorsque je serai arrivé à un poste brillant, qui cherchera jamais quel fut mon premier pas? Mais toi, toi maudit, qui es la cause de notre séparation, je sais maintenant où tu t'abrites; et que je ne sois pas un homme, si je ne le fais expier ton crime par le sang. Alors seulement tu auras payé ta dette.»Et il écrivit à Luchino Visconti la lettre que nous avons trouvée dans les mains du secrétaire, le jour de l'entretien du prince et de Marguerite, dans laquelle il demandait l'impunité pour son fils, et laissait entrevoir qu'il était sur le point de partir pour rejoindre Pusterla. Il n'osa plus se montrer, de toute cette journée, dans les rues de Pise; il ne retourna plus dans l'auberge d'Aquevino, qui regardait sa maison comme souillée pour avoir abrité un homme de cette espèce. Une taverne, avec une branche d'arbre pour toute enseigne, où logeaient la nuit des portefaix, des mariniers et de mauvaises femmes, fut le refuse de Ramengo pendant les jours qui suivirent; mais, riche en ruses et en argent, il ne tarda pas à s'entendre avec un capitaine de navire qui, au premier bon vent, devait mettre à la voile pour Antibes; en effet, après peu de jours, il quitta sain et sauf l'Italie. Alpinolo, qui, jour et nuit, l'épiait dans les coins les plus reculés, dans la foule la plus épaisse, eut beau temps à l'attendre. Il ne devait plus le rencontrer que dans un horrible lieu.CHAPITRE XVI.L'EXILÉ.ÛRde la fidélité de Pedrocco de Gallarate, Buonvicino lui confia Pusterla. Pedrocco était le chef d'une de ces espèces de caravanes qui, deux ou trois fois l'an, faisaient le voyage de France pour y porter les denrées du Levant et les draps de Milan. Il avait la tournure d'un portefaix, la face bronzée par le soleil et la gelée, les mains robustes et calleuses. Il était vêtu d'un justaucorps serré à la taille par une large ceinture de cuir noir qui soutenait un cimeterre; souvent son capuce, rabattu sur les yeux, lui donnait une physionomie si dure qu'elle avait quelque chose d'effrayant. Cependant c'était le meilleur homme du monde, un bon vivant aimable et tranquille qui n'eût pas voulu faire de mal à une mouche. Capitaine d'une bande de muletiers, expéditionnaire ambulant, on le trouvait toujours prêt à tout faire, habile et discret. Il eût porté de la même façon une indulgence plénière et une sentence de mort, une châsse pleine de reliques et le prix de l'infamie et de la trahison. Cette fois, il avait chargé son convoi de draps sortis des fabriques des Umiliati de Brera et de la maison de Varez, pour les porter à Louvain, à Sedan et dans d'autres villes qui nous fournissent aujourd'hui. Quand Buonvicino lui eut recommandé de conduire son ami et de se taire, il mit la main sur son cœur, en s'écriant: «Mon père, je ferai tout mon possible;» et il se chargea de cette mission de confiance avec d'autant plus de loyauté, qu'il voyait que Buonvicino jouissait d'une plus grande estime.Ils s'avancèrent donc par la Valgane avec une file de mulets, et après quelques détours se trouvèrent enfin dans le val Travaglia. Mais au moment où ils étaient engagés le plus avant dans ces gorges, ils se virent attaqués par une bande d'hommes avinés, qui d'abord firent craindre à Pusterla pour sa vie et celle de son fils; rassemblant les muletiers, il se préparait à se défendre. Mais ils s'aperçurent bientôt que ces gens-là n'en voulaient point à leur vie. Ils les laissaient libres de continuer leur chemin, pourvu qu'ils abandonnassent leur convoi ou qu'ils payassent une énorme taille, parce qu'ils venaient de Milan, et qu'ils étaient eux-mêmes les ennemis du seigneur de Milan.Ils commençaient déjà à dépouiller la caravane, lorsque Pusterla apprit qu'ils étaient les hommes d'Aurigino-Muralto de Locarno. C'était, si on s'en souvient, un des amis de Pusterla; il avait assisté à la réunion de la fatale soirée; et, condamné à mort par les Visconti, au lieu de fuir avec les autres proscrits, il s'était retiré dans les montagnes patrimoniales et à Locarno, dont il était le seigneur. Là, ayant fait alliance avec les Rusconi, seigneurs de Bellinzona, il avait levé bannière contre Luchino.Ce nom, cette nouvelle, suffirent pour chasser de l'esprit de Pusterla toutes les résolutions de repos, de fuite et de retraite. «Aurigino, dit-il aux hommes de la bande, c'est un de mes grands amis; malheur à celui qui touchera un fil de ces bagages! Nous sommes du même parti, et je viens pour faire cause commune avec lui.»Il obtint en effet que cesMasnadieri, qui avaient une espèce de bonne foi à leur manière, et qui respectaient le droit des gens à la façon des modernes Bédouins, ne touchassent point les bagages: puis il s'embarqua sur le lac Majeur. Le petit Venturino paraissait jouir avec délices de la beauté d'un ciel si pur, de ces eaux, de ces rivages, de cette mer environnée de montagnes escarpées et de ces plages ornées de la plus luxuriante végétation. Il resta un instant les yeux comme fascinés par ces enchantements: puis, se retournant vers son père: «Oh! si ma mère était avec nous!» s'criait-il. Et leurs pleurs se confondaient, et ils soupiraient ensemble.Mais si le cœur et l'esprit, de l'enfant ne se nourrissaient que d'amour, le père était occupé d'idées bien différentes. Il se voyait déjà le chef d'une armée de braves et résolus montagnards, et la terreur de Visconti. De victoire en victoire, sa pensée courait jusqu'au jour où il imposerait un pacte à Luchino, et où il regagnerait par les armes sa femme et sa patrie. Lorsqu'il arriva à Locarno, il y fut reçu avec enthousiasme. Fêtes, réjouissances, tout lui fut prodigué. On lui montra un grand appareil de puissance, on lui exagéra les forces dont on disposait. Mais Aurigino-Muralto était chef, lui, il y était chef de sa petite armée, et pour renoncer au commandement, il faut plus de vertu et moins d'impétuosité que n'en avait le jeune rebelle. On fit donc des politesses infinies à Pusterla; mais quant à de l'autorité, on ne lui en donna aucune. Aux courtes illusions succéda un prompt désenchantement, et avec son inquiétude habituelle, Pusterla souhaitait être bien loin d'un lieu où ses amis mêmes, disait-il, l'abandonnaient et le trahissaient.Il reçut des lettres de Buonvicino. Celui-ci, avec toute la chaleur de l'amitié, le suppliait de fuir, de s'éloigner le plus qu'il pourrait, de ne point se laisser aliéner par les trop faciles espérances des bannis. Il le conjurait de se souvenir que la vie de Margherita pouvait dépendre d'un de ses mouvements; de penser à son fils, qu'il avait avec lui, et qu'il devait conserver à l'amour de cette infortunée. Il lui apprenait ensuite les préparatifs de Luchino contre Muralto, et qui certainement écraseraient une poignée de révoltés, quelque courage qu'ils dussent déployer.Cédant en partie aux conseils de l'amitié et de la prudence, en partie au dépit de se voir dédaigné, Pusterla quitta Locarno, où il devint le sujet d'autant de railleries qu'il avait naguère obtenu d'applaudissements. Toujours accompagné, de Pedrocco, il s'avançait à travers les Alpes, en suivant des routes marquées seulement par l'écoulement des eaux et par quelques croix qui marquaient les endroits où les voyageurs s'étaient engloutis dans le précipice. C'était un étrange spectacle pour nos bannis que cette suite de mulets qui, toujours suspendus sur le bord de l'abîme, gravissaient tortueusement, à pas lents et la tête basse, sans qu'au sein de cette vaste solitude ou entendu d'autre bruit que le battement de leurs sabots, le tintement des grelots de leurs colliers, les sifflets et les jurons des muletiers. Au centre de la caravane, Pusterla s'avançait sur un mulet robuste, tenant Venturino en croupe. Pedrocco cheminait à pied à ses cotés, courant çà et là pour donner les ordres nécessaires, puis revenant toujours à son poste, pour alléger, par son entretien, l'ennui du seigneur lombard.«Oh! d'ici en France, il n'y a qu'un saut. Beau et riche pays que celui-là. La Lombardie n'en vaut pas la moitié.--Quel en est le gouvernement?--Mais ce sont des choses que je n'entends point.--Les routes?--Attendez-vous à les voir toutes pareilles à celle que nous suivons, qui, comme chacun sait, a été faite par le diable. Abîmes, précipices, ruines, éboulements dans les montagnes, bois, marécages dans les plaines, des voleurs partout. Mais les mules savent où elles mettent le pied, et, le plus souvent, le voyage s'accomplit sans qu'une seule périsse. Et puis, à quoi sert d'avoir peur? S'il faut mourir, bonne nuit, c'est une corvée qu'il faut faire au moins une fois. Je dis bien: le pire, ce sont les malandrins. Vous avez vu comme nous l'avons échappé belle avec ceux de là-bas. En l'an treize cents et je ne sais plus combien, nous revenions d'Avignon avec soixante mille florins d'or tout neufs. Je suis hors de moi rien qu'à me rappeler ce beau magot. Le saint-père me les avait confiés pour les porter au cardinal Poggello, son neveu, pour payer les troupes chargées de tenir en bride certaines factions et d'autres choses auxquelles je ne m'entends point. Le saint-père, parce que ses florins lui tenaient au cœur, me donna cent cinquante cavaliers pour convoyer mes trente mulets; des cavaliers, je puis le dire, que l'air en tremblait. On va, nous passons fleuves et monts sans faire une rencontre, lorsque, engagés dans une vallée du la Savoie je commençai à remarquer certaines figures qui ne promettaient rien de bien. «N'ayons pas peur, dirent les cavaliers français; nous ne faisons qu'une bouchée des Italiens.» Il faut dire qu'ils ne s'étaient pas bien recommandés à saint Christophe pour avoir un bon voyage, parce que les Français ont toutes les bonnes qualités, mais peu de dévotion. Pendant que nous vidions, non pas une bouteille, mais un tonneau, voici toute la bande, Dieu sait combien ils étaient! qui nous tombe sur le dos. Ferme, prends, frappe, laisse: ces Français paraissaient autant de paladins Roland. Mais il faut avouer qu'au jeu des mains, les Italiens n'ont pas leurs pareils au monde. En somme, ces gens, qui étaient de Pavie, démontèrent les Français, et après les avoir débarrassés du poids de leur armure et de leurs bagages de cavaliers, les renvoyèrent à Avignon à pied, comme des pèlerins; puis il m'enlevèrent juste la moitié de mon argent et de mes mules, chose qui n'était point encore arrivée depuis que les pedrocchi vont de Gallarate en France. Et je dus conduire au cardinal-légat ce qui me restait.»Lorsque Pusterla arriva sur la cime des monts qui séparent les deux contrées, il s'arrêta, regarda de tous côtés le ciel et la terre. Les genoux semblaient lui manquer, et Pedrocco lui demanda s'il se trouvait mal. Il répondit en soupirant: «Ici finit l'Italie!--L'Italie, s'écria Pedrocco, Votre excellence pourra la trouver dans Avignon. Là, cardinaux, serfs, camériers, poètes, bouffons, tout est Italien.--Et connaissez-vous dans cette ville d'Avignon Guillaume Pusterla?--Qui? l'archiprêtre de Moura? Je l'ai accompagné, moi-même.--Et comment se trouve-t-il?--Très bien; gras, triomphant; il est d'une santé à passer cent ans.--Je le sais; mais je demande si le pape le favorise, s'il connaît les disgrâces de sa famille à Milan, s'il est bien vu à la cour.--Ce sont des choses auxquelles je n'entends rien.» Après un court séjour à Paris, Pusterla vint dans cette partie tout italienne de la France, comme le lui avait dit Pedrocco, c'est-à-dire dans le comtat Venaissin. A peine arrivé à Avignon, il s'informa de la demeure de l'archiprêtre de Moura, Guillaume Pusterla, son oncle, et il fut reçu par le digne, prélat avec toute la joie imaginable. L'argent que Pusterla avait placé sur les principales maisons de commerce de la France, et qui s'élevait à des sommes très-considérables, lui permit de mener, malgré la confiscation de ses biens, un train convenable à son renom et à sa naissance. Son oncle le mit en rapport avec tous les dignitaires ecclésiastiques d'Avignon, et aussi avec les hommes qui se distinguaient le plus par leur science, entre autres avec Pétrarque.Cependant Pusterla avait toujours espéré que le pape se prêterait tôt ou tard aux desseins qu'il avait formés contre Luchino, lorsqu'un événement inattendu détruisit tout à coup ses espérances. Des envoyés de Luchino vinrent à Avignon solliciter le pardon du saint-père; et le naturel bienveillant de Benoît XII, incapable de chicaner sur les conditions, rendit la réconciliation plus prompte et plus facile. L'interdit qui pesait sur les Milanais depuis vingt ans fut levé par le pape, et en retour Luchino reconnut la suprématie de la papauté sur l'empire, son droit de nommer au trône vacant, et son indépendance absolue de la puissance impériale. Il devait en outre payer au saint-siège un tribut annuel de soixante mille florins. Ce fut l'archiprêtre de Moura qui annonça cette nouvelle à Pusterla. «Et des exilés, des prisonniers, le traité n'en a-t-il pas fait mention? demanda celui-ci.--Aucune, répondit l'archiprêtre. Le pape recommande aux seigneurs de Milan d'être pieux, généreux, plus prompts à récompenser qu'à punir, s'ils veulent que le Seigneur en fasse autant avec eux. Mais, mon neveu, à peine puis-je contenir ma joie en pensant aux contentements des Milanais et de mes bons habitants de Moura, lorsqu'ils vont apprendre l'heureuse nouvelle! Les églises ouvertes de nouveau, leurs morts ensevelis en terre bénite, les chants qui leur seront rendus, le bonheur de revoir les cérémonies solennelles qu'ils n'avaient pas vues depuis vingt ans.» En parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du bon archiprêtre; mais l'heureuse nouvelle, comme il disait, causa bien de mauvaises nuits à Pusterla, par la perte de ses espérances.Sur ces entrefaites, Ramengo arriva à Avignon et se présenta à Pusterla comme un ami. En effet, c'était un ancien client de sa famille, et qu'il s'était lui-même attaché par des bienfaits. Il avait été l'époux de cette Rosalie qui lui avait inspiré tant de compassion, s'il ne l'avait point aimée d'amour. Ses crimes énormes, ses tentatives contre l'honneur de Marguerite, lui étaient inconnus. Quant à sa dernière trahison, Alpinolo, dans le premier moment, s'était jeté aux pieds de Pusterla avec l'intention de lui confesser sa propre faiblesse et la criminelle perfidie de Ramengo. Mais pour courir à la recherche de Marguerite, il avait interrompu sa confession, et si on ne fait point de tels aveux dans le premier élan d'un généreux repentir, la réflexion nous en ôte ensuite le courage.Aussitôt qu'il vit Ramengo, notre exilé l'aborda avec cordialité, en lui demandant: «Êtes-vous venu de vous-même ou par contrainte?--Moitié l'un, moitié l'autre,» répondit Ramengo; et il imagina autant de mensonges qu'il lui en fallait pour exciter la compassion et gagner la confiance de son seigneur. Voyant en lui un concitoyen exilé comme lui, comme lui persécuté et peut-être pour lui, Pusterla trouvait à Ramengo des titres suffisants pour qu'il l'accueillit à bras ouverts, le désirât pour son hôte, et se mit à entamer avec lui ces premiers sujets de la conversation du banni: la patrie et la famille.Le traître avait trop beau jeu. Par un facile mélange du faux et de vrai, Ramengo sut non-seulement éloigner tout soupçon de l'âme du lombard, mais encore acquérir entièrement sa confiance. Avec une fougue d'autant plus grande que depuis longtemps elle n'avait point trouvé à s'assouvir, Francesco exposa au nouveau venu ses déceptions à cause du nouveau traité conclu par te saint-père avec Luchino, et du soupçon qu'il avait conçu que les ambassadeurs de ce prince avaient machiné de le prendre par violence, et de le traîner à Milan; soupçon, à vrai dire, fondé sur un trop grand nombre d'exemples d'une semblable déloyauté.Nos lecteurs doivent se souvenir que Ramengo avait montré aux réfugiés de Pise certaines lettres de Martino della Scala, qu'il se disait chargé de remettre à Pusterla. C'était encore une de ses trame». Sachant que Franciscolo était dans les bonnes grâces de Scaliger, et comment il avait été excité à la vengeance pendant qu'il était à Vérone, d'accord avec Luchino, il feignit une lettre dans laquelle Martino annonçait qu'une rupture définitive allait éclater, par ses soins, entre lui et Luchino. Il invitait Pusterla à se rendre à sa cour, lui promettant de larges honoraires et une autorité égale au mérite d'un homme si généralement cher et révéré, qui entraînerait sous ses drapeaux tous ceux qui désireraient rendre la liberté à leur patrie et la recouvrer pour eux-mêmes.C'était frapper un coup de maître sur une âme ambitieuse et inquiète comme celle de Pusterla. Ramengo, battant le fer pendant qu'il était chaud, lui exposa l'état de toute l'Italie, ce qu'il avait pu pénétrer des desseins des bannis pendant son séjour à Pise. Il raconta comment il s'était abouché et entendu avec ces derniers, et même qu'il venait de leur part le solliciter de prendre pitié de la patrie, qui lui demandait merci; de sortir d'un repos apathique; de se souvenir comment Matteo Visconti, après neuf années, était revenu au pouvoir, parce que les fautes des Porrian dépassaient les siennes.Flottant entre son imagination, qui souriait à un avenir de vengeance et de tendresse, et les conseils de son oncle et ceux de Buonvicino; quelquefois résolu de tenter toute chose pour sortir de ce calme homicide; quelquefois ayant soif de paix, de ce repos dont il se sentait plus désireux que capable, il était dans la pire des conditions; celle de l'homme qui ne sait pas prendre un parti.«Pourquoi ne recourez-vous pas à Pommaso Pezzano?» lui dit Ramengo. Le Pezzano était un astrologue de ce temps fort renommé dans Avignon; et c'était alors, et non pas seulement alors, un expédient excellent pour les esprits faibles et indécis, que de substituer aux calculs de la prudence les prophéties d'un imposteur. Le conseil plut à Francesco. L'astrologue, après avoir fait montre d'études et de connaissances mystérieuses, lorsqu'il eut observé pendant plusieurs jours la main de Pusterla et les étoiles, formé l'horoscope et trouvél'ascendant, lui annonça alors que sa vie était en grand danger, et une quelqu'un, sous de gracieuses apparences, cherchait à le livrer à ses pires ennemis.Il n'en fallut pas davantage pour confirmer Pusterla dans le doute qu'il avait déjà conçu que la cour pontificale voulait le livrer, comme une victime, à Visconti réconcilié. Il fit donc les préparatifs de son départ. Quelques raisons que lui apportât son oncle, quelques exhortations qu'il lui fit, les larmes aux yeux, d'écouter la divine sagesse, qui taxe de folie ceux qui dépensent leur argent à tenter la ruine des puissants, quelques assurances qu'il lui donnât qu'il n'avait point à craindre de trahison si noire des prêtres d'un Dieu de justice, Pusterla se confirmait d'autant plus dans son projet de revenir en Italie, «Enfin, disait-il, quel mal peut-il m'arriver? Je ne me livre point aux mains de mon persécuteur; je ne me confie point aveuglement à une indulgence, à une générosité mensongères. Non: je reverrai l'Italie.--Italie! qui peut proférer ton nom sans ajouter belle et infortunée! Je m'approcherai de mes amis, de Marguerite. De là, je pourrai comprendre et apprécier la situation de ma patrie; et mieux que dans Avignon, terre de prêtres, je trouverai un sûr et honorable asile dans Pise: Pise libre, souveraine des mers et ennemie des Visconti!»Modes.La fourrure et le velours commencent à dominer dans toutes les toilettes, et les plus merveilleux pardessus, paletots et même twines seront bordés de martre. La forme qui semble vouloir être adoptée par les femmes élégantes est celle dit kazadaveka, dont nous donnons aujourd'hui le modèle, pour la promenade, il doit être plus long. En velours garni de fourrure, il est charmant.L'autre figurine porte un pardessus en satin avec collet et des manches qui s'ajustent à volonté; c'est presque l'ancien witchoura serrant la taille.Pour les sorties de bal on fait de très-grands mantelets à capuchon bordé de cygne ou d'hermine.Quant aux twines, puisque cette mode anglaise, déjà acceptée par les hommes, semble prendre aussi une place importante dans nos toilettes, et qu'ainsi elle devient française, disons que ces vêtements se font en drap-cachemire brodé en soutache et doublé en fourrures on en satin; le collet, fait a peu près comme le collet des habits, est recouvert de fourrures, et peut se dresser pour garantir le cou du froid; les manches sont aussi comme celles des homme, mais plus larges du haut, afin de laisser libre le passage de la robe; les parements en fourrures permettent aux mains de se cacher dessous en l'absence du manchon, qui souvent est gênant par un temps pluvieux.Les jupes des robes conservent beaucoup d'ampleur, mais on a supprimé les tournures et les jupes crinolines. La taille gagne beaucoup de grâce à être entourée seulement des plis de la robe. Les manches des robes de sortie se finit plus souvent justes; la variété est dans l'arrangement des ornements; c'est une affaire de goût et d'intelligence.Pour le matin, nous recommandons une redingote en satin, avec des chevrons en velours posés sur le devant de la jupe, et au bout de chaque chevron, un nœud en passementerie terminé par des glands;--le corsage montant est orné de la même garniture répétée en s'élargissant vers le haut.Un chapeau de velours avec un grand voile en dentelle est simple, mais distingué.Bientôt nous aurons à raconter les élégances du soir, car voici qu'on a quitté la vie de château pour la vie de salon. On se retrouve, on s'assemble, et la première, la plus importante affaire, c'est la toilette; il faut donc s'en occuper; ainsi ferons-nous.
Triste année! tristes vendanges! Après avoir taillé avec soin au-dessous du premier on du second œil, labouré et biné deux fois, employé la houe et la pioche, dressé des échalas, renouvelé les ceps par le provignage, le vigneron espérait que de vivifiantes chaleurs achèveraient son œuvre, et les chaleurs ne sont pas venues. La vigne a besoin de soleil et redoute la pluie; or, elle a eu, cette année, beaucoup de pluie et peu de soleil; l'humidité, en a énervé les racines; le froid et les vents en ont étiolé la tige; lacoulurea gagné les ceps les plus robustes; et quand le mois de vendémiaire a ramené l'époque de la récolte, il n'y avait pas de récolte à faire. Force a été d'attendre, d'ajourner la proclamation duban de vendange, qui se publie d'ordinaire du 8 au 20 septembre dans le Midi, du 20 au 30 septembre dans les autres départements. On a fini par recueillir tardivement quelques raisins étiques, dont les intempéries avaient arrêté le développement; et, dans plusieurs localités, on a pu dresser procès-verbal de carence. De là une hausse subite dans le prix des vins; ceux du Midi ont éprouvé cinquante pour cent d'augmentation; les pièces de bordeaux sont montées de 110 à 140 fr.; celles de bourgogne de 70 a 100 fr.; et celles des vins de la Loire de 26 à 75 fr.; les producteurs ont perdu; les débitants ont gagné; mais une mauvaise vendange est, en somme, une calamité nationale, dans un pays dont les vignobles occupent 2,134,822 hectares. Quoique l'Allemagne s'enorgueillisse du johannisberg et du hocheim; la Hongrie, du tokai; l'Italie du lacryma-christi; l'Espagne, du xérès et du malaga; le Portugal, du porto; le. Cap, du constance; l'Asie-Mineure, du Chypre, la France tient le premier rang dans la viniculture du monde entier. Elle produit annuellement, en moyenne, 36,563,796 hectolitres de vin, et 7,088,802 hectolitre d'eau-de-vie. Sur quatre-vingt-six départements, neuf seulement sont dépourvus de vignes; le Calvados les Cotes-du-Nord, la Creuse, le Finistère, la Manche, l'Orne, le Nord, le Pas-de-Calais et la Seine-Inférieure; les autres donnent des vins plus ou moins estimés. La pépinière nationale du Luxembourg, établie par le ministre de l'intérieur Chaptal, avec le concours du botaniste Bosc, a possédé jusqu'à 370 variétés de raisins cultivé en France, distingués par leurforme et leur couleur: 114 noirs à grains ovales; 190 noirs à grains ronds; 75 blancs à grains ovales; 134 blancs à grains ronds; 19 gris ou violets à grains ovales, 38 gris ou violets à grains ronds. La collection du Jardin de Botanique de Montpellier réunit 560 espèces. La qualité de nos vignes varie à l'infini, non-seulement d'une contrée à l'autre, mais encore d'un coteau au coteau voisin, suivant l'exposition, suivant la nature du sol et du sous-sol. Que de plants divers! que de crus justement célèbres! Dans l'ancienne province de Bourgogne seulement vous comptez, les vins de Nuits, Chambertin, Romanée, Richebourg, Clos-Vougeot, Musigny, Beaune, Meursault, Montrachet, Volney, Pomard, Corton, Mâcon, Thorins, Moulin-à-Vent, Pouilly, Chablis, Tonnerre, Trancy, Coulanges-la-Vineuse et Saint-Julien-du-Sault. Sur les collines siliceuses et lesgravesde la Gironde se récoltent les vins de Château-Laffitte, Château-Margaux, Haut-Brion, Saint-Émilion, Carbonieux, Saint-Bris, Rommes, Barsac et Sauterne. Voulez-vous égayer vos desserts, dérider les physionomies, provoquer les chansons, donner de l'enjouement aux plus tristes, de la vivacité aux plus lents, de l'esprit aux moins capables, servez le pétillant Champagne; mais, pour éviter la contrefaçon, ayez, soin de vous assurer qu'il a été recueilli sur les rives de la Marne, à Sillery, Épernay, Ai, Montbré, Bouzy, Hautvilliers ou Verzenay. Aimez-vous les vins de liqueur, demandez au département de l'Hérault son hinel et son frontignan. Voulez-vous des vins exquis, susceptibles de se garder plus d'un siècle, et se bonifiant sans cesse avec l'âge, cherchez-les sur le coteau de l'Ermitage, où un cénobite planta jadis des ceps qu'il avait rapportés de Perse, et qu'on nomme encore dans la Drôme legroset lepetit schiras. Plus loin, sur les rives du Rhône, sont les vignobles de Millery, de Condrieux de Côte-Rôtie, du Juliénas. A l'embouchure du fleuve, des navires se chargent des muscats ambrés de la Ciotat. Près de l'Espagne, aux pieds des Pyrénées, croissent trois excellentes variétés: legrenache, lemataroet lecarignan. Port-Vendres, Collioure et Banyuls fournissent ces nectars liquoreux connus sous les noms degrenacheet derancio; Rivesaltes, Cospron, Salces, Terrats, Corneilla-de-la-Rivière, peuvent opposer leurs vignobles à ceux de la Péninsule Ibérienne. Les Béarnais vantent le vin de Jurançon, patronné par les souvenirs de Henri IV.
La Treille du roi, à Fontainebleau.
L'Aude a sablanquettede Limoux; la Haute-Vienne, les vins de Saint-Georges et de Champigny-le-Sec; les Vosges, ceux de Mirecourt et de Rebeuville; le Loiret, le vin de Beaugency; l'Indre-et-Loire, le Vouvray; la Moselle, les vins rouges d'Augny et de Jony; Vaucluse, le muscat de Beaumes-de-Venise; la Nièvre, le Pouilly-Nivernais; l'Ardèche, le Saint-Péray; le Cher, les vins de Sancerre; la Sarthe, le vin des Jasnières. Les vignes de la Charente-Inférieure, du Gers, de Lot-et-Garonne, alimentent de nombreuses distilleries.
Outre les vins dont la réputation est européenne, le voyageur qui parcourt la France trouve dans des hameaux obscurs, chez des propriétaires campagnards, des crus ignorés, d'une étendue médiocre, mais préférables souvent, par leur bouquet et leur verdeur, aux produits des vignes en renom. Tant de richesses font de la vendange la plus importante des opérations agricoles de la France; on s'y prépare plusieurs semaines à l'avance, en nettoyant et lavant à la chaux tous les instruments qu'on y doit employer: lesvendangereaux, paniers d'osier où l'on dépose les raisins; lesteilles, petites boîtes coniques qui servent au même usage; lesbalonges, charrettes destinées à transporter la vendange à la cuverie, etc. Dès que la queue des grappes brunit qu'elles quittent aisément les ceps, que les grains s'amollissent et acquièrent de la transparence, les vendangeurs doivent se tenir prêts. Dans la plupart des pays vignobles, l'autorité municipale règle leur marche, du moins en ce qui concerne les vignes non closes, et les contrevenants peuvent être punis, conformément à l'article 475 du Code pénal, d'une amende de 5 à 10 fr. Le jour fixé se lève; les premiers rayons du soleil dissipent la rosée; les cueilleurs et les cueilleuses s'éparpillent sur les collines, ils se rangent en face de la vigne, entrent et suivent chacun son sillon jusqu'à l'extrémité opposée. Quoique M, Campenon, de l'Académie Française, ait dit dans son poème dela Maison des champs:
Il en est temps; que la jeune bacchanteSaisisse alors la serpe impatiente,
Il en est temps; que la jeune bacchanteSaisisse alors la serpe impatiente,
Il en est temps; que la jeune bacchante
Saisisse alors la serpe impatiente,
jamais les vignerons ne saisissent la serpe; mais ils s'arment de sécateurs ou de ciseaux, qui tranchent la grappe sans secousses. Les raisins, placés au fur et à mesure dans lesvendangereaux, sont versés dans lestendelinspar les porteurs devide-paniers, qui les transfèrent à la cuverie. D'autres fois, des mulets sont mis en réquisition; ou la récolte, jetée dans un envier de forme ovale, est voiturée sur unebalonge. A la cuverie, les cultivateurs qui désirent un bon produit, s'occupent de trier les grappes, de les assortir, d'enlever les drains verts ou pourris. Dans trente-quatre départements on a l'habitude de séparer les grains de la rafle, et les œnologues n'ont pas encore décidé si cette méthode est avantageuse ou nuisible. Les raisins égrappés donnent un vin plus savoureux, disent les uns; les rafles ajoutent à la cuvée un ferment nécessaire, prétendent les autres,Certant, et adhuc sub judice lis est; mais tous s'accordent à reconnaître la nécessité du foulage. Deux poutres, appuyées sur les bords du cuvier, supportent une caisse dont les côtés sont des liteaux assez peu espacés pour ne pas livrer passage aux grains. Un vigneron, chaussé de gros sabots, monte dans cette caisse, pétrit les grappes sous ses pieds; puis, soulevant l'un des liteaux, pousse le marc dans la cuve, où bout déjà le suc exprimé. Les vignerons arriérés se déshabillent et entrent pour fouler dans la cuve même, où ils prennent un bain tonique, mais qui répugne aux consommateurs délicats.
Les vignerons progressifs emploient les fouloirs mécaniques de MM. Lenoir, ou Thiébault de Berneaud, ou Guérin de Toulouse, machines composées de Cylindres de bois tournant en sens opposés, au moyen de roues d'engrenage. Les cuves où le vin fermente sont, suivant les contrées, ouvertes ou fermées, en bois de chêne ou en maçonnerie. Au bout de quelques heures, la masse liquide frémit et bouillonne, l'acide carbonique se dégage en bulles pétillantes, l'alcool se produit, les rafles et les pellicules montent à la surface dumoût, et le coiffent d'un amas de détritus qu'on nomme lechapeau. Quand la fermentation tumultueuse a cessé, les travailleurs distribuent le vin dans les fûts avec des baquets appeléssapines, à moins qu'on n'ait adapté à la partie inférieure du cuvier un robinet qui permet de décuver avec plus de vitesse et de facilité. Le marc est mis sur la table du pressoir, et l'on en forme une masse cubique appeléele sacque l'on recouvre de madriers.
La vis du pressoir est d'ordinaire mise en mouvement par une roue qui reçoit, dans sa périphérie creusée en gorge, le bout d'une corde dont l'autre extrémité s'enroule sur un cabestan. On distingue les pressoirs àétiquet, àcoffre simpleoudouble, àlevierou àtesson, dont nous épargnerons à nos lecteurs la scientifique description, incompréhensible d'ailleurs pour quiconque n'a pas fait une étude spéciale de la mécanique.
La vis crie; lemoutonqu'elle pousse pèse sur le marc et achève d'en extraire le suc; on reforme lesacà plusieurs reprises, jusqu'à ce que les raisins aient cédé toute leur partie liquide. Le produit du pressurage est,ad libitummis à part ou mêlé au vin de la première cuvée. La fermentation s'achève dans les tonneaux, qu'on ne boutonne hermétiquement que lorsque la lie s'est précipitée. Là s'arrête les travaux des vendangeurs; au tonnelier reviennent le collage, le méchage des pièces, le soutirage et la conservation des vins. La fabrication des vins blancs est moins compliquée; on ne les fait point cuver avec le marc, excepté dans les arrondissements de Wissembourg et de Schelestadt (Bas-Rhin), d'Agen et du Nérac (Lot-et-Garonne). Les grappes sont écrasées sur le marc du pressoir; le vin coule dans les tonneaux, où on le laisse fermenter sur la lie, jusqu'au premier soutirage, qui a lieu au mois de mars ou d'avril suivant.
Avant de cueillir les raisins qu'on réserve pour faire du vin blanc, on attend d'ordinaire qu'ils aient atteint un excès du maturité. Ainsi l'on en vendange à Agen qu'à la fin d'octobre; à Condrieux, à Saumur qu'à la mi-novembre; à Jurançon, à Gaud, à Monein (Basses-Pyrénées), que dans les quinze premiers jours du décembre. Dans plusieurs vignobles on met un intervalle entre la cueillette et le foulage; le raisin muscat du Rivesaltes reste cinq on six jours sur le sol avant d'être porté, au pressoir. A Limoux, les raisins sont étalés sur un plancher pendant quatre un cinq jours, puis liés, égrappés et foulés. Aux environs de Salins (Jura), on suspend les grappes avec du fil, dans une chambre exposée au vent du nord. Quand la dessiccation a réduit les grains de moitié, on les presse et on entonne immédiatement; ce vin, qui n'est soutiré qu'au bout du six mois, prend le nom duvin de paille, et n'est pas sans analogie avec le tokai. Il y a certains vins de liqueur qu'on ne laisse pas fermenter. A Cosprons (Pyrénées-Orientales), aussitôt qu'on a foulé et pressuré les raisins, préalablement desséchés au soleil, on y mêle un tiers d'eau-de-vie qui empêche la fermentation et conserve au suc exprimé sa douceur et son parfum.
Les départements riches en vignobles sont obligés, à l'époque des vendanges, de demander des renforts à leurs voisins. Cette insuffisance de population paraît s'être fait sentir de tout temps, car Longus dit, dans un roman deDaphnis et Chloé: «Comme la coutume est en telle fête du dieu Bacchus, on avait appelé des villages voisins plusieurs femmes pour aider à faire les vendanges.» Les recrues enrôlées n'arrivent pas comme autrefois en chantant des hymnes en vers iambiques au fils du Sémélé; les vendanges sont devenues prosaïques, et les chants que leurs ouvriers répètent en chœur, sur l'air du Clair de la lune, n'ont rien de très-harmonieux:
Allons en vendangesPour gagner cinq sousCoucher sur la paille,Ramasser des... etc.
Allons en vendangesPour gagner cinq sousCoucher sur la paille,Ramasser des... etc.
Allons en vendanges
Pour gagner cinq sous
Coucher sur la paille,
Ramasser des... etc.
En Champagne, les cueilleurs et le cueilleuses viennent du département des Ardennes, amenant avec eux des mulets, animaux presque inconnus dans la contrée. Pendant toute la durée des vendanges, ils logent dans les auberges ou dans les granges, et passent la plus grande partie de la nuit à boire et à danser. On les paie de 10 centimes à un franc 50 cent. selon leur capacité; on ajoute à cette rétribution une miche et un verre d'eau-de-vie; et, moyennant un aussi faible salaire, ils travaillent depuis cinq heures et demi du matin jusqu'à sept heures du soir. A la vérité, ils n'ont rien à débourser pour la nourriture du leurs mulets, qu'ils lâchent dans la première prairie venue, en dépit des gardes champêtres.
Les meilleurs se rassemblent sur la place, au son de la cloche, dès trois heures du matin, et se partagent en escouades, sous la direction des différents vignerons. Lespareusesrestent au logis pour y attendre les raisins, qu'elles sont chargées de trier. Ceux de qualité supérieure sont immédiatement portés au pressoir; on les presse à plusieurs reprises, car, dans l'opinion de la majorité des vinologues, les qualités du vin tiennent à la fois au suc, aux pépins et à la grappe. On entonne sans laisser cuver, et l'on soutire quelques jours après. Durant l'hiver, le vin est transvasé dans de nouveaux fûts; et, au printemps, à l'époque oa la sève bout, on le soutire encore pour le mettre en bouteille. On ajoute alors au vin du tannin pour le garantir où lagraisse, et du sucre candi pour le faire mousser, et le précipité qui se forme est plus tard enlevé par le tonnelier.
Les vendanges du Champagne sont terminées par une fête qu'on nomme lecochelet: les pressureurs offrent au propriétaire un bouquet de pampres et de branches d'arbres, et reçoivent une gratification qu'ils consacrent à de longues réjouissances. Presque généralement les vendanges sont l'occasion de banquets prolongés, de danses, de concerts rustiques; celles de cette année, malgré leur déplorable résultat, n'ont pas arrêté l'expansion de la joie populaire. Les violons n'ont pas été décommandés; les musettes ont retenti comme d'habitude; à défaut du vin doux, on savoure celui des années précédentes, et lepeuple en liesse, noyant ses soucis dans les pots, s'est consolé du présent par le passé.
Récolte du raisin.
L'année a été également funeste aux raisins de treille. Les succulents chasselas de Fontainebleau, leschasselas doré à grains ronds, lechasselas musqué, lehennant blanc, larochette blanche, sont loin d'égaler en grosseur et saveur ceux qu'on avait récoltés en 1842. Latreille du roiseule a dû quelques belles grappes aux avantages de son exposition. Elle est située en plein midi, sur le mur de clôture du parc, du coté de l'entrée de l'abreuvoir, et abritée de toutes parts contre l'influence des vents. Les bras des ceps s'étendent horizontalement, chargés d'un petit nombre de grappes isolées. Au-devant de la treille règne un long cordon de vignes, auxquelles est appliqué le même système de taille. A deux mètres plus loin s'allonge une charmille qui suit, comme la treille même, les ondulations du terrain.
N'oublions pas la récolte du houblon en Flandre et les vendanges de Normandie. L'indigène de Calvados ou de l'Orne n'attache pas moins de prix à ses pommiers, que le duc de Montebello à ses clos champenois. Or, l'année a étéprometteuse; il y a un peu dequetines(pommes tombées avant leur maturité), et l'on débitera bientôt dubon cidre doux à dépoteyer.
On évalue la consommation annuelle du cidre en France à 10,011,956 hectolitre, et celle de la bière à 9,896,239. Ce n'est que sur les confins de la Belgique qu'on cultive en grand le houblon nécessaire à la confection de la bière. On plante chaque pied sur une motte de terre, et l'on soutient les tiges grimpantes avec des perches de 8 à 10 mètres de hauteur. Ces longs filaments, qui se croisent, montent, retombent et s'entrelacent comme des lianes, donnent aux houblonnières l'aspect d'une forêt vierge. A la fin de septembre, on coupe les sarments avec la faucille, on arrache les perches, et les fruits récoltés sont amoncelés dans des sacs où ils se conservent, et forment une masse compacte que l'on peut couper par tranches pour la vendre en détail.
Souhaitons aux vignerons meilleure chance pour l'année prochaine; puissent-ils remplir leurs enviers jusqu'aux bords; et, comme le recommande Rabelais, «en celle où en meilleure pensée réconfortons notre entendement, et buvons frais, si faire se peut.»
(Voir t. II, p. 20, 35, 105 et 159.)
Il était dans la nature de Martin d'oublier tout le temps son pauvre compagnon aussi complètement que s'il n'y eût jamais eu de Mark Tapley au monde; ou, si le souvenir du personnage s'offrit un moment à son imagination, il eut soin de le congédier au plus vite, comme chose de peu d'importance qui attendrait bien son entier loisir. Pourtant, lorsqu'il se retrouva dans la rue, l'idée que Mark pouvait s'ennuyer de faire le pied de grue sur le palier duRowdy-Journallui traversa de nouveau l'esprit, et il donna à entendre à son nouvel ami qu'il ne serait pas fâché de diriger la promenade de ce côté.
«A propos, continua Martin, et pour ne pas être en reste de questions, oserais-je vous demander si vous habitez cette ville, ou si, comme moi, vous n'y êtes qu'en passant?
--Tout à fait en oiseau de passage, reprit son ami. Natif de l'État de Massachusetts, je suis fixé dans ma tranquille petite ville de province, et l'on ne me voit pas souvent au milieu de ces foules affairées qu'on aime d'autant moins qu'on les connaît davantage.
--Vous avez voyagé à l'étranger? demanda Martin.
--Beaucoup.
--Et à l'instar de la plupart des voyageurs, vous n'en êtes que plus attaché à vos foyers domestiques, à votre contrée natale? demanda de nouveau Martin, qui examinait son interlocuteur avec quelque curiosité.
--A mes foyers? oui, répliqua son ami; à ma contrée? comme terre natale, oui aussi.
--Ce oui n'est pas sans restriction.
--Entendons-nous, repartit l'Américain. Demandez-vous si j'ai rapporté de l'étranger un goût plus exclusif pour les erreurs de ma patrie, un plus aveugle amour pour ceux qui, au taux de tant de dollars le jour, s'érigent en forcenés admirateurs de ma nation; si je rapporte plus d'insouciance pour les principes qui président ici aux affaires publiques et privées, principes que les plus éhontés de vos avocats rougiraient de défendre hors de l'atmosphère viciée de vos cours criminelles? Oh! si c'est là ce que vous demandez, non, dis-je, et mille fois non!
--Non! dit Martin, si juste sur le diapason de son interlocuteur que la réponse fit écho.
--Demandez-vous, poursuivit son compagnon, si je suis revenu plus content d'un ordre de choses qui divise la société en deux classes, dont l'une, la masse, fonde une indépendance effrénée sur l'oubli de toute bienveillance, de toutes formes, de toutes convenances sociales; d'où il résulte que plus un homme affiche de grossièreté et d'impudeur, plus il a de chances de succès; tandis que le petit nombre, dégoûté de voir apprécier toutes choses sur une si basse échelle, se réfugie dans la vie privée et s'entoure de tous les raffinements du luxe, laissant la république s'en tirer comme elle pourra au milieu des clameurs de la presse et du pillage universel? Me demandez-vous si tout cela m'arrange? Non, dis-je alors, et mille fois non!
--Non! repartit encore mécaniquement Martin, découragé, anxieux, moins à la vérité dans l'intérêt de la société que dans celui de ses plans d'architecture domestique, dont l'avenir lui semblait singulièrement hasardé au milieu du chaos et de la poussée générale que venait de dépeindre son nouvel ami.
--En un mot, poursuivit ce dernier, je ne crois pas, par conséquent, je n'accorde point (bien que vous puissiez l'entendre proclamer ici à toutes les heures du jour), je ne trouve pas, dis-je, que notre nation soit le type de la sagesse humaine, l'exemple du monde, lenec plus ultrade la perfectibilité; le tout, parce que nous entrons dans la carrière politique avec deux avantages inappréciables.
--Qui sont? demanda Martin.
--L'un, que notre histoire s'ouvre à une période assez avancée pour échapper aux âges de barbarie et de cruauté qui souillent les annales des autres peuples; qu'ainsi nous profitons des lumières acquises sans avoir traversé un obscur noviciat; l'autre, que notre territoire est vaste, et que nous ne souffrons pas, du moins pas encore, d'un trop plein d'habitants. A part ces avantages, nous avons peu à vanter, ce me semble.
--En éducation cependant... murmura Martin.
--Beau chapitre encore! interrompit l'autre haussant les épaules. Eh! dans l'ancien monde, même sous le régime despotique, on a fait autant et plus en le faisant sonner moins haut! Assurément, par comparaison avec l'Angleterre, nous pouvons briller, vu que, sous ce rapport, elle est dans le plus piteux état... Vous savez que vous m'avez complimenté sur ma franchise, poursuivit-il en riant.
--Oh! elle ne m'étonne nullement lorsqu'il s'agit de mon pays, reprit ingénument Martin; c'est quand il est question du vôtre que la liberté de vos paroles me surprend.
--Vous ne trouverez pas cette droiture rare parmi mes compatriotes, je vous en réponds, en en exceptant les gens de la trempe du colonel Drivers, de Jefferson Brick, du major Pawkins et consorts. A vous parler franc, néanmoins, les meilleurs d'entre nous rappellent un peu l'homme de la comédie de Goldsmith qui ne souffrait pas qu'autre que lui injuriât son maître. Mais allons, parlons d'autre chose. Vous êtes venu chez nous, si je ne me trompe, dans l'intention d'améliorer votre fortune, et je serais désolé de vous faire perdre courage. D'ailleurs, quelques années de plus me donneraient peut-être le droit de hasarder auprès de vous un ou deux avis sur des points de peu d'importance.»
Il n'y avait pas la moindre trace de curiosité ou de présomption dans cette offre, faite avec tant de bienveillance et de bon vouloir qu'elle attirait de force la confiance. Aussi Martin raconta-t-il sa chance, abordant l'aveu si difficile à faire de sa pauvreté. Il ne dit pas cependant,--comment s'y serait-il résigné?--à quel point il était pauvre; d'un air dégagé, il laissa deviner qu'il lui restait de l'argent pour six mois environ, tandis qu'il en avait tout au plus pour autant de semaines. N'importe, il avoua qu'il était pauvre et disposé à accepter avec reconnaissance tout conseil que son ami voudrait bien lui donner.
La façon dont la figure de l'étranger s'allongeait mesure que les plans et projets d'architecture domestique se déroulèrent devant lui, n'aurait pu échapper à personne, à plus forte raison à Martin, dont la sagacité était aiguisée par l'incertitude de sa position. Malgré d'héroïques efforts pour se montrer aussi encourageant que possible, l'Américain ne put s'empêcher de hocher une ou deux fois la tête: c'était comme s'il eût dit en langue vulgaire: Cela n'ira pas! Mais il le prit ensuite sur un ton enjoué et cordial, et s'engagea (puisque New-York n'offrait aucune des facilités que désirait Martin) à s'informer immédiatement s'il pourrait trouver mieux dans quelque autre ville. Déclinant ensuite son nom, Revan, il apprit à Martin que, sans exercer activement la médecine, il était reçu docteur. La conversation roulant sur des circonstances relatives à la famille de l'Américain et à lui-même, conduisit les promeneurs jusqu'au bureau duRowdy.
Ils étaient encore assez loin de la maison, lorsque l'air patriotique anglaisRule Britannia, énergiquement sifflé, vint, saluant leurs oreilles, annoncer que Mark Tapley prenait ses ébats sur le palier du premier étage, Suivant les sons, ils trouvèrent Mark retranché au milieu d'une fortification de bagages, s'évertuant à rendre justice à son hymne national, à l'évidente satisfaction d'un nègre au crâne grisonnant qui occupait un des forts avancés (une valise en cuir) et tenait ses gros yeux rivés sur le chanteur. Celui-ci, à demi couché, la tête appuyée sur sa main, rétorquait le compliment par des regards distraits et rêveurs, tout en continuant de siffler sans relâche. Mark venait de dîner, comme le témoignaient sa bouteille cassée et quelques débris de viande étalés dans un mouchoir près de lui; du reste, ses loisirs n'avaient pas été perdus, à en juger par ses initiales d'un demi-pied de long, qui, de concert avec le quantième du mois tracé en caractères moins gigantesques, le tout employé d'une bordure du jet le plus hardi, ornaient la porte du bureau du journal.
--Je commençais presque à vous croire perdu, monsieur, s'écria Mark interrompant l'air à l'endroit où les fiers Bretons déclarent qu'ils ne seront jamais, jamais,never, never...Rien ne va mal, j'espère, monsieur?
--Non, Mark. Qu'avez-vous fait de votre bonne amie?
--La pauvre créature timbrée, monsieur? oh! tout va au mieux pour elle à présent.
--Quoi! a-t-elle retrouvé son mari?
--Oui, monsieur;--c'est-à-dire ses restes,--dit Mark Tapley se réprimant.
--L'homme n'est pas mort, j'espère?
--Pas complètement, monsieur, répondit Mark; mais il a tremblé les lèvres suffisamment pour être plus qu'à demi trépassé; en ne l'apercevant pas sur le rivage, j'ai cruqu'elleallait rendre l'âme; vrai, je l'ai cru.
--Comment donc? n'était-il pas là pour la recevoir?
--Lui, en chair et en os; non pas, il n'y avait rien que sa faible vieille ombre, étirée, amincie, qui se traînait lentement en descendant vers la plage, et pouvait ressembler au fort et vigoureux camarade que la pauvre femme avait jadis connu, à peu près autant que votre ombre vous ressemble, monsieur, quand le soleil couchant la dessine longue et grêle sur le sol. Enfin, c'était tout ce qui restait de l'homme, et elle s'en est contentée, pauvre âme, aussi joyeuse, aussi ravie que si c'eût été lui tout de bon.
--A-t-il donc acheté des terres? demanda M. Bevan.
--Ah bien, oui, qu'il en a acheté, et qu'il les a fièrement payées aussi, je vous en réponds, répliqua Mark Tapley tiraillant la tête: c'est qu'au dire des agents elles réunissaient toutes sortes d'avantages naturels, ces terres; tout au moins y avait-il une richesse qui ne faisait pas faute, l'eau foisonnait.
--Je présume qu'il aurait pu difficilement s'en passer, dit Martin avec quelque impatience.
--Aussi, ne lui manquaient-elle pas; il en avait de tous les côtés, dessus, dessous, autour et partout, sans avoir à payer ni taxe ni porteur d'eau. Indépendamment de trois un quatre rivières bourbeuses à son coude, l'homme avait, sur tout le territoire de sa ferme, quatre à six pieds d'eau dans les mois de sécheresse; en temps pluvieux, il ne peut dire au juste combien, n'ayant jamais rien trouvé de longueur à sonder jusqu'au fond.
--Serait-ce vrai? demanda Martin à son compagnon.
--Fort probable, répliqua ce dernier; apparemment quelque lot du Missouri ou du Mississipi.
--Il n'en est pas moins descendu, de ce je ne sais quel endroit, poursuivit Mark, pour venir ici, à New-York, recevoir sa femme et ses enfants; et tous sont repartis en bateau à vapeur, cette même sainte après-midi, aussi contents de partir tous ensemble que s'ils allaient droit en paradis. Ma foi, on peut bien dire qu'ils en prennent le chemin, à en juger sur la mine du pauvre homme.
--Ah çà, pourrais-je vous demander, dit Martin, reportant, avec un froncement de sourcil, son regard de Mark au nègre, ce que c'est que ce monsieur? quelque nouvel ami de votre choix sans doute?
--Chut! murmura Mark Tapley, prenant son maître à part et lui parlant confidentiellement à l'oreille: C'est un homme de couleur, monsieur!
--Me croyez-vous aveugle? demanda Martin avec humeur, pour me tenir faire cette confidence devant une des faces les plus noires que j'aie vues de ma vie!
--Un moment, monsieur, réuni Mark; par homme de couleur, j'entends qu'il a été un de ceux-là qu'on a placardés en estampes, dans les boutiques, sur les enseignes..., enfinhomme et ton frère, vous savez bien, monsieur, poursuivit Mark Tapley, favorisant son maître d'une pantomime indicative de la figure, si souvent représentée sur les médailles et en tête des brochures en faveur de l'émancipation des noirs.
--Un esclave! reprit Martin à demi-voix, en tressaillant.
(La suite à un autre numéro.)
Nentrant dans la ville, ils trouvèrent les rues tendues de draps blancs et vermeils, et de guirlandes de verdure de la saison, qu'on appelle à Pise lesfiorites. Du haut des balcons et sur les murs se déployaient de riches tapis du Levant, des étoffes de soie, qui paraissaient encore un luxe inouï dans les cours des rois, et qui abondaient dans les maisons de ces actifs négociants. En quelques endroits des fontaines jetaient du vin; à l'entour, une populace avide se pressait pour recevoir la liqueur dans sa bouche ou dans le creux de ses mains. D'un autre côté, on voyait des buffets et des crédences chargés de toutes les raretés venues de la mer Noire, du golfe Arabique, de le Baltique, et conservées en mémoire des navigations heureuses et hardies.
Au milieu du tumulte, de la joie, de la curiosité du peuple, qui ne se souvenait plus que la peste envahissait la contrée de toutes parts, et qui avait oublié sa faim d'hier et celle qu'il aurait demain, nos Lombards s'avançaient dans les divers endroits où ils espéraient rencontrer Alpinolo. Ramengo les suivait, se cachant le visage sous son capuce lorsqu'il lui arrivait de rencontrer quelqu'un qu'il voulait éviter.
Un Milanais parut au milieu de la foule, et Muralto, élevant la voix, lui demanda: «Eh! Ottorno Borro, pourquoi cette multitude? Pourriez-vous nous dire où est Alpinolo?
--Il est au premier rang pour combattre sur le pont; tous nos camarades sont là; je cours les rejoindre.» Et il disparut dans la foule.
«Mais que diable lui a-t-il pris, s'écriait Ramengo, de se fourrer dans cette inutile bagarre? Combattre avec des bâtons, comme un manant?
--Allez le lui dire, répondaient-ils. Il est ainsi fait. Quand il s'agit de donner une preuve de courage, vouloir l'en détourner, c'est combattre le vent.»
Pendant qu'ils parlaient ainsi, le beffroi de la commune sonna. «C'est le signal! c'est le signal! «cria-t-on de toutes parts. Mats il n'y avait point d'espérance d'arriver jusque auprès des combattants. S'étant donc arrêtés sous un portique, soutenu d'un coté par une colonne de porphyre égyptien, de l'autre par une colonne grecque cannelée, par les voies de douceur et par celles de la violence, ils parvinrent à se hisser sur une plate-forme portée par l'attique. De là ils purent dominer cette foule de têtes nues ou couvertes de la façon du monde la plus variée, depuis l'éclatant turban de l'Orient et jusqu'au sombre béret du Vénitien, depuis les plumes ondoyantes du chevalier provençal jusqu'à l'infâme réseau jaune de l'Hébreu infortuné, depuis la toque en velours et or des barons napolitains jusqu'au capuce renversé des Milanais, qui s'étaient placés au premier rang pour être témoins des prouesses de leurs compagnons.
Alors les trompettes sonnèrent, et on vit paraître le gonfalonier et les anciens dans une tribune décorée à la façon d'un pavillon turc. La foule des spectateurs se pressait de plus en plus, pendant que ceux qui se disposaient à combattre frémissaient d'impatience aux barrières qui commandaient les deux têtes du pont, comme un torrent frémit au pied de l'écluse; puis lorsque, à un nouveau signal, les barrières tombèrent, ce fut un cri universel. Tous se précipitèrent contre tous. Quelque attention que mit Ramengo à discerner quelque chose, il ne vil d'abord qu'une orageuse mêlée de gens qui assaillaient, de gens qui les repoussaient, de bâtons noueux qui tombaient avec fureur sur de tristes épaules, et des têtes meurtries, les cris de ceux qui battaient, les gémissements de ceux qui étaient battus, le tout aux acclamations de «Vive sainte Marie! Vive saint Antoine!»
Peu à peu, la mêlée s'éclaircissant à cause des morts et des blessés, ou de ceux qui s'étaient retirés étourdis par le bâton ou accablés de fatigue, on pouvait déjà deviner de quel côté penchait la fortune. Cependant on voyait transporter dans les barques, grelottants et tout trempés d'eau, ceux qu'on avait retirés du fleuve. Tantôt les maltraités se traînaient ou étaient emportés à bras hors de la bagarre, pansant de leurs mains leurs membres blessés, leurs tempes saignantes, et prenant à témoin le ciel et la terre de ne plus s'aventurer dans ces ridicules batailles; mais, croyez-moi, ceux qui guérissaient ne manquaient pas d'y retourner.
La fureur s'accroissait, ainsi que l'intérêt de l'escarmouche, de toutes les passions des factions et de toutes les haines politiques. Les deux partis des Raspanti et des Bergolini, qui, dans les conseils, et dans de fréquentes luttes, divisaient la ville de Pise, favorisaient les uns sainte Marie, les autres saint Antoine: leur cri de guerre, les applaudissements, les insultes enflammaient la rage générale, et le tumulte était à son comble.
Bientôt, à la tête de ceux de sainte Marie et des Raspanti, on vit un jeune homme se distinguer entre tous par la force de ses coups, par le large cercle qui s'agrandissait autour de lui, par le carnage qu'il faisait partout sur ses pas. Ramengo, à la beauté du jeune combattant et aux cris de ses compatriotes, ne tarda pas à reconnaître Alpinolo. Il ne ne cacha plus ses regards du hardi guerrier, tantôt inquiet de ses périls, tantôt plein d'étonnement et d'admiration pour une si merveilleuse vigueur.
Les Bergolini et saint Antoine ne purent longtemps rester à l'épreuve d'une telle furie, et pour garantir leurs têtes, ils tournèrent le dos. Alors ceux qui, cachés comme derrière une tour, s'étaient fait un rempart des épaules d'Alpinolo, se précipitèrent, avec un courage indicible, à la poursuite des fuyards, pour avoir la gloire moins belle, mais plus sûre, de les frapper au dos, hurlant de toute la force de leurs poumons: «Vive sainte Marie!--Vivent les Raspanti!--Honte aux Bergolini!--Vivent les Cambacurti!--Vivent les Aliati!--A bas Lino della Rocca!» C'étaient les noms des chefs des deux factions.
A un signal du gonfalonier, la barrière se baissa de nouveau. Les trompes et les clarinettes sonnèrent à l'intérieur des fanfares de triomphe; Sainte-Marie sonnait à tout rompre, et les Milanais, se frayant un chemin, s'approchèrent d'Alpinolo, l'embrassèrent triomphant, le prirent sur les bras, et le portèrent dans la direction de l'estrade où il devait recevoir la couronne des mains de la seigneurie. Ils criaient; «Vive Alpinolo!--Vive Milan!--Vive saint Ambroise!»
L'éclair de joie que la victoire faisait briller sur le visage d'Alpinolo se mêlait d'une façon indéfinissable avec la consternation qu'y avaient imprimée les malheurs passés, et avec les signes de la profonde douleur qui le dévorait, lorsque Aurigino Muralto réussit à l'accoster. Bonne nouvelle! lui cria-t-il; réjouis-toi: il est arrivé un Milanais.
--Un Milanais?... et qui?
--Une de tes connaissances, Lauterio de Bescapé, le bras droit de Pusterla. Il a des choses à te dire de la plus haute importance, mais à toi seul.»
Ce fut un pêle-mêle d'idées dans l'esprit d'Alpinolo. Francesco, Marguerite, Fra Buonvicino, les Aliprandi, tous les amis qu'il avait laissés à Milan, se présentèrent à sa pensée, avec l'espoir de voir quelqu'un d'eux, d'en recevoir peut-être un message, au moins des nouvelles. Ainsi pressé de la plus vive impatience, sans plus attendre les prix et la couronne qui lui étaient dus, il se dégagea des bras de ses compatriotes, et se dirigea vers l'endroit où on lui avait dit qu'il trouverait cet ami, sous le portique de marbre; malheur aux poitrines et aux bras de ceux qui l'entravaient dans la rapidité de sa course! «Le voici! regarde-le,» dirent les Lombards en montrant le nouveau venu à Alpinolo, qui, fixant ses regards sur lui, se trouva vis-à-vis de Ramengo.
En vain celui-ci aurait voulu se soustraire à cette rencontre subite et voir Alpinolo en particulier, en vain il faisait signe au page de se taire, de venir, qu'il avait à lui parler; un père qui trouve un aspic enlacé au cou de son fils unique n'a pas les yeux plus épouvantés qu'Alpinolo lorsque ses regards rencontrèrent le visage exécré du traître.
«Ramengo!» hurla-t-il d'une voix semblable au mugissement d'un taureau blessé. Puis, sans faire attention aux signes de son adversaire, il saisit de nouveau le bâton, son arme triomphale, et courut sur le Milanais en criant: «Infâme espion!» Ce fut l'affaire d'un moment. Les Lombards, ne sachant comment expliquer cette colère, se retiraient et laissaient faire; mais Ramengo ne s'arrêta point à attendre le furieux, et se précipita derrière les marbres accumulés en cet endroit; puis, sortant du côté opposé, il se jeta au milieu de la foule; la plus épaisse, et petit à petit, au sein de cette fourmilière, il parvint à s'échapper. Alpinolo ne perdait point cependant les traces du fuyard, répétant à haute voix: «Espion, enfin je te liens! Au large! prenez garde à vous! Laissez-moi l'atteindre! Un seul coup le punira de tous ses crimes.» Et pour se faire place, il frappait à droite et à gauche sur quiconque se trouvait sur ses pas pour ses péchés.
La plèbe de Pise semblable à celle des autres pays et des autres temps, avait éprouvé un peu de dépit (que d'autres rappellent national) de ce qu'un étranger avait remporté l'honneur de la journée; et, comme il arrive, les vainqueurs ne lui en voulaient pas moins que les vaincus. Lorsqu'ils virent Alpinolo, non content de dédaigner le prix, entrer en si furieuse colère, et, sans rien considérer, maltraiter tous ceux qui l'entouraient, ils se tournèrent contre lui: «A qui en veut donc cet enragé?--Par tous les saints du calendrier, disaient les autres, il faut qu'il ait bu du sang de dragon et mangé de la chair de crocodile!--Finissons-en une bonne fois avec cet Ambroisien endiablé!»
Et entre les Milanais et les Pisans commença la bataille des langues qui précède ordinairement la bataille des mains.
«Faites-nous place, Pisans, honte des nations! criaient les Lombards en regardant de travers.
--Passez votre chemin, Milanais, grands mangeurs de fèves! répondaient les Pisans en montrant le poing.
--Les fèves sont meilleures que les goujons, dont on achète trente-six pour un poil d'âne.»
Des paroles on en vint aux mains: «Ce sont des guelfes, ce sont des gibelins, ce sont des traîtres Raspanti. Alors une lutte s'engagea, qui donna fort affaire, pour la calmer, aux nobles et aux gonfaloniers. Plus d'un resta mort sur le champ, plus d'un en remporta de fâcheux souvenirs pour toute la vie; mais comme il arrive le plus souvent que les coupables profitent des querelles des innocents, au milieu de ce tumulte, Ramengo put prendre sa course, et par le chemin le plus court s'en aller à la grâce de Dieu.
Lorsque Alpinolo s'aperçut qu'il perdait son temps à le poursuivre, il se prit à se maudire, à maudire le jour qui l'avait vu naître, celui qui le lui avait donné, et la fantaisie qu'il avait eue de prendre part à ce combat. S'il ne s'y fût point mêlé, il aurait rencontré Ramengo; il se serait vengé sur lui en vengeant Franciscolo, la divine Marguerite, la patrie perdue par sa faute, l'humanité déshonorée par le traître.
De son côté, Ramengo, échappé au péril d'être tué par son propre fils, commença à se plaindre et à chercher dans la colère le remède de ses remords: cette circonstance redoubla encore sa haine contre Pusterla.
«C'est parce qu'il m'a trompé par les apparences d'un faux amour, que j'ai tué ma femme. Un fils au moins me restait d'elle, un fils en qui je pouvais me complaire et me rendre l'envie de ceux qui peut-être me méprisent. Et cet infâme vient encore se jeter entre nous; et, pour ses folles fantaisies, le père et le fils sont divisés, sont ennemis; mais, non; je ne me reposerai point que je n'aie réussi à me réconcilier avec mon fils; j'exterminerai celui qui le fascine. Alors je me rapprocherai d'Alpinolo, je reparaîtrai avec lui dans la société, à Milan, à la cour. Lorsque je serai arrivé à un poste brillant, qui cherchera jamais quel fut mon premier pas? Mais toi, toi maudit, qui es la cause de notre séparation, je sais maintenant où tu t'abrites; et que je ne sois pas un homme, si je ne le fais expier ton crime par le sang. Alors seulement tu auras payé ta dette.»
Et il écrivit à Luchino Visconti la lettre que nous avons trouvée dans les mains du secrétaire, le jour de l'entretien du prince et de Marguerite, dans laquelle il demandait l'impunité pour son fils, et laissait entrevoir qu'il était sur le point de partir pour rejoindre Pusterla. Il n'osa plus se montrer, de toute cette journée, dans les rues de Pise; il ne retourna plus dans l'auberge d'Aquevino, qui regardait sa maison comme souillée pour avoir abrité un homme de cette espèce. Une taverne, avec une branche d'arbre pour toute enseigne, où logeaient la nuit des portefaix, des mariniers et de mauvaises femmes, fut le refuse de Ramengo pendant les jours qui suivirent; mais, riche en ruses et en argent, il ne tarda pas à s'entendre avec un capitaine de navire qui, au premier bon vent, devait mettre à la voile pour Antibes; en effet, après peu de jours, il quitta sain et sauf l'Italie. Alpinolo, qui, jour et nuit, l'épiait dans les coins les plus reculés, dans la foule la plus épaisse, eut beau temps à l'attendre. Il ne devait plus le rencontrer que dans un horrible lieu.
ÛRde la fidélité de Pedrocco de Gallarate, Buonvicino lui confia Pusterla. Pedrocco était le chef d'une de ces espèces de caravanes qui, deux ou trois fois l'an, faisaient le voyage de France pour y porter les denrées du Levant et les draps de Milan. Il avait la tournure d'un portefaix, la face bronzée par le soleil et la gelée, les mains robustes et calleuses. Il était vêtu d'un justaucorps serré à la taille par une large ceinture de cuir noir qui soutenait un cimeterre; souvent son capuce, rabattu sur les yeux, lui donnait une physionomie si dure qu'elle avait quelque chose d'effrayant. Cependant c'était le meilleur homme du monde, un bon vivant aimable et tranquille qui n'eût pas voulu faire de mal à une mouche. Capitaine d'une bande de muletiers, expéditionnaire ambulant, on le trouvait toujours prêt à tout faire, habile et discret. Il eût porté de la même façon une indulgence plénière et une sentence de mort, une châsse pleine de reliques et le prix de l'infamie et de la trahison. Cette fois, il avait chargé son convoi de draps sortis des fabriques des Umiliati de Brera et de la maison de Varez, pour les porter à Louvain, à Sedan et dans d'autres villes qui nous fournissent aujourd'hui. Quand Buonvicino lui eut recommandé de conduire son ami et de se taire, il mit la main sur son cœur, en s'écriant: «Mon père, je ferai tout mon possible;» et il se chargea de cette mission de confiance avec d'autant plus de loyauté, qu'il voyait que Buonvicino jouissait d'une plus grande estime.
Ils s'avancèrent donc par la Valgane avec une file de mulets, et après quelques détours se trouvèrent enfin dans le val Travaglia. Mais au moment où ils étaient engagés le plus avant dans ces gorges, ils se virent attaqués par une bande d'hommes avinés, qui d'abord firent craindre à Pusterla pour sa vie et celle de son fils; rassemblant les muletiers, il se préparait à se défendre. Mais ils s'aperçurent bientôt que ces gens-là n'en voulaient point à leur vie. Ils les laissaient libres de continuer leur chemin, pourvu qu'ils abandonnassent leur convoi ou qu'ils payassent une énorme taille, parce qu'ils venaient de Milan, et qu'ils étaient eux-mêmes les ennemis du seigneur de Milan.
Ils commençaient déjà à dépouiller la caravane, lorsque Pusterla apprit qu'ils étaient les hommes d'Aurigino-Muralto de Locarno. C'était, si on s'en souvient, un des amis de Pusterla; il avait assisté à la réunion de la fatale soirée; et, condamné à mort par les Visconti, au lieu de fuir avec les autres proscrits, il s'était retiré dans les montagnes patrimoniales et à Locarno, dont il était le seigneur. Là, ayant fait alliance avec les Rusconi, seigneurs de Bellinzona, il avait levé bannière contre Luchino.
Ce nom, cette nouvelle, suffirent pour chasser de l'esprit de Pusterla toutes les résolutions de repos, de fuite et de retraite. «Aurigino, dit-il aux hommes de la bande, c'est un de mes grands amis; malheur à celui qui touchera un fil de ces bagages! Nous sommes du même parti, et je viens pour faire cause commune avec lui.»
Il obtint en effet que cesMasnadieri, qui avaient une espèce de bonne foi à leur manière, et qui respectaient le droit des gens à la façon des modernes Bédouins, ne touchassent point les bagages: puis il s'embarqua sur le lac Majeur. Le petit Venturino paraissait jouir avec délices de la beauté d'un ciel si pur, de ces eaux, de ces rivages, de cette mer environnée de montagnes escarpées et de ces plages ornées de la plus luxuriante végétation. Il resta un instant les yeux comme fascinés par ces enchantements: puis, se retournant vers son père: «Oh! si ma mère était avec nous!» s'criait-il. Et leurs pleurs se confondaient, et ils soupiraient ensemble.
Mais si le cœur et l'esprit, de l'enfant ne se nourrissaient que d'amour, le père était occupé d'idées bien différentes. Il se voyait déjà le chef d'une armée de braves et résolus montagnards, et la terreur de Visconti. De victoire en victoire, sa pensée courait jusqu'au jour où il imposerait un pacte à Luchino, et où il regagnerait par les armes sa femme et sa patrie. Lorsqu'il arriva à Locarno, il y fut reçu avec enthousiasme. Fêtes, réjouissances, tout lui fut prodigué. On lui montra un grand appareil de puissance, on lui exagéra les forces dont on disposait. Mais Aurigino-Muralto était chef, lui, il y était chef de sa petite armée, et pour renoncer au commandement, il faut plus de vertu et moins d'impétuosité que n'en avait le jeune rebelle. On fit donc des politesses infinies à Pusterla; mais quant à de l'autorité, on ne lui en donna aucune. Aux courtes illusions succéda un prompt désenchantement, et avec son inquiétude habituelle, Pusterla souhaitait être bien loin d'un lieu où ses amis mêmes, disait-il, l'abandonnaient et le trahissaient.
Il reçut des lettres de Buonvicino. Celui-ci, avec toute la chaleur de l'amitié, le suppliait de fuir, de s'éloigner le plus qu'il pourrait, de ne point se laisser aliéner par les trop faciles espérances des bannis. Il le conjurait de se souvenir que la vie de Margherita pouvait dépendre d'un de ses mouvements; de penser à son fils, qu'il avait avec lui, et qu'il devait conserver à l'amour de cette infortunée. Il lui apprenait ensuite les préparatifs de Luchino contre Muralto, et qui certainement écraseraient une poignée de révoltés, quelque courage qu'ils dussent déployer.
Cédant en partie aux conseils de l'amitié et de la prudence, en partie au dépit de se voir dédaigné, Pusterla quitta Locarno, où il devint le sujet d'autant de railleries qu'il avait naguère obtenu d'applaudissements. Toujours accompagné, de Pedrocco, il s'avançait à travers les Alpes, en suivant des routes marquées seulement par l'écoulement des eaux et par quelques croix qui marquaient les endroits où les voyageurs s'étaient engloutis dans le précipice. C'était un étrange spectacle pour nos bannis que cette suite de mulets qui, toujours suspendus sur le bord de l'abîme, gravissaient tortueusement, à pas lents et la tête basse, sans qu'au sein de cette vaste solitude ou entendu d'autre bruit que le battement de leurs sabots, le tintement des grelots de leurs colliers, les sifflets et les jurons des muletiers. Au centre de la caravane, Pusterla s'avançait sur un mulet robuste, tenant Venturino en croupe. Pedrocco cheminait à pied à ses cotés, courant çà et là pour donner les ordres nécessaires, puis revenant toujours à son poste, pour alléger, par son entretien, l'ennui du seigneur lombard.
«Oh! d'ici en France, il n'y a qu'un saut. Beau et riche pays que celui-là. La Lombardie n'en vaut pas la moitié.--Quel en est le gouvernement?--Mais ce sont des choses que je n'entends point.--Les routes?--Attendez-vous à les voir toutes pareilles à celle que nous suivons, qui, comme chacun sait, a été faite par le diable. Abîmes, précipices, ruines, éboulements dans les montagnes, bois, marécages dans les plaines, des voleurs partout. Mais les mules savent où elles mettent le pied, et, le plus souvent, le voyage s'accomplit sans qu'une seule périsse. Et puis, à quoi sert d'avoir peur? S'il faut mourir, bonne nuit, c'est une corvée qu'il faut faire au moins une fois. Je dis bien: le pire, ce sont les malandrins. Vous avez vu comme nous l'avons échappé belle avec ceux de là-bas. En l'an treize cents et je ne sais plus combien, nous revenions d'Avignon avec soixante mille florins d'or tout neufs. Je suis hors de moi rien qu'à me rappeler ce beau magot. Le saint-père me les avait confiés pour les porter au cardinal Poggello, son neveu, pour payer les troupes chargées de tenir en bride certaines factions et d'autres choses auxquelles je ne m'entends point. Le saint-père, parce que ses florins lui tenaient au cœur, me donna cent cinquante cavaliers pour convoyer mes trente mulets; des cavaliers, je puis le dire, que l'air en tremblait. On va, nous passons fleuves et monts sans faire une rencontre, lorsque, engagés dans une vallée du la Savoie je commençai à remarquer certaines figures qui ne promettaient rien de bien. «N'ayons pas peur, dirent les cavaliers français; nous ne faisons qu'une bouchée des Italiens.» Il faut dire qu'ils ne s'étaient pas bien recommandés à saint Christophe pour avoir un bon voyage, parce que les Français ont toutes les bonnes qualités, mais peu de dévotion. Pendant que nous vidions, non pas une bouteille, mais un tonneau, voici toute la bande, Dieu sait combien ils étaient! qui nous tombe sur le dos. Ferme, prends, frappe, laisse: ces Français paraissaient autant de paladins Roland. Mais il faut avouer qu'au jeu des mains, les Italiens n'ont pas leurs pareils au monde. En somme, ces gens, qui étaient de Pavie, démontèrent les Français, et après les avoir débarrassés du poids de leur armure et de leurs bagages de cavaliers, les renvoyèrent à Avignon à pied, comme des pèlerins; puis il m'enlevèrent juste la moitié de mon argent et de mes mules, chose qui n'était point encore arrivée depuis que les pedrocchi vont de Gallarate en France. Et je dus conduire au cardinal-légat ce qui me restait.»
Lorsque Pusterla arriva sur la cime des monts qui séparent les deux contrées, il s'arrêta, regarda de tous côtés le ciel et la terre. Les genoux semblaient lui manquer, et Pedrocco lui demanda s'il se trouvait mal. Il répondit en soupirant: «Ici finit l'Italie!
--L'Italie, s'écria Pedrocco, Votre excellence pourra la trouver dans Avignon. Là, cardinaux, serfs, camériers, poètes, bouffons, tout est Italien.
--Et connaissez-vous dans cette ville d'Avignon Guillaume Pusterla?
--Qui? l'archiprêtre de Moura? Je l'ai accompagné, moi-même.
--Et comment se trouve-t-il?
--Très bien; gras, triomphant; il est d'une santé à passer cent ans.
--Je le sais; mais je demande si le pape le favorise, s'il connaît les disgrâces de sa famille à Milan, s'il est bien vu à la cour.
--Ce sont des choses auxquelles je n'entends rien.» Après un court séjour à Paris, Pusterla vint dans cette partie tout italienne de la France, comme le lui avait dit Pedrocco, c'est-à-dire dans le comtat Venaissin. A peine arrivé à Avignon, il s'informa de la demeure de l'archiprêtre de Moura, Guillaume Pusterla, son oncle, et il fut reçu par le digne, prélat avec toute la joie imaginable. L'argent que Pusterla avait placé sur les principales maisons de commerce de la France, et qui s'élevait à des sommes très-considérables, lui permit de mener, malgré la confiscation de ses biens, un train convenable à son renom et à sa naissance. Son oncle le mit en rapport avec tous les dignitaires ecclésiastiques d'Avignon, et aussi avec les hommes qui se distinguaient le plus par leur science, entre autres avec Pétrarque.
Cependant Pusterla avait toujours espéré que le pape se prêterait tôt ou tard aux desseins qu'il avait formés contre Luchino, lorsqu'un événement inattendu détruisit tout à coup ses espérances. Des envoyés de Luchino vinrent à Avignon solliciter le pardon du saint-père; et le naturel bienveillant de Benoît XII, incapable de chicaner sur les conditions, rendit la réconciliation plus prompte et plus facile. L'interdit qui pesait sur les Milanais depuis vingt ans fut levé par le pape, et en retour Luchino reconnut la suprématie de la papauté sur l'empire, son droit de nommer au trône vacant, et son indépendance absolue de la puissance impériale. Il devait en outre payer au saint-siège un tribut annuel de soixante mille florins. Ce fut l'archiprêtre de Moura qui annonça cette nouvelle à Pusterla. «Et des exilés, des prisonniers, le traité n'en a-t-il pas fait mention? demanda celui-ci.
--Aucune, répondit l'archiprêtre. Le pape recommande aux seigneurs de Milan d'être pieux, généreux, plus prompts à récompenser qu'à punir, s'ils veulent que le Seigneur en fasse autant avec eux. Mais, mon neveu, à peine puis-je contenir ma joie en pensant aux contentements des Milanais et de mes bons habitants de Moura, lorsqu'ils vont apprendre l'heureuse nouvelle! Les églises ouvertes de nouveau, leurs morts ensevelis en terre bénite, les chants qui leur seront rendus, le bonheur de revoir les cérémonies solennelles qu'ils n'avaient pas vues depuis vingt ans.» En parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du bon archiprêtre; mais l'heureuse nouvelle, comme il disait, causa bien de mauvaises nuits à Pusterla, par la perte de ses espérances.
Sur ces entrefaites, Ramengo arriva à Avignon et se présenta à Pusterla comme un ami. En effet, c'était un ancien client de sa famille, et qu'il s'était lui-même attaché par des bienfaits. Il avait été l'époux de cette Rosalie qui lui avait inspiré tant de compassion, s'il ne l'avait point aimée d'amour. Ses crimes énormes, ses tentatives contre l'honneur de Marguerite, lui étaient inconnus. Quant à sa dernière trahison, Alpinolo, dans le premier moment, s'était jeté aux pieds de Pusterla avec l'intention de lui confesser sa propre faiblesse et la criminelle perfidie de Ramengo. Mais pour courir à la recherche de Marguerite, il avait interrompu sa confession, et si on ne fait point de tels aveux dans le premier élan d'un généreux repentir, la réflexion nous en ôte ensuite le courage.
Aussitôt qu'il vit Ramengo, notre exilé l'aborda avec cordialité, en lui demandant: «Êtes-vous venu de vous-même ou par contrainte?
--Moitié l'un, moitié l'autre,» répondit Ramengo; et il imagina autant de mensonges qu'il lui en fallait pour exciter la compassion et gagner la confiance de son seigneur. Voyant en lui un concitoyen exilé comme lui, comme lui persécuté et peut-être pour lui, Pusterla trouvait à Ramengo des titres suffisants pour qu'il l'accueillit à bras ouverts, le désirât pour son hôte, et se mit à entamer avec lui ces premiers sujets de la conversation du banni: la patrie et la famille.
Le traître avait trop beau jeu. Par un facile mélange du faux et de vrai, Ramengo sut non-seulement éloigner tout soupçon de l'âme du lombard, mais encore acquérir entièrement sa confiance. Avec une fougue d'autant plus grande que depuis longtemps elle n'avait point trouvé à s'assouvir, Francesco exposa au nouveau venu ses déceptions à cause du nouveau traité conclu par te saint-père avec Luchino, et du soupçon qu'il avait conçu que les ambassadeurs de ce prince avaient machiné de le prendre par violence, et de le traîner à Milan; soupçon, à vrai dire, fondé sur un trop grand nombre d'exemples d'une semblable déloyauté.
Nos lecteurs doivent se souvenir que Ramengo avait montré aux réfugiés de Pise certaines lettres de Martino della Scala, qu'il se disait chargé de remettre à Pusterla. C'était encore une de ses trame». Sachant que Franciscolo était dans les bonnes grâces de Scaliger, et comment il avait été excité à la vengeance pendant qu'il était à Vérone, d'accord avec Luchino, il feignit une lettre dans laquelle Martino annonçait qu'une rupture définitive allait éclater, par ses soins, entre lui et Luchino. Il invitait Pusterla à se rendre à sa cour, lui promettant de larges honoraires et une autorité égale au mérite d'un homme si généralement cher et révéré, qui entraînerait sous ses drapeaux tous ceux qui désireraient rendre la liberté à leur patrie et la recouvrer pour eux-mêmes.
C'était frapper un coup de maître sur une âme ambitieuse et inquiète comme celle de Pusterla. Ramengo, battant le fer pendant qu'il était chaud, lui exposa l'état de toute l'Italie, ce qu'il avait pu pénétrer des desseins des bannis pendant son séjour à Pise. Il raconta comment il s'était abouché et entendu avec ces derniers, et même qu'il venait de leur part le solliciter de prendre pitié de la patrie, qui lui demandait merci; de sortir d'un repos apathique; de se souvenir comment Matteo Visconti, après neuf années, était revenu au pouvoir, parce que les fautes des Porrian dépassaient les siennes.
Flottant entre son imagination, qui souriait à un avenir de vengeance et de tendresse, et les conseils de son oncle et ceux de Buonvicino; quelquefois résolu de tenter toute chose pour sortir de ce calme homicide; quelquefois ayant soif de paix, de ce repos dont il se sentait plus désireux que capable, il était dans la pire des conditions; celle de l'homme qui ne sait pas prendre un parti.
«Pourquoi ne recourez-vous pas à Pommaso Pezzano?» lui dit Ramengo. Le Pezzano était un astrologue de ce temps fort renommé dans Avignon; et c'était alors, et non pas seulement alors, un expédient excellent pour les esprits faibles et indécis, que de substituer aux calculs de la prudence les prophéties d'un imposteur. Le conseil plut à Francesco. L'astrologue, après avoir fait montre d'études et de connaissances mystérieuses, lorsqu'il eut observé pendant plusieurs jours la main de Pusterla et les étoiles, formé l'horoscope et trouvél'ascendant, lui annonça alors que sa vie était en grand danger, et une quelqu'un, sous de gracieuses apparences, cherchait à le livrer à ses pires ennemis.
Il n'en fallut pas davantage pour confirmer Pusterla dans le doute qu'il avait déjà conçu que la cour pontificale voulait le livrer, comme une victime, à Visconti réconcilié. Il fit donc les préparatifs de son départ. Quelques raisons que lui apportât son oncle, quelques exhortations qu'il lui fit, les larmes aux yeux, d'écouter la divine sagesse, qui taxe de folie ceux qui dépensent leur argent à tenter la ruine des puissants, quelques assurances qu'il lui donnât qu'il n'avait point à craindre de trahison si noire des prêtres d'un Dieu de justice, Pusterla se confirmait d'autant plus dans son projet de revenir en Italie, «Enfin, disait-il, quel mal peut-il m'arriver? Je ne me livre point aux mains de mon persécuteur; je ne me confie point aveuglement à une indulgence, à une générosité mensongères. Non: je reverrai l'Italie.--Italie! qui peut proférer ton nom sans ajouter belle et infortunée! Je m'approcherai de mes amis, de Marguerite. De là, je pourrai comprendre et apprécier la situation de ma patrie; et mieux que dans Avignon, terre de prêtres, je trouverai un sûr et honorable asile dans Pise: Pise libre, souveraine des mers et ennemie des Visconti!»
La fourrure et le velours commencent à dominer dans toutes les toilettes, et les plus merveilleux pardessus, paletots et même twines seront bordés de martre. La forme qui semble vouloir être adoptée par les femmes élégantes est celle dit kazadaveka, dont nous donnons aujourd'hui le modèle, pour la promenade, il doit être plus long. En velours garni de fourrure, il est charmant.
L'autre figurine porte un pardessus en satin avec collet et des manches qui s'ajustent à volonté; c'est presque l'ancien witchoura serrant la taille.
Pour les sorties de bal on fait de très-grands mantelets à capuchon bordé de cygne ou d'hermine.
Quant aux twines, puisque cette mode anglaise, déjà acceptée par les hommes, semble prendre aussi une place importante dans nos toilettes, et qu'ainsi elle devient française, disons que ces vêtements se font en drap-cachemire brodé en soutache et doublé en fourrures on en satin; le collet, fait a peu près comme le collet des habits, est recouvert de fourrures, et peut se dresser pour garantir le cou du froid; les manches sont aussi comme celles des homme, mais plus larges du haut, afin de laisser libre le passage de la robe; les parements en fourrures permettent aux mains de se cacher dessous en l'absence du manchon, qui souvent est gênant par un temps pluvieux.
Les jupes des robes conservent beaucoup d'ampleur, mais on a supprimé les tournures et les jupes crinolines. La taille gagne beaucoup de grâce à être entourée seulement des plis de la robe. Les manches des robes de sortie se finit plus souvent justes; la variété est dans l'arrangement des ornements; c'est une affaire de goût et d'intelligence.
Pour le matin, nous recommandons une redingote en satin, avec des chevrons en velours posés sur le devant de la jupe, et au bout de chaque chevron, un nœud en passementerie terminé par des glands;--le corsage montant est orné de la même garniture répétée en s'élargissant vers le haut.
Un chapeau de velours avec un grand voile en dentelle est simple, mais distingué.
Bientôt nous aurons à raconter les élégances du soir, car voici qu'on a quitté la vie de château pour la vie de salon. On se retrouve, on s'assemble, et la première, la plus importante affaire, c'est la toilette; il faut donc s'en occuper; ainsi ferons-nous.