Chronique Musicale.L'ESCLAVE DE CAMOENS.--ANNA BOLENA.--RENTRÉE DE LABLACHE.--M. RONCONI.--LES CONCERTS.--NOUVELLES PUBLICATIONS.L'Opéra-Comique a mis au jour, le mois dernier, un ouvrage en un acte, à l'endroit duquell'Illustrationest en retard. Il est petit, tout petit; nous, si petit qu'il soit, il ne doit point passer inaperçu, et nous devons réparer nos torts à son égard.Parlons donc, avant tout, de l'Esclave du Camoens.Cette esclave est une jeune fille, une Indienne, il, s'il faut tout dire, une bayadère; mais cette bayadère est un ange de candeur, de vertu, de dévouement et de fidélité.Camoens l'a rapportée de Goa à Lisbonne, et c'était peut-être là tout son bagage; car, à cette esclave près, il ne possède rien au monde que son génie et ses manuscrits, et n'a de quoi payer ni son logement ni sa nourriture. Vous le croyez bien empêché? C'est que vous êtes, hélas! de ce siècle positif où l'on ne sait plus ce que c'est qu'un poète. Camoens n'en est pas moins l'un des plus heureux hommes du monde. Il fait des vers toute la journée, il dort pendant la nuit sur les deux oreilles, il mange à discrétion, boit de même, et ne songe seulement pas à se demander d'où cela lui vient.Voici ce qui se passe tous les soirs à son insu:Dès qu'il est endormi,--et il a l'heureuse habitude de s'endormir aussitôt qu'il est couché,--Griselda revêt son costume de bayadère, sa robelégère et d'une entière blancheur, comme dit M. de Planard, son voile de gaze transparente et son turban de cachemire. Ainsi parée, elle se rend sur les bords du Tage, aux lieux où les nobles dames et les cavaliers élégants de la cour viennent respirer l'air frais de la nuit. Là elle exécute les danses pittoresques de son pays, et produit ces effets magiques auxquels on ne voudrait point croire si l'on n'avait pas vu Carlotta Grisi. Elle charme les dames, elle entraîne, elle subjugue les cavaliers, et recueille une abondante moisson de cruzados et de douros, avec lesquels elle paie largement l'avare hôtelier qui héberge et qui nourrit Camoens.Cet hôtelier n'est pas seulement avare, il est poltron, et se fait payer très-cher ses terreurs. Camoens est un hôte dangereux, qui jadis a fait des vers où il chantait la patrie, et poussait l'irrévérence jusqu'à blâmer les erreurs du gouvernement. Le gouvernement s'est fâché comme de raison: Camoens est proscrit, il se cache, il est perdu si on le trouve, et quiconque lui aura donne asile aura affaire à la sainte Inquisition. Jugez maintenant à quel prix le rusé hôtelier doit lui louer son triste logement et lui vendre son vin de Porto, ses oranges et sono la potrica!Or, il est arrive qu'un jeune et fringant cavalier, à force de voir danser Griselda, a conçu pour elle une passion violente. Il se met à sa poursuite. Il découvre le lieu de sa retraite, et se présente à l'improviste devant l'hôtelier terrifié. «Quelle est cette jeune fille qui est logée chez toi, vieux coquin?» l'autre nie, comme de raison. Mais, au moment même Griselda paraît, et le jeune officier, qui est pressé apparemment, débute avec elle par une déclaration des plus cavalières. Survient Camoens, lequel se montre fort scandalisé. Il a le droit de l'être. Car, de son côté, il aime Griselda. Reste à savoir lequel des deux sera aimé. L'officier croit emporter d'assaut la question en donnant son nom et son adresse. «Je suis, dit-il, dom Sébastien, roi de Portugal.--J'en suis fort aise, répond Griselda, et je vous en fais mon compliment. Quant à moi, je ne suis que l'esclave de Camoens, mais si j'étais libre, au lieu d'être esclave, j'oserais peut-être avouer que j'aime celui qui est mon maître.»Si ce ne sont ses paroles expresses,C'en est le sens.Bientôt, en effet, elle devient libre, et elle fait comme elle a dit; après quoi Dom Sébastien, qui ne veut pas se montrer moins délicat qu'une bayadère, annule l'arrêt de proscription lancé contre le poète, ôte solennellement devant lui son chapeau à plumes, et le proclame l'honneur et la gloire du Portugal, ce qui, de sa part, est d'autant plus beau que laLasiaden'est pas encore sortie du portefeuille de Camoens.Tout cela forme un petit acte assez agréablement tourné, et orné d'un certain nombre de morceaux de musique qui ne font aucune peine à entendre. Il pourrait s'y trouver plus de verve sans doute, plus d'entraînement et de chaleur. C'est de la musiquefraîcheet calme comme une matinée d'avril. Cela ne fera pas révolution dans l'art,--et à quoi bon les révolutions?--Mais aussi cela ne fatigue pas l'attention et ne fait point mal aux oreilles, rare et précieuse qualité par le temps qui court!C'est, du reste, le début, sur la scène de l'Opéra-Comique, de M. Flotow, jeune et gracieux compositeur dont les abonnés del'Illustrationconnaissent déjà la musique.Epuisé des efforts qu'il avait faits pour mettre au monde ce frêle et délicat enfant, l'Opéra-Comique s'est endormi. Ne troublons pas son sommeil.A l'Opéra,Dom Sébastienpoursuit glorieusement sa carrière, et l'on applaudit toujours avec fureur le beau cortège funèbre du troisième acte et les magnifiques harmonies du quatrième. M. Duprez chante maintenant comme dans ses meilleurs jours. Nous croyons que la sage modération avec laquelle M. Donizetti a mit le rôle de Dom Sébastien est pour beaucoup dans ce retour de jeunesse.L'Opéra-Italien ne ressemble point à ses deux aînés. Il n'a pas plus tôt obtenu un succès qu'il en convoite un autre. L'ambitieux! AprèsMaria di RohanleFantasmaétait venu se mettre en ligne; après leFantasma, Anna Bolenas'est présentée. Cette première tentative n'a encore qu'à moitié réussi: M. Salvi, indisposé, n'a pas complètement répondu à l'attente desdilettanti, que le souvenir de Rubini a rendus difficiles. Mademoiselle Nissen et madame Brambilla ont dignement rempli les rôles du page amoureux et de Jeanne Seymour; madame Grisi, dans celui d'Anna Boleyn, a déployé toutes les grâces de sa personne, tous les charmes de son regard et de son sourire, toutes les richesses de sa voix; elle a eu d'admirables mouvements de passion; elle s'est montrée grande cantatrice et grande tragédienne; mais tout cela n'a pas suffi pour alléger le fardeau que M. Fornasari avait à porter. Ce fardeau, trop lourd, hélas! c'était le souvenir de Lablache. Et pourtant M. Fornasari a de robustes épaules. Qui pourra jamais remplacer Lablache? Et pourquoi le remplacer, puisque le voilà revenu.Il est revenu, il a reparu dansDon Pasquale, avec sa robe de chambre de bazin et son bonnet à fontange, avec sa belle perruque rousse, ses bottes vernies, son habit vert-pomme et son camélia triomphant. Dieu sait comme on lui a fait fête, et de quels applaudissements on l'a salué, et de quelles acclamations, et de quels rires francs et joyeux! A côté de lui figurait M. Ronconi, qui a remplacé Tamburini dans le rôle du docteur Malatesta. Sa voix n'a pas autant de volume que celle de son devancier, ni même autant d'agilité; mais, en revanche, comme son chant est expressif! comme sa gaieté est spirituelle! Comme son regard est fin et narquois! et que cet accord parfait du chanteur et de l'acteur se rencontre rarement au théâtre!Le succès de M. Ronconi a été complet. Son triomphe a été plus brillant encore, ces jours derniers, dansle Barbier de Séville, ou il a pris le rôle de Figaro. Jamais, depuis Pellegrini, nous n'avions vu un Figaro si léger, si sémillant, si spirituel, si malin. M. Ranconi est évidemment l'un des plus charmants chanteursbouffed'aujourd'hui.Les concerts vont commencer. Selon son habitude, M. Berlioz a ouvert la marche. Son premier concert avait rempli la salle du Conservatoire, et plusieurs des morceaux qui formaient son programme ont provoqué des applaudissements unanimes. Son second concert aura lien le 27 janvier.En attendant, les productions musicales éclosent de tous côtés et s'étalent aux vitres de tous les marchands, fraîches, brillantes et en grande toilette, c'est-à-dire ornées de lithographies plus ou moins correctes, plus ou moins enluminées. Chaque compositeur de salon a fait son album Jamais il n'y avait eu autant d'albums que cette année, et nous aurions grand peine à les désigner tous. Parlons seulement des plus remarquables. Celui de mademoiselle Loisa Puget se recommande, comme toujours, par des mélodies simples, faciles, communes quelquefois, souvent aussi pleines de charme et de grâce. Un professeur d'harmonie y trouverait bien par-ci, par-là quelques peccadilles à reprendre, mais Dieu nous préserve d'avoir rien de commun avec les professeurs d'harmonie!En revanche, rien n'est plus correct que les compositions de M. A. Thys; son style est pur, sa phrase claire et limpide, sa pensée naturelle est toujours d'une fraîcheur remarquable. Son album renferme neuf romances, parmi lesquelles nous citerons particulièrement:Pourquoi?--Berthe aux pieds nus,--Fiez-vous donc aux fleurs;--du Côté du Clocher,--etla Promenade sur l'eau, charmant petit duo où les deux voix sont agencées avec beaucoup de grâce.Il y a plus d'imagination encore, plus de force, plus d'ampleur dans l'album de M. Labarre. Les idées de cet artiste sont souvent d'un ordre très-élevé, et ont quelque peine à tenir dans ce cadre rétréci de la romance; son chant est large et expressif, son harmonie riche, étoffée, pleine d'habiles modulations et de piquantessurprises. Le Fil d'or, le Cœur perdu, sont deux charmantes chansonnettes qui donnent un grand prix au recueil qu'il a publié cette année et auxquelles on ne saurait préférer que laFille du soldatetl'Écho.Pourquoi madame Hérault ne fait-elle pas de romances? elle y réussirait sans doute à merveille, car elle a tout ce qu'il faut pour cela: la faculté de créer des chants nouveaux et le sentiment des effets harmoniques. Mais madame Hérault est pianiste, et elle écrit pour son instrument. La grande valse enmi bémolqu'elle vient de publier chez l'éditeur Pacini est un morceau très-brillant, et qui atteste à la fois une imagination et une habileté remarquable.Les petites industries en plein vent.L'industrie est la reine du dix-neuvième siècle; elle trône dans les splendides magasins de la capitale, véritables palais féeriques où l'aristocratie de l'or, la seule aujourd'hui, vient lui faire sa cour. Mais dans l'enivrement de son règne, Sa Majesté a eu le bon esprit de ne point oublier son origine roturière; elle est bonne princesse et ne dédaigne pas de fouler de son pied royal l'asphalte de nos trottoirs ou le pavé de bois de nos rues.Comme le soleil, l'industrie luit pour tout le monde; mais pour quelques privilégiés qui se carrent largement à la resplendissante chaleur de l'astre, combien de plus petits ou de moins habiles n'ont qu'un terne reflet ou qu'un pauvre rayon!Au matin de la vie, chacun part, avec son bagage d'espérance, pour cette périlleuse course au clocher dont le but est parfois la renommée, et toujours la fortune. Quelques-uns arrivent... mais le plus grand nombre reste en chemin.Voici d'abord un de ces malheureux petits exilés que la Savoie, le Piémont, le duché de Parme, envoient tous les hivers sous notre ciel brumeux, eux, pauvres enfants éclos sans le soleil du Midi.«Va, petit, leur dit le père, va chercher fortune à Paris. A Paris, tout le monde est riche; ici nous n'avons pas assez de pain pour vous tous.»L'enfant pleure; sa mère l'embrasse; son père le bénit; ses petits frères et ses petites sœurs envient son sort.... car il va voir Paris! Paris, ce pays de Cocagne des pauvres gens qui le voient de loin!Il part le cœur gros; mais l'espoir le soutient, l'encourage... Bien souvent il détourne la tête pour voir encore sa mère, qui lui dit adieu, et sa chaumière, qui semble lui sourire au soleil... Mais bientôt il ne voit plus ni sa mère ni sa chaumière; il marche, il marche vers la terre promise; le soleil semble l'abandonner aussi et rester au pays... Il arrive dans la ville aux merveilles... il se perd mille fois dans son brouillard et dans ses rues bruyantes; il vient, triste, harassé, frapper le soir à la porte du maître auquel il est recommandé.Ce maître est toujours unanciencompatriote de l'enfant. Nous disonsancien, car il est devenu Parisien grâce à l'industrie... Il exploite, d'ordinaire une branche industrielle, de modeste apparence; mais le brave homme, avec cette effrayante économie dont les Auvergnats et les Savoyards savent seuls le secret, a su amasser un petit trésor mystérieux et caché. Il accueille le pauvre petit, et veut bien, pour un soir, lui donner pour rien une écuelle de soupe et une place dans la soupente où couchent ses autres protégés... L'enfant s'endort de fatigue, et rêve au pays et au foyer paternel... mais, au milieu de son beau rêve, une main le secoue et l'éveille:«Allons! paresseux! tu es à Paris, et à Paris on ne dort pas, ou travaille; il est six heures, en besogne!... et si, ce soir, tu ne me rapporte pas vingt sous... tu n'auras pas de soupe... marche!»Ce rude tuteur des petits exilés exerce presque toujours la profession de fumiste, ce qui est le dernier échelon de l'industrie du ramoneur, sa première industrie. Il a passé par bien des misères et par bien des cheminées avant de parvenir à ce faîte de prospérité. Il forme à son tour des élèves, et le plus souvent il les exploite. Dès le matin, il les lance sur le pavé de Paris, avec leur sac de suie sur le dos; il faut qu'ils rapportent en rentrant leur salaire de la journée, fixé à un minimum rigoureux, sous peine de ne point souper, et quelquefois de pis. Le pauvre petit diable se met donc à parcourir les rues: il offre, de sa voix criarde, ses services aux habitants endormis encore; et si la journée se passe sans qu'il ait recueilli la somme exigée, il n'ose plus rentrer chez le maître, car le maître le battrait. Il s'asseoit découragé sur le bord d'un trottoir, et demande aux passants unpetit soupour compléter sa recette; et souvent il va passer sa nuit à la souricière de la préfecture de police, où le conduisent les agents qui l'ont surpris en flagrant délit de mendicité. Voilà à quoi se réduit cette fortune qu'il venait chercher à Paris.Ramoneur.S'il échappe aux agents de la police, et si la charité publique lui fait défaut, la crainte du terrible patron le pousse parfois à recourir au vol, pour ne point rentrer au logis sans le tribut obligé.Quelques-uns, plus ingénieux, plus industrieux, cumulent diverses professions pour satisfaire l'avide exigence du maître: ramoneurs le matin, ils deviennent décrotteurs au milieu de la journée, et le soir, à l'heure de le promenade, ils montrent aux passants une marmotte, leur compatriote, un petit cochon d'Inde, une souris blanche, ou quelque autre curiosité des moins curieuses. Les plus malins jouent de la vielle, et grincent ces éternels refrains populaires auxquels on s'efforce de se soustraire, en donnant quelque monnaie au musicien. Alléché par les profits de cette industrie musicale, si l'enfant persévère dans sa vocation, et qu'il acheté un jour son indépendance au moyen de quelques économies qu'il abandonne à son patron, il fait l'acquisition d'une serinette, et le voilà sur la voie de la fortune; c'est-à-dire que les vingt ou trente sous qu'il gagnera chaque jour en tournant la manivelle de son instrument seront pour lui, et non plus pour son protecteur. Il devient professeur de chant et forme des élèves parmi les serins des portières du faubourg Saint-Marceau, à raison de 10 centimes la leçon.Il parcourt ainsi le rude sentier de la vie, cherchant la fortune, et trouvant à peine le pain de chaque jour. Les années s'écoulent, et la fortune ne vient pas; il s'accoude un soir sur sa pauvre serinette, et rêve tristement au pays, à sa chaumière, à sa vieille mère morte loin de lui; il se rappelle avec amertume ces mots que lui dit son père en lui faisant ses adieux: «Va, petit, va faire fortune à Paris!»Il jette alors un triste regard sur le délabrement de sa veste et sur son instrument détraqué, et se prend à regretter de n'avoir pas embrassé une industrie moins artistique, mais plus lucrative.Marchand de peau de lapin.Un de ses anciens camarades de ramonage, avec lequel il à parcouru autrefois bien des cheminées, vient à passer près de lui. Le gaillard-là a compris que la musique était une carrière trop futile pour être lucrative, surtout lorsqu'elle ne s'adresse qu'à des serins... Il a compris son siècle, le siècle de l'industrie... il s'est fait industriel.Tandis qu'il était ramoneur, une cuisinière généreuse lui fit un jour la largesse d'une peau de lapin; il vendit cette peau; ou lui en donna 20 centimes. Cette opération commerciale lui révéla sa vocation! Il devint marchand de peaux de lapins!... Ces premiers 20 centimes furent la première mise de fonds de sa maison de commerce... Les fonds furent affectés à l'achat de deux autres peaux, qui produisirent 40 centimes... bénéfice clair et net de 100 pour 100!...Il prend aujourd'hui la qualité de négociant en fourrures de basse-cour, et s'il a conservé sur son visage une nuance qui rappelle sa première profession, il porte à ses pieds des guêtres d'une blancheur irréprochable pour attester qu'il ne grimpe plus dans les cheminées. Son commerce a prospéré, ainsi qu'on peut en juger par le nombre considérable de peaux qu'il tient sous son bras, et le vaste sac dont il est muni prouve qu'il est en position de faire des achats bien autrement importants si une bonne occasion s'offre à lui.En considérant la tenue confortable de son ancien camarade, le pauvre joueur de serinette se dit en soupirant: «J'aurais mieux fait de me faire marchand de peaux de lapins, un bien encore étameur de casseroles et fondeur de fourchettes, comme ce riche Auvergnat qui passe là-bas!...»L'industrie en plein vent, la petite industrie vagabonde et bohémienne, change de caractère et d'aspect suivant les divers quartiers de Paris.Joueur de serinette.Ainsi le ramoneur, le joueur de serinette, le marchand de peaux de lapins, l'étameur de casseroles ne se rencontrent guère que dans un rayon assez éloigné du centre de la capitale.Le centre de Paris appartient au Parisien; c'est le Parisien qui l'exploite... il s'y installe comme chez, lui, et semble vouloir faire aux étrangers qui affluent au cœur de la grande ville les honneurs de l'industrie parisienne.Le type du genre, le plus hardi, le plus hâbleur, le plus malin, est sans contredit le marchand de chaînes de sûreté. C'est sur les larges trottoirs du boulevard Montmartre ou du boulevard des Maliens qu'il établit son éventaire volant (avec ou sans jeu de mots); ces bohémiens modernes affectent une toilette des plus recherchées, achetée, louée ou empruntée à quelque marchand d'habits du Temple; ils portent d'incroyables cravates et des paletots de l'avant-dernière mode. La société industrielle et commerciale se compose de trois cointéressés, ou, si l'on aime mieux, de trois compères. Le plusdistinguédes trois par ses manières, sa tenue et son éducation grammaticale, se consacre à la vente; il se place derrière son éventaire et énumère les avantages, la qualité et le prodigieux bon marché de ses chaînes de sûreté; c'est le marchand. Un second, celui dont la vue exercée aperçoit et reconnaît de plus loin les agents de la police et les sergents de ville en habits bourgeois, se pose auprès de la boutique dans l'attitude d'un amateur; il semble examiner avec une grande attention la marchandise vantée, mais son regard guette au loin l'approche de l'ennemi; ce second associé remplit les fonctions de guetteur. Le troisième enfin, vêtu plusÉtameur et fondeur de cuillers.simplement que les deux autres, se donne la physionomie la plus honnête qu'il peut, il se grime autant que possible en candide provincial, en chaland naïf et sérieux. Il se tient à distance de l'éventaire et semble écouter d'abord avec une certaine méfiance l'énumération des mérites de la marchandise débitée par le marchand. Si quelques badauds s'arrête, il les regarde avec un demi-sourire d'incrédulité et semble les consulter tacitement pour savoir s'il doit croire tout le bien qu'il entend dire de cette fameuse chaîne de sûreté.«Voyez, monsieur, lui dit le marchand d'une voix d'aboyeur: voyez, monsieur, examinez, palpez, essayez; la vue n'en coûte rien; chaînes de sûreté en caoutchouc élastique et sans odeur, indispensables pour garantir les montres, lorgnons et flacons contre les tentatives des voleurs! Voyez, monsieur, 50 centimes, les chaînes de 25 sous! 75 pour cent au-dessous du prix de fabrique... Voyez, monsieur; examinez, monsieur; achetez, monsieur.»Et le vendeur met dans la main de l'allumeur(c'est la qualité de ce troisième associé) une de ses merveilleuses chaînes, Celui-ci feint de ne vouloir pas la prendre; mais le marchand le force à la garder, en lui criant: «Examinez, monsieur; la vue n'en coûte rien!» L'honnête allumeur examine donc, il tire la chaîne dans tous les sens pour s'assurer de sa force et de son élasticité; peu à peu sa physionomie prend une expression de confiance, d'admiration; et, entraîné par la qualité supérieure de la chaîne, par son prodigieux bon marché, ma foi! il dit au marchand. «Je la prends,» Il se la fait envelopper, la met dans sa poche, paie ostensiblement 50 centimes et s'éloigne, quand il a fait dix ou quinze pas, il revient, remet la chaîne sur l'éventaire, reprend ses 50 centimes, et recommence à en acheter une autre, ou la même, avec les mêmes formalités. Si un badaud,allumépar l'exemple du compère, achète après lui une chaîne, l'opération a réussi; sinon, c'est à recommencer indéfiniment, jusqu'à ce que le guetteur souffle tout bas ce mot d'alerte: «Gare larousse(la police)!»Marchand de chaînes de sûreté.Aussitôt, et en un clin d'œil, l'éventaire est plié, mis sous le bras comme un chapeau de bal, et la maison de commerce va s'établir cent pas plus loin, et répéter ses opérations. Il arrive parfois qu'un chaland sérieux, après avoir acheté la chaîne de sûreté, ne trouve plus sa montre dans son gousset, Preuve irréfragable de l'utilité de la chaîne.Mais le soir vient, et les trois compères vont déposer leur fonds de commerce chez un marchand de vin. Ils font sur une table, vineuse l'inventaire de leurs opérations: il se trouve souvent que le vendeur a vendu soixante chaînes, bien qu'il n'en ait que vingt-cinq dans sa boutique, et qu'en dernier résultat ces vingt-cinq lui restent intégralement pour servir à la vente du lendemain. Ce problème, qui embarrasserait peut-être les syndics les plus experts du tribunal de commerce, s'explique et se résout par un mot:--les soixante chaînes vendues par l'associé vendeur ont été achetées par l'associéallumeur.Le mystère est expliqué. Cependant, comme trois associés ne vivent pas en s'acceptant réciproquement des chaînes de sûreté, nos industriels laissent leur boutique au cabaret et vont se livrer, à la clarté du gaz, à un autre commerce plus lucratif: ils deviennent marchands de contremarques; si le trafic ne donne pas assez pour occuper les trois intéressés, l'un d'eux,l'allumeur, endosse une blouse et devientouvreur de fiacresà la porte des théâtres et des concerts: il place un petit tapis ou son mouchoir sur la roue pour garantir contre la souillure de la boue la robe de la bourgeoise un le twed du bourgeois; ce bon office lui rapporte quelques doubles décimes qu'il verse fidèlement dans la caisse sociale. Non loin de la fameuse échoppe où se fabrique et se débite la galette du Gymnase, n'avez-vous pas remarqué encore une petite industrie en plein vent? C'est là, sur le bitume du boulevard Bonne-Nouvelle, qu'un modeste et savant astronome vient chaque soir demander à l'industrie les profits que la science seule ne donne pas. Cet estimable Galilée moderne, coiffé d'un bonnet grec et revêtu d'une redingote à la propriétaire dont la coupe surannée témoigne de la part de celui qu'elle couvre un profond mépris pour les futilités de la mode, établit, à l'heure où le gaz s'enflamme dans les lanternes, un magnifique télescope sur le trottoir du boulevard.Astronome en plein vent.Moyennant la faible rétribution de dix centimes, vous pouvez vous donner l'utile récréation de voir desmontagnesdans la lune, ou de découvrir une comète et sa queue non prévues par les savants de l'Observatoire.Un vénérable pair d'Angleterre, de passage à Paris, se livre à ces recherches intéressantes. Un jeune apprenti astrologue veille à ce que les voleurs à la tire ne fassent pas des explorations d'un autre genre dans les poches de ce noble étranger, tandis que sa vue et son attention voyagent dans la lune.Marchand d'ombrelles pour enfants.Remontons le boulevard, passons devant ces honnêtes marchands d'ombrelles d'enfants qui promènent sans cesse leur légère pyramide des Tuileries aux boulevards, en face de la pauvre femme qui vend, au pied d'un arbre, de petits cornets de sable rouge et bleu à sécher l'encre sur le papier; descendons jusqu'à la place de la Bourse, cette église métropolitaine de l'industrie financière. Vis-à-vis des marches du temple, l'industrie en haillons, maigre, transie, grelottante, appelle encore les passants indifférents. Ce sont de pauvres enfants à genoux sur la dalle humide; ils vous offrent, d'une voix dolente, desallumettes chimiques à l'essai, à l'épreuve, à un sou le paquet, à deux sous la boîte.Marchande d'allumettes chimiques.Marchande d'amadou.Pendant que ces malheureux enfants vous pressent d'acheter leurs allumettes modernes, un peu plus loin, sur la place Saint-Georges, une bonne vieille femme, assise dès le matin devant l'hôtel de M. Thiers, offre aux servantes du quartier ses allumettes classiques dont personne ne veut plus; n'importe! elle les tient toujours dans sa main, et les offre toujours avec confiance, avec l'espoir de les voir apprécier un jour par quelque bonne âme du temps passé: elle lui donnera par-dessus le marché des feuilles de laurier, des bouquets d'ail, de l'amadou, un briquet, une pierre à feu; mais les jeunes servantes passent devant la bonne vieille sans s'arrêter, sans lui rien acheter... Elle les regarde passer tristement, mais sans se plaindre... elle attend.Enfin, les pauvres industriels du soir regagnent leur mansarde, où plus d'un cherche dans le sommeil l'oubli du froid et de la faim. Ils s'endorment en espérant un lendemain meilleur.C'est alors, et quand tous reposent, les riches sous leurs édredons, les pauvres sur leur grabat glacé, que l'industrie de nuit descend de la rue Mouffetard et s'empare de la ville. Elle parcourt les rues, la hotte sur le dos, le crochet à la main, et dispute aux chiens affamés les choses sans nom dont se compose son commerce. Après une nuit passée dans ces fouilles mystérieuses, le chiffonnier, fier de la lourde charge qu'il porte, va rejoindre sa femme, qui, plus diligente ou plus heureuse dans ses recherches, a empli sa hotte avant lui, et l'attend, assise sur une borne, près de la porte d'un marchand de liqueurs qui va bientôt s'ouvrir.Chiffonnier.Chiffonnière.Les caprices du Cœur.NOUVELLE.(Suite.--Voir t. II, p. 298.)II.Le cœur d'une femme est soumis à une foule d'accidents pathologiques, en d'autres termes, de phénomènes que certains esprits acerbes, ou enclins à une véracité brutale, osent appeler des caprices.L'étude approfondie de cette matière est sans contredit l'une des plus sublimes qui puissent séduire l'esprit humain, et nous voyons pourtant que les bavards vulgairement connus sous le nom de philosophes ont mieux aimé s'occuper de plusieurs billevesées tout à fait secondaires, telles que l'immortalité de l'âme, le système des monades ou la théorie des atomes crochus, que, de consacrer leurs veilles ou leurs scalpels à l'examen de cet organe tour à tour si riche, si pauvre, si tendre, si dur, si revêche, si humble, si fier, si despote, et dualement si amusant: le cœur d'une femme!Nous déclarons solennellement que notre opinion est inébranlable à cet égard, Oui, nous mettons au-dessus de toutes les voluptés philosophiques l'honnête distraction de fouiller du bec de notre plume les fibres palpitantes de cette merveilleuse machine,--a moins cependant qu'on ne nous propose de venir faire des ronds dans un puits.La Comtesse Clarisse--on devinera peut-être que les réflexions précédentes nous ont été inspirées par cette intéressante héroïne--se retira dans son boudoir, fut empêchée, à débrouiller le chaos où flottaient ses pensées. Elle n'eût pas été plus embarrassée pour diriger sa course sans boussole sur un océan sans étoiles, qu'elle ne l'était de se rendre un compte fidèle de l'état précis où l'avaient jetée les chicaneries de madame la chanoinesse. Au reste, il faut bien le dire, la digne tante avait le détestable privilège d'apporter habituellement le trouble, dans les idées de Clarisse, chaque fois qu'il lui prenait fantaisie d'avoir de l'esprit à ses dépens. Au fond, c'était une assez bonne créature que madame Aurélie; mais le sentimentalisme de notre époque lui agaçait les nerfs, et choquait fort le sensualisme de ses traditions galantes. «Ayez, le courage de vos goûts,» disait-elle souvent par manière d'apophtegme; et ce qui l'irritait particulièrement, c'était de voir sa belle Clarisse cacher, sous l'hypocrite réseau de mille délicatesses romantiques, la plus franche, nature de coquette qu'elle eût jamais admirée.Cependant nous supplions le lecteur de considérer que la chanoinesse, en sa qualité, de vieille femme, n'avait pas toute la charité désirable, en de pareilles matières. Le dépit secret que lui faisait éprouver l'éloignement de Clarisse pour lord Rutland exagérait à ses yeux les torts de la comtesse. Nous en appelons ici à toutes les jolies femmes qui daigneront nous entendre; elles jugeront si lord Rutland ne méritait pas un peu son échec.Et d'abord, notre belle lectrice sait déjà que lord Rutland doit être classé parmi les amants vertueux et magnanimes. Lors du mariage de Clarisse avec le comte de R..., on a vu que cet amoureux héroïque fit taire les plus vils désirs de son âme, pour favoriser une union que, pour des unit ils dont le détail est inutile, la famille de Clarisse ambitionnait.Il y eut dans ce fait une faute impardonnable. En affaire d'amour, ne parlez pas aux femmes de magnanimité; elles vous diront toutes que ce mot là est aussi sot qu'il est long. C'est une vertu négative pour lesquelles toutes professent une invincible horreur. Lord Rutland, qui se vantait d'adorer Clarisse et dont l'influence était grande sur la famille de la jeune personne, avait littéralement cédé Clarisse au comte de R***. C'était là une belle action, digne, sans contredit, d'être mentionnée dans le Plutarque de la jeunesse, mais où Clarisse trouva je ne sais quoi d'assez impertinent. Premier grief.Plus tard, le comte de R..., sentant sa fin, et sachant que Rutland n'avait jamais cessé d'aimer Clarisse, obtint de celle-ci, à force de sermons et de prières, la promesse de ne se remarier qu'avec Rutland. Il est vrai qu'on ne refuse rien aux mourants; mais pas moins ce diable de défunt avait ainsi recédé sa femme à son sublime ami, lequel ne se fit pas faute d'accepter. Second grief.Les choses ainsi réglées, peut-être croirez-vous, madame, que Rutland s'empressa de réclamer de la jolie veuve l'exécution du codicille? Pas le moins du monde. Toujours tendre, empressé, dévoué, il attendit que Clarisse se rappelât sa promesse, mais il ne demanda rien. «Quoi! s'écriait Clarisse, il faut qu'un homme soit bien fier et bien assuré de sa puissance, pour aimer avec tant de patience et ne rien demander!» Troisième grief.Mais ce n'est pas tout. Mettez une jeune veuve dans la situation où se trouvait la comtesse, et vous jugerez, si Clarisse, coquette autant qu'une jolie femme se croît le privilège de l'être, dut rêver l'indépendance et la révolte.Car enfin, les rôles étaient intervertis; Rutland était un peu le maître et Clarisse l'esclave.Le premier acte d'insubordination qu'elle imagina fut de se persuader à elle-même qu'elle abhorrait Rutland, et le second de convaincre Rutland qu'elle en aimait un autre. Elle prit pour cela le premier venu qui lui tomba sous la main. C'était un lion de la plus belle espère. Robert de Castillon comptait quelques années de moins que lord Rutland. Il avait pour excentricité particulière d'afficher les femmes qu'il daignait adorer; aussi la comtesse, effrayée d'abord de son aventure, s'était sauvée aux eaux de Bailen, M. de Castillon la suivit-il avec un fracas qui lui fit le plus grand honneur. Il en fut même parlé à l'Opéra dans la loge desviveurs, où l'un s'accordait à dire que si la comtesse voulait Robert pour mari, son plus sûr était de se dépêcher,--de peur de l'avoir pour amant.Robert était plus qu'à moitié ruiné; mais il trouva des juifs compatissants qui lui escomptèrent ses espérances sur les 30,000 livres de rente de la comtesse. Tout l'hiver ne fut de sa part qu'une succession d'adorables et d'audacieuses folies. Aux courses du printemps. Hubert perdit 1,060 louis; mais il gagna l'handicapavec un cheval que montait son jockey, vêtu, pour cette partie seulement, des couleurs choisies ce jour-la par la comtesse: elle était en robe de velours grenat avec une écharpe blanche. On trouva le tour d'une galanterie parfaite.Mais n'allez pas croire que tout ce bruit empêchait Rutland de dormir. Il plaignait beaucoup Clarisse d'être ainsi la proie d'un lion; mais d'être jaloux, d'un aussi sot animal, l'idée ne lui en vint pas même à l'esprit. Clarisse faillit en mourir d'indignation. «Qui! s'écriait-elle, dans le délire, de sa colère, il pousse l'insultante sécurité de son cœur jusqu'à dédaigner d'être jaloux!»--Elle prenait ainsi pour un excès de mépris ce qui n'était de la part de Rutland qu'un excès d'estime; mais pas moins jugea-t-elle que ce trait d'originalité devait être considéré comme un quatrième grief qui comblait la mesure.Clarisse s'en prit à la chanoinesse. Elle ne cessa de lui répéter chaque jour, avec cet air de haute hypocrisie que lui conseillait la situation, combien elle était navrée de faire d'inutiles efforts pour aimer Rutland. Elle ajoutait néanmoins, avec un soupir rempli de contrition, qu'ellerespecteraitla promessesolennellefaite par elle à son mari défunt, et qu'en cela, s'il le fallait, elle consulterait son devoir et imposerait silence à son cœur! Elle savait bien, la perfide, que chacune de ces paroles cruelles était répétée à Rutland.Mais la chère comtesse entamait cette partie avec un partner qui en avait gagné plus d'une. Madame Aurélie fut aux anges de jouer encore son rôle dans cette petite comédie galante, et l'on a pu voir qu'elle n'avait pas tout à fait perdu le talent de la réplique. En même temps elle prévint Rutland de se tenir tranquille, et qu'elle prenait le commandement de toute la campagne. La pauvre Clarisse tomba donc en des mains qui, pour être encore douces et blanchettes, n'en étaient pas moins armées d'assez bonnes griffes.Clarisse, comme nous avons dit, venait de passer dans son appartement, lequel donnait, ainsi que le salon, sur le paysage pittoresque dont nous avons parlé. Elle étouffait. Elle fit ouvrir toutes les fenêtres, et se mit dans un déshabillé de batiste qui flottait autour de sa taille ravissante en plis nombreux et discrets.Félicie, sa femme de chambre, tournait autour de la comtesse, et jetait fréquemment les yeux, par la fenêtre ouverte, sur les solitudes sombres et tranquilles du ravin.«Mais venez donc me coiffer de nuit, Félicie, dit tout à coup la comtesse d'un ton d'impatience que nous engageons le lecteur à lui pardonner en considération des secrets tourments qui l'agitaient, et remettez à une autre fois le soin de compter les arbres que l'on aperçoit d'ici. Qu'avez-vous donc à tant regarder par la fenêtre? Craignez-vous que les voleurs ne montent par la ravine?--Oh! bien sur, non, madame, répondit Félicie en hochant la tête, les voleurs sont trop prudents pour prendre un chemin où il y a vingt chances contre une de se briser les os. Les galants, je ne dis pas, ajouta-t-elle en riant de l'air du monde le plus dégagé.--Les galants! fit la comtesse, sans plus répondre à une impertinence qu'elle eût sévèrement relevée dans toute autre occasion; les galants!» répéta-t-elle avec un vague sourire.Il y a de ces idées insaisissables et rapides qui traversent l'esprit comme une étoile filante, sans y laisser de trace. Les femmes ont toutes leur petit monde romanesque, réduit mystérieux où elles s'amuse quelquefois à pénétrer, cachées à tous les regards, comme la Diane au bain. C'est là qu'elles donnent audience à leurs songes, et que les songes prennent pour leur plaire mille figures fantasques et délirantes. En même temps, défile devant leurs yeux charmés le beau cortège des don Juan, des Lovelace, des Almaviva et des Fronsac, tous cavaliers adorables, amants audacieux et vainqueurs, portant guitares et lanternes sourdes, échelles de soie, masques de velours et rapières, troupe galante qui mène à sa suite les belles amours, celles qui écrivent pour devise sur leurs drapeaux triomphants:Beaucoup oser, c'est beaucoup aimer.La comtesse était-elle, ce soir-là plus qu'un autre, disposée à goûter cette poésie caressante des passions? Qui le sait? Elle laissa dire sa soubrette, et parut entrer en méditation. On ne saurait faire un crime à la comtesse de ce penchant si doux à la rêverie, auquel on a pu voir qu'elle se donnait volontiers. Rien ne sied à une jolie femme comme d'être plongée dans une bergère douillette, et d'y affecter une pose languissante et néanmoins étudiée, surtout si la dame est naturellement de formes souples et moelleuses,--ce qui était ici le cas au suprême degré.A ce moment précis, Félicie, qui maniait à pleines mains les tresses noires comme la nuit des cheveux de sa maîtresse, poussa un grand cri de frayeur et lâcha prise, pour se réfugier à l'un des coins de la chambre.Clarisse releva brusquement la tête, et vit un homme à cheval sur l'appui du balcon.III.En deux sauts, l'audacieux fut dans le boudoir, planté bravement en face de Clarisse, qu'il salua d'abord d'une manière leste et correcte; ensuite il se jeta, à ses pieds, et fit mine de lui vouloir prendre la main.Mais la comtesse ne tenait pas ainsi ses mains à la dévotion du premier venu à qui la fantaisie prenait de grimper par les fenêtres. Le premier usage qu'elle en fit fut de croiser vivement sur si poitrine les plis un peu relâchés de sa robe de chambre, et d'arrêter ensuite le téméraire d'un geste qui le cloua sur place.Il n'est peut-être pas inutile, pour l'édification de nos petits-neveux et l'instruction de leurs tailleurs, de donner ici un léger crayon de la toilette du personnage. Elle avait ce caractère officiel de haute prépondérance qui émane habituellement de tout ce qui sert à vêtir ou à parer un ministre responsable et constitutionnel de Sa Majesté la Mode. Cela sentait son ordonnance contresignée, légalisée et dûment enregistrée au bulletin des lois par MM. les chanceliers du Jockey-Club.Ce costume était celui des lions de l'été dernier.L'habit large, flottant et carré, était de couleur brune, avec un collet très-grand et des manches légèrement froncées aux entournures. Le gilet, fort long, se dandinait sur les hanches, et tenait la poitrine à l'aise, comme le pourpoint du seigneur Sganarelle; avec cela un pantalon de nankin, des souliers vernis et des bas bleus chines; le col de la chemise, relevé par la cravate négligemment nouée, se dessinait à angle droit sur la figure, et le chapeau avait cette mesquinerie de forme propre aux coiffures britanniques. N'oublions pas le lorgnon, espèce de monocle d'or assez massif, passé dans un ruban noir large du deux travers de doigt.Il y a des gens dont le portrait est achevé lorsqu'on a décrit leurs vêtements. Il ne nous reste donc autre chose à dire ici que le nom du personnage. C'était Robert de Castillon.La toilette, de Robert était un peu du matin: mais le lecteur voudra bien considérer que ceci se passe à la campagne, et qu'en général les élégants ne daignent pas honorer la nature en se présentant au milieu de pompes dans un costume habillé; il est vrai que la nature s'en soucie très-médiocrement. Mais revenons à Clarisse.Elle était debout, émue, indignée, et rouge comme la plus belle cerise de Montmorency.«Monsieur, s'écria-t-elle enfin en donnant à sa voix ce calme dédaigneux sous lequel les femmes savent cacher leur effroi, il me semble que je vous avais refusé ma porte.--C'est bien pour cela, madame, que j'ai passé par la fenêtre, répondit Robert avec un sang-froid de Mohican.--Chez moi, à une pareille heure!...--Il est dix heures vingt minutes, madame, et à la campagne l'on peut se présenter jusqu'à onze sans trop choquer les convenances. Je suis dans les termes de la loi.--Cette audace! cette assurance!... Me direz-vous, monsieur, ce que vous venez faire ici? Votre conduite est un outrage. Je ne sais ce qui me retient de vous faire... chasser!»A ce mot, Robert, qui était demeuré à genoux, se releva d'un bond et s'approcha de la fenêtre d'un pas rapide.«Clarisse, dit-il d'une voix basse, mais prompte et passionnée, si vous faites un mouvement pour accomplir cette menace odieuse, je me jette dans le précipice, et je me brise la tête sur ces rochers. Cela, voyez-vous, je vous le jure sur ce que j'ai de plus cher au mode, sur mon amour!Si, dans ce moment, la comtesse se fût souvenue d'une des plus belles scènes du roman d'Ivanohe, elle eût peut-être éclaté de rire à la singulière parodie que lui en donnait Robert, et le sportsman se serait trouvé pour lors dans une situation délicate. Mais le ton, le genre, l'air résolu de Castillon. firent impression sur Clarisse, dont un imperceptible éclair de vanité, échappé des derniers replis du cœur, suffit d'ailleurs pour aveugler le bon sens.Elle trembla pour les jours de Robert,--ce qui n'était pas un mal, mais il y eut pour elle comme une volupté secrète dans le sentiment de cet effroi;--et c'est ici que nous chicanerions la comtesse, si nous étions aussi savant sur les cas de conscience que les révérends pères de la foi.«Vous êtes fou, Robert, murmura-t-elle d'une voix éteinte.--Oui, madame, répondit le lion avec mie simplicité sublime.--Malheureux! poursuivit-elle. Clarisse se complaisait évidemment dans cette pensée, vous avez risque la mort pour arriver jusqu'ici!--Et je la braverai pour redescendre: mais il faut que vous m'écoutiez, Clarisse...--Ah! y songez-vous?--Il le fait, il le faut! insista Robert avec un geste éperdu: mais pour vous prouver que je n'ai été conduit à vos pieds que par des intentions pures, je prierai en présence de votre camériste. Qu'elle demeure!»Marc Fournier.(La fin à un prochain numéro.)Inventions nouvelles.SYSTÈME DE CHEMIN DE FER DE M. LE MARQUIS DE JOUFFROY.Tout est encore nouveau dans les chemins de fer; à peine l'expérience de quelques années a-t-elle passé sur les moyens de locomotion rapide en usage aujourd'hui, que déjà de tous côtés les inventeurs s'élancent avec ardeur à la recherche des perfectionnements. S notre avis, peu ont encore réussi, et quoique le fatal accident du 8 mai 1842 ait fait germer dans bien des têtes des idées d'amélioration, nous devons le dire, ces idées, fort honorables pour leurs auteurs, sont en général beaucoup plus philanthropes que mécaniques, et la science n'a pas fait un pas, la sécurité des voyageurs n'a pas augmenté, les chemins de fer sont encore ce qu'ils étaient il y a quatre ans, nous dirions presque il y a dix ans. Un fait bien remarquable en effet, c'est que depuis l'invention de la chaudière tubulaire, invention dont l'honneur revient tout entier à un français, M. Séguin aîné, le système de locomotion n'a plus fait de progrès que dans les détails. On a augmenté le poids des rails parallèlement au poids de la locomotive, on a allongé le rayon des courbes, diminué les pentes: mais, en résumé, il n'y a pas eu transformation réelle.Que conclure de là? Sommes-nous arrivés à la perfection, ou y a-t-il impuissance dans les esprits? Loin de nous une pareille pensée; mais les inventeurs ne doivent pas perdre de vue que dans cette matière les questions économiques ont leur importance, et que raisonner, abstraction faite des circonstances si multipliées de l'exploitation, c'est bâtir sur le sable, c'est s'exposer à substituer des rêveries bienveillantes à la réalité parfois rigoureuse. Et qu'on ne nous prête pas l'idée de vouloir subordonner la vie des hommes à une question d'économie dans le sens restreint du mot; on nous comprendrait bien mal. L'économie de l'exploitation d'un chemin de fer n'est pas seulement une question de chiffres; elle, est des plus complexes, et ceux qui se dévouent à l'étudier devraient être jugés bien rigoureusement si, pour eux, elle se réduisait à des proportions si mesquines. Jusqu'à ce jour, rien d'applicable n'a surgi avec un caractère d'évidence tel que les compagnies du chemins de fer aient dû, sous peine de félonie envers le public, l'adopter en renonçant au mode actuel.Nous devons toutefois excepter de ces inventions lesystème atmosphériquedont nous avons entretenu, il y a quelques mois, nos lecteurs; mais, qu'un le remarque bien, dans ce système, tout ce qui constitue le pouvoir moteur est radicalement nouveau: la locomotive est supprimée, et, pour le dire en passant, les premiers essai du chemin de Kingstown à Darkley ont parfaitement réussi, et tout fait présager une nouvelle ère aux chemins de fer si le dernier terme du problème est susceptible d'une solution avantageuse. Nous voulons parler de la distance qui doit séparer deux machines fixes. Là, en effet, est la difficulté, et l'expérience seule, en dépit de la théorie, peut donner gain de cause au système ou le ranger dans la classe des brillantes illusions.Aujourd'hui l'invention que nous devons enregistrer est l'œuvre de M. le marquis de Jouffroy, déjà connu dans le monde industriel, spéculait par l'invention desbateaux palmipèdes. M. de Jouffroy a touché à toutes les parties du système actuel; il n'a rien laissé sans modification: la voie, la locomotive, les wagons, les roues, les essieux, nous allions presque dire la vapeur, il a tout transformé, il a bâti avec les débris du système ancien un système complet qui marche, qui roule, qui gravit des pentes, circule dans des combes de quinze mètres de rayon, et tout cela au premier étage d'une maison de Paris. Rien de plus merveilleux que de voir une véritable petite locomotive, consommant du vrai coke et produisant réellement de la vapeur, entraînant après elle cinq à six wagons, et exécutant à volonté toutes les évolutions annoncées par l'auteur ou demandées par le public; rien de plus merveilleux, si ce n'est les évolutions du bateau palmipède dans le bassin d'un jardin. Cependant, quand on réfléchit que ces bateaux doivent traverser les mers, que les locomotives doivent sillonner la France, on se demande avec crainte si l'application en grand répondra à ces essais microscopiques. C'est encore là un des écueils que nous ne saurions trop signaler aux inventeurs. Qu'ils se méfient des essaisen petit, car les mécomptes sont incalculables quand on en arrive à l'application réelle. Pour nous, ces petites constructions ne sont que joujoux d'enfant, qui peuvent tout au plus servir à fixer les idées de l'inventeur et lui fournir un modèle, mais dont il est impossible du rien conclure. Aussi en discutant le système de M. de Jouffroy, nous efforcerons-nous de nous placer toujours au point de vue de l'application en grand.Quoi qu'il en soit, disons d'abord ce qu'est cette invention dont nous offrons quelques dessins à nos lecteurs.La voie se compose de trois rails ou plutôt de deux ornières latérales et d'un rail central. Elle est élevée au-dessus de ces ornières, qui sont formées de deux bandes de fer plat à angle droit, l'une horizontale, l'autre latérale. Quant au rail central, il est en fer laminé creux, et reposant sur la travers par deux oreilles fixées à clous rivés et noyés. La voie doit avoir une largeur de deux mètres.Les wagons se composent de deux demi-wagons réunis par deux articulations ou par des espèces de verrous situés l'un au dessus de l'autre, suivant la même verticale, et qui leur permettent un mouvement rotatif horizontal. Chacun de ces demi-wagons (fig. 3) porte une paire de roues de grand diamètre tournant librement sur les fusées des essieux. Ainsi, on le voit, il y a parfaite indépendance d'une part entre les roues des deux demi-wagons et d'autre part entre les deux roues, du même demi-wagon. Pour éviter le renversement des wagons, soit dans le cas du bris d'un essieu, soit par l'effet de la force centrifuge dans le parcours des courbes à grande vitesse, le centre de gravité des wagons se trouve à peu près à la hauteur des essieux, et les essieux traversent de part en part le wagon. Cette disposition a permis d'augmenter le diamètre des roues, qui, dans ce cas, et grâce à la largeur de la voie, sont extérieures aux wagons, au lieu d'être placées en dessous, comme dans le système actuel. La comparaison des figures 3 et 4 indique suffisamment cette différence de construction pour que nous n'ayons pas besoin d'insister davantage à cet égard.Le système d'enrayage instantané, qu'on voit dans la fig. 3, présente une disposition mécanique assez simple, au moyen de laquelle, en cas de choc un d'arrêt subit du convoi, toutes les roues sont spontanément serrées par les freins, et le frottement de roulement est immédiatement changé en un frottement de glissement. Ce système consiste en ressorts qui, par la pression due au choc, agissent sur des espèces de palonniers, lesquels correspondent à leur tour à des tiges reliées à des freins qui enveloppent presque une demi-circonférence des roues, Dans le système actuel, au contraire, les freins n'agissent qu'à la main, et ne frottent que sur une petite partie de la circonférence des roues; ces freins, d'ailleurs, sont en petit nombre, et leur puissance est loin de répondre à la force vive accumulée dans un convoi lancé à grande vitesse.La partie la plus importante du nouveau système est sans contredit la locomotive, car c'est pour elle que la voie a été changée, c'est pour elle qu'on établit le rail central, et que ce rail présente une surface striée transversalement. Les fig. 1 et 2 donnent le plan et l'élévation de cette nouvelle locomotive.Fig 1.--Elévation de la locomotive.Elle se subdivise, comme les wagons, en deux parties distinctes: la partie de devant est un véritabletricycle; c'est d'elle que dépend tout le mouvement du convoi; elle se compose de la roue motrice. R, qui marche sur le rail du milieu, et d'une série de pignons P, et de chaînes sans fin F et est supportée par deux petites roues R'. En avant de la roue motrice est un axe d'embrayage A, qui reçoit son mouvement des bielles et des tiges de piston T; ces pistons sont placés à l'arrière de la roue motrice, dans les cylindres à vapeur V, qui reçoivent la vapeur de la chaudière C, placée sur la seconde partie de la locomotive articulée avec la première, comme les demi-wagons le sont entre eux. Une disposition particulière de l'axe d'embrayage, qui porte à chacune de ses extrémités un pignon P de diamètre différent, permet au conducteur de la locomotive, au moyen d'un manchon d'embrayage, de communiquer le mouvement à l'un ou à l'autre des deux pignons, ou de le suspendre complètement. On conçoit facilement l'avantage de cette innovation, quand on examine les fig. 1 et 2, et qu'on voit que chacun des pignons de l'axe A correspond, au moyen des chaînes sans fin F, à un autre pignon fixé sur l'axe de la roue motrice, et dont le diamètre est inversement plus petit ou plus grand. Par ce moyen on peut, sans ralentir la vitesse des pistons, diminuer ou augmenter à volonté la vitesse de la loue motrice. En effet, si le piston agit sur le pignon du plus grand diamètre correspondant à celui du plus petit diamètre fixé à l'axe de la roue motrice, la vitesse de la roue motrice est augmentée, puisque pour un tour du pignon directeur, le pignon dirigé peut en faire deux ou trois, suivant le rapport des diamètres. C'est ce qui arrivera dans toutes les parties de niveau; mais si on a une rampe à franchir, on embraie le petit pignon, et par un même nombre de coups de piston, la roue motrice fait un moins grand nombre de tours; la vitesse est moindre, mais la puissance de locomotion est augmentée.Fig. 2.--Plan de la locomotive.La seconde partie de la machine porte, comme nous l'avons dit, la chaudière et tout ce qui la constitue. De longues tiges, placées sous la main du mécanicien, correspondent au manchon d'embrayage, et donnent le moyen d'opérer toutes les transformations de vitesse, de mouvement et de puissance inhérentes au système.Résumons en peu de mois le système de M. le marquis de Jouffroy, et les avantages qui, selon lui, y sont attachés; puis on nous permettra d'exposer succinctement et rapidement les inconvénients que nous y avons trouvés, et les raisons qui nous semblent devoir détruire les illusions qu'ont pu se faire l'inventeur et les membres de la société formée pour exploiter les brevets de ce système.M. de Jouffroy a modifié la voie, imaginé un nouvel établissement de la locomotive, rendu les roues des wagons indépendantes les unes des autres et de l'essieu, abaissé le centre gravité des wagons, substitué au mode actuel d'enrayage partiel un mode d'enrayage instantané, et séparé ses wagons en deux parties articulées entre elles.Les avantages qu'il prétend obtenir sont les suivants:1º Moyen de franchir les rampes de 5 centimètre par mètre, et de tourner dans des courbes de 15 mètres de rayon;2º Par conséquent diminution dans les frais de construction;3° Impossibilité du déraillement, des chocs et du renversement des voitures de voyageurs.Si tout ce qu'annonce l'inventeur était réel, il faudrait, sans plus tarder, substituer partout son système à celui qui est suivi aujourd'hui; mais nous avouons que ces avantages ne nous ont pas paru aussi certains qu'à M. de Jouffroy.Nous ne dirons rien d'abord des questions de priorité d'invention qu'à soulevées le système dont il s'agit; si l'invention est bonne, le public en profitera, quel qu'en soit l'auteur; si elle ne répond pas à l'attente générale, peu importe l'imagination qui l'a enfantée.L'économie de construction, par la possibilité de franchir ou de tourner les montagnes, en supposant même que la solution du problème soit bonne, ne nous a pas semblé atteinte dans ce système. En effet, d'une part, la voie ayant 2 mètres de largeur, au lieu d'un mètre 50 centimètres, les terrains à acquérir seront plus considérables que dans le système actuel. L'établissement de la voie, elle-même, de ces deux ornières latérales, de ce rail central, des traverses, des longuerisses, toute cette partie matérielle présente évidemment un accroissement de dépenses. Nous ne croyons donc pas exagérer en disant que la différence entre les frais de construction dans l'ancien et le nouveau système ne doit pas être considérable; et nous ne concevons 'pas comment l'inventeur peut présenter sur cet objet un bénéfice de soixante pour cent.Franchir les rampes, tourner sans danger de déraillement dans des combes à court rayon, tels sont les deux problèmes que beaucoup se sont proposé de résoudre. Voyons donc dans quelles limites on peut en chercher la solution.Une idée fausse, assez généralement répandue, c'est que les locomotives ne peuvent utilement surmonter des rampes de plus de 8 millimètres, parce que dans ce cas l'adhérence des roues motrices fait défaut. Cependant, sur le chemin de fer de Burmingham à Glocester, le plan incliné de Brunnigrave, qui a une pente de 0m027 par mètre (ou 1/37e) sur une longueur de 3,300 mètres, est remonté par des trains à locomotives. Pour des poids de 40 tonnes, moteur compris, on n'attelle qu'une seule locomotive qui marche à la vitesse de 25 à 26 kilomètres à l'heure; plusieurs expériences de remorquage de convoi, à la charge de 60 tonnes, ont été faites avec succès: ainsi, ce n'est pas le défaut d'adhérence qui limite les pentes. Et d'ailleurs, quand on voit le gouvernement et les département voter tous les ans des sommes énormes pour des rectifications de routes, des adoucissements de pente, il semblerait étonnant de voir les chemins perfectionnés sur lesquels la vitesse est quadruplée, se jeter dans le inconvénients des pentes rapides, Pour les courbes, nous désirons que leur rayon puisse être amené à 400 et même à 300 mètres; mais il y a un élément terrible duquel les inventeurs ne tiennent pas assez de compte, et qui, aux grandes vitesses, prend des proportions effrayantes: c'est la force centrifuge. En présence de ces considérations, nous nous demandons pourquoi des pentes si rapides, pourquoi des rayons de 15 mètres, et surtout pourquoi un nouveau système de voie et de moteur, si toutes ces nouveautés déparent celui qu'on doit se proposer d'atteindre.Fig. 3.--Wagons du nouveau système.Passons sur la construction des ornières, et rappelons seulement à M. de Jouffroy que ce système a été le premier employé, et qu'on l'a abandonné parce que leur forme les exposait à se couvrir de boue et de poussière; ce qui crée une nouvelle résistance à la traction, et détruit l'avantage des chemins de fer.L'indépendance des roues entre elles et avec l'essieu remédie, il est vrai, à l'inconvénient du système actuel pour le passage des courbes. Il en est de même de l'articulation qui réunit les deux demi-wagons, et leur permet un mouvement rotatif horizontal; mais si l'on a été amené à fixer invariablement le parallélisme des essieux, c'est que, dans le cas contraire, les roues tendent à s'échapper et à sortir de la voie au moindre obstacle qu'elles rencontrent. Si la roue tourne sur son essieu, et indépendamment de lui, il en résulte un grave inconvénient: c'est qu'elle ne se meut pas dans un plan exactement vertical, elle peut prendre un mouvement d'oscillation, il se produit des chocs du moyeu contre le collet de l'essieu, et de là chance de déraillement et mouvement de lacet insupportable aux voyageurs. De plus, les frottements latéraux de la roue contre la partie verticale de l'arrière prennent une proportion qu'il n'est pas possible de négliger dans l'évaluation de la force à appliquer.Fig. 4.--Wagons en usage sur les chemins de fer actuels.Le système d'enrayage, qui sans contredit est fort puissant, a l'inconvénient de ne pas permettre la marche en arriére, puisque, dès que les ressorts sont pressés, l'enrayage a lieu instantanément; de plus, il y a autant de danger dans l'arrêt instantané d'un convoi que dans un choc extérieur; dans les deux cas, en effet, la force vive du convoi est anéantie, et l'effet produit est tout aussi désastreux dans un cas que dans l'autre.Il nous reste à examiner la locomotive; mais, nous devons le dire, tout ingénieuse quelle nous ait paru, nous croyons que l'inventeur s'est fait illusion sur sa puissance, qu'on remarque, en effet, qu'une locomotive n'a de force que par l'adhérence des roues motrices sur les rails; que cette adhérence est une fonction du poids qu'elles supportent, et que plus les machines sont lourdes, plus elles sont puissantes: qu'on compare maintenant les locomotives actuelles du poids de 13 à 14 tonnes réparti de façon à ce que les roues motrices portent 8 tonnes environ, à la locomotive de M. de Jouffroy dont la roue motrice n'est chargée, pour ainsi dire, que de son propre poids, et qu'on se demande si elle pourra entraîner un convoi, franchir des rampes, comme le prétend l'inventeur. Il est vrai que le rail est strié transversalement, et que la jante de la roue est formée de bois de chêne, dont l'adhérence sur la fonte du rail est plus grande que celle du fer sur le fer qui a lieu dans le système actuel; mais cette différence est pour ainsi dire insignifiante, eu égard à l'effet qu'on veut produire.Nous aurions voulu nous étendre davantage sur les considérations qui précèdent, donner d'autres raisons encore nombreuses; mais l'espace nous est mesuré, et nous croyons en avoir dit assez pour éclairer nos lecteurs sur les avantages et les inconvénients du système que nous mettons sous leurs yeux. Nous ne voulons pas terminer cependant sans rendre à M. de Jouffroy la justice qui lui est due: tout ce qu'il fait porte le cachet d'un travail ingénieux; et nous sommes les premiers à regretter que ses idées spéculatives soient si peu réalisables.De la prochaine Inauguration du Monument de Molière.Le Bourgeois gentilhomme.--Leçon de philosophie.Tout se prépare pour l'inauguration du monument de Molière. Il ne reste plus trace du malentendu qui avait donné lieu au bruit que toute solennité était supprimée, et qu'un manœuvre, déchirant la toile qui cachera jusqu'au 15 l'œuvre de M. Visconti, serait seul chargé d'inaugurer ce qu'avaient élevé le vote des Chambres, les sacrifices de la ville de Paris et le tribut de l'admiration individuelle et nationale. Personne ne manquera donc à cette cérémonie, et les dessinateurs del'Illustrationmoins que personne. Déjà ils taillent leurs crayons; déjà les orateurs préparent et répètent leurs improvisations, et Grandville a surpris M. Jourdain, préméditant un discours qui commencera par:O Molière!--Il a vu son maître de philosophie lui faire prononcer «cette voix O, qui se forme en ouvrant les mâchoires et approchant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas; O.» Il a vu son maître de danse enseigner au futur orateur à se produire avec grâce en public. Il l'a vu enfin essayer son babil de cérémonie et exciter chez Nicole un rire de malapprise que ne se permettront sans doute pas le spectateurs de la cérémonie. Le Théâtre-Français complétera le soir la solennité du jour en représentant leTartufeet leMalade Imaginaireavec la cérémonie, où paraîtront tous les acteurs de la Comédie. Entre les deux pièces, Beauvallet lira le poème de madame Louise Colet,le Monument de Molière, poème récemment couronné par l'Académie Française. Mais n'anticipons pas sur les détails d'une journée dont nous serons les historiens fidèles.Nous recevons aujourd'hui la communication de deux documents ignorés et très-curieux dont nos lecteurs auront la primeur et qui font partie des additions importantes et nombreuses que l'auteur de l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière. M. Taschereau, vient de faire à une troisième et charmante édition de son livre(4). Ce biographe de l'auteur duTartufea trouvé tout récemment le mandement affiché par lequel l'archevêque de Paris interdisait le 11 août 1667 non-seulement de représenter ce chef-d'œuvre, mais même de lelireou entendre réciter, soit en public,soit en particulier, SOUS PEINE D'EXCOMMUNICATION. Boileau nous a appris en effet combien les lectures en étaient recherchées et l'empressement qu'on mettait à avoirMolière avec Tartufe.Note 4: Cette nouvelle édition, qui forme un charmant volume illustré, format Charpentier, paraîtra lundi, 15, à la librairie de J. Hetzel, rue de Richelieu, o. 76. Prix; 5 fr. 75 cent.--Une nouvelle édition de l'Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille, par le même, considérablement augmentée, est également sous presse.Le Bourgeois gentilhomme.--La leçon de danse.Voici ce curieux interdit, où l'intérêt du roi est mis en scène d'une manière un peu inattendue:ORDONNANCE DE MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS.«Hardouin, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, archevêque de Paris, à tous curés et vicaires de cette ville et fauxbourgs, salut en Notre-Seigneur. Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que, le vendredi cinquième de ce mois, on représenta sur l'un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom del'Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d'autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l'hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d'en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins; de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notredit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d'excommunication;«Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fut blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue; et considérant d'ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d'exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du ciel; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce, sous peine d'excommunication.«Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marie-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurai reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept.«HARDOUIN, archevêque de Paris.Par mondit seigneur,Petit.»L'autre pièce, découverte ces jours derniers par M. Taschereau, dans les minutes de M. Lefer, notaire à Paris, est l'acte par lequel la troupe de Molière, la souche de la Comédie-Française, a constitué la première pension qui ait été établie un profit d'un sociétaire se retirant. Celui-ci était Béjart cadet, beau-frère de Molière. Deux ans auparavant, en 1668, cet acteur, se trouvant sur la place du Palais-Royal, avait aperçu deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la main l'un contre l'autre. Il s'était jeté au milieu d'eux, et, en rabattant avec son arme celle de l'un des combattants, il s'était blessé au pied si grièvement qu'il en était demeuré estropié. Il avait d'abord continué à jouer, et Molière avait cherché à faire accepter son infirmité par le parterre en donnant la même infirmité à La Flèche, del'Avare, représenté en septembre 1668, et en faisant dire à Harpagon: «Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. «Mais néanmoins Béjart dut songer à la retraite, à Pâques 1670, à quarante ans; et ses camarades, qui l'aimaient et l'estimaient, lui constituèrent une pension pour, suivant leur délicate et noble expression,le faire vivre avec honneur. Tout mérite attention dans cet acte: l'élection de domicile, qui montre la déférence qu'on avait pour la doyenne de la troupe, Madeleine Béjart, la première passion de Molière, et qui devint sa belle-sœur; le peu de respect que les notaires et les parties, les Béjard par exemple, avaient pour l'orthographe des noms propres écrits et signés tantôt d'une façon tantôt d'une autre, la particule nobiliaire donnée à Molière par les notaires, non prise par lui, et enfin la réunion des signatures de Molière, de sa femme et de tous leurs camarades. Comme malgré les annonces qui se renouvellent de temps à autre depuis longtemps déjà, on est encore à trouver un autographe de Molière, et comme des pièces signées de lui sont même fort peu communes,l'Illustrationa fait faire un fac simile exact de toutes ces signatures. Voici donc l'acte et les noms qui y sont apposés:Fac-similé des signatures de Molière et de sa troupe.CRÉATION DE PENSION.--XVI AVRIL 1670.Furent présents Jean-Baptiste-Poquelin de Molière; damoiselle Claire-Gresinde Béjard, sa femme, de lui autorisée; damoiselle Madeleine Béjard, fille majeure; Edmé Villequin, sieur de Brie; damoiselle Catherine Leclerc, sa femme, de lui autorisée; demoiselle Geneviève-Béjard de La Villaubrun, demeurant place du Palais-Royal; Charles Varlet de La Grange, demeurant rue Saint-Honoré; Philibert-Cazeau, sieur Du Croisy, demeurant susdite rue; François-Lenoir, sieur de La Thorillière; et André Hubert, demeurant aussi rue Saint-Honoré, ès même paroisse Saint-Germain-Dauxerrois;Tous faisant et composant le corps de la troupe du roi représentant dans la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, d'une part;Et Louis Béjard, ci-devant comédien en ladite troupe, demeurant rue Frementeau, d'autre part; Lesquelles parties ont accordé entre elles ce qui en suit: C'est à savoir qu'en conséquence de ce que ledit Louis Béjard se retire de ladite troupe, et que, pour ce faire, il la requiert de lui donner une pension viagère pour vivre avec honneur, sans pouvoir être saisie par qui que ce soit et lui être destinée pour ses aliments, ce que ladite troupe lui avait accordé et avait promis, comme elle promet par ces présentes, tant par eux que par celles qui la composent et la composeront, et qu'elle subsistera en ladite salle du Palais-Royal ou en autre lieu en cette ville de Paris, en cas d'accident ou de changement, de bailler et payer audit Louis Béjard, ce acceptant, mille livres de pension viagère payable aux quatre quartiers, le premier échéant au dernier juin prochain et continuer tant et si longuement que ladite troupe subsistera en la manière que dessus; laquelle pension lui servira d'aliments et ne pourra être saisie en façon quelconque par qui que ce soit, le tout à condition que ledit corps de troupe subsiste et qu'il ne se dissolve point; et rupture d'icelle arrivant sans se pouvoir réunir, ladite pension n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un desdits acteurs ou actrices se retirent de ladite troupe, soit pour entrer dans une autre troupe ou pour quitter tout à fait ladite comédie, il sera entièrement déchargé de ladite pension viagère, de laquelle seront chargés ceux qui entreront en leurs places ou le reste de la troupe, en cas qu'il n'y en entre point. Et pour l'exécution des présentes, lesdites parties élisent leur domicile en la maison de ladite demoiselle Magdelaine Béjart, rue Saint-Honoré, sus déclarée, auquel lieu promettant, obligeant et renonçant.
L'Opéra-Comique a mis au jour, le mois dernier, un ouvrage en un acte, à l'endroit duquell'Illustrationest en retard. Il est petit, tout petit; nous, si petit qu'il soit, il ne doit point passer inaperçu, et nous devons réparer nos torts à son égard.
Parlons donc, avant tout, de l'Esclave du Camoens.
Cette esclave est une jeune fille, une Indienne, il, s'il faut tout dire, une bayadère; mais cette bayadère est un ange de candeur, de vertu, de dévouement et de fidélité.
Camoens l'a rapportée de Goa à Lisbonne, et c'était peut-être là tout son bagage; car, à cette esclave près, il ne possède rien au monde que son génie et ses manuscrits, et n'a de quoi payer ni son logement ni sa nourriture. Vous le croyez bien empêché? C'est que vous êtes, hélas! de ce siècle positif où l'on ne sait plus ce que c'est qu'un poète. Camoens n'en est pas moins l'un des plus heureux hommes du monde. Il fait des vers toute la journée, il dort pendant la nuit sur les deux oreilles, il mange à discrétion, boit de même, et ne songe seulement pas à se demander d'où cela lui vient.
Voici ce qui se passe tous les soirs à son insu:
Dès qu'il est endormi,--et il a l'heureuse habitude de s'endormir aussitôt qu'il est couché,--Griselda revêt son costume de bayadère, sa robelégère et d'une entière blancheur, comme dit M. de Planard, son voile de gaze transparente et son turban de cachemire. Ainsi parée, elle se rend sur les bords du Tage, aux lieux où les nobles dames et les cavaliers élégants de la cour viennent respirer l'air frais de la nuit. Là elle exécute les danses pittoresques de son pays, et produit ces effets magiques auxquels on ne voudrait point croire si l'on n'avait pas vu Carlotta Grisi. Elle charme les dames, elle entraîne, elle subjugue les cavaliers, et recueille une abondante moisson de cruzados et de douros, avec lesquels elle paie largement l'avare hôtelier qui héberge et qui nourrit Camoens.
Cet hôtelier n'est pas seulement avare, il est poltron, et se fait payer très-cher ses terreurs. Camoens est un hôte dangereux, qui jadis a fait des vers où il chantait la patrie, et poussait l'irrévérence jusqu'à blâmer les erreurs du gouvernement. Le gouvernement s'est fâché comme de raison: Camoens est proscrit, il se cache, il est perdu si on le trouve, et quiconque lui aura donne asile aura affaire à la sainte Inquisition. Jugez maintenant à quel prix le rusé hôtelier doit lui louer son triste logement et lui vendre son vin de Porto, ses oranges et sono la potrica!
Or, il est arrive qu'un jeune et fringant cavalier, à force de voir danser Griselda, a conçu pour elle une passion violente. Il se met à sa poursuite. Il découvre le lieu de sa retraite, et se présente à l'improviste devant l'hôtelier terrifié. «Quelle est cette jeune fille qui est logée chez toi, vieux coquin?» l'autre nie, comme de raison. Mais, au moment même Griselda paraît, et le jeune officier, qui est pressé apparemment, débute avec elle par une déclaration des plus cavalières. Survient Camoens, lequel se montre fort scandalisé. Il a le droit de l'être. Car, de son côté, il aime Griselda. Reste à savoir lequel des deux sera aimé. L'officier croit emporter d'assaut la question en donnant son nom et son adresse. «Je suis, dit-il, dom Sébastien, roi de Portugal.--J'en suis fort aise, répond Griselda, et je vous en fais mon compliment. Quant à moi, je ne suis que l'esclave de Camoens, mais si j'étais libre, au lieu d'être esclave, j'oserais peut-être avouer que j'aime celui qui est mon maître.»
Si ce ne sont ses paroles expresses,C'en est le sens.
Si ce ne sont ses paroles expresses,C'en est le sens.
Si ce ne sont ses paroles expresses,
C'en est le sens.
Bientôt, en effet, elle devient libre, et elle fait comme elle a dit; après quoi Dom Sébastien, qui ne veut pas se montrer moins délicat qu'une bayadère, annule l'arrêt de proscription lancé contre le poète, ôte solennellement devant lui son chapeau à plumes, et le proclame l'honneur et la gloire du Portugal, ce qui, de sa part, est d'autant plus beau que laLasiaden'est pas encore sortie du portefeuille de Camoens.
Tout cela forme un petit acte assez agréablement tourné, et orné d'un certain nombre de morceaux de musique qui ne font aucune peine à entendre. Il pourrait s'y trouver plus de verve sans doute, plus d'entraînement et de chaleur. C'est de la musiquefraîcheet calme comme une matinée d'avril. Cela ne fera pas révolution dans l'art,--et à quoi bon les révolutions?--Mais aussi cela ne fatigue pas l'attention et ne fait point mal aux oreilles, rare et précieuse qualité par le temps qui court!
C'est, du reste, le début, sur la scène de l'Opéra-Comique, de M. Flotow, jeune et gracieux compositeur dont les abonnés del'Illustrationconnaissent déjà la musique.
Epuisé des efforts qu'il avait faits pour mettre au monde ce frêle et délicat enfant, l'Opéra-Comique s'est endormi. Ne troublons pas son sommeil.
A l'Opéra,Dom Sébastienpoursuit glorieusement sa carrière, et l'on applaudit toujours avec fureur le beau cortège funèbre du troisième acte et les magnifiques harmonies du quatrième. M. Duprez chante maintenant comme dans ses meilleurs jours. Nous croyons que la sage modération avec laquelle M. Donizetti a mit le rôle de Dom Sébastien est pour beaucoup dans ce retour de jeunesse.
L'Opéra-Italien ne ressemble point à ses deux aînés. Il n'a pas plus tôt obtenu un succès qu'il en convoite un autre. L'ambitieux! AprèsMaria di RohanleFantasmaétait venu se mettre en ligne; après leFantasma, Anna Bolenas'est présentée. Cette première tentative n'a encore qu'à moitié réussi: M. Salvi, indisposé, n'a pas complètement répondu à l'attente desdilettanti, que le souvenir de Rubini a rendus difficiles. Mademoiselle Nissen et madame Brambilla ont dignement rempli les rôles du page amoureux et de Jeanne Seymour; madame Grisi, dans celui d'Anna Boleyn, a déployé toutes les grâces de sa personne, tous les charmes de son regard et de son sourire, toutes les richesses de sa voix; elle a eu d'admirables mouvements de passion; elle s'est montrée grande cantatrice et grande tragédienne; mais tout cela n'a pas suffi pour alléger le fardeau que M. Fornasari avait à porter. Ce fardeau, trop lourd, hélas! c'était le souvenir de Lablache. Et pourtant M. Fornasari a de robustes épaules. Qui pourra jamais remplacer Lablache? Et pourquoi le remplacer, puisque le voilà revenu.
Il est revenu, il a reparu dansDon Pasquale, avec sa robe de chambre de bazin et son bonnet à fontange, avec sa belle perruque rousse, ses bottes vernies, son habit vert-pomme et son camélia triomphant. Dieu sait comme on lui a fait fête, et de quels applaudissements on l'a salué, et de quelles acclamations, et de quels rires francs et joyeux! A côté de lui figurait M. Ronconi, qui a remplacé Tamburini dans le rôle du docteur Malatesta. Sa voix n'a pas autant de volume que celle de son devancier, ni même autant d'agilité; mais, en revanche, comme son chant est expressif! comme sa gaieté est spirituelle! Comme son regard est fin et narquois! et que cet accord parfait du chanteur et de l'acteur se rencontre rarement au théâtre!
Le succès de M. Ronconi a été complet. Son triomphe a été plus brillant encore, ces jours derniers, dansle Barbier de Séville, ou il a pris le rôle de Figaro. Jamais, depuis Pellegrini, nous n'avions vu un Figaro si léger, si sémillant, si spirituel, si malin. M. Ranconi est évidemment l'un des plus charmants chanteursbouffed'aujourd'hui.
Les concerts vont commencer. Selon son habitude, M. Berlioz a ouvert la marche. Son premier concert avait rempli la salle du Conservatoire, et plusieurs des morceaux qui formaient son programme ont provoqué des applaudissements unanimes. Son second concert aura lien le 27 janvier.
En attendant, les productions musicales éclosent de tous côtés et s'étalent aux vitres de tous les marchands, fraîches, brillantes et en grande toilette, c'est-à-dire ornées de lithographies plus ou moins correctes, plus ou moins enluminées. Chaque compositeur de salon a fait son album Jamais il n'y avait eu autant d'albums que cette année, et nous aurions grand peine à les désigner tous. Parlons seulement des plus remarquables. Celui de mademoiselle Loisa Puget se recommande, comme toujours, par des mélodies simples, faciles, communes quelquefois, souvent aussi pleines de charme et de grâce. Un professeur d'harmonie y trouverait bien par-ci, par-là quelques peccadilles à reprendre, mais Dieu nous préserve d'avoir rien de commun avec les professeurs d'harmonie!
En revanche, rien n'est plus correct que les compositions de M. A. Thys; son style est pur, sa phrase claire et limpide, sa pensée naturelle est toujours d'une fraîcheur remarquable. Son album renferme neuf romances, parmi lesquelles nous citerons particulièrement:Pourquoi?--Berthe aux pieds nus,--Fiez-vous donc aux fleurs;--du Côté du Clocher,--etla Promenade sur l'eau, charmant petit duo où les deux voix sont agencées avec beaucoup de grâce.
Il y a plus d'imagination encore, plus de force, plus d'ampleur dans l'album de M. Labarre. Les idées de cet artiste sont souvent d'un ordre très-élevé, et ont quelque peine à tenir dans ce cadre rétréci de la romance; son chant est large et expressif, son harmonie riche, étoffée, pleine d'habiles modulations et de piquantessurprises. Le Fil d'or, le Cœur perdu, sont deux charmantes chansonnettes qui donnent un grand prix au recueil qu'il a publié cette année et auxquelles on ne saurait préférer que laFille du soldatetl'Écho.
Pourquoi madame Hérault ne fait-elle pas de romances? elle y réussirait sans doute à merveille, car elle a tout ce qu'il faut pour cela: la faculté de créer des chants nouveaux et le sentiment des effets harmoniques. Mais madame Hérault est pianiste, et elle écrit pour son instrument. La grande valse enmi bémolqu'elle vient de publier chez l'éditeur Pacini est un morceau très-brillant, et qui atteste à la fois une imagination et une habileté remarquable.
L'industrie est la reine du dix-neuvième siècle; elle trône dans les splendides magasins de la capitale, véritables palais féeriques où l'aristocratie de l'or, la seule aujourd'hui, vient lui faire sa cour. Mais dans l'enivrement de son règne, Sa Majesté a eu le bon esprit de ne point oublier son origine roturière; elle est bonne princesse et ne dédaigne pas de fouler de son pied royal l'asphalte de nos trottoirs ou le pavé de bois de nos rues.
Comme le soleil, l'industrie luit pour tout le monde; mais pour quelques privilégiés qui se carrent largement à la resplendissante chaleur de l'astre, combien de plus petits ou de moins habiles n'ont qu'un terne reflet ou qu'un pauvre rayon!
Au matin de la vie, chacun part, avec son bagage d'espérance, pour cette périlleuse course au clocher dont le but est parfois la renommée, et toujours la fortune. Quelques-uns arrivent... mais le plus grand nombre reste en chemin.
Voici d'abord un de ces malheureux petits exilés que la Savoie, le Piémont, le duché de Parme, envoient tous les hivers sous notre ciel brumeux, eux, pauvres enfants éclos sans le soleil du Midi.
«Va, petit, leur dit le père, va chercher fortune à Paris. A Paris, tout le monde est riche; ici nous n'avons pas assez de pain pour vous tous.»
L'enfant pleure; sa mère l'embrasse; son père le bénit; ses petits frères et ses petites sœurs envient son sort.... car il va voir Paris! Paris, ce pays de Cocagne des pauvres gens qui le voient de loin!
Il part le cœur gros; mais l'espoir le soutient, l'encourage... Bien souvent il détourne la tête pour voir encore sa mère, qui lui dit adieu, et sa chaumière, qui semble lui sourire au soleil... Mais bientôt il ne voit plus ni sa mère ni sa chaumière; il marche, il marche vers la terre promise; le soleil semble l'abandonner aussi et rester au pays... Il arrive dans la ville aux merveilles... il se perd mille fois dans son brouillard et dans ses rues bruyantes; il vient, triste, harassé, frapper le soir à la porte du maître auquel il est recommandé.
Ce maître est toujours unanciencompatriote de l'enfant. Nous disonsancien, car il est devenu Parisien grâce à l'industrie... Il exploite, d'ordinaire une branche industrielle, de modeste apparence; mais le brave homme, avec cette effrayante économie dont les Auvergnats et les Savoyards savent seuls le secret, a su amasser un petit trésor mystérieux et caché. Il accueille le pauvre petit, et veut bien, pour un soir, lui donner pour rien une écuelle de soupe et une place dans la soupente où couchent ses autres protégés... L'enfant s'endort de fatigue, et rêve au pays et au foyer paternel... mais, au milieu de son beau rêve, une main le secoue et l'éveille:
«Allons! paresseux! tu es à Paris, et à Paris on ne dort pas, ou travaille; il est six heures, en besogne!... et si, ce soir, tu ne me rapporte pas vingt sous... tu n'auras pas de soupe... marche!»
Ce rude tuteur des petits exilés exerce presque toujours la profession de fumiste, ce qui est le dernier échelon de l'industrie du ramoneur, sa première industrie. Il a passé par bien des misères et par bien des cheminées avant de parvenir à ce faîte de prospérité. Il forme à son tour des élèves, et le plus souvent il les exploite. Dès le matin, il les lance sur le pavé de Paris, avec leur sac de suie sur le dos; il faut qu'ils rapportent en rentrant leur salaire de la journée, fixé à un minimum rigoureux, sous peine de ne point souper, et quelquefois de pis. Le pauvre petit diable se met donc à parcourir les rues: il offre, de sa voix criarde, ses services aux habitants endormis encore; et si la journée se passe sans qu'il ait recueilli la somme exigée, il n'ose plus rentrer chez le maître, car le maître le battrait. Il s'asseoit découragé sur le bord d'un trottoir, et demande aux passants unpetit soupour compléter sa recette; et souvent il va passer sa nuit à la souricière de la préfecture de police, où le conduisent les agents qui l'ont surpris en flagrant délit de mendicité. Voilà à quoi se réduit cette fortune qu'il venait chercher à Paris.
Ramoneur.
S'il échappe aux agents de la police, et si la charité publique lui fait défaut, la crainte du terrible patron le pousse parfois à recourir au vol, pour ne point rentrer au logis sans le tribut obligé.
Quelques-uns, plus ingénieux, plus industrieux, cumulent diverses professions pour satisfaire l'avide exigence du maître: ramoneurs le matin, ils deviennent décrotteurs au milieu de la journée, et le soir, à l'heure de le promenade, ils montrent aux passants une marmotte, leur compatriote, un petit cochon d'Inde, une souris blanche, ou quelque autre curiosité des moins curieuses. Les plus malins jouent de la vielle, et grincent ces éternels refrains populaires auxquels on s'efforce de se soustraire, en donnant quelque monnaie au musicien. Alléché par les profits de cette industrie musicale, si l'enfant persévère dans sa vocation, et qu'il acheté un jour son indépendance au moyen de quelques économies qu'il abandonne à son patron, il fait l'acquisition d'une serinette, et le voilà sur la voie de la fortune; c'est-à-dire que les vingt ou trente sous qu'il gagnera chaque jour en tournant la manivelle de son instrument seront pour lui, et non plus pour son protecteur. Il devient professeur de chant et forme des élèves parmi les serins des portières du faubourg Saint-Marceau, à raison de 10 centimes la leçon.
Il parcourt ainsi le rude sentier de la vie, cherchant la fortune, et trouvant à peine le pain de chaque jour. Les années s'écoulent, et la fortune ne vient pas; il s'accoude un soir sur sa pauvre serinette, et rêve tristement au pays, à sa chaumière, à sa vieille mère morte loin de lui; il se rappelle avec amertume ces mots que lui dit son père en lui faisant ses adieux: «Va, petit, va faire fortune à Paris!»
Il jette alors un triste regard sur le délabrement de sa veste et sur son instrument détraqué, et se prend à regretter de n'avoir pas embrassé une industrie moins artistique, mais plus lucrative.
Marchand de peau de lapin.
Un de ses anciens camarades de ramonage, avec lequel il à parcouru autrefois bien des cheminées, vient à passer près de lui. Le gaillard-là a compris que la musique était une carrière trop futile pour être lucrative, surtout lorsqu'elle ne s'adresse qu'à des serins... Il a compris son siècle, le siècle de l'industrie... il s'est fait industriel.
Tandis qu'il était ramoneur, une cuisinière généreuse lui fit un jour la largesse d'une peau de lapin; il vendit cette peau; ou lui en donna 20 centimes. Cette opération commerciale lui révéla sa vocation! Il devint marchand de peaux de lapins!... Ces premiers 20 centimes furent la première mise de fonds de sa maison de commerce... Les fonds furent affectés à l'achat de deux autres peaux, qui produisirent 40 centimes... bénéfice clair et net de 100 pour 100!...
Il prend aujourd'hui la qualité de négociant en fourrures de basse-cour, et s'il a conservé sur son visage une nuance qui rappelle sa première profession, il porte à ses pieds des guêtres d'une blancheur irréprochable pour attester qu'il ne grimpe plus dans les cheminées. Son commerce a prospéré, ainsi qu'on peut en juger par le nombre considérable de peaux qu'il tient sous son bras, et le vaste sac dont il est muni prouve qu'il est en position de faire des achats bien autrement importants si une bonne occasion s'offre à lui.
En considérant la tenue confortable de son ancien camarade, le pauvre joueur de serinette se dit en soupirant: «J'aurais mieux fait de me faire marchand de peaux de lapins, un bien encore étameur de casseroles et fondeur de fourchettes, comme ce riche Auvergnat qui passe là-bas!...»
L'industrie en plein vent, la petite industrie vagabonde et bohémienne, change de caractère et d'aspect suivant les divers quartiers de Paris.
Joueur de serinette.
Ainsi le ramoneur, le joueur de serinette, le marchand de peaux de lapins, l'étameur de casseroles ne se rencontrent guère que dans un rayon assez éloigné du centre de la capitale.
Le centre de Paris appartient au Parisien; c'est le Parisien qui l'exploite... il s'y installe comme chez, lui, et semble vouloir faire aux étrangers qui affluent au cœur de la grande ville les honneurs de l'industrie parisienne.
Le type du genre, le plus hardi, le plus hâbleur, le plus malin, est sans contredit le marchand de chaînes de sûreté. C'est sur les larges trottoirs du boulevard Montmartre ou du boulevard des Maliens qu'il établit son éventaire volant (avec ou sans jeu de mots); ces bohémiens modernes affectent une toilette des plus recherchées, achetée, louée ou empruntée à quelque marchand d'habits du Temple; ils portent d'incroyables cravates et des paletots de l'avant-dernière mode. La société industrielle et commerciale se compose de trois cointéressés, ou, si l'on aime mieux, de trois compères. Le plusdistinguédes trois par ses manières, sa tenue et son éducation grammaticale, se consacre à la vente; il se place derrière son éventaire et énumère les avantages, la qualité et le prodigieux bon marché de ses chaînes de sûreté; c'est le marchand. Un second, celui dont la vue exercée aperçoit et reconnaît de plus loin les agents de la police et les sergents de ville en habits bourgeois, se pose auprès de la boutique dans l'attitude d'un amateur; il semble examiner avec une grande attention la marchandise vantée, mais son regard guette au loin l'approche de l'ennemi; ce second associé remplit les fonctions de guetteur. Le troisième enfin, vêtu plusÉtameur et fondeur de cuillers.simplement que les deux autres, se donne la physionomie la plus honnête qu'il peut, il se grime autant que possible en candide provincial, en chaland naïf et sérieux. Il se tient à distance de l'éventaire et semble écouter d'abord avec une certaine méfiance l'énumération des mérites de la marchandise débitée par le marchand. Si quelques badauds s'arrête, il les regarde avec un demi-sourire d'incrédulité et semble les consulter tacitement pour savoir s'il doit croire tout le bien qu'il entend dire de cette fameuse chaîne de sûreté.
«Voyez, monsieur, lui dit le marchand d'une voix d'aboyeur: voyez, monsieur, examinez, palpez, essayez; la vue n'en coûte rien; chaînes de sûreté en caoutchouc élastique et sans odeur, indispensables pour garantir les montres, lorgnons et flacons contre les tentatives des voleurs! Voyez, monsieur, 50 centimes, les chaînes de 25 sous! 75 pour cent au-dessous du prix de fabrique... Voyez, monsieur; examinez, monsieur; achetez, monsieur.»
Et le vendeur met dans la main de l'allumeur(c'est la qualité de ce troisième associé) une de ses merveilleuses chaînes, Celui-ci feint de ne vouloir pas la prendre; mais le marchand le force à la garder, en lui criant: «Examinez, monsieur; la vue n'en coûte rien!» L'honnête allumeur examine donc, il tire la chaîne dans tous les sens pour s'assurer de sa force et de son élasticité; peu à peu sa physionomie prend une expression de confiance, d'admiration; et, entraîné par la qualité supérieure de la chaîne, par son prodigieux bon marché, ma foi! il dit au marchand. «Je la prends,» Il se la fait envelopper, la met dans sa poche, paie ostensiblement 50 centimes et s'éloigne, quand il a fait dix ou quinze pas, il revient, remet la chaîne sur l'éventaire, reprend ses 50 centimes, et recommence à en acheter une autre, ou la même, avec les mêmes formalités. Si un badaud,allumépar l'exemple du compère, achète après lui une chaîne, l'opération a réussi; sinon, c'est à recommencer indéfiniment, jusqu'à ce que le guetteur souffle tout bas ce mot d'alerte: «Gare larousse(la police)!»
Marchand de chaînes de sûreté.
Aussitôt, et en un clin d'œil, l'éventaire est plié, mis sous le bras comme un chapeau de bal, et la maison de commerce va s'établir cent pas plus loin, et répéter ses opérations. Il arrive parfois qu'un chaland sérieux, après avoir acheté la chaîne de sûreté, ne trouve plus sa montre dans son gousset, Preuve irréfragable de l'utilité de la chaîne.
Mais le soir vient, et les trois compères vont déposer leur fonds de commerce chez un marchand de vin. Ils font sur une table, vineuse l'inventaire de leurs opérations: il se trouve souvent que le vendeur a vendu soixante chaînes, bien qu'il n'en ait que vingt-cinq dans sa boutique, et qu'en dernier résultat ces vingt-cinq lui restent intégralement pour servir à la vente du lendemain. Ce problème, qui embarrasserait peut-être les syndics les plus experts du tribunal de commerce, s'explique et se résout par un mot:--les soixante chaînes vendues par l'associé vendeur ont été achetées par l'associéallumeur.
Le mystère est expliqué. Cependant, comme trois associés ne vivent pas en s'acceptant réciproquement des chaînes de sûreté, nos industriels laissent leur boutique au cabaret et vont se livrer, à la clarté du gaz, à un autre commerce plus lucratif: ils deviennent marchands de contremarques; si le trafic ne donne pas assez pour occuper les trois intéressés, l'un d'eux,l'allumeur, endosse une blouse et devientouvreur de fiacresà la porte des théâtres et des concerts: il place un petit tapis ou son mouchoir sur la roue pour garantir contre la souillure de la boue la robe de la bourgeoise un le twed du bourgeois; ce bon office lui rapporte quelques doubles décimes qu'il verse fidèlement dans la caisse sociale. Non loin de la fameuse échoppe où se fabrique et se débite la galette du Gymnase, n'avez-vous pas remarqué encore une petite industrie en plein vent? C'est là, sur le bitume du boulevard Bonne-Nouvelle, qu'un modeste et savant astronome vient chaque soir demander à l'industrie les profits que la science seule ne donne pas. Cet estimable Galilée moderne, coiffé d'un bonnet grec et revêtu d'une redingote à la propriétaire dont la coupe surannée témoigne de la part de celui qu'elle couvre un profond mépris pour les futilités de la mode, établit, à l'heure où le gaz s'enflamme dans les lanternes, un magnifique télescope sur le trottoir du boulevard.
Astronome en plein vent.
Moyennant la faible rétribution de dix centimes, vous pouvez vous donner l'utile récréation de voir desmontagnesdans la lune, ou de découvrir une comète et sa queue non prévues par les savants de l'Observatoire.
Un vénérable pair d'Angleterre, de passage à Paris, se livre à ces recherches intéressantes. Un jeune apprenti astrologue veille à ce que les voleurs à la tire ne fassent pas des explorations d'un autre genre dans les poches de ce noble étranger, tandis que sa vue et son attention voyagent dans la lune.
Marchand d'ombrelles pour enfants.
Remontons le boulevard, passons devant ces honnêtes marchands d'ombrelles d'enfants qui promènent sans cesse leur légère pyramide des Tuileries aux boulevards, en face de la pauvre femme qui vend, au pied d'un arbre, de petits cornets de sable rouge et bleu à sécher l'encre sur le papier; descendons jusqu'à la place de la Bourse, cette église métropolitaine de l'industrie financière. Vis-à-vis des marches du temple, l'industrie en haillons, maigre, transie, grelottante, appelle encore les passants indifférents. Ce sont de pauvres enfants à genoux sur la dalle humide; ils vous offrent, d'une voix dolente, desallumettes chimiques à l'essai, à l'épreuve, à un sou le paquet, à deux sous la boîte.
Marchande d'allumettes chimiques.Marchande d'amadou.
Pendant que ces malheureux enfants vous pressent d'acheter leurs allumettes modernes, un peu plus loin, sur la place Saint-Georges, une bonne vieille femme, assise dès le matin devant l'hôtel de M. Thiers, offre aux servantes du quartier ses allumettes classiques dont personne ne veut plus; n'importe! elle les tient toujours dans sa main, et les offre toujours avec confiance, avec l'espoir de les voir apprécier un jour par quelque bonne âme du temps passé: elle lui donnera par-dessus le marché des feuilles de laurier, des bouquets d'ail, de l'amadou, un briquet, une pierre à feu; mais les jeunes servantes passent devant la bonne vieille sans s'arrêter, sans lui rien acheter... Elle les regarde passer tristement, mais sans se plaindre... elle attend.
Enfin, les pauvres industriels du soir regagnent leur mansarde, où plus d'un cherche dans le sommeil l'oubli du froid et de la faim. Ils s'endorment en espérant un lendemain meilleur.
C'est alors, et quand tous reposent, les riches sous leurs édredons, les pauvres sur leur grabat glacé, que l'industrie de nuit descend de la rue Mouffetard et s'empare de la ville. Elle parcourt les rues, la hotte sur le dos, le crochet à la main, et dispute aux chiens affamés les choses sans nom dont se compose son commerce. Après une nuit passée dans ces fouilles mystérieuses, le chiffonnier, fier de la lourde charge qu'il porte, va rejoindre sa femme, qui, plus diligente ou plus heureuse dans ses recherches, a empli sa hotte avant lui, et l'attend, assise sur une borne, près de la porte d'un marchand de liqueurs qui va bientôt s'ouvrir.
(Suite.--Voir t. II, p. 298.)
Le cœur d'une femme est soumis à une foule d'accidents pathologiques, en d'autres termes, de phénomènes que certains esprits acerbes, ou enclins à une véracité brutale, osent appeler des caprices.
L'étude approfondie de cette matière est sans contredit l'une des plus sublimes qui puissent séduire l'esprit humain, et nous voyons pourtant que les bavards vulgairement connus sous le nom de philosophes ont mieux aimé s'occuper de plusieurs billevesées tout à fait secondaires, telles que l'immortalité de l'âme, le système des monades ou la théorie des atomes crochus, que, de consacrer leurs veilles ou leurs scalpels à l'examen de cet organe tour à tour si riche, si pauvre, si tendre, si dur, si revêche, si humble, si fier, si despote, et dualement si amusant: le cœur d'une femme!
Nous déclarons solennellement que notre opinion est inébranlable à cet égard, Oui, nous mettons au-dessus de toutes les voluptés philosophiques l'honnête distraction de fouiller du bec de notre plume les fibres palpitantes de cette merveilleuse machine,--a moins cependant qu'on ne nous propose de venir faire des ronds dans un puits.
La Comtesse Clarisse--on devinera peut-être que les réflexions précédentes nous ont été inspirées par cette intéressante héroïne--se retira dans son boudoir, fut empêchée, à débrouiller le chaos où flottaient ses pensées. Elle n'eût pas été plus embarrassée pour diriger sa course sans boussole sur un océan sans étoiles, qu'elle ne l'était de se rendre un compte fidèle de l'état précis où l'avaient jetée les chicaneries de madame la chanoinesse. Au reste, il faut bien le dire, la digne tante avait le détestable privilège d'apporter habituellement le trouble, dans les idées de Clarisse, chaque fois qu'il lui prenait fantaisie d'avoir de l'esprit à ses dépens. Au fond, c'était une assez bonne créature que madame Aurélie; mais le sentimentalisme de notre époque lui agaçait les nerfs, et choquait fort le sensualisme de ses traditions galantes. «Ayez, le courage de vos goûts,» disait-elle souvent par manière d'apophtegme; et ce qui l'irritait particulièrement, c'était de voir sa belle Clarisse cacher, sous l'hypocrite réseau de mille délicatesses romantiques, la plus franche, nature de coquette qu'elle eût jamais admirée.
Cependant nous supplions le lecteur de considérer que la chanoinesse, en sa qualité, de vieille femme, n'avait pas toute la charité désirable, en de pareilles matières. Le dépit secret que lui faisait éprouver l'éloignement de Clarisse pour lord Rutland exagérait à ses yeux les torts de la comtesse. Nous en appelons ici à toutes les jolies femmes qui daigneront nous entendre; elles jugeront si lord Rutland ne méritait pas un peu son échec.
Et d'abord, notre belle lectrice sait déjà que lord Rutland doit être classé parmi les amants vertueux et magnanimes. Lors du mariage de Clarisse avec le comte de R..., on a vu que cet amoureux héroïque fit taire les plus vils désirs de son âme, pour favoriser une union que, pour des unit ils dont le détail est inutile, la famille de Clarisse ambitionnait.
Il y eut dans ce fait une faute impardonnable. En affaire d'amour, ne parlez pas aux femmes de magnanimité; elles vous diront toutes que ce mot là est aussi sot qu'il est long. C'est une vertu négative pour lesquelles toutes professent une invincible horreur. Lord Rutland, qui se vantait d'adorer Clarisse et dont l'influence était grande sur la famille de la jeune personne, avait littéralement cédé Clarisse au comte de R***. C'était là une belle action, digne, sans contredit, d'être mentionnée dans le Plutarque de la jeunesse, mais où Clarisse trouva je ne sais quoi d'assez impertinent. Premier grief.
Plus tard, le comte de R..., sentant sa fin, et sachant que Rutland n'avait jamais cessé d'aimer Clarisse, obtint de celle-ci, à force de sermons et de prières, la promesse de ne se remarier qu'avec Rutland. Il est vrai qu'on ne refuse rien aux mourants; mais pas moins ce diable de défunt avait ainsi recédé sa femme à son sublime ami, lequel ne se fit pas faute d'accepter. Second grief.
Les choses ainsi réglées, peut-être croirez-vous, madame, que Rutland s'empressa de réclamer de la jolie veuve l'exécution du codicille? Pas le moins du monde. Toujours tendre, empressé, dévoué, il attendit que Clarisse se rappelât sa promesse, mais il ne demanda rien. «Quoi! s'écriait Clarisse, il faut qu'un homme soit bien fier et bien assuré de sa puissance, pour aimer avec tant de patience et ne rien demander!» Troisième grief.
Mais ce n'est pas tout. Mettez une jeune veuve dans la situation où se trouvait la comtesse, et vous jugerez, si Clarisse, coquette autant qu'une jolie femme se croît le privilège de l'être, dut rêver l'indépendance et la révolte.
Car enfin, les rôles étaient intervertis; Rutland était un peu le maître et Clarisse l'esclave.
Le premier acte d'insubordination qu'elle imagina fut de se persuader à elle-même qu'elle abhorrait Rutland, et le second de convaincre Rutland qu'elle en aimait un autre. Elle prit pour cela le premier venu qui lui tomba sous la main. C'était un lion de la plus belle espère. Robert de Castillon comptait quelques années de moins que lord Rutland. Il avait pour excentricité particulière d'afficher les femmes qu'il daignait adorer; aussi la comtesse, effrayée d'abord de son aventure, s'était sauvée aux eaux de Bailen, M. de Castillon la suivit-il avec un fracas qui lui fit le plus grand honneur. Il en fut même parlé à l'Opéra dans la loge desviveurs, où l'un s'accordait à dire que si la comtesse voulait Robert pour mari, son plus sûr était de se dépêcher,--de peur de l'avoir pour amant.
Robert était plus qu'à moitié ruiné; mais il trouva des juifs compatissants qui lui escomptèrent ses espérances sur les 30,000 livres de rente de la comtesse. Tout l'hiver ne fut de sa part qu'une succession d'adorables et d'audacieuses folies. Aux courses du printemps. Hubert perdit 1,060 louis; mais il gagna l'handicapavec un cheval que montait son jockey, vêtu, pour cette partie seulement, des couleurs choisies ce jour-la par la comtesse: elle était en robe de velours grenat avec une écharpe blanche. On trouva le tour d'une galanterie parfaite.
Mais n'allez pas croire que tout ce bruit empêchait Rutland de dormir. Il plaignait beaucoup Clarisse d'être ainsi la proie d'un lion; mais d'être jaloux, d'un aussi sot animal, l'idée ne lui en vint pas même à l'esprit. Clarisse faillit en mourir d'indignation. «Qui! s'écriait-elle, dans le délire, de sa colère, il pousse l'insultante sécurité de son cœur jusqu'à dédaigner d'être jaloux!»--Elle prenait ainsi pour un excès de mépris ce qui n'était de la part de Rutland qu'un excès d'estime; mais pas moins jugea-t-elle que ce trait d'originalité devait être considéré comme un quatrième grief qui comblait la mesure.
Clarisse s'en prit à la chanoinesse. Elle ne cessa de lui répéter chaque jour, avec cet air de haute hypocrisie que lui conseillait la situation, combien elle était navrée de faire d'inutiles efforts pour aimer Rutland. Elle ajoutait néanmoins, avec un soupir rempli de contrition, qu'ellerespecteraitla promessesolennellefaite par elle à son mari défunt, et qu'en cela, s'il le fallait, elle consulterait son devoir et imposerait silence à son cœur! Elle savait bien, la perfide, que chacune de ces paroles cruelles était répétée à Rutland.
Mais la chère comtesse entamait cette partie avec un partner qui en avait gagné plus d'une. Madame Aurélie fut aux anges de jouer encore son rôle dans cette petite comédie galante, et l'on a pu voir qu'elle n'avait pas tout à fait perdu le talent de la réplique. En même temps elle prévint Rutland de se tenir tranquille, et qu'elle prenait le commandement de toute la campagne. La pauvre Clarisse tomba donc en des mains qui, pour être encore douces et blanchettes, n'en étaient pas moins armées d'assez bonnes griffes.
Clarisse, comme nous avons dit, venait de passer dans son appartement, lequel donnait, ainsi que le salon, sur le paysage pittoresque dont nous avons parlé. Elle étouffait. Elle fit ouvrir toutes les fenêtres, et se mit dans un déshabillé de batiste qui flottait autour de sa taille ravissante en plis nombreux et discrets.
Félicie, sa femme de chambre, tournait autour de la comtesse, et jetait fréquemment les yeux, par la fenêtre ouverte, sur les solitudes sombres et tranquilles du ravin.
«Mais venez donc me coiffer de nuit, Félicie, dit tout à coup la comtesse d'un ton d'impatience que nous engageons le lecteur à lui pardonner en considération des secrets tourments qui l'agitaient, et remettez à une autre fois le soin de compter les arbres que l'on aperçoit d'ici. Qu'avez-vous donc à tant regarder par la fenêtre? Craignez-vous que les voleurs ne montent par la ravine?
--Oh! bien sur, non, madame, répondit Félicie en hochant la tête, les voleurs sont trop prudents pour prendre un chemin où il y a vingt chances contre une de se briser les os. Les galants, je ne dis pas, ajouta-t-elle en riant de l'air du monde le plus dégagé.
--Les galants! fit la comtesse, sans plus répondre à une impertinence qu'elle eût sévèrement relevée dans toute autre occasion; les galants!» répéta-t-elle avec un vague sourire.
Il y a de ces idées insaisissables et rapides qui traversent l'esprit comme une étoile filante, sans y laisser de trace. Les femmes ont toutes leur petit monde romanesque, réduit mystérieux où elles s'amuse quelquefois à pénétrer, cachées à tous les regards, comme la Diane au bain. C'est là qu'elles donnent audience à leurs songes, et que les songes prennent pour leur plaire mille figures fantasques et délirantes. En même temps, défile devant leurs yeux charmés le beau cortège des don Juan, des Lovelace, des Almaviva et des Fronsac, tous cavaliers adorables, amants audacieux et vainqueurs, portant guitares et lanternes sourdes, échelles de soie, masques de velours et rapières, troupe galante qui mène à sa suite les belles amours, celles qui écrivent pour devise sur leurs drapeaux triomphants:Beaucoup oser, c'est beaucoup aimer.
La comtesse était-elle, ce soir-là plus qu'un autre, disposée à goûter cette poésie caressante des passions? Qui le sait? Elle laissa dire sa soubrette, et parut entrer en méditation. On ne saurait faire un crime à la comtesse de ce penchant si doux à la rêverie, auquel on a pu voir qu'elle se donnait volontiers. Rien ne sied à une jolie femme comme d'être plongée dans une bergère douillette, et d'y affecter une pose languissante et néanmoins étudiée, surtout si la dame est naturellement de formes souples et moelleuses,--ce qui était ici le cas au suprême degré.
A ce moment précis, Félicie, qui maniait à pleines mains les tresses noires comme la nuit des cheveux de sa maîtresse, poussa un grand cri de frayeur et lâcha prise, pour se réfugier à l'un des coins de la chambre.
Clarisse releva brusquement la tête, et vit un homme à cheval sur l'appui du balcon.
En deux sauts, l'audacieux fut dans le boudoir, planté bravement en face de Clarisse, qu'il salua d'abord d'une manière leste et correcte; ensuite il se jeta, à ses pieds, et fit mine de lui vouloir prendre la main.
Mais la comtesse ne tenait pas ainsi ses mains à la dévotion du premier venu à qui la fantaisie prenait de grimper par les fenêtres. Le premier usage qu'elle en fit fut de croiser vivement sur si poitrine les plis un peu relâchés de sa robe de chambre, et d'arrêter ensuite le téméraire d'un geste qui le cloua sur place.
Il n'est peut-être pas inutile, pour l'édification de nos petits-neveux et l'instruction de leurs tailleurs, de donner ici un léger crayon de la toilette du personnage. Elle avait ce caractère officiel de haute prépondérance qui émane habituellement de tout ce qui sert à vêtir ou à parer un ministre responsable et constitutionnel de Sa Majesté la Mode. Cela sentait son ordonnance contresignée, légalisée et dûment enregistrée au bulletin des lois par MM. les chanceliers du Jockey-Club.
Ce costume était celui des lions de l'été dernier.
L'habit large, flottant et carré, était de couleur brune, avec un collet très-grand et des manches légèrement froncées aux entournures. Le gilet, fort long, se dandinait sur les hanches, et tenait la poitrine à l'aise, comme le pourpoint du seigneur Sganarelle; avec cela un pantalon de nankin, des souliers vernis et des bas bleus chines; le col de la chemise, relevé par la cravate négligemment nouée, se dessinait à angle droit sur la figure, et le chapeau avait cette mesquinerie de forme propre aux coiffures britanniques. N'oublions pas le lorgnon, espèce de monocle d'or assez massif, passé dans un ruban noir large du deux travers de doigt.
Il y a des gens dont le portrait est achevé lorsqu'on a décrit leurs vêtements. Il ne nous reste donc autre chose à dire ici que le nom du personnage. C'était Robert de Castillon.
La toilette, de Robert était un peu du matin: mais le lecteur voudra bien considérer que ceci se passe à la campagne, et qu'en général les élégants ne daignent pas honorer la nature en se présentant au milieu de pompes dans un costume habillé; il est vrai que la nature s'en soucie très-médiocrement. Mais revenons à Clarisse.
Elle était debout, émue, indignée, et rouge comme la plus belle cerise de Montmorency.
«Monsieur, s'écria-t-elle enfin en donnant à sa voix ce calme dédaigneux sous lequel les femmes savent cacher leur effroi, il me semble que je vous avais refusé ma porte.
--C'est bien pour cela, madame, que j'ai passé par la fenêtre, répondit Robert avec un sang-froid de Mohican.
--Chez moi, à une pareille heure!...
--Il est dix heures vingt minutes, madame, et à la campagne l'on peut se présenter jusqu'à onze sans trop choquer les convenances. Je suis dans les termes de la loi.
--Cette audace! cette assurance!... Me direz-vous, monsieur, ce que vous venez faire ici? Votre conduite est un outrage. Je ne sais ce qui me retient de vous faire... chasser!»
A ce mot, Robert, qui était demeuré à genoux, se releva d'un bond et s'approcha de la fenêtre d'un pas rapide.
«Clarisse, dit-il d'une voix basse, mais prompte et passionnée, si vous faites un mouvement pour accomplir cette menace odieuse, je me jette dans le précipice, et je me brise la tête sur ces rochers. Cela, voyez-vous, je vous le jure sur ce que j'ai de plus cher au mode, sur mon amour!
Si, dans ce moment, la comtesse se fût souvenue d'une des plus belles scènes du roman d'Ivanohe, elle eût peut-être éclaté de rire à la singulière parodie que lui en donnait Robert, et le sportsman se serait trouvé pour lors dans une situation délicate. Mais le ton, le genre, l'air résolu de Castillon. firent impression sur Clarisse, dont un imperceptible éclair de vanité, échappé des derniers replis du cœur, suffit d'ailleurs pour aveugler le bon sens.
Elle trembla pour les jours de Robert,--ce qui n'était pas un mal, mais il y eut pour elle comme une volupté secrète dans le sentiment de cet effroi;--et c'est ici que nous chicanerions la comtesse, si nous étions aussi savant sur les cas de conscience que les révérends pères de la foi.
«Vous êtes fou, Robert, murmura-t-elle d'une voix éteinte.
--Oui, madame, répondit le lion avec mie simplicité sublime.
--Malheureux! poursuivit-elle. Clarisse se complaisait évidemment dans cette pensée, vous avez risque la mort pour arriver jusqu'ici!
--Et je la braverai pour redescendre: mais il faut que vous m'écoutiez, Clarisse...
--Ah! y songez-vous?
--Il le fait, il le faut! insista Robert avec un geste éperdu: mais pour vous prouver que je n'ai été conduit à vos pieds que par des intentions pures, je prierai en présence de votre camériste. Qu'elle demeure!»Marc Fournier.
(La fin à un prochain numéro.)
Tout est encore nouveau dans les chemins de fer; à peine l'expérience de quelques années a-t-elle passé sur les moyens de locomotion rapide en usage aujourd'hui, que déjà de tous côtés les inventeurs s'élancent avec ardeur à la recherche des perfectionnements. S notre avis, peu ont encore réussi, et quoique le fatal accident du 8 mai 1842 ait fait germer dans bien des têtes des idées d'amélioration, nous devons le dire, ces idées, fort honorables pour leurs auteurs, sont en général beaucoup plus philanthropes que mécaniques, et la science n'a pas fait un pas, la sécurité des voyageurs n'a pas augmenté, les chemins de fer sont encore ce qu'ils étaient il y a quatre ans, nous dirions presque il y a dix ans. Un fait bien remarquable en effet, c'est que depuis l'invention de la chaudière tubulaire, invention dont l'honneur revient tout entier à un français, M. Séguin aîné, le système de locomotion n'a plus fait de progrès que dans les détails. On a augmenté le poids des rails parallèlement au poids de la locomotive, on a allongé le rayon des courbes, diminué les pentes: mais, en résumé, il n'y a pas eu transformation réelle.
Que conclure de là? Sommes-nous arrivés à la perfection, ou y a-t-il impuissance dans les esprits? Loin de nous une pareille pensée; mais les inventeurs ne doivent pas perdre de vue que dans cette matière les questions économiques ont leur importance, et que raisonner, abstraction faite des circonstances si multipliées de l'exploitation, c'est bâtir sur le sable, c'est s'exposer à substituer des rêveries bienveillantes à la réalité parfois rigoureuse. Et qu'on ne nous prête pas l'idée de vouloir subordonner la vie des hommes à une question d'économie dans le sens restreint du mot; on nous comprendrait bien mal. L'économie de l'exploitation d'un chemin de fer n'est pas seulement une question de chiffres; elle, est des plus complexes, et ceux qui se dévouent à l'étudier devraient être jugés bien rigoureusement si, pour eux, elle se réduisait à des proportions si mesquines. Jusqu'à ce jour, rien d'applicable n'a surgi avec un caractère d'évidence tel que les compagnies du chemins de fer aient dû, sous peine de félonie envers le public, l'adopter en renonçant au mode actuel.
Nous devons toutefois excepter de ces inventions lesystème atmosphériquedont nous avons entretenu, il y a quelques mois, nos lecteurs; mais, qu'un le remarque bien, dans ce système, tout ce qui constitue le pouvoir moteur est radicalement nouveau: la locomotive est supprimée, et, pour le dire en passant, les premiers essai du chemin de Kingstown à Darkley ont parfaitement réussi, et tout fait présager une nouvelle ère aux chemins de fer si le dernier terme du problème est susceptible d'une solution avantageuse. Nous voulons parler de la distance qui doit séparer deux machines fixes. Là, en effet, est la difficulté, et l'expérience seule, en dépit de la théorie, peut donner gain de cause au système ou le ranger dans la classe des brillantes illusions.
Aujourd'hui l'invention que nous devons enregistrer est l'œuvre de M. le marquis de Jouffroy, déjà connu dans le monde industriel, spéculait par l'invention desbateaux palmipèdes. M. de Jouffroy a touché à toutes les parties du système actuel; il n'a rien laissé sans modification: la voie, la locomotive, les wagons, les roues, les essieux, nous allions presque dire la vapeur, il a tout transformé, il a bâti avec les débris du système ancien un système complet qui marche, qui roule, qui gravit des pentes, circule dans des combes de quinze mètres de rayon, et tout cela au premier étage d'une maison de Paris. Rien de plus merveilleux que de voir une véritable petite locomotive, consommant du vrai coke et produisant réellement de la vapeur, entraînant après elle cinq à six wagons, et exécutant à volonté toutes les évolutions annoncées par l'auteur ou demandées par le public; rien de plus merveilleux, si ce n'est les évolutions du bateau palmipède dans le bassin d'un jardin. Cependant, quand on réfléchit que ces bateaux doivent traverser les mers, que les locomotives doivent sillonner la France, on se demande avec crainte si l'application en grand répondra à ces essais microscopiques. C'est encore là un des écueils que nous ne saurions trop signaler aux inventeurs. Qu'ils se méfient des essaisen petit, car les mécomptes sont incalculables quand on en arrive à l'application réelle. Pour nous, ces petites constructions ne sont que joujoux d'enfant, qui peuvent tout au plus servir à fixer les idées de l'inventeur et lui fournir un modèle, mais dont il est impossible du rien conclure. Aussi en discutant le système de M. de Jouffroy, nous efforcerons-nous de nous placer toujours au point de vue de l'application en grand.
Quoi qu'il en soit, disons d'abord ce qu'est cette invention dont nous offrons quelques dessins à nos lecteurs.
La voie se compose de trois rails ou plutôt de deux ornières latérales et d'un rail central. Elle est élevée au-dessus de ces ornières, qui sont formées de deux bandes de fer plat à angle droit, l'une horizontale, l'autre latérale. Quant au rail central, il est en fer laminé creux, et reposant sur la travers par deux oreilles fixées à clous rivés et noyés. La voie doit avoir une largeur de deux mètres.
Les wagons se composent de deux demi-wagons réunis par deux articulations ou par des espèces de verrous situés l'un au dessus de l'autre, suivant la même verticale, et qui leur permettent un mouvement rotatif horizontal. Chacun de ces demi-wagons (fig. 3) porte une paire de roues de grand diamètre tournant librement sur les fusées des essieux. Ainsi, on le voit, il y a parfaite indépendance d'une part entre les roues des deux demi-wagons et d'autre part entre les deux roues, du même demi-wagon. Pour éviter le renversement des wagons, soit dans le cas du bris d'un essieu, soit par l'effet de la force centrifuge dans le parcours des courbes à grande vitesse, le centre de gravité des wagons se trouve à peu près à la hauteur des essieux, et les essieux traversent de part en part le wagon. Cette disposition a permis d'augmenter le diamètre des roues, qui, dans ce cas, et grâce à la largeur de la voie, sont extérieures aux wagons, au lieu d'être placées en dessous, comme dans le système actuel. La comparaison des figures 3 et 4 indique suffisamment cette différence de construction pour que nous n'ayons pas besoin d'insister davantage à cet égard.
Le système d'enrayage instantané, qu'on voit dans la fig. 3, présente une disposition mécanique assez simple, au moyen de laquelle, en cas de choc un d'arrêt subit du convoi, toutes les roues sont spontanément serrées par les freins, et le frottement de roulement est immédiatement changé en un frottement de glissement. Ce système consiste en ressorts qui, par la pression due au choc, agissent sur des espèces de palonniers, lesquels correspondent à leur tour à des tiges reliées à des freins qui enveloppent presque une demi-circonférence des roues, Dans le système actuel, au contraire, les freins n'agissent qu'à la main, et ne frottent que sur une petite partie de la circonférence des roues; ces freins, d'ailleurs, sont en petit nombre, et leur puissance est loin de répondre à la force vive accumulée dans un convoi lancé à grande vitesse.
La partie la plus importante du nouveau système est sans contredit la locomotive, car c'est pour elle que la voie a été changée, c'est pour elle qu'on établit le rail central, et que ce rail présente une surface striée transversalement. Les fig. 1 et 2 donnent le plan et l'élévation de cette nouvelle locomotive.
Fig 1.--Elévation de la locomotive.
Elle se subdivise, comme les wagons, en deux parties distinctes: la partie de devant est un véritabletricycle; c'est d'elle que dépend tout le mouvement du convoi; elle se compose de la roue motrice. R, qui marche sur le rail du milieu, et d'une série de pignons P, et de chaînes sans fin F et est supportée par deux petites roues R'. En avant de la roue motrice est un axe d'embrayage A, qui reçoit son mouvement des bielles et des tiges de piston T; ces pistons sont placés à l'arrière de la roue motrice, dans les cylindres à vapeur V, qui reçoivent la vapeur de la chaudière C, placée sur la seconde partie de la locomotive articulée avec la première, comme les demi-wagons le sont entre eux. Une disposition particulière de l'axe d'embrayage, qui porte à chacune de ses extrémités un pignon P de diamètre différent, permet au conducteur de la locomotive, au moyen d'un manchon d'embrayage, de communiquer le mouvement à l'un ou à l'autre des deux pignons, ou de le suspendre complètement. On conçoit facilement l'avantage de cette innovation, quand on examine les fig. 1 et 2, et qu'on voit que chacun des pignons de l'axe A correspond, au moyen des chaînes sans fin F, à un autre pignon fixé sur l'axe de la roue motrice, et dont le diamètre est inversement plus petit ou plus grand. Par ce moyen on peut, sans ralentir la vitesse des pistons, diminuer ou augmenter à volonté la vitesse de la loue motrice. En effet, si le piston agit sur le pignon du plus grand diamètre correspondant à celui du plus petit diamètre fixé à l'axe de la roue motrice, la vitesse de la roue motrice est augmentée, puisque pour un tour du pignon directeur, le pignon dirigé peut en faire deux ou trois, suivant le rapport des diamètres. C'est ce qui arrivera dans toutes les parties de niveau; mais si on a une rampe à franchir, on embraie le petit pignon, et par un même nombre de coups de piston, la roue motrice fait un moins grand nombre de tours; la vitesse est moindre, mais la puissance de locomotion est augmentée.
Fig. 2.--Plan de la locomotive.
La seconde partie de la machine porte, comme nous l'avons dit, la chaudière et tout ce qui la constitue. De longues tiges, placées sous la main du mécanicien, correspondent au manchon d'embrayage, et donnent le moyen d'opérer toutes les transformations de vitesse, de mouvement et de puissance inhérentes au système.
Résumons en peu de mois le système de M. le marquis de Jouffroy, et les avantages qui, selon lui, y sont attachés; puis on nous permettra d'exposer succinctement et rapidement les inconvénients que nous y avons trouvés, et les raisons qui nous semblent devoir détruire les illusions qu'ont pu se faire l'inventeur et les membres de la société formée pour exploiter les brevets de ce système.
M. de Jouffroy a modifié la voie, imaginé un nouvel établissement de la locomotive, rendu les roues des wagons indépendantes les unes des autres et de l'essieu, abaissé le centre gravité des wagons, substitué au mode actuel d'enrayage partiel un mode d'enrayage instantané, et séparé ses wagons en deux parties articulées entre elles.
Les avantages qu'il prétend obtenir sont les suivants:
1º Moyen de franchir les rampes de 5 centimètre par mètre, et de tourner dans des courbes de 15 mètres de rayon;
2º Par conséquent diminution dans les frais de construction;
3° Impossibilité du déraillement, des chocs et du renversement des voitures de voyageurs.
Si tout ce qu'annonce l'inventeur était réel, il faudrait, sans plus tarder, substituer partout son système à celui qui est suivi aujourd'hui; mais nous avouons que ces avantages ne nous ont pas paru aussi certains qu'à M. de Jouffroy.
Nous ne dirons rien d'abord des questions de priorité d'invention qu'à soulevées le système dont il s'agit; si l'invention est bonne, le public en profitera, quel qu'en soit l'auteur; si elle ne répond pas à l'attente générale, peu importe l'imagination qui l'a enfantée.
L'économie de construction, par la possibilité de franchir ou de tourner les montagnes, en supposant même que la solution du problème soit bonne, ne nous a pas semblé atteinte dans ce système. En effet, d'une part, la voie ayant 2 mètres de largeur, au lieu d'un mètre 50 centimètres, les terrains à acquérir seront plus considérables que dans le système actuel. L'établissement de la voie, elle-même, de ces deux ornières latérales, de ce rail central, des traverses, des longuerisses, toute cette partie matérielle présente évidemment un accroissement de dépenses. Nous ne croyons donc pas exagérer en disant que la différence entre les frais de construction dans l'ancien et le nouveau système ne doit pas être considérable; et nous ne concevons 'pas comment l'inventeur peut présenter sur cet objet un bénéfice de soixante pour cent.
Franchir les rampes, tourner sans danger de déraillement dans des combes à court rayon, tels sont les deux problèmes que beaucoup se sont proposé de résoudre. Voyons donc dans quelles limites on peut en chercher la solution.
Une idée fausse, assez généralement répandue, c'est que les locomotives ne peuvent utilement surmonter des rampes de plus de 8 millimètres, parce que dans ce cas l'adhérence des roues motrices fait défaut. Cependant, sur le chemin de fer de Burmingham à Glocester, le plan incliné de Brunnigrave, qui a une pente de 0m027 par mètre (ou 1/37e) sur une longueur de 3,300 mètres, est remonté par des trains à locomotives. Pour des poids de 40 tonnes, moteur compris, on n'attelle qu'une seule locomotive qui marche à la vitesse de 25 à 26 kilomètres à l'heure; plusieurs expériences de remorquage de convoi, à la charge de 60 tonnes, ont été faites avec succès: ainsi, ce n'est pas le défaut d'adhérence qui limite les pentes. Et d'ailleurs, quand on voit le gouvernement et les département voter tous les ans des sommes énormes pour des rectifications de routes, des adoucissements de pente, il semblerait étonnant de voir les chemins perfectionnés sur lesquels la vitesse est quadruplée, se jeter dans le inconvénients des pentes rapides, Pour les courbes, nous désirons que leur rayon puisse être amené à 400 et même à 300 mètres; mais il y a un élément terrible duquel les inventeurs ne tiennent pas assez de compte, et qui, aux grandes vitesses, prend des proportions effrayantes: c'est la force centrifuge. En présence de ces considérations, nous nous demandons pourquoi des pentes si rapides, pourquoi des rayons de 15 mètres, et surtout pourquoi un nouveau système de voie et de moteur, si toutes ces nouveautés déparent celui qu'on doit se proposer d'atteindre.
Fig. 3.--Wagons du nouveau système.
Passons sur la construction des ornières, et rappelons seulement à M. de Jouffroy que ce système a été le premier employé, et qu'on l'a abandonné parce que leur forme les exposait à se couvrir de boue et de poussière; ce qui crée une nouvelle résistance à la traction, et détruit l'avantage des chemins de fer.
L'indépendance des roues entre elles et avec l'essieu remédie, il est vrai, à l'inconvénient du système actuel pour le passage des courbes. Il en est de même de l'articulation qui réunit les deux demi-wagons, et leur permet un mouvement rotatif horizontal; mais si l'on a été amené à fixer invariablement le parallélisme des essieux, c'est que, dans le cas contraire, les roues tendent à s'échapper et à sortir de la voie au moindre obstacle qu'elles rencontrent. Si la roue tourne sur son essieu, et indépendamment de lui, il en résulte un grave inconvénient: c'est qu'elle ne se meut pas dans un plan exactement vertical, elle peut prendre un mouvement d'oscillation, il se produit des chocs du moyeu contre le collet de l'essieu, et de là chance de déraillement et mouvement de lacet insupportable aux voyageurs. De plus, les frottements latéraux de la roue contre la partie verticale de l'arrière prennent une proportion qu'il n'est pas possible de négliger dans l'évaluation de la force à appliquer.
Fig. 4.--Wagons en usage sur les chemins de fer actuels.
Le système d'enrayage, qui sans contredit est fort puissant, a l'inconvénient de ne pas permettre la marche en arriére, puisque, dès que les ressorts sont pressés, l'enrayage a lieu instantanément; de plus, il y a autant de danger dans l'arrêt instantané d'un convoi que dans un choc extérieur; dans les deux cas, en effet, la force vive du convoi est anéantie, et l'effet produit est tout aussi désastreux dans un cas que dans l'autre.
Il nous reste à examiner la locomotive; mais, nous devons le dire, tout ingénieuse quelle nous ait paru, nous croyons que l'inventeur s'est fait illusion sur sa puissance, qu'on remarque, en effet, qu'une locomotive n'a de force que par l'adhérence des roues motrices sur les rails; que cette adhérence est une fonction du poids qu'elles supportent, et que plus les machines sont lourdes, plus elles sont puissantes: qu'on compare maintenant les locomotives actuelles du poids de 13 à 14 tonnes réparti de façon à ce que les roues motrices portent 8 tonnes environ, à la locomotive de M. de Jouffroy dont la roue motrice n'est chargée, pour ainsi dire, que de son propre poids, et qu'on se demande si elle pourra entraîner un convoi, franchir des rampes, comme le prétend l'inventeur. Il est vrai que le rail est strié transversalement, et que la jante de la roue est formée de bois de chêne, dont l'adhérence sur la fonte du rail est plus grande que celle du fer sur le fer qui a lieu dans le système actuel; mais cette différence est pour ainsi dire insignifiante, eu égard à l'effet qu'on veut produire.
Nous aurions voulu nous étendre davantage sur les considérations qui précèdent, donner d'autres raisons encore nombreuses; mais l'espace nous est mesuré, et nous croyons en avoir dit assez pour éclairer nos lecteurs sur les avantages et les inconvénients du système que nous mettons sous leurs yeux. Nous ne voulons pas terminer cependant sans rendre à M. de Jouffroy la justice qui lui est due: tout ce qu'il fait porte le cachet d'un travail ingénieux; et nous sommes les premiers à regretter que ses idées spéculatives soient si peu réalisables.
Le Bourgeois gentilhomme.--Leçon de philosophie.
Tout se prépare pour l'inauguration du monument de Molière. Il ne reste plus trace du malentendu qui avait donné lieu au bruit que toute solennité était supprimée, et qu'un manœuvre, déchirant la toile qui cachera jusqu'au 15 l'œuvre de M. Visconti, serait seul chargé d'inaugurer ce qu'avaient élevé le vote des Chambres, les sacrifices de la ville de Paris et le tribut de l'admiration individuelle et nationale. Personne ne manquera donc à cette cérémonie, et les dessinateurs del'Illustrationmoins que personne. Déjà ils taillent leurs crayons; déjà les orateurs préparent et répètent leurs improvisations, et Grandville a surpris M. Jourdain, préméditant un discours qui commencera par:O Molière!--Il a vu son maître de philosophie lui faire prononcer «cette voix O, qui se forme en ouvrant les mâchoires et approchant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas; O.» Il a vu son maître de danse enseigner au futur orateur à se produire avec grâce en public. Il l'a vu enfin essayer son babil de cérémonie et exciter chez Nicole un rire de malapprise que ne se permettront sans doute pas le spectateurs de la cérémonie. Le Théâtre-Français complétera le soir la solennité du jour en représentant leTartufeet leMalade Imaginaireavec la cérémonie, où paraîtront tous les acteurs de la Comédie. Entre les deux pièces, Beauvallet lira le poème de madame Louise Colet,le Monument de Molière, poème récemment couronné par l'Académie Française. Mais n'anticipons pas sur les détails d'une journée dont nous serons les historiens fidèles.
Nous recevons aujourd'hui la communication de deux documents ignorés et très-curieux dont nos lecteurs auront la primeur et qui font partie des additions importantes et nombreuses que l'auteur de l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière. M. Taschereau, vient de faire à une troisième et charmante édition de son livre(4). Ce biographe de l'auteur duTartufea trouvé tout récemment le mandement affiché par lequel l'archevêque de Paris interdisait le 11 août 1667 non-seulement de représenter ce chef-d'œuvre, mais même de lelireou entendre réciter, soit en public,soit en particulier, SOUS PEINE D'EXCOMMUNICATION. Boileau nous a appris en effet combien les lectures en étaient recherchées et l'empressement qu'on mettait à avoirMolière avec Tartufe.
Note 4: Cette nouvelle édition, qui forme un charmant volume illustré, format Charpentier, paraîtra lundi, 15, à la librairie de J. Hetzel, rue de Richelieu, o. 76. Prix; 5 fr. 75 cent.--Une nouvelle édition de l'Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille, par le même, considérablement augmentée, est également sous presse.
Le Bourgeois gentilhomme.--La leçon de danse.
Voici ce curieux interdit, où l'intérêt du roi est mis en scène d'une manière un peu inattendue:
ORDONNANCE DE MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS.
«Hardouin, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, archevêque de Paris, à tous curés et vicaires de cette ville et fauxbourgs, salut en Notre-Seigneur. Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que, le vendredi cinquième de ce mois, on représenta sur l'un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom del'Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d'autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l'hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d'en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins; de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notredit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d'excommunication;
«Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fut blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue; et considérant d'ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d'exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du ciel; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce, sous peine d'excommunication.
«Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marie-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurai reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept.
«HARDOUIN, archevêque de Paris.
Par mondit seigneur,
Petit.»
L'autre pièce, découverte ces jours derniers par M. Taschereau, dans les minutes de M. Lefer, notaire à Paris, est l'acte par lequel la troupe de Molière, la souche de la Comédie-Française, a constitué la première pension qui ait été établie un profit d'un sociétaire se retirant. Celui-ci était Béjart cadet, beau-frère de Molière. Deux ans auparavant, en 1668, cet acteur, se trouvant sur la place du Palais-Royal, avait aperçu deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la main l'un contre l'autre. Il s'était jeté au milieu d'eux, et, en rabattant avec son arme celle de l'un des combattants, il s'était blessé au pied si grièvement qu'il en était demeuré estropié. Il avait d'abord continué à jouer, et Molière avait cherché à faire accepter son infirmité par le parterre en donnant la même infirmité à La Flèche, del'Avare, représenté en septembre 1668, et en faisant dire à Harpagon: «Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. «Mais néanmoins Béjart dut songer à la retraite, à Pâques 1670, à quarante ans; et ses camarades, qui l'aimaient et l'estimaient, lui constituèrent une pension pour, suivant leur délicate et noble expression,le faire vivre avec honneur. Tout mérite attention dans cet acte: l'élection de domicile, qui montre la déférence qu'on avait pour la doyenne de la troupe, Madeleine Béjart, la première passion de Molière, et qui devint sa belle-sœur; le peu de respect que les notaires et les parties, les Béjard par exemple, avaient pour l'orthographe des noms propres écrits et signés tantôt d'une façon tantôt d'une autre, la particule nobiliaire donnée à Molière par les notaires, non prise par lui, et enfin la réunion des signatures de Molière, de sa femme et de tous leurs camarades. Comme malgré les annonces qui se renouvellent de temps à autre depuis longtemps déjà, on est encore à trouver un autographe de Molière, et comme des pièces signées de lui sont même fort peu communes,l'Illustrationa fait faire un fac simile exact de toutes ces signatures. Voici donc l'acte et les noms qui y sont apposés:
Fac-similé des signatures de Molière et de sa troupe.
CRÉATION DE PENSION.--XVI AVRIL 1670.
Furent présents Jean-Baptiste-Poquelin de Molière; damoiselle Claire-Gresinde Béjard, sa femme, de lui autorisée; damoiselle Madeleine Béjard, fille majeure; Edmé Villequin, sieur de Brie; damoiselle Catherine Leclerc, sa femme, de lui autorisée; demoiselle Geneviève-Béjard de La Villaubrun, demeurant place du Palais-Royal; Charles Varlet de La Grange, demeurant rue Saint-Honoré; Philibert-Cazeau, sieur Du Croisy, demeurant susdite rue; François-Lenoir, sieur de La Thorillière; et André Hubert, demeurant aussi rue Saint-Honoré, ès même paroisse Saint-Germain-Dauxerrois;
Tous faisant et composant le corps de la troupe du roi représentant dans la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, d'une part;
Et Louis Béjard, ci-devant comédien en ladite troupe, demeurant rue Frementeau, d'autre part; Lesquelles parties ont accordé entre elles ce qui en suit: C'est à savoir qu'en conséquence de ce que ledit Louis Béjard se retire de ladite troupe, et que, pour ce faire, il la requiert de lui donner une pension viagère pour vivre avec honneur, sans pouvoir être saisie par qui que ce soit et lui être destinée pour ses aliments, ce que ladite troupe lui avait accordé et avait promis, comme elle promet par ces présentes, tant par eux que par celles qui la composent et la composeront, et qu'elle subsistera en ladite salle du Palais-Royal ou en autre lieu en cette ville de Paris, en cas d'accident ou de changement, de bailler et payer audit Louis Béjard, ce acceptant, mille livres de pension viagère payable aux quatre quartiers, le premier échéant au dernier juin prochain et continuer tant et si longuement que ladite troupe subsistera en la manière que dessus; laquelle pension lui servira d'aliments et ne pourra être saisie en façon quelconque par qui que ce soit, le tout à condition que ledit corps de troupe subsiste et qu'il ne se dissolve point; et rupture d'icelle arrivant sans se pouvoir réunir, ladite pension n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un desdits acteurs ou actrices se retirent de ladite troupe, soit pour entrer dans une autre troupe ou pour quitter tout à fait ladite comédie, il sera entièrement déchargé de ladite pension viagère, de laquelle seront chargés ceux qui entreront en leurs places ou le reste de la troupe, en cas qu'il n'y en entre point. Et pour l'exécution des présentes, lesdites parties élisent leur domicile en la maison de ladite demoiselle Magdelaine Béjart, rue Saint-Honoré, sus déclarée, auquel lieu promettant, obligeant et renonçant.