L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844.N° 47. Vol. II.--SAMEDI 20 JANVIER 1844.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40SOMMAIRE.Hudson Lowe.Portrait d'Hudson Lowe; Longwood.--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine.Portrait d'O'Connell et de ses sept coaccusés; Maison d'O'Connell; Cour du Banc de la Reine, à Dublin.--Inventions nouvelles. Locomotion sur les chemins de fer. Rectification.--Romanciers contemporains, Charles Dickens. Expériences américaines; Martin prend un associé; Vallée d'Éden en perspective. (Suite.)--Monument de Molière.Statue en bronze de Molière, par M. Seurre aîné;la Muse enjouée et la muse grave, deux statues en marbre, par M. Pradier;Médaille commémorative; vue du Monument de Molière pendant l'inauguration.--Les Caprices du Cœur, nouvelle, par Marc Fournier. (Suite et fin.)--Algérie. Description géographique de la province de Constantine. (Suite et fin.)Débarquement de troupes; Vue de Constantine; Portraits de Hussein, bey d'Alger, et de Hadj-Ahmed, bey de Constantine; Campements français et arabes.--Bulletin bibliographique. Notice sur la vie de Bernard Palissy. --Annonces.--Modes.Une Gravure.--Rébus.Hudson Lowe.udson Lowe!--Pourquoi donc le nom et le portrait de cet Irlandais se montrent-ils aujourd'hui sur la première page de notre journal? Nous-même, nous l'avouons, nous avons éprouvé d'abord une vive répugnance à céder à un pareil homme la place qu'ont honorée tour à tour, pendant un seul mois, un grand poète, un noble enfant du peuple, un savant agronome.--Casimir Delavigne, Brune et Dombasle, pardonnez-nous! cet outrage apparent est encore un hommage rendu à vos talents et à vos vertus. A coté de vos noms célèbres, l'histoire conservera éternellement dans ses annales le nom désormais immortel de Hudson Lowe. Autant vous êtes dignes d'estime et de reconnaissance, autant il mérite de mépris et de haine. A vous la gloire, à lui la honte! C'est aussi pour la presse un devoir sacré de vouer à l'exécration de tous les siècles futurs les hommes qui, comme Hudson Lowe, se sont rendus fameux par leurs vices ou par leurs crimes.Hudson Lowe, décédé le 10 janvier 1844.Hudson Lowe naquit en 1770, nous ne savons en quelle contrée de l'Irlande. Sa famille était honorable; il fit, à ce qu'il paraît, de bonnes études, car il parlait facilement plusieurs langues, et il possédait,--ses plus grand-ennemis en conviennent,--une certaine masse de connaissances positives. Une bonne mémoire, tel était le seul don que la nature avait consenti à lui faire; sous tous les autres rapports, elle s'était montrée atrocement cruelle envers lui: «Taille commune, mince, maigre, sec, rouge de visage et de chevelure, marqueté de taches de rousseur, des yeux obliques, fixant à la dérobée et rarement en face, recouverts de sourcils d'un blond ardent, épais et fort proéminents. Il est hideux, disait Napoléon en terminant ce portrait, c'est une face patibulaire; quelle ignoble et sinistre figure que celle de ce gouverneur, dans ma vie je ne rencontrai rien de pareil.» L'âme était bien digne de son enveloppe terrestre; elle n'avait que de mauvais penchants, dont l'éducation essaya vainement de comprimer le développement hâtif. Les vices nombreux qui s'en emparèrent de bonne heure triomphèrent sans combat, car ils n'y rencontrèrent pas une vertu.En 1808, Hudson Lowe était lieutenant-colonel et commandant de l'île de Capri, dans la baie de Naples. Comment avait-il employé les trente-huit premières années de sa vie? Qu'importe, après tout? D'abord chirurgien, il entra dans un régiment de ligne en qualité d'aide-major; son colonel, reconnaissant des remèdes qu'il lui avait ordonné de prendre pendant une maladie, lui fit cadeau d'une sous-lieutenance. Nommé lieutenant en 1791, il servit successivement à Gibraltar, à Toulon, en Corse, en Portugal, en Égypte, mais nulle part il ne se distingua par une action d'éclat. C'était un de ces militaires qui ne se battent jamais, ni en temps de paix ni en temps de guerre. A l'armée, il maniait plus souvent et plus habilement lu plume que l'épée; aussi exerça-t-il tour à tour les fonctions d'officier payeur, d'aide-trésorier-général, de député-juge-avocat, de sous-inspecteur de la légion étrangère et de secrétaire d'une sorte de commission établie à Malte,for the adjustments of claims. Nommé, le 5 juin 1800, major de tirailleurs corses, mis à la demi-solde en 1802: il reçut en 1803 un autre brevet de major dans le 7e régiment d'infanterie. Ce fut alors que lord Hobard le chargea de missionssecrètesen Portugal et en Sardaigne; l'année suivante, il compléta le cadre des tirailleurs royaux de la Corse, et il fut nommé lieutenant-colonel de ce corps. Après avoir servi à Naples sous sir James Croi, puis en Sicile, il eut enfin l'honneur de commander seul cinq compagnies dans l'île de Capri (1806), c'est-à-dire de devenir le chef des espions que l'Angleterre entretenait à grands frais dans ces parages.Il occupait ce poste, depuis deux ans et demi, se laissant grossièrement tromper par tous ses espions, lorsque le général Lamarque vint l'attaquer à l'improviste, avec 1800 hommes, dans une forteresse qui passait pour inexpugnable; trois jours après, Hudson Lowe capitulait. Ce fut son seul fait d'armes. Il alla en Sicile se réunir au corps d'armée commandé par le lieutenant-général sir John Stuart, et sa sotte confiance dans ses espions, dont il continuait à être la dupe, fit échouer une expédition habilement combinée.--Sans la stupidité de Hudson Lowe, Murat perdait, à cette époque, la couronne de Naples.Longwood, maison habitée par Napoléon àSainte-Hélène.Malgré ces échecs humiliants, Hudson Lowe conserva sa faveur. Le ministère anglais avait su apprécier sa rapacité et ses vices. Un pressentiment secret l'avertissait déjà que ce soldat sans courage et cet espion sans intelligence deviendrait bientôt un bourreau nécessaire. Nous ne le suivrons ni à Zanthe ni à Céphalonie; mais en 1813, nous le retrouveronsseritanode Blucher, comme disait Napoléon à Sainte-Hélène. --Attaché à la personne de ce général en qualité de commissaire du gouvernement anglais, il entra en France avec lesalliés, et, «bien qu'il n'ait pas commandé des armées contre. Napoléon, il se vanta de lui avoir fait plus de mal que s'il eût été à la tête de 100,000 hommes, par les renseignements qu'il fournit au congrès de Châtillon.» Ses nouveaux services d'espion et de scribe obtinrent leur récompense. En janvier 1812, il avait été nommé colonel; le 4 juin 1814, il fut élevé au rang de major-général, et, quelques mois plus tard, il devintsir Hudson Lowe; le ministère anglais lui conféra le titre de chevalier.Pendant l'occupation, sir Hudson Lowe commanda la ville de Marseille, et les royalistes, qui lorgnaient la majorité du conseil municipal, cédèrent à la funeste idée de lui offrir une épée d'argent en témoignage de leur reconnaissance. Ne devons-nous pas leur pardonner? Ils péchaient par ignorance.Les Cent Jours passèrent comme un éclair qui brille et disparaît dans une nuit triste et sombre. Napoléon trahi perdit la bataille de Waterloo. Quand il se vit vaincu, il eut assez de grandeur d'âme «pour se mettre volontairement sous la protection du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de ses ennemis.» Le ministère anglais,--car la nation en est innocente, «perdit la foi britannique dans l'hospitalité duBellerophon.» A peine son ennemi se fut-il livré de bonne foi, il l'immola. «Les puissances alliées avaient déclaré que Napoléon Bonaparte était leur prisonnier, et elles en remettaient spécialement la garde au gouvernement britannique.--Castlereagh et Bathurst surent se montrer dignes de cette preuve de confiance.--Ils avaient inventé Sainte Hélène, mais le climat de Sainte-Hélène ne tuait pas assez vite, il lui fallait un complice. Honte et gloire à eux: ils trouvèrent sir Hudson Lowe.»Mais à quoi bon raconter ici les détails de cet odieux assassinat? Qui ne les a toujours présents à la mémoire? qui ne peut les lire dans les ouvrages de Las Cases, de Gourgand, d'O'Meara, de Montholon, d'Antommarchi? Quant à moi, je ne me sens pas le courage, en vérité, de résumer ici une aussi triste histoire. A peine Napoléon eut-il aperçu sire Hudson Lowe, il s'écria; «On pourrait m'avoir envoyé pire qu'un geôlier!» Cette crainte devint une certitude. Napoléon eut bientôt des motifs graves pour dire à son infâme geôlier: «Nous vous croyons capable de tout,mais de tout...Vous êtes pour nous un plus grand fléau que toutes les misères de cet affreux rocher. Vous n'avez, jamais commandé que des vagabonds et des déserteurs corses, des brigands piémontais et napolitains... Vous n'avez jamais été accoutumé à vivre avec des gens d'honneur.»--Un jour, sir Hudson Lowe avant répondu qu'il n'avait pas recherché la mission dont il était chargé:» Ces plaies ne se demandent pas, lui dit son prisonnier: les gouvernement les donnent aux gens qui se sont déshonorés.»--Le gouverneur invoqua alors son devoir, et se retrancha derrière les ordres ministériels, dont il ne pouvait s'écarter. «Je ne trois pas, repartit vivement l'Empereur, qu'aucun gouvernement soit assez vil pour donner des ordres pareils à ceux que vous faites exécuter.»Au lieu des atrocités et des turpitudes de sir Hudson Lowe, rappelons plutôt les belles paroles que Napoléon faisait traduire sur son lit de mort par le général Bertrand au docteur Arnold:«J'étais venu m'asseoir aux foyers du peuple britannique; je demandais une loyale hospitalité, et, contre tout ce qu'il y a de droits sur la terre, on me répondit par des fers. J'eusse reçu un autre accueil d'Alexandre; l'empereur François m'eût traité avec égard; le roi de Prusse même eût été plus généreux. Mais il appartenait à l'Angleterre de surprendre, d'entraîner les rois et de donner au monde le spectacle inouï de quatre grandes puissances s'acharnant sur un seul homme. C'est votre ministère qui a choisi cet affreux rocher, où se consomme en moins de trois années la vie des Européens, pour y achever la mienne par un assassinat. Et comment m'avez-vous traité depuis que je suis exilé sur cet écueil? Il n'y a pas une indignité, pas une horreur dont vous ne vous soyez fait une joie de m'abreuver. Les plus simples communications de famille, celles mêmes qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées. Nous n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune nouvelle, aucun papier d'Europe; ma femme, mon fils même, n'ont plus vécu pour moi; vous m'avez tenu six ans dans la torture du secret. Dans cette île inhospitalière, vous m'avez donné pour demeure l'endroit le moins fait pour être habité, celui où le climat meurtrier du tropique se fait le plus sentir. Il m'a fallu me renfermer entre quatre cloisons, dans un air malsain, moi qui parcourais à cheval toute l'Europe! Vous m'avez assassiné longuement, en détail, avec préméditation, et, l'infâme Hudson a été l'exécuteur des hautes-œuvres de vos ministres. Vous finirez comme la superbe république de Venise, et moi, mourant sur cet affreux rocher, privé des miens et manquant de tout, je lègue l'opprobre et l'horreur de ma mort à la famille régnante d'Angleterre.»«J'en écrirai à mon gouvernement, j'exécute les ordres de mon gouvernement.» Telles étaient les seules réponses de sir Hudson Lowe aux trop justes reproches qu'on lui adressait de toutes parts. Amère dérision! sesMémoiresprouveraient-ils que les ordres qu'il reçut étaient réellement impitoyables, il n'en serait pas moins coupable. Toute réhabilitation d'un pareil homme; est à jamais impossible. Qui donc l'obligeait à les exécuter, ces ordres? qui? sa cupidité et sa méchanceté! Il pouvait être sévère, mais grand; il fut atroce et lâche! S'il eut eu seulement un peu de cœur, il eût répondu à son gouvernement ce que le vicomte d'Orthuz répondit jadis à Charles IX.--Mais quelle erreur est la mienne! ce misérable n'a pas un seul défenseur, même en Angleterre... et je persiste à l'accuser.Quand Napoléon exhala son dernier soupir, sir Hudson Lowe se hâta de quitter Sainte-Hélène; le bourreau avait peur sans doute de rencontrer l'ombre menaçante de sa victime. Il rapportait en Europe une fortune de millions de fr.--Le ministère anglais,--nous rougissons de le dire,--le reçut connue un héros. Mais son triomphe fut de courte durée.--L'heure de la vengeance et de l'expiation devait suivre de près celle de la perpétration du crime.Au mois d'octobre 1822, arrivait à Londres un jeune homme de cœur, M. Emmanuel de Las Cases.--En 1816, sir Hudson Lowe l'avait exilé de Sainte-Hélène avec son père, dont il redoutait par instinct les terribles révélations futures. M. E. de Las Cases était malade au moment où il fut enlevé et déporté au Cap. Le docteur O'Meara essaya vainement d'obtenir un sursis: «Eh! monsieur, lui répondit le gouverneur avec impatience, que fait, après tout, la mort d'un enfant à la politique!»--M. Emmanuel de Las Cases avait donc des injures personnelles à venger; mais ce n'était pourtant ni pour lui ni pour son père qu'il s'empressait d'accourir à Londres en quittant Sainte-Hélène: il avait juré de tuer le bourreau de son Empereur, ou de périr, et il venait tenir ce noble serment.Hudson Lowe vivait alors retiré à la campagne, et il ne faisait à Londres que de courtes apparitions. Où le rencontrer? Comment le forcer à se battre sans s'exposer aux conséquences judiciaires d'un duel? M. de Las Cases consulta un avocat distingué, et, d'après ses conseils, il résolut de provoquer sir Hudson Lowe en duel sans qu'aucun témoin put affirmer qu'il fut l'agresseur.Il chercha longtemps une occasion favorable. Enfin elle se présenta. Un jour on l'avertit que sir Hudson Lowe vient d'arriver à sa maison de Paddington-Green et qu'il y passera la nuit. Il court n'installer dans un hôtel garni situé en face, et il attend avec la plus vive anxiété que son ennemi mortel sorte de son domicile.--Plusieurs heures s'écoulent. Enfin, heureuse nouvelle! il apprend que sir Hudson Lowe a envoyé chercher un fiacre; descendant à la hâte, il se promène, une cravache à la main, sur le trottoir de sa maison.Il affecte un air d'indifférence, mais il est vivement ému, et il ne perd pas un seul instant de vue la porte par laquelle sir Hudson Lowe va sortir. Soit hasard, soit pressentiment secret, quelques personnes s'arrêtent, regardent et semblent attendre un événement imprévu. D'autres curieux accourent; des groupes se forment; tout à coup la porte s'ouvre, et sir Hudson Lowe paraît sur le seuil; mais à peine a-t-il descendu la première marche, il rentre précipitamment: un moment M. de Las Cases a craint d'avoir été aperçu, et de perdre une occasion si longtemps désirée... Ce n'est qu'une fausse alarme; sir Hudson Lowe rouvre de nouveau la porte, et, se dirigeant vers le fiacre, vient heurter violemment M. de Las Cases, qui s'est précipité contre lui.«Vous m'avez insulté, monsieur, s'écrie le, bouillant jeune homme, et vous m'en rendrez raison!» En disant ces mots, il le frappe sur l'épaule d'un coup de cravache.A cette rencontre, à ces mots, à ce coup, Hudson Lowe a relevé la tête et reconnu son adversaire. Il pâlit, se trouble, et semble d'abord hésiter; puis, sans mot dire, il s'élance à son tour, son parapluie en avant, sur M. de Las Cases, qui, parant habilement ce coup, lui fait avec sa cravache, au milieu de la figure, une blessure dont la cicatrice ne pourra plus jamais s'effacer.Cependant les curieux, témoins de cette lutte, commencent à murmurer et à s'agiter. Sans réfléchir, ils prennent parti pour leur compatriote, contre un étranger. M. de Las Cases comprend qu'il est perdu peut-être s'il ne parvient pas à se les rendre favorables; sa vie dépend de sa présence d'esprit. «Cet homme a insulté mon père, s'écrie-t-il, et je viens lui en demander satisfaction.» Ces paroles et l'accent entraînant avec lequel elles ont été prononcées produisent une vive impression.--La foule s'arrête attendrie: toutefois elle hésitait encore, quand un gros gentleman saisit M. de Las Cases, et le pressant entre ses bras, s'écrie; «Vous avez bien fait, jeune homme!» Descheersétourdissants accueillent cette action et ces paroles d'un homme de cœur... M. de Las Cases a gagné sa cause devant le peuple anglais.Pendant cette scène, Hudson Lowe avait repris son équilibre assez gravement compromis, et il s'était caché dans le fiacre, où son adversaire triomphant n'eut que le temps de lui jeter sa carte et un cartel. Il allait demander à la justice la réparation de l'outrage public qu'il venait de recevoir.Il lui fallait deux témoins; il n'en put trouver qu'un, le cocher de fiacre. A la place de celui qui lui manquait, il étala sons les yeux du juge de paix qui recevait sa plainte sa joue meurtrie.--Par un hasard heureux, ce juge de paix avait dîné la veille avec M. de Las Cases, et, après une longue conversation sur la législation française, il avait conçu pour lui une vive amitié. Il le fit avertir secrètement que ses fonctions l'obligeaient à signer unwarrantou un mandat d'arrêt contre lui. «Quel parti dois-je prendre? demanda M. de Las Cases à son conseil.--Enfermez-vous dans votre appartement, lui répondit celui-ci, et cassez la tête d'un coup de pistolet à quiconque oserait y pénétrer malgré votre défense. Seulement, si on parvient à mettre lewarrantsous vos yeux, constituez-vous prisonnier. «Ce conseil fut suivi ponctuellement. Quand les policemen se présentèrent, on leur répondit que M. de Las Cases était absent. Ils s'installèrent devant la porte de la maison, y vidèrent plusieurs pots de bière, et ne se retirèrent qu'à la nuit. Trois fois M. de Las Cases changea de résidence, ayant soin d'envoyer d'avance sa nouvelle adresse à sir Hudson Lowe; trois fois la même scène se renouvela, et il attendit vainement une réponse.--Enfin, le quatrième jour, il reçut une lettre non signée, émanant évidemment d'un personnage haut placé, dont l'auteur est toujours resté inconnu. On lui donnait le conseil de partir à l'instant même; le lendemain il serait trop tard. Il en profita, et se rendit en poste à Brighton, sous un déguisement et avec un faux passeport où il avait pris la qualité de médecin.--Un paquebot allait partir pour la France.--Il courait à l'embarcadère lorsqu'un employé de la douane l'arrêta, et après l'avoir forcé à exhiber ses papiers, se permit de lui adresser quelques plaisanteries inquiétantes.--C'était un homme envers lequel M. de Las Cases s'était montré assez dur pendant son séjour à Sainte-Hélène et qui venait de recevoir à l'instant même l'ordre de l'arrêter.--Sa position devenait difficile.Espérant encore qu'il n'était pas reconnu, il feignit de s'emporter.... Je ne vous retiens plus, monsieur le docteur, lui dit cet homme, dépêchez-vous de partir; mais, ajouta-t-il d'un ton de voix tout différent, songez que vous êtes encore en Angleterre, et souvenez-vous de moi.» En achevant ces mots, il lui tendit sa main, que M. de Las Cases serra affectueusement dans les siennes, et ils se séparèrent sans échanger un seul mot; ce langage muet était assez significatif. Le surlendemain, M. de Las Cases était de retour à Paris.L'ignoble conduite de sir Hudson Lowe souleva contre lui en Angleterre l'indignation universelle. Wellington, qui l'avait toujours protégé, le destitua d'une fonction qu'il occupait dans le régiment deshorse guards; les membres de l'Unionle chassèrent de leur club; lady Holland, chez laquelle il se présenta, lui fit répondre publiquement qu'elle n'était pas visible; les journaux eux-mêmes cessèrent de le défendre. Seul le ministère continua de le soutenir: il lui donna la propriété du 93e régiment d'infanterie, propriété qui lui rapporta environ un revenu annuel de 20,000 livres sterling; mais quand il voulut aller passer le régiment en revue, les officiers déclarèrent unanimement qu'ils aimaient mieux se démettre tous de leur grade que de se soumettre à un pareil affront.Trois années s'écoulèrent. En 1825 Hudson Lowe eut l'audace de venir à Paris, et s'il fut parfaitement reçu par le roi régnant, la cour sut lui faire comprendre de mille manières qu'elle lui refusait son estime. Il s'en plaignit vaguement à Charles X. Cependant un hasard heureux avait fait découvrir sa demeure à M. Emmanuel de Las Cases qui s'était empressé de lui porter sa carte et de se mettre à sa disposition, persuadé, lui disait-il, qu'il arrivait en France tout exprès pour vider une affaire d'honneur. Sir Hudson Lowe ne répondit rien à cette nouvelle provocation, ou plutôt.....Mais, avant de l'accuser, racontons aussi brièvement que possible un événement mystérieux qui nous servira peut-être à expliquer son honteux silence.A cette époque, M. E. de Las Cases habitait Paris; il allait très-souvent à Passy, voir son père, et à Versailles, passer plusieurs jours chez des amis. Un soir du mois de novembre, à neuf heures environ, il sortait de la maison de son père et se dirigeait vers Paris, quand, au détour d'une rue isolée, un homme s'élança sur lui, et, le saisissant violemment par la taille, le frappa à quatre ou cinq reprises, avec un poignard, dans la poitrine. Sans un portefeuille et des papiers qui remplissaient la poche de son habit, M. F. de Las Cases périssait victime de cet odieux guet-apens. Heureusement il n'était pas même blessé. Se débarrasser de son assassin, s'élancer sur lui, le précipiter à terre et l'accabler de coups, fut pour lui l'affaire d'un moment. Depuis l'arrivée de sir Hudson Lowe, il portait toujours une canne à épée. Il ne l'avait pas lâchée dans la lutte, et, se relevant vivement, il essaya de tirer la lame du fourreau; mais la lame était rouillée, et il éprouva quelque résistance. Au moment où il eut enfin la satisfaction de se sentir armé, un second assassin, appelé par le premier dans une langue étrangère, fondit sur lui. S'élançant à sa rencontre, il le blessa à l'épaule et le mit en fuite. Mais, soit que l'autre homme l'eût retenu par son manteau, soit qu'il eût fait un faux pas dans l'obscurité, il tomba au milieu d'une ornière pleine de boue. Lorsqu'il se releva, ses deux assassins avaient disparu. Il courut chez son père, où il resta six semaines au lit: car, pendant la lutte, il avait reçu trois profondes blessures à la jambe.Quels étaient les auteurs ou l'instigateur d'un si lâche assassinat? L'instruction judiciaire, confiée à un homme de cœur, se poursuivit avec la plus louable activité; mais la police ne put ou ne voulut fournir aucun renseignement à la magistrature, la presse et l'opinion publique accusèrent hautement sir Hudson Lowe. Au lieu de se justifier et de solliciter lui-même une enquête, il quitta précipitamment Paris et s'enfuit en Allemagne.Singulière coïncidence, M. E. de Las Cases habitait Paris, et il allait souvent à Passy et à Versailles; sir Hudson Lowe avait trois logements, un à Paris, un à Passy, un à Versailles; le soir même de l'assassinat, il quitta celui de Passy pour n'y plus jamais revenir.Sir Hudson Lowe s'était sauvé à Francfort: le représentant de l'Angleterre lui lit l'accueil le plus honorable et l'invita à dîner. Au milieu du repas. Paris devint le sujet de la conversation, «Que s'y passe-t-il de nouveau? demanda l'un des convives.--On assure que le jeune Emmanuel de Las Cases, dont le père a suivi Napoléon à Sainte-Hélène, a été assassiné à Passy il y a quelques jours, lui répondit son voisin.--Sir Hudson Lowe a quitté Paris depuis ce déplorable événement, dit alors une voix crave; il pourra sans doute nous apprendre la vérité.» A cette accusation, sir Hudson Lowe balbutia quelques mots, et toute l'assemblée garda un profond silence.De Francfort, sir Hudson Lowe se rendit à Vienne. M. de Metternich l'invita à dîner. Quand il arriva, tous les convives étaient déjà réunis, et l'attendaient depuis un quart d'heure environ. A peine les gens de service eurent-ils prononcé son nom, qu'un officier prit son chapeau et se retira. Un second le suivit, puis un troisième, puis un quatrième... En moins de cinq minutes, ils étaient tous partis, laissant M. de Metternich seul avec son hôte. On raconte, mais nous ne pouvons garantir ce fait, que l'illustre ministre autrichien ne put retenir un éclat de rire, et qu'il pria froidement sir Hudson Lowe de lui pardonner un affront dont il déclinait la responsabilité. Ce qui est positif, c'est que sir Hudson Low ne rit pas plus à Vienne qu'il n'avait ri à Francfort.Repoussé et insulté partout en Europe, il passa en Asie. Le ministère anglais l'avait nommé, non pas, comme l'ont dit à tort quelques biographes, gouverneur de l'île de Candie, mais commandant ou gouverneur de la province de Candy, dans l'île de Ceylan. Le 11 août 1827, il débarqua à Colombo, capitale de cette nouvelle conquête de l'Angleterre.. Il avait alors le grade de major-général; si les bâtiments en rade et les forts de la ville tirèrent un certain nombre de coups du canon, lorsqu'il mit pied à terre, les officiers qu'il allait commander l'accueillirent avec une froideur évidente. Quelques-uns d'entre eux ne le connaissaient pas encore, même de réputation; ils manifestèrent à leurs camarades l'étonnement que leur causait une semblable réception. «Il fut le geôlier de Napoléon à Sainte-Hélène, répondit une voix accusatrice sortie de la foule, et il deviendrait votre geôlier à tous, pour peu qu'on le payât.» Dès lors, en Asie connue en Europe, le major-général Hudson Lowe put lire sur tous les visages les sentiments d'horreur et de dégoût que sa vue seule inspirait même à ses subordonnés.Il avait beau la fuir, sa honte le suivait partout. A son retour en Europe, il débarqua à l'Ile-de-France, récemment conquise par l'Angleterre. A peine surent-ils qu'il était débarqué, les habitants de Port-Louis, Français et Anglais, s'ameutèrent et exigèrent du gouverneur son renvoi immédiat. Il n'osa pas même gagner, sans être protégé par une escorte, le navire qui l'avait amené. Le gouverneur, sachant que sa vie ne courait aucun danger, et craignant que la présence des soldats armés n'amenât une collision fâcheuse, resta sourd à ses prières.--Cependant il lui fallait quitter cette île, où il avait espéré prendre quelques jours de repos. La population tout entière le poursuivit jusqu'au rivage de ses huées et de ses malédictions. Arrivé sur le bord de la mer, son aide de camp, un de ses parents, indiqué de sa lâcheté, tira son épée, la brisa sur ses genoux, et en lançant les débris dans les vagues, il s'écria qu'il ne voulait plus servir sous les ordres d'un pareil chef.La Providence lui laissa la vie à Hudson Lowe comme pour lui donner le temps de se repentir; mais elle lui prit sa fortune. Ces quatre millions qu'il avait si honteusement gagnés à Sainte-Hélène, il les perdit à Londres dans des spéculations malheureuses d'hôtels garnis. Sa femme, la veuve d'un colonel tué à Waterloo, l'avait abandonné, et se livrait aux plus honteux dérèglements; il traîna donc, pendant les dernières années, une existence misérable: trompé dans ses affections d'époux, s'il en eut, accablé d'humiliations, méprisé de tous ceux de ses semblables qui ne le haïssaient pas, trop stupide et trop insensible pour connaître les douleurs poignantes du remords; ruiné, et n'ayant d'autres ressources que les revenus et la retraite de son grade de colonel du 50e régiment, d'infanterie, que lui valurent sans doute des droits d'ancienneté.--Quel exemple et quelle leçon! Enfin la mort eut pitié de lui; frappé d'une attaque d'apoplexie, il rendit le dernier soupir le mercredi 10 janvier 1844.Il laisse plusieurs enfants.--Loin de nous la pensée de faire rejaillir sur eux la honte de leur père! Quel que soit le nom qu'il porte, tant qu'il ne l'a pas déshonoré lui-même, tout homme a droit à l'estime loyale des gens de bien, qui ont assez de courage pour protester, par leur conduite, contre le plus absurde elle plus inique des préjugés.Tel fut cet homme, tels furent ses crimes et ses châtiments sur cette terre. Peut-être, dans cette notice rapide et nécessairement incomplète, avons-nous commis quelque erreur de détail involontaire: mais tous les faits que nous avons racontés sont puisés à des sources authentiques où nous ont été garantis par des témoins dignes de foi. Ce que nous voulions surtout, et nous espérons avoir réussi, c'était faire suffisamment connaître Hudson Lowe à la génération nouvelle, pour qu'elle léguât un jour à celle qui lui succédera les sentiments de haine ou de mépris dont nous avons tous hérité de nos pères.Nul ne peut prédire ici-bas les décisions futures de la justice divine; quant à la justice, humaine, elle a déjà prononcé; en condamnant Hudson Lowe à l'exécration de l'espère humaine tout entière, elle a fait clouer au poteau de l'infamie son nom maudit, connue un type monstrueux d'astuce, de bassesse et de cruauté.Courrier de Paris.L'inauguration de la statue de Molière a été l'affaire importante de ces jours derniers; le soin de raconter les faits authentiques de cette solennité revient naturellement à l'historiographe ordinaire de la semaine; nous le lui disputons d'autant moins, qu'il connaît Molière mieux que personne, pour avoir publié une excellente édition de ses œuvres, et écrit sa vie avec une affection pleine de sagacité. L'ordre et la marche de cette fête du génie seront donc exposés par lui; il n'oubliera ni M. Samson, ni M. Étienne, ni M. Arago, ni M. de Rambuteau, inclinés au pied de la glorieuse statue, et y déposant, en prose plus ou moins élégante et spirituelle, l'hommage de l'universelle admiration. Pour nous, il ne nous reste qu'à exprimer un regret, qui nous a paru généralement éprouvé: c'est que l'autorité, par une prudence exagérée et sur des craintes sans fondement ait cru devoir tellement isoler cette fête littéraire, que, de populaire qu'elle devait être, elle n'a été réellement qu'une sorte de représentation particulière, jouée au bénéfice du préfet, de l'Académie, et de MM. les comédiens français; quant à la masse des citoyens de toutes sortes, qui s'apprêtait à venir pieusement assister à la cérémonie et saluer, à son tour, le bronze immortel, elle n'a pas été admise; une nombreuse armée de gardes municipaux, fermant toutes les issues, a maintenu un vide complet dans toute la longueur de la rue de Richelieu, depuis l'angle de la rue des Petits-Champs jusqu'à la place du Carrousel; ainsi, les entrées du peuple ont été généralement suspendues.Si la statue du grand homme avait pu s'animer et prendre la parole, elle aurait dit sans doute: «Laissez-les venir à moi; je leur appartiens et ils m'appartiennent; ne suis-je pas le poète de tout le monde? que tout le monde puisse approcher!»Molière, en effet, par un privilège presque sans exemple, a conquis l'universalité des affections et des suffrages. Si les classes lettrées et de fine éducation sont plus particulièrement propres à sentir les beautés hardies de ses inventions et de son style, sa franche gaieté, le naturel et l'étonnante vérité de ses peintures, et surtout son admirable bon sens, vont droit à la foule, la saisissent irrésistiblement, et pénètrent jusqu'à ses fibres les plus intimes. C'est surtout sur les hommes assemblés que Molière exerce sa toute-puissance, et que sa raison et sa saillie, gagnant de proche en proche, comme une étincelle électrique, produisent une immense explosion de plaisir et de rires.Que craignait-on en laissant cette foule, éprise de Molière, arriver jusqu'à sa statue? Avait-on peur qu'Harpagon, M. Jourdain, M. Purgon, ou quelque docteur Mathanasius, se glissât jusqu'au piédestal pour prendre sa revanche contre le poète et l'insulter? M. Jourdain est trop bonhomme, et d'esprit trop obtus, pour exercer une telle rancune; Mathanasius continue à se débattre dans les ténèbres de sa philosophie, et Harpagon a bien autre chose à faire que de songer à Molière; ne faut-il pas qu'il visite sa cassette! Quant à M. Purgon, il n'a pas coutume de parler... à des statues. Peut-être est-ce de Tartufe qu'on était inquiet; il est vrai que Tartufe se démène depuis quelque temps, lui qu'on croyait bien mort à tout jamais. Mais, non! Tartufe n'entrait pour rien dans ces terreurs; on ménage trop le saint personnage pour lui faire cette injure, et ce n'est pas pour arrêter Tartufe que les rues étaient barricadées de gendarmes.--Quoi donc, enfin?--Je ne saurais vous dire; mais la vérité est qu'on a eu peur.--Peur de quoi, encore un coup?--Peur de tout et de rien, ce qui est le fait des gens qui ne sont pas braves.Quoi qu'il en soit, on a dû regretter cet emploi soupçonneux de précautions inutiles, en voyant l'attitude calme et respectueuse des citoyens; qui cherchaient de tous côtés à entrevoir dans le lointain quelques traits de la cérémonie, à travers les fusils et les chevaux de la garde municipale. Un fait particulier m'a surtout convaincu du peu d'opportunité de ces mesures de prévoyance exagérée. A cêté de moi, sous mes yeux, un de nos plus illustres écrivains, qui occupe un haut rang dans la poésie dramatique, cherchait à se frayer passage vers le monument. «On ne passe pas!» lui cria une voix rude, et je vis mon fils d'Apollon, venu là sans doute le cœur gros d'émotion et de tendresse pour Molière, obligé de rebrousser chemin et de se retirer à pas précipités, comme un suspect pourchassé par un sergent de ville. Cependant ce n'était qu'un poète distingué, qui voulait honorer la mémoire d'un grand poète!Mais enfin la statue est découverte et debout: voilà l'essentiel; c'est une noble revanche que notre siècle donna à Molière, une glorieuse réparation des préjugés qui avaient outragé sa mort. A la place de cette statue, une fontaine a longtemps épanché ses eaux; la source n'en est pas tarie et coule encore; nous la recommandons à nos auteurs dramatiques. La tradition rapporte des merveilles de certaines ondes qui rendaient la jeunesse ou donnaient le génie.--O docteur mon ami, médecin des méchants faiseurs de drames lugubres et de comédies sans vérité et sans bon sens, quelles ordonnances leur prescrirez-vous? «Boire tous les jours un venu d'eau de laFontaine Molière.»Le rude assaut livré par M. Félix Pyat à M. Jules Janin avait fait croire à une rencontre des deux adversaires, du moins la plume à la main; mais M. Jules Janin n'a pas jugé à propos de dégainer, contre la massue de son terrible provocateur, l'arme légère du feuilletoniste: il s'est adressé aux gens du roi, et le champ de bataille va se trouver transformé en chambre de police correctionnelle; le juge du camp portera toge et bonnet carré; M. Jules Janin aura pour second Me Chaux-d'Est-Ange, et Me Marie servira de témoin à M. Félix Pyat. La lutte promet, vu l'habileté des champions, un vif intérêt et passablement de scandale; malheureusement, s'il y a beaucoup d'appelés, il y aura peu d'élus. La loi sur la diffamation est positive: elle permet les plaisirs de l'audience, mais défend complètement la publicité des débats par la voie des journaux. Or, sans les journaux, point de salut pour les curieux: une simple mention de l'arrêt, voilà toute la récréation que la susceptibilité du code leur réserve. D'autre part, l'architecte du Palais-de-Justice n'a pas prévu le cas; la chambre de police correctionnelle est si petite, qu'à l'exception des juges, du procureur du roi, des parties, des avocats et des huissiers, personne ou presque personne ne peut y trouver place. Heureux donc les privilégiés qui se, glisseront dans cet étroit paradis du scandale! Si on pouvait louer des stalles d'avance, ou faire le trafic de billets comme à la porte des théâtres, le prix des places aurait un cours prodigieux; les princes russes et les lords anglais les couvriraient de roubles et de livres sterling. Quand ce ne serait que pour voir ce bon gros Jules, comme il s'appelle lui-même, cet homme de tant d'esprit et de style, mettant de côté son joli petit sifflet d'ivoire et d'or, pour se réfugier sous la robe noire du ministère public, comme un enfant qu'on a fouetté sous la robe de sa nourrice.Cette fuite de M. Jules Janin vers la police correctionnelle n'a pas obtenu l'approbation générale; on ne refuse pas à M. Jules Janin le droit de se défendre, bien s'en faut; on ne lui reproche que le choix des armes. Quoi! vous avez entre les mains l'arme la plus sûre et la plus redoutable, la plume, cent fois plus terrible que le fer, plus fine et plus aiguisée que l'acier; la plume, sous une main habile et prompte, toujours prête à la riposte: la plume, qui frappe un ennemi à droite et à gauche, le harcelle, l'étonne, le surprend, l'ébloui, le désarçonne et le laisse à terre, tout meurtri, et perce d'outre en outre à la pointe du raisonnement, de l'indignation et du sarcasme, ce triple acier qui fait d'inguérissables blessures; vous avez la plume... et vous prenez la police correctionnelle! Vous faites comme un soldat qui, se voyant attaqué en pleine rue, jetterait là le sabre qu'il porte au côté, et prierait un passant de lui prêter ses poings pour avoir raison de l'agresseur.Écrivains, quel que soit votre nom et qui que vous soyez, servez-vous toujours de votre arme naturelle; l'écusson du tout écrivain de talent et de cœur doit se composer, non pas d'une griffe d'huissier sur papier timbré, mais d'une belle plume et d'une bonne épée en sautoir.A qui la justice donnera-t-elle gain de cause? A M. Félix Pyat ou à M. Jules Janin? C'est le secret de quelques jours; le 31 janvier nous l'apprendra. Les paris sont ouverts. Et pourquoi ne parierait-on pas? la justice est capricieuse, et quelquefois, sauf le profond respect que je professe pour elle, on la prendrait pour une espèce de jeu de hasard; témoin l'aventure toute récente dela Quotidienneet dela Gazette. Ces deux vénérables douairières ont comparu, l'autre jour, devant le jury, sous la prévention d'avoir parlé avec trop de dévouement et de tendresse du pèlerinage et du héros de Belgrave-Square;la Gazette, en vieille tacticienne, fit défaut le premier jour, et subit, par contumace, une condamnation à deux ans de prison et à six mille francs d'amende. Or, la condamnation par contumace ressemble à la décapitation par effigie: les gens qu'elle tue se portent tous fort bien;la Quotidienne, moins avisée, s'offrit bravement de sa personne, au feu de l'audience, et ne se déroba point devant M. le procureur du roi: qu'en est-il arrivé? le voici: L'IntrépideQuotidiennereste bien et dûment frappée d'un an de captivité, tandis quela Gazette, revenant en justice sur appel, est sortie saine et sauve du combat, sans y laisser seulement une plume de ses ailes. L'une est condamnée, l'autre acquittée sur la même accusation et sur un fait complètement identique. Les audiences se suivent et ne se ressemblent pas; aujourd'hui dans un casque et demain dans un froc; le jour et la nuit, le blanc et le noir; si j'y comprends un mot, je veux être pendu, «Monsieur, vous avez eu tort d'aller à Belgrave-Square; monsieur, vous avez eu parfaitement raison.» Le poids passant du plateau de gauche au plateau de droite.La justice cependant ne chôme pas. Non-seulement le procureur du roi lui fournit depuis quelques jours des procès en diffamation et des procès de presse assez abondants; mais les attentats contre la propriété et contre les personnes ne font jamais relâche. On n'est pas encore remis de l'assassinat de la veuve Senépart, que l'assassinat de la veuve Léon vient nous redonner le frisson. C'était une bonne vieille rentière, qui habitait dans le quartier de la rue du Cherche-Midi, lieu isolé, et propice aux bandits. La veille, on l'avait vue encore pimpante et parée de sa guimpe sexagénaire. Le lendemain le portier, inquiet de ne pas l'entendre comme de coutume, donna l'éveil. Ou entre chez elle, et un ne trouve plus qu'un cadavre horriblement mutilé; deux griffons, les fidèles compagnons de sa vieillesse, étaient tristement couchés aux pieds de la victime et la contemplaient d'un œil morne. La justice s'est aussitôt mise à la piste des assassins. Si nos pauvres petits griffons allaient renouveler l'histoire du chien de Montargis! en lisant le récit de ces horribles tragédies qui se renouvellent trop souvent, on se demande si véritablement on habite le pays le plus doux, le plus élégant, le plus civilisé du monde; si ce n'est pas, au contraire, un mensonge, et si, par quelque coup de baguette infernale, on n'a pas été, sans le savoir, soudainement transporté en terre d'anthropophages.Ces bandits affreux qui trempent ainsi leurs mains dans le sang humain, ces farouches et cruels déprédateurs sans pitié et sans âme, se comptent encore; mais les petits bandits, c'est-à-dire les escamoteurs de montres, les preneurs du cassettes, les larrons de toute espèce, ne se comptent plus. Tous les soirs la salle Saint-Martin regorge de nouveaux hôtes, héros de fausses clefs, de limes à froid et de monseigneurs. Une espèce qui se, propage et pullule particulièrement, c'est la race des escrocs qui pratiquent ce qu'on pourrait appeler le vol à la fourchette. La police vient d'en happer une demi-douzaine coup sur coup; ces vauriens ont l'air de très-honnêtes gens. A l'aide de cette mine hypocrite, d'un gant glacé et d'une botte vernie, ils fréquentent les cafés élégants et les restaurants en renom. Là, ils soupent ou dînent avec un appétit qui devrait seule donner une conscience libre. La carte payée, les voici qui tournent les talons. Le garçon les salue avec respect; puis, tout à coup, faisant son compte, il s'aperçoit que ces aimables hôtes, pour un dîner de quinze francs, ont escamoté pour soixante où quatre-vingt francs d'argenterie.--Un de ces industriels, saisi dernièrement en flagrant délit, confessait ses prouesses, et nommait l'un après l'autre tous les restaurateurs qu'il avait exploités: Véry, les Frères Provençaux, le Café Anglais, etc. Arrivé à Véfour, il se mit à sourire. Le greffier du commissaire du police lui en demanda la raison: «Ah! s'écria-t-il, ce nom de Véfour me rappelle un doux souvenir. C'est chez lui que j'ai fait mon dernier repas, et de ma vie je n'ai si bien dîné: j'ai mangé, à moi seul, deux plateaux d'argent, trois cuillers, quatre fourchettes, une salière, un couteau et une assiette de vermeil!»M. Eugène Sue a oublié le voleur à la fourchette dans sesMystères de Paris. Il pourra réparer cet oubli dans le drame qu'il a taillé sur son roman, et que le théâtre de la Porte-Saint-Martin prépare à grands frais. La représentation devait avoir lieu la semaine prochaine, mais la censure est intervenue. Il paraît que ses susceptibilités sont sérieusement éveillées; le Chourineur, le notaire Ferraud, la Chouette, Trotillard et le Maître d'École sont traqués par elle et surveillés de près. M. Eugène Sue, qui a écrit son livre en pleine liberté, est obligé d'accommoder son drame selon le bon plaisir de messieurs les censeurs. Il taille, il rogne, il atténue, il adoucit; cela gêne son imagination indépendante et sa verve habituée à ne subir aucun frein. On aura beau faire cependant, il restera toujours au drame assez des terreurs et des singularités du roman pour émouvoir tout Paris. Les premiers jours de février verront éclore cette œuvre si impatiemment attendue.Histoire de la Semaine.La discussion de l'adresse de la Chambre des Députés a, cette semaine, rempli les colonnes entières des journaux comme elle a absorbé l'attention publique. Les orateurs n'ont pas exactement suivi l'ordre que la commission avait voulu leur tracer, et la dernière phrase du projet a été précisément la première sur laquelle la lutte s'est engagée. On sait que cette phrase renferme la condamnation, en termes qu'on a eu l'intention de rendre flétrissants, puisque ce verbe s'y trouve, du pèlerinage de Belgrave-Square. M. Berryer, sentant que sa position et celle de ses amis serait fausse pendant toute la discussion, et leur rendrait difficile d'y prendre part avec liberté et autorité, si la question qui les concernait n'était préalablement vidée. M. Berryer est monté à la tribune. Le grand orateur, habitué, sinon aux sympathies, du moins au silence et à l'attention de la Chambre, a été surpris et troublé par les interruptions et les apostrophes de la majorité. Il est descendu de la tribune en protestant contre le refus de l'écouter, puis y est remonta, mais dans la première comme dans la seconde de ces tentatives, il a trop oublié qu'en présence des passions politiques il est toujours plus habile et plus sûr de prendre le parti d'attaquer que de consentir à se détendre.Daniel O'Connell.M. Thiers a, dans la séance suivante, rompu le silence qu'il gardait depuis un assez long temps. Dans sa situation, il ne pouvait parler uniquement pour bien dire; c'était donc, suivant l'expression déjà employée par lui dans une autre occasion, non pas un discours, mais un acte qu'il entendait faire. Son apparition à la tribune était un événement. L'orateur a été mesuré et habile. Sa double thèse était que, dans la question du droit de visite et dans celle de la loi de dotation, le ministère a compromis, par imprudence et par faiblesse, et la Chambre et la couronne.--M. le ministre de l'intérieur lui a répondu.Deux collèges électoraux, convoqués pour donner des successeurs, à la Chambre des Députés, à MM. Passy et Teste appelés à la Chambre des Pairs, viennent de procéder à deux élections dont le résultat a beaucoup occupé la salle des conférences. L'un, le collège de Louviers, a élu M. Charles Laffitte, concessionnaire du chemin de Paris à Rouen, et l'on a prétendu que ce choix était l'accomplissement d'un marché dans lequel, d'une part des suffrages, de l'autre un embranchement de chemin de fer, avaient été échangés. On croit que la vérification des pouvoirs du nouvel élu pourra donner lieu à une discussion animée. Il n'en sera pas de même de l'autre. M. Labaume, avocat à Narbonne, qui vient d'être élu à Uzès, entrerait incognito et inaperçu à la Chambre, n'étaient le nom et la déconvenue, de son concurrent. M. Teste fils, député élu au dernier renouvellement par l'arrondissement d'Apt (Vaucluse), à une majorité assez faible, s'était, dès le premier moment où la promotion de son père fut résolue, proposé de délaisser Apt, dont il regardait le dévouement à sa personne comme trop incertain, pour Uzès, ou, il le croyait du moins, l'amour des Teste lui semblait porté jusqu'au culte.M. le docteur Gray, M. T.-M. Ray, M. T. Tierney.Il eût donc donné immédiatement sa démission de député de Vaucluse pour devenir éligible dans le Gard, s'il n'avait cru devoir préalablement attendre la promesse que le ministère lui avait faite de lui donner, à la cour des comptes, un avancement auquel le retraite obtenue de son père pouvait lui tenir lieu de droit. Mais l'avancement s'est fait attendre, la démission a été d'instant en instant ajournée, et le délai pour la réunion du collège a marché. Enfin, mais trop tard, M. Teste fils, ne voyant aucune nomination ministérielle venir, a pris le parti d'écrire à la Chambre que des considérations, dont il ne lui était pas possible de décliner l'influence, le forçaient à déposer le mandat des électeurs d'Apt. Il expédiait en même temps un courrier pour faire savoir à ceux d'Uzès qu'il était leur homme. Hélas! ils n'étaient plus les siens: le nom de M. Labaume, candidat improvisé, sortait au même moment de l'urne, et M. Charles Teste n'est plus député! mais il est toujours référendaire à la cour des comptes et fils de monsieur son père: il a bien là de quoi satisfaire une noble ambition, M. le ministre des finances a déposé sur le bureau de la Chambre le projet de budget pour l'exercice 1845. Les détails ne nous en seront connus qu'après l'impression et la distribution de ce volumineux document.--En attendant, leMoniteura publié sur les recettes de l'exercice 1843 ou tableau duquel il résulte que le produit des impôts indirects, pendant l'année qui vient d'expirer, s'est élevé à 761,573,000 fr. (sauf des reliquats encore à recouvrer au 31 décembre). Le produit des mêmes impôts, en 1841, avait été de 745,673,000 fr.; il avait été, en 1842 de 751,257,000 fr. Il y a augmentation, en faveur de l'année 1843 de 18,900,000 fr. sur 1841, et de 13,316,000 fr. sur 1842--Cette augmentation provient surtout des droits d'enregistrement de greffe d'hypothèques, de douanes, du produit de la vente des tabacs, etc. Ce dernier revenu s'est élevé à 101,360,000 fr. C'est une augmentation de 6,112,000 fr. sur 1841, et de 3,616,000 fr. sur 1842. Les diminutions les plus importantes sont les suivantes: droits de consommation des sels, perçue dans le rayon des douanes (1813), 58,021,000 fr. Ils avaient été, en 1842, de 59,369,000 fr. Différence en moins: 1,345,000 fr. Droits de fabrication sur les sucres indigènes (1843), 7,394,000 fr. Ils avaient été en 1842 de 8,981,000 fr. Différence en moins: 1,587,000 fr. La progression de 1843 sur 1842 n'a été au total, on le voit, que de tiers de ce qu'avait été celle de 1842 sur 1841. La diminution des droits sur la fabrication du sucre indigène était prévue, mais celle du sel doit éveiller toute l'attention des Chambres. Encore une fois la consommation n'a pu diminuer depuis que le monopole et sorti des mains du domaine de l'État pour passer à celles de la reine Christine, avec les agents de laquelle on a traité. Qu'on surveille donc bien la perception de cet impôt, ou, mieux encore, qu'on le supprime.--Le relevé officiel des dividendes de la Banque de France, qu'un journal a mis en regard de ceux de la Banque de Bordeaux, prouve que cet établissement méconnaît ses propres intérêts, comme il dédaigne ceux du commerce, en demeurant engourdi par la timidité.
L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844.
N° 47. Vol. II.--SAMEDI 20 JANVIER 1844.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
SOMMAIRE.Hudson Lowe.Portrait d'Hudson Lowe; Longwood.--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine.Portrait d'O'Connell et de ses sept coaccusés; Maison d'O'Connell; Cour du Banc de la Reine, à Dublin.--Inventions nouvelles. Locomotion sur les chemins de fer. Rectification.--Romanciers contemporains, Charles Dickens. Expériences américaines; Martin prend un associé; Vallée d'Éden en perspective. (Suite.)--Monument de Molière.Statue en bronze de Molière, par M. Seurre aîné;la Muse enjouée et la muse grave, deux statues en marbre, par M. Pradier;Médaille commémorative; vue du Monument de Molière pendant l'inauguration.--Les Caprices du Cœur, nouvelle, par Marc Fournier. (Suite et fin.)--Algérie. Description géographique de la province de Constantine. (Suite et fin.)Débarquement de troupes; Vue de Constantine; Portraits de Hussein, bey d'Alger, et de Hadj-Ahmed, bey de Constantine; Campements français et arabes.--Bulletin bibliographique. Notice sur la vie de Bernard Palissy. --Annonces.--Modes.Une Gravure.--Rébus.
SOMMAIRE.Hudson Lowe.Portrait d'Hudson Lowe; Longwood.--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine.Portrait d'O'Connell et de ses sept coaccusés; Maison d'O'Connell; Cour du Banc de la Reine, à Dublin.--Inventions nouvelles. Locomotion sur les chemins de fer. Rectification.--Romanciers contemporains, Charles Dickens. Expériences américaines; Martin prend un associé; Vallée d'Éden en perspective. (Suite.)--Monument de Molière.Statue en bronze de Molière, par M. Seurre aîné;la Muse enjouée et la muse grave, deux statues en marbre, par M. Pradier;Médaille commémorative; vue du Monument de Molière pendant l'inauguration.--Les Caprices du Cœur, nouvelle, par Marc Fournier. (Suite et fin.)--Algérie. Description géographique de la province de Constantine. (Suite et fin.)Débarquement de troupes; Vue de Constantine; Portraits de Hussein, bey d'Alger, et de Hadj-Ahmed, bey de Constantine; Campements français et arabes.--Bulletin bibliographique. Notice sur la vie de Bernard Palissy. --Annonces.--Modes.Une Gravure.--Rébus.
udson Lowe!--Pourquoi donc le nom et le portrait de cet Irlandais se montrent-ils aujourd'hui sur la première page de notre journal? Nous-même, nous l'avouons, nous avons éprouvé d'abord une vive répugnance à céder à un pareil homme la place qu'ont honorée tour à tour, pendant un seul mois, un grand poète, un noble enfant du peuple, un savant agronome.--Casimir Delavigne, Brune et Dombasle, pardonnez-nous! cet outrage apparent est encore un hommage rendu à vos talents et à vos vertus. A coté de vos noms célèbres, l'histoire conservera éternellement dans ses annales le nom désormais immortel de Hudson Lowe. Autant vous êtes dignes d'estime et de reconnaissance, autant il mérite de mépris et de haine. A vous la gloire, à lui la honte! C'est aussi pour la presse un devoir sacré de vouer à l'exécration de tous les siècles futurs les hommes qui, comme Hudson Lowe, se sont rendus fameux par leurs vices ou par leurs crimes.
Hudson Lowe, décédé le 10 janvier 1844.
Hudson Lowe naquit en 1770, nous ne savons en quelle contrée de l'Irlande. Sa famille était honorable; il fit, à ce qu'il paraît, de bonnes études, car il parlait facilement plusieurs langues, et il possédait,--ses plus grand-ennemis en conviennent,--une certaine masse de connaissances positives. Une bonne mémoire, tel était le seul don que la nature avait consenti à lui faire; sous tous les autres rapports, elle s'était montrée atrocement cruelle envers lui: «Taille commune, mince, maigre, sec, rouge de visage et de chevelure, marqueté de taches de rousseur, des yeux obliques, fixant à la dérobée et rarement en face, recouverts de sourcils d'un blond ardent, épais et fort proéminents. Il est hideux, disait Napoléon en terminant ce portrait, c'est une face patibulaire; quelle ignoble et sinistre figure que celle de ce gouverneur, dans ma vie je ne rencontrai rien de pareil.» L'âme était bien digne de son enveloppe terrestre; elle n'avait que de mauvais penchants, dont l'éducation essaya vainement de comprimer le développement hâtif. Les vices nombreux qui s'en emparèrent de bonne heure triomphèrent sans combat, car ils n'y rencontrèrent pas une vertu.
En 1808, Hudson Lowe était lieutenant-colonel et commandant de l'île de Capri, dans la baie de Naples. Comment avait-il employé les trente-huit premières années de sa vie? Qu'importe, après tout? D'abord chirurgien, il entra dans un régiment de ligne en qualité d'aide-major; son colonel, reconnaissant des remèdes qu'il lui avait ordonné de prendre pendant une maladie, lui fit cadeau d'une sous-lieutenance. Nommé lieutenant en 1791, il servit successivement à Gibraltar, à Toulon, en Corse, en Portugal, en Égypte, mais nulle part il ne se distingua par une action d'éclat. C'était un de ces militaires qui ne se battent jamais, ni en temps de paix ni en temps de guerre. A l'armée, il maniait plus souvent et plus habilement lu plume que l'épée; aussi exerça-t-il tour à tour les fonctions d'officier payeur, d'aide-trésorier-général, de député-juge-avocat, de sous-inspecteur de la légion étrangère et de secrétaire d'une sorte de commission établie à Malte,for the adjustments of claims. Nommé, le 5 juin 1800, major de tirailleurs corses, mis à la demi-solde en 1802: il reçut en 1803 un autre brevet de major dans le 7e régiment d'infanterie. Ce fut alors que lord Hobard le chargea de missionssecrètesen Portugal et en Sardaigne; l'année suivante, il compléta le cadre des tirailleurs royaux de la Corse, et il fut nommé lieutenant-colonel de ce corps. Après avoir servi à Naples sous sir James Croi, puis en Sicile, il eut enfin l'honneur de commander seul cinq compagnies dans l'île de Capri (1806), c'est-à-dire de devenir le chef des espions que l'Angleterre entretenait à grands frais dans ces parages.
Il occupait ce poste, depuis deux ans et demi, se laissant grossièrement tromper par tous ses espions, lorsque le général Lamarque vint l'attaquer à l'improviste, avec 1800 hommes, dans une forteresse qui passait pour inexpugnable; trois jours après, Hudson Lowe capitulait. Ce fut son seul fait d'armes. Il alla en Sicile se réunir au corps d'armée commandé par le lieutenant-général sir John Stuart, et sa sotte confiance dans ses espions, dont il continuait à être la dupe, fit échouer une expédition habilement combinée.--Sans la stupidité de Hudson Lowe, Murat perdait, à cette époque, la couronne de Naples.
Longwood, maison habitée par Napoléon àSainte-Hélène.
Malgré ces échecs humiliants, Hudson Lowe conserva sa faveur. Le ministère anglais avait su apprécier sa rapacité et ses vices. Un pressentiment secret l'avertissait déjà que ce soldat sans courage et cet espion sans intelligence deviendrait bientôt un bourreau nécessaire. Nous ne le suivrons ni à Zanthe ni à Céphalonie; mais en 1813, nous le retrouveronsseritanode Blucher, comme disait Napoléon à Sainte-Hélène. --Attaché à la personne de ce général en qualité de commissaire du gouvernement anglais, il entra en France avec lesalliés, et, «bien qu'il n'ait pas commandé des armées contre. Napoléon, il se vanta de lui avoir fait plus de mal que s'il eût été à la tête de 100,000 hommes, par les renseignements qu'il fournit au congrès de Châtillon.» Ses nouveaux services d'espion et de scribe obtinrent leur récompense. En janvier 1812, il avait été nommé colonel; le 4 juin 1814, il fut élevé au rang de major-général, et, quelques mois plus tard, il devintsir Hudson Lowe; le ministère anglais lui conféra le titre de chevalier.
Pendant l'occupation, sir Hudson Lowe commanda la ville de Marseille, et les royalistes, qui lorgnaient la majorité du conseil municipal, cédèrent à la funeste idée de lui offrir une épée d'argent en témoignage de leur reconnaissance. Ne devons-nous pas leur pardonner? Ils péchaient par ignorance.
Les Cent Jours passèrent comme un éclair qui brille et disparaît dans une nuit triste et sombre. Napoléon trahi perdit la bataille de Waterloo. Quand il se vit vaincu, il eut assez de grandeur d'âme «pour se mettre volontairement sous la protection du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de ses ennemis.» Le ministère anglais,--car la nation en est innocente, «perdit la foi britannique dans l'hospitalité duBellerophon.» A peine son ennemi se fut-il livré de bonne foi, il l'immola. «Les puissances alliées avaient déclaré que Napoléon Bonaparte était leur prisonnier, et elles en remettaient spécialement la garde au gouvernement britannique.
--Castlereagh et Bathurst surent se montrer dignes de cette preuve de confiance.--Ils avaient inventé Sainte Hélène, mais le climat de Sainte-Hélène ne tuait pas assez vite, il lui fallait un complice. Honte et gloire à eux: ils trouvèrent sir Hudson Lowe.»
Mais à quoi bon raconter ici les détails de cet odieux assassinat? Qui ne les a toujours présents à la mémoire? qui ne peut les lire dans les ouvrages de Las Cases, de Gourgand, d'O'Meara, de Montholon, d'Antommarchi? Quant à moi, je ne me sens pas le courage, en vérité, de résumer ici une aussi triste histoire. A peine Napoléon eut-il aperçu sire Hudson Lowe, il s'écria; «On pourrait m'avoir envoyé pire qu'un geôlier!» Cette crainte devint une certitude. Napoléon eut bientôt des motifs graves pour dire à son infâme geôlier: «Nous vous croyons capable de tout,mais de tout...Vous êtes pour nous un plus grand fléau que toutes les misères de cet affreux rocher. Vous n'avez, jamais commandé que des vagabonds et des déserteurs corses, des brigands piémontais et napolitains... Vous n'avez jamais été accoutumé à vivre avec des gens d'honneur.»--Un jour, sir Hudson Lowe avant répondu qu'il n'avait pas recherché la mission dont il était chargé:» Ces plaies ne se demandent pas, lui dit son prisonnier: les gouvernement les donnent aux gens qui se sont déshonorés.»--Le gouverneur invoqua alors son devoir, et se retrancha derrière les ordres ministériels, dont il ne pouvait s'écarter. «Je ne trois pas, repartit vivement l'Empereur, qu'aucun gouvernement soit assez vil pour donner des ordres pareils à ceux que vous faites exécuter.»
Au lieu des atrocités et des turpitudes de sir Hudson Lowe, rappelons plutôt les belles paroles que Napoléon faisait traduire sur son lit de mort par le général Bertrand au docteur Arnold:
«J'étais venu m'asseoir aux foyers du peuple britannique; je demandais une loyale hospitalité, et, contre tout ce qu'il y a de droits sur la terre, on me répondit par des fers. J'eusse reçu un autre accueil d'Alexandre; l'empereur François m'eût traité avec égard; le roi de Prusse même eût été plus généreux. Mais il appartenait à l'Angleterre de surprendre, d'entraîner les rois et de donner au monde le spectacle inouï de quatre grandes puissances s'acharnant sur un seul homme. C'est votre ministère qui a choisi cet affreux rocher, où se consomme en moins de trois années la vie des Européens, pour y achever la mienne par un assassinat. Et comment m'avez-vous traité depuis que je suis exilé sur cet écueil? Il n'y a pas une indignité, pas une horreur dont vous ne vous soyez fait une joie de m'abreuver. Les plus simples communications de famille, celles mêmes qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées. Nous n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune nouvelle, aucun papier d'Europe; ma femme, mon fils même, n'ont plus vécu pour moi; vous m'avez tenu six ans dans la torture du secret. Dans cette île inhospitalière, vous m'avez donné pour demeure l'endroit le moins fait pour être habité, celui où le climat meurtrier du tropique se fait le plus sentir. Il m'a fallu me renfermer entre quatre cloisons, dans un air malsain, moi qui parcourais à cheval toute l'Europe! Vous m'avez assassiné longuement, en détail, avec préméditation, et, l'infâme Hudson a été l'exécuteur des hautes-œuvres de vos ministres. Vous finirez comme la superbe république de Venise, et moi, mourant sur cet affreux rocher, privé des miens et manquant de tout, je lègue l'opprobre et l'horreur de ma mort à la famille régnante d'Angleterre.»
«J'en écrirai à mon gouvernement, j'exécute les ordres de mon gouvernement.» Telles étaient les seules réponses de sir Hudson Lowe aux trop justes reproches qu'on lui adressait de toutes parts. Amère dérision! sesMémoiresprouveraient-ils que les ordres qu'il reçut étaient réellement impitoyables, il n'en serait pas moins coupable. Toute réhabilitation d'un pareil homme; est à jamais impossible. Qui donc l'obligeait à les exécuter, ces ordres? qui? sa cupidité et sa méchanceté! Il pouvait être sévère, mais grand; il fut atroce et lâche! S'il eut eu seulement un peu de cœur, il eût répondu à son gouvernement ce que le vicomte d'Orthuz répondit jadis à Charles IX.--Mais quelle erreur est la mienne! ce misérable n'a pas un seul défenseur, même en Angleterre... et je persiste à l'accuser.
Quand Napoléon exhala son dernier soupir, sir Hudson Lowe se hâta de quitter Sainte-Hélène; le bourreau avait peur sans doute de rencontrer l'ombre menaçante de sa victime. Il rapportait en Europe une fortune de millions de fr.
--Le ministère anglais,--nous rougissons de le dire,--le reçut connue un héros. Mais son triomphe fut de courte durée.--L'heure de la vengeance et de l'expiation devait suivre de près celle de la perpétration du crime.
Au mois d'octobre 1822, arrivait à Londres un jeune homme de cœur, M. Emmanuel de Las Cases.--En 1816, sir Hudson Lowe l'avait exilé de Sainte-Hélène avec son père, dont il redoutait par instinct les terribles révélations futures. M. E. de Las Cases était malade au moment où il fut enlevé et déporté au Cap. Le docteur O'Meara essaya vainement d'obtenir un sursis: «Eh! monsieur, lui répondit le gouverneur avec impatience, que fait, après tout, la mort d'un enfant à la politique!»--M. Emmanuel de Las Cases avait donc des injures personnelles à venger; mais ce n'était pourtant ni pour lui ni pour son père qu'il s'empressait d'accourir à Londres en quittant Sainte-Hélène: il avait juré de tuer le bourreau de son Empereur, ou de périr, et il venait tenir ce noble serment.
Hudson Lowe vivait alors retiré à la campagne, et il ne faisait à Londres que de courtes apparitions. Où le rencontrer? Comment le forcer à se battre sans s'exposer aux conséquences judiciaires d'un duel? M. de Las Cases consulta un avocat distingué, et, d'après ses conseils, il résolut de provoquer sir Hudson Lowe en duel sans qu'aucun témoin put affirmer qu'il fut l'agresseur.
Il chercha longtemps une occasion favorable. Enfin elle se présenta. Un jour on l'avertit que sir Hudson Lowe vient d'arriver à sa maison de Paddington-Green et qu'il y passera la nuit. Il court n'installer dans un hôtel garni situé en face, et il attend avec la plus vive anxiété que son ennemi mortel sorte de son domicile.--Plusieurs heures s'écoulent. Enfin, heureuse nouvelle! il apprend que sir Hudson Lowe a envoyé chercher un fiacre; descendant à la hâte, il se promène, une cravache à la main, sur le trottoir de sa maison.
Il affecte un air d'indifférence, mais il est vivement ému, et il ne perd pas un seul instant de vue la porte par laquelle sir Hudson Lowe va sortir. Soit hasard, soit pressentiment secret, quelques personnes s'arrêtent, regardent et semblent attendre un événement imprévu. D'autres curieux accourent; des groupes se forment; tout à coup la porte s'ouvre, et sir Hudson Lowe paraît sur le seuil; mais à peine a-t-il descendu la première marche, il rentre précipitamment: un moment M. de Las Cases a craint d'avoir été aperçu, et de perdre une occasion si longtemps désirée... Ce n'est qu'une fausse alarme; sir Hudson Lowe rouvre de nouveau la porte, et, se dirigeant vers le fiacre, vient heurter violemment M. de Las Cases, qui s'est précipité contre lui.
«Vous m'avez insulté, monsieur, s'écrie le, bouillant jeune homme, et vous m'en rendrez raison!» En disant ces mots, il le frappe sur l'épaule d'un coup de cravache.
A cette rencontre, à ces mots, à ce coup, Hudson Lowe a relevé la tête et reconnu son adversaire. Il pâlit, se trouble, et semble d'abord hésiter; puis, sans mot dire, il s'élance à son tour, son parapluie en avant, sur M. de Las Cases, qui, parant habilement ce coup, lui fait avec sa cravache, au milieu de la figure, une blessure dont la cicatrice ne pourra plus jamais s'effacer.
Cependant les curieux, témoins de cette lutte, commencent à murmurer et à s'agiter. Sans réfléchir, ils prennent parti pour leur compatriote, contre un étranger. M. de Las Cases comprend qu'il est perdu peut-être s'il ne parvient pas à se les rendre favorables; sa vie dépend de sa présence d'esprit. «Cet homme a insulté mon père, s'écrie-t-il, et je viens lui en demander satisfaction.» Ces paroles et l'accent entraînant avec lequel elles ont été prononcées produisent une vive impression.--La foule s'arrête attendrie: toutefois elle hésitait encore, quand un gros gentleman saisit M. de Las Cases, et le pressant entre ses bras, s'écrie; «Vous avez bien fait, jeune homme!» Descheersétourdissants accueillent cette action et ces paroles d'un homme de cœur... M. de Las Cases a gagné sa cause devant le peuple anglais.
Pendant cette scène, Hudson Lowe avait repris son équilibre assez gravement compromis, et il s'était caché dans le fiacre, où son adversaire triomphant n'eut que le temps de lui jeter sa carte et un cartel. Il allait demander à la justice la réparation de l'outrage public qu'il venait de recevoir.
Il lui fallait deux témoins; il n'en put trouver qu'un, le cocher de fiacre. A la place de celui qui lui manquait, il étala sons les yeux du juge de paix qui recevait sa plainte sa joue meurtrie.--Par un hasard heureux, ce juge de paix avait dîné la veille avec M. de Las Cases, et, après une longue conversation sur la législation française, il avait conçu pour lui une vive amitié. Il le fit avertir secrètement que ses fonctions l'obligeaient à signer unwarrantou un mandat d'arrêt contre lui. «Quel parti dois-je prendre? demanda M. de Las Cases à son conseil.--Enfermez-vous dans votre appartement, lui répondit celui-ci, et cassez la tête d'un coup de pistolet à quiconque oserait y pénétrer malgré votre défense. Seulement, si on parvient à mettre lewarrantsous vos yeux, constituez-vous prisonnier. «Ce conseil fut suivi ponctuellement. Quand les policemen se présentèrent, on leur répondit que M. de Las Cases était absent. Ils s'installèrent devant la porte de la maison, y vidèrent plusieurs pots de bière, et ne se retirèrent qu'à la nuit. Trois fois M. de Las Cases changea de résidence, ayant soin d'envoyer d'avance sa nouvelle adresse à sir Hudson Lowe; trois fois la même scène se renouvela, et il attendit vainement une réponse.--Enfin, le quatrième jour, il reçut une lettre non signée, émanant évidemment d'un personnage haut placé, dont l'auteur est toujours resté inconnu. On lui donnait le conseil de partir à l'instant même; le lendemain il serait trop tard. Il en profita, et se rendit en poste à Brighton, sous un déguisement et avec un faux passeport où il avait pris la qualité de médecin.--Un paquebot allait partir pour la France.--Il courait à l'embarcadère lorsqu'un employé de la douane l'arrêta, et après l'avoir forcé à exhiber ses papiers, se permit de lui adresser quelques plaisanteries inquiétantes.--C'était un homme envers lequel M. de Las Cases s'était montré assez dur pendant son séjour à Sainte-Hélène et qui venait de recevoir à l'instant même l'ordre de l'arrêter.--Sa position devenait difficile.
Espérant encore qu'il n'était pas reconnu, il feignit de s'emporter.... Je ne vous retiens plus, monsieur le docteur, lui dit cet homme, dépêchez-vous de partir; mais, ajouta-t-il d'un ton de voix tout différent, songez que vous êtes encore en Angleterre, et souvenez-vous de moi.» En achevant ces mots, il lui tendit sa main, que M. de Las Cases serra affectueusement dans les siennes, et ils se séparèrent sans échanger un seul mot; ce langage muet était assez significatif. Le surlendemain, M. de Las Cases était de retour à Paris.
L'ignoble conduite de sir Hudson Lowe souleva contre lui en Angleterre l'indignation universelle. Wellington, qui l'avait toujours protégé, le destitua d'une fonction qu'il occupait dans le régiment deshorse guards; les membres de l'Unionle chassèrent de leur club; lady Holland, chez laquelle il se présenta, lui fit répondre publiquement qu'elle n'était pas visible; les journaux eux-mêmes cessèrent de le défendre. Seul le ministère continua de le soutenir: il lui donna la propriété du 93e régiment d'infanterie, propriété qui lui rapporta environ un revenu annuel de 20,000 livres sterling; mais quand il voulut aller passer le régiment en revue, les officiers déclarèrent unanimement qu'ils aimaient mieux se démettre tous de leur grade que de se soumettre à un pareil affront.
Trois années s'écoulèrent. En 1825 Hudson Lowe eut l'audace de venir à Paris, et s'il fut parfaitement reçu par le roi régnant, la cour sut lui faire comprendre de mille manières qu'elle lui refusait son estime. Il s'en plaignit vaguement à Charles X. Cependant un hasard heureux avait fait découvrir sa demeure à M. Emmanuel de Las Cases qui s'était empressé de lui porter sa carte et de se mettre à sa disposition, persuadé, lui disait-il, qu'il arrivait en France tout exprès pour vider une affaire d'honneur. Sir Hudson Lowe ne répondit rien à cette nouvelle provocation, ou plutôt.....
Mais, avant de l'accuser, racontons aussi brièvement que possible un événement mystérieux qui nous servira peut-être à expliquer son honteux silence.
A cette époque, M. E. de Las Cases habitait Paris; il allait très-souvent à Passy, voir son père, et à Versailles, passer plusieurs jours chez des amis. Un soir du mois de novembre, à neuf heures environ, il sortait de la maison de son père et se dirigeait vers Paris, quand, au détour d'une rue isolée, un homme s'élança sur lui, et, le saisissant violemment par la taille, le frappa à quatre ou cinq reprises, avec un poignard, dans la poitrine. Sans un portefeuille et des papiers qui remplissaient la poche de son habit, M. F. de Las Cases périssait victime de cet odieux guet-apens. Heureusement il n'était pas même blessé. Se débarrasser de son assassin, s'élancer sur lui, le précipiter à terre et l'accabler de coups, fut pour lui l'affaire d'un moment. Depuis l'arrivée de sir Hudson Lowe, il portait toujours une canne à épée. Il ne l'avait pas lâchée dans la lutte, et, se relevant vivement, il essaya de tirer la lame du fourreau; mais la lame était rouillée, et il éprouva quelque résistance. Au moment où il eut enfin la satisfaction de se sentir armé, un second assassin, appelé par le premier dans une langue étrangère, fondit sur lui. S'élançant à sa rencontre, il le blessa à l'épaule et le mit en fuite. Mais, soit que l'autre homme l'eût retenu par son manteau, soit qu'il eût fait un faux pas dans l'obscurité, il tomba au milieu d'une ornière pleine de boue. Lorsqu'il se releva, ses deux assassins avaient disparu. Il courut chez son père, où il resta six semaines au lit: car, pendant la lutte, il avait reçu trois profondes blessures à la jambe.
Quels étaient les auteurs ou l'instigateur d'un si lâche assassinat? L'instruction judiciaire, confiée à un homme de cœur, se poursuivit avec la plus louable activité; mais la police ne put ou ne voulut fournir aucun renseignement à la magistrature, la presse et l'opinion publique accusèrent hautement sir Hudson Lowe. Au lieu de se justifier et de solliciter lui-même une enquête, il quitta précipitamment Paris et s'enfuit en Allemagne.
Singulière coïncidence, M. E. de Las Cases habitait Paris, et il allait souvent à Passy et à Versailles; sir Hudson Lowe avait trois logements, un à Paris, un à Passy, un à Versailles; le soir même de l'assassinat, il quitta celui de Passy pour n'y plus jamais revenir.
Sir Hudson Lowe s'était sauvé à Francfort: le représentant de l'Angleterre lui lit l'accueil le plus honorable et l'invita à dîner. Au milieu du repas. Paris devint le sujet de la conversation, «Que s'y passe-t-il de nouveau? demanda l'un des convives.--On assure que le jeune Emmanuel de Las Cases, dont le père a suivi Napoléon à Sainte-Hélène, a été assassiné à Passy il y a quelques jours, lui répondit son voisin.--Sir Hudson Lowe a quitté Paris depuis ce déplorable événement, dit alors une voix crave; il pourra sans doute nous apprendre la vérité.» A cette accusation, sir Hudson Lowe balbutia quelques mots, et toute l'assemblée garda un profond silence.
De Francfort, sir Hudson Lowe se rendit à Vienne. M. de Metternich l'invita à dîner. Quand il arriva, tous les convives étaient déjà réunis, et l'attendaient depuis un quart d'heure environ. A peine les gens de service eurent-ils prononcé son nom, qu'un officier prit son chapeau et se retira. Un second le suivit, puis un troisième, puis un quatrième... En moins de cinq minutes, ils étaient tous partis, laissant M. de Metternich seul avec son hôte. On raconte, mais nous ne pouvons garantir ce fait, que l'illustre ministre autrichien ne put retenir un éclat de rire, et qu'il pria froidement sir Hudson Lowe de lui pardonner un affront dont il déclinait la responsabilité. Ce qui est positif, c'est que sir Hudson Low ne rit pas plus à Vienne qu'il n'avait ri à Francfort.
Repoussé et insulté partout en Europe, il passa en Asie. Le ministère anglais l'avait nommé, non pas, comme l'ont dit à tort quelques biographes, gouverneur de l'île de Candie, mais commandant ou gouverneur de la province de Candy, dans l'île de Ceylan. Le 11 août 1827, il débarqua à Colombo, capitale de cette nouvelle conquête de l'Angleterre.. Il avait alors le grade de major-général; si les bâtiments en rade et les forts de la ville tirèrent un certain nombre de coups du canon, lorsqu'il mit pied à terre, les officiers qu'il allait commander l'accueillirent avec une froideur évidente. Quelques-uns d'entre eux ne le connaissaient pas encore, même de réputation; ils manifestèrent à leurs camarades l'étonnement que leur causait une semblable réception. «Il fut le geôlier de Napoléon à Sainte-Hélène, répondit une voix accusatrice sortie de la foule, et il deviendrait votre geôlier à tous, pour peu qu'on le payât.» Dès lors, en Asie connue en Europe, le major-général Hudson Lowe put lire sur tous les visages les sentiments d'horreur et de dégoût que sa vue seule inspirait même à ses subordonnés.
Il avait beau la fuir, sa honte le suivait partout. A son retour en Europe, il débarqua à l'Ile-de-France, récemment conquise par l'Angleterre. A peine surent-ils qu'il était débarqué, les habitants de Port-Louis, Français et Anglais, s'ameutèrent et exigèrent du gouverneur son renvoi immédiat. Il n'osa pas même gagner, sans être protégé par une escorte, le navire qui l'avait amené. Le gouverneur, sachant que sa vie ne courait aucun danger, et craignant que la présence des soldats armés n'amenât une collision fâcheuse, resta sourd à ses prières.--Cependant il lui fallait quitter cette île, où il avait espéré prendre quelques jours de repos. La population tout entière le poursuivit jusqu'au rivage de ses huées et de ses malédictions. Arrivé sur le bord de la mer, son aide de camp, un de ses parents, indiqué de sa lâcheté, tira son épée, la brisa sur ses genoux, et en lançant les débris dans les vagues, il s'écria qu'il ne voulait plus servir sous les ordres d'un pareil chef.
La Providence lui laissa la vie à Hudson Lowe comme pour lui donner le temps de se repentir; mais elle lui prit sa fortune. Ces quatre millions qu'il avait si honteusement gagnés à Sainte-Hélène, il les perdit à Londres dans des spéculations malheureuses d'hôtels garnis. Sa femme, la veuve d'un colonel tué à Waterloo, l'avait abandonné, et se livrait aux plus honteux dérèglements; il traîna donc, pendant les dernières années, une existence misérable: trompé dans ses affections d'époux, s'il en eut, accablé d'humiliations, méprisé de tous ceux de ses semblables qui ne le haïssaient pas, trop stupide et trop insensible pour connaître les douleurs poignantes du remords; ruiné, et n'ayant d'autres ressources que les revenus et la retraite de son grade de colonel du 50e régiment, d'infanterie, que lui valurent sans doute des droits d'ancienneté.--Quel exemple et quelle leçon! Enfin la mort eut pitié de lui; frappé d'une attaque d'apoplexie, il rendit le dernier soupir le mercredi 10 janvier 1844.
Il laisse plusieurs enfants.--Loin de nous la pensée de faire rejaillir sur eux la honte de leur père! Quel que soit le nom qu'il porte, tant qu'il ne l'a pas déshonoré lui-même, tout homme a droit à l'estime loyale des gens de bien, qui ont assez de courage pour protester, par leur conduite, contre le plus absurde elle plus inique des préjugés.
Tel fut cet homme, tels furent ses crimes et ses châtiments sur cette terre. Peut-être, dans cette notice rapide et nécessairement incomplète, avons-nous commis quelque erreur de détail involontaire: mais tous les faits que nous avons racontés sont puisés à des sources authentiques où nous ont été garantis par des témoins dignes de foi. Ce que nous voulions surtout, et nous espérons avoir réussi, c'était faire suffisamment connaître Hudson Lowe à la génération nouvelle, pour qu'elle léguât un jour à celle qui lui succédera les sentiments de haine ou de mépris dont nous avons tous hérité de nos pères.
Nul ne peut prédire ici-bas les décisions futures de la justice divine; quant à la justice, humaine, elle a déjà prononcé; en condamnant Hudson Lowe à l'exécration de l'espère humaine tout entière, elle a fait clouer au poteau de l'infamie son nom maudit, connue un type monstrueux d'astuce, de bassesse et de cruauté.
L'inauguration de la statue de Molière a été l'affaire importante de ces jours derniers; le soin de raconter les faits authentiques de cette solennité revient naturellement à l'historiographe ordinaire de la semaine; nous le lui disputons d'autant moins, qu'il connaît Molière mieux que personne, pour avoir publié une excellente édition de ses œuvres, et écrit sa vie avec une affection pleine de sagacité. L'ordre et la marche de cette fête du génie seront donc exposés par lui; il n'oubliera ni M. Samson, ni M. Étienne, ni M. Arago, ni M. de Rambuteau, inclinés au pied de la glorieuse statue, et y déposant, en prose plus ou moins élégante et spirituelle, l'hommage de l'universelle admiration. Pour nous, il ne nous reste qu'à exprimer un regret, qui nous a paru généralement éprouvé: c'est que l'autorité, par une prudence exagérée et sur des craintes sans fondement ait cru devoir tellement isoler cette fête littéraire, que, de populaire qu'elle devait être, elle n'a été réellement qu'une sorte de représentation particulière, jouée au bénéfice du préfet, de l'Académie, et de MM. les comédiens français; quant à la masse des citoyens de toutes sortes, qui s'apprêtait à venir pieusement assister à la cérémonie et saluer, à son tour, le bronze immortel, elle n'a pas été admise; une nombreuse armée de gardes municipaux, fermant toutes les issues, a maintenu un vide complet dans toute la longueur de la rue de Richelieu, depuis l'angle de la rue des Petits-Champs jusqu'à la place du Carrousel; ainsi, les entrées du peuple ont été généralement suspendues.
Si la statue du grand homme avait pu s'animer et prendre la parole, elle aurait dit sans doute: «Laissez-les venir à moi; je leur appartiens et ils m'appartiennent; ne suis-je pas le poète de tout le monde? que tout le monde puisse approcher!»
Molière, en effet, par un privilège presque sans exemple, a conquis l'universalité des affections et des suffrages. Si les classes lettrées et de fine éducation sont plus particulièrement propres à sentir les beautés hardies de ses inventions et de son style, sa franche gaieté, le naturel et l'étonnante vérité de ses peintures, et surtout son admirable bon sens, vont droit à la foule, la saisissent irrésistiblement, et pénètrent jusqu'à ses fibres les plus intimes. C'est surtout sur les hommes assemblés que Molière exerce sa toute-puissance, et que sa raison et sa saillie, gagnant de proche en proche, comme une étincelle électrique, produisent une immense explosion de plaisir et de rires.
Que craignait-on en laissant cette foule, éprise de Molière, arriver jusqu'à sa statue? Avait-on peur qu'Harpagon, M. Jourdain, M. Purgon, ou quelque docteur Mathanasius, se glissât jusqu'au piédestal pour prendre sa revanche contre le poète et l'insulter? M. Jourdain est trop bonhomme, et d'esprit trop obtus, pour exercer une telle rancune; Mathanasius continue à se débattre dans les ténèbres de sa philosophie, et Harpagon a bien autre chose à faire que de songer à Molière; ne faut-il pas qu'il visite sa cassette! Quant à M. Purgon, il n'a pas coutume de parler... à des statues. Peut-être est-ce de Tartufe qu'on était inquiet; il est vrai que Tartufe se démène depuis quelque temps, lui qu'on croyait bien mort à tout jamais. Mais, non! Tartufe n'entrait pour rien dans ces terreurs; on ménage trop le saint personnage pour lui faire cette injure, et ce n'est pas pour arrêter Tartufe que les rues étaient barricadées de gendarmes.--Quoi donc, enfin?--Je ne saurais vous dire; mais la vérité est qu'on a eu peur.--Peur de quoi, encore un coup?--Peur de tout et de rien, ce qui est le fait des gens qui ne sont pas braves.
Quoi qu'il en soit, on a dû regretter cet emploi soupçonneux de précautions inutiles, en voyant l'attitude calme et respectueuse des citoyens; qui cherchaient de tous côtés à entrevoir dans le lointain quelques traits de la cérémonie, à travers les fusils et les chevaux de la garde municipale. Un fait particulier m'a surtout convaincu du peu d'opportunité de ces mesures de prévoyance exagérée. A cêté de moi, sous mes yeux, un de nos plus illustres écrivains, qui occupe un haut rang dans la poésie dramatique, cherchait à se frayer passage vers le monument. «On ne passe pas!» lui cria une voix rude, et je vis mon fils d'Apollon, venu là sans doute le cœur gros d'émotion et de tendresse pour Molière, obligé de rebrousser chemin et de se retirer à pas précipités, comme un suspect pourchassé par un sergent de ville. Cependant ce n'était qu'un poète distingué, qui voulait honorer la mémoire d'un grand poète!
Mais enfin la statue est découverte et debout: voilà l'essentiel; c'est une noble revanche que notre siècle donna à Molière, une glorieuse réparation des préjugés qui avaient outragé sa mort. A la place de cette statue, une fontaine a longtemps épanché ses eaux; la source n'en est pas tarie et coule encore; nous la recommandons à nos auteurs dramatiques. La tradition rapporte des merveilles de certaines ondes qui rendaient la jeunesse ou donnaient le génie.--O docteur mon ami, médecin des méchants faiseurs de drames lugubres et de comédies sans vérité et sans bon sens, quelles ordonnances leur prescrirez-vous? «Boire tous les jours un venu d'eau de laFontaine Molière.»
Le rude assaut livré par M. Félix Pyat à M. Jules Janin avait fait croire à une rencontre des deux adversaires, du moins la plume à la main; mais M. Jules Janin n'a pas jugé à propos de dégainer, contre la massue de son terrible provocateur, l'arme légère du feuilletoniste: il s'est adressé aux gens du roi, et le champ de bataille va se trouver transformé en chambre de police correctionnelle; le juge du camp portera toge et bonnet carré; M. Jules Janin aura pour second Me Chaux-d'Est-Ange, et Me Marie servira de témoin à M. Félix Pyat. La lutte promet, vu l'habileté des champions, un vif intérêt et passablement de scandale; malheureusement, s'il y a beaucoup d'appelés, il y aura peu d'élus. La loi sur la diffamation est positive: elle permet les plaisirs de l'audience, mais défend complètement la publicité des débats par la voie des journaux. Or, sans les journaux, point de salut pour les curieux: une simple mention de l'arrêt, voilà toute la récréation que la susceptibilité du code leur réserve. D'autre part, l'architecte du Palais-de-Justice n'a pas prévu le cas; la chambre de police correctionnelle est si petite, qu'à l'exception des juges, du procureur du roi, des parties, des avocats et des huissiers, personne ou presque personne ne peut y trouver place. Heureux donc les privilégiés qui se, glisseront dans cet étroit paradis du scandale! Si on pouvait louer des stalles d'avance, ou faire le trafic de billets comme à la porte des théâtres, le prix des places aurait un cours prodigieux; les princes russes et les lords anglais les couvriraient de roubles et de livres sterling. Quand ce ne serait que pour voir ce bon gros Jules, comme il s'appelle lui-même, cet homme de tant d'esprit et de style, mettant de côté son joli petit sifflet d'ivoire et d'or, pour se réfugier sous la robe noire du ministère public, comme un enfant qu'on a fouetté sous la robe de sa nourrice.
Cette fuite de M. Jules Janin vers la police correctionnelle n'a pas obtenu l'approbation générale; on ne refuse pas à M. Jules Janin le droit de se défendre, bien s'en faut; on ne lui reproche que le choix des armes. Quoi! vous avez entre les mains l'arme la plus sûre et la plus redoutable, la plume, cent fois plus terrible que le fer, plus fine et plus aiguisée que l'acier; la plume, sous une main habile et prompte, toujours prête à la riposte: la plume, qui frappe un ennemi à droite et à gauche, le harcelle, l'étonne, le surprend, l'ébloui, le désarçonne et le laisse à terre, tout meurtri, et perce d'outre en outre à la pointe du raisonnement, de l'indignation et du sarcasme, ce triple acier qui fait d'inguérissables blessures; vous avez la plume... et vous prenez la police correctionnelle! Vous faites comme un soldat qui, se voyant attaqué en pleine rue, jetterait là le sabre qu'il porte au côté, et prierait un passant de lui prêter ses poings pour avoir raison de l'agresseur.
Écrivains, quel que soit votre nom et qui que vous soyez, servez-vous toujours de votre arme naturelle; l'écusson du tout écrivain de talent et de cœur doit se composer, non pas d'une griffe d'huissier sur papier timbré, mais d'une belle plume et d'une bonne épée en sautoir.
A qui la justice donnera-t-elle gain de cause? A M. Félix Pyat ou à M. Jules Janin? C'est le secret de quelques jours; le 31 janvier nous l'apprendra. Les paris sont ouverts. Et pourquoi ne parierait-on pas? la justice est capricieuse, et quelquefois, sauf le profond respect que je professe pour elle, on la prendrait pour une espèce de jeu de hasard; témoin l'aventure toute récente dela Quotidienneet dela Gazette. Ces deux vénérables douairières ont comparu, l'autre jour, devant le jury, sous la prévention d'avoir parlé avec trop de dévouement et de tendresse du pèlerinage et du héros de Belgrave-Square;la Gazette, en vieille tacticienne, fit défaut le premier jour, et subit, par contumace, une condamnation à deux ans de prison et à six mille francs d'amende. Or, la condamnation par contumace ressemble à la décapitation par effigie: les gens qu'elle tue se portent tous fort bien;la Quotidienne, moins avisée, s'offrit bravement de sa personne, au feu de l'audience, et ne se déroba point devant M. le procureur du roi: qu'en est-il arrivé? le voici: L'IntrépideQuotidiennereste bien et dûment frappée d'un an de captivité, tandis quela Gazette, revenant en justice sur appel, est sortie saine et sauve du combat, sans y laisser seulement une plume de ses ailes. L'une est condamnée, l'autre acquittée sur la même accusation et sur un fait complètement identique. Les audiences se suivent et ne se ressemblent pas; aujourd'hui dans un casque et demain dans un froc; le jour et la nuit, le blanc et le noir; si j'y comprends un mot, je veux être pendu, «Monsieur, vous avez eu tort d'aller à Belgrave-Square; monsieur, vous avez eu parfaitement raison.» Le poids passant du plateau de gauche au plateau de droite.
La justice cependant ne chôme pas. Non-seulement le procureur du roi lui fournit depuis quelques jours des procès en diffamation et des procès de presse assez abondants; mais les attentats contre la propriété et contre les personnes ne font jamais relâche. On n'est pas encore remis de l'assassinat de la veuve Senépart, que l'assassinat de la veuve Léon vient nous redonner le frisson. C'était une bonne vieille rentière, qui habitait dans le quartier de la rue du Cherche-Midi, lieu isolé, et propice aux bandits. La veille, on l'avait vue encore pimpante et parée de sa guimpe sexagénaire. Le lendemain le portier, inquiet de ne pas l'entendre comme de coutume, donna l'éveil. Ou entre chez elle, et un ne trouve plus qu'un cadavre horriblement mutilé; deux griffons, les fidèles compagnons de sa vieillesse, étaient tristement couchés aux pieds de la victime et la contemplaient d'un œil morne. La justice s'est aussitôt mise à la piste des assassins. Si nos pauvres petits griffons allaient renouveler l'histoire du chien de Montargis! en lisant le récit de ces horribles tragédies qui se renouvellent trop souvent, on se demande si véritablement on habite le pays le plus doux, le plus élégant, le plus civilisé du monde; si ce n'est pas, au contraire, un mensonge, et si, par quelque coup de baguette infernale, on n'a pas été, sans le savoir, soudainement transporté en terre d'anthropophages.
Ces bandits affreux qui trempent ainsi leurs mains dans le sang humain, ces farouches et cruels déprédateurs sans pitié et sans âme, se comptent encore; mais les petits bandits, c'est-à-dire les escamoteurs de montres, les preneurs du cassettes, les larrons de toute espèce, ne se comptent plus. Tous les soirs la salle Saint-Martin regorge de nouveaux hôtes, héros de fausses clefs, de limes à froid et de monseigneurs. Une espèce qui se, propage et pullule particulièrement, c'est la race des escrocs qui pratiquent ce qu'on pourrait appeler le vol à la fourchette. La police vient d'en happer une demi-douzaine coup sur coup; ces vauriens ont l'air de très-honnêtes gens. A l'aide de cette mine hypocrite, d'un gant glacé et d'une botte vernie, ils fréquentent les cafés élégants et les restaurants en renom. Là, ils soupent ou dînent avec un appétit qui devrait seule donner une conscience libre. La carte payée, les voici qui tournent les talons. Le garçon les salue avec respect; puis, tout à coup, faisant son compte, il s'aperçoit que ces aimables hôtes, pour un dîner de quinze francs, ont escamoté pour soixante où quatre-vingt francs d'argenterie.--Un de ces industriels, saisi dernièrement en flagrant délit, confessait ses prouesses, et nommait l'un après l'autre tous les restaurateurs qu'il avait exploités: Véry, les Frères Provençaux, le Café Anglais, etc. Arrivé à Véfour, il se mit à sourire. Le greffier du commissaire du police lui en demanda la raison: «Ah! s'écria-t-il, ce nom de Véfour me rappelle un doux souvenir. C'est chez lui que j'ai fait mon dernier repas, et de ma vie je n'ai si bien dîné: j'ai mangé, à moi seul, deux plateaux d'argent, trois cuillers, quatre fourchettes, une salière, un couteau et une assiette de vermeil!»
M. Eugène Sue a oublié le voleur à la fourchette dans sesMystères de Paris. Il pourra réparer cet oubli dans le drame qu'il a taillé sur son roman, et que le théâtre de la Porte-Saint-Martin prépare à grands frais. La représentation devait avoir lieu la semaine prochaine, mais la censure est intervenue. Il paraît que ses susceptibilités sont sérieusement éveillées; le Chourineur, le notaire Ferraud, la Chouette, Trotillard et le Maître d'École sont traqués par elle et surveillés de près. M. Eugène Sue, qui a écrit son livre en pleine liberté, est obligé d'accommoder son drame selon le bon plaisir de messieurs les censeurs. Il taille, il rogne, il atténue, il adoucit; cela gêne son imagination indépendante et sa verve habituée à ne subir aucun frein. On aura beau faire cependant, il restera toujours au drame assez des terreurs et des singularités du roman pour émouvoir tout Paris. Les premiers jours de février verront éclore cette œuvre si impatiemment attendue.
La discussion de l'adresse de la Chambre des Députés a, cette semaine, rempli les colonnes entières des journaux comme elle a absorbé l'attention publique. Les orateurs n'ont pas exactement suivi l'ordre que la commission avait voulu leur tracer, et la dernière phrase du projet a été précisément la première sur laquelle la lutte s'est engagée. On sait que cette phrase renferme la condamnation, en termes qu'on a eu l'intention de rendre flétrissants, puisque ce verbe s'y trouve, du pèlerinage de Belgrave-Square. M. Berryer, sentant que sa position et celle de ses amis serait fausse pendant toute la discussion, et leur rendrait difficile d'y prendre part avec liberté et autorité, si la question qui les concernait n'était préalablement vidée. M. Berryer est monté à la tribune. Le grand orateur, habitué, sinon aux sympathies, du moins au silence et à l'attention de la Chambre, a été surpris et troublé par les interruptions et les apostrophes de la majorité. Il est descendu de la tribune en protestant contre le refus de l'écouter, puis y est remonta, mais dans la première comme dans la seconde de ces tentatives, il a trop oublié qu'en présence des passions politiques il est toujours plus habile et plus sûr de prendre le parti d'attaquer que de consentir à se détendre.
Daniel O'Connell.
M. Thiers a, dans la séance suivante, rompu le silence qu'il gardait depuis un assez long temps. Dans sa situation, il ne pouvait parler uniquement pour bien dire; c'était donc, suivant l'expression déjà employée par lui dans une autre occasion, non pas un discours, mais un acte qu'il entendait faire. Son apparition à la tribune était un événement. L'orateur a été mesuré et habile. Sa double thèse était que, dans la question du droit de visite et dans celle de la loi de dotation, le ministère a compromis, par imprudence et par faiblesse, et la Chambre et la couronne.--M. le ministre de l'intérieur lui a répondu.
Deux collèges électoraux, convoqués pour donner des successeurs, à la Chambre des Députés, à MM. Passy et Teste appelés à la Chambre des Pairs, viennent de procéder à deux élections dont le résultat a beaucoup occupé la salle des conférences. L'un, le collège de Louviers, a élu M. Charles Laffitte, concessionnaire du chemin de Paris à Rouen, et l'on a prétendu que ce choix était l'accomplissement d'un marché dans lequel, d'une part des suffrages, de l'autre un embranchement de chemin de fer, avaient été échangés. On croit que la vérification des pouvoirs du nouvel élu pourra donner lieu à une discussion animée. Il n'en sera pas de même de l'autre. M. Labaume, avocat à Narbonne, qui vient d'être élu à Uzès, entrerait incognito et inaperçu à la Chambre, n'étaient le nom et la déconvenue, de son concurrent. M. Teste fils, député élu au dernier renouvellement par l'arrondissement d'Apt (Vaucluse), à une majorité assez faible, s'était, dès le premier moment où la promotion de son père fut résolue, proposé de délaisser Apt, dont il regardait le dévouement à sa personne comme trop incertain, pour Uzès, ou, il le croyait du moins, l'amour des Teste lui semblait porté jusqu'au culte.
M. le docteur Gray, M. T.-M. Ray, M. T. Tierney.
Il eût donc donné immédiatement sa démission de député de Vaucluse pour devenir éligible dans le Gard, s'il n'avait cru devoir préalablement attendre la promesse que le ministère lui avait faite de lui donner, à la cour des comptes, un avancement auquel le retraite obtenue de son père pouvait lui tenir lieu de droit. Mais l'avancement s'est fait attendre, la démission a été d'instant en instant ajournée, et le délai pour la réunion du collège a marché. Enfin, mais trop tard, M. Teste fils, ne voyant aucune nomination ministérielle venir, a pris le parti d'écrire à la Chambre que des considérations, dont il ne lui était pas possible de décliner l'influence, le forçaient à déposer le mandat des électeurs d'Apt. Il expédiait en même temps un courrier pour faire savoir à ceux d'Uzès qu'il était leur homme. Hélas! ils n'étaient plus les siens: le nom de M. Labaume, candidat improvisé, sortait au même moment de l'urne, et M. Charles Teste n'est plus député! mais il est toujours référendaire à la cour des comptes et fils de monsieur son père: il a bien là de quoi satisfaire une noble ambition, M. le ministre des finances a déposé sur le bureau de la Chambre le projet de budget pour l'exercice 1845. Les détails ne nous en seront connus qu'après l'impression et la distribution de ce volumineux document.--En attendant, leMoniteura publié sur les recettes de l'exercice 1843 ou tableau duquel il résulte que le produit des impôts indirects, pendant l'année qui vient d'expirer, s'est élevé à 761,573,000 fr. (sauf des reliquats encore à recouvrer au 31 décembre). Le produit des mêmes impôts, en 1841, avait été de 745,673,000 fr.; il avait été, en 1842 de 751,257,000 fr. Il y a augmentation, en faveur de l'année 1843 de 18,900,000 fr. sur 1841, et de 13,316,000 fr. sur 1842--Cette augmentation provient surtout des droits d'enregistrement de greffe d'hypothèques, de douanes, du produit de la vente des tabacs, etc. Ce dernier revenu s'est élevé à 101,360,000 fr. C'est une augmentation de 6,112,000 fr. sur 1841, et de 3,616,000 fr. sur 1842. Les diminutions les plus importantes sont les suivantes: droits de consommation des sels, perçue dans le rayon des douanes (1813), 58,021,000 fr. Ils avaient été, en 1842, de 59,369,000 fr. Différence en moins: 1,345,000 fr. Droits de fabrication sur les sucres indigènes (1843), 7,394,000 fr. Ils avaient été en 1842 de 8,981,000 fr. Différence en moins: 1,587,000 fr. La progression de 1843 sur 1842 n'a été au total, on le voit, que de tiers de ce qu'avait été celle de 1842 sur 1841. La diminution des droits sur la fabrication du sucre indigène était prévue, mais celle du sel doit éveiller toute l'attention des Chambres. Encore une fois la consommation n'a pu diminuer depuis que le monopole et sorti des mains du domaine de l'État pour passer à celles de la reine Christine, avec les agents de laquelle on a traité. Qu'on surveille donc bien la perception de cet impôt, ou, mieux encore, qu'on le supprime.--Le relevé officiel des dividendes de la Banque de France, qu'un journal a mis en regard de ceux de la Banque de Bordeaux, prouve que cet établissement méconnaît ses propres intérêts, comme il dédaigne ceux du commerce, en demeurant engourdi par la timidité.