IX.Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destinée, lorsque j'entendis ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou; j'avançai la tête, et reconnus, à mon grand effroi, mademoiselle Werner, un billet à la main, que sans doute elle voulait lire sans témoin.Le triomphe de nos persécuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec toute l'apparence d'un plan concerté, s'offrit à ma pensée; au risque d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre.Mais lorsque je la vis pâlir et chanceler, toute idée de précaution m'abandonna; je courus à elle, je la reçus dans mes bras et je la conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquiétudes. Elle pleurait, hors d'état d'articuler une parole, et chacune de ses larmes pénétrait jusqu'à mon cœur; enfin elle me tendit le billet qu'elle venait de recevoir: Braun annonçait qu'une affaire indispensable l'empêchait d'assister à la fête; mais qu'il viendrait dans l'après-dinée avec ma fiancée et sa mère, également retenues par leurs occupations.«S'ils arrivaient eu ce uniment!» En prononçant ces mots je m'élançai vers la porte, et déjà j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que nous redoutions.Dans mon anxiété j'agitais le verrou avec un mouvement presque convulsif. Tout à coup le fatal Reich s'écria: «Ils doivent être ici, je les y ai vus entrer l'un et l'autre.» Une faire? L'épouvante d'Henriette était sans bornes; je ne pensais qu'à elle, je pressais ses mains tremblantes, tantôt sur mon sein, tantôt sur mes lèvres; je la conjurais tout bas de se tranquilliser, protestant que je me précipiterais par la fenêtre plutôt que de compromettre sa réputation.Cependant une porte que l'obscurité nous avait dérobée se présente à mes yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste armoire m'offre ses entrailles libératrices; je m'y élance, non sans craindre que le remède ne soit pire que le mal: et tandis que je me blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la clef, et plus rassurée, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il somme mademoiselle Werner de faire à l'instant connaître ma retraite. La plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est poussée à bout par des outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva fièrement la tête et interdit à Braun un langage aussi inconvenant.Pour moi, plié dans ma cachette de la manière la plus incommode, j'admirais la présence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince cloison, les eaux du grand Océan nous eussent séparés, Henriette ne su fût point exprimée avec plus d'assurance.Lorsqu'on eut en vain fureté partout, et que j'eus résisté à des appels fort peu tendres de Clémentine, l'impétueux Braun s'efforça d'excuser ses emportements, par la vivacité de amour. Son billet trouvé par terre dissipa tout les doutes. Cependant la société s'éloigna sans qu'Henriette eût prononcé le mot de pardon.Persuadé alors que je n'avais plus rien à craindre, j'essayai de me redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrêts, du destin sont inévitables!... Ma tête heurta une pyramide de cartons à chapeaux, qui roula par terre avec fracas.«Il est là! là, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien qu'il ne pouvait être loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit connaître sa présence.--Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermeté que lui inspiraient son innocence et les mauvais procédés de Braun; cependant il n'y a ici en jeu que le hasard et la malignité. Oui, celui que vous cherchez est dans cette armoire, et moi-même je l'y ai enfermé pour éviter les fausses interprétations auxquelles pouvait donner lieu notre rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je déclare formellement que cet instant me sépare à jamais de M. l'assesseur Braun.»Braun, frappé de cet accent de vérité, voulut faire quelques objections; mais Henriette, sans l'écouter, ouvrit l'armoire, d'où je m'élançai, la rage dans le cœur.X.Peu m'importaient en ce moment les invectives de Clémentine; l'injure que souffrait mademoiselle Werner était ma seule préoccupation. Reich aurait été la première victime de ma vengeance, s'il ne se fût adroitement réfugié dans l'armoire que je venais de quitter; elle lui rendit le service que j'en avais espéré vainement, une main compatissante ayant fermé la porte et enlevé la clef tandis que je cherchais mon ennemi parmi les assistants.Alors ce fut à Braun que je m'adressai; heureusement nous n'avions d'armes ni l'un ni l'autre, car le débat aurait coûté du sang.Cependant les convives s'étaient assemblés autour de nous, et les représentations du maître de la maison, qui nous priait de vider notre querelle ailleurs, furent assez puissantes pour rétablir la tranquillité.Henriette était partie; sur-le-champ avec sa tante; j'avais étalement ordonné d'atteler mes chevaux. Dans l'indignation qui me maîtrisait, je laissai entendre à Clémentine que je regardais notre mariage comme rompu; une femme qui avait si peu de confiance dans ma loyauté ne pouvait que me rendre malheureux.Sans attendre sa réponse, je dis en passant à Braun qu'il me trouverait le lendemain matin dans un petit bois près de B***, et, je me hâtai de m'éloigner.XI.Rentré chez, moi, je fis les préparatifs d'un long voyage. Si le sort me favorisait dans mon combat, j'avais résolu d'aller à Paris pour me distraire et guérir les blessures de mon cœur.Je ne me couchai point; je partis la nuit même à cheval, et le lever du soleil me trouva au rendez-vous. Braun se fit attendre; une sorte de repentir paraissait le dominer. Maintenant que la passion ne l'aveuglait plus, il reconnaissait que ni moi, dont il avait plus d'une fois apprécié la franchise, ni la sage et modeste Henriette, n'étions capables d'entretenir une intelligence secrète et criminelle. Il me tendit la main en signe de réconciliation, donnant à entendre que la prolongation de nos démêlés ne servirait qu'à aiguiser les traits de la calomnie.Mais je demeurai sourd à ses paroles. L'espoir qu'il témoignait de voir bientôt s'aplanir ses différends avec Henriette m'indignait jusqu'à la fureur. Je le contraignis de mettre l'épée à la main, et quoique son sang-froid lui donnât sur moi de grands avantages, je parvins à le blesser et à le désarmer. Puis, après lui avoir recommandé prudence et discrétion, je montai à cheval pour gagner ma voiture, et partis à l'instant même.Parmi des sensations bien contradictoires, celle qui m'agitait le plus, c'est qu'Henriette aurait compassion de Braun, qui venait de répandre son sang, et que cette compassion réveillerait peut-être un penchant mal éteint.Ce fut alors que je reconnus combien je l'aimais. Pour justifier mon inconstance à mes propres yeux je maudissais le calomniateur, qui, en nous imputant à crime des hasards innocents, nous avait rapprochés l'un de l'attire, et m'avait donné l'occasion d'apprécier tout le mérite de mademoiselle Werner.XII.Vers la fin du second jour, je suivais tristement la grande route, sans jeter un regard sur les objets qui se succédaient autour de moi, lorsque le postillon me cria qu'une voiture était versée à peu de distance. Je fis arrêter, et, malgré les ténèbres qui commençaient à s'étendre, j'aperçus lieux dames dans le plus grand embarras; je m'avançai, et grande fut ma surprise en reconnaissant Henriette et sa tante.Henriette avait fait connaître à son père les scènes désagréables dont nous venions d'être les acteurs. Non-seulement Werner avait approuvé sa résolution d'aller passer quelques mois chez sa tante, mais il ne lui avait pas caché que cette bonne tante prolongeait son séjour auprès d'eux sur son invitation, afin de pouvoir l'emmener aussitôt que serait survenue la rupture qu'il prévoyait depuis longtemps. Une plus ample connaissance avec le caractère de Braun ne lui permettait pas d'hésiter à refuser un pareil gendre.Cette fois je bénis le hasard qui nous réunissait encore, et je commençai même à le regarder comme une sorte de prédestination.Je m'empressai d'offrir ma voiture aux deux dames, la leur étant fort endommagée. La tante d'Henriette s'était froissé le bras gauche dans sa chute; les douleurs augmentèrent au point que nous fûmes obliges de nous arrêter dans une petite ville voisine.Une seule auberge s'y trouvait; j'eus donc un logement dans la même maison qu'Henriette. Aurais-je pu la quitter au moment où une fièvre violente se déclarait chez sa compagne?Nous prodiguions ensemble nos soins à la malade, et entre nos cœurs se formait un lien de plus en plus intime.Henriette avait sur-le-champ envoyé à son père un messager pour lui mander l'accident; mais quelque diligence que fit Werner, lorsqu'il arriva, sa sœur était déjà presque rétablie, et il ne manquait que son consentement pour mon mariage avec sa fille.Le bon Werner me serra dans ses bras en versant des larmes de joie, et m'avoua que depuis bien des années cette union avait été son vœu le plus cher.«Le ciel a exaucé mes souhaits, s'écria-t-il, et la méchanceté de vos ennemis, sera la source de votre félicité.»Nous prîmes tous ensemble la route de ma campagne, où peu de jours après notre bon curé, mon ancien instituteur, joignit nos mains comme l'étaient déjà nos âmes. Cet événement fit d'abord la matière de toutes les conversations à B***; on prétendait, non sans quelque vraisemblance, en tirer la preuve que nous n'avions point été injustement accusés. Cependant le chambellan, qui aurait voulu se procurer l'entrée de notre maison, déclara lui-même s'être permis envers nous ce qu'il appelait une innocente malice; nous consentîmes à lui pardonner, puisque après tout il était la cause première de notre bonheur, mais nous ne voulûmes point le recevoir, car on se préserve plus aisément d'un ennemi déclaré que d'un médisant.Braun alla conter ses doléances à Clémentine; elle lui confia son dépit, et pour se venger, ils ne surent mieux faire que de nous imiter.N.Pénitencier militaire de Saint-Germain.En entrant sous cette vaste porte sombre, en franchissant cette grille dont la clef est tenue par un sous-officier, oublions les brillantes fêtes, les magnifiques splendeurs, le luxe royal, dont ce château fut un temps le théâtre; préparons-nous plutôt à la visite que nous allons faire par le souvenir des grandeurs déchues qui ont remplacé dans ces lieux la majesté de Louis XIV émigré à Versailles; dans ces tours, le long de ces vastes balcons, erra madame La Vallière, consolée par de rares visites, jusqu'au jour où son âme aimante ne trouva plus que Dieu qui put remplir le vide laissé par le grand roi; dans ce corps de logis, qui fait face à la pelouse, Jacques II, qui, pour être un prince imbécile, n'en dut pas être moins malheureux, passa plus d'une triste soirée, entre sa femme et sa fille, reportant sa pensée à la belle réception que lui avait faite son hôte de France, et que suivit l'abandon nécessairement réservé au malheur qui s'abrite trop près des grandes prospérités. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous montre la modeste cour, mourut là, faisant ces rêves de restauration que plusieurs générations devaient continuer; sa femme, sa fille, y moururent après lui. Depuis lors, les princes de France semblèrent éviter la contagion de déchéance dont les murs de Saint-Germain étaient imprégnés; le château devint une caserne, puis une école militaire de cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles; ces verrous, ces murs qui s'ajoutent à la profondeur des fossés, unpénitencier militaire.Entrée du Pénitencier militairede Saint-Germain.Conseil de guerre à Paris.Si, en entrant dans ces cours, en entendant fermer derrière soi toutes ces ferrures, on n'éprouve pas ce serrement de cœur, ce pressentiment douloureux qui vous accueille à la porte de toute prison, c'est qu'on sait que là on ne va pas voir le crime hideux, endurci par le temps, rendu incorrigible par les mauvaises passions, par les habitudes de corruption et de débauche; on se dit que toute cette population, qu'une faute a privée pour un temps de sa liberté, est dans la force de l'âge, que tous ces prisonniers ont un avenir, qu'ils vivaient sous une loi exceptionnelle, sous la loi militaire, dont la rigueur nécessaire fait un crime, un crime sévèrement puni, de ce qui, pour un jeune homme de cet âge, dégagé des liens de fer de la discipline, ne serait souvent qu'un tort excusable, ignoré du monde et couvert par l'indulgence de la famille. Pénétrons donc sans hésitation dans cettemaison de rachat; nous ne verrons que des corps jeunes et robustes, apprenant à faire un emploi intelligent de leurs forces, des cœurs qui s'émeuvent à tous les nobles sentiments, et qui travaillent à se réhabiliter assez pour être encore dignes de porter l'uniforme.Cette institution, qui, jusqu'à présent, a donné les plus heureux résultats, a été appliquée, pour la première fois, à l'année par ordonnance royale du 3 décembre 1832. Les essais en furent faits dans les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, situés entre le collège Sainte-Barbe et la place du Panthéon; mais ce local, dont les sombres constructions vont disparaître dans les plans d'amélioration et d'embellissement qui vont s'exécuter dans ce quartier, devint bientôt trop étroit pour le nombre des détenus; il fallut faire un nouveau choix, et, au mois d'avril 1836, le pénitencier militaire fut transféré à Saint-Germain. Les vastes appartements, les galeries, avaient été distribués en rangées de cellules ordinaires, où chaque prisonnier se retire le soir; les celliers avaient fait place à des cellules ténébreuses, où sont renfermés ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre de la maison. L'immense hauteur des salles d'armes, des, salles de gala, avait été coupée en plusieurs étages d'ateliers, et le château royal pouvait recevoir cinq cents prisonniers. La haute surveillance du pénitencier est remise à M. le lieutenant-général comte Sébastiani, commandant de la première division, et qui, plus d'une fois, a manifesté le chaleureux intérêt qu'il porte à l'établissement; chaque aimée un inspecteur-général est désigné par le ministre de la guerre pour lui faire un rapport sur les résultats de l'année et les améliorations à obtenir.Cette création, dont tout l'honneur revient à M. le maréchal Soult, est surtout remarquable par ce point, que le condamné militaire est seulement suspendu de son service, mais ne cesse pas de faire partie de l'année et reste soumis au code particulier qui la régit. Lorsqu'il entre dans le pénitencier, où l'envoie le jugement d'un conseil de guerre, il est dépouillé pour un temps du l'uniforme de son régiment, et en revêt un de couleur grise, dont la forme rappelle beaucoup celui de la petite tenue du cavalier, et dont la simplicité n'admet aucune de ces couleurs voyantes et bariolées dont on affuble ordinairement les détenus. La tenue militaire est de rigueur pour tous les chefs employés à l'établissement; ces chefs sont encore soumis à tout ce qu'ils devaient observer à l'égard de leurs soldats: il leur est défendu d'injurier, de maltraiter de gestes ou de paroles les détenus, qui, de leur côté, doivent le respect à leurs chefs de tout grade. Afin que personne n'en ignore, les dispositions qui règlent ces devoirs réciproques sont lues tous les dimanches à l'inspection. Tous les mouvements sont réglés par le commandement militaire; le compte de masse que le condamné avait à son régiment est transmis à l'administration, qui continue à le régler de la même, manière; les fautes contre la discipline sont punies disciplinairement; les délits et les crimes sont soumis aux conseils de guerre; enfin, à l'expiration de leur peine, ceux qui n'avaient plus qu'un an de service à faire sont renvoyés dans leurs foyers, les autres sont dirigés sur un des trois bataillons d'infanterie légère d'Afrique; quelques-uns, par une exception que leur mérite une conduite exemplaire, obtiennent la faveur de rentrer, aussitôt après leur libération, dans des régiments de l'armée intérieure.Le système d'Auburn est celui dont se rapproche le plus le système de Saint-Germain, c'est-à-dire que les prisonniers couchent isolément dans des cellules et mangent et travaillent en commun et en silence. Pendant les récréations, ils peuvent parler. Nous allons examiner l'emploi d'une journée de travail pendant l'hiver.A six heures et demie du matin, un tambour choisi parmi les prisonniers bat ladianesignal du réveil; les sous-officiers surveillants prennent les clefs de leurs divisions respectives et vont ouvrir les cellules. Chaque détenu nettoie sa demeure nocturne, plie dans des dimensions données ses couvertures et le sac de campement dans lequel il couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1er octobre au 1er avril; le reste de l'année, elles ont lieu dans la cour; tous les détails d'une propreté parfaite sont scrupuleusement surveillés et s'exécutent en silence.Environ un quart d'heure après les détenus descendent en ordre dans la cour; l'appel a lieu de la même manière et avec les mêmes batteries que dans la ligne; les hommes sont formés en bataille sur trois rangs et inspectés. La distribution du pain se fait immédiatement; chaque homme reçoit pour sa journée une ration de pain de même poids et de même qualité que celui délivré à la garnison. Aussitôt après, au commandement de l'adjudant de semaine, tous les détenus sont conduits en ordre et au son de la caisse à leurs ateliers; chacun d'eux se rend à la place qui lui est assignée et se met à l'œuvre; à l'exception d'explications données à voix basse par les contre-maîtres, un silence complet règne partout; rompre ce silence est un cas de punition.Costume des détenus du Pénitenciermilitaire de Saint-Germain.À huit heures et demie a lieu la visite du chirurgien-major; il visite les malades mis à l'infirmerie pour indispositions légères; à latisanerieil reçoit ceux qui viennent se présenter, prescrit les remèdes nécessaires et envoie à l'hôpital du lieu ceux dont l'état exige cette translation; là, dans une salleconsignée, ils reçoivent, comme tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout où se trouvent les dignes sœurs de charité.A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas; les hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille; au commandement de l'adjudant, ils entrent au réfectoire, tous s'arrêtent devant leur place accoutumée et se tiennent debout; à un coup de baguette, tout le monde s'assied et le repas commence.A son arrivée au pénitencier, chaque détenu est pourvu d'un litre, d'une gamelle de même contenance et d'un gobelet d'un quart de litre, le tout en étain; il reçoit, de plus, une cuiller de bois et un couteau à pointe arrondie: tous ces objets sont disposés sur la table à la place du détenu auquel ils appartiennent.Les rations sont individuelles; elles consistent, pour le repas du matin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion de viande désossée pesant quatre-vingt-douze grammes; et pour le repas du soir, les mêmes jours, en une soupe aux légumes; les autres jours de la semaine, les détenus reçoivent, pour le repas du matin, une soupe aux légumes; et pour le repas du soir une portion de légumes assaisonnés.Les détenus qui se conduisent bien peuvent améliorer leur nourriture en prenant à leurs frais, au repas du matin, un quart de litre de vin, dix centimes de fromage, un demi-kilog. de pain bis blanc. On retire cette permission pendant un temps donné à ceux qui se font infliger des punitions.Une cellule du Pénitencier militairede Saint-Germain.A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du repas; les hommes, qui, pendant toute sa durée, ont gardé le silence, se lèvent, sortent en ordre et vont au préau à la récréation; là encore ils sont suivis par ces conseillers muets qu'une bienveillante prévoyance a multipliés autour d'eux; des inscriptions ingénieusement choisies mettent sans cesse sous leurs yeux des avis résumés en phrases courtes et qui frappent l'esprit en se fixant dans la mémoire. Dans leurs ateliers, si un moment de découragement a ralenti leur ardeur, en levant la tête, ils ont lu:LE TRAVAIL DU CORPS DÉLIVRE DES PEINES DE L'ESPRIT.Dans ces inscriptions ils trouvent même une protection; si un maître d'atelier ou un surveillant oubliait les recommandations du règlement, l'ouvrier peut lui montrer sur la muraille:REPRENDS TON PROCHAIN AVANT DE LE MENACER.Dans les préaux, il n'a pas suffi de défendre les mauvais propos et les jeux de hasard; il a fallu mettre ces hommes en garde contre l'entraînement de la colère ou de leurs courts loisirs; ils lisent ici:POINT DE PROBITÉ POSSIBLE AVEC LA PASSION DU JEU; ON COMMENCE PAR ÊTRE DUPE, ON FINIT PAR ÊTRE FRIPON.et là:DANS UN COEUR PERVERS, LA PASSION DU JEU MÈNE À L'ÉCHAFAUD: DANS UNE ÂME ENCORE HONNÊTE, ELLE CONDUIT AU SUICIDE.Toutes ces pensées sont salutaires, utiles; mais nous ne pouvons nous refuser à en citer deux encore qui nous ont surtout frappé. En entrant au pénitencier, le condamné trouve sa sentence justifiée par la morale quand il aperçoit devant lui, dans la première cour, ces mots:QUICONQUE ENFREINT LA LOI N'EST PAS DIGNE D'ÊTRE LIBRE.Enfin, en sortant, voici la dernière pensée qu'il trouvera sur ces murs qu'il abandonne:ON NE PEUT PLUS ROUGIR LE SES FAUTES QUAND ON A TOUT FAIT POUR LES RÉPARER.Reprenons l'emploi de la journée. Pendant que leurs camarades causent ou lisent des livres d'instruction appartenant il l'établissement, ceux qui sont illettrés vont assister à un cours d'enseignement mutuel qui a lieu à la même heure.A midi et demi, après l'appel, les travaux recommencent, et se prolongent jusqu'à sept heures; le souper ne dure qu'un quart d'heure; la retraite se bat, et à huit heures un roulement annonce, le coucher. Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau; les portes sont fermées, et les clefs rapportées à un poste intérieur, où elles restent sous la responsabilité de deux surveillants de garde. Pendant la nuit, un officier de service fait, dans l'intérieur, trois rondes, pour s'assurer s'il n'y a pas d'hommes malades ou de tentatives d'évasion, et le commandant d'une garde de vingt-six hommes, placée au pénitencier, est chargé des rondes extérieures.L'été n'apporte à ce régime d'autre changement que d'avancer l'heure de ladiane, et de prolonger d'une heure la journée d'atelier, qui se trouve ainsi portée à onze heures de travail.Chapelle du Pénitencier militaire de Saint-Germain.Le dimanche est un jour consacré plus spécialement aux soins de propreté: ce jour-là, chaque homme descend dans les préaux son sommier, son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre; les cellules sont frottées, les portes et les serrures nettoyées à fond. Après une première inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans leur tenue la meilleure, vont assistera la messe dans la chapelle gothique ornée par Louis XIII, et où Louis XIV fut baptisé. Du haut de cette chaire qu'ont occupée les plus grands orateurs chrétiens, un aumônier leur fait une instruction religieuse. C'est un spectacle imposant que de voir de la tribune tous ces hommes en colonne serrée, officiers et sous-officiers en tête, assister avec respect au service divin. On ne peut se défendre d'une vive émotion, lorsque, au moment où le prêtre élève l'hostie, cette masse compacte, par un seul mouvement, met le genou en terre, et écoute, dans un pieux recueillement, les chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placés derrière l'autel. On est bien plus impressionné encore si l'on vient à apprendre là que ces voix énergiques chantent des vers composés par un de ceux qui les a précédés dans ce séjour d'expiation, un jeune soldat que son talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu célèbre, il y a quelques années. J'ai vu plus d'un œil devenir humide quand une voix jeune et fraîche fait entendre ces paroles:Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre;Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreurConduisit en ce lieu, domaine du malheur,O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire.Et plus loin:Du trône saint d'où ta main guideLes astres roulant dans le vide,Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleurVois nos regrets et nos alarmes,Rends-nous la liberté, nos armes,Et finis nos jours de malheurs.Le digne aumônier qui dirige la conscience de ces soldats leur a dit, du haut de la chaire de vérité, que tout motif humain devait être écarté dans l'accomplissement des choses saintes: «Vos actes religieux, leur a-t-il dit, sont entre le ciel et vous, et jamais ils ne serviront à vous procurer des biens temporels.» Cette règle, sagement observée, éloigne tout soupçon d'hypocrisie. Le 30 avril dernier, une soixantaine de détenus ont reçu la communion des mains de monseigneur l'évêque de Versailles, qui vient tous les ans visiter et consoler les habitants du pénitencier.Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Atelier. --Remise de peine.Les touchantes allocutions de ce pasteur, les sages instructions de l'aumônier, ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier dans le cœur des prévenus le désir de leur régénération morale; le lieutenant-colonel Boudonville, commandant du pénitencier, seconde puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes citoyens, qu'un seul instant d'erreur a souvent amenés là; un registre de moralité est établi avec un soin scrupuleux, et présente un compte ouvert à chaque homme; on y inscrit exactement les progrès successifs dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de ces punitions. A deux époques de l'année, au 1er mai et dans le mois de novembre, le commandant va examiner les titres que peut avoir chaque; détenu à la clémence royale; mais cette faveur ne peut s'étendre qu'à ceux qui ont au moins subi la moitié de leur captivité; les lettres de grâce qui réduisent ou remettent la peine sont lues à la grande revue du dimanche, à midi, en présence de tous les détenus formant le carré. C'est là un beau jour pour tous, et pour ceux qui sont rendus à la France, à l'armée, à leur famille, et pour ceux à qui la délivrance de leurs amis semble dire: Méritez, espérez.Le lendemain de ce jour de délivrance est souvent triste et plein de regrets. On sait, en effet, que les abords des prisons, les jours où les portes doivent s'ouvrir, sont assiégés, par des hommes perdus, par d'ignobles femmes, qui spéculant à la fois sur le pécule amassé pendant la captivité, sur les privations subies, sur l'enivrement du grand air de la liberté, guettent les libérés comme une proie, s'emparent d'eux, les entraînent à tous les désordres, à toutes les débauches; et ces heureux du matin doivent se féliciter si, le lendemain, au réveil, ils n'ont perdu que le fruit du leurs économies forcées.L'administration du pénitencier de Saint-Germain vient de donner un bon et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu du quitter le château pour tomber dans les hideuses séductions qui déjà les attendaient, on les a vus, revêtus de l'uniforme des corps divers auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois troublée des excès de leur joie et se diriger sur Versailles, où ils ont trouvé dans la discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mêmes. Loin de se plaindre de cette précaution, ils ont chargé le sous-officier qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant.Rendons un juste hommage; à M. le maréchal Soult, dont la prévoyante sollicitude a créé, organisé cet établissement, où, tandis que la punition se subit, l'homme s'améliore, et d'où il sort le cœur plus affermi dans le bien, l'intelligence plus cultivée, et possédant une des industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre lesquels les prisonniers sont répartis. Mais pour que la généreuse pensée du ministre produisît tous ses résultats, il fallait que l'exécution en fût remise à un officier dont le cœur fût noble, la pensée droite, la raison ferme; le pénitencier de Saint-Germain a dépassé toutes les espérances, et le maréchal et les officiers, recommandables de cet établissement ont reçu leur plus douce récompense quand les rapports ont constaté que parmi tous les militaires rendus à la liberté depuis 1839, on ne compte qu'une récidive sur deux cents libérés, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois de confiance et même ont mérité des distinctions.Académie des Sciences.COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843.(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.)II.--Sciences physiques et chimiques.Compressibilité des liquides.--La propriété dont jouissent tous les Corps de pouvoir être réduits à un volume moindre sous l'influence d'une pression plus forte que celle à laquelle ils étaient d'abord soumis, a été longtemps méconnue dans les liquides. C'est à MM. Sturm et Colladon que l'on doit les premières mesures exactes de la contraction des corps qui existent à cet état. M. Aimé, professeur de physique au collège d'Alger, a fait de nouvelles expériences à ce sujet, à l'aide d'appareils à déversement, analogues à ceux dont l'idée est due à M. Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considérable aux environs d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'à 220 atmosphères. Les corps soumis il cette énorme pression doivent être plongés à environ 2 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. Chaque centimètre carré de leur surface supporte un poids d'environ 227 kilogrammes.Un résultat important des expériences de M. Aimé, c'est que la contraction éprouvée par le liquide est proportionnelle à la pression à laquelle on le soumet. Cette loi a été vérifiée par lui jusqu'à 220 atmosphères de pression. Il est à noter aussi que les nombres qu'il a obtenus à la température: de 12°,6 sont supérieurs à ceux que MM. Sturm et Colladon ont trouvés pour la température de zéro.Elasticité des alliages.--M. Wertheim avait présenté à l'Académie, dans le courant de l'année dernière, un travail extrêmement remarquable sur les propriétés mécaniques des métaux simples. Dans un second mémoire, faisant suite au premier, il s'est occupé des alliages. Ce sujet, malgré le fréquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore été que fort peu étudié, surtout en ce qui concerne l'élasticité.Les expériences de M. Wertheim ont porté sur cinquante-quatre alliages binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le laiton, le tombac, le métal des tamtams trempé et non trempé, le bronze, le pakfong, l'alliage des caractères typographiques, etc. Les résultats les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants:1º L'élasticité d'un alliage est en général égale à la moyenne des élasticités des métaux constituants; quelques alliages de zinc et de cuivre font seuls exception;2º Les alliages se comportent comme les métaux simples quant aux vibrations longitudinales et transversales et quant à l'allongement, c'est-à-dire qu'il existe entre ces divers éléments des rapports que la théorie indique et que l'expérience confirme d'une manière satisfaisante.Electricité, galvanisme, électro-magnétisme, etc.--MM. Edmond Becquerel et de La Rive, de Genève, se sont l'un et l'autre occupés séparément de rechercher les lois de dégagement de la chaleur pendant le passage des courants électriques à travers les corps solides et liquides.Parmi les autres communications que l'Académie a reçues sur cette branche importante de la physique, nous devons citer une théorie de la pile voltaïque par le prince Louis-Napoléon. «La netteté des raisonnements et des résultats, a déterminé M. Arago à publier entièrement la lettre du prince.Mais l'expérience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM. Palmieri et Santi-Linari ont exécutée en Italie, et qui a été communiquée à l'Académie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative auxcourants d'inductionproduits sous l'influence du magnétisme terrestre. Ces courants, découverts par M. Faraday en 1831, pourraient aussi être appeléscourants instantanésoutemporairesparce qu'ils ne durent qu'un instant. Ils se développent dans les corps conducteurs de l'électricité, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un aimant, et sont soumis à la loi générale suivante: «Lorsqu'un circuit conducteur fermé commence à recevoir dans quelques-uns de ses points l'action d'un courant quelconque, il est traversé par uncourant inverse; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est traversé par uncourant direct; enfin, pendant qu'il reçoit cette actiond'une manière constante, il n'est traversé paraucun courantet n'éprouve aucune modification apparente sensible.» (Phys. de Pouillet.)Or, on sait que la terre peut être comparée à un grand aimant; son action sur les circuits fermés était donc facile à prévoir depuis que M. Faraday avait signalé l'existence de courants d'induction excités dans des spirales de cuivre par le rapprochement et l'éloignement brusques d'un aimant. Cet habile physicien lui-même avait démontré directement l'action de la terre sur les mêmes spirales retournées rapidement dans le plan du méridien magnétique. Mais il lui avait fallu employer un instrument très-sensible pour reconnaître l'influence du magnétisme terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette époque pour obtenir des effets plus puissants avaient été complètement infructueux.Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, après avoir varié leurs appareils de plusieurs manières, sont parvenus à en construire un qui est assez puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour décomposer l'eau. Il paraît même probable à M. Melloni, qu'au moyen de quelques modifications à leur appareil, ses ingénieux compatriotes arriveront à rougir les fils métalliques et à produire des étincelles électriques.Chaleur latente de la glace.--Lorsqu'on mêle ensemble un kilogramme d'eau à 10° et un kilogramme d'eau à 80°, le mélange a une température de 45°, précisément égale à la moitié de la somme 10 plus 80. Un kilogramme d'eau à zéro, c'est-à-dire à la température de la glace fondante, et un kilogramme à 80° donneraient encore un mélange à 40°. Mais il n'en est plus de même lorsqu'on substitue un kilogramme de glace à zéro à un kilogramme d'eau de même température. Le mélange de cette glace avec l'eau à 80° donnera de l'eau à une température très-basse, que Laplace et Lavoisier ont évaluée à 5°; de sorte que, suivant ces savants illustres, il faut 75° de chaleur pour faire passer un kilogramme de glace à zéro à l'état d'eau ayant la même température. C'est cette chaleur absorbée uniquement pour la transformation du solide en liquide, et dont le thermomètre n'accuse plus l'existence, que l'on appelle chaleur latente.MM. de la Provostaye et Desains ont pensé avec raison que cette donnée importante avait besoin d'être déterminée par de nouvelles observations, et ils ont entrepris une longue série d'expériences qui leur a donné pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75.Leur travail, qui est destiné à figurer dans le recueil des savants étrangers, a été l'objet d'un rapport très-favorable de M. Régnault. Cet habile physicien avait lui-même effectué un grand nombre d'expériences dans le même but, et il était parvenu à des résultats presque identiques. On doit donc considérer comme à fort peu de chose près exact le nombre 79, adopté désormais pour la chaleur latente de fusion de la glace.Singuliers effets de rupture.--M. Ségnier a répété devant l'Académie une expérience fort curieuse, déjà indiquée par M. Bellam, et depuis par M. Sorel. Tout le monde connaît leslarmes bataviques, ces petits fragments de verre en forme de poire allongée, terminés par une queue très-effilée, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de l'extrémité de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrémité de la larme, pour que celle-ci se réduise immédiatement en poussière, avec une petite détonation.La nouvelle expérience consiste à briser un vase de verre ou de terre, une bouteille épaisse, qui a résisté à des pressions intérieures de plus de vingt atmosphères, au moyen d'une seule larme batavique faisant explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis.Une autre expérience non moins curieuse est due à M. Ségnier. On suspend en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond est remplacé par un obturateur en parchemin; une balle tirée de haut en bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, détermine la rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et étroites, parallèles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlèverait les cercles.Dans ces deux expériences, lorsque les vases ne sont point entièrement pleins, les fractures s'arrêtent précisément à la hauteur du niveau du liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a été observé lors de l'explosion de certaines machines à vapeur.Optique.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait à l'Académie plusieurs communications d'un haut intérêt, dont le laconisme descomptes rendusofficiels ne nous permet pas de donner le détail. Au nombre des instruments proposés par l'auteur, on remarque des lunettes de spectacle qui, sous un volume réduit, auraient plus de lumière et de champ que les lunettes usitées, grossiraient d'avantage, et coûteraient moins. M. Matthiessen a trouvé aussi un verre de couleur verte parfaitement monochromatique. Enfin, il a imaginé un appareil commode et portatif, à l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre beaucoup plus aisément que par toute autre méthode. Employé à l'analyse de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois spectres différents l'un de l'autre par la nature et la position des raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de carbone; un second provenant de la lumière qu'émettent les molécules de carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui résulte de la combustion de l'hydrogène.Nous souhaitons que le rapport détaillé qui nous était promis pour un délai rapproché, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps attendre.Photographie,--La formation des images de Moser, dont nous avons déjà parlé ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la théorie des images daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses. Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramenés, à une théorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos lecteurs.Travaux chimiques.--Une analyse fort remarquable des principes constituants du thé, par M. Péligot, est le travail chimique le plus intéressant qui ait occupé l'Académie.Voici les résultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu.Le thé est, de tous les végétaux analysés jusqu'à ce jour, celui qui renferme la proportion d'azote la plus considérable. Cette proportion est pour 100 parties de thé desséché à 110 degrés, contenue dans le petit tableau ci-après:Thé pekoe 6.58-- poudre à canon 6.15-- souchong 6.15-- assam 5.10En opérant sur 27 sortes de thés, M. Péligot a trouvé que les thés verts contiennent, en moyenne, 10, et les thés noirs 8 pour cent d'eau. Puis, tenant compte de cette eau que la feuille contient déjà, soit que la dessiccation en Chine n'ait pas été complète, soit qu'elle ait absorbé pendant ou après son transport une certaine quantité d'humidité, il a exprimé la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100 parties de thé, par les nombres suivants:Thés noirs secs 42.3-- verts secs 47.1-- noirs pris dans leur état commercial 38.1-- verts dans le même état 43.1Lorsqu'on évapore à siccité une infusion de thé, il reste un résidu brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du thé vert poudre à canon, contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du thé noir souchong.La principale matière azotée qui se trouve dans l'infusion de thé est une substance très-riche en azote, cristallisable, lathéine, qu'on rencontre également dans le café (ce qui lui a fait souvent donner le nom decaféine), et qui existe aussi dans leguarana, médicament fort recherché par les Brésiliens. M. Péligot a trouvé jusqu'à plus de 6 p. 100 de théine, proportion beaucoup plus considérable que celle qui avait été admise jusqu'à ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il a signalé dans le thé l'existence en forte proportion d'une autre matière azotée, lacaséine, dont le thé, dans son état ordinaire, renfermait 11 à 15 p. 100.«On voit, en résumant ces expériences dit M. Péligot, que le thé renferme une proportion d'azote tout à fait exceptionnelle; mais il faut se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son état naturel, et qu'elle nous arrive après avoir été, pour ainsi dire, manufacturée. On sait, en effet, qu'avant d'être livré à la consommation, le thé subit une torréfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au moyen de la pression exercée par les mains, un suc assez abondant, âcre et légèrement corrosif; la feuille est ensuite enroulée et desséchée plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du thé vert ou de celle du thé noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou point azoté et que sa séparation augmente par suite la quantité d'azote qui reste dans la feuille. En déterminant celle qui se trouve dans les feuilles fraîches des arbres à thé cultivés aux portes de Paris, dans les belles pépinières de MM. Cels, j'ai trouvé 4,37 d'azote p. 100 du thé desséché. Peut-être la différence du climat et la culture suffit-elle pour produire ces variations.»L'auteur a terminé son travail par quelques considérations sur l'emploi du thé considéré comme boisson et comme aliment. «On ne peut nier, dit-il, en présence de la proportion d'azote renfermée dans cette feuille et de l'existence de la caséine, que le thé soit un véritable aliment lorsqu'il est consommé dans son ensemble, avec ou sans infusion préalable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations indiennes.»Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: «Le thé vient à Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du Thibet... On le prépare avec du lait, du beurre, du sel et un sel alcalin d'une saveur amère... A Kanawer, on le fait d'une autre façon: on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.»Les rapides progrès de la chimie ne feront jamais oublier les travaux des pères de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, déjà formellement annoncé depuis quelques années par M. Dumas, de rendre un digne hommage à la mémoire de ce grand homme, en publiant ses œuvres complètes. Président de l'Académie en 1843, M. Dumas a sollicité du ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour cette publication, et le ministre, dans une lettre adressée à l'Académie à ce sujet, s'est exprimé dans ces termes:«Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux dispositions législatives adoptées en 1842 et en 1843, pour la réimpression des œuvres de deux savants géomètres. En demandant aux Chambres les crédits nécessaires pour ces deux réimpressions, j'avais pensé que la même disposition pourrait s'étendre à divers écrits éminents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait le moyen de réaliser, pour les études mathématiques et physiques, dans des limites nécessairement plus étroites, ce qui a été fait depuis quelques années pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour répondre à un vœu récemment exprimé dans un rapport présenté à la Chambre des députés; je désirerais que vous voulussiez bien consulter l'Académie des Sciences sur l'intérêt qu'il y aurait à publier, aux frais de l'État, les œuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en préparant une édition compile de ses œuvres, qui manque encore aujourd'hui à la science.....»Nous ne connaissons pas encore la réponse de l'Académie. Nous savons seulement que M. Arago a remis à la commission nommée pour préparer cette réponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possédait; et nous souhaitons vivement que l'on ne tarde pas à rendre un hommage si mérité à la mémoire de cette victime d'une terrible réaction contre les abus de l'ancien régime.ROMANCIERS CONTEMPORAINS.CHARLES DICKENS.Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Eden en perspective.(Suite.--V. t. II, p. 26, 58, 105. 139, 155, 214, 251 et 326.)Votre Tour de Londres, monsieur, poursuivit le général, souriant dans l'intime et satisfaisante conviction de l'étendue de ses lumières; votre Tour, située dans le voisinage immédiat de vos parcs, de vos promenades, de vos arcs de triomphe, de votre opéra, de votre royal Almack, est tout naturellement la résidence où peuvent s'étaler les pompes et le luxe royal d'une cour étourdie et légère. La conséquence, monsieur, c'est là que se tient votre cour1.Note 1:(retour)La Tour de Londres est située à l'extrémité orientale de la ville, tandis que le quartier de la mode et de l'aristocratie, les parcsHyde-Park, Green-Park, le parc Saint-James, etc, le palais qu'habite la reine, les théâtres fréquentés par la haute société, les salles de bal, de concert, et tous les rendez-vous du grand monde, sont situés dans le quartier opposé, leWest-end(extrémité occidentale de la ville).--Êtes-vous allé en Angleterre? demanda Martin.--Grâce à la presse, oui, monsieur; répondit le général; je m'y suis rendu en lecture, pas autrement. Vous êtes ici chez un peuple studieux, monsieur; vous trouverez parmi nous une connaissance des choses qui vous surprendra.--Je n'en doute nullement, répliquait Martin, lorsqu'il se vit interrompu par M. Aristide Kettle, lequel murmura à son oreille:--Vous connaissez, le général Choke?--Non, reprit Martin sur le même ton.--Vous savez sous quel point de vue on le considère ici?--Comme l'un des hommes les plus remarquables du pays, répondit Martin à tout hasard.--Justement; j'étais sûr que vous auriez, entendu parler de lui.--Je crois, dit Martin, s'adressant au général, je crois être assez heureux pour avoir une lettre d'introduction auprès de vous, monsieur; elle est de M. Bévan, du Massachussets,» ajouta-t-il en la lui présentant.Le général la prit et la lut avec attention; de temps en temps il s'arrêtait pour lancer un regard aux deux étrangers. Arrivé à la signature, il s'avança, donna une poignée de main à Martin, et s'assit auprès de lui.«Ainsi donc, vous songez à vous établir dans l'Eden? lui dit-il.--Sauf meilleur avis, et en me conformant à vos conseils et aux renseignements fournis par l'agent. On m'assure qu'il n'y a rien à faire dans les vieilles villes.--Je puis vous présenter à l'agent, monsieur, dit le général; je le connais, car je suis membre de la corporation des propriétaires du territoire de l'Eden.»Cette nouvelle, des plus sérieuses pour Martin, lui donnait fort à penser. Son ami du Massachussets n'avait fait tant de fond sur les conseils du général que parce que, le croyant étranger à toutes les spéculations de terrain, il en attendait un avis désintéressé. En effet, c'était, tout récemment que le général avait pris un intérêt dans la corporation de l'Eden; et il expliqua à Martin que depuis lors il n'avait eu aucune communication avec M. Bévan.«Nous n'avons que bien peu à hasarder, dit Martin avec anxiété; seulement quelques guinées, et ce peu est tout notre avoir! Dites, général, croyez-vous que cette spéculation puisse offrir quelques chances de succès à un homme de ma profession?--Et croyez-vous, dit le général d'un ton grave; croyez-vous que si la spéculation n'offrait aucune chance de succès, j'eusse fait la folie d'y mettre mes dollars?--Je ne parle pas des vendeurs, dit Martin, mais des acquéreurs. Y a-t-il chance pour les acquéreurs?--Pour les acquéreurs, monsieur! répéta le général avec quelque émotion et d'un ton péremptoire, je conçois. Vous venez d'une contrée vieillie, qui a entassé, aussi haut que la tour de Babel, les veaux d'or devant lesquels, de temps immémorial, elle s'agenouille. Mais cette terre-ci, monsieur, est neuve et vierge. L'homme ici ne naît pas décrépit comme dans la vieille Europe. Nous n'avons pas derrière nous, pour excuse, l'exemple de siècles écoulés en pratiques corruptrices; point de faux dieux chez nous, monsieur; l'homme s'y montre dans toute sa grandeur native. Si ce n'est pas dans ce but que nous avons combattu, c'est en vain que notre sang aura coulé. Me voilà ici, moi, monsieur, ajouta le général, plantant devant lui son parapluie comme un digue représentant de sa philanthropie (et c'était un affreux parapluie); me voici, avec ma tête grise et mon sens moral; eh bien, irais-je, désavouant mes principes, placer mes capitaux dans une spéculation que je ne jugerais pas féconde en espérances et en chances de bonheur pour mon prochain, pour mes semblables!»Marlin, qui ne pouvait s'empêcher de songer à New-York, s'efforça à grand-peine d'avoir l'air convaincu.«Que seraient ces vastes États, monsieur, poursuivit le général, s'ils n'étaient destinés à la régénération de l'homme? Mais je vous pardonne; de pareils doutes doivent naître dans l'âme d'un homme qui vient de votre pays, et qui ne connaît pas le mien.--Vous pensez donc qu'à part les fatigues que nous sommes disposés à endurer, il y a quelques chances raisonnables (le ciel sait que lions ne sommes pas extravagants dans nos prétentions), quelque espoir fondé de réussite?--Un espoir fondé de réussite dans Eden, monsieur! Mais voyez, l'agent, voyez-le; voyez les cartes, les plans, monsieur, et ne formez votre jugement, n'établissez votre décision que d'après ce que vous aurez vu, de vos yeux vu. La vallée d'Eden n'en est pas réduite à mendier des habitants, monsieur!--Il est de fait que c'est un endroit furieusement agréable et effroyablement salubre,» dit M. Kettle, qui continuait à se mêler à la conversation, selon son usage.Martin sentit que, mettre en doute des témoignages de ce genre, uniquement parce qu'il éprouvait au fond une secrète défiance, serait chose tout à fait inconvenante et de mauvais goût. Il remercia donc le général, et se résolut à se rendre chez l'agent dès le lendemain.Ce ne fut que tard dans la soirée, que nos voyageurs arrivèrent à leur destination. Ils s'établirent à l'hôtel National, où les usages et la société leur rappelèrent, par plus d'un trait de ressemblance, la pension bourgeoise du major Pawkins.«Maintenant, Mark, mon bon garçon, dit Martin fermant la porte de sa petite chambre, il nous faut tenir grand conseil, car c'est demain que notre sort se décide. Êtes-vous toujours résolu à fondre vos économies dans le capital commun? Est-ce dit?--Si je n'avais pas été déterminé à courir tous les risques, monsieur, je ne serais pas ici.--Combien avez-vous là-dedans? demanda Marlin, soulevant un petit sac.--Trente-sept livres sterling et seize pences, au moins à ce que dit la Caisse d'épargne. Pour moi, je n'en ai jamais fait le compte; ils doivent savoir leur affaire là-bas, Dieu merci! répliqua Mark avec un mouvement de tête qui exprimait sa confiance illimitée dans la sagesse et l'arithmétique de MM. les administrateurs.--L'argent que nous avons apporté est fort en baisse, dit Martin; nous n'avons pas même huit livres sterling.»Le sourire indifférent de Mark, et les vagues regards qu'il promena de tous cotés, montrèrent que ce détail était tout à fait au-dessous de son attention.«De la bague, de son anneau, Mark! poursuivit Martin, regardant avec amertume sa main dépouillée de son ancienne parure.....--Ah! soupira Mark Tapley; mais pardon, monsieur. --De sa bague, nous n'avons tiré que quatorze livres sterling, argent anglais; de sorte que, cela même compris, votre part de capital se trouve encore, comme vous voyez, la plus forte. A présent, Mark, ajouta Martin, reprenant son ancien ton dégagé, celui qu'il avait naguère avec ses plus humbles compagnons, mon plan est fait: j'ai tout arrangé pour que vous fussiez, non pas seulement dédommagé, mais récompensé, j'espère. Je prétends améliorer matériellement votre sort, et relever votre position, votre état, vos espérances..... --Oh! ne parlons pas de cela, je vous en prie, monsieur, s'écria Mark. Je ne tiens pas le moins du monde à être relevé; je suis content comme je suis, monsieur.--Un moment, écoutez! reprit gravement Martin, la chose est d'une haute importance pour vous, et je m'en réjouis quant à moi. Je vous ai choisi pour associé, Mark, et cela, sur le pied d'une égalité parfaite. J'apporte, comme capital additionnel, ma capacité, mes talents, mon habileté dans ma profession; et la moitié, l'intégrale moitié des profits annuels seravôtre, Mark; je vous en considère comme propriétaire dès aujourd'hui.»Pauvre Martin! toujours bâtissant en l'air, muré dans sa personnalité, se nourrissant de projets chimériques, d'aveugles espérances: tout fier de la protection qu'il accordait, du magnifique cadeau qu'il faisait au compagnon de ses traversés, en lui donnant moitié du revenu douteux d'un capital certain qui appartenait presque tout entier au généreux garçon.«Je ne sais, reprit ce dernier d'un ton plus attristé que de coutume, mais par des causes que n'aurait pu deviner Martin, je ne sais que vous dire, monsieur, pour vous remercier. Tant il y a que je vous soutiendrai du meilleur de mon âme, monsieur, et jusqu'au bout; et c'est là tout ce que je puis faire.--Nous nous comprenons pleinement l'un l'autre, mon bon garçon, dit Martin, se levant avec un sentiment intime d'approbation flatteuse pour l'unet de condescendance affectueuse pour l'autre. De ce moment, nous ne sommes plus le maître et le serviteur, mais deux amis, deux associés qui s'applaudissent mutuellement de ce changement de relation. Si c'est en faveur de la vallée d'Eden que nous nous décidons, eh bien! du jour de notre arrivée, continua Martin, qui aimait à battre le fer pendant qu'il était chaud, notre maison se fondera sous la raison CHUZZLEWIT ET TAPLEY.--Oh! pour l'amour du ciel, pas mon nom, monsieur! s'écria Mark; je n'entends rien aux affaires, et c'est bien assez pour moi d'êtrela compagnie. J'ai souvent songé, poursuivit-il à demi-voix, que j'aimerais à voir comment est faite unecompagnie. Je n'imaginais guère en devenir une moi-même.--Il n'en sera que ce que vous voudrez. Mark, dit le chef de la future maisonChuzzlewit et compagnie.--Grand merci, monsieur; et si quelque propriétaire, quelque gros richard des environs, se met en tête de faire établir un beau jeu de quilles, bien dessiné, bien aplani, soit pour l'image publie, soit pour le sien, je me charge de cette partie de la besogne.--Et je réponds que sur ce point vous battrez tous les architectes de l'Union, reprit son associé en riant. Allons, Mark, apportez-nous une couple de verres, et buvons au succès de l'entreprise.»Martin mettait en oubli, cette fois, ce qui, du reste, lui arriva fréquemment par la suite, l'égalité, qu'il venait de proclamer si hautement. Peut-être aussi regardait-il ce genre de service comme dévolu de droit à lacompagnie. Mark n'en obéit pas moins avec sa promptitude ordinaire; et, avant de se séparer pour la nuit, les deux associés convinrent de voir l'agent le lendemain ensemble. Mais c'était l'infaillible jugement de Martin seul qui devait décider la question de l'Eden. Mark, en sa joviale humeur, ne se fit pas un mérite, même à ses propres yeux, de sa condescendance. Il savait bien, d'ailleurs, que, de façon ou d'autre, il en serait toujours ainsi.Le général se trouvait à la table d'hôte le lendemain; à l'issue du déjeuner, il proposa de voir l'agent sans plus de délais; les deux Anglais ne demandaient pas mieux, et tous quatre se rendirent au bureau de la Vallée d'Eden, situé à une portée de fusil environ de l'hôtel National.Le bureau était petit et de peu d'apparence. Mais, puisqu'on peut tirer de vastes propriétés d'un seul cornet de dez, pourquoi ne marchanderait-on pas une province entière dans une guérite? D'ailleurs, c'était un bureau temporaire, lesEdennéenssedisposaità bâtir un superbe édifice pour y établir leur administration; ils en avaient même marqué le site, ce qui, en Amérique, est l'essentiel. La porte du bureau était toute grande ouverte, pour la commodité de l'agent, qui se tenait à l'entrée. Il fallait que ce fût un rude travailleur; car, paraissant avoir toutes ses affaires à jour, il se balançait paisiblement dans une chaise-berceuse, tenant une de ses jambes appuyée très-haut contre le chambranle de la porte, et l'autre repliée sous lui, comme s'il couvait son pied.C'était un homme maigre, décharné, la tête couverte d'un large chapeau de paille, et vêtu d'un frac vert. Il ne portait point de cravate, vu la chaleur, et son col de chemise était assez écarté pour qu'à mesure qu'il parlait on vît quelque chose, s'enfoncer et resauter dans sa gorge, à peu près comme ces petits marteaux qui dansent et retombent pour reparaître dès qu'on touche les notes d'un piano. Si c'était la vérité faisant un faible effort pour s'élancer jusqu'à ses lèvres, nous pouvons rendre témoignage qu'elle n'y atteignait jamais.Deux yeux gris se tenaient à l'affût au fond de la tête de l'agent; l'un d'eux, privé de vue, demeurait immobile, et ce côté du visage semblait épier et surveiller ce que faisait l'autre. Chaque profil conservait, ainsi son expression distincte, et c'était au moment où le profil en vie était le plus animé que le profil mort paraissait le plus inflexible dans sa sournoise vigilance, passer de l'un à l'autre, c'était retourner son homme, et mettre le dedans dehors.Chacun des longs cheveux noirs qui pendaient de sa tête tombait aussi droit que le fil d'un aplomb. En revanche, des touffes mêlées formaient l'arc aigu de ses sourcils, comme si le corbeau, dont la patte était empreinte au coin de ses yeux, avait, en sa qualité d'oiseau de proie, par droit de parenté, tordu et hérissé de son bec tous ces poils menaçants.Tel était l'homme qu'ils abordèrent, et que le général salua du nom de Scadder.«Fort bien, général, répondit-il; et vous, comment vous en va?--Toujours prêt, et de feu pour le service du pays et la cause de la sympathie mutuelle... Mais voici deux étrangers venus pour affaire, monsieur Scadder.»Ce dernier donna une poignée de main aux nouveaux venus, préambule indispensable en Amérique, et recommença à se balancer.«Je présume que je sais pour quelle affaire vous me les amenez, général.--Eh bien, monsieur; nous voilà à vos ordres.--Ah! général, général! vous ne savez rien garder! vous parlez trop, beaucoup trop, c'est un fait! dit Scadder. Je sais bien que vous êtes monstrueusement éloquent en public; mais, dans le particulier, vous ne devriez pas aller si fort de l'avant. Non, il faut que je le dise.--Si je comprends où vous voulez en venir, faites-moi galoper avec un rail entre les jambes, repartit le général, après un moment de réflexion.--Bah! comme si vous ne saviez pas aussi bien que moi que nous avions résolu de ne plus vendre un seul lot de l'Eden aux amateurs, et de réserver ce qui en reste aux privilégiés, aux favoris de la nature!--Mais, justement! s'écria le général avec chaleur, les voilà ces privilégiés! ce sont ceux que je vous amène.--Si ce sont eux, reprit l'agent d'un ton de reproche et de doute, cela suffit. Mais vous ne devriez pas jouer au fin avec moi voyez-vous, général!»Celui-ci murmura dans l'oreille de Martin que Scadder était la plus honnête créature du monde, et qu'il ne voudrait pas, non, pas pour dix mille dollars, l'offenser de propos délibéré.«Je remplis mon devoir, si, dons le but de servir mes semblables, je fais monter les offres, dit Scadder à voix basse, l'œil fixé sur la route, et se balançant toujours. Ils font la moue quand je leur reproche de donner l'Eden à trop bon compte! Si la nature humaine est ainsi faite, eh bien! à la bonne heure!--Monsieur Scadder, dit le général, reprenant son ton oratoire; monsieur! voici ma main, voilà mon cœur! Je vous estime, monsieur, et je vous demande pardon. Ces messieurs sont de mes amis, sans cela je ne les eusse pas conduits ici, sachant bien, monsieur, que les lots sont cotés en ce moment fort au-dessous de leur valeur. Mais ce sont des amis, monsieur, des amis particuliers, je vous le répète.»M. Scadder fut tellement satisfait de cette explication, qu'il se leva pour serrer plus cordialement la main du général et inviter ses amis particuliers à le suivre dans le bureau. Quant au général, il déclara, avec sa bienveillance habituelle, que, faisant partie de la corporation, il ne convenait pas à sa délicatesse d'être mêlé en rien dans les transactions de vente et d'achat. En conséquence, s'appropriant la chaise-berceuse, il se mit à considérer la perspective, comme le bon Samaritain attendant son voyageur.«Bon Dieu!» s'écria Martin, dès que ses yeux tombèrent sur le plan gigantesque qui occupait tout un côté du bureau, car, à part cette carte, la pièce ne contenait que quelques échantillons de botanique et de géologie, un ou deux vieux registres, un grossier pupitre et un mauvais tabouret; «Dieu du ciel! que vois-je là?--C'est l'Eden! dit Scadder, occupé à se curer les dents avec une sorte de petite baïonnette qu'il faisait sortir du manche de son canif en touchant un ressort.--Eh mais! je ne me doutais pas que ce fût une ville!--Vous ne vous en doutiez pas?... c'en est une, pourtant!» Et ville florissante encore! cité architecturale! Il y avait banque, églises, cathédrales, places, marchés, manufactures, hôtels, magasins, maisons, quais, une bourse, un théâtre, des édifices publics de tout genre, et jusqu'au bureau del'Aiguillon, journal quotidien dit l'Eden; le tout sur papier et fidèlement enregistré dans le plan affiché sur le mur.(La suite à un prochain numéro).Chasses d'hiver.LA CHASSE AUX CANARDS.C'est le véritable moment de se mettre en route, les canards arrivent. Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous à barboter comme eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agréable, surtout lorsque, croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase jusqu'au cou. Il est quelquefois très-difficile de sortir de là sans aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur, attendant son heure dernière, n'ont pas un chant assez harmonieux pour lui inspirer des pensées couleur de rose. Mais ceci n'est que l'exception. Dans l'état normal, un chasseur aux canards se mouille, se crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tête, ce qui établit l'équilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une soupe aux choux largement saupoudrée de fromage; du linge blanc et un gigot rôti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouatée; quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme, voilà des jouissances inconnues à ceux qui, toujours munis du confortable, n'éprouvent jamais aucune privation.Quelle étonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout, on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le récit de tous les voyageurs, ils ont trouvé des canards sous toutes les latitudes. En été, les canards habitent les lacs et les marais du Nord. Là, ils multiplient à l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger une omelette, on trouve des œufs à chaque pas; on n'a qu'à se baisser pour en prendre2. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ailé se met en route pour chercher des climats tempérés; il fend l'air derrière un chef de file qui guide la troupe pendant un temps déterminé, toujours égal pour chacun.Note 2:(retour)Voici ce que dit Regnard, dans sonVoyage en Laponie: «Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci. La rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois de mai faire leurs œufs en telle abondance que les déserts en sont couverts.»
Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destinée, lorsque j'entendis ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou; j'avançai la tête, et reconnus, à mon grand effroi, mademoiselle Werner, un billet à la main, que sans doute elle voulait lire sans témoin.
Le triomphe de nos persécuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec toute l'apparence d'un plan concerté, s'offrit à ma pensée; au risque d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre.
Mais lorsque je la vis pâlir et chanceler, toute idée de précaution m'abandonna; je courus à elle, je la reçus dans mes bras et je la conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquiétudes. Elle pleurait, hors d'état d'articuler une parole, et chacune de ses larmes pénétrait jusqu'à mon cœur; enfin elle me tendit le billet qu'elle venait de recevoir: Braun annonçait qu'une affaire indispensable l'empêchait d'assister à la fête; mais qu'il viendrait dans l'après-dinée avec ma fiancée et sa mère, également retenues par leurs occupations.
«S'ils arrivaient eu ce uniment!» En prononçant ces mots je m'élançai vers la porte, et déjà j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que nous redoutions.
Dans mon anxiété j'agitais le verrou avec un mouvement presque convulsif. Tout à coup le fatal Reich s'écria: «Ils doivent être ici, je les y ai vus entrer l'un et l'autre.» Une faire? L'épouvante d'Henriette était sans bornes; je ne pensais qu'à elle, je pressais ses mains tremblantes, tantôt sur mon sein, tantôt sur mes lèvres; je la conjurais tout bas de se tranquilliser, protestant que je me précipiterais par la fenêtre plutôt que de compromettre sa réputation.
Cependant une porte que l'obscurité nous avait dérobée se présente à mes yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste armoire m'offre ses entrailles libératrices; je m'y élance, non sans craindre que le remède ne soit pire que le mal: et tandis que je me blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la clef, et plus rassurée, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il somme mademoiselle Werner de faire à l'instant connaître ma retraite. La plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est poussée à bout par des outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva fièrement la tête et interdit à Braun un langage aussi inconvenant.
Pour moi, plié dans ma cachette de la manière la plus incommode, j'admirais la présence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince cloison, les eaux du grand Océan nous eussent séparés, Henriette ne su fût point exprimée avec plus d'assurance.
Lorsqu'on eut en vain fureté partout, et que j'eus résisté à des appels fort peu tendres de Clémentine, l'impétueux Braun s'efforça d'excuser ses emportements, par la vivacité de amour. Son billet trouvé par terre dissipa tout les doutes. Cependant la société s'éloigna sans qu'Henriette eût prononcé le mot de pardon.
Persuadé alors que je n'avais plus rien à craindre, j'essayai de me redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrêts, du destin sont inévitables!... Ma tête heurta une pyramide de cartons à chapeaux, qui roula par terre avec fracas.
«Il est là! là, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien qu'il ne pouvait être loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit connaître sa présence.
--Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermeté que lui inspiraient son innocence et les mauvais procédés de Braun; cependant il n'y a ici en jeu que le hasard et la malignité. Oui, celui que vous cherchez est dans cette armoire, et moi-même je l'y ai enfermé pour éviter les fausses interprétations auxquelles pouvait donner lieu notre rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je déclare formellement que cet instant me sépare à jamais de M. l'assesseur Braun.»
Braun, frappé de cet accent de vérité, voulut faire quelques objections; mais Henriette, sans l'écouter, ouvrit l'armoire, d'où je m'élançai, la rage dans le cœur.
Peu m'importaient en ce moment les invectives de Clémentine; l'injure que souffrait mademoiselle Werner était ma seule préoccupation. Reich aurait été la première victime de ma vengeance, s'il ne se fût adroitement réfugié dans l'armoire que je venais de quitter; elle lui rendit le service que j'en avais espéré vainement, une main compatissante ayant fermé la porte et enlevé la clef tandis que je cherchais mon ennemi parmi les assistants.
Alors ce fut à Braun que je m'adressai; heureusement nous n'avions d'armes ni l'un ni l'autre, car le débat aurait coûté du sang.
Cependant les convives s'étaient assemblés autour de nous, et les représentations du maître de la maison, qui nous priait de vider notre querelle ailleurs, furent assez puissantes pour rétablir la tranquillité.
Henriette était partie; sur-le-champ avec sa tante; j'avais étalement ordonné d'atteler mes chevaux. Dans l'indignation qui me maîtrisait, je laissai entendre à Clémentine que je regardais notre mariage comme rompu; une femme qui avait si peu de confiance dans ma loyauté ne pouvait que me rendre malheureux.
Sans attendre sa réponse, je dis en passant à Braun qu'il me trouverait le lendemain matin dans un petit bois près de B***, et, je me hâtai de m'éloigner.
Rentré chez, moi, je fis les préparatifs d'un long voyage. Si le sort me favorisait dans mon combat, j'avais résolu d'aller à Paris pour me distraire et guérir les blessures de mon cœur.
Je ne me couchai point; je partis la nuit même à cheval, et le lever du soleil me trouva au rendez-vous. Braun se fit attendre; une sorte de repentir paraissait le dominer. Maintenant que la passion ne l'aveuglait plus, il reconnaissait que ni moi, dont il avait plus d'une fois apprécié la franchise, ni la sage et modeste Henriette, n'étions capables d'entretenir une intelligence secrète et criminelle. Il me tendit la main en signe de réconciliation, donnant à entendre que la prolongation de nos démêlés ne servirait qu'à aiguiser les traits de la calomnie.
Mais je demeurai sourd à ses paroles. L'espoir qu'il témoignait de voir bientôt s'aplanir ses différends avec Henriette m'indignait jusqu'à la fureur. Je le contraignis de mettre l'épée à la main, et quoique son sang-froid lui donnât sur moi de grands avantages, je parvins à le blesser et à le désarmer. Puis, après lui avoir recommandé prudence et discrétion, je montai à cheval pour gagner ma voiture, et partis à l'instant même.
Parmi des sensations bien contradictoires, celle qui m'agitait le plus, c'est qu'Henriette aurait compassion de Braun, qui venait de répandre son sang, et que cette compassion réveillerait peut-être un penchant mal éteint.
Ce fut alors que je reconnus combien je l'aimais. Pour justifier mon inconstance à mes propres yeux je maudissais le calomniateur, qui, en nous imputant à crime des hasards innocents, nous avait rapprochés l'un de l'attire, et m'avait donné l'occasion d'apprécier tout le mérite de mademoiselle Werner.
Vers la fin du second jour, je suivais tristement la grande route, sans jeter un regard sur les objets qui se succédaient autour de moi, lorsque le postillon me cria qu'une voiture était versée à peu de distance. Je fis arrêter, et, malgré les ténèbres qui commençaient à s'étendre, j'aperçus lieux dames dans le plus grand embarras; je m'avançai, et grande fut ma surprise en reconnaissant Henriette et sa tante.
Henriette avait fait connaître à son père les scènes désagréables dont nous venions d'être les acteurs. Non-seulement Werner avait approuvé sa résolution d'aller passer quelques mois chez sa tante, mais il ne lui avait pas caché que cette bonne tante prolongeait son séjour auprès d'eux sur son invitation, afin de pouvoir l'emmener aussitôt que serait survenue la rupture qu'il prévoyait depuis longtemps. Une plus ample connaissance avec le caractère de Braun ne lui permettait pas d'hésiter à refuser un pareil gendre.
Cette fois je bénis le hasard qui nous réunissait encore, et je commençai même à le regarder comme une sorte de prédestination.
Je m'empressai d'offrir ma voiture aux deux dames, la leur étant fort endommagée. La tante d'Henriette s'était froissé le bras gauche dans sa chute; les douleurs augmentèrent au point que nous fûmes obliges de nous arrêter dans une petite ville voisine.
Une seule auberge s'y trouvait; j'eus donc un logement dans la même maison qu'Henriette. Aurais-je pu la quitter au moment où une fièvre violente se déclarait chez sa compagne?
Nous prodiguions ensemble nos soins à la malade, et entre nos cœurs se formait un lien de plus en plus intime.
Henriette avait sur-le-champ envoyé à son père un messager pour lui mander l'accident; mais quelque diligence que fit Werner, lorsqu'il arriva, sa sœur était déjà presque rétablie, et il ne manquait que son consentement pour mon mariage avec sa fille.
Le bon Werner me serra dans ses bras en versant des larmes de joie, et m'avoua que depuis bien des années cette union avait été son vœu le plus cher.
«Le ciel a exaucé mes souhaits, s'écria-t-il, et la méchanceté de vos ennemis, sera la source de votre félicité.»
Nous prîmes tous ensemble la route de ma campagne, où peu de jours après notre bon curé, mon ancien instituteur, joignit nos mains comme l'étaient déjà nos âmes. Cet événement fit d'abord la matière de toutes les conversations à B***; on prétendait, non sans quelque vraisemblance, en tirer la preuve que nous n'avions point été injustement accusés. Cependant le chambellan, qui aurait voulu se procurer l'entrée de notre maison, déclara lui-même s'être permis envers nous ce qu'il appelait une innocente malice; nous consentîmes à lui pardonner, puisque après tout il était la cause première de notre bonheur, mais nous ne voulûmes point le recevoir, car on se préserve plus aisément d'un ennemi déclaré que d'un médisant.
Braun alla conter ses doléances à Clémentine; elle lui confia son dépit, et pour se venger, ils ne surent mieux faire que de nous imiter.
N.
En entrant sous cette vaste porte sombre, en franchissant cette grille dont la clef est tenue par un sous-officier, oublions les brillantes fêtes, les magnifiques splendeurs, le luxe royal, dont ce château fut un temps le théâtre; préparons-nous plutôt à la visite que nous allons faire par le souvenir des grandeurs déchues qui ont remplacé dans ces lieux la majesté de Louis XIV émigré à Versailles; dans ces tours, le long de ces vastes balcons, erra madame La Vallière, consolée par de rares visites, jusqu'au jour où son âme aimante ne trouva plus que Dieu qui put remplir le vide laissé par le grand roi; dans ce corps de logis, qui fait face à la pelouse, Jacques II, qui, pour être un prince imbécile, n'en dut pas être moins malheureux, passa plus d'une triste soirée, entre sa femme et sa fille, reportant sa pensée à la belle réception que lui avait faite son hôte de France, et que suivit l'abandon nécessairement réservé au malheur qui s'abrite trop près des grandes prospérités. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous montre la modeste cour, mourut là, faisant ces rêves de restauration que plusieurs générations devaient continuer; sa femme, sa fille, y moururent après lui. Depuis lors, les princes de France semblèrent éviter la contagion de déchéance dont les murs de Saint-Germain étaient imprégnés; le château devint une caserne, puis une école militaire de cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles; ces verrous, ces murs qui s'ajoutent à la profondeur des fossés, unpénitencier militaire.
Entrée du Pénitencier militairede Saint-Germain.
Conseil de guerre à Paris.
Si, en entrant dans ces cours, en entendant fermer derrière soi toutes ces ferrures, on n'éprouve pas ce serrement de cœur, ce pressentiment douloureux qui vous accueille à la porte de toute prison, c'est qu'on sait que là on ne va pas voir le crime hideux, endurci par le temps, rendu incorrigible par les mauvaises passions, par les habitudes de corruption et de débauche; on se dit que toute cette population, qu'une faute a privée pour un temps de sa liberté, est dans la force de l'âge, que tous ces prisonniers ont un avenir, qu'ils vivaient sous une loi exceptionnelle, sous la loi militaire, dont la rigueur nécessaire fait un crime, un crime sévèrement puni, de ce qui, pour un jeune homme de cet âge, dégagé des liens de fer de la discipline, ne serait souvent qu'un tort excusable, ignoré du monde et couvert par l'indulgence de la famille. Pénétrons donc sans hésitation dans cettemaison de rachat; nous ne verrons que des corps jeunes et robustes, apprenant à faire un emploi intelligent de leurs forces, des cœurs qui s'émeuvent à tous les nobles sentiments, et qui travaillent à se réhabiliter assez pour être encore dignes de porter l'uniforme.
Cette institution, qui, jusqu'à présent, a donné les plus heureux résultats, a été appliquée, pour la première fois, à l'année par ordonnance royale du 3 décembre 1832. Les essais en furent faits dans les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, situés entre le collège Sainte-Barbe et la place du Panthéon; mais ce local, dont les sombres constructions vont disparaître dans les plans d'amélioration et d'embellissement qui vont s'exécuter dans ce quartier, devint bientôt trop étroit pour le nombre des détenus; il fallut faire un nouveau choix, et, au mois d'avril 1836, le pénitencier militaire fut transféré à Saint-Germain. Les vastes appartements, les galeries, avaient été distribués en rangées de cellules ordinaires, où chaque prisonnier se retire le soir; les celliers avaient fait place à des cellules ténébreuses, où sont renfermés ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre de la maison. L'immense hauteur des salles d'armes, des, salles de gala, avait été coupée en plusieurs étages d'ateliers, et le château royal pouvait recevoir cinq cents prisonniers. La haute surveillance du pénitencier est remise à M. le lieutenant-général comte Sébastiani, commandant de la première division, et qui, plus d'une fois, a manifesté le chaleureux intérêt qu'il porte à l'établissement; chaque aimée un inspecteur-général est désigné par le ministre de la guerre pour lui faire un rapport sur les résultats de l'année et les améliorations à obtenir.
Cette création, dont tout l'honneur revient à M. le maréchal Soult, est surtout remarquable par ce point, que le condamné militaire est seulement suspendu de son service, mais ne cesse pas de faire partie de l'année et reste soumis au code particulier qui la régit. Lorsqu'il entre dans le pénitencier, où l'envoie le jugement d'un conseil de guerre, il est dépouillé pour un temps du l'uniforme de son régiment, et en revêt un de couleur grise, dont la forme rappelle beaucoup celui de la petite tenue du cavalier, et dont la simplicité n'admet aucune de ces couleurs voyantes et bariolées dont on affuble ordinairement les détenus. La tenue militaire est de rigueur pour tous les chefs employés à l'établissement; ces chefs sont encore soumis à tout ce qu'ils devaient observer à l'égard de leurs soldats: il leur est défendu d'injurier, de maltraiter de gestes ou de paroles les détenus, qui, de leur côté, doivent le respect à leurs chefs de tout grade. Afin que personne n'en ignore, les dispositions qui règlent ces devoirs réciproques sont lues tous les dimanches à l'inspection. Tous les mouvements sont réglés par le commandement militaire; le compte de masse que le condamné avait à son régiment est transmis à l'administration, qui continue à le régler de la même, manière; les fautes contre la discipline sont punies disciplinairement; les délits et les crimes sont soumis aux conseils de guerre; enfin, à l'expiration de leur peine, ceux qui n'avaient plus qu'un an de service à faire sont renvoyés dans leurs foyers, les autres sont dirigés sur un des trois bataillons d'infanterie légère d'Afrique; quelques-uns, par une exception que leur mérite une conduite exemplaire, obtiennent la faveur de rentrer, aussitôt après leur libération, dans des régiments de l'armée intérieure.
Le système d'Auburn est celui dont se rapproche le plus le système de Saint-Germain, c'est-à-dire que les prisonniers couchent isolément dans des cellules et mangent et travaillent en commun et en silence. Pendant les récréations, ils peuvent parler. Nous allons examiner l'emploi d'une journée de travail pendant l'hiver.
A six heures et demie du matin, un tambour choisi parmi les prisonniers bat ladianesignal du réveil; les sous-officiers surveillants prennent les clefs de leurs divisions respectives et vont ouvrir les cellules. Chaque détenu nettoie sa demeure nocturne, plie dans des dimensions données ses couvertures et le sac de campement dans lequel il couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1er octobre au 1er avril; le reste de l'année, elles ont lieu dans la cour; tous les détails d'une propreté parfaite sont scrupuleusement surveillés et s'exécutent en silence.
Environ un quart d'heure après les détenus descendent en ordre dans la cour; l'appel a lieu de la même manière et avec les mêmes batteries que dans la ligne; les hommes sont formés en bataille sur trois rangs et inspectés. La distribution du pain se fait immédiatement; chaque homme reçoit pour sa journée une ration de pain de même poids et de même qualité que celui délivré à la garnison. Aussitôt après, au commandement de l'adjudant de semaine, tous les détenus sont conduits en ordre et au son de la caisse à leurs ateliers; chacun d'eux se rend à la place qui lui est assignée et se met à l'œuvre; à l'exception d'explications données à voix basse par les contre-maîtres, un silence complet règne partout; rompre ce silence est un cas de punition.
Costume des détenus du Pénitenciermilitaire de Saint-Germain.
À huit heures et demie a lieu la visite du chirurgien-major; il visite les malades mis à l'infirmerie pour indispositions légères; à latisanerieil reçoit ceux qui viennent se présenter, prescrit les remèdes nécessaires et envoie à l'hôpital du lieu ceux dont l'état exige cette translation; là, dans une salleconsignée, ils reçoivent, comme tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout où se trouvent les dignes sœurs de charité.
A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas; les hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille; au commandement de l'adjudant, ils entrent au réfectoire, tous s'arrêtent devant leur place accoutumée et se tiennent debout; à un coup de baguette, tout le monde s'assied et le repas commence.
A son arrivée au pénitencier, chaque détenu est pourvu d'un litre, d'une gamelle de même contenance et d'un gobelet d'un quart de litre, le tout en étain; il reçoit, de plus, une cuiller de bois et un couteau à pointe arrondie: tous ces objets sont disposés sur la table à la place du détenu auquel ils appartiennent.
Les rations sont individuelles; elles consistent, pour le repas du matin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion de viande désossée pesant quatre-vingt-douze grammes; et pour le repas du soir, les mêmes jours, en une soupe aux légumes; les autres jours de la semaine, les détenus reçoivent, pour le repas du matin, une soupe aux légumes; et pour le repas du soir une portion de légumes assaisonnés.
Les détenus qui se conduisent bien peuvent améliorer leur nourriture en prenant à leurs frais, au repas du matin, un quart de litre de vin, dix centimes de fromage, un demi-kilog. de pain bis blanc. On retire cette permission pendant un temps donné à ceux qui se font infliger des punitions.
Une cellule du Pénitencier militairede Saint-Germain.
A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du repas; les hommes, qui, pendant toute sa durée, ont gardé le silence, se lèvent, sortent en ordre et vont au préau à la récréation; là encore ils sont suivis par ces conseillers muets qu'une bienveillante prévoyance a multipliés autour d'eux; des inscriptions ingénieusement choisies mettent sans cesse sous leurs yeux des avis résumés en phrases courtes et qui frappent l'esprit en se fixant dans la mémoire. Dans leurs ateliers, si un moment de découragement a ralenti leur ardeur, en levant la tête, ils ont lu:
LE TRAVAIL DU CORPS DÉLIVRE DES PEINES DE L'ESPRIT.
Dans ces inscriptions ils trouvent même une protection; si un maître d'atelier ou un surveillant oubliait les recommandations du règlement, l'ouvrier peut lui montrer sur la muraille:
REPRENDS TON PROCHAIN AVANT DE LE MENACER.
Dans les préaux, il n'a pas suffi de défendre les mauvais propos et les jeux de hasard; il a fallu mettre ces hommes en garde contre l'entraînement de la colère ou de leurs courts loisirs; ils lisent ici:
POINT DE PROBITÉ POSSIBLE AVEC LA PASSION DU JEU; ON COMMENCE PAR ÊTRE DUPE, ON FINIT PAR ÊTRE FRIPON.
et là:
DANS UN COEUR PERVERS, LA PASSION DU JEU MÈNE À L'ÉCHAFAUD: DANS UNE ÂME ENCORE HONNÊTE, ELLE CONDUIT AU SUICIDE.
Toutes ces pensées sont salutaires, utiles; mais nous ne pouvons nous refuser à en citer deux encore qui nous ont surtout frappé. En entrant au pénitencier, le condamné trouve sa sentence justifiée par la morale quand il aperçoit devant lui, dans la première cour, ces mots:
QUICONQUE ENFREINT LA LOI N'EST PAS DIGNE D'ÊTRE LIBRE.
Enfin, en sortant, voici la dernière pensée qu'il trouvera sur ces murs qu'il abandonne:
ON NE PEUT PLUS ROUGIR LE SES FAUTES QUAND ON A TOUT FAIT POUR LES RÉPARER.
Reprenons l'emploi de la journée. Pendant que leurs camarades causent ou lisent des livres d'instruction appartenant il l'établissement, ceux qui sont illettrés vont assister à un cours d'enseignement mutuel qui a lieu à la même heure.
A midi et demi, après l'appel, les travaux recommencent, et se prolongent jusqu'à sept heures; le souper ne dure qu'un quart d'heure; la retraite se bat, et à huit heures un roulement annonce, le coucher. Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau; les portes sont fermées, et les clefs rapportées à un poste intérieur, où elles restent sous la responsabilité de deux surveillants de garde. Pendant la nuit, un officier de service fait, dans l'intérieur, trois rondes, pour s'assurer s'il n'y a pas d'hommes malades ou de tentatives d'évasion, et le commandant d'une garde de vingt-six hommes, placée au pénitencier, est chargé des rondes extérieures.
L'été n'apporte à ce régime d'autre changement que d'avancer l'heure de ladiane, et de prolonger d'une heure la journée d'atelier, qui se trouve ainsi portée à onze heures de travail.
Chapelle du Pénitencier militaire de Saint-Germain.
Le dimanche est un jour consacré plus spécialement aux soins de propreté: ce jour-là, chaque homme descend dans les préaux son sommier, son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre; les cellules sont frottées, les portes et les serrures nettoyées à fond. Après une première inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans leur tenue la meilleure, vont assistera la messe dans la chapelle gothique ornée par Louis XIII, et où Louis XIV fut baptisé. Du haut de cette chaire qu'ont occupée les plus grands orateurs chrétiens, un aumônier leur fait une instruction religieuse. C'est un spectacle imposant que de voir de la tribune tous ces hommes en colonne serrée, officiers et sous-officiers en tête, assister avec respect au service divin. On ne peut se défendre d'une vive émotion, lorsque, au moment où le prêtre élève l'hostie, cette masse compacte, par un seul mouvement, met le genou en terre, et écoute, dans un pieux recueillement, les chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placés derrière l'autel. On est bien plus impressionné encore si l'on vient à apprendre là que ces voix énergiques chantent des vers composés par un de ceux qui les a précédés dans ce séjour d'expiation, un jeune soldat que son talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu célèbre, il y a quelques années. J'ai vu plus d'un œil devenir humide quand une voix jeune et fraîche fait entendre ces paroles:
Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre;Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreurConduisit en ce lieu, domaine du malheur,O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire.
Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre;Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreurConduisit en ce lieu, domaine du malheur,O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire.
Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre;
Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreur
Conduisit en ce lieu, domaine du malheur,
O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire.
Et plus loin:
Du trône saint d'où ta main guideLes astres roulant dans le vide,Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleurVois nos regrets et nos alarmes,Rends-nous la liberté, nos armes,Et finis nos jours de malheurs.
Du trône saint d'où ta main guideLes astres roulant dans le vide,Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleurVois nos regrets et nos alarmes,Rends-nous la liberté, nos armes,Et finis nos jours de malheurs.
Du trône saint d'où ta main guide
Les astres roulant dans le vide,
Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleur
Vois nos regrets et nos alarmes,
Rends-nous la liberté, nos armes,
Et finis nos jours de malheurs.
Le digne aumônier qui dirige la conscience de ces soldats leur a dit, du haut de la chaire de vérité, que tout motif humain devait être écarté dans l'accomplissement des choses saintes: «Vos actes religieux, leur a-t-il dit, sont entre le ciel et vous, et jamais ils ne serviront à vous procurer des biens temporels.» Cette règle, sagement observée, éloigne tout soupçon d'hypocrisie. Le 30 avril dernier, une soixantaine de détenus ont reçu la communion des mains de monseigneur l'évêque de Versailles, qui vient tous les ans visiter et consoler les habitants du pénitencier.
Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Atelier. --Remise de peine.
Les touchantes allocutions de ce pasteur, les sages instructions de l'aumônier, ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier dans le cœur des prévenus le désir de leur régénération morale; le lieutenant-colonel Boudonville, commandant du pénitencier, seconde puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes citoyens, qu'un seul instant d'erreur a souvent amenés là; un registre de moralité est établi avec un soin scrupuleux, et présente un compte ouvert à chaque homme; on y inscrit exactement les progrès successifs dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de ces punitions. A deux époques de l'année, au 1er mai et dans le mois de novembre, le commandant va examiner les titres que peut avoir chaque; détenu à la clémence royale; mais cette faveur ne peut s'étendre qu'à ceux qui ont au moins subi la moitié de leur captivité; les lettres de grâce qui réduisent ou remettent la peine sont lues à la grande revue du dimanche, à midi, en présence de tous les détenus formant le carré. C'est là un beau jour pour tous, et pour ceux qui sont rendus à la France, à l'armée, à leur famille, et pour ceux à qui la délivrance de leurs amis semble dire: Méritez, espérez.
Le lendemain de ce jour de délivrance est souvent triste et plein de regrets. On sait, en effet, que les abords des prisons, les jours où les portes doivent s'ouvrir, sont assiégés, par des hommes perdus, par d'ignobles femmes, qui spéculant à la fois sur le pécule amassé pendant la captivité, sur les privations subies, sur l'enivrement du grand air de la liberté, guettent les libérés comme une proie, s'emparent d'eux, les entraînent à tous les désordres, à toutes les débauches; et ces heureux du matin doivent se féliciter si, le lendemain, au réveil, ils n'ont perdu que le fruit du leurs économies forcées.
L'administration du pénitencier de Saint-Germain vient de donner un bon et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu du quitter le château pour tomber dans les hideuses séductions qui déjà les attendaient, on les a vus, revêtus de l'uniforme des corps divers auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois troublée des excès de leur joie et se diriger sur Versailles, où ils ont trouvé dans la discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mêmes. Loin de se plaindre de cette précaution, ils ont chargé le sous-officier qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant.
Rendons un juste hommage; à M. le maréchal Soult, dont la prévoyante sollicitude a créé, organisé cet établissement, où, tandis que la punition se subit, l'homme s'améliore, et d'où il sort le cœur plus affermi dans le bien, l'intelligence plus cultivée, et possédant une des industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre lesquels les prisonniers sont répartis. Mais pour que la généreuse pensée du ministre produisît tous ses résultats, il fallait que l'exécution en fût remise à un officier dont le cœur fût noble, la pensée droite, la raison ferme; le pénitencier de Saint-Germain a dépassé toutes les espérances, et le maréchal et les officiers, recommandables de cet établissement ont reçu leur plus douce récompense quand les rapports ont constaté que parmi tous les militaires rendus à la liberté depuis 1839, on ne compte qu'une récidive sur deux cents libérés, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois de confiance et même ont mérité des distinctions.
COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843.
(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.)
Compressibilité des liquides.--La propriété dont jouissent tous les Corps de pouvoir être réduits à un volume moindre sous l'influence d'une pression plus forte que celle à laquelle ils étaient d'abord soumis, a été longtemps méconnue dans les liquides. C'est à MM. Sturm et Colladon que l'on doit les premières mesures exactes de la contraction des corps qui existent à cet état. M. Aimé, professeur de physique au collège d'Alger, a fait de nouvelles expériences à ce sujet, à l'aide d'appareils à déversement, analogues à ceux dont l'idée est due à M. Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considérable aux environs d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'à 220 atmosphères. Les corps soumis il cette énorme pression doivent être plongés à environ 2 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. Chaque centimètre carré de leur surface supporte un poids d'environ 227 kilogrammes.
Un résultat important des expériences de M. Aimé, c'est que la contraction éprouvée par le liquide est proportionnelle à la pression à laquelle on le soumet. Cette loi a été vérifiée par lui jusqu'à 220 atmosphères de pression. Il est à noter aussi que les nombres qu'il a obtenus à la température: de 12°,6 sont supérieurs à ceux que MM. Sturm et Colladon ont trouvés pour la température de zéro.
Elasticité des alliages.--M. Wertheim avait présenté à l'Académie, dans le courant de l'année dernière, un travail extrêmement remarquable sur les propriétés mécaniques des métaux simples. Dans un second mémoire, faisant suite au premier, il s'est occupé des alliages. Ce sujet, malgré le fréquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore été que fort peu étudié, surtout en ce qui concerne l'élasticité.
Les expériences de M. Wertheim ont porté sur cinquante-quatre alliages binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le laiton, le tombac, le métal des tamtams trempé et non trempé, le bronze, le pakfong, l'alliage des caractères typographiques, etc. Les résultats les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants:
1º L'élasticité d'un alliage est en général égale à la moyenne des élasticités des métaux constituants; quelques alliages de zinc et de cuivre font seuls exception;
2º Les alliages se comportent comme les métaux simples quant aux vibrations longitudinales et transversales et quant à l'allongement, c'est-à-dire qu'il existe entre ces divers éléments des rapports que la théorie indique et que l'expérience confirme d'une manière satisfaisante.
Electricité, galvanisme, électro-magnétisme, etc.--MM. Edmond Becquerel et de La Rive, de Genève, se sont l'un et l'autre occupés séparément de rechercher les lois de dégagement de la chaleur pendant le passage des courants électriques à travers les corps solides et liquides.
Parmi les autres communications que l'Académie a reçues sur cette branche importante de la physique, nous devons citer une théorie de la pile voltaïque par le prince Louis-Napoléon. «La netteté des raisonnements et des résultats, a déterminé M. Arago à publier entièrement la lettre du prince.
Mais l'expérience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM. Palmieri et Santi-Linari ont exécutée en Italie, et qui a été communiquée à l'Académie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative auxcourants d'inductionproduits sous l'influence du magnétisme terrestre. Ces courants, découverts par M. Faraday en 1831, pourraient aussi être appeléscourants instantanésoutemporairesparce qu'ils ne durent qu'un instant. Ils se développent dans les corps conducteurs de l'électricité, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un aimant, et sont soumis à la loi générale suivante: «Lorsqu'un circuit conducteur fermé commence à recevoir dans quelques-uns de ses points l'action d'un courant quelconque, il est traversé par uncourant inverse; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est traversé par uncourant direct; enfin, pendant qu'il reçoit cette actiond'une manière constante, il n'est traversé paraucun courantet n'éprouve aucune modification apparente sensible.» (Phys. de Pouillet.)
Or, on sait que la terre peut être comparée à un grand aimant; son action sur les circuits fermés était donc facile à prévoir depuis que M. Faraday avait signalé l'existence de courants d'induction excités dans des spirales de cuivre par le rapprochement et l'éloignement brusques d'un aimant. Cet habile physicien lui-même avait démontré directement l'action de la terre sur les mêmes spirales retournées rapidement dans le plan du méridien magnétique. Mais il lui avait fallu employer un instrument très-sensible pour reconnaître l'influence du magnétisme terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette époque pour obtenir des effets plus puissants avaient été complètement infructueux.
Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, après avoir varié leurs appareils de plusieurs manières, sont parvenus à en construire un qui est assez puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour décomposer l'eau. Il paraît même probable à M. Melloni, qu'au moyen de quelques modifications à leur appareil, ses ingénieux compatriotes arriveront à rougir les fils métalliques et à produire des étincelles électriques.
Chaleur latente de la glace.--Lorsqu'on mêle ensemble un kilogramme d'eau à 10° et un kilogramme d'eau à 80°, le mélange a une température de 45°, précisément égale à la moitié de la somme 10 plus 80. Un kilogramme d'eau à zéro, c'est-à-dire à la température de la glace fondante, et un kilogramme à 80° donneraient encore un mélange à 40°. Mais il n'en est plus de même lorsqu'on substitue un kilogramme de glace à zéro à un kilogramme d'eau de même température. Le mélange de cette glace avec l'eau à 80° donnera de l'eau à une température très-basse, que Laplace et Lavoisier ont évaluée à 5°; de sorte que, suivant ces savants illustres, il faut 75° de chaleur pour faire passer un kilogramme de glace à zéro à l'état d'eau ayant la même température. C'est cette chaleur absorbée uniquement pour la transformation du solide en liquide, et dont le thermomètre n'accuse plus l'existence, que l'on appelle chaleur latente.
MM. de la Provostaye et Desains ont pensé avec raison que cette donnée importante avait besoin d'être déterminée par de nouvelles observations, et ils ont entrepris une longue série d'expériences qui leur a donné pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75.
Leur travail, qui est destiné à figurer dans le recueil des savants étrangers, a été l'objet d'un rapport très-favorable de M. Régnault. Cet habile physicien avait lui-même effectué un grand nombre d'expériences dans le même but, et il était parvenu à des résultats presque identiques. On doit donc considérer comme à fort peu de chose près exact le nombre 79, adopté désormais pour la chaleur latente de fusion de la glace.
Singuliers effets de rupture.--M. Ségnier a répété devant l'Académie une expérience fort curieuse, déjà indiquée par M. Bellam, et depuis par M. Sorel. Tout le monde connaît leslarmes bataviques, ces petits fragments de verre en forme de poire allongée, terminés par une queue très-effilée, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de l'extrémité de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrémité de la larme, pour que celle-ci se réduise immédiatement en poussière, avec une petite détonation.
La nouvelle expérience consiste à briser un vase de verre ou de terre, une bouteille épaisse, qui a résisté à des pressions intérieures de plus de vingt atmosphères, au moyen d'une seule larme batavique faisant explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis.
Une autre expérience non moins curieuse est due à M. Ségnier. On suspend en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond est remplacé par un obturateur en parchemin; une balle tirée de haut en bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, détermine la rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et étroites, parallèles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlèverait les cercles.
Dans ces deux expériences, lorsque les vases ne sont point entièrement pleins, les fractures s'arrêtent précisément à la hauteur du niveau du liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a été observé lors de l'explosion de certaines machines à vapeur.
Optique.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait à l'Académie plusieurs communications d'un haut intérêt, dont le laconisme descomptes rendusofficiels ne nous permet pas de donner le détail. Au nombre des instruments proposés par l'auteur, on remarque des lunettes de spectacle qui, sous un volume réduit, auraient plus de lumière et de champ que les lunettes usitées, grossiraient d'avantage, et coûteraient moins. M. Matthiessen a trouvé aussi un verre de couleur verte parfaitement monochromatique. Enfin, il a imaginé un appareil commode et portatif, à l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre beaucoup plus aisément que par toute autre méthode. Employé à l'analyse de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois spectres différents l'un de l'autre par la nature et la position des raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de carbone; un second provenant de la lumière qu'émettent les molécules de carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui résulte de la combustion de l'hydrogène.
Nous souhaitons que le rapport détaillé qui nous était promis pour un délai rapproché, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps attendre.
Photographie,--La formation des images de Moser, dont nous avons déjà parlé ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la théorie des images daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses. Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramenés, à une théorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos lecteurs.
Travaux chimiques.--Une analyse fort remarquable des principes constituants du thé, par M. Péligot, est le travail chimique le plus intéressant qui ait occupé l'Académie.
Voici les résultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu.
Le thé est, de tous les végétaux analysés jusqu'à ce jour, celui qui renferme la proportion d'azote la plus considérable. Cette proportion est pour 100 parties de thé desséché à 110 degrés, contenue dans le petit tableau ci-après:
Thé pekoe 6.58-- poudre à canon 6.15-- souchong 6.15-- assam 5.10
En opérant sur 27 sortes de thés, M. Péligot a trouvé que les thés verts contiennent, en moyenne, 10, et les thés noirs 8 pour cent d'eau. Puis, tenant compte de cette eau que la feuille contient déjà, soit que la dessiccation en Chine n'ait pas été complète, soit qu'elle ait absorbé pendant ou après son transport une certaine quantité d'humidité, il a exprimé la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100 parties de thé, par les nombres suivants:
Thés noirs secs 42.3-- verts secs 47.1-- noirs pris dans leur état commercial 38.1-- verts dans le même état 43.1
Lorsqu'on évapore à siccité une infusion de thé, il reste un résidu brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du thé vert poudre à canon, contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du thé noir souchong.
La principale matière azotée qui se trouve dans l'infusion de thé est une substance très-riche en azote, cristallisable, lathéine, qu'on rencontre également dans le café (ce qui lui a fait souvent donner le nom decaféine), et qui existe aussi dans leguarana, médicament fort recherché par les Brésiliens. M. Péligot a trouvé jusqu'à plus de 6 p. 100 de théine, proportion beaucoup plus considérable que celle qui avait été admise jusqu'à ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il a signalé dans le thé l'existence en forte proportion d'une autre matière azotée, lacaséine, dont le thé, dans son état ordinaire, renfermait 11 à 15 p. 100.
«On voit, en résumant ces expériences dit M. Péligot, que le thé renferme une proportion d'azote tout à fait exceptionnelle; mais il faut se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son état naturel, et qu'elle nous arrive après avoir été, pour ainsi dire, manufacturée. On sait, en effet, qu'avant d'être livré à la consommation, le thé subit une torréfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au moyen de la pression exercée par les mains, un suc assez abondant, âcre et légèrement corrosif; la feuille est ensuite enroulée et desséchée plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du thé vert ou de celle du thé noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou point azoté et que sa séparation augmente par suite la quantité d'azote qui reste dans la feuille. En déterminant celle qui se trouve dans les feuilles fraîches des arbres à thé cultivés aux portes de Paris, dans les belles pépinières de MM. Cels, j'ai trouvé 4,37 d'azote p. 100 du thé desséché. Peut-être la différence du climat et la culture suffit-elle pour produire ces variations.»
L'auteur a terminé son travail par quelques considérations sur l'emploi du thé considéré comme boisson et comme aliment. «On ne peut nier, dit-il, en présence de la proportion d'azote renfermée dans cette feuille et de l'existence de la caséine, que le thé soit un véritable aliment lorsqu'il est consommé dans son ensemble, avec ou sans infusion préalable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations indiennes.»
Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: «Le thé vient à Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du Thibet... On le prépare avec du lait, du beurre, du sel et un sel alcalin d'une saveur amère... A Kanawer, on le fait d'une autre façon: on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.»
Les rapides progrès de la chimie ne feront jamais oublier les travaux des pères de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, déjà formellement annoncé depuis quelques années par M. Dumas, de rendre un digne hommage à la mémoire de ce grand homme, en publiant ses œuvres complètes. Président de l'Académie en 1843, M. Dumas a sollicité du ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour cette publication, et le ministre, dans une lettre adressée à l'Académie à ce sujet, s'est exprimé dans ces termes:
«Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux dispositions législatives adoptées en 1842 et en 1843, pour la réimpression des œuvres de deux savants géomètres. En demandant aux Chambres les crédits nécessaires pour ces deux réimpressions, j'avais pensé que la même disposition pourrait s'étendre à divers écrits éminents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait le moyen de réaliser, pour les études mathématiques et physiques, dans des limites nécessairement plus étroites, ce qui a été fait depuis quelques années pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour répondre à un vœu récemment exprimé dans un rapport présenté à la Chambre des députés; je désirerais que vous voulussiez bien consulter l'Académie des Sciences sur l'intérêt qu'il y aurait à publier, aux frais de l'État, les œuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en préparant une édition compile de ses œuvres, qui manque encore aujourd'hui à la science.....»
Nous ne connaissons pas encore la réponse de l'Académie. Nous savons seulement que M. Arago a remis à la commission nommée pour préparer cette réponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possédait; et nous souhaitons vivement que l'on ne tarde pas à rendre un hommage si mérité à la mémoire de cette victime d'une terrible réaction contre les abus de l'ancien régime.
Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Eden en perspective.(Suite.--V. t. II, p. 26, 58, 105. 139, 155, 214, 251 et 326.)
Votre Tour de Londres, monsieur, poursuivit le général, souriant dans l'intime et satisfaisante conviction de l'étendue de ses lumières; votre Tour, située dans le voisinage immédiat de vos parcs, de vos promenades, de vos arcs de triomphe, de votre opéra, de votre royal Almack, est tout naturellement la résidence où peuvent s'étaler les pompes et le luxe royal d'une cour étourdie et légère. La conséquence, monsieur, c'est là que se tient votre cour1.
Note 1:(retour)La Tour de Londres est située à l'extrémité orientale de la ville, tandis que le quartier de la mode et de l'aristocratie, les parcsHyde-Park, Green-Park, le parc Saint-James, etc, le palais qu'habite la reine, les théâtres fréquentés par la haute société, les salles de bal, de concert, et tous les rendez-vous du grand monde, sont situés dans le quartier opposé, leWest-end(extrémité occidentale de la ville).
--Êtes-vous allé en Angleterre? demanda Martin.
--Grâce à la presse, oui, monsieur; répondit le général; je m'y suis rendu en lecture, pas autrement. Vous êtes ici chez un peuple studieux, monsieur; vous trouverez parmi nous une connaissance des choses qui vous surprendra.
--Je n'en doute nullement, répliquait Martin, lorsqu'il se vit interrompu par M. Aristide Kettle, lequel murmura à son oreille:
--Vous connaissez, le général Choke?
--Non, reprit Martin sur le même ton.
--Vous savez sous quel point de vue on le considère ici?
--Comme l'un des hommes les plus remarquables du pays, répondit Martin à tout hasard.
--Justement; j'étais sûr que vous auriez, entendu parler de lui.
--Je crois, dit Martin, s'adressant au général, je crois être assez heureux pour avoir une lettre d'introduction auprès de vous, monsieur; elle est de M. Bévan, du Massachussets,» ajouta-t-il en la lui présentant.
Le général la prit et la lut avec attention; de temps en temps il s'arrêtait pour lancer un regard aux deux étrangers. Arrivé à la signature, il s'avança, donna une poignée de main à Martin, et s'assit auprès de lui.
«Ainsi donc, vous songez à vous établir dans l'Eden? lui dit-il.
--Sauf meilleur avis, et en me conformant à vos conseils et aux renseignements fournis par l'agent. On m'assure qu'il n'y a rien à faire dans les vieilles villes.
--Je puis vous présenter à l'agent, monsieur, dit le général; je le connais, car je suis membre de la corporation des propriétaires du territoire de l'Eden.»
Cette nouvelle, des plus sérieuses pour Martin, lui donnait fort à penser. Son ami du Massachussets n'avait fait tant de fond sur les conseils du général que parce que, le croyant étranger à toutes les spéculations de terrain, il en attendait un avis désintéressé. En effet, c'était, tout récemment que le général avait pris un intérêt dans la corporation de l'Eden; et il expliqua à Martin que depuis lors il n'avait eu aucune communication avec M. Bévan.
«Nous n'avons que bien peu à hasarder, dit Martin avec anxiété; seulement quelques guinées, et ce peu est tout notre avoir! Dites, général, croyez-vous que cette spéculation puisse offrir quelques chances de succès à un homme de ma profession?
--Et croyez-vous, dit le général d'un ton grave; croyez-vous que si la spéculation n'offrait aucune chance de succès, j'eusse fait la folie d'y mettre mes dollars?
--Je ne parle pas des vendeurs, dit Martin, mais des acquéreurs. Y a-t-il chance pour les acquéreurs?
--Pour les acquéreurs, monsieur! répéta le général avec quelque émotion et d'un ton péremptoire, je conçois. Vous venez d'une contrée vieillie, qui a entassé, aussi haut que la tour de Babel, les veaux d'or devant lesquels, de temps immémorial, elle s'agenouille. Mais cette terre-ci, monsieur, est neuve et vierge. L'homme ici ne naît pas décrépit comme dans la vieille Europe. Nous n'avons pas derrière nous, pour excuse, l'exemple de siècles écoulés en pratiques corruptrices; point de faux dieux chez nous, monsieur; l'homme s'y montre dans toute sa grandeur native. Si ce n'est pas dans ce but que nous avons combattu, c'est en vain que notre sang aura coulé. Me voilà ici, moi, monsieur, ajouta le général, plantant devant lui son parapluie comme un digue représentant de sa philanthropie (et c'était un affreux parapluie); me voici, avec ma tête grise et mon sens moral; eh bien, irais-je, désavouant mes principes, placer mes capitaux dans une spéculation que je ne jugerais pas féconde en espérances et en chances de bonheur pour mon prochain, pour mes semblables!»
Marlin, qui ne pouvait s'empêcher de songer à New-York, s'efforça à grand-peine d'avoir l'air convaincu.
«Que seraient ces vastes États, monsieur, poursuivit le général, s'ils n'étaient destinés à la régénération de l'homme? Mais je vous pardonne; de pareils doutes doivent naître dans l'âme d'un homme qui vient de votre pays, et qui ne connaît pas le mien.
--Vous pensez donc qu'à part les fatigues que nous sommes disposés à endurer, il y a quelques chances raisonnables (le ciel sait que lions ne sommes pas extravagants dans nos prétentions), quelque espoir fondé de réussite?
--Un espoir fondé de réussite dans Eden, monsieur! Mais voyez, l'agent, voyez-le; voyez les cartes, les plans, monsieur, et ne formez votre jugement, n'établissez votre décision que d'après ce que vous aurez vu, de vos yeux vu. La vallée d'Eden n'en est pas réduite à mendier des habitants, monsieur!
--Il est de fait que c'est un endroit furieusement agréable et effroyablement salubre,» dit M. Kettle, qui continuait à se mêler à la conversation, selon son usage.
Martin sentit que, mettre en doute des témoignages de ce genre, uniquement parce qu'il éprouvait au fond une secrète défiance, serait chose tout à fait inconvenante et de mauvais goût. Il remercia donc le général, et se résolut à se rendre chez l'agent dès le lendemain.
Ce ne fut que tard dans la soirée, que nos voyageurs arrivèrent à leur destination. Ils s'établirent à l'hôtel National, où les usages et la société leur rappelèrent, par plus d'un trait de ressemblance, la pension bourgeoise du major Pawkins.
«Maintenant, Mark, mon bon garçon, dit Martin fermant la porte de sa petite chambre, il nous faut tenir grand conseil, car c'est demain que notre sort se décide. Êtes-vous toujours résolu à fondre vos économies dans le capital commun? Est-ce dit?
--Si je n'avais pas été déterminé à courir tous les risques, monsieur, je ne serais pas ici.
--Combien avez-vous là-dedans? demanda Marlin, soulevant un petit sac.
--Trente-sept livres sterling et seize pences, au moins à ce que dit la Caisse d'épargne. Pour moi, je n'en ai jamais fait le compte; ils doivent savoir leur affaire là-bas, Dieu merci! répliqua Mark avec un mouvement de tête qui exprimait sa confiance illimitée dans la sagesse et l'arithmétique de MM. les administrateurs.
--L'argent que nous avons apporté est fort en baisse, dit Martin; nous n'avons pas même huit livres sterling.»
Le sourire indifférent de Mark, et les vagues regards qu'il promena de tous cotés, montrèrent que ce détail était tout à fait au-dessous de son attention.
«De la bague, de son anneau, Mark! poursuivit Martin, regardant avec amertume sa main dépouillée de son ancienne parure.....
--Ah! soupira Mark Tapley; mais pardon, monsieur. --De sa bague, nous n'avons tiré que quatorze livres sterling, argent anglais; de sorte que, cela même compris, votre part de capital se trouve encore, comme vous voyez, la plus forte. A présent, Mark, ajouta Martin, reprenant son ancien ton dégagé, celui qu'il avait naguère avec ses plus humbles compagnons, mon plan est fait: j'ai tout arrangé pour que vous fussiez, non pas seulement dédommagé, mais récompensé, j'espère. Je prétends améliorer matériellement votre sort, et relever votre position, votre état, vos espérances..... --Oh! ne parlons pas de cela, je vous en prie, monsieur, s'écria Mark. Je ne tiens pas le moins du monde à être relevé; je suis content comme je suis, monsieur.
--Un moment, écoutez! reprit gravement Martin, la chose est d'une haute importance pour vous, et je m'en réjouis quant à moi. Je vous ai choisi pour associé, Mark, et cela, sur le pied d'une égalité parfaite. J'apporte, comme capital additionnel, ma capacité, mes talents, mon habileté dans ma profession; et la moitié, l'intégrale moitié des profits annuels seravôtre, Mark; je vous en considère comme propriétaire dès aujourd'hui.»
Pauvre Martin! toujours bâtissant en l'air, muré dans sa personnalité, se nourrissant de projets chimériques, d'aveugles espérances: tout fier de la protection qu'il accordait, du magnifique cadeau qu'il faisait au compagnon de ses traversés, en lui donnant moitié du revenu douteux d'un capital certain qui appartenait presque tout entier au généreux garçon.
«Je ne sais, reprit ce dernier d'un ton plus attristé que de coutume, mais par des causes que n'aurait pu deviner Martin, je ne sais que vous dire, monsieur, pour vous remercier. Tant il y a que je vous soutiendrai du meilleur de mon âme, monsieur, et jusqu'au bout; et c'est là tout ce que je puis faire.
--Nous nous comprenons pleinement l'un l'autre, mon bon garçon, dit Martin, se levant avec un sentiment intime d'approbation flatteuse pour l'unet de condescendance affectueuse pour l'autre. De ce moment, nous ne sommes plus le maître et le serviteur, mais deux amis, deux associés qui s'applaudissent mutuellement de ce changement de relation. Si c'est en faveur de la vallée d'Eden que nous nous décidons, eh bien! du jour de notre arrivée, continua Martin, qui aimait à battre le fer pendant qu'il était chaud, notre maison se fondera sous la raison CHUZZLEWIT ET TAPLEY.
--Oh! pour l'amour du ciel, pas mon nom, monsieur! s'écria Mark; je n'entends rien aux affaires, et c'est bien assez pour moi d'êtrela compagnie. J'ai souvent songé, poursuivit-il à demi-voix, que j'aimerais à voir comment est faite unecompagnie. Je n'imaginais guère en devenir une moi-même.
--Il n'en sera que ce que vous voudrez. Mark, dit le chef de la future maisonChuzzlewit et compagnie.
--Grand merci, monsieur; et si quelque propriétaire, quelque gros richard des environs, se met en tête de faire établir un beau jeu de quilles, bien dessiné, bien aplani, soit pour l'image publie, soit pour le sien, je me charge de cette partie de la besogne.
--Et je réponds que sur ce point vous battrez tous les architectes de l'Union, reprit son associé en riant. Allons, Mark, apportez-nous une couple de verres, et buvons au succès de l'entreprise.»
Martin mettait en oubli, cette fois, ce qui, du reste, lui arriva fréquemment par la suite, l'égalité, qu'il venait de proclamer si hautement. Peut-être aussi regardait-il ce genre de service comme dévolu de droit à lacompagnie. Mark n'en obéit pas moins avec sa promptitude ordinaire; et, avant de se séparer pour la nuit, les deux associés convinrent de voir l'agent le lendemain ensemble. Mais c'était l'infaillible jugement de Martin seul qui devait décider la question de l'Eden. Mark, en sa joviale humeur, ne se fit pas un mérite, même à ses propres yeux, de sa condescendance. Il savait bien, d'ailleurs, que, de façon ou d'autre, il en serait toujours ainsi.
Le général se trouvait à la table d'hôte le lendemain; à l'issue du déjeuner, il proposa de voir l'agent sans plus de délais; les deux Anglais ne demandaient pas mieux, et tous quatre se rendirent au bureau de la Vallée d'Eden, situé à une portée de fusil environ de l'hôtel National.
Le bureau était petit et de peu d'apparence. Mais, puisqu'on peut tirer de vastes propriétés d'un seul cornet de dez, pourquoi ne marchanderait-on pas une province entière dans une guérite? D'ailleurs, c'était un bureau temporaire, lesEdennéenssedisposaità bâtir un superbe édifice pour y établir leur administration; ils en avaient même marqué le site, ce qui, en Amérique, est l'essentiel. La porte du bureau était toute grande ouverte, pour la commodité de l'agent, qui se tenait à l'entrée. Il fallait que ce fût un rude travailleur; car, paraissant avoir toutes ses affaires à jour, il se balançait paisiblement dans une chaise-berceuse, tenant une de ses jambes appuyée très-haut contre le chambranle de la porte, et l'autre repliée sous lui, comme s'il couvait son pied.
C'était un homme maigre, décharné, la tête couverte d'un large chapeau de paille, et vêtu d'un frac vert. Il ne portait point de cravate, vu la chaleur, et son col de chemise était assez écarté pour qu'à mesure qu'il parlait on vît quelque chose, s'enfoncer et resauter dans sa gorge, à peu près comme ces petits marteaux qui dansent et retombent pour reparaître dès qu'on touche les notes d'un piano. Si c'était la vérité faisant un faible effort pour s'élancer jusqu'à ses lèvres, nous pouvons rendre témoignage qu'elle n'y atteignait jamais.
Deux yeux gris se tenaient à l'affût au fond de la tête de l'agent; l'un d'eux, privé de vue, demeurait immobile, et ce côté du visage semblait épier et surveiller ce que faisait l'autre. Chaque profil conservait, ainsi son expression distincte, et c'était au moment où le profil en vie était le plus animé que le profil mort paraissait le plus inflexible dans sa sournoise vigilance, passer de l'un à l'autre, c'était retourner son homme, et mettre le dedans dehors.
Chacun des longs cheveux noirs qui pendaient de sa tête tombait aussi droit que le fil d'un aplomb. En revanche, des touffes mêlées formaient l'arc aigu de ses sourcils, comme si le corbeau, dont la patte était empreinte au coin de ses yeux, avait, en sa qualité d'oiseau de proie, par droit de parenté, tordu et hérissé de son bec tous ces poils menaçants.
Tel était l'homme qu'ils abordèrent, et que le général salua du nom de Scadder.
«Fort bien, général, répondit-il; et vous, comment vous en va?
--Toujours prêt, et de feu pour le service du pays et la cause de la sympathie mutuelle... Mais voici deux étrangers venus pour affaire, monsieur Scadder.»
Ce dernier donna une poignée de main aux nouveaux venus, préambule indispensable en Amérique, et recommença à se balancer.
«Je présume que je sais pour quelle affaire vous me les amenez, général.
--Eh bien, monsieur; nous voilà à vos ordres.
--Ah! général, général! vous ne savez rien garder! vous parlez trop, beaucoup trop, c'est un fait! dit Scadder. Je sais bien que vous êtes monstrueusement éloquent en public; mais, dans le particulier, vous ne devriez pas aller si fort de l'avant. Non, il faut que je le dise.
--Si je comprends où vous voulez en venir, faites-moi galoper avec un rail entre les jambes, repartit le général, après un moment de réflexion.
--Bah! comme si vous ne saviez pas aussi bien que moi que nous avions résolu de ne plus vendre un seul lot de l'Eden aux amateurs, et de réserver ce qui en reste aux privilégiés, aux favoris de la nature!
--Mais, justement! s'écria le général avec chaleur, les voilà ces privilégiés! ce sont ceux que je vous amène.
--Si ce sont eux, reprit l'agent d'un ton de reproche et de doute, cela suffit. Mais vous ne devriez pas jouer au fin avec moi voyez-vous, général!»
Celui-ci murmura dans l'oreille de Martin que Scadder était la plus honnête créature du monde, et qu'il ne voudrait pas, non, pas pour dix mille dollars, l'offenser de propos délibéré.
«Je remplis mon devoir, si, dons le but de servir mes semblables, je fais monter les offres, dit Scadder à voix basse, l'œil fixé sur la route, et se balançant toujours. Ils font la moue quand je leur reproche de donner l'Eden à trop bon compte! Si la nature humaine est ainsi faite, eh bien! à la bonne heure!
--Monsieur Scadder, dit le général, reprenant son ton oratoire; monsieur! voici ma main, voilà mon cœur! Je vous estime, monsieur, et je vous demande pardon. Ces messieurs sont de mes amis, sans cela je ne les eusse pas conduits ici, sachant bien, monsieur, que les lots sont cotés en ce moment fort au-dessous de leur valeur. Mais ce sont des amis, monsieur, des amis particuliers, je vous le répète.»
M. Scadder fut tellement satisfait de cette explication, qu'il se leva pour serrer plus cordialement la main du général et inviter ses amis particuliers à le suivre dans le bureau. Quant au général, il déclara, avec sa bienveillance habituelle, que, faisant partie de la corporation, il ne convenait pas à sa délicatesse d'être mêlé en rien dans les transactions de vente et d'achat. En conséquence, s'appropriant la chaise-berceuse, il se mit à considérer la perspective, comme le bon Samaritain attendant son voyageur.
«Bon Dieu!» s'écria Martin, dès que ses yeux tombèrent sur le plan gigantesque qui occupait tout un côté du bureau, car, à part cette carte, la pièce ne contenait que quelques échantillons de botanique et de géologie, un ou deux vieux registres, un grossier pupitre et un mauvais tabouret; «Dieu du ciel! que vois-je là?
--C'est l'Eden! dit Scadder, occupé à se curer les dents avec une sorte de petite baïonnette qu'il faisait sortir du manche de son canif en touchant un ressort.
--Eh mais! je ne me doutais pas que ce fût une ville!
--Vous ne vous en doutiez pas?... c'en est une, pourtant!» Et ville florissante encore! cité architecturale! Il y avait banque, églises, cathédrales, places, marchés, manufactures, hôtels, magasins, maisons, quais, une bourse, un théâtre, des édifices publics de tout genre, et jusqu'au bureau del'Aiguillon, journal quotidien dit l'Eden; le tout sur papier et fidèlement enregistré dans le plan affiché sur le mur.
(La suite à un prochain numéro).
C'est le véritable moment de se mettre en route, les canards arrivent. Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous à barboter comme eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agréable, surtout lorsque, croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase jusqu'au cou. Il est quelquefois très-difficile de sortir de là sans aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur, attendant son heure dernière, n'ont pas un chant assez harmonieux pour lui inspirer des pensées couleur de rose. Mais ceci n'est que l'exception. Dans l'état normal, un chasseur aux canards se mouille, se crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tête, ce qui établit l'équilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une soupe aux choux largement saupoudrée de fromage; du linge blanc et un gigot rôti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouatée; quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme, voilà des jouissances inconnues à ceux qui, toujours munis du confortable, n'éprouvent jamais aucune privation.
Quelle étonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout, on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le récit de tous les voyageurs, ils ont trouvé des canards sous toutes les latitudes. En été, les canards habitent les lacs et les marais du Nord. Là, ils multiplient à l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger une omelette, on trouve des œufs à chaque pas; on n'a qu'à se baisser pour en prendre2. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ailé se met en route pour chercher des climats tempérés; il fend l'air derrière un chef de file qui guide la troupe pendant un temps déterminé, toujours égal pour chacun.
Note 2:(retour)Voici ce que dit Regnard, dans sonVoyage en Laponie: «Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci. La rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois de mai faire leurs œufs en telle abondance que les déserts en sont couverts.»