Bref le colon les introduisit dans une misérable loge construite de troncs d'arbres à peine équarris, qui, la porte étant, dès longtemps enlevée, ouvrait en plein sur ce paysage désolé et sur la noire nuit. Sauf le tas de grain déjà mentionné, la hutte était parfaitement vide. Cependant les nouveaux venus avaient laissé leur malle sur la plage, et le voisin leur donna, en guise de chandelle, une espèce de torche que Mark s'empressa de planter au milieu du foyer.Déclarant alors que la maison avait «un air tout à fait confortable,» il se hâta d'entraîner Martin jusqu'à la grève, le priant de l'aider à rapporter leur malle. En allant et en revenant, il parlait, parlait sans relâche, s'efforçant d'infuser dans l'âme de son compagnon quelque vague idée qu'au fond ils étaient arrivés sous les plus favorables auspices.Mais plus d'un homme qui, sous l'empire de la passion, dans l'ardeur de la vengeance, tiendrait ferme en sa maison démantelée, a vu s'évanouir son courage à la chute d'un château bâti en l'air; lorsque la hutte reçut ses propriétaires pour la seconde fois, Martin se jeta le visage contre terre et fondit en larmes.«Pour l'amour du ciel, monsieur, s'écria Mark en proie à la plus profonde terreur, pas de cela! oh! non, monsieur, tout plutôt tout! Jamais homme, femme, enfant, n'ont tiré et ne tireront secours, fut-ce pour franchir une haie, de leurs soupirs et de leurs larmes; mauvaise besogne, qui ne peut servir à rien pour vous; et pour moi c'est bien pis encore! Il y a de quoi me terrasser tout à plat. C'est la seule chose que je ne puisse supporter; tout plutôt, monsieur, tout au monde! «L'expression terrifiée du visage de Mark, qui s'était arrêté pour parler, tandis qu'à genoux devant la malle il se préparait à l'ouvrir, en disait encore plus que ses paroles.«Mille et mille fois pardon, mon cher camarade, répliqua Martin, mais c'est plus fort que moi; dussé-je en mourir, je ne puis m'en empêcher!--Vous me demandez pardon, vous! reprit Mark avec énergie, retrouvant sa bonne humeur ordinaire, et s'empressant de déballer leurs effets. Quoi! c'est le chef de la maison qui demande excuse à la compagnie? tout est donc bouleversé! Il faut qu'il y ait désordre dans la maison de commerce. Il est donc grand temps d'inspecter les écritures et de dresser l'inventaire! nous y voilà; tout en ordre: ici le porc salé; là le biscuit; de ce côté l'eau-de-vie, et qui sent fièrement bon encore! Ah! ah! et notre chaudron étamé; c'est une vraie fortune, que ce chaudron! Voilà les couvertures, et voici notre bonne hache! qu'on dise maintenant que nous n'arrivons pas équipés de toutes pièces! Je me sens cossu comme un cadet de bonne maison parlant pour les Grandes-Indes, et ayant pour père le président-directeur de la compagnie. Il n'y a plus qu'à puiser un peu d'eau dans le courant devant la porte, à mêler le grog,--poursuivit-il, courant dehors et joignant l'action aux paroles,--et voilà le souper servi et pourvu, je dis, de toutes les délicatesses de la saison! Allons, monsieur, nous sommes au complet, prêts à recevoir, prêts à encaisser! Que Dieu nous bénisse, monsieur, ne sommes-nous pas gais, dispos et mieux approvisionnés que larrons en foire?» Il était impossible de ne pas reprendre courage dans la compagnie d'un pareil homme. Martin s'assit par terre, à côté du coffre, tira son couteau, et mangea et but en désespéré.«A présent, voyez-vous, dit Mark dès qu'ils eurent fini ce repas cordial, je vais, à l'aide de votre couteau et du mien, fixer solidement cette couverture à la porte, ou plutôt à l'endroit où, dans un état de haute civilisation, ladite porte se devrait trouver. Là, voyez si la draperie ne représente pas fort bien? va pour la portière! Actuellement, en poussant la malle tout contre, bouchons l'ouverture en dessous. Est-ce que cela ne fait pas merveille? et pour finir, voilà votre couverture, monsieur, et voici la mienne; et qui nous empêche de passer une bonne nuit?»En dépit du joyeux préambule, plusieurs heures se succédèrent avant que Mark pût s'endormir. Il s'était roulé dans sa couverture, avait mis sa hache sous sa main, s'était couché en travers du seuil, mais il était trop sur l'éveil, trop inquiet, pour qu'il lui fût possible de fermer les yeux. La nouveauté d'une situation terrible, la crainte d'être surpris par quelque animal rapace, ou par quelque autre dangereux ennemi, une funeste incertitude quant aux moyens de subsistance, l'appréhension d'une mort prochaine, l'immense distance et les mondes d'obstacles qui s'élevaient entre eux et l'Angleterre, n'étaient que de trop fertiles sources d'anxiétés pendant cette silencieuse et interminable nuit. Quoique Martin s'efforçât de persuader le contraire à son compagnon, Mark sentait fort bien qu'en proie aux mêmes pensées, il ne dormait pas plus que lui, et c'était là le plus fâcheux de leur affaire, car si une fois ils se mettaient à couver, à ressasser leur détresse, au lieu de s'efforcer énergiquement d'y parer, l'abattement de leurs esprits devait, sans nul doute, favoriser la morbide influence d'un climat pestilentiel. Enfin jamais, aux veux de Mark, la lumière du jour n'avait été mieux venue que lorsque, perçant à travers la couverture qui leur servait de porte, elle le tira d'un sommeil convulsif.En glissant furtivement dehors pour ne pas éveiller son compagnon enfin assoupi, Mark alla se rafraîchir dans la rivière qui coulait devant leur porte, puis il donna un coup d'œil à tout l'établissement. C'étaient une vingtaine de huttes au plus, dont moitié étaient abandonnées, et qui toutes tombaient en ruine. La plus désolée, la plus déserte, la plus abjecte de ces loges, portait, comme de droit, le titre pompeux deBanque du crédit national. Quelques misérables piliers étaient enfouis autour de la baraque, et perdus sans ressource dans la vase.Çà et là on découvrait quelques tentatives de défrichement. En deux ou trois endroits on avait dessiné une espèce de champ où, à travers les souches et les cendres des arbres brûlés, perçaient quelques maigres récoltes de maïs. Sur divers points une palissade tracée en zigzag avait été entreprise; nulle part elle n'avait achevée, et les pieux pourrissaient à demi enterrés. Trois ou quatre chiens étiques, quelques cochons aux longues jambes, qui, affamés, erraient à travers le taillis, cherchant quoi dévorer, un petit nombre d'enfants hâves et presque nus, qui, bouche béante, regardaient l'étranger de l'entrée de leurs chaumières, furent les seuls êtres vivants qui se montrèrent à Mark. Une vapeur fétide se suspendait aux arbustes, aux branches inférieures des arbres à mesure que, chaude comme l'haleine d'un four, elle s'élevait de terre; et, à chaque pas de l'Anglais, l'empreinte de son pied se remplissait de l'eau noirâtre qui partout suintait du sol.Leur terrain, le lot acheté, n'était qu'un épais fourré où les arbres rapprochés se poussaient, se coudoyaient l'un l'autre, gênant mutuellement leur croissance. Les plus faibles, étiolés, se tordaient et s'allongeaient dans les formes les plus bizarres, comme des êtres estropiés et perclus; les plus forts, arrêtés dans leur développement par la pression et le manque d'air, étaient tout rabougris. Autour de ces troncs irréguliers croissaient de longues tiges de gazon, d'humides herbes rampantes, et un fouillis épais d'arbustes entremêlés qui ne formaient plus qu'une masse inextricable, jungle ou mackis noir et profond, dont les racines ne plongeaient ni dans l'eau ni dans la terre, mais dans un putride mélangé de l'un et de l'autre, et de leurs propres débris corrompus.Mark retourna vers la grève où la veille ils avaient débarqué leurs effets, et y trouva enfin une demi-douzaine d'hommes à l'aspect blême et misérable, prêts cependant à l'assister. Ils l'aidèrent à transporter son bagage dans sa maison de bois. Ces malheureux secouaient tristement la tête en parlant de la colonie, et ne trouvaient nul confort à donner à leurs nouveaux concitoyens. Ceux qui avaient quelques ressources s'étaient empressés de déserter cette plage mortelle; ceux qui restaient y avaient perdu, qui sa femme, qui ses enfants, des amis, des frères, et avaient eux-mêmes cruellement souffert. La plupart étaient malades; nul ne se sentait la force qu'il s'était connue jadis. Tous offrirent franchement leurs avis et leurs services à Mark, qu'ils ne quittèrent que pour aller vaquer à leurs différents travaux.Martin, pendant ce temps, s'était péniblement levé; mais le changement produit par une seule nuit sur toute sa personne était effrayant: pâle, faible, il se plaignait de douleurs et de défaillance dans tous les membres; sa vue s'était obscurcie, sa voix s'éloignait. Pour Mark, rassemblant toute son énergie, plus vigoureux, plus actif à proportion que leur position devenait plus critique, il alla enlever la porte d'une des cases abandonnées et revint l'adapter à leur propre logis; après quoi il courut chercher une espère de banc grossier dont il avait fait la découverte chemin faisant, et qu'il rapporta en triomphe. Ayant fixé ce meuble précieux en dehors de leur hutte, il posa dessus le précieux chaudron étamé et différents ustensiles, de façon à représenter une espèce de buffet. Ravi de l'arrangement, il roula ensuite la tonne de farine dans un coin de la maison, où il la dressa debout en manière de tablette de décharge. Quant à la table à manger, rien ne pouvait mieux en tenir lieu que leur grand coffre; Mark le consacra solennellement à cet emploi. Les habits, couvertures, manteaux furent pendus aux parois, à des chevilles et à des clous; enfin Mark s'empara d'une grande pancarte disposée par Martin à l'hôtel National, lorsqu'il était dans l'enivrement de ses espérances, et l'inscriptionChuzzlewit et Comp., architectes et inspecteurs généraux, fut déployée et clouée à l'endroit le plus apparent de la façade de la baraque, comme si la cité d'Eden eût été une vraie ville, et que les nouveaux ingénieurs eussent eu sur les bras plus d'affaires qu'ils n'en pouvaient entreprendre.«Voici les outils,» s'écria Mark apportant la boîte aux instruments de Martin et fichant le grand compas droit au milieu d'un tronc d'arbre coupé devant la porte, «Je les mets un peu en avant, ajouta-t-il, pour qu'on sache que nous sommes bien pourvus. Maintenant, vienne qui voudra. Quiconque a une maison à bâtir n'a qu'à se dépêcher de s'adresser à nous, avant que nous ayons quelque autre ouvrage en train.»Vu l'intensité de la chaleur, la matinée avait été plus que raisonnablement employée; mais sans s'accorder une minute de repos, bien que la sueur coulât de tous ses pores, l'infatigable Mark s'éclipsa et reparut, sortant de la maison, armé d'une hache, prêt à mettre à exécution, à l'aide de son outil, toutes sortes d'impossibilités.«Nous avons de ce côté un vieux vilain arbre, monsieur, que j'aimerais mieux voir à bas que debout. A ce soir le four, n'est ce pas? C'est un fameux pays que l'Eden pour la terre glaise, tout de même, et la glaise c'est bon à tout!»Mais Martin ne répondait mot. Il était demeuré assis tout le temps, la tête dans ses mains, absorbé dans la contemplation de l'eau qui coulait à ses pieds, songeant peut-être que ces ondes ne fuyaient si rapides que pour aller gagner la haute mer, route de cette patrie qu'il n'espérait plus revoir.Les coups vigoureux que Mark déchargeait sur son arbre n'eurent pas plus de succès pour tirer Martin de sa profonde méditation: voyant échouer ses efforts, l'associé laissa de côté toute besogne et s'en vint trouver son maître.«Courage! De grâce ne vous laissez pas aller ainsi, monsieur, dit le pauvre garçon.--Oh! Mark, reprit son ami, qu'ai-je fait en toute ma vie pour mériter un pareil sort!--Ah! par exemple, monsieur, quant à cela, répondit Mark, tout ce que nous avons de gens ici en pourraient dire autant, et quelques-uns, peut-être, à plus juste titre que vous, ou moi. Allons, monsieur, remontez-vous, mettez-vous à faire quelque chose. Voyons; si vous écriviez à Scadder pour lui faire quelques observations personnelles, est-ce que cela ne vous soulagerait pas un peu?--Non, dit Martin, secouant tristement la tête, il n'y a point de remède.--S'il en est ainsi, monsieur, vous êtes malade, il faut vous soigner et vous guérir.--Ne vous inquiétez plus de moi, reprit Martin; faites pour vous ce que vous croirez le mieux. Bientôt vous n'aurez plus qu'à songer à vous seul; puisse alors Dieu vous renvoyer au pays et me pardonner de vous avoir amené ici! Pour moi, je suis destiné à mourir là, sur cette terre; je l'ai senti en y mettant le pied. Eveillé, assoupi, je n'ai rêvé qu'à cela toute la nuit.--Je craignais tout à l'heure que vous ne fussiez malade, dit Mark avec tendresse; maintenant, j'en suis sûr. C'est une crise, un léger accès de fièvre attrapé au milieu de toutes ces rivières de malheur. Mais, Dieu vous bénisse, ce ne sera rien. C'est seulement pour s'acclimater: eh, ne faut-il pas que chacun paie son petit tribut au climat et à la saison? C'est général, vous le savez bien.»Martin se contenta de soupirer en branlant la tête.«Attendez-moi une demi-minute! s'écria vivement Mark; je ne fais qu'une course jusque chez nos voisins pour leur demander ce qu'il faut prendre, en emprunter un peu, et vous le rapporter; après quoi, comptez que demain vous vous trouverez aussi gaillard, aussi fort que jamais. Je reviens comme l'éclair. Seulement, ne vous découragez pas, ne vous affectez pas, je vous en supplie, tandis que je serai absent!»Jetant sa hache, il partit aussitôt. A quelque distance, il s'arrêta, regarda derrière lui et repartit comme un trait.«Maintenant, Mark Tapley, se dit le brave personnage en s'administrant un bon coup de poing sur la poitrine, par manière de cordial, faites attention à ce que je me fais l'honneur de vous dire, mon garçon; les choses vont aussi mal que vous avez jamais pu le désirer, mon bon ami, et vous n'aurez de votre vie meilleure occasion de mettre à l'épreuve votre bonne et joviale humeur. En avant donc, Mark Tapley, c'est le moment ou jamais de faire contre mauvaise fortune bon cœur!»(La fin à un prochain numéro.)Courrier de Paris.Les comédiens n'ont jamais eu la réputation d'amasser des lingots d'or ni de devenir millionnaires; on pratique, dans cette vie de théâtre, une philosophie qui conduit rarement au Potose; ce n'est pas qu'on y contracte le mépris des richesses, on les estime fort au contraire et on leur tend la main volontiers; mais on ne sait pas les retenir, et l'argent qui entre par une porte sort bientôt par l'autre. Je sais bien qu'il s'est opéré, depuis assez longtemps, une notable révolution dans cette insouciance des artistes; ils se sont laissés aller à la pente du siècle qui va droit à l'utile et au réel; depuis que l'art est devenu une exploitation et le théâtre une affaire, depuis que dans le talent ou le génie ce qu'on cherche avant tout, ce sont les gros revenus, nous avons--ô métamorphose!--des jeunes premiers plus exacts que Barême, des Célimènes qui achètent des rentes, et des danseuses qui mettent à la caisse d'épargne. Mais ce sont là des exceptions, et chez la plupart le naturel l'emporte; pour quelques comédiens bien rentés, que d'autres--souvent même des plus illustres--ont, comme Clairon, une vieillesse voisine de l'indigence! D'ailleurs cette nation comique est infime; elle s'étend depuis la Mélopomène en crédit, qui se drape fièrement dans sa pourpre, attirant à elle les billets de banque, jusqu'à la Zéphirine vagabonde qui promène, de Pontoise à Brives-la-Gaillarde, Chimène et Hermione sans sou ni maille; elle va de la prima donna qu'on charge de couronnes, à la pauvre chanteuse qui ne récolte que des sifflets et des pommes cuites; du ténor traîné dans une élégante calèche par deux chevaux hennissant, au ténor en patache ou crotté jusqu'à l'échine. Aujourd'hui les Melchiors Zapatas ne sont pas plus rares que du temps de Gil Blas, et l'eau claire continue à couler sur leur route, pour tout potage.On a songé à mettre un peu de vin dans cette eau, et cette pensée toute prévoyante a donné naissance à une caisse des artistes dramatiques; les talents les plus célèbres et les plus humbles en sont les tuteurs et les patrons; la caisse est alimentée par des dons individuels et--puisque le bal intervient aujourd'hui dans tous les actes de bienfaisance--par un bal annuel. L'Opéra-Comique prête sa salle élégante à cette danse philanthropique; l'année dernière, la recette à dépassé 35,000 fr.; cette année, la somme n'a pas été moins agréable et moins solide. Cet or donné pour la plupart par la curiosité, le désœuvrement et le plaisir, se convertit le lendemain en bonnes rentes sur l'État; Melchior Zapata finira donc par être rentier sur ses vieux jours, pour peu que la caisse continue à prospérer, et ses croûtes de pain détrempées au courant des fontaines se changeront en brioches.Le bal a commence à minuit; la foule était considérable; ce n'étaient pas les acteurs, bien entendu, mais les actrices, que cette foule venait voir; mi ne saurait croire combien de gens donneraient le meilleur de leurs chevaux pour approcher seulement pendant une seconde de ces reines du drame, de la comédie, de l'opéra et de la danse, et entendre le frôlement de la robe de Rachel, de Fanny Ellsler et de Grisi! Et en effet pour le public cloué dans sa stalle d'orchestre, enfermé dans sa loge, assis sur les banquettes du parterre, la rampe est une barrière infranchissable; il semble qu'il ne soit permis qu'à des êtres privilégiés et surnaturels de communiquer avec ce monde des coulisses; et si par hasard une comédienne fameuse et un comédien célèbre viennent à passer dans la rue, comme le premier venu, vous voyez tous les regards se tourner sur eux avec stupéfaction; on dirait, à voir et étonnement, qu'il n'est pas encore prouvé que les comédiens marchent sur deux pieds et portent le nez au milieu du visage comme la plupart des mortels.Ici, du moins, les curieux ont pu se satisfaire: le théâtres de Paris avaient envoyé à ce bal l'élite de leurs actrices, les plus célèbres et les plus aimées; et plus d'un joli minois, dont le talent est encore à faire, s'indemnisait sur la réputation de sa taille, de ses yeux, de son sourire et de sa sensibilité.--Mademoiselle Rachel se faisait remarquer dans une loge d'avant-scène par le sérieux de son attitude et de son costume, digne de la gravité de Mélopomène. Dans la loge opposée, le Vaudeville souriait du sourire de madame Doche, vêtue de blanc et couronnée de fleurs; mademoiselle Déjazet portait de la poudre, et semblait toute prête à risquer encore une aventure de Richelieu. Cependant l'orchestre donne le signal, et peu à peu toutes ces demoiselles se mettent en danse; les dames patronnesses elles-mêmes descendent de leurs places officielles, bouquet en main, couronne en tête, et se mêlent aux quadrilles; on remarque particulièrement le mol abandon de la jolie mademoiselle Saint-Marc du Vaudeville, et le teint florissant de mademoiselle Denain du Théâtre-Français. Bientôt tout danse: de la duègne à l'amoureuse, de la princesse à la soubrette, de l'Agamemnon au Frontin, et du tyran à la victime... Alcide Tousez et Hyacinthe, la fleur des pois, se sont distingués, par leurs grâces exquises et leur galanterie raffinée, dans cette fête dramatique qui ne s'est terminée qu'à cinq heures du matin.Le carnaval vient, définitivement de rendre le dernier soupir; la mi-carême a vu le suprême effort de sa gaieté et éclairé le dernier jour de son règne; l'enterrement s'est fait sans rémission, au bal de l'Opéra du jeudi 14 mars, présent mois; il n'y a plus à y revenir, et tout est dit; le carnaval est bien mort... jusqu'à l'année prochaine. Quelques masques ont encore couru les rues, pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude; et la mi-carême a frappé bruyamment aux portes de Musard, qui s'est mis sous les armes en reconnaissant sa voix, et l'a fait galoper à grand orchestre. La mi-carême n'est autre chose, en effet, que le carnaval affaibli et un peu blême; il n'a rien de nouveau à nous montrer ni à nous apprendre; j'excepte cependant la fête des blanchisseuses, qui lui appartient en propre, et dont nous donnons ici une esquisse. Vous voyez cette foule assemblée sur une des rives de la Seine, au pont d'Austerlitz ou au pont Royal, peu importe; vous entendez ces cris et ce tumulte: c'est la fête des blanchisseuses qui va commencer; il s'agit de nommer une reine, et toutes les ambitions s'agitent. Le système électif est en usage dans le royaume des blanchisseuses; la charte du battoir le consacre; mais elle n'accorde le droit d'élire qu'à un seul et unique électeur, et cet électeur se nomme le hasard. A qui le hasard donnera-t-il aujourd'hui la couronne? demandez à ce magicien, son agent secret; c'est lui qui tient l'urne où se cache la fève fatale qui va décider du sort de cette royauté; maître hasard a prononcé; la fève est échue à la blanchisseuse que vous voyez là; peut-être même n'est-ce qu'une ravaudeuse; n'avons-nous pas vu des royautés parties de moins encore?Matinée d'enfants costumés.Dès que la reine est proclamée, les vivat retentissent; on agite les bannières, on entonne les hymnes et les chansons; puis le grand maître des cérémonies annonce que le cortège royal est prêt et que l'heure est venue de montrer Sa Majesté par la ville. Sa Majesté ne se fait pas prier; parée de fleurs et vêtue de sa robe des dimanches, elle monte dans sa... charrette de blanchisseuse; et aussitôt sa cour, ses dames d'honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses sujettes la suivent, promenés comme elle dans leur équipage naturel; c'est véritablement ce qu'on peut appeler une reine et une cour populaires; aussi Sa Majesté ne dure-t-elle qu'un jour; si son pouvoir s'étendait au delà de vingt-quatre heures, il va sans dire qu'elle finirait par se dépopulariser, comme tant d'autres, et par prendre des airs absolus; les haines et les querelles éclateraient dans le royaume des blanchisseuses. Dieu! quelle anarchie dans le pli des chemises et le savonnage des bonnets et des collerettes! La charte des blanchisseuses a donc montré de la sagesse en bornant la royauté à un seul jour, qui s'appelle le jeudi de la mi-carême; mais si son autorité est éphémère, elle est du moins joyeuse, et exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le jour dure, la reine est saluée par les acclamations des passants et entourée de l'amour de ses sujets, et le soir elle finit gaiement son règne à la Courtille, et abdique sans remords et sans crainte, après un bon repas... Si Sa Majesté a fait quelque tache à son manteau royal, elle a du moins l'avantage de pouvoir le blanchir et le repasser elle-même.Il y a longtemps qu'on l'a dit: il n'y a plus d'enfants; j'ai vu l'autre jour un marmot qui fumait un cigare avec l'aplomb d'un tambour-major; et hier, chez madame de C..., une petite fille de dix ans dansait la polka avec la coquetterie et la vivacité d'une lionne expérimentée; c'est que nous avons aussi des bals d'enfants; pourquoi ces chers petits ne danseraient-ils pas, en effet? La danse sied surtout à leurs fraîches couleurs, à leur vif et limpide regard, à leur humeur rieuse et légère. Quoi! nous voyons des barbes grises et des crânes chauves se donner des passe-temps d'Adonis et de zéphyrs, et nous refuserions cette joie à tous ces chers amours à peine éclos? Le bal d'enfants commence donc à devenir à la mode; il y en a eu plusieurs cet hiver, un chez madame la comtesse de P..., un autre chez la baronne D..., un troisième chez M. le prince de S... Dans ces nuits enfantines, madame de C..., dont nous parlions tout à l'heure, a obtenu le prix de l'élégance et de l'originalité; les billets d'invitation, écrits au nom des deux petites filles de madame de C... anges gracieux et blonds, étaient, ainsi conçus: «Lucile et Armand de C... priant leurs amis et leurs amies A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, X, Y, Z, de leur faire le plaisir de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain, 11 mars 1844.«On est libre d'apporter son papa et sa maman.«Les bonnes seront déposées dans l'antichambre, pour moucher.«Il y aura un violon et des confitures.»Tout l'essaim joyeux est venu. C'étaient bien les plus jolis minois de petites filles qu'on puisse imaginer, et les plus charmants bonshommes qui aient jamais été créés et mis au monde. Le costume était de rigueur. II y en avait de rares et de délicieux, grecs, italiens, du Nord et du Midi, de l'Occident et de l'Orient. Rien de plus piquant que le jeune D... en Cromwell; rien de plus gracieux que mademoiselle A..., âgée de sept ans, en robe et en coiffure à la Ninon. On voyait des Sémiramis de deux pieds et des Louis XIV haut comme ma botte. Le fils du lieutenant général L..., en veste de hussard, relevait alternativement sa terrible moustache, et demandait à boire à papa. Gustave Saint-H..., fraîchement sorti de nourrice, avait chaussé des bottes à l'écuyère, endossé l'uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale; redingote grise et petit chapeau; c'était le chat botté allant à la bataille d'Austerlitz.Au premier signal de l'orchestre, il fallait voir comme toute cette nation heureuse s'est mise en danse!... Mais tout à coup, je ne sais par quelle subite métamorphose, tous ces enfants n'ont plus été des enfants pour moi: à la taille près, c'étaient les mêmes mines, les mêmes coquetteries, les mêmes fatuités, les mémes jalousies qu'on voit dans nos bals à nous autres grands enfants. Les petites filles regardaient du coin de l'œil si quelqu'un ne les admirait pas et les petits garçons s'efforçaient d'attirer l'attention de ces demoiselles et d'éloigner les concurrents. Il n'y a plus d'enfants, vous dis-je.Le souper a été vif et galant. Toute cette ruche bourdonnante s'est jetée sur les sucreries et les gâteaux, et les a pillés comme un parterre, laissant à peine quelques débris; et puis on s'est séparé, emportant la moitié du dessert dans ses poches.Cette fête laissera de longs souvenirs, et se transmettra de bambins en bambins. Un savant historien, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, se propose d'en consacrer la mémoire dans leJournal des Enfants. Mais tout n'est pas rose dans la vie: si les marmots bénissent en général madame C... pour les doux loisirs qu'elle leur a donnés, d'autres lui gardent rancune. On ne fait pas plaisir à dix personnes sans faire de la peine à vingt autres; un ne gagne pas une amitié sans qu'une haine ne pousse aussitôt à côté. C'est ce qui est arrivé à madame de C... pour ce mémorable bal. Elle n'avait invité que des enfants au-dessus de trois ans; tous les enfants au-dessous sont furieux. Madame de C... a soulevé des inimitiés implacables dans le biberon, et le petit Ferdinand B..., quittant tout à coup le sein de sa nourrice, s'est écrié: «Quand je rencontrerai cette madame de C..., je ne la saluerai pas!»Promenade des Blanchisseuses, à Paris, le jour de la Mi-Carême.Le goût de la danse va si loin, qu'il gagne jusqu'aux quadrupèdes. Plusieurs journaux ont publié des détails sur un bal de l'espèce animale donné chez madame la duchesse de ***. Faut-il nommer les choses par leur nom? ce bal était un bal... un bal... de chiens! Madame la duchesse de ***, qui a des fantaisies canines très-prononcées, a mis son salon à la disposition de tous les griffons, épagneuls et king's-Charles de sa connaissance. Il va sans dire que les petits chiens de madame la duchesse en ont fait les honneurs. Les invitations avaient été envoyées en leur nom. On dit que, de mémoire de chien, on n'a vu une société plus nombreuse et mieux choisie. On entrait à quatre pattes et l'on dansait sur deux. Le griffon de madame de N..., paré, musqué, poudré, ciré, a ravi tous les cœurs par la grâce de sa danse; la levrette de la marquise Z... a obtenu les honneurs d'un aboiement général.Le lendemain, on a pu lire sur les grands murs de la ville l'avis suivant: 500 fr. de récompense à qui rapportera rue de la Paix, numéro..., un grillon couleur de feu, portant au cou une faveur rose... Sans doute c'est un danseur qui, en sortant du bal de madame la duchesse de ***, aura laissé sa raison au fond de sa pâtée, et se sera perdu en route.Cinq cents francs pour un griffon! Et si un pauvre homme, mourant de faim, allait tendre la main par là, cette âme si sensible lui dirait probablement: «Passe ton chemin, je n'ai pas de monnaie!»Ducros a paru devant ses juges: un arrêt de mort vient de frapper ce criminel de vingt ans. Les détails du procès attristent l'âme. On ne saurait sans horreur songer à tant de sang-froid dans un crime si grand et dans un âge si voisin de l'adolescence. Ducros a dit, des mots d'une naïveté effroyable, celui-ci, par exemple: «Je m'étais présenté deux fois chez madame veuve Sénepart, sans avoir le plaisir de la rencontrer; la troisième fois j'ai été plus heureux.»--Cette troisième fois, Ducros étrangla la malheureuse femme.--Après avoir assassiné la mère, il va chez le fils, auquel il tend la main; puis il fait sauter les petits-fils sur ses genoux. «J'ai joué avec eux toute la soirée, et je leur ai fait des cocottes.» En quittant ces pauvres innocents enfants, Ducros, pour finir sa soirée, entre dans un spectacle, non pas au boulevard du Temple, où il aurait pu trouver du moins de sombres drames, en rapport avec sa conscience, mais au théâtre des Variétés, où il assiste à une pièce bouffonne? «J'éprouvais le besoin de me distraire et de m'égayer un peu,» a-t-il dit.--Ducros s'est pourvu en cassation contre l'arrêt qui le condamne.On connaît l'accident arrivé l'autre jour à M. Habeneck, le célèbre violoniste et chef d'orchestre de l'Académie de Musique. Dimanche dernier. M. Habeneck, au moment d'aller diriger le dernier concert du Conservatoire, fit une chute dans les coulisses de l'Opéra. La chute fut rude, et quand on releva M. Habeneck, on s'aperçut qu'il avait le bras cassé. Cependant il était attendu; l'heure s'avançait: point d'Habeneck; le public commençait à s'impatienter. Un homme s'avançant sur l'estrade,--c'était Trévot le chanteur,--fit les trois saluts d'usage, et s'exprima en ces termes: «Messieurs, je suis chargé de vous prévenir d'un accident grave: M. Habeneck ne paraîtra pas aujourd'hui; il vient de tomber à l'Opéra et de se faire uneluxure.» Voilà donc ce pauvre Habeneck atteint et convaincu de luxure. En revanche, si M. Trévot est jamais chargé d'annoncer un fait d'incontinence, il ne manquera pas de le traiter de luxation, pour rétablir l'équilibre.Une Vocation.ESQUISSE DE MOEURS ARABES.Pendant l'été de 1839, j'avais pris l'habitude d'aller chaque jour me promener aux Tuileries. Je venais de terminer mon droit et de me faire inscrire au stage des avocats à la cour royale de Paris, beau titre qui m'obligeait à descendre du cinquième, où j'habitais depuis quatre ans, au troisième étage, qui est l'extrême échelon, suivant l'ordonnance, et qu'on permet à ceux qui ne peuvent pas descendre au premier.J'allais tous les matins, de dix heures à deux heures, promener ma robe noire au palais, attendant des clients qui ne venaient jamais, si ce n'est, quand, me trouvant à la police correctionnelle, M. le président, voyant un de ces pauvres délaissés qui n'ont pas même un ami pour leur procurer la parole économique d'un avocat stagiaire, faisait appel à mon dévouement par ces paroles: «Maître Rigaud, présentez la défense du prévenu.» J'étais fier de me voir connu du président, et d'entendre proclamer mon nom en présence d'une centaine de malheureux qui viennent là sous prétexte de réaliser le vœu de la loi sur la publicité des débats judiciaires, l'hiver pour se chauffer, l'été pour ne rien faire, en tout temps pour méditer sur le sens de ces vers d'Horace qu'ils n'ont jamais lus:Raro antecedentem scelestumDeseruit pede poena claudo.Ce qui n'a jamais empêché de voler des mouchoirs jusque dans l'enceinte du tribunal, et des tabatières dans la poche deMessieurs.Donc, j'étais un homme de loisir. Quand j'avais suffisamment suivi mon cours d'éloquence à la sixième chambre, ayant encore deux heures à tuer jusqu'au dîner, je me rendais aux Tuileries après avoir fait un peu de toilette, c'est-à-dire chaussé mes bottes vernies et mis un faux col.A force de tourner sur moi-même dans les longues allées, regardant toutes les femmes, voulant être regardé par toutes et remarqué au moins par une seule, je jetai mon dévolu sur une jeune personne qui venait comme moi à cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa sœur, à ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient à l'entour, tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits travaux de broderie ou de tapisserie.Toutes les deux étaient jolies; la plus jeune surtout était une petite brune dont la mine éveillée faisait retourner plus d'un passant. Pour moi, je commençai à la regarder avec une expression d'admiration sentimentale qui parut ne lui être pas désagréable. Au lieu de faire le tour de la grande allée, je n'allai d'abord qu'à la moitié, puis je raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de vingt mètres dont ma beauté occupait le point central.Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes intentions d'ailleurs n'étaient pas si féroces; et quant à ma proie, c'était en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce jour-lâ.Ce manège dura trois mois sans autre incident que ces petits événements assez ridicules que je rappelle ici à ceux qui ont joué le même jeu dans les mêmes circonstances: tantôt un des enfants me poussait son cerceau dans les jambes, tantôt c'était la petite fille qui me lançait son volant à travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire à sa mère, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet produit sur son cœur par la persévérance de mes évolutions amoureuses. Je pensais aussi que les grâces de ma personne n'avaient pas nui à la chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je conserve les mémoires de ma blanchisseuse de ce temps-là, comme souvenir d'un luxe qui étonnerait les lions du concert Vivienne.L'été se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre chose, si ce n'est qu'elle était la sœur de la jeune dame qui l'accompagnait, et par conséquent la tante des deux marmots. C'est par le babil de l'un de ces enfants, attiré un jour à l'appât d'un son de plaisirs, que je fus confirmé dans mon premier soupçon à cet égard; ce fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me promis d'être aussi entreprenant et moins généreux. Le lendemain je ne la revis pas ni les jours suivants, et j'en rêvai jusqu'à ce qu'enfin, ayant désespéré de la retrouver jamais, je cherchai d'autres distractions.Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'était un jeune homme de mon âge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics où l'on entre sans payer, un garçon d'une taille assez élégante, vêtu avec une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je remarquai en lui, dès ce temps-là, certaines habitudes d'ordre qui me donnèrent à penser; mais je ne m'arrêtais à mes réflexions que pour les tourner à la louange de mon ami: esprit rangé, disais-je, qui ne donne à son luxe et à ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien ménager de ce qui peut éblouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empêchait pas de dîner avec moi chez un restaurateur à trente-deux sous, et de porter des gants à vingt-neuf, encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement enveloppés de papier, plus souvent qu'à ses mains, habituellement cachées dans les goussets de son pantalon; ses gants reparaissaient toujours à propos, et alors il les étalait avec grâce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans l'entournure de son gilet, mettant à découvert, tout ce qu'on peut voir de la chemise: une pièce de fine toile de Hollande bâtie sur un corps de calicot à 1 franc le mètre.Tel était, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parlé de ma passion, et je crois même que, poussé par ses hâbleries, je lui avais dit, non pas toute la vérité, mais plus que la vérité.--Cette confiance réciproque nous avait liés d'une étroite amitié, tellement qu'il ne se passait guère de jours sans que mon ami Achille ne vînt chercher son ami Rigaud, ou réciproquement.Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de sa fortune présente, et surtout de ses magnifiques espérances dans l'héritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paraître inférieur à mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital placé chez un de mes parents, commerçant aisé de la rue Chapon, fort connu dans les départements par les applications industrielles que son génie inventif a trouvées dans l'emploi du caoutchouc.--Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une poignée de main plus vive qu'à l'ordinaire.«Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle de Rothschild.»--J'étais flatté du compliment. «--D'ailleurs, poursuivit Achille, il est nanti d'avance, ton parent, puisqu'il est dépositaire de ta fortune.--» Ta fortune! je me pavanais comme un millionnaire.--«Cela doit aller tout seul, ajouta-t-il; j'attendrai ce soir mes fonds au passage des Panoramas.--J'y serai,» lui répondis-je.J'étais si sûr de la ponctualité d'Achille, le considérant comme un capitaliste, que j'oubliai en cet instant une recommandation de mon respectable père, mort, il y a quelques années, en exercice d'une charge d'huissier à Châteauroux.«Mon cher Polycarpe, c'est mon petit nom, mon cher Polycarpe, me disait mon père, ne signe jamais de lettres de change, n'endosse jamais de lettres de change. Tous les malheurs de la jeunesse viennent de la lettre de change.»J'endossai celle de mon ami.J'arrive tout de suite à l'échéance, passant, sous silence trois mois de ma vie paresseuse et dissipée.--C'est, dommage: car ces trois mois furent du bon temps dont on se souvient peut-être encore entre la rue d'Antin et la rue Grange-Batelière, et depuis le passage de l'Opéra jusqu'au Palais-Royal.La valeur, comme disait Achille, la valeur ne fut point payée. Le souscripteur était, je crois, un être imaginaire; je n'ai jamais, en tout cas, trouvé sa trace. Achille devait rembourser, il n'en fit rien. Le billet me fut présenté; je n'étais pas en fonds; mon parent le remboursa, et vint me trouver pour m'apprendre que j'étais débité, pardon de ce style de partie double, débité du montant du remboursement, il ajouta à cette déclaration financière quelques reproches et des conseils dont l'intention était trop bonne pour que je lui fisse remarquer que j'avais pensé tout ce qu'il pouvait me dire avant qu'il eût ouvert la bouche.«Eh bien! lui dis-je par une inspiration qui ne vient qu'aux prédestinés, faites protester l'effet, obtenez un jugement contre le souscripteur et les endosseurs. Envoyez-moi à Clichy, pourvu que mon ami y soit envoyé avec moi; j'ai mon idée.»Je crois que je fus compris par le fabricant en caoutchouc, car le soir même le billet était protesté, et huit jours après, le jugement signifié; huit jours plus tard, un fiacre s'arrêtait à ma porte, et comme je sortais pour me rendre au palais, deux hommes m'arrêtèrent, m'engageant à monter dans le fiacre. J'y trouvai mon ami Achille sous la garde d'un troisième personnage dont la figure était encore moins avenante que la face des deux premiers.«Comment, me dit mon ami, ton parent a l'infamie de nous faire arrêter? Cet homme-là n'a donc pas de cœur?--Que veux-tu, lui dis-je, il ne me doit plus rien, mes fonds étaient épuisés avant l'échéance, et je suis traité comme un parent insolvable.--Dis-tu vrai? Est-ce que nous allons coucher à Clichy? Ce serait une trahison de ta part.»Il disait cela si naturellement que je ne doutai pas de sa parfaite bonne foi. Selon lui, j'étais le traître, et il ne lui venait pas à l'esprit qu'il y avait au moins un traître avant moi, en ne comptant pas le souscripteur du billet.Au lieu de répondre à mon ami, je dis au garde du commerce et à ses acolytes de nous conduire droit à la prison. Mon sang-froid imposa à mon compagnon.«Ne pourrions-nous pas nous faire conduire ailleurs, sous la garde de ces messieurs, afin d'aviser ensemble au moyen de payer?»C'est Achille qui parlait ainsi.«Pardon, monsieur, répondit le ministre de la loi commerciale, vous pouvez venir chez moi, et si vous trouvez les fonds avant deux heures (il était dix heures), vous serez libres.--Eh bien! conduisez-nous chez vous.»J'étais impassible et ne prenais aucune part à cette négociation.Nous fûmes en effet conduits chez le garde du commerce, et le fiacre s'arrêta bientôt devant une maison de mauvaise apparence; au fond d'une allée obscure, un escalier à peine éclairé nous mena au deuxième étage. Nous traversâmes un appartement encombré de meubles de tous les styles et de toutes les paroisses. On nous fit entrer dans le cabinet du maître.«Arrangez-vous ensemble, messieurs, nous dit-il, entendez-vous; trouvez le moyen de payer, ou dans quatre heures nous partons.»Nous voici seuls. «Eh bien! dit Achille, rompant le premier le silence, qu'allons-nous faire?--Rien. Il me semble que nous faisons ici une station inutile.--Comment! tu veux aller à Clichy? finis donc.--Je t'assure que j'y suis décidé.--Voyons, tâche de trouver la moitié de la somme, je trouverai peut-être l'autre.»C'est là que j'attendais mon homme.«Cherchons donc, je le veux bien; mais je n'ai pas d'espoir.»Nous fîmes venir les deux acolytes du garde du commerce et les envoyâmes chacun de son côté appeler, l'un une dame de la connaissance d'Achille, l'autre mon cousin le négociant.Quand ils furent partis, «As-tu déjeuné, me dit mon compagnon. Ces drôles-là m'ont saisi à jeun; il n'en faut pas davantage pour vous donner la jaunisse.»J'avais déjeuné, mais légèrement, de pain et de beurre avec une tasse de thé que je préparais moi-même tous les matins avant de sortir.«Monsieur, dit Achille en ouvrant la porte du cabinet pour appeler le maître, serait-il possible d'avoir à déjeuner?--Voulez-vous, répondit-il, partager le déjeuner de ma famille? Nous allons nous mettre à table.--Ma famille! qu'en dis-tu Polycarpe? dit Achille en se tournant vers moi, ces brigands-là ont une famille; veux-tu voir la famille?» Et sans attendre ma réponse, «Volontiers, monsieur, vous êtes bien aimable.»Il sort du cabinet et je le suis en faisant rapidement cette réflexion que le déjeuner serait porté sur la note des frais d'arrestation et qu'il faut prendre ce que Dieu nous envoie.On nous introduit dans la salle à manger. Quelle fut ma surprise! deux dames et deux enfants étaient déjà autour de la table. C'étaient les dames et les enfants des Tuileries, c'était ma Charlotte.--Je rougis jusqu'au blanc des yeux de me retrouver en présence de ma conquête dans une circonstance si pitoyable. Elle sembla elle-même interdite ainsi que sa sœur, du moins je crus remarquer sa confusion. Les enfants me reconnurent, et tous les deux ensemble:«Tiens, c'est le monsieur qui nous a donné des plaisirs!» Le garde du commerce, qui nous gardait à vue en l'absence de ses deux estafiers, s'était pourtant absenté une minute, et par conséquent il n'assistait pas à cette reconnaissance.Dès qu'il fut rentré, on se mit à table, et l'on commença à officier dans un silence interrompu seulement par le bruit des fourchettes et des mâchoires. Tout à coup mon ami Achille rompit le silence en disant:«Il parait que mon ami Rigaud est ici en pays de connaissance?--Comment cela?» dit le maître de la maison.Les dames rougissaient.«Effectivement, dis-je, j'ai eu le plaisir de rencontrer ces dames quelque part.--Aux Tuileries, n'est ce pas, monsieur, interrompit la sœur de Charlotte, comme si elle eût redouté le soupçon de son époux.--Oui, madame, aux Tuileries, l'été dernier.»Achille comprit tout de suite que c'était l'aventure que je lui avais contée; et comme je l'avais extraordinairement amplifiée, je craignais qu'il n'abusât de ma confidence pour prendre avantage sur moi dans la partie dont l'enjeu était le paiement de la lettre de change.Effectivement, il se mit à faire des allusions à ces sortes de rencontres fortuites, regardant alternativement les deux femmes et moi de manière à me rendre toute contenance pénible. Heureusement ses habitudes de hâbleur l'amenèrent à parler de lui-même, et il nous conta qu'il avait failli épouser une Anglaise millionnaire pour lui avoir donné la main comme elle montait dans un omnibus.On l'appela en ce moment, et le garde du commerce le conduisit dans son cabinet, où l'attendait la dame qu'il avait fait prévenir. En même temps la sœur de Charlotte allait dire deux mots à sa servante, et je me trouvai seul avec ma belle.«Mademoiselle, lui dis-je, vous êtes peut-être étonnée de me voir ici!--Monsieur, dit la jeune fille, je soupçonne que c'est une plaisanterie, et que votre arrestation n'est qu'un prétexte...»Je saisis rapidement le sens de cette méprise,«C'est vrai, lui dis-je, je me suis fait arrêter pour avoir le droit d'arriver jusqu'ici; je vous aime, Charlotte, et j'ose vous le dire.--Je le savais,» dit-elle avec une simplicité qui me parut sublime.Sa sœur parut en ce moment, et l'aîné des enfants, frappé de la vivacité de notre court dialogue, se prit à dire:«Ma tante est drôle avec ce monsieur-là; ils se disent des choses..,--Tais-toi, Frédéric,» dit la maman, qui entendait son mari rentrer, l'un de ses sbires étant de retour et ayant repris son poste de geôlier.Achille rentra lui-même quelques minutes après, et se remit à table.--Puis on sonna, et ce fut à mon tour de passer dans le cabinet, devenu une sorte de confessionnal; mon parent venait répondre à mon invitation.«Tenez-vous prêt, lui dis-je, à payer ce soir; mais faites entendre, en vous retirant, un refus formel; accompagnez-le, si vous voulez, des reproches les plus durs; traitez-moi comme le ferait le plus féroce des créanciers envers le débiteur le plus abandonné. Souffrez aussi que je vous accuse de cruauté, et que je vous baptise des noms les plus usités entre un débiteur malheureux, et un créancier impitoyable. Je n'irai pas trop loin; mais je vous enverrai au diable. Cela vous va-t-il, mon cher cousin?--Entre parents, répondit-il, on se doit bien cela; tu peux même me jeter à la porte, pourvu que tu ne me pousses pas trop fort; car je souffre aujourd'hui de mon rhumatisme, et j'ai pris, pour venir, un cabriolet à tes frais.»Ce bon parent me toucha jusqu'au fond du cœur, et cette petite scène fut jouée avec une habileté digne de servir de modèle à tous les Frontins de la comédie.Après avoir expédié mon cousin avec grand bruit et force injustes, suivant le programme, je revins dans la salle à manger, en disant au garde du commerce;«N'alternons pas plus longtemps, monsieur, parlons; je ne puis compter sur l'homme que je viens de mettre à la porte; c'est un cœur de bronze, et je renie sa parenté.--Un instant s'écria mon ami Achille; voyons, rentrons dans le cabinet et causons.»Charlotte me regardait, pendant cette nouvelle scène, avec un air d'étonnement; je saisis adroitement l'occasion de lui faire de l'œil un signe qui disait: soyez tranquille.A peine rentré, j'ai, dit Achille, la moitié de la somme.--Moi je n'ai rien.--Eh bien! fais-moi ton billet de la moitié; je le ferai prendre à ma protectrice pour qu'elle fournisse la somme entière. C'est une vieille dame qui me veut du bien; elle fera cela pour moi.--Je ne veux rien faire, si ce n'est me laisser conduire en prison. Je suis furieux de m'être adressé à un mauvais parent; c'est à toi que je dois cet affront. Encore un coup, partons.»En disant ces mots je sonnai et renouvelai la demande d'être conduit à Clichy.Achille alors prit à part le garde du commerce, et s'entretint une minute avec lui dans l'embrasure de la croisée. Celui-ci aussitôt; «Je m'en rapporte à la parole de monsieur, et le prends sur moi de vous mettre en liberté. Voilà les pièces: quinze cents francs de capital, trois cents francs de protêt et de jugement, deux cents francs de frais d'arrestation; vous ajouterez vingt francs pour le déjeuner, ce sera le pourboire de mes employés.»Il n'y avait qu'une manière d'expliquer cette confiance: je compris qu'Achille avait payé. Il prit les papiers avec une humeur dont je vis bien que j'étais l'objet, et il sortit sans m'inviter à la suivre et sans m'attendre.Dès qu'il fut parti, je racontai au garde du commerce que j'étais en mesure de payer, mais que j'avais joué une comédie en faisant mine de vouloir aller en prison, afin d'obliger mon ami à s'exécuter, sachant que si j'eusse acquitté tout ou partie de cette dette, je n'aurais jamais revu mon débiteur ni le montant de ma créance.«Jeune homme, me dit mon hôte, quelle est votre profession?--Avocat.--Avocat! fi donc! il faut vous faire huissier!--Monsieur, lui dis-je, mon père le fut en province pendant trente ans.--Vous ne le serez que dix ans à Paris, et votre fortune est faite. Avez-vous de l'argent?--J'ai quarante mille francs, le reste de l'héritage paternel.--Je vous en prêterai autant, et vous achèterez un office; nous ferons des affaires ensemble, puis vous vous marierez.--Monsieur, lui dis-je, je me marierai auparavant, si vous voulez bien accueillir ma demande, c'est une affaire qui pourrait se conclure sans sortir d'ici. J'aime mademoiselle Charlotte.»Au bout d'un quart d'heure d'explication, tout était fini. Huit jours après, j'étais l'époux de Charlotte, et acquéreur d'un office d'huissier près les cours et tribunaux de Paris.En 1844 au moment où je recueille ce souvenir encore récent, je suis à la veille de me retirer des affaires, comme on dit, et d'aller vivre à Batignolles avec ma femme, qui m'a donné deux fils et qui m'en promet un troisième. Le ciel m'a béni; je lui demande la même faveur pour ma postérité.Quant à mon ami Achille, il cherche, à l'heure qu'il est, à se faire enlever par une riche veuve, et, de temps en temps, il monte en omnibus pour y rencontrer des héritières.--Il mourra gamin.P. de K.Améliorations des Voies Publiques.Dans notre précédent article sur les nouveaux percements de rues projetées ou en cours d'exécution dans Paris, nous avons établi une distinction nécessaire entre les projets qui n'ont pour but que la mise en valeur de terrains jusqu'alors improductifs, et ceux qui satisfont à un besoin réel de circulation. Les premiers sont habituellement le fruit de spéculations particulières; les autres répondent surtout à l'intérêt général.Malheureusement nous n'avons guère à signaler sur la rive gauche de lu Seine que des projets peu importants au point de vue de la circulation.Cette situation fâcheuse de la rive gauche tient à plusieurs causes. La principale vient de sa constitution même; c'est pour ainsi dire un vice organique, une maladie de naissance. La plupart des quartiers situés de ce côté de la ville, et principalement ceux du 10e arrondissement, se sont établis par un mouvement qui leur était propre et en dehors du système général de la cité. Sur la rive droite, la ville avait déjà triplé son étendue et brisé trois enceintes, qu'elle se renfermait encore, sur la rive gauche, dans les remparts élevés par Philippe-Auguste, et qui avaient soutenu les assauts de Henri IV. A ce moment la cour se transportait à Versailles; la noblesse, qui abandonnait ses demeures féodales, vint se fixer à Paris, et, par une attraction inévitable, construisit ses hôtels le long des routes qui conduisaient à la résidence royale. Alors s'ouvrirent et se bâtirent comme d'un seul jet toutes ces rues parallèles à la Seine également distantes les unes des autres, et dans une direction unique vers la route de Sèvres et de Versailles.De ce seul fait dérivent toutes les conséquences actuelles. Versailles abandonné et désert a causé la solitude du noble faubourg.En effet, si l'on examine le plan de la rive gauche, on verra qu'elle ne compte des rires perpendiculaires à la Seine, communiquant avec l'autre rive et rayonnant au centre, que dans les vieux quartiers antérieurs à cette subite extension; les rues Saint-Jacques et de La Harpe, artères du quartier de l'Université; la rue Dauphine, artère du quartier Bussy, dont la rue de Seine forme la limite; au delà, la rue du Lac, ancienne route qui a conservé son activité première, et la rue de Bourgogne, offrent seules un débouché.L'examen le plus rapide amène donc cette conclusion, que pour ranimer la rive gauche, pour la faire participer au mouvement général de la cité parisienne, il faudrait modifier profondément sa constitution primitive, et rattacher au reste de la cité par les liens d'une circulation commune.Il est évident que tous les projets de voirie étudiés pour remédier à l'appauvrissement relatif de la rive gauche devraient avoir pour objet de guérir cette infirmité native, et de la relier à la rive droite. C'est évidemment dans ce but, et pour soulager la rue Dauphine, qu'on a successivement étudié les moyens d'élargir et de déboucher la rue de Nevers, et de régulariser les rues de Seine et Mazarine, même au prix des pavillons de l'Institut, qu'il eut fallu abattre.Les projets n'eussent été que d'une médiocre utilité, tant que la rue de Seine aboutira à la passerelle appelée pont des Arts. La circulation active et réellement profitable aujourd'hui est celle des voitures, et un pont de piétons n'est qu'une insuffisante ressource.Le projet le mieux conçu qui ait encore été présenté pour ce quartier, à notre connaissance, est celui de M. le comte Léon de Laborde. M. de Laborde propose une grande voie publique qui, partant de Saint-Sulpice, ou du carrefour Sainte-Marguerite, viendrait aboutir sur le quai entre la Monnaie et l'Institut, traverserait la Seine sur un pont à voiture et communiquerait avec la rue Saint-Honoré et les Halles par la place du Louvre et la rue de Poulies, convenablement élargie.L'exécution de ce projet ne présenterait pas toutes les difficultés que son étendue paraît d'abord indiquer. Une partie du parcours de la nouvelle rue trouve formée par la rue ou plutôt ruelle de l'Echaudé, qu'il suffirait d'élargir. Du côté du quai, l'impasse Conti forme une seconde partie du tracé; il ne resterait donc que le pâté intermédiaire à percer. Au delà de la Seine, la place du Louvre, la rue des Poulies, etc., n'ont besoin que d'être régularisées.Il semble d'ailleurs que le projet de M. le comte de Laborde se lie heureusement avec ceux qui sont à l'étude pour l'agrandissement de la Monnaie et les améliorations que réclament les bâtiments de l'Institut. Ils doivent se servir mutuellement et se combiner pour arriver à un ensemble qui satisfasse également les besoins de la circulation et l'embellissement des monuments publics.A notre avis, ce projet mérite l'attention la plus favorable de l'administration. Sans doute le percement du pâté de propriétés particulières compris entre la rue de Seine et la rue Mazarine d'abord, ensuite entre cette dernière rue et l'impasse Conti, puis la construction d'un pont si près du pont Neuf, dans la plus grande largeur de la Seine, donneront lieu à des dépenses considérables; mais l'utilité en est évidente, les résultats en seront immédiats, et nous pensons que les propriétaires de la rive gauche, sentant le besoin qui les presse, viendraient en aide à cette entreprise, dont il paraîtrait que le conseil des bâtiments civil a déjà approuvé les dispositions.Nouvelles Recherches sur un petit Animal très-curieux (1).(PREMIER ARTICLE.)Note 1:Cet ouvrage est sous presse en ce moment, et sera publié par madame Arthus Bertrand, éditeur, rue Hautefeuille, qui a bien voulu mettre à notre disposition les documents que nous nous sommes empressés de communiquer à nos abonnés.L'Académie des Sciences, dans sa séance publique du 26 février de cette année, a décerné à M. Laurent le prix de physiologie expérimentale pour un travail fort ingénieux, et que nous croyons fait pour exciter la curiosité de nos lecteurs; ce travail a pour titre:Recherches sur l'hydre et la spongille, vulgairement connues sous le nom de polype ou éponge d'eau douce. Le sujet est propre à étonner les gens du monde; les savants, dont l'attention est depuis un siècle tenue en éveil sur les phénomènes que nous allons décrire, trouveront ici, grâce aux patientes observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intérêt. Citons d'abord quelques passages du rapport présenté à l'Académie:«Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus particulièrement l'Académie des sciences de Paris, émerveillés de la découverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en effet jusque-là presque inaperçu, que venait de faite un jeune précepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient à l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'étude des polypes, sujet qui a tant contribué à éclairer plusieurs points importants de la physiologie.--A cette époque, en effet, de 1740, année de la découverte par Trembley, à celle de 1744, où il publia son célèbre traité sous le titre modested'Essai pour servir à l'histoire naturelle des polypes d'eau douce. Réaumur, aidé de ses amis et confrères Bernard de Jussien et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposèrent de nommer polype en même temps qu'ils en liaient habilement l'histoire à celle de cette classe immense d'êtres qu'un autre Français, Peyssonnel, venait d'enlever au règne végétal, malgré la découverte récente de leurs prétendues fleurs, due au célébré historien de la mer, le comte de Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer, président ou membres de la Société royale; en Suisse, Bonnet; en Hollande même, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, répétaient souvent en public, devant la cour et la ville, comme Réaumur, par exemple, sur des sujets d'abord envoyés par Trembley lui-même, et trouvés ensuite partout, grâce aux renseignements fournis par lui, les expériences véritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par lesquelles était constate qu'un être organisé, dépourvu d'yeux, pouvait se diriger vers la lumière, chercher à atteindre une proie qu'il ne voyait pas, et semblait n'être qu'un estomac avec un seul orifice pourvu de filaments ou de bras préhenseurs, pouvant être retourné comme un doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons poussés spontanément, ou par des œufs libres sortis d'un point quelconque du corps; et enfin, ce qui paraît encore plus extraordinaire, pouvant être coupé, haché, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant donner naissance à un être entièrement semblable à celui dont il provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la réalité, l'histoire fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'où l'immense Linné, avec son imagination à la fois si religieuse et si poétique, a tiré le nom d'hydre qu'il a donné à ce genre d'animaux.» Nous passons sous silence tous les détails historiques relatifs à la découverte du polype d'eau douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosité du public, puisque le célèbre Fontenelle commence son histoire de l'Académie des Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: «L'histoire du phénix qui renaît de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de plus merveilleux que la découverte dont nous allons parler.»Pour faire connaître en peu de mots les causes de l'étonnement que les naturalistes de cette époque durent éprouver en observant pour la première fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur:«Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connaît un peu la nature de l'homme n'en sera pas étonné, qu'une découverte aussi remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'état de la science d'alors, fut acceptée sans contradiction, sans contrôle. Loin de là; et son auteur même crut quelque temps que ce pouvait être une plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si ingénieusement nomméepudicapar Linné.«Mais l'année 1744 n'était pas écoulée, que l'histoire des polypes d'eau douce était exposée, développée de la manière à la fois la plus simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages restés comme un véritable modèle de finesse dans les procédés d'investigation, de bonne foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vérité et d'habileté dans la manière avec laquelle des objets aussi délicats ont été dessinés et gravés par le célèbre Lionnet.»La publication de cet ouvrage du célèbre Trembley dut produire un très-grand effet, en raison de ce que cette grande découverte d'un petit animal devenait une mine féconde et inépuisable d'observations et d'expériences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut soulever quelques coins du voile épais sous lequel s'effectuent les phénomènes les plus simples et les plus mystérieux de la vie. Nous aurons soin de signaler à nos lecteurs cet ordre de phénomènes vers la découverte desquels l'Académie des Sciences de Paris dirige habilement l'industrieuse activité de tous les investigateurs du monde savant, et nous devrons le faire, parce que les découvertes de la science dans le champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilège de piquer vivement la curiosité des gens du monde. Toutefois, ces grandes et belles questions dont l'Académie des Sciences de Paris, par l'organe de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficulté, ne pouvaient pas encore être posées ni attaquées avec fruit à l'époque de la découverte de l'animalité de l'hydre et de celle du corail, parce que la science n'avait point encore mis en lumière les points les plus importants de l'étude du développement des êtres doués de la vie. Voici comment le rapporteur de l'Académie s'exprime encore à ce sujet:«Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois même éclaircis et étendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc., l'histoire des polypes d'eau douce était presque généralement considérée comme complète et comme ne laissant rien à désirer. En effet, par comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la série animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley et les naturalistes du dernier siècle ne devaient pas toucher à l'époque où ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne l'exigeaient point encore, et qui ont dû successivement se présenter au fur et à mesure des progrès de l'histoire des corps organisés; par exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et histologique de l'hydre, c'est-à-dire sur le nombre et la nature des tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le forment, sur le nombre et le mode des moyens si variés de reproduction dont il est si richement doté, sur la structure des corps reproducteurs nommésgemmesou bourgeons et œufs, et sur les phases du développement; enfin, sur les monstruosités naturelles et artificielles que ces singuliers animaux sont susceptibles de présenter à l'observateur patient et convenablement préparé pour en apprécier l'étiologie.«Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas besoin de faire sentir l'importance et la difficulté à l'Académie, que l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et sur lesquelles il a lu devant elle une série de Mémoires.» Nous ne suivrons point le rapporteur dans l'examen des détails circonstanciés et nécessaires pour fonder le jugement de l'Académie, et nous nous bornerons à exposer ici les résultats des nouvelles observations faites sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans les environs de Paris. Cet animal, quoique dépourvu de sexe se reproduit encore d'une troisième manière, c'est-à-dire par des œufs très-curieux, dont l'étude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous donnerons prochainement.Des bourgeons.--Trembley et ses successeurs avaient très-bien décrit ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez bien déterminé les divers points du corps de l'animal sur lesquels poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproché l'étude de celle des boutures, ni de celle des œufs. Ce rapprochement devait être fait en étudiant sous le microscope, et à divers grossissements, le bourgeon observé dès le premier moment de son apparition. Cette étude, dans laquelle l'investigateur est assujetti à saisir l'instant de l'origine première d'un être vivant produit par bourgeonnement, a pour but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un végétal, par une petite cellule qui pousse et bourgeonne à la surface ou près de la surface du corps de l'animal. Nous verrons bientôt quels ont été les résultats des recherches dirigées vers ce but. Il nous faut d'abord faire connaître les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre, parce qu'il y avait dissidence d'opinions à cet égard, et parce que cette question semble définitivement résolue dans le travail récemment couronné par l'Académie.Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand l'animal, tout petit qu'il est, a été retourné connue un doigt de gant, la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de même. Il n'y a point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent complètement et sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur les bras, ni sur les lèvres.C'est donc seulement le corps de l'hydre qui produit les gemmes ou bourgeons. C'est d'après les divers points de ce corps, et en ayant égard aux causes qui déterminent le bourgeonnement, qu'il convient d'établir trois principales sortes de bourgeons destinés à devenir de nouveaux individus.Voici comme se fait le développement des bourgeons normaux, c'est-à-dire de ceux qui se forment, à la base du pied, au point, de son union avec le corps. On voit paraître un petit tubercule arrondi qui n'est autre chose qu'un petit cul-de-sac de l'estomac de l'hydre mère; et ce qui prouve que le bourgeon n'est réellement à son origine qu'un renflement de l'estomac de l'animal qui se reproduit, c'est que le bourgeon, qui est, dès son origine, composé, comme la mère, de deux peaux, offre toujours à sa base et dans son intérieur la même couleur que la peau interne de la mère.L'individu figuré ci-contre avait été coloré, en bleu, et le bourgeon naissant qu'il porte avait la même couleur.L'auteur des nouvelles recherches sur l'hydre pense que les causes qui déterminent le bourgeonnement normal qui a lieu à la base du pied, sont l'accumulation des molécules nutritives amoncelées sur ce point, et l'irritation de cette partie du corps produite par l'amas de nourriture à l'état moléculaire. Pendant la belle saison, et lorsque l'hydre mange beaucoup, le bourgeonnement est très-rapide; on voit alors le petit tubercule devenir moins large et plus saillant, mais son extrémité libre est encore mousse et arrondie, comme on le voit dans la deuxième figure, qui exprime le deuxième degré du bourgeonnement, ou mieux le deuxième âge du nouvel individu encore sans bras.Lorsque le bourgeon est un peu plus avancé en âge, on voit poindre à son extrémité des saillies arrondies qui se forment les unes après les autres ou en même temps.Ces petites éminences s'allongent graduellement et prennent la forme de longs filaments qui sont les bras disposés circulairement autour d'une ouverture qui sera la bouche; pendant que le corps du bourgeon (V. la figure) ainsi que les bras poussent et s'allongent, on peut se convaincre que le corps du jeune animal est un tube qui communique toujours avec l'estomac de sa mère, et que ses bras ont aussi une cavité tubuleuse qui sera plus tard l'estomac de l'individu provenant de ce bourgeon.Enfin le bourgeonnement est parvenu à son plus haut degré, lorsque le petit, dont les bras sont devenus très-longs et dont la bouche est formée, n'offre plus une couleur aussi foncée dans la partie de son corps qui tient encore à la mère. Cette portion du bourgeon, qui devient plus claire, sera le pied du nouvel individu; plus tard, il se forme peu à peu un rétrécissement sur le point par lequel le bourgeon tient à sa mère, et ce rétrécissement graduel produit enfin la séparation des deux individus. Telle est la marche du développement des bourgeons qui se forment à la base du pied. Une hydre en produit en été un nombre proportionnel à l'abondance de la nourriture et à la vigueur des individus. On ne peut faire, à l'égard de ce nombre, qu'une estimationapproximative. Trembley porte ce nombre à une nouvelle génération tous les quatre ou cinq jours, et 20 petits par mois produits par une seule mère; on peut aussi obtenir expérimentalement à la fin de l'automne un nombre assez considérable d'individus produits par bourgeonnement, puisque 30 mères et leur progéniture ont fourni 2,000 individus en novembre.
Bref le colon les introduisit dans une misérable loge construite de troncs d'arbres à peine équarris, qui, la porte étant, dès longtemps enlevée, ouvrait en plein sur ce paysage désolé et sur la noire nuit. Sauf le tas de grain déjà mentionné, la hutte était parfaitement vide. Cependant les nouveaux venus avaient laissé leur malle sur la plage, et le voisin leur donna, en guise de chandelle, une espèce de torche que Mark s'empressa de planter au milieu du foyer.
Déclarant alors que la maison avait «un air tout à fait confortable,» il se hâta d'entraîner Martin jusqu'à la grève, le priant de l'aider à rapporter leur malle. En allant et en revenant, il parlait, parlait sans relâche, s'efforçant d'infuser dans l'âme de son compagnon quelque vague idée qu'au fond ils étaient arrivés sous les plus favorables auspices.
Mais plus d'un homme qui, sous l'empire de la passion, dans l'ardeur de la vengeance, tiendrait ferme en sa maison démantelée, a vu s'évanouir son courage à la chute d'un château bâti en l'air; lorsque la hutte reçut ses propriétaires pour la seconde fois, Martin se jeta le visage contre terre et fondit en larmes.
«Pour l'amour du ciel, monsieur, s'écria Mark en proie à la plus profonde terreur, pas de cela! oh! non, monsieur, tout plutôt tout! Jamais homme, femme, enfant, n'ont tiré et ne tireront secours, fut-ce pour franchir une haie, de leurs soupirs et de leurs larmes; mauvaise besogne, qui ne peut servir à rien pour vous; et pour moi c'est bien pis encore! Il y a de quoi me terrasser tout à plat. C'est la seule chose que je ne puisse supporter; tout plutôt, monsieur, tout au monde! «L'expression terrifiée du visage de Mark, qui s'était arrêté pour parler, tandis qu'à genoux devant la malle il se préparait à l'ouvrir, en disait encore plus que ses paroles.
«Mille et mille fois pardon, mon cher camarade, répliqua Martin, mais c'est plus fort que moi; dussé-je en mourir, je ne puis m'en empêcher!
--Vous me demandez pardon, vous! reprit Mark avec énergie, retrouvant sa bonne humeur ordinaire, et s'empressant de déballer leurs effets. Quoi! c'est le chef de la maison qui demande excuse à la compagnie? tout est donc bouleversé! Il faut qu'il y ait désordre dans la maison de commerce. Il est donc grand temps d'inspecter les écritures et de dresser l'inventaire! nous y voilà; tout en ordre: ici le porc salé; là le biscuit; de ce côté l'eau-de-vie, et qui sent fièrement bon encore! Ah! ah! et notre chaudron étamé; c'est une vraie fortune, que ce chaudron! Voilà les couvertures, et voici notre bonne hache! qu'on dise maintenant que nous n'arrivons pas équipés de toutes pièces! Je me sens cossu comme un cadet de bonne maison parlant pour les Grandes-Indes, et ayant pour père le président-directeur de la compagnie. Il n'y a plus qu'à puiser un peu d'eau dans le courant devant la porte, à mêler le grog,--poursuivit-il, courant dehors et joignant l'action aux paroles,--et voilà le souper servi et pourvu, je dis, de toutes les délicatesses de la saison! Allons, monsieur, nous sommes au complet, prêts à recevoir, prêts à encaisser! Que Dieu nous bénisse, monsieur, ne sommes-nous pas gais, dispos et mieux approvisionnés que larrons en foire?» Il était impossible de ne pas reprendre courage dans la compagnie d'un pareil homme. Martin s'assit par terre, à côté du coffre, tira son couteau, et mangea et but en désespéré.
«A présent, voyez-vous, dit Mark dès qu'ils eurent fini ce repas cordial, je vais, à l'aide de votre couteau et du mien, fixer solidement cette couverture à la porte, ou plutôt à l'endroit où, dans un état de haute civilisation, ladite porte se devrait trouver. Là, voyez si la draperie ne représente pas fort bien? va pour la portière! Actuellement, en poussant la malle tout contre, bouchons l'ouverture en dessous. Est-ce que cela ne fait pas merveille? et pour finir, voilà votre couverture, monsieur, et voici la mienne; et qui nous empêche de passer une bonne nuit?»
En dépit du joyeux préambule, plusieurs heures se succédèrent avant que Mark pût s'endormir. Il s'était roulé dans sa couverture, avait mis sa hache sous sa main, s'était couché en travers du seuil, mais il était trop sur l'éveil, trop inquiet, pour qu'il lui fût possible de fermer les yeux. La nouveauté d'une situation terrible, la crainte d'être surpris par quelque animal rapace, ou par quelque autre dangereux ennemi, une funeste incertitude quant aux moyens de subsistance, l'appréhension d'une mort prochaine, l'immense distance et les mondes d'obstacles qui s'élevaient entre eux et l'Angleterre, n'étaient que de trop fertiles sources d'anxiétés pendant cette silencieuse et interminable nuit. Quoique Martin s'efforçât de persuader le contraire à son compagnon, Mark sentait fort bien qu'en proie aux mêmes pensées, il ne dormait pas plus que lui, et c'était là le plus fâcheux de leur affaire, car si une fois ils se mettaient à couver, à ressasser leur détresse, au lieu de s'efforcer énergiquement d'y parer, l'abattement de leurs esprits devait, sans nul doute, favoriser la morbide influence d'un climat pestilentiel. Enfin jamais, aux veux de Mark, la lumière du jour n'avait été mieux venue que lorsque, perçant à travers la couverture qui leur servait de porte, elle le tira d'un sommeil convulsif.
En glissant furtivement dehors pour ne pas éveiller son compagnon enfin assoupi, Mark alla se rafraîchir dans la rivière qui coulait devant leur porte, puis il donna un coup d'œil à tout l'établissement. C'étaient une vingtaine de huttes au plus, dont moitié étaient abandonnées, et qui toutes tombaient en ruine. La plus désolée, la plus déserte, la plus abjecte de ces loges, portait, comme de droit, le titre pompeux deBanque du crédit national. Quelques misérables piliers étaient enfouis autour de la baraque, et perdus sans ressource dans la vase.
Çà et là on découvrait quelques tentatives de défrichement. En deux ou trois endroits on avait dessiné une espèce de champ où, à travers les souches et les cendres des arbres brûlés, perçaient quelques maigres récoltes de maïs. Sur divers points une palissade tracée en zigzag avait été entreprise; nulle part elle n'avait achevée, et les pieux pourrissaient à demi enterrés. Trois ou quatre chiens étiques, quelques cochons aux longues jambes, qui, affamés, erraient à travers le taillis, cherchant quoi dévorer, un petit nombre d'enfants hâves et presque nus, qui, bouche béante, regardaient l'étranger de l'entrée de leurs chaumières, furent les seuls êtres vivants qui se montrèrent à Mark. Une vapeur fétide se suspendait aux arbustes, aux branches inférieures des arbres à mesure que, chaude comme l'haleine d'un four, elle s'élevait de terre; et, à chaque pas de l'Anglais, l'empreinte de son pied se remplissait de l'eau noirâtre qui partout suintait du sol.
Leur terrain, le lot acheté, n'était qu'un épais fourré où les arbres rapprochés se poussaient, se coudoyaient l'un l'autre, gênant mutuellement leur croissance. Les plus faibles, étiolés, se tordaient et s'allongeaient dans les formes les plus bizarres, comme des êtres estropiés et perclus; les plus forts, arrêtés dans leur développement par la pression et le manque d'air, étaient tout rabougris. Autour de ces troncs irréguliers croissaient de longues tiges de gazon, d'humides herbes rampantes, et un fouillis épais d'arbustes entremêlés qui ne formaient plus qu'une masse inextricable, jungle ou mackis noir et profond, dont les racines ne plongeaient ni dans l'eau ni dans la terre, mais dans un putride mélangé de l'un et de l'autre, et de leurs propres débris corrompus.
Mark retourna vers la grève où la veille ils avaient débarqué leurs effets, et y trouva enfin une demi-douzaine d'hommes à l'aspect blême et misérable, prêts cependant à l'assister. Ils l'aidèrent à transporter son bagage dans sa maison de bois. Ces malheureux secouaient tristement la tête en parlant de la colonie, et ne trouvaient nul confort à donner à leurs nouveaux concitoyens. Ceux qui avaient quelques ressources s'étaient empressés de déserter cette plage mortelle; ceux qui restaient y avaient perdu, qui sa femme, qui ses enfants, des amis, des frères, et avaient eux-mêmes cruellement souffert. La plupart étaient malades; nul ne se sentait la force qu'il s'était connue jadis. Tous offrirent franchement leurs avis et leurs services à Mark, qu'ils ne quittèrent que pour aller vaquer à leurs différents travaux.
Martin, pendant ce temps, s'était péniblement levé; mais le changement produit par une seule nuit sur toute sa personne était effrayant: pâle, faible, il se plaignait de douleurs et de défaillance dans tous les membres; sa vue s'était obscurcie, sa voix s'éloignait. Pour Mark, rassemblant toute son énergie, plus vigoureux, plus actif à proportion que leur position devenait plus critique, il alla enlever la porte d'une des cases abandonnées et revint l'adapter à leur propre logis; après quoi il courut chercher une espère de banc grossier dont il avait fait la découverte chemin faisant, et qu'il rapporta en triomphe. Ayant fixé ce meuble précieux en dehors de leur hutte, il posa dessus le précieux chaudron étamé et différents ustensiles, de façon à représenter une espèce de buffet. Ravi de l'arrangement, il roula ensuite la tonne de farine dans un coin de la maison, où il la dressa debout en manière de tablette de décharge. Quant à la table à manger, rien ne pouvait mieux en tenir lieu que leur grand coffre; Mark le consacra solennellement à cet emploi. Les habits, couvertures, manteaux furent pendus aux parois, à des chevilles et à des clous; enfin Mark s'empara d'une grande pancarte disposée par Martin à l'hôtel National, lorsqu'il était dans l'enivrement de ses espérances, et l'inscriptionChuzzlewit et Comp., architectes et inspecteurs généraux, fut déployée et clouée à l'endroit le plus apparent de la façade de la baraque, comme si la cité d'Eden eût été une vraie ville, et que les nouveaux ingénieurs eussent eu sur les bras plus d'affaires qu'ils n'en pouvaient entreprendre.
«Voici les outils,» s'écria Mark apportant la boîte aux instruments de Martin et fichant le grand compas droit au milieu d'un tronc d'arbre coupé devant la porte, «Je les mets un peu en avant, ajouta-t-il, pour qu'on sache que nous sommes bien pourvus. Maintenant, vienne qui voudra. Quiconque a une maison à bâtir n'a qu'à se dépêcher de s'adresser à nous, avant que nous ayons quelque autre ouvrage en train.»
Vu l'intensité de la chaleur, la matinée avait été plus que raisonnablement employée; mais sans s'accorder une minute de repos, bien que la sueur coulât de tous ses pores, l'infatigable Mark s'éclipsa et reparut, sortant de la maison, armé d'une hache, prêt à mettre à exécution, à l'aide de son outil, toutes sortes d'impossibilités.
«Nous avons de ce côté un vieux vilain arbre, monsieur, que j'aimerais mieux voir à bas que debout. A ce soir le four, n'est ce pas? C'est un fameux pays que l'Eden pour la terre glaise, tout de même, et la glaise c'est bon à tout!»
Mais Martin ne répondait mot. Il était demeuré assis tout le temps, la tête dans ses mains, absorbé dans la contemplation de l'eau qui coulait à ses pieds, songeant peut-être que ces ondes ne fuyaient si rapides que pour aller gagner la haute mer, route de cette patrie qu'il n'espérait plus revoir.
Les coups vigoureux que Mark déchargeait sur son arbre n'eurent pas plus de succès pour tirer Martin de sa profonde méditation: voyant échouer ses efforts, l'associé laissa de côté toute besogne et s'en vint trouver son maître.
«Courage! De grâce ne vous laissez pas aller ainsi, monsieur, dit le pauvre garçon.
--Oh! Mark, reprit son ami, qu'ai-je fait en toute ma vie pour mériter un pareil sort!
--Ah! par exemple, monsieur, quant à cela, répondit Mark, tout ce que nous avons de gens ici en pourraient dire autant, et quelques-uns, peut-être, à plus juste titre que vous, ou moi. Allons, monsieur, remontez-vous, mettez-vous à faire quelque chose. Voyons; si vous écriviez à Scadder pour lui faire quelques observations personnelles, est-ce que cela ne vous soulagerait pas un peu?
--Non, dit Martin, secouant tristement la tête, il n'y a point de remède.
--S'il en est ainsi, monsieur, vous êtes malade, il faut vous soigner et vous guérir.
--Ne vous inquiétez plus de moi, reprit Martin; faites pour vous ce que vous croirez le mieux. Bientôt vous n'aurez plus qu'à songer à vous seul; puisse alors Dieu vous renvoyer au pays et me pardonner de vous avoir amené ici! Pour moi, je suis destiné à mourir là, sur cette terre; je l'ai senti en y mettant le pied. Eveillé, assoupi, je n'ai rêvé qu'à cela toute la nuit.
--Je craignais tout à l'heure que vous ne fussiez malade, dit Mark avec tendresse; maintenant, j'en suis sûr. C'est une crise, un léger accès de fièvre attrapé au milieu de toutes ces rivières de malheur. Mais, Dieu vous bénisse, ce ne sera rien. C'est seulement pour s'acclimater: eh, ne faut-il pas que chacun paie son petit tribut au climat et à la saison? C'est général, vous le savez bien.»
Martin se contenta de soupirer en branlant la tête.
«Attendez-moi une demi-minute! s'écria vivement Mark; je ne fais qu'une course jusque chez nos voisins pour leur demander ce qu'il faut prendre, en emprunter un peu, et vous le rapporter; après quoi, comptez que demain vous vous trouverez aussi gaillard, aussi fort que jamais. Je reviens comme l'éclair. Seulement, ne vous découragez pas, ne vous affectez pas, je vous en supplie, tandis que je serai absent!»
Jetant sa hache, il partit aussitôt. A quelque distance, il s'arrêta, regarda derrière lui et repartit comme un trait.
«Maintenant, Mark Tapley, se dit le brave personnage en s'administrant un bon coup de poing sur la poitrine, par manière de cordial, faites attention à ce que je me fais l'honneur de vous dire, mon garçon; les choses vont aussi mal que vous avez jamais pu le désirer, mon bon ami, et vous n'aurez de votre vie meilleure occasion de mettre à l'épreuve votre bonne et joviale humeur. En avant donc, Mark Tapley, c'est le moment ou jamais de faire contre mauvaise fortune bon cœur!»
(La fin à un prochain numéro.)
Les comédiens n'ont jamais eu la réputation d'amasser des lingots d'or ni de devenir millionnaires; on pratique, dans cette vie de théâtre, une philosophie qui conduit rarement au Potose; ce n'est pas qu'on y contracte le mépris des richesses, on les estime fort au contraire et on leur tend la main volontiers; mais on ne sait pas les retenir, et l'argent qui entre par une porte sort bientôt par l'autre. Je sais bien qu'il s'est opéré, depuis assez longtemps, une notable révolution dans cette insouciance des artistes; ils se sont laissés aller à la pente du siècle qui va droit à l'utile et au réel; depuis que l'art est devenu une exploitation et le théâtre une affaire, depuis que dans le talent ou le génie ce qu'on cherche avant tout, ce sont les gros revenus, nous avons--ô métamorphose!--des jeunes premiers plus exacts que Barême, des Célimènes qui achètent des rentes, et des danseuses qui mettent à la caisse d'épargne. Mais ce sont là des exceptions, et chez la plupart le naturel l'emporte; pour quelques comédiens bien rentés, que d'autres--souvent même des plus illustres--ont, comme Clairon, une vieillesse voisine de l'indigence! D'ailleurs cette nation comique est infime; elle s'étend depuis la Mélopomène en crédit, qui se drape fièrement dans sa pourpre, attirant à elle les billets de banque, jusqu'à la Zéphirine vagabonde qui promène, de Pontoise à Brives-la-Gaillarde, Chimène et Hermione sans sou ni maille; elle va de la prima donna qu'on charge de couronnes, à la pauvre chanteuse qui ne récolte que des sifflets et des pommes cuites; du ténor traîné dans une élégante calèche par deux chevaux hennissant, au ténor en patache ou crotté jusqu'à l'échine. Aujourd'hui les Melchiors Zapatas ne sont pas plus rares que du temps de Gil Blas, et l'eau claire continue à couler sur leur route, pour tout potage.
On a songé à mettre un peu de vin dans cette eau, et cette pensée toute prévoyante a donné naissance à une caisse des artistes dramatiques; les talents les plus célèbres et les plus humbles en sont les tuteurs et les patrons; la caisse est alimentée par des dons individuels et--puisque le bal intervient aujourd'hui dans tous les actes de bienfaisance--par un bal annuel. L'Opéra-Comique prête sa salle élégante à cette danse philanthropique; l'année dernière, la recette à dépassé 35,000 fr.; cette année, la somme n'a pas été moins agréable et moins solide. Cet or donné pour la plupart par la curiosité, le désœuvrement et le plaisir, se convertit le lendemain en bonnes rentes sur l'État; Melchior Zapata finira donc par être rentier sur ses vieux jours, pour peu que la caisse continue à prospérer, et ses croûtes de pain détrempées au courant des fontaines se changeront en brioches.
Le bal a commence à minuit; la foule était considérable; ce n'étaient pas les acteurs, bien entendu, mais les actrices, que cette foule venait voir; mi ne saurait croire combien de gens donneraient le meilleur de leurs chevaux pour approcher seulement pendant une seconde de ces reines du drame, de la comédie, de l'opéra et de la danse, et entendre le frôlement de la robe de Rachel, de Fanny Ellsler et de Grisi! Et en effet pour le public cloué dans sa stalle d'orchestre, enfermé dans sa loge, assis sur les banquettes du parterre, la rampe est une barrière infranchissable; il semble qu'il ne soit permis qu'à des êtres privilégiés et surnaturels de communiquer avec ce monde des coulisses; et si par hasard une comédienne fameuse et un comédien célèbre viennent à passer dans la rue, comme le premier venu, vous voyez tous les regards se tourner sur eux avec stupéfaction; on dirait, à voir et étonnement, qu'il n'est pas encore prouvé que les comédiens marchent sur deux pieds et portent le nez au milieu du visage comme la plupart des mortels.
Ici, du moins, les curieux ont pu se satisfaire: le théâtres de Paris avaient envoyé à ce bal l'élite de leurs actrices, les plus célèbres et les plus aimées; et plus d'un joli minois, dont le talent est encore à faire, s'indemnisait sur la réputation de sa taille, de ses yeux, de son sourire et de sa sensibilité.--Mademoiselle Rachel se faisait remarquer dans une loge d'avant-scène par le sérieux de son attitude et de son costume, digne de la gravité de Mélopomène. Dans la loge opposée, le Vaudeville souriait du sourire de madame Doche, vêtue de blanc et couronnée de fleurs; mademoiselle Déjazet portait de la poudre, et semblait toute prête à risquer encore une aventure de Richelieu. Cependant l'orchestre donne le signal, et peu à peu toutes ces demoiselles se mettent en danse; les dames patronnesses elles-mêmes descendent de leurs places officielles, bouquet en main, couronne en tête, et se mêlent aux quadrilles; on remarque particulièrement le mol abandon de la jolie mademoiselle Saint-Marc du Vaudeville, et le teint florissant de mademoiselle Denain du Théâtre-Français. Bientôt tout danse: de la duègne à l'amoureuse, de la princesse à la soubrette, de l'Agamemnon au Frontin, et du tyran à la victime... Alcide Tousez et Hyacinthe, la fleur des pois, se sont distingués, par leurs grâces exquises et leur galanterie raffinée, dans cette fête dramatique qui ne s'est terminée qu'à cinq heures du matin.
Le carnaval vient, définitivement de rendre le dernier soupir; la mi-carême a vu le suprême effort de sa gaieté et éclairé le dernier jour de son règne; l'enterrement s'est fait sans rémission, au bal de l'Opéra du jeudi 14 mars, présent mois; il n'y a plus à y revenir, et tout est dit; le carnaval est bien mort... jusqu'à l'année prochaine. Quelques masques ont encore couru les rues, pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude; et la mi-carême a frappé bruyamment aux portes de Musard, qui s'est mis sous les armes en reconnaissant sa voix, et l'a fait galoper à grand orchestre. La mi-carême n'est autre chose, en effet, que le carnaval affaibli et un peu blême; il n'a rien de nouveau à nous montrer ni à nous apprendre; j'excepte cependant la fête des blanchisseuses, qui lui appartient en propre, et dont nous donnons ici une esquisse. Vous voyez cette foule assemblée sur une des rives de la Seine, au pont d'Austerlitz ou au pont Royal, peu importe; vous entendez ces cris et ce tumulte: c'est la fête des blanchisseuses qui va commencer; il s'agit de nommer une reine, et toutes les ambitions s'agitent. Le système électif est en usage dans le royaume des blanchisseuses; la charte du battoir le consacre; mais elle n'accorde le droit d'élire qu'à un seul et unique électeur, et cet électeur se nomme le hasard. A qui le hasard donnera-t-il aujourd'hui la couronne? demandez à ce magicien, son agent secret; c'est lui qui tient l'urne où se cache la fève fatale qui va décider du sort de cette royauté; maître hasard a prononcé; la fève est échue à la blanchisseuse que vous voyez là; peut-être même n'est-ce qu'une ravaudeuse; n'avons-nous pas vu des royautés parties de moins encore?
Matinée d'enfants costumés.
Dès que la reine est proclamée, les vivat retentissent; on agite les bannières, on entonne les hymnes et les chansons; puis le grand maître des cérémonies annonce que le cortège royal est prêt et que l'heure est venue de montrer Sa Majesté par la ville. Sa Majesté ne se fait pas prier; parée de fleurs et vêtue de sa robe des dimanches, elle monte dans sa... charrette de blanchisseuse; et aussitôt sa cour, ses dames d'honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses sujettes la suivent, promenés comme elle dans leur équipage naturel; c'est véritablement ce qu'on peut appeler une reine et une cour populaires; aussi Sa Majesté ne dure-t-elle qu'un jour; si son pouvoir s'étendait au delà de vingt-quatre heures, il va sans dire qu'elle finirait par se dépopulariser, comme tant d'autres, et par prendre des airs absolus; les haines et les querelles éclateraient dans le royaume des blanchisseuses. Dieu! quelle anarchie dans le pli des chemises et le savonnage des bonnets et des collerettes! La charte des blanchisseuses a donc montré de la sagesse en bornant la royauté à un seul jour, qui s'appelle le jeudi de la mi-carême; mais si son autorité est éphémère, elle est du moins joyeuse, et exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le jour dure, la reine est saluée par les acclamations des passants et entourée de l'amour de ses sujets, et le soir elle finit gaiement son règne à la Courtille, et abdique sans remords et sans crainte, après un bon repas... Si Sa Majesté a fait quelque tache à son manteau royal, elle a du moins l'avantage de pouvoir le blanchir et le repasser elle-même.
Il y a longtemps qu'on l'a dit: il n'y a plus d'enfants; j'ai vu l'autre jour un marmot qui fumait un cigare avec l'aplomb d'un tambour-major; et hier, chez madame de C..., une petite fille de dix ans dansait la polka avec la coquetterie et la vivacité d'une lionne expérimentée; c'est que nous avons aussi des bals d'enfants; pourquoi ces chers petits ne danseraient-ils pas, en effet? La danse sied surtout à leurs fraîches couleurs, à leur vif et limpide regard, à leur humeur rieuse et légère. Quoi! nous voyons des barbes grises et des crânes chauves se donner des passe-temps d'Adonis et de zéphyrs, et nous refuserions cette joie à tous ces chers amours à peine éclos? Le bal d'enfants commence donc à devenir à la mode; il y en a eu plusieurs cet hiver, un chez madame la comtesse de P..., un autre chez la baronne D..., un troisième chez M. le prince de S... Dans ces nuits enfantines, madame de C..., dont nous parlions tout à l'heure, a obtenu le prix de l'élégance et de l'originalité; les billets d'invitation, écrits au nom des deux petites filles de madame de C... anges gracieux et blonds, étaient, ainsi conçus: «Lucile et Armand de C... priant leurs amis et leurs amies A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, X, Y, Z, de leur faire le plaisir de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain, 11 mars 1844.
«On est libre d'apporter son papa et sa maman.
«Les bonnes seront déposées dans l'antichambre, pour moucher.
«Il y aura un violon et des confitures.»
Tout l'essaim joyeux est venu. C'étaient bien les plus jolis minois de petites filles qu'on puisse imaginer, et les plus charmants bonshommes qui aient jamais été créés et mis au monde. Le costume était de rigueur. II y en avait de rares et de délicieux, grecs, italiens, du Nord et du Midi, de l'Occident et de l'Orient. Rien de plus piquant que le jeune D... en Cromwell; rien de plus gracieux que mademoiselle A..., âgée de sept ans, en robe et en coiffure à la Ninon. On voyait des Sémiramis de deux pieds et des Louis XIV haut comme ma botte. Le fils du lieutenant général L..., en veste de hussard, relevait alternativement sa terrible moustache, et demandait à boire à papa. Gustave Saint-H..., fraîchement sorti de nourrice, avait chaussé des bottes à l'écuyère, endossé l'uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale; redingote grise et petit chapeau; c'était le chat botté allant à la bataille d'Austerlitz.
Au premier signal de l'orchestre, il fallait voir comme toute cette nation heureuse s'est mise en danse!... Mais tout à coup, je ne sais par quelle subite métamorphose, tous ces enfants n'ont plus été des enfants pour moi: à la taille près, c'étaient les mêmes mines, les mêmes coquetteries, les mêmes fatuités, les mémes jalousies qu'on voit dans nos bals à nous autres grands enfants. Les petites filles regardaient du coin de l'œil si quelqu'un ne les admirait pas et les petits garçons s'efforçaient d'attirer l'attention de ces demoiselles et d'éloigner les concurrents. Il n'y a plus d'enfants, vous dis-je.
Le souper a été vif et galant. Toute cette ruche bourdonnante s'est jetée sur les sucreries et les gâteaux, et les a pillés comme un parterre, laissant à peine quelques débris; et puis on s'est séparé, emportant la moitié du dessert dans ses poches.
Cette fête laissera de longs souvenirs, et se transmettra de bambins en bambins. Un savant historien, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, se propose d'en consacrer la mémoire dans leJournal des Enfants. Mais tout n'est pas rose dans la vie: si les marmots bénissent en général madame C... pour les doux loisirs qu'elle leur a donnés, d'autres lui gardent rancune. On ne fait pas plaisir à dix personnes sans faire de la peine à vingt autres; un ne gagne pas une amitié sans qu'une haine ne pousse aussitôt à côté. C'est ce qui est arrivé à madame de C... pour ce mémorable bal. Elle n'avait invité que des enfants au-dessus de trois ans; tous les enfants au-dessous sont furieux. Madame de C... a soulevé des inimitiés implacables dans le biberon, et le petit Ferdinand B..., quittant tout à coup le sein de sa nourrice, s'est écrié: «Quand je rencontrerai cette madame de C..., je ne la saluerai pas!»
Promenade des Blanchisseuses, à Paris, le jour de la Mi-Carême.
Le goût de la danse va si loin, qu'il gagne jusqu'aux quadrupèdes. Plusieurs journaux ont publié des détails sur un bal de l'espèce animale donné chez madame la duchesse de ***. Faut-il nommer les choses par leur nom? ce bal était un bal... un bal... de chiens! Madame la duchesse de ***, qui a des fantaisies canines très-prononcées, a mis son salon à la disposition de tous les griffons, épagneuls et king's-Charles de sa connaissance. Il va sans dire que les petits chiens de madame la duchesse en ont fait les honneurs. Les invitations avaient été envoyées en leur nom. On dit que, de mémoire de chien, on n'a vu une société plus nombreuse et mieux choisie. On entrait à quatre pattes et l'on dansait sur deux. Le griffon de madame de N..., paré, musqué, poudré, ciré, a ravi tous les cœurs par la grâce de sa danse; la levrette de la marquise Z... a obtenu les honneurs d'un aboiement général.
Le lendemain, on a pu lire sur les grands murs de la ville l'avis suivant: 500 fr. de récompense à qui rapportera rue de la Paix, numéro..., un grillon couleur de feu, portant au cou une faveur rose... Sans doute c'est un danseur qui, en sortant du bal de madame la duchesse de ***, aura laissé sa raison au fond de sa pâtée, et se sera perdu en route.
Cinq cents francs pour un griffon! Et si un pauvre homme, mourant de faim, allait tendre la main par là, cette âme si sensible lui dirait probablement: «Passe ton chemin, je n'ai pas de monnaie!»
Ducros a paru devant ses juges: un arrêt de mort vient de frapper ce criminel de vingt ans. Les détails du procès attristent l'âme. On ne saurait sans horreur songer à tant de sang-froid dans un crime si grand et dans un âge si voisin de l'adolescence. Ducros a dit, des mots d'une naïveté effroyable, celui-ci, par exemple: «Je m'étais présenté deux fois chez madame veuve Sénepart, sans avoir le plaisir de la rencontrer; la troisième fois j'ai été plus heureux.»--Cette troisième fois, Ducros étrangla la malheureuse femme.--Après avoir assassiné la mère, il va chez le fils, auquel il tend la main; puis il fait sauter les petits-fils sur ses genoux. «J'ai joué avec eux toute la soirée, et je leur ai fait des cocottes.» En quittant ces pauvres innocents enfants, Ducros, pour finir sa soirée, entre dans un spectacle, non pas au boulevard du Temple, où il aurait pu trouver du moins de sombres drames, en rapport avec sa conscience, mais au théâtre des Variétés, où il assiste à une pièce bouffonne? «J'éprouvais le besoin de me distraire et de m'égayer un peu,» a-t-il dit.--Ducros s'est pourvu en cassation contre l'arrêt qui le condamne.
On connaît l'accident arrivé l'autre jour à M. Habeneck, le célèbre violoniste et chef d'orchestre de l'Académie de Musique. Dimanche dernier. M. Habeneck, au moment d'aller diriger le dernier concert du Conservatoire, fit une chute dans les coulisses de l'Opéra. La chute fut rude, et quand on releva M. Habeneck, on s'aperçut qu'il avait le bras cassé. Cependant il était attendu; l'heure s'avançait: point d'Habeneck; le public commençait à s'impatienter. Un homme s'avançant sur l'estrade,--c'était Trévot le chanteur,--fit les trois saluts d'usage, et s'exprima en ces termes: «Messieurs, je suis chargé de vous prévenir d'un accident grave: M. Habeneck ne paraîtra pas aujourd'hui; il vient de tomber à l'Opéra et de se faire uneluxure.» Voilà donc ce pauvre Habeneck atteint et convaincu de luxure. En revanche, si M. Trévot est jamais chargé d'annoncer un fait d'incontinence, il ne manquera pas de le traiter de luxation, pour rétablir l'équilibre.
Pendant l'été de 1839, j'avais pris l'habitude d'aller chaque jour me promener aux Tuileries. Je venais de terminer mon droit et de me faire inscrire au stage des avocats à la cour royale de Paris, beau titre qui m'obligeait à descendre du cinquième, où j'habitais depuis quatre ans, au troisième étage, qui est l'extrême échelon, suivant l'ordonnance, et qu'on permet à ceux qui ne peuvent pas descendre au premier.
J'allais tous les matins, de dix heures à deux heures, promener ma robe noire au palais, attendant des clients qui ne venaient jamais, si ce n'est, quand, me trouvant à la police correctionnelle, M. le président, voyant un de ces pauvres délaissés qui n'ont pas même un ami pour leur procurer la parole économique d'un avocat stagiaire, faisait appel à mon dévouement par ces paroles: «Maître Rigaud, présentez la défense du prévenu.» J'étais fier de me voir connu du président, et d'entendre proclamer mon nom en présence d'une centaine de malheureux qui viennent là sous prétexte de réaliser le vœu de la loi sur la publicité des débats judiciaires, l'hiver pour se chauffer, l'été pour ne rien faire, en tout temps pour méditer sur le sens de ces vers d'Horace qu'ils n'ont jamais lus:
Raro antecedentem scelestumDeseruit pede poena claudo.
Raro antecedentem scelestumDeseruit pede poena claudo.
Raro antecedentem scelestum
Deseruit pede poena claudo.
Ce qui n'a jamais empêché de voler des mouchoirs jusque dans l'enceinte du tribunal, et des tabatières dans la poche deMessieurs.
Donc, j'étais un homme de loisir. Quand j'avais suffisamment suivi mon cours d'éloquence à la sixième chambre, ayant encore deux heures à tuer jusqu'au dîner, je me rendais aux Tuileries après avoir fait un peu de toilette, c'est-à-dire chaussé mes bottes vernies et mis un faux col.
A force de tourner sur moi-même dans les longues allées, regardant toutes les femmes, voulant être regardé par toutes et remarqué au moins par une seule, je jetai mon dévolu sur une jeune personne qui venait comme moi à cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa sœur, à ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient à l'entour, tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits travaux de broderie ou de tapisserie.
Toutes les deux étaient jolies; la plus jeune surtout était une petite brune dont la mine éveillée faisait retourner plus d'un passant. Pour moi, je commençai à la regarder avec une expression d'admiration sentimentale qui parut ne lui être pas désagréable. Au lieu de faire le tour de la grande allée, je n'allai d'abord qu'à la moitié, puis je raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de vingt mètres dont ma beauté occupait le point central.
Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes intentions d'ailleurs n'étaient pas si féroces; et quant à ma proie, c'était en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce jour-lâ.
Ce manège dura trois mois sans autre incident que ces petits événements assez ridicules que je rappelle ici à ceux qui ont joué le même jeu dans les mêmes circonstances: tantôt un des enfants me poussait son cerceau dans les jambes, tantôt c'était la petite fille qui me lançait son volant à travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire à sa mère, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet produit sur son cœur par la persévérance de mes évolutions amoureuses. Je pensais aussi que les grâces de ma personne n'avaient pas nui à la chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je conserve les mémoires de ma blanchisseuse de ce temps-là, comme souvenir d'un luxe qui étonnerait les lions du concert Vivienne.
L'été se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre chose, si ce n'est qu'elle était la sœur de la jeune dame qui l'accompagnait, et par conséquent la tante des deux marmots. C'est par le babil de l'un de ces enfants, attiré un jour à l'appât d'un son de plaisirs, que je fus confirmé dans mon premier soupçon à cet égard; ce fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me promis d'être aussi entreprenant et moins généreux. Le lendemain je ne la revis pas ni les jours suivants, et j'en rêvai jusqu'à ce qu'enfin, ayant désespéré de la retrouver jamais, je cherchai d'autres distractions.
Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'était un jeune homme de mon âge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics où l'on entre sans payer, un garçon d'une taille assez élégante, vêtu avec une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je remarquai en lui, dès ce temps-là, certaines habitudes d'ordre qui me donnèrent à penser; mais je ne m'arrêtais à mes réflexions que pour les tourner à la louange de mon ami: esprit rangé, disais-je, qui ne donne à son luxe et à ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien ménager de ce qui peut éblouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empêchait pas de dîner avec moi chez un restaurateur à trente-deux sous, et de porter des gants à vingt-neuf, encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement enveloppés de papier, plus souvent qu'à ses mains, habituellement cachées dans les goussets de son pantalon; ses gants reparaissaient toujours à propos, et alors il les étalait avec grâce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans l'entournure de son gilet, mettant à découvert, tout ce qu'on peut voir de la chemise: une pièce de fine toile de Hollande bâtie sur un corps de calicot à 1 franc le mètre.
Tel était, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parlé de ma passion, et je crois même que, poussé par ses hâbleries, je lui avais dit, non pas toute la vérité, mais plus que la vérité.--Cette confiance réciproque nous avait liés d'une étroite amitié, tellement qu'il ne se passait guère de jours sans que mon ami Achille ne vînt chercher son ami Rigaud, ou réciproquement.
Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de sa fortune présente, et surtout de ses magnifiques espérances dans l'héritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paraître inférieur à mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital placé chez un de mes parents, commerçant aisé de la rue Chapon, fort connu dans les départements par les applications industrielles que son génie inventif a trouvées dans l'emploi du caoutchouc.
--Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une poignée de main plus vive qu'à l'ordinaire.
«Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle de Rothschild.»
--J'étais flatté du compliment. «--D'ailleurs, poursuivit Achille, il est nanti d'avance, ton parent, puisqu'il est dépositaire de ta fortune.--» Ta fortune! je me pavanais comme un millionnaire.--«Cela doit aller tout seul, ajouta-t-il; j'attendrai ce soir mes fonds au passage des Panoramas.
--J'y serai,» lui répondis-je.
J'étais si sûr de la ponctualité d'Achille, le considérant comme un capitaliste, que j'oubliai en cet instant une recommandation de mon respectable père, mort, il y a quelques années, en exercice d'une charge d'huissier à Châteauroux.
«Mon cher Polycarpe, c'est mon petit nom, mon cher Polycarpe, me disait mon père, ne signe jamais de lettres de change, n'endosse jamais de lettres de change. Tous les malheurs de la jeunesse viennent de la lettre de change.»
J'endossai celle de mon ami.
J'arrive tout de suite à l'échéance, passant, sous silence trois mois de ma vie paresseuse et dissipée.--C'est, dommage: car ces trois mois furent du bon temps dont on se souvient peut-être encore entre la rue d'Antin et la rue Grange-Batelière, et depuis le passage de l'Opéra jusqu'au Palais-Royal.
La valeur, comme disait Achille, la valeur ne fut point payée. Le souscripteur était, je crois, un être imaginaire; je n'ai jamais, en tout cas, trouvé sa trace. Achille devait rembourser, il n'en fit rien. Le billet me fut présenté; je n'étais pas en fonds; mon parent le remboursa, et vint me trouver pour m'apprendre que j'étais débité, pardon de ce style de partie double, débité du montant du remboursement, il ajouta à cette déclaration financière quelques reproches et des conseils dont l'intention était trop bonne pour que je lui fisse remarquer que j'avais pensé tout ce qu'il pouvait me dire avant qu'il eût ouvert la bouche.
«Eh bien! lui dis-je par une inspiration qui ne vient qu'aux prédestinés, faites protester l'effet, obtenez un jugement contre le souscripteur et les endosseurs. Envoyez-moi à Clichy, pourvu que mon ami y soit envoyé avec moi; j'ai mon idée.»
Je crois que je fus compris par le fabricant en caoutchouc, car le soir même le billet était protesté, et huit jours après, le jugement signifié; huit jours plus tard, un fiacre s'arrêtait à ma porte, et comme je sortais pour me rendre au palais, deux hommes m'arrêtèrent, m'engageant à monter dans le fiacre. J'y trouvai mon ami Achille sous la garde d'un troisième personnage dont la figure était encore moins avenante que la face des deux premiers.
«Comment, me dit mon ami, ton parent a l'infamie de nous faire arrêter? Cet homme-là n'a donc pas de cœur?
--Que veux-tu, lui dis-je, il ne me doit plus rien, mes fonds étaient épuisés avant l'échéance, et je suis traité comme un parent insolvable.
--Dis-tu vrai? Est-ce que nous allons coucher à Clichy? Ce serait une trahison de ta part.»
Il disait cela si naturellement que je ne doutai pas de sa parfaite bonne foi. Selon lui, j'étais le traître, et il ne lui venait pas à l'esprit qu'il y avait au moins un traître avant moi, en ne comptant pas le souscripteur du billet.
Au lieu de répondre à mon ami, je dis au garde du commerce et à ses acolytes de nous conduire droit à la prison. Mon sang-froid imposa à mon compagnon.
«Ne pourrions-nous pas nous faire conduire ailleurs, sous la garde de ces messieurs, afin d'aviser ensemble au moyen de payer?»
C'est Achille qui parlait ainsi.
«Pardon, monsieur, répondit le ministre de la loi commerciale, vous pouvez venir chez moi, et si vous trouvez les fonds avant deux heures (il était dix heures), vous serez libres.
--Eh bien! conduisez-nous chez vous.»
J'étais impassible et ne prenais aucune part à cette négociation.
Nous fûmes en effet conduits chez le garde du commerce, et le fiacre s'arrêta bientôt devant une maison de mauvaise apparence; au fond d'une allée obscure, un escalier à peine éclairé nous mena au deuxième étage. Nous traversâmes un appartement encombré de meubles de tous les styles et de toutes les paroisses. On nous fit entrer dans le cabinet du maître.
«Arrangez-vous ensemble, messieurs, nous dit-il, entendez-vous; trouvez le moyen de payer, ou dans quatre heures nous partons.»
Nous voici seuls. «Eh bien! dit Achille, rompant le premier le silence, qu'allons-nous faire?
--Rien. Il me semble que nous faisons ici une station inutile.
--Comment! tu veux aller à Clichy? finis donc.
--Je t'assure que j'y suis décidé.
--Voyons, tâche de trouver la moitié de la somme, je trouverai peut-être l'autre.»
C'est là que j'attendais mon homme.
«Cherchons donc, je le veux bien; mais je n'ai pas d'espoir.»
Nous fîmes venir les deux acolytes du garde du commerce et les envoyâmes chacun de son côté appeler, l'un une dame de la connaissance d'Achille, l'autre mon cousin le négociant.
Quand ils furent partis, «As-tu déjeuné, me dit mon compagnon. Ces drôles-là m'ont saisi à jeun; il n'en faut pas davantage pour vous donner la jaunisse.»
J'avais déjeuné, mais légèrement, de pain et de beurre avec une tasse de thé que je préparais moi-même tous les matins avant de sortir.
«Monsieur, dit Achille en ouvrant la porte du cabinet pour appeler le maître, serait-il possible d'avoir à déjeuner?
--Voulez-vous, répondit-il, partager le déjeuner de ma famille? Nous allons nous mettre à table.
--Ma famille! qu'en dis-tu Polycarpe? dit Achille en se tournant vers moi, ces brigands-là ont une famille; veux-tu voir la famille?» Et sans attendre ma réponse, «Volontiers, monsieur, vous êtes bien aimable.»
Il sort du cabinet et je le suis en faisant rapidement cette réflexion que le déjeuner serait porté sur la note des frais d'arrestation et qu'il faut prendre ce que Dieu nous envoie.
On nous introduit dans la salle à manger. Quelle fut ma surprise! deux dames et deux enfants étaient déjà autour de la table. C'étaient les dames et les enfants des Tuileries, c'était ma Charlotte.--Je rougis jusqu'au blanc des yeux de me retrouver en présence de ma conquête dans une circonstance si pitoyable. Elle sembla elle-même interdite ainsi que sa sœur, du moins je crus remarquer sa confusion. Les enfants me reconnurent, et tous les deux ensemble:
«Tiens, c'est le monsieur qui nous a donné des plaisirs!» Le garde du commerce, qui nous gardait à vue en l'absence de ses deux estafiers, s'était pourtant absenté une minute, et par conséquent il n'assistait pas à cette reconnaissance.
Dès qu'il fut rentré, on se mit à table, et l'on commença à officier dans un silence interrompu seulement par le bruit des fourchettes et des mâchoires. Tout à coup mon ami Achille rompit le silence en disant:
«Il parait que mon ami Rigaud est ici en pays de connaissance?
--Comment cela?» dit le maître de la maison.
Les dames rougissaient.
«Effectivement, dis-je, j'ai eu le plaisir de rencontrer ces dames quelque part.
--Aux Tuileries, n'est ce pas, monsieur, interrompit la sœur de Charlotte, comme si elle eût redouté le soupçon de son époux.
--Oui, madame, aux Tuileries, l'été dernier.»
Achille comprit tout de suite que c'était l'aventure que je lui avais contée; et comme je l'avais extraordinairement amplifiée, je craignais qu'il n'abusât de ma confidence pour prendre avantage sur moi dans la partie dont l'enjeu était le paiement de la lettre de change.
Effectivement, il se mit à faire des allusions à ces sortes de rencontres fortuites, regardant alternativement les deux femmes et moi de manière à me rendre toute contenance pénible. Heureusement ses habitudes de hâbleur l'amenèrent à parler de lui-même, et il nous conta qu'il avait failli épouser une Anglaise millionnaire pour lui avoir donné la main comme elle montait dans un omnibus.
On l'appela en ce moment, et le garde du commerce le conduisit dans son cabinet, où l'attendait la dame qu'il avait fait prévenir. En même temps la sœur de Charlotte allait dire deux mots à sa servante, et je me trouvai seul avec ma belle.
«Mademoiselle, lui dis-je, vous êtes peut-être étonnée de me voir ici!
--Monsieur, dit la jeune fille, je soupçonne que c'est une plaisanterie, et que votre arrestation n'est qu'un prétexte...»
Je saisis rapidement le sens de cette méprise,
«C'est vrai, lui dis-je, je me suis fait arrêter pour avoir le droit d'arriver jusqu'ici; je vous aime, Charlotte, et j'ose vous le dire.
--Je le savais,» dit-elle avec une simplicité qui me parut sublime.
Sa sœur parut en ce moment, et l'aîné des enfants, frappé de la vivacité de notre court dialogue, se prit à dire:
«Ma tante est drôle avec ce monsieur-là; ils se disent des choses..,
--Tais-toi, Frédéric,» dit la maman, qui entendait son mari rentrer, l'un de ses sbires étant de retour et ayant repris son poste de geôlier.
Achille rentra lui-même quelques minutes après, et se remit à table.--Puis on sonna, et ce fut à mon tour de passer dans le cabinet, devenu une sorte de confessionnal; mon parent venait répondre à mon invitation.
«Tenez-vous prêt, lui dis-je, à payer ce soir; mais faites entendre, en vous retirant, un refus formel; accompagnez-le, si vous voulez, des reproches les plus durs; traitez-moi comme le ferait le plus féroce des créanciers envers le débiteur le plus abandonné. Souffrez aussi que je vous accuse de cruauté, et que je vous baptise des noms les plus usités entre un débiteur malheureux, et un créancier impitoyable. Je n'irai pas trop loin; mais je vous enverrai au diable. Cela vous va-t-il, mon cher cousin?
--Entre parents, répondit-il, on se doit bien cela; tu peux même me jeter à la porte, pourvu que tu ne me pousses pas trop fort; car je souffre aujourd'hui de mon rhumatisme, et j'ai pris, pour venir, un cabriolet à tes frais.»
Ce bon parent me toucha jusqu'au fond du cœur, et cette petite scène fut jouée avec une habileté digne de servir de modèle à tous les Frontins de la comédie.
Après avoir expédié mon cousin avec grand bruit et force injustes, suivant le programme, je revins dans la salle à manger, en disant au garde du commerce;
«N'alternons pas plus longtemps, monsieur, parlons; je ne puis compter sur l'homme que je viens de mettre à la porte; c'est un cœur de bronze, et je renie sa parenté.
--Un instant s'écria mon ami Achille; voyons, rentrons dans le cabinet et causons.»
Charlotte me regardait, pendant cette nouvelle scène, avec un air d'étonnement; je saisis adroitement l'occasion de lui faire de l'œil un signe qui disait: soyez tranquille.
A peine rentré, j'ai, dit Achille, la moitié de la somme.
--Moi je n'ai rien.
--Eh bien! fais-moi ton billet de la moitié; je le ferai prendre à ma protectrice pour qu'elle fournisse la somme entière. C'est une vieille dame qui me veut du bien; elle fera cela pour moi.
--Je ne veux rien faire, si ce n'est me laisser conduire en prison. Je suis furieux de m'être adressé à un mauvais parent; c'est à toi que je dois cet affront. Encore un coup, partons.»
En disant ces mots je sonnai et renouvelai la demande d'être conduit à Clichy.
Achille alors prit à part le garde du commerce, et s'entretint une minute avec lui dans l'embrasure de la croisée. Celui-ci aussitôt; «Je m'en rapporte à la parole de monsieur, et le prends sur moi de vous mettre en liberté. Voilà les pièces: quinze cents francs de capital, trois cents francs de protêt et de jugement, deux cents francs de frais d'arrestation; vous ajouterez vingt francs pour le déjeuner, ce sera le pourboire de mes employés.»
Il n'y avait qu'une manière d'expliquer cette confiance: je compris qu'Achille avait payé. Il prit les papiers avec une humeur dont je vis bien que j'étais l'objet, et il sortit sans m'inviter à la suivre et sans m'attendre.
Dès qu'il fut parti, je racontai au garde du commerce que j'étais en mesure de payer, mais que j'avais joué une comédie en faisant mine de vouloir aller en prison, afin d'obliger mon ami à s'exécuter, sachant que si j'eusse acquitté tout ou partie de cette dette, je n'aurais jamais revu mon débiteur ni le montant de ma créance.
«Jeune homme, me dit mon hôte, quelle est votre profession?
--Avocat.
--Avocat! fi donc! il faut vous faire huissier!
--Monsieur, lui dis-je, mon père le fut en province pendant trente ans.
--Vous ne le serez que dix ans à Paris, et votre fortune est faite. Avez-vous de l'argent?
--J'ai quarante mille francs, le reste de l'héritage paternel.
--Je vous en prêterai autant, et vous achèterez un office; nous ferons des affaires ensemble, puis vous vous marierez.
--Monsieur, lui dis-je, je me marierai auparavant, si vous voulez bien accueillir ma demande, c'est une affaire qui pourrait se conclure sans sortir d'ici. J'aime mademoiselle Charlotte.»
Au bout d'un quart d'heure d'explication, tout était fini. Huit jours après, j'étais l'époux de Charlotte, et acquéreur d'un office d'huissier près les cours et tribunaux de Paris.
En 1844 au moment où je recueille ce souvenir encore récent, je suis à la veille de me retirer des affaires, comme on dit, et d'aller vivre à Batignolles avec ma femme, qui m'a donné deux fils et qui m'en promet un troisième. Le ciel m'a béni; je lui demande la même faveur pour ma postérité.
Quant à mon ami Achille, il cherche, à l'heure qu'il est, à se faire enlever par une riche veuve, et, de temps en temps, il monte en omnibus pour y rencontrer des héritières.--Il mourra gamin.
P. de K.
Dans notre précédent article sur les nouveaux percements de rues projetées ou en cours d'exécution dans Paris, nous avons établi une distinction nécessaire entre les projets qui n'ont pour but que la mise en valeur de terrains jusqu'alors improductifs, et ceux qui satisfont à un besoin réel de circulation. Les premiers sont habituellement le fruit de spéculations particulières; les autres répondent surtout à l'intérêt général.
Malheureusement nous n'avons guère à signaler sur la rive gauche de lu Seine que des projets peu importants au point de vue de la circulation.
Cette situation fâcheuse de la rive gauche tient à plusieurs causes. La principale vient de sa constitution même; c'est pour ainsi dire un vice organique, une maladie de naissance. La plupart des quartiers situés de ce côté de la ville, et principalement ceux du 10e arrondissement, se sont établis par un mouvement qui leur était propre et en dehors du système général de la cité. Sur la rive droite, la ville avait déjà triplé son étendue et brisé trois enceintes, qu'elle se renfermait encore, sur la rive gauche, dans les remparts élevés par Philippe-Auguste, et qui avaient soutenu les assauts de Henri IV. A ce moment la cour se transportait à Versailles; la noblesse, qui abandonnait ses demeures féodales, vint se fixer à Paris, et, par une attraction inévitable, construisit ses hôtels le long des routes qui conduisaient à la résidence royale. Alors s'ouvrirent et se bâtirent comme d'un seul jet toutes ces rues parallèles à la Seine également distantes les unes des autres, et dans une direction unique vers la route de Sèvres et de Versailles.
De ce seul fait dérivent toutes les conséquences actuelles. Versailles abandonné et désert a causé la solitude du noble faubourg.
En effet, si l'on examine le plan de la rive gauche, on verra qu'elle ne compte des rires perpendiculaires à la Seine, communiquant avec l'autre rive et rayonnant au centre, que dans les vieux quartiers antérieurs à cette subite extension; les rues Saint-Jacques et de La Harpe, artères du quartier de l'Université; la rue Dauphine, artère du quartier Bussy, dont la rue de Seine forme la limite; au delà, la rue du Lac, ancienne route qui a conservé son activité première, et la rue de Bourgogne, offrent seules un débouché.
L'examen le plus rapide amène donc cette conclusion, que pour ranimer la rive gauche, pour la faire participer au mouvement général de la cité parisienne, il faudrait modifier profondément sa constitution primitive, et rattacher au reste de la cité par les liens d'une circulation commune.
Il est évident que tous les projets de voirie étudiés pour remédier à l'appauvrissement relatif de la rive gauche devraient avoir pour objet de guérir cette infirmité native, et de la relier à la rive droite. C'est évidemment dans ce but, et pour soulager la rue Dauphine, qu'on a successivement étudié les moyens d'élargir et de déboucher la rue de Nevers, et de régulariser les rues de Seine et Mazarine, même au prix des pavillons de l'Institut, qu'il eut fallu abattre.
Les projets n'eussent été que d'une médiocre utilité, tant que la rue de Seine aboutira à la passerelle appelée pont des Arts. La circulation active et réellement profitable aujourd'hui est celle des voitures, et un pont de piétons n'est qu'une insuffisante ressource.
Le projet le mieux conçu qui ait encore été présenté pour ce quartier, à notre connaissance, est celui de M. le comte Léon de Laborde. M. de Laborde propose une grande voie publique qui, partant de Saint-Sulpice, ou du carrefour Sainte-Marguerite, viendrait aboutir sur le quai entre la Monnaie et l'Institut, traverserait la Seine sur un pont à voiture et communiquerait avec la rue Saint-Honoré et les Halles par la place du Louvre et la rue de Poulies, convenablement élargie.
L'exécution de ce projet ne présenterait pas toutes les difficultés que son étendue paraît d'abord indiquer. Une partie du parcours de la nouvelle rue trouve formée par la rue ou plutôt ruelle de l'Echaudé, qu'il suffirait d'élargir. Du côté du quai, l'impasse Conti forme une seconde partie du tracé; il ne resterait donc que le pâté intermédiaire à percer. Au delà de la Seine, la place du Louvre, la rue des Poulies, etc., n'ont besoin que d'être régularisées.
Il semble d'ailleurs que le projet de M. le comte de Laborde se lie heureusement avec ceux qui sont à l'étude pour l'agrandissement de la Monnaie et les améliorations que réclament les bâtiments de l'Institut. Ils doivent se servir mutuellement et se combiner pour arriver à un ensemble qui satisfasse également les besoins de la circulation et l'embellissement des monuments publics.
A notre avis, ce projet mérite l'attention la plus favorable de l'administration. Sans doute le percement du pâté de propriétés particulières compris entre la rue de Seine et la rue Mazarine d'abord, ensuite entre cette dernière rue et l'impasse Conti, puis la construction d'un pont si près du pont Neuf, dans la plus grande largeur de la Seine, donneront lieu à des dépenses considérables; mais l'utilité en est évidente, les résultats en seront immédiats, et nous pensons que les propriétaires de la rive gauche, sentant le besoin qui les presse, viendraient en aide à cette entreprise, dont il paraîtrait que le conseil des bâtiments civil a déjà approuvé les dispositions.
(PREMIER ARTICLE.)
Note 1:Cet ouvrage est sous presse en ce moment, et sera publié par madame Arthus Bertrand, éditeur, rue Hautefeuille, qui a bien voulu mettre à notre disposition les documents que nous nous sommes empressés de communiquer à nos abonnés.
L'Académie des Sciences, dans sa séance publique du 26 février de cette année, a décerné à M. Laurent le prix de physiologie expérimentale pour un travail fort ingénieux, et que nous croyons fait pour exciter la curiosité de nos lecteurs; ce travail a pour titre:Recherches sur l'hydre et la spongille, vulgairement connues sous le nom de polype ou éponge d'eau douce. Le sujet est propre à étonner les gens du monde; les savants, dont l'attention est depuis un siècle tenue en éveil sur les phénomènes que nous allons décrire, trouveront ici, grâce aux patientes observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intérêt. Citons d'abord quelques passages du rapport présenté à l'Académie:
«Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus particulièrement l'Académie des sciences de Paris, émerveillés de la découverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en effet jusque-là presque inaperçu, que venait de faite un jeune précepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient à l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'étude des polypes, sujet qui a tant contribué à éclairer plusieurs points importants de la physiologie.--A cette époque, en effet, de 1740, année de la découverte par Trembley, à celle de 1744, où il publia son célèbre traité sous le titre modested'Essai pour servir à l'histoire naturelle des polypes d'eau douce. Réaumur, aidé de ses amis et confrères Bernard de Jussien et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposèrent de nommer polype en même temps qu'ils en liaient habilement l'histoire à celle de cette classe immense d'êtres qu'un autre Français, Peyssonnel, venait d'enlever au règne végétal, malgré la découverte récente de leurs prétendues fleurs, due au célébré historien de la mer, le comte de Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer, président ou membres de la Société royale; en Suisse, Bonnet; en Hollande même, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, répétaient souvent en public, devant la cour et la ville, comme Réaumur, par exemple, sur des sujets d'abord envoyés par Trembley lui-même, et trouvés ensuite partout, grâce aux renseignements fournis par lui, les expériences véritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par lesquelles était constate qu'un être organisé, dépourvu d'yeux, pouvait se diriger vers la lumière, chercher à atteindre une proie qu'il ne voyait pas, et semblait n'être qu'un estomac avec un seul orifice pourvu de filaments ou de bras préhenseurs, pouvant être retourné comme un doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons poussés spontanément, ou par des œufs libres sortis d'un point quelconque du corps; et enfin, ce qui paraît encore plus extraordinaire, pouvant être coupé, haché, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant donner naissance à un être entièrement semblable à celui dont il provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la réalité, l'histoire fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'où l'immense Linné, avec son imagination à la fois si religieuse et si poétique, a tiré le nom d'hydre qu'il a donné à ce genre d'animaux.» Nous passons sous silence tous les détails historiques relatifs à la découverte du polype d'eau douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosité du public, puisque le célèbre Fontenelle commence son histoire de l'Académie des Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: «L'histoire du phénix qui renaît de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de plus merveilleux que la découverte dont nous allons parler.»
Pour faire connaître en peu de mots les causes de l'étonnement que les naturalistes de cette époque durent éprouver en observant pour la première fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur:
«Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connaît un peu la nature de l'homme n'en sera pas étonné, qu'une découverte aussi remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'état de la science d'alors, fut acceptée sans contradiction, sans contrôle. Loin de là; et son auteur même crut quelque temps que ce pouvait être une plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si ingénieusement nomméepudicapar Linné.
«Mais l'année 1744 n'était pas écoulée, que l'histoire des polypes d'eau douce était exposée, développée de la manière à la fois la plus simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages restés comme un véritable modèle de finesse dans les procédés d'investigation, de bonne foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vérité et d'habileté dans la manière avec laquelle des objets aussi délicats ont été dessinés et gravés par le célèbre Lionnet.»
La publication de cet ouvrage du célèbre Trembley dut produire un très-grand effet, en raison de ce que cette grande découverte d'un petit animal devenait une mine féconde et inépuisable d'observations et d'expériences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut soulever quelques coins du voile épais sous lequel s'effectuent les phénomènes les plus simples et les plus mystérieux de la vie. Nous aurons soin de signaler à nos lecteurs cet ordre de phénomènes vers la découverte desquels l'Académie des Sciences de Paris dirige habilement l'industrieuse activité de tous les investigateurs du monde savant, et nous devrons le faire, parce que les découvertes de la science dans le champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilège de piquer vivement la curiosité des gens du monde. Toutefois, ces grandes et belles questions dont l'Académie des Sciences de Paris, par l'organe de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficulté, ne pouvaient pas encore être posées ni attaquées avec fruit à l'époque de la découverte de l'animalité de l'hydre et de celle du corail, parce que la science n'avait point encore mis en lumière les points les plus importants de l'étude du développement des êtres doués de la vie. Voici comment le rapporteur de l'Académie s'exprime encore à ce sujet:
«Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois même éclaircis et étendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc., l'histoire des polypes d'eau douce était presque généralement considérée comme complète et comme ne laissant rien à désirer. En effet, par comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la série animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley et les naturalistes du dernier siècle ne devaient pas toucher à l'époque où ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne l'exigeaient point encore, et qui ont dû successivement se présenter au fur et à mesure des progrès de l'histoire des corps organisés; par exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et histologique de l'hydre, c'est-à-dire sur le nombre et la nature des tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le forment, sur le nombre et le mode des moyens si variés de reproduction dont il est si richement doté, sur la structure des corps reproducteurs nommésgemmesou bourgeons et œufs, et sur les phases du développement; enfin, sur les monstruosités naturelles et artificielles que ces singuliers animaux sont susceptibles de présenter à l'observateur patient et convenablement préparé pour en apprécier l'étiologie.
«Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas besoin de faire sentir l'importance et la difficulté à l'Académie, que l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et sur lesquelles il a lu devant elle une série de Mémoires.» Nous ne suivrons point le rapporteur dans l'examen des détails circonstanciés et nécessaires pour fonder le jugement de l'Académie, et nous nous bornerons à exposer ici les résultats des nouvelles observations faites sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans les environs de Paris. Cet animal, quoique dépourvu de sexe se reproduit encore d'une troisième manière, c'est-à-dire par des œufs très-curieux, dont l'étude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous donnerons prochainement.
Des bourgeons.--Trembley et ses successeurs avaient très-bien décrit ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez bien déterminé les divers points du corps de l'animal sur lesquels poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproché l'étude de celle des boutures, ni de celle des œufs. Ce rapprochement devait être fait en étudiant sous le microscope, et à divers grossissements, le bourgeon observé dès le premier moment de son apparition. Cette étude, dans laquelle l'investigateur est assujetti à saisir l'instant de l'origine première d'un être vivant produit par bourgeonnement, a pour but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un végétal, par une petite cellule qui pousse et bourgeonne à la surface ou près de la surface du corps de l'animal. Nous verrons bientôt quels ont été les résultats des recherches dirigées vers ce but. Il nous faut d'abord faire connaître les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre, parce qu'il y avait dissidence d'opinions à cet égard, et parce que cette question semble définitivement résolue dans le travail récemment couronné par l'Académie.
Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand l'animal, tout petit qu'il est, a été retourné connue un doigt de gant, la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de même. Il n'y a point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent complètement et sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur les bras, ni sur les lèvres.
C'est donc seulement le corps de l'hydre qui produit les gemmes ou bourgeons. C'est d'après les divers points de ce corps, et en ayant égard aux causes qui déterminent le bourgeonnement, qu'il convient d'établir trois principales sortes de bourgeons destinés à devenir de nouveaux individus.
Voici comme se fait le développement des bourgeons normaux, c'est-à-dire de ceux qui se forment, à la base du pied, au point, de son union avec le corps. On voit paraître un petit tubercule arrondi qui n'est autre chose qu'un petit cul-de-sac de l'estomac de l'hydre mère; et ce qui prouve que le bourgeon n'est réellement à son origine qu'un renflement de l'estomac de l'animal qui se reproduit, c'est que le bourgeon, qui est, dès son origine, composé, comme la mère, de deux peaux, offre toujours à sa base et dans son intérieur la même couleur que la peau interne de la mère.
L'individu figuré ci-contre avait été coloré, en bleu, et le bourgeon naissant qu'il porte avait la même couleur.
L'auteur des nouvelles recherches sur l'hydre pense que les causes qui déterminent le bourgeonnement normal qui a lieu à la base du pied, sont l'accumulation des molécules nutritives amoncelées sur ce point, et l'irritation de cette partie du corps produite par l'amas de nourriture à l'état moléculaire. Pendant la belle saison, et lorsque l'hydre mange beaucoup, le bourgeonnement est très-rapide; on voit alors le petit tubercule devenir moins large et plus saillant, mais son extrémité libre est encore mousse et arrondie, comme on le voit dans la deuxième figure, qui exprime le deuxième degré du bourgeonnement, ou mieux le deuxième âge du nouvel individu encore sans bras.
Lorsque le bourgeon est un peu plus avancé en âge, on voit poindre à son extrémité des saillies arrondies qui se forment les unes après les autres ou en même temps.
Ces petites éminences s'allongent graduellement et prennent la forme de longs filaments qui sont les bras disposés circulairement autour d'une ouverture qui sera la bouche; pendant que le corps du bourgeon (V. la figure) ainsi que les bras poussent et s'allongent, on peut se convaincre que le corps du jeune animal est un tube qui communique toujours avec l'estomac de sa mère, et que ses bras ont aussi une cavité tubuleuse qui sera plus tard l'estomac de l'individu provenant de ce bourgeon.
Enfin le bourgeonnement est parvenu à son plus haut degré, lorsque le petit, dont les bras sont devenus très-longs et dont la bouche est formée, n'offre plus une couleur aussi foncée dans la partie de son corps qui tient encore à la mère. Cette portion du bourgeon, qui devient plus claire, sera le pied du nouvel individu; plus tard, il se forme peu à peu un rétrécissement sur le point par lequel le bourgeon tient à sa mère, et ce rétrécissement graduel produit enfin la séparation des deux individus. Telle est la marche du développement des bourgeons qui se forment à la base du pied. Une hydre en produit en été un nombre proportionnel à l'abondance de la nourriture et à la vigueur des individus. On ne peut faire, à l'égard de ce nombre, qu'une estimationapproximative. Trembley porte ce nombre à une nouvelle génération tous les quatre ou cinq jours, et 20 petits par mois produits par une seule mère; on peut aussi obtenir expérimentalement à la fin de l'automne un nombre assez considérable d'individus produits par bourgeonnement, puisque 30 mères et leur progéniture ont fourni 2,000 individus en novembre.