Courrier de Paris.Grâce au ciel et au scrutin, la grande bataille académique est enfin terminée; M. Sainte-Beuve est victorieux et M. Mérimée triomphe; l'Académie française a fait trois bonnes affaires dans cette rude journée: elle a conquis deux hommes d'un esprit rare et d'un incontestable talent, et elle a échappé à M. Vatout. Avoir deux fois de l'esprit, c'est beaucoup; mais ne pas faire une sottise, c'est bien plus encore, M. Vatout est certainement un très-bon et très-honnête homme; nul ne met en doute sa loyauté; on lui reconnaît même ce qu'on appelle l'esprit du monde, c'est-à-dire l'art de ne rien dire ou plutôt de dire des riens. M. Vatout a une réputation d'amabilité et de grâce légère d'autant plus remarquable, qu'en lui la forme, au premier coup d'œil, dissimule le fond. Le mot,--si souvent répété,--papillon en bottes fortes, le caractérise admirablement. M. Vatout serait donc, en bonne conscience, un homme excellent et charmant, s'il n'avait pas la passion d'écrire et d'être académicien. L'Académie française a eu le tort très-grave d'encourager cette maladie par des semblants d'agaceries et de caresses qui ont mis le candidat en belle humeur; il y a même eu un moment où l'Académie semblait près de se rendre et de se donner à M. Vatout; et lui, semblable à un amant sûr de son fait, se disait à lui-même: «Elle est à moi!» Le scrutin de la dernière élection a trahi toutes les espérances de M. Vatout; l'Académie, comme les coquettes qui vous attirent jusque sur le seuil pour avoir le plaisir de vous fermer la porte au nez, l'Académie a fait entrer MM. Sainte-Beuve et Mérimée à la barbe de ce bon M. Vatout, qui ouvrait déjà les bras pour embrasser sa conquête. Il a bien fallu qu'il s'en allât tristement en essuyant sur ses lèvres l'espoir du baiser qu'il attendait, et que d'autres venaient du prendre.--Cet échec, on peut le croire, ne fera pas reculer M. Vatout. C'est le huitième qu'il essuie; mais les grandes passions sont tenaces. M. Vatout continuera donc à poursuivre l'Académie avec acharnement. A chaque occasion, à chaque remontre, il lui fera des yeux et lui lancera de nouveaux soupirs; et s'il n'obtient pas la cruelle par amour, il l'aura par lassitude: l'Académie est femme.Il est bien temps toutefois que l'Académie se repose un peu après ces trois morts et ces trois élections qui viennent de se succéder coup sur coup. Les candidats doivent avoir besoin de reprendre haleine et de refaire leurs forces épuisées par tant de courses haletantes et de visites intéressées; d'autre part, les académiciens sentent le besoin de ne plus être éveillés, tous les matins, en sursaut par des solliciteurs intentes qui s'écrient d'une voix monotone: «Ouvrez, s'il vous plaît; votre voix, mon cher monsieur, pour l'amour de moi!»Dans cette commune lassitude, on dit que l'Académie et ses candidats eux-mêmes sont convenus de s'entendre pour empêcher qu'un des quarante meure avant six mois, ce délai paraissant suffisant pour se réconforter de part et d'autre. Malheureusement, trois ou quatre immortels semblent refuser l'attendre jusque-là, et annoncent une ruine plus prochaine. L'Académie fait tous ses efforts pour les étayer; elle leur recommande les soins, la prudence, des ménagements, et de se tenir bien couverts et d'avoir toujours les pieds chauds; surtout, qu'ils ne mangent pas trop, qu'ils se gardent de sortir par les temps froids et humides, et qu'ils évitent les rencontres dangereuses, par exemple, la lecture d'une tragédie ou d'un pœme épique. Avec ce régime consciencieusement exécuté, on espère atteindre les six mois sans enterrement.Il est aussi question d'une addition au régiment académique, inspirée par l'effrayante consommation d'immortels que la mort a faite depuis le mois de janvier dernier: un membre se propose de faire ajouter au dit règlement un amendement ainsi conçu:1º Il est expressément défendu aux académiciens de mourir plus de trois fois par an;2º Après les trois décès annuels autorisés par le précédent article, si un quatrième se présentait contrairement au texte du règlement, il serait considéré comme non avenu: cependant la mort pourrait obtenir une autorisation provisoire, en fournissant la preuve qu'il n'a pas agi avec préméditation et par malice contre l'Académie, mais comme forcé et contraint et dans des circonstances tout à fait indépendantes de sa volonté.Nous ne savons pas si cette mesure empêchera les morts, mais, à coup sûr, elle ne détruira pas les candidats; ils fourmillent de bons côtés, et le curieux de l'aventure, c'est que beaucoup de noms illustres et qui honoreraient l'Académie par l'éclat de leur talent et du leurs succès, se mettraient complètement à l'écart; on se demande, par exemple, comment M de Balzac ne figure pas dans ces luttes; ce n'est pas que M. de Balzac dédaigne réellement l'Académie, mais M. de Balzac a de la fierté et n'entend pas courir les chances et les douleurs des refus systématiques et multipliés. M du Balzac a donc fait sonder le terrain académique avant que de s'y aventurer; il s'est adressé à trois académiciens pris dans les trois partis qui ont le plus d'influence sur le scrutin et décident de la victoire; tous trois, après avoir procédé à une espèce du recensement des voix et consulté l'académicien Pierre et l'académicien Paul, tous trois, dis-je, ont déclaré que M. de Balzac n'avait pas la moindre chance d'être élu. Quelqu'un en demandait la raison; «C'est, lui dit-on, que M. Balzac n'est pas dans un état de fortune convenable.» Il résulte de cette explication qu'il vaudrait mieux être M. de Rothschild pour entrer à l'Académie que l'auteur d'Eugénie Grandetet tant d'admirables études; Samuel Bernard aurait aujourd'hui plus de droit au fauteuil que Molière ou Chateaubriand.M. de Balzac a répondu: «Puisque l'Académie ne veut pas de mon honorable pauvreté, plus tard elle se passera de ma richesse!» M. de Balzac compte bien devenir incessamment millionnaire pour apprendre à vivre à l'Académie.Pendant que l'Académie se débattait au scrutin, quelques théâtres jouaient au jeu des premières représentations; dans ce jeu de hasard, le Second Théâtre-Français a gagné le gros lot; c'est d'un drame qu'il s'agit; ce drame est intitulé;la Comtesse d'Altenberg. Cette comtesse est la plus malheureuse des femmes et des mères: elle a un sombre mari, un mari jaloux, qui la tourmente injustement, et une fille charmante qui se laisse séduire. Escortée de ces deux douleurs, la comtesse d'Altenberg traverse cinq actes tout entiers dans les terreurs et les sanglots et n'arrive au dénouement qu'après des épreuves dont une seule suffirait à tuer une comtesse moins robuste et moins résignée; très-heureusement donc madame d'Altenberg n'en meurt pas, et il faut convenir qu'elle a la vie dure; elle survit, en effet, à d'effroyables menaces, à d'effroyables injures, à d'effroyables soupçons, à un jugement, à une condamnation, à des projets de meurtre effroyables. La conduite de madame d'Altenberg est d'autant plus méritoire qu'elle accepte, aux yeux de son mari, la faute de sa fille, et qu'elle se laisse soupçonner par amour maternel; elle pousse ce dévouement jusqu'à subir le déshonneur, et presque la mort; C'est là un grand courage, en vérité, et qui mérite bien sa récompense; aussi le salaire ne manque pas, et l'heure vient où le séducteur réhabilite la mère en épousant la fille, et rend la sécurité au mari convaincu de son erreur. Toute justice alors est faite à la comtesse d'Altenberg, que je propose, pour ma part, d'inscrire au calendrier des mères et des femmes martyres.--Dès que le Second-Théâtre-Français a un gémissement à pousser et une larme à répandre, il en appelle à madame Dorval; aussitôt madame Dorval pleure et gémit avec ce grand art du sanglot que nul ne possède aussi bien qu'elle. Ainsi la comtesse d'Altenberg, de pleurs en pleurs, a touché toutes les bonnes âmes du parterre, et obtenu un véritable succès; MM. A. Royer et Gustave Vaez sont ici les collaborateurs de madame Dorval.L'Ambigu Comique nous a donnéles Amants de Murcie. Vous les appelleriez Roméo et Juliette, qu'on n'aurait rien à vous dire; M. Frédéric Soulié lui-même, l'auteur de ce terrible mélodrame, serait obligé de convenir que les deux amants de Vérone, le tendre Roméo et la douce Juliette, sont, au fond, très-proches parents des amants de Murcie; seulement, à l'Ambigu, Roméo s'appelle Silvio, et Juliette change son nom contre celui de Stella; mais, aux noms près, les amours sont les mêmes, amours contrariées par des haines de Montaigus à Capulets, amours livrées au désespoir, amours mêlées de blasphèmes et de sang, amours gémissantes et dénouées par le poison. L'Ambigu a mis de grands coups d'épée, de grands coups de théâtre, de grands coups de poignard, de grandes décorations, de grandes phrases et des poumons à toute épreuve, au service desAmants de Murcie. Pendant cinq grands actes on se bat, on se tue, on s'aime, on se déteste, on s'empoisonne, on court à travers champs, on crie à tue-tête, etc., etc. Vous jugez de l'anxiété du public, qui se demande d'acte en acte: «Comment cela finira-t-il? tuera-t-il ou sera-t-il tué? à qui reviendra ce coup d'épée? pour qui cette coupe de poison? sont-ils libres ou, prisonniers, morts ou vivants? faut-il pleurer leur défaite ou chanter leur victoire, pousser unvivatou entonner unde profundis?--Avec de tels charmes,les Amants de Murciene pouvaient manquer de séduire le public et d'obtenir de lui amour pour amour.--Il n'y a pas la madame Dorval, mais madame Emilie Guyon, qui en vaut bien une autre.Après tous ces gémissements, toutes ces scélératesses, tous ces désespoirs et toutes ces rages; après ces poignards, ces cœurs sanglants, ces noires cavernes et ces anthropophages, il est bon de se divertir un peu; sachons changer les tons et varier les nuances: c'est le grand art de plaire; l'ambre et le musc après l'odeur du sang; la marotte innocente après le farouche tam tam!Le théâtre du Palais-Royal s'est chargé du divertissement. Sous le titre dela Polkail sert, depuis huit jours, à ses habitués, une bouffonnerie des plus divertissante. La polka n'est que le prétexte; elle arrive au dénoûment pour en finir. Mais pourquoi arrive-t-elle? Je ne saurais trop le dire. A-t-on besoin de donner une raison à la polka! Cela eût été bon du temps où régnait Aristote; aujourd'hui, pourvu qu'on rie ou qu'on pleure on est content, et personne ne s'informe si les règles y trouvent à redire et si Boileau s'en indigne.--Mettez un neveu aux prises avec un oncle ridicule; ledit neveu se déguise en milady et fabrique de l'anglo-français extravagant; saupoudrez le tout d'adorables coqs-à-l'âne et de sublimes bêtises, puis faites danser la polka, et vous allez aux nues, et Jupiter rit aux éclats de son rire inextinguible. Oui, le compère Jupiter, vulgairement appelé le public, éclate de rire, et témoigne par son hilarité toute sa satisfaction à Levassor, à Samville, à Grassot, les trois plaisants compères, du spirituel Paul Vermoud et de l'ingénieux Frédéric Berat, dans cette ébauche et cette débauche de carnaval.Il y a eu quelque chose encore du côté du Vaudeville et du théâtre des Variétés: au Vaudeville,le Voyage impossible; au théâtre des Variétés,Trimtout court.Le Voyage impossibledevrait s'appeler bien plutôt l'insipide voyage. L'esprit y manque, en effet, et l'intérêt y fait complètement défaut; cependant Arnal y joue son rôle. Comment Arnal a-t-il pu s'engager dans une si pauvre entreprise? Eh! mon Dieu, il l'a fait à son corps défendant. Pour échapper à ce voyage maussade, Arnal s'était adressé à tout le monde, à la justice elle-même. Oui, Arnal avait demande à Thémis en personne de le défendre contre ce méchant vaudeville; mais Thémis, faisant la sourde oreille, répondit au pauvre Arnal;«Tant pis pour vous, mon cher; faites votre paquet et mettez-vous en route.» Heureusement qu'il y a aussi des juges au parterre, et que par-devant leur tribunal Arnal a gagné sa cause. Grâce à leur suprême arrêt, le voyage est devenu véritablement le voyage impossible; des sifflets se mettent tous les soirs en travers de la route; c'est un voyage qui n'ira pas loin.Quant à Trim, il a trouvé des vents plus favorables; Trim est un niais au suprême degré, qui prend un simple gentilhomme pour un roi, le proscrit Georges pour Georges II, souverain de la Grande-Bretagne; de là un déluge de quiproquo où cet imbécile de Trim risque de se noyer à chaque pas; mais enfin il surnage et en est quitte pour la peur; le quiproquo au théâtre est comme le pain dans un repas, on en mange toujours et avec plaisir. Trim a réussi comme le pain quotidien.L'Opéra profitera des vacances de la semaine sainte pour se rajeunir et s'émonder; on ne dira pas que c'est par amour du luxe et par un goût de folles dépenses; l'Opéra est réellement dans un état de négligence voisin de la malpropreté, s'il n'est pas la malpropreté en personne; voyez ces noires murailles, ces loges fanées, ces papiers maculés, ces voûtes enfumées; sommes-nous véritablement dans la salle de l'Opéra, cette merveille de la France, cette splendeur du monde civilisé? Les ablutions sont donc nécessaires; l'Opéra a besoin de se laver les pieds, les mains, le visage, et de se parer du haut en bas; après quoi on le reconnaîtra peut-être, et on ne craindra plus de se frotter à lui de peur de tacher ses gants, de compromettre la pureté de son vernis et la fraîcheur de son frac.Madame de N.... est une âme tout à fait charitable; en toute occasion, elle sait montrer la grandeur de ses sentiments et le désintéressement de ses principes; c'est une femme qui ne demande qu'à se sacrifier pour autrui; l'autre jour, quelqu'un parlait devant elle de son amie intime, madame C..., et en parlait d'une façon tant soit peu cavalière; il appuyait particulièrement sur l'indulgence de son cœur et sur son penchant à la tendresse universelle. «Elle a eu au moins dix... maris, disait-il.--Allons donc! répliqua madame de N.... de son air le plus innocent, dix... maris! je voudrais avoir ce qui en manque.»Les Plaisirs du Malheureux,IMITÉ DE LEVER.Je n'avais pas soupé la veille, je n'avais pas déjeuné le matin, je marchais sur un sol raboteux et glissant, une bise aigre et perçante me jetait à la face une timide brume qui me caressait le tour du nez et de la bouche comme une pluie de fines aiguilles, et je songeais...Aux jours de la prospérité j'avais plus d'une fois entendu quelque gras et potelé bourgeois disserter, d'un air sentencieux sur les soucis du lendemain en savourant sa tasse de moka. Hélas! que sont les soucis du lendemain auprès de ceux de l'heure présente? Or, c'était le présent qui pesait sur moi de tout le poids que peuvent ajouter à la charge les privations du passé: je ne parle pas des craintes de l'avenir: car, à force de songer creux, j'avais fini par ne plus penser du tout. Je souffrais et je marchais; les sourcils froncés, la bouche serrée, à défaut de manteau, m'enveloppant de mes deux bras croisés sur ma poitrine.«N'avez-vous jamais fumé?» me demanda tout à coup mon compagnon; car je n'étais pas seul; à mes côtés boitait un joueur de musette, joyeux envers et contre tous; joyeux contre la pauvreté, contre la saison, contre les infirmités, contre les maladies, contre la faim; et dans le duel qu'à sa naissance il commença avec la vie, ayant toujours eu pour auxiliaires l'insouciance et la gaieté.Il répéta si demande, car je n'entendais qu'à demi, et vu ma noire humeur, ne me sentais nullement disposé à répondre à d'oiseuses questions.«Non! dis-je enfin d'un ton bourru.--Ma foi, tant pis, reprit-il. Je comprends alors: il vous manque un sens, et c'est pourquoi un rien vous met à bas. Moi aussi, sans ma chère consolation, je serais tenté de penser que les temps sont rudes, le pain dur à gagner, le vin frelaté, les amis froids, les foyers tièdes et la chaume des toits perçé à jours; mais quand ma pipe bien remplie s'allume, de quoi me plaindrais-je? elle échauffe la saison, l'âtre et les amis; elle dénoue la bourse du riche, élargit le cœur du pauvre déride la face du vieillard, et fait rayonner celles des jeunes filles. Vivent ma pipe et ma musette! vivent ma musette et ma pipe! A travers la fumée de l'une, à travers les sons du l'autre, je vois et j'entends toutes choses, et le monde ne perd rien, je vous jure, à prendre mes deux vieux amis pour truchements. Dans la guirlande ondoyante qui se déploie autour de ma pipe, je vois peu à peu s'éclairer un foyer pétillant qu'entourent de gais compagnons nous jasons, dévidant mainte et mainte histoire du temps passé, du temps présent et des temps qui ne viendront jamais; la plupart de ces fripons jouent aussi de la musette, et les diables d'enragés en jouent comme des anges. Ils me régalent des mélodies du leur cru que je compose pour eux, et, même dans les plus grandes villes, on n'entendit jamais rien de pareil. Ce sont des airs à faire danser un juge dans son tribunal, un prêtre sa chaire, un mort dans son cercueil. Après l'air viennent les paroles; et alors je pose la pipe et je chante pour moi tout seul. Tout seul, quelle calomnie! ne sont-elles pas là ces ravissantes petites fées aux œillades malignes, fuyant dans les plis vaporeux de la fumée, et dès que mon souffle a ranimé la pipe, revenant en bandes joyeuses, danser l'une vis-à-vis de l'autre, tourner en rond, décamper en faisant une gambade, reparaître pour saluer et pirouetter du nouveau? Vis-à-vis d'elles sont de petits camarades, en fonçant sur le côté, en vrais tapageurs, leurs chapeaux à trois cornes, ayant perruques poudrées et bouclées que toutes les giboulées de mars ne défriseraient pas, et de petits fracs rouges, tout jalonnés d'or, dont la neige la plus épaisse ne saurait ternir l'éclat. Je ne vois que de belles petites créatures: les friponnes! comme elles tiennent gentiment leurs jupes en dansant pour laisser entrevoir de fines jambes et des petits pieds à croquer! Et n'est-ce pas à moi de leur crier: Allons! courage, en avant deux! regardez votre danseur de face, en frac vert.--A votre tour, jeune homme! en avant le galop! oh! oh! tra la!...»Mon camarade se tut faille d'haleine, regarda sa pipe éteinte, secoua la tête, et, serrant sa musette entre son coude et son côté, lui fit rendre un sourd gémissement.«Allez, je suis assez triste, poursuivit-il en soupirant, quand ce joyeux monde prend sa volée, et me laisse vis-à-vis de moi-même!--Mais comment tout cela vous vient-il en tête! lui dis-je, car il était parvenu à me tirer de mes préoccupations personnelles, faisant ainsi pour moi ce que sa pipe avait si souvent fait pour lui.--Vrai, je ne saurais trop le dire, me répondit-il; mais mon opinion à moi, voyez-vous, c'est que le pauvre diable qui n'a ni sou ni maille, ni belles manières, ni beaux babils, ni chevaux, ni serviteurs, rien enfin qui le divertisse, a pour lui la Providence. Elle se charge de ses plaisirs, elle le bénit et le doue à sa façon. Elle lui remplit la cervelle de toutes sortes de drôles d'idées, d'histoires à crever de rire, de bribes de vers, et que sais-je? elle a mis la chanson dans sa voix et la danse dans ses talons. Allez! allez! nous autres pauvres gens, nous entrons dans le secret des fées et des joyeux lutins, tandis que les riches n'ont pas le temps de les apprendre. Ils aiment le monde comme il est, et bâillent à la fortune; et nous, quand la misère nous vient dévisager, elle nous trouve le prisme en main, et le sourire sur les lèvres.--Vous donneriez envie d'être pauvre à ceux qui n'en ont pas essayé. Par malheur, je ne suis pas dans cette passe, et je ne saurais faire la nique à la richesse.-Bah! reprit mon compagnon, hâtant son pas inégal avec une élasticité qui faisait honte à ma marche traînante, puisque vous avez été l'hôte des salons, m'est avis que vous avez dû remarquer plus d'une fois que tout ce grand monde n'a pas une pauvre petite drôlerie pour le tenir en joie. Il faut qu'ils s'adressent à nous pour que nous les déridions un brin. Ils ne nous prêteraient pas leur argent, et nous leur prêtons notre joie. Ne vous êtes-vous jamais avisé de planter là parfois une belle compagnie d'illustres convives assis autour de fruits exquis, de vins mousseux, de mille et mille friandises, éclairés par de brillants lustres, réfléchis dans d'éclatants miroirs? n'avez-vous jamais quitté toute cette pompe pour descendre à la cuisine, où de pauvres diables, mal éclairés par une noire chandelle, se serraient autour d'un hareng saur et d'un pot de bière? Si cela vous est arrivé, dites-moi de quel côté étaient le rire et la franche gaieté. Je le sais bien, moi! Quand les riches me font venir et me disent de leur jouer un air, à voir leurs faces pâles et chagrines, leurs regards mornes et leur façon roide et guindée de se tenir campés droits sur leurs sièges, je perds tout entrain et ne puis plus jouer de bon cœur. Parlez-moi de garçons en vestes, de fillettes en jupon court, en tabliers blancs, qui tous à la fois me demandent chacun son air et sont prêts tous à chanter en chœur n'importe quel refrain! Rien qu'à les voir, je me sens en voix, et on dirait que mon âme entre tout entière dans l'outre de ma musette, tant les sons qui en sortent sont éclatants et joyeux.»J'étais moins las, j'étais moins triste, j'avais moins faim, moins froid en écoutant mon joueur de bignou. Depuis j'ai pardonné à tous les fumeurs dont l'habit montre la corde. Quant à ceux en gants jaunes, je n'en dis mot. Et qui sait si quelque jour je ne vous conterai pas en détail l'influence qu'eurent sur ma vie les leçons de philosophie joviale et pratique de l'artiste en plein vent.Ouverture du Musée de l'Hôtel de Clunyet du Palais des Thermes.Triptique en bois doré et sculpté.--13e siècle. Entrée de l'Hôtel de Cluny. Verre à boire. -- Règne de Henri IV.Nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs (t. 1er, p. 215) la décision du conseil municipal, qui a abandonné à l'État le palais des Thermes, longtemps occupé par un tonnelier, et la loi qui a sanctionné l'acquisition faite par le ministère de l'intérieur, de la propriété de l'hôtel de Cluny, et de la curieuse collection que feu M. Dusommerard avait réunie dans ce précieux monument. Jeudi, vendredi et samedi de la semaine dernière, le nouveau musée archéologique a été ouvert aux membres des deux Chambres et aux conseillers municipaux de la ville de Paris; et après la visite de ceux qui ont voté la dépense, il a été ouvert dimanche aux contribuables qui la paient. C'est un emploi bien entendu d'une parcelle des ressources du trésor national, et les visiteurs des premiers jours comme ceux du dernier se seront félicités du vote et de l'affectation.Vue de la cour de l'Hôtel de Cluny.La ville de Paris, qui avait à se reprocher l'avoir laissé démolir, dans la rue des Bourdonnais, l'admirable hôtel de La Trémouille; la ville le Paris, qui eût laissé consommer, au quai Saint-Paul, la destruction entière de l'hôtel de Sens, si le comité historique des arts près le ministère de l'instruction publique n'eût obtenu l'intervention de l'autorité supérieure, quand déjà la sape était en jeu; la ville de Paris a voulu faire oublier ses torts précédents, et les acheter en concourant largement à la conservation et au dégagement de l'hôtel de Cluny.La plupart des travaux projetés n'ont pu encore être entrepris. La rue des Mathurins-Saint-Jacques, où l'hôtel est situé, va être portée à douze mètres, et de larges pans coupés pratiques au coin de la rue de Sorbonne, qui vient aboutir précisément en face du monument, formeront une sorte de place qui rendra la circulation facile aux abords du musée, et permettra de considérer plus à l'aise la vue de entrée de l'hôtel de Cluny, que nous donnons aujourd'hui.On s'est borné jusqu'ici à restaurer avec une intelligence pleine de scrupule la cour de l'hôtel, sa façade; à désempâter la galerie à jour sur la couronne, à lui restituer, en un mot, son ancien aspect, celui qu'il avait aux quinzième et seizième siècles, aux temps historiques de ce séjour. A l'intérieur, dans le principal corps de bâtiment, les anciennes distributions ont été rétablies; les cloisons qui avaient été interposées pour le besoin ou les convenances des locataires qui l'avaient habité, ont disparu. Les deux ailes placées en retour n'ont pu recevoir ces améliorations, occupées qu'elles sont encore par deux locataires, dont il faut attendre le départ pour y entreprendre une restauration du même genre et les consacrer, comme tout le reste, à la destination voulue par la loi. Les déblaiements opérés jusqu'ici ont dégagé beaucoup de parties encombrées de replâtrages qui cachaient entièrement plusieurs élégants détails de la construction. Ainsi l'escalier de communication entre la chapelle haute et la chapelle basse, qui avait été découvert en 1832 par feu M. Dusommerard, vient d'être mis à jour par M. Edmond Dusommerard, son fils, qui, en achevant la restauration de la chapelle basse, a dégagé le développement circulaire de ce joli escalier, enfermé jusqu'ici dans un mur moderne. Ce mur a été démoli avec des précautions particulières qu'exigeaient à la fois et le joli travail qu'il masquait et les matériaux précieux qui avaient servi à sa construction. M. Edmond Dusommerard a retrouvé dans ces décombres les têtes presque intactes des statues de tous les personnages de la famille du cardinal d'Amboise, qui avaient leur sépulture dans cette chapelle, statues dont on croyait qu'il ne restait plus que la description donnée par Piganiol de la Force.Ce sentiment louable a fait choisir par l'administration, pour conservateur de cette collection, M. Dusommerard fils, dès longtemps associé par son père à la pensée artistique et nationale qui a présidé à sa réunion et aux nombreuses recherches que cette entreprise avait nécessitées. Un amour éclairé de l'art et le respect filial sont donc la double garantie offerte au public, que le nouveau musée et les développements qu'il réclame seront l'objet de l'active sollicitude du conservateur. La collection de M. Dusommerard, autrefois entassée dans un ordre qui laissait fort à désirer, mais auquel les mauvaises dispositions antérieures du local ne permettaient guère d'en substituer un autre, a été distribuée avec intelligence et méthode dans six salles au rez-de-chaussée et cinq au premier étage. Du reste, le gouvernement doit sentir que la loi qu'il a sollicitée et obtenue du vote des Chambres est une sorte d'engagement qu'il a contracté. M. Dusommerard avait fait ce que peut un particulier éclairé, persévérant, désintéressé. Mais s'il eût vécu, il eût ajouté encore à ses richesses. Ce qu'il eût fait, l'État doit être bien autrement tenu de le faire; l'État doit comprendre qu'une collection particulière peut bien servir de point de départ à une collection publique et nationale, mais que celle-ci, pour mériter son titre, doit s'accroître chaque jour et s'enrichir à chaque occasion. Du reste, c'est beaucoup que d'avoir décrété qu'il y aurait un musée de ce genre; l'intérêt des amateurs ne lui manquera pas plus que les allocations de: Chambres, el les donations; les legs l'enrichiront comme aussi les votes de chaque exercice.Les Thermes de Julien.Dès à présent on peut y admirer des meubles, des armures, des vases et des objets divers de curiosité du moyen âge et de la renaissance; de magnifiques bahuts sculptés et incrustés avec un soin remarquable, des tentures merveilleuses, une collection de vitraux des plus grands maîtres, des panoplies sans égales, l'éperon et les étriers de François 1er, dont nous avons précédemment donné la gravure (t. 1, p. 216), un échiquier en cristal d'un travail inimitable qui a appartenu à saint Louis, des épées et des hallebardes ciselées et damasquinées, une rare collection de verres de Bohème, de vases de Bernard Palissy, des glaces de Venise de la bonne époque; des émaux, des statues, des bustes, des bas-reliefs, entre autres la délicieuse Diane de Jean Goujon; un lit complet moyen âge, des quenouilles à filer d'un travail merveilleux; des montres pleines de manuscrits illustrés; enfin une collection de vases flamands en grès du plus beau galbe. Les objets réunis dans la chapelle attireront aussi l'attention, que fixera particulièrement un prie-Dieu admirablement sculpté. Mais cette chapelle elle-même excitera encore plus la curiosité que tous les trésors d'art qu'on y pourra réunir. Il n'est rien de plus gracieux, de plus fini. On ne peut guère lui comparer que la chapelle du château d'Amboise, qui a été tout récemment l'objet d'une complète restauration artistique. M. le ministre de l'intérieur ne voudra pas faire moins que M. l'intendant de la liste civile. Les deux chapelles ont beaucoup d'analogie quant à la dimension et aux ornements. Elles en auront encore par les soins réparateurs dont elles auront été l'une et l'autre l'objet.Avant de quitter l'hôtel de Cluny, nous avons voulu reproduire deux des curiosités qu'il renferme, de même que nous avions, à notre entrée, pris le croquis de deux aspects qu'il présente. L'une est une triptique de style gothique, en bois sculpté et doré, renfermant au milieu une Vierge et un Enfant-Jésus dans une niche et sous un clocheton travaillé à jour; les deux volets sont ornés des sculptures les plus fines et les plus délicates;--l'autre est un verre représentant une femme dans le costume de la fin du règne de Henri III et du commencement de celui de Henri IV, verre servant à deux fins et composé, dans sa partie supérieure, d'un petit gobelet, mobile sur son axe, destiné à recevoir le vin ou la liqueur que l'on donnait à goûter au convive; un large récipient inférieur servait, lorsque le verre était retourné, à recevoir le vin qu'il fallait boire rubis sur l'ongle.On passe par une galerie découverte, débouchant dans la chapelle basse de l'hôtel de Cluny à la grande salle de bains, seul reste de l'immense construction gallo-romaine qu'on appelait le palais des Thermes ou des Termes. Cette galerie toute encombrée, cette immense salle aux arêtes puissantes encore quoique en ruines, qu'on a, il y a un certain nombre d'années, chaperonnée d'une ignoble toiture, qui disparaîtra, nous l'espérons bien, tout cela réclame des soins intelligents de réparations et de dégagements. Là devront être placés et classés tous les débris de monuments gallo romains que le sol de Paris offre fréquemment dans les fouilles qui y sont sans cesse entreprises. Tout est à faire dans cette partie du nouvel établissement national: c'est une collection à créer en quelque sorte; mais le goût de M. Edmond Dusommerard, son érudition, les traditions paternelles nous sont autant de garanties qu'il poursuivra cette œuvre avec ardeur et succès, et nos enfants y verront quelque jour inaugurer son buste comme celui du fondateur de la collection de l'hôtel de Cluny vient d'être si justement inauguré dans une de ces salles où il avait amassé tant de trésors.Académie des Sciences,COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIEME TRIMESTRES DE 1843.(Suite.--Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 346 et 394; t. III, p. 26.)VII.--Physique du globe.Sur la différence de niveau entre la mer Caspienne et la mer d'Azow, par M. Hommaire de Hell.--Depuis longtemps les savants se sont occupés de mesurer le niveau relatif de la mer Caspienne et de la mer Noire. On conçoit, en effet, combien il serait intéressant pour la physique du globe de savoir si la mer Caspienne occupe unedépressionde la croûte terrestre, de façon que son fond soit plus bas que celui de la mer Noire, ou bien si le fond des deux mers est à peu près également distants du centre de la terre. On a d'abord cherché à savoir si le niveau de l'eau était le même dans les deux mers. En 1812, MM. Parrot et Engelhardt trouvèrent, à l'aide d'un nivellement barométrique exécuté rapidement entre les deux mers, que leur différence de niveau était de 107 mètres. Ce résultat fut accueilli avec doute dans le monde scientifique. En 1839, MM. Fuss, Sabler et Savitsch employèrent une méthode rigoureuse, celle des distances zénithales. Ils annoncèrent d'abord avoir trouvé une différence de niveau de 55m, 70, puis de 25 mètres. Ces incertitudes étaient dues à la difficulté de tenir compte des réfractions terrestres, qui sont considérables dans les steppes de la Russie, où l'on observe presque toujours des effets de mirage. M. Hommaire de Hell résolut de mettre fin à ces doutes. Il partit d'Odessa, à la fin de 1838, pour faire un nivellement géodésique en profitant des crues du Don qui inondent la plaine jusqu'à cent kilomètres de l'embouchure. Cette première exploration préparatoire fut poussée jusqu'à l'embouchure du Manitch dans le Don. L'année suivante, ce courageux voyageur arriva, à travers ces contrées désertes et dangereuses, à l'embouchure de la Koumo dans la Caspienne. Là commencèrent ses travaux. Muni d'un niveau à bulle d'air, il nivela toute la contrée intermédiaire entre la mer d'Azow et la Caspienne. Ses stations étaient distantes de 150 à 500 mètres. Le résultat général qu'il obtint fut que le niveau de la Caspienne est à 18m,3 au-dessous de celui de la mer Noire. Cette différence de niveau tient uniquement, suivant M. de Hell, à une diminution dans le volume des eaux des affluents de la Caspienne, le Volga, l'Oural et l'Emba. Autrefois, dit-il, les barques à sel destinées à la Sibérie chargeaient trois millions de kilogrammes; elles n'en prennent plus que la moitié. Du temps de Pierre le grand, on construisait à Kasan des bâtiments de guerre pour la flotte de la mer Caspienne; de pareils travaux sont impossibles aujourd'hui; les chantiers de construction sont à Astrakan. C'est au déboisement de l'Oural qu'on doit attribuer cette diminution dans le régime des fleuves. Ajoutez à cela que des vents violents de l'est portent l'eau de la Caspienne jusqu'à une grande distance dans l'intérieur des terres, et que pendant l'été son évaporation est des plus actives. Toutes ces causes réunies ont fait baisser son niveau et ont opéré sa séparation de la Méditerranée. Le pays intermédiaire entre ces deux mers est une plaine parsemée de lacs salés, et le point de partage n'est qu'à au-dessus de la mer d'Azow. Ainsi donc il est très-probable que la surface seule des deux mers présente une différence de niveau, et que la Caspienne n'occupe point une dépression du sphéroïde terrestre.De la limite des neiges éternelles, par M. Agassiz.--Déterminer à quelle hauteur on trouve des champs de neige qui ne fondent pas pendant l'été, est une question difficile à résoudre en théorie et en pratique. En effet, l'exposition, la pente, la couleur, la nature du terrain, sont autant de circonstances qui favorisent ou empêchent la fusion des neiges. M. Agassiz, qui a si souvent habité et parcouru les hautes Alpes, a cherché à trouver un caractère qui permît de fixer rigoureusement la ligne des neiges éternelles. Il y est parvenu en étudiant le mode de structure des glaciers à leur partie supérieure, où ils se terminent par des champs de neige poudreuse. Ces champs offrent très-peu de crevasses; mais là où elles existent on reconnaît très-bien les différentes couches qui correspondent chacune à la neige tombée dans le cours d'une année; or, la surface des champs de neige étant la face extérieure de la dernière couche annuelle, il est évident que le bord inférieur de cette couche, telle qu'elle est circonscrite par l'effet de la fonte, sera la limite exacte des neiges éternelles sur un point donné. Toutes ces couches de neige successives forment des bandes superposées l'une à l'autre comme les tuiles d'un toit, parce que les couches de neige des années précédentes se sont avancées vers la plaine par suite de la progression du glacier. On les voit très-bien en s'élevant au-dessus des bords du champ de glaces. La ligne des neiges éternelles est donc exactement indiquée par le contour inférieur de la couche superficielle des neiges tombées dans le cours de l'hiver précédent.Volcan du Taal, en Chine. Lettre de M. Delamarche, ingénieur hydrographe.--Le volcan se trouve dans la presqu'île de Bong-Bong. Le cratère est circulaire, de 2,860 mètres de diamètre environ. La paroi inférieure est presque verticale, sa hauteur de 75 mètres environ. Au fond de ce cratère, une seconde enceinte montueuse s'élève au cinquième environ de la profondeur totale; elle enferme la moitié du terrain; l'autre est unie et en partie occupée par un lac jaunâtre en ébullition. Entre ce lac et l'enceinte intérieure sont des bouches volcaniques qui forment de petits monticules coniques. Le plus remarquable d'entre eux est régulier, et une fumée blanche et sulfureuse s'échappe de sa bouche. Jamais il n'y a de flammes ni d'éruption. Sauf les dimensions, ce cratère ressemble singulièrement à celui du Vésuve, dontl'Illustrationa donné la coupe dans son numéro du 21 février.A propos de cette communication, M. Edie de Beaumont fait remarquer que ce cratère rappelle de la manière la plus frappante les formes des montagnes annulaires de la lune, telles qu'elle sont figurées sur les belles cartes de MM. Lohrmann, Beer et Maedler. Ces cirques mit un diamètre qui atteint quelquefois jusqu'à 90 000 mètres; mais il y en a de plus petits. Si l'on compare les cirques terrestres aux cirques lunaires, on trouve pour les extrêmes les nombres suivants:Diamètres:TERRE LUNE.Cratère du Mosenberg(Erfel)... 200m a Ptolémée. 2,190mLagune de Bong-Bongdans laquelle est levolcan de Taal... 16,500m Tycho 91,000mIl existe même sur l'îlot de Ceylan un cirque de 70,000 mètres de diamètre; mais sa mesure et sa ressemblance avec un cratère étant moins bien constatées, nous avons préféré citer le volcan de Taal.Notes historiques sut les tremblements de terre, par M. Percy. L'auteur travaille depuis longtemps à un catalogue général des tremblements de terre; il extrait de son ouvrage la liste de ceux qui ont été ressentis aux Antilles. En voici le résumé par siècle: dans le dix-septième, 9; dans le dix-huitième, 13; dans le dix-neuvième, 108; en tout, 160. Il ne faudrait pas se hâter de conclure, ainsi que l'auteur le fait judicieusement remarquer, que les tremblements de terre deviennent de plus en plus fréquents: seulement on les note avec plus de soin, surtout depuis la paix. Il faut donc se borner, pour le moment, à enregistrer les nombres sans en tirer encore aucune conclusion prématurée. Un tremblement de terre dans les Antilles consiste rarement en une seule secousse; ce sont, au contraire, de nombreuses secousses qui se succèdent à des intervalles plus ou moins rapprochés. Ainsi il résulte des documents envoyés à l'Académie, par M. le ministre de la marine, que, du 8 février 1813, à 10 heures 49 minutes du matin, heure à laquelle la ville fut détruite, jusqu'au 31 mai, il y eut 90 secousses fortes ou faibles.M. Percy s'est occupé de savoir quel était le mode de distribution des 926 tremblements de terre dans les différents mois des années comprises cuire 1801 et 1843. Voici ses résultats;Janvier, 99. Juillet, 74.Février, 100. Août, 78.Mars, 92. Septembre, 72.Avril, 59. Octobre, 92.Mai, 55. Novembre, 60.Juin, 55. Décembre, 78.En se bornant à l'Europe, il trouve encore que c'est pendant l'hiver que les tremblements de terre sont les plus fréquents. L'auteur examine ensuite la direction des tremblements de terre, leur simultanéité à de grandes distances, les phénomènes météorologiques qui les ont accompagnés; ses conclusions sont les suivantes:1º La cause des tremblements de terre, quelle qu'elle soit, se trouve à de très-grandes profondeurs dans l'intérieur du globe;2º Elle n'est pas unique, ou au moins elle ne manifeste pas un mode d'action toujours identique, soit par rapport au temps, soit par rapport aux lieux, soit même relativement à ses effets;3º Les effets des tremblements de terre ne sont pas toujours uniquement dynamiques;4° Ils sont quelquefois accompagnés de phénomènes chimiques, électriques ou électro-chimiques, lesquels, en général, ne peuvent être considérés comme cause des commotions souterraines;5° Les commotions, enfin, donnent souvent lieu à des dégagements de gaz ou d'autres fluides, lesquels paraissent produire, dans certaines circonstances, des phénomènes météorologiques, soit de lumière, soit d'un autre genre, par exemple, de chaleur ou de vapeur d'eau.Température des eaux fournies par le puits artésien de Neu Salzwerk, en Westphalie, par M. de Humboldt.--Ce puits a été percé dans le but de rechercher une couche de sel gemme. Il traverse le Keuper et le Lias, et a été poussé jusqu'à la profondeur de 644 mètres, ou 562 mètres au dessous du niveau de la mer. Les températures obtenues sont les suivantes;PROFONDEUR. TEMPÉRATURE.A 301 mètres, 21,5 C.315 22,9327 27,5622 31,2644 34,9Le puits de Grenelle a donné à MM. Arago et Walferdin un accroissement d'un degré pour 32 mètres. Le trou de sonde du Neu-Salzwerk donne 29m, 2. A Pregny, près Genève, M. de la Rive avait trouvé 29m,6. On voit que ces résultats concordent suffisamment. Leurs différences s'expliquent par la nature du sol, son élévation au-dessus de la mer, la température du lieu et les thermomètres mis en usage.VIII--Météorologie.Mémoire sur l'hygrométrie, par M. Blondeau de Carolles.--L'auteur annonce avoir construit un hygromètre dont il ne donne pas lu description; puis il dit avoir été conduit, par l'observation, à une loi qu'il formule de la manière suivante: «La marche de l'humidité de l'air varie en sens inverse de la marche du soleil; à mesure que cet astre s'élève sur l'horizon, l'humidité diminue; elle augmente, au contraire, à mesure qu'il s'abaisse: le minimum a lieu exactement à midi, le maximum à minuit.» L'auteur aurait du ajouter s'il entend par humidité la quantité de vapeur d'eau contenue dans l'air à une certaine température, comparée à celle qui est nécessaire pour le saturer (humidité relative), ou bien s'il s'agit de la quantité absolue de vapeur d'eau que l'air contient (humidité absolue). S'il applique sa loi à l'humidité relative, sa loi n'est pas exacte. En effet, une série de huit ans, faite à Halle par M. Kaemtz, fait voir que le maximum de l'humidité relative est le matin avant le lever du soleil, le minimum dans l'après-midi à une heure variable, suivant les saisons. Les séries de MM. Neuber à Apenrade et Kupffer à Pétersbourg confirment pleinement ce résultat, qui s'explique beaucoup mieux par les influences calorifiques du soleil que celui de M. Blondeau de Carolles(1). Si les choses se passaient comme le dit cet auteur, il faudrait chercher ailleurs la cause des variations de l'humidité.Note 1:VoyezKaemtz,Cours complet de Météorologie, p. 80.Le même physicien a étudié les lois de la tension de la vapeur entre 7º et 10º centigrades; il a trouvé que les nombres de Dalton étaient trop forts. Ce résultat est exact, mais il n'est pas nouveau. En effet, pour la tension de la vapeur d'eau à zéro. Dalton avait trouvé 5mm,04; Kaemtz, seulement 4mm,58; M. Riot, 3mm,90; Egen, 5mm,06; August, 4mm,67; et enfin M. Lamé, 5mm,0.Il m'a toujours semblé qu'avant de communiquer des résultats à l'Académie, il faudrait s'enquérir s'ils sont réellement neufs et bien établis. Ceux-ci n'ont nullement ce caractère, car la loi de la variation diurne de l'humidité est déduite de quelques mois seulement, espace de temps tout à fait insuffisant pour la mettre en évidence; et le second résultat était connu depuis longtemps.Faits pour servir à la théorie de la grêle, par M. Fournet.--Quelles sont les causes qui font que les gouttes de pluie se congèlent, tantôt sous forme de grêle, tantôt sous celle de neige ou de grésil? C'est une question que la météorologie n'a pas encore résolue. Le fait rapporté par M. Fournet est donc très-important. Le 6 août 1842, un nuage s'étendit sur tout le pays qui environne la commune de Clichy; il donnait de la grêle par sa partie moyenne et de la neige par ses extrémités; les habitants entendirent en même temps une espèce de mugissement, inexplicable par tout autre cause que par un bruit particulier provenant du nuage. Un bruit analogue a déjà été signalé par beaucoup de savants, et entre autres par M. Peltier.Note sur le coup de tonnerre qui a frappé la cathédrale de Strasbourg le 10 juillet 1843.--Une économie mal entendue s'était toujours opposée à ce que la tour de la cathédrale de Strasbourg fût préservée de la foudre par un paratonnerre. Le 14 août 1833, vers quatre heures du soir, la tour fut foudroyée trois fois pendant un violent orage. Le troisième coup l'illumina presque tout entière. Le plomb, le fer, le cuivre, le mortier, le grès lui-même furent brûlés ou fondus en plusieurs endroits; les marteaux furent soudés à quelques cloches, et l'on eut beaucoup de peine à les détacher; des pierres furent lancées dans la rue, et la réparation du dégât s'éleva à plusieurs milliers de francs.Alors on se décida à lever un paratonnerre avec quatre conducteurs communiquant entre eux, dont l'un passe derrière la boutique d'un ferblantier pour se rendre dans un puits ainsi que les autres. Les frais de l'établissement s'élevèrent à 15,000 fr.; mais les dégâts causés auparavant par la foudre étant environ de 1,000 fr. par an, on peut les considérer comme peu importants. Le 10 juillet 1843, un violent orage éclate sur la ville, une traînée lumineuse sillonne le conducteur et pénètre dans la boutique du ferblantier par la porte qui donne sur la place, éclate en une grande flamme contre des barres de fer placées contre le mur sans blesser aucune des sept personnes réunies dans l'atelier. Cette déviation du fluide s'explique par la présence d'un tas de débris de fer et de plomb qu'on avait accumulés au pied de la tour dans le voisinage du conducteur. Les conducteurs ne présentaient point de trace du passage de la foudre; mais le cône de platine formant la pointe du paratonnerre était fondu sur une longueur de 5 ou 6mm. M. Finck a vu le second éclair arriver horizontalement, et se recourber pour atteindre la pointe du paratonnerre; les zigzags de la ligne lumineuse étaient peu prononcés; elle avait environ 50 mètres de long.Dans la même séance, M. Fiedler présente à l'Académie un de ces tubes appelésfulguritesque forme la foudre en traversant les sables siliceux. Elle les fond sur son passage, et forme ainsi un étui souvent fort long et même ramifié. Voici comment ce tube fulminaire a été découvert. Le 13 juin 1841, un orage qui remontait le cours de l'Elbe passait sur les collines de sable recouvertes de vignes qui existent sur la rive droite du fleuve, à une heure de Dresde, près du village de Luschwny, lorsqu'un coup de foudre tomba dans la vigne appeléeder Koermsche Weinberg. On courut vers le haut de la colline, croyant que la foudre avait atteint le pavillon où Schiller écrivit sonDom Carlos. Mais, à cinquante pas du bâtiment, ou vit un échalas fendu qui indiquait le lieu où la foudre avait frappé. En suivant la trace au pied de l'échalas. M. Fiedler vit que le fulgurite s'enfonçait dans la terre sous une inclinaison de 66 degrés. La foudre avait rencontré quelques racines de prunier qu'elle avait enveloppées dans la masse de sable fondu, mais elle ne suivit point la direction de ces racines. Ces racines sont noircies seulement dans la partie embrassée par le tube. A un mètre de la partie supérieure, le fulgurite se divise en trois branches longues de 65 centimètres environ. M. Berthier ayant analysé le sable, l'a trouvé composé de silice, d'alumine, d'oxyde de fer et de carbonate de chaux.Une lettre M. Leps, lieutenant de vaisseau commandantla Vigie, nous fournit l'occasion de mentionner un effet encore plus curieux de la foudre. Le navire fut foudroyé le 1er mai 1843. Aucun accident n'eut lieu à bord; seulement l'extrémité du paratonnerre fut fondue, et tous les instruments en fer, couteaux, sabres, fusils, barre du gouvernail, étaient aimantés dans toute l'étendue du navire. Les boussoles n'étaient plus d'accord entre elles; leurs azimuts différaient de 25 à 45 degrés. Ayant relevé deux points de la côte l'un par l'autre, M. Leps trouva une erreur de 5 degrés en se servant d'une boussole qui était d'accord avec le compas de route. Un compas donné à M. Leps par M. Baudin, qu'il rencontra à l'île du Prince, était aussi très-fortement influencé dans toutes les parties du navire, sauf le centre de l'arrière. Il est donc évident que tout le fer du bâtiment avait été aimanté. Ces faits doivent être connus des officiels de marine; leur ignorance pourrait causer la perte du bâtiment dans le voisinage des côtes.Notice sur les quantités de pluie à la Rochelle, de 1792 à 1842, par M. Fleuriau de Bellevue.--Il tombe annuellement, à la Rochelle, 656 millimètres d'eau qui sont distribués dans les diverses saisons de la manière suivante.
Grâce au ciel et au scrutin, la grande bataille académique est enfin terminée; M. Sainte-Beuve est victorieux et M. Mérimée triomphe; l'Académie française a fait trois bonnes affaires dans cette rude journée: elle a conquis deux hommes d'un esprit rare et d'un incontestable talent, et elle a échappé à M. Vatout. Avoir deux fois de l'esprit, c'est beaucoup; mais ne pas faire une sottise, c'est bien plus encore, M. Vatout est certainement un très-bon et très-honnête homme; nul ne met en doute sa loyauté; on lui reconnaît même ce qu'on appelle l'esprit du monde, c'est-à-dire l'art de ne rien dire ou plutôt de dire des riens. M. Vatout a une réputation d'amabilité et de grâce légère d'autant plus remarquable, qu'en lui la forme, au premier coup d'œil, dissimule le fond. Le mot,--si souvent répété,--papillon en bottes fortes, le caractérise admirablement. M. Vatout serait donc, en bonne conscience, un homme excellent et charmant, s'il n'avait pas la passion d'écrire et d'être académicien. L'Académie française a eu le tort très-grave d'encourager cette maladie par des semblants d'agaceries et de caresses qui ont mis le candidat en belle humeur; il y a même eu un moment où l'Académie semblait près de se rendre et de se donner à M. Vatout; et lui, semblable à un amant sûr de son fait, se disait à lui-même: «Elle est à moi!» Le scrutin de la dernière élection a trahi toutes les espérances de M. Vatout; l'Académie, comme les coquettes qui vous attirent jusque sur le seuil pour avoir le plaisir de vous fermer la porte au nez, l'Académie a fait entrer MM. Sainte-Beuve et Mérimée à la barbe de ce bon M. Vatout, qui ouvrait déjà les bras pour embrasser sa conquête. Il a bien fallu qu'il s'en allât tristement en essuyant sur ses lèvres l'espoir du baiser qu'il attendait, et que d'autres venaient du prendre.--Cet échec, on peut le croire, ne fera pas reculer M. Vatout. C'est le huitième qu'il essuie; mais les grandes passions sont tenaces. M. Vatout continuera donc à poursuivre l'Académie avec acharnement. A chaque occasion, à chaque remontre, il lui fera des yeux et lui lancera de nouveaux soupirs; et s'il n'obtient pas la cruelle par amour, il l'aura par lassitude: l'Académie est femme.
Il est bien temps toutefois que l'Académie se repose un peu après ces trois morts et ces trois élections qui viennent de se succéder coup sur coup. Les candidats doivent avoir besoin de reprendre haleine et de refaire leurs forces épuisées par tant de courses haletantes et de visites intéressées; d'autre part, les académiciens sentent le besoin de ne plus être éveillés, tous les matins, en sursaut par des solliciteurs intentes qui s'écrient d'une voix monotone: «Ouvrez, s'il vous plaît; votre voix, mon cher monsieur, pour l'amour de moi!»
Dans cette commune lassitude, on dit que l'Académie et ses candidats eux-mêmes sont convenus de s'entendre pour empêcher qu'un des quarante meure avant six mois, ce délai paraissant suffisant pour se réconforter de part et d'autre. Malheureusement, trois ou quatre immortels semblent refuser l'attendre jusque-là, et annoncent une ruine plus prochaine. L'Académie fait tous ses efforts pour les étayer; elle leur recommande les soins, la prudence, des ménagements, et de se tenir bien couverts et d'avoir toujours les pieds chauds; surtout, qu'ils ne mangent pas trop, qu'ils se gardent de sortir par les temps froids et humides, et qu'ils évitent les rencontres dangereuses, par exemple, la lecture d'une tragédie ou d'un pœme épique. Avec ce régime consciencieusement exécuté, on espère atteindre les six mois sans enterrement.
Il est aussi question d'une addition au régiment académique, inspirée par l'effrayante consommation d'immortels que la mort a faite depuis le mois de janvier dernier: un membre se propose de faire ajouter au dit règlement un amendement ainsi conçu:
1º Il est expressément défendu aux académiciens de mourir plus de trois fois par an;
2º Après les trois décès annuels autorisés par le précédent article, si un quatrième se présentait contrairement au texte du règlement, il serait considéré comme non avenu: cependant la mort pourrait obtenir une autorisation provisoire, en fournissant la preuve qu'il n'a pas agi avec préméditation et par malice contre l'Académie, mais comme forcé et contraint et dans des circonstances tout à fait indépendantes de sa volonté.
Nous ne savons pas si cette mesure empêchera les morts, mais, à coup sûr, elle ne détruira pas les candidats; ils fourmillent de bons côtés, et le curieux de l'aventure, c'est que beaucoup de noms illustres et qui honoreraient l'Académie par l'éclat de leur talent et du leurs succès, se mettraient complètement à l'écart; on se demande, par exemple, comment M de Balzac ne figure pas dans ces luttes; ce n'est pas que M. de Balzac dédaigne réellement l'Académie, mais M. de Balzac a de la fierté et n'entend pas courir les chances et les douleurs des refus systématiques et multipliés. M du Balzac a donc fait sonder le terrain académique avant que de s'y aventurer; il s'est adressé à trois académiciens pris dans les trois partis qui ont le plus d'influence sur le scrutin et décident de la victoire; tous trois, après avoir procédé à une espèce du recensement des voix et consulté l'académicien Pierre et l'académicien Paul, tous trois, dis-je, ont déclaré que M. de Balzac n'avait pas la moindre chance d'être élu. Quelqu'un en demandait la raison; «C'est, lui dit-on, que M. Balzac n'est pas dans un état de fortune convenable.» Il résulte de cette explication qu'il vaudrait mieux être M. de Rothschild pour entrer à l'Académie que l'auteur d'Eugénie Grandetet tant d'admirables études; Samuel Bernard aurait aujourd'hui plus de droit au fauteuil que Molière ou Chateaubriand.
M. de Balzac a répondu: «Puisque l'Académie ne veut pas de mon honorable pauvreté, plus tard elle se passera de ma richesse!» M. de Balzac compte bien devenir incessamment millionnaire pour apprendre à vivre à l'Académie.
Pendant que l'Académie se débattait au scrutin, quelques théâtres jouaient au jeu des premières représentations; dans ce jeu de hasard, le Second Théâtre-Français a gagné le gros lot; c'est d'un drame qu'il s'agit; ce drame est intitulé;la Comtesse d'Altenberg. Cette comtesse est la plus malheureuse des femmes et des mères: elle a un sombre mari, un mari jaloux, qui la tourmente injustement, et une fille charmante qui se laisse séduire. Escortée de ces deux douleurs, la comtesse d'Altenberg traverse cinq actes tout entiers dans les terreurs et les sanglots et n'arrive au dénouement qu'après des épreuves dont une seule suffirait à tuer une comtesse moins robuste et moins résignée; très-heureusement donc madame d'Altenberg n'en meurt pas, et il faut convenir qu'elle a la vie dure; elle survit, en effet, à d'effroyables menaces, à d'effroyables injures, à d'effroyables soupçons, à un jugement, à une condamnation, à des projets de meurtre effroyables. La conduite de madame d'Altenberg est d'autant plus méritoire qu'elle accepte, aux yeux de son mari, la faute de sa fille, et qu'elle se laisse soupçonner par amour maternel; elle pousse ce dévouement jusqu'à subir le déshonneur, et presque la mort; C'est là un grand courage, en vérité, et qui mérite bien sa récompense; aussi le salaire ne manque pas, et l'heure vient où le séducteur réhabilite la mère en épousant la fille, et rend la sécurité au mari convaincu de son erreur. Toute justice alors est faite à la comtesse d'Altenberg, que je propose, pour ma part, d'inscrire au calendrier des mères et des femmes martyres.--Dès que le Second-Théâtre-Français a un gémissement à pousser et une larme à répandre, il en appelle à madame Dorval; aussitôt madame Dorval pleure et gémit avec ce grand art du sanglot que nul ne possède aussi bien qu'elle. Ainsi la comtesse d'Altenberg, de pleurs en pleurs, a touché toutes les bonnes âmes du parterre, et obtenu un véritable succès; MM. A. Royer et Gustave Vaez sont ici les collaborateurs de madame Dorval.
L'Ambigu Comique nous a donnéles Amants de Murcie. Vous les appelleriez Roméo et Juliette, qu'on n'aurait rien à vous dire; M. Frédéric Soulié lui-même, l'auteur de ce terrible mélodrame, serait obligé de convenir que les deux amants de Vérone, le tendre Roméo et la douce Juliette, sont, au fond, très-proches parents des amants de Murcie; seulement, à l'Ambigu, Roméo s'appelle Silvio, et Juliette change son nom contre celui de Stella; mais, aux noms près, les amours sont les mêmes, amours contrariées par des haines de Montaigus à Capulets, amours livrées au désespoir, amours mêlées de blasphèmes et de sang, amours gémissantes et dénouées par le poison. L'Ambigu a mis de grands coups d'épée, de grands coups de théâtre, de grands coups de poignard, de grandes décorations, de grandes phrases et des poumons à toute épreuve, au service desAmants de Murcie. Pendant cinq grands actes on se bat, on se tue, on s'aime, on se déteste, on s'empoisonne, on court à travers champs, on crie à tue-tête, etc., etc. Vous jugez de l'anxiété du public, qui se demande d'acte en acte: «Comment cela finira-t-il? tuera-t-il ou sera-t-il tué? à qui reviendra ce coup d'épée? pour qui cette coupe de poison? sont-ils libres ou, prisonniers, morts ou vivants? faut-il pleurer leur défaite ou chanter leur victoire, pousser unvivatou entonner unde profundis?--Avec de tels charmes,les Amants de Murciene pouvaient manquer de séduire le public et d'obtenir de lui amour pour amour.--Il n'y a pas la madame Dorval, mais madame Emilie Guyon, qui en vaut bien une autre.
Après tous ces gémissements, toutes ces scélératesses, tous ces désespoirs et toutes ces rages; après ces poignards, ces cœurs sanglants, ces noires cavernes et ces anthropophages, il est bon de se divertir un peu; sachons changer les tons et varier les nuances: c'est le grand art de plaire; l'ambre et le musc après l'odeur du sang; la marotte innocente après le farouche tam tam!
Le théâtre du Palais-Royal s'est chargé du divertissement. Sous le titre dela Polkail sert, depuis huit jours, à ses habitués, une bouffonnerie des plus divertissante. La polka n'est que le prétexte; elle arrive au dénoûment pour en finir. Mais pourquoi arrive-t-elle? Je ne saurais trop le dire. A-t-on besoin de donner une raison à la polka! Cela eût été bon du temps où régnait Aristote; aujourd'hui, pourvu qu'on rie ou qu'on pleure on est content, et personne ne s'informe si les règles y trouvent à redire et si Boileau s'en indigne.--Mettez un neveu aux prises avec un oncle ridicule; ledit neveu se déguise en milady et fabrique de l'anglo-français extravagant; saupoudrez le tout d'adorables coqs-à-l'âne et de sublimes bêtises, puis faites danser la polka, et vous allez aux nues, et Jupiter rit aux éclats de son rire inextinguible. Oui, le compère Jupiter, vulgairement appelé le public, éclate de rire, et témoigne par son hilarité toute sa satisfaction à Levassor, à Samville, à Grassot, les trois plaisants compères, du spirituel Paul Vermoud et de l'ingénieux Frédéric Berat, dans cette ébauche et cette débauche de carnaval.
Il y a eu quelque chose encore du côté du Vaudeville et du théâtre des Variétés: au Vaudeville,le Voyage impossible; au théâtre des Variétés,Trimtout court.Le Voyage impossibledevrait s'appeler bien plutôt l'insipide voyage. L'esprit y manque, en effet, et l'intérêt y fait complètement défaut; cependant Arnal y joue son rôle. Comment Arnal a-t-il pu s'engager dans une si pauvre entreprise? Eh! mon Dieu, il l'a fait à son corps défendant. Pour échapper à ce voyage maussade, Arnal s'était adressé à tout le monde, à la justice elle-même. Oui, Arnal avait demande à Thémis en personne de le défendre contre ce méchant vaudeville; mais Thémis, faisant la sourde oreille, répondit au pauvre Arnal;
«Tant pis pour vous, mon cher; faites votre paquet et mettez-vous en route.» Heureusement qu'il y a aussi des juges au parterre, et que par-devant leur tribunal Arnal a gagné sa cause. Grâce à leur suprême arrêt, le voyage est devenu véritablement le voyage impossible; des sifflets se mettent tous les soirs en travers de la route; c'est un voyage qui n'ira pas loin.
Quant à Trim, il a trouvé des vents plus favorables; Trim est un niais au suprême degré, qui prend un simple gentilhomme pour un roi, le proscrit Georges pour Georges II, souverain de la Grande-Bretagne; de là un déluge de quiproquo où cet imbécile de Trim risque de se noyer à chaque pas; mais enfin il surnage et en est quitte pour la peur; le quiproquo au théâtre est comme le pain dans un repas, on en mange toujours et avec plaisir. Trim a réussi comme le pain quotidien.
L'Opéra profitera des vacances de la semaine sainte pour se rajeunir et s'émonder; on ne dira pas que c'est par amour du luxe et par un goût de folles dépenses; l'Opéra est réellement dans un état de négligence voisin de la malpropreté, s'il n'est pas la malpropreté en personne; voyez ces noires murailles, ces loges fanées, ces papiers maculés, ces voûtes enfumées; sommes-nous véritablement dans la salle de l'Opéra, cette merveille de la France, cette splendeur du monde civilisé? Les ablutions sont donc nécessaires; l'Opéra a besoin de se laver les pieds, les mains, le visage, et de se parer du haut en bas; après quoi on le reconnaîtra peut-être, et on ne craindra plus de se frotter à lui de peur de tacher ses gants, de compromettre la pureté de son vernis et la fraîcheur de son frac.
Madame de N.... est une âme tout à fait charitable; en toute occasion, elle sait montrer la grandeur de ses sentiments et le désintéressement de ses principes; c'est une femme qui ne demande qu'à se sacrifier pour autrui; l'autre jour, quelqu'un parlait devant elle de son amie intime, madame C..., et en parlait d'une façon tant soit peu cavalière; il appuyait particulièrement sur l'indulgence de son cœur et sur son penchant à la tendresse universelle. «Elle a eu au moins dix... maris, disait-il.
--Allons donc! répliqua madame de N.... de son air le plus innocent, dix... maris! je voudrais avoir ce qui en manque.»
Je n'avais pas soupé la veille, je n'avais pas déjeuné le matin, je marchais sur un sol raboteux et glissant, une bise aigre et perçante me jetait à la face une timide brume qui me caressait le tour du nez et de la bouche comme une pluie de fines aiguilles, et je songeais...
Aux jours de la prospérité j'avais plus d'une fois entendu quelque gras et potelé bourgeois disserter, d'un air sentencieux sur les soucis du lendemain en savourant sa tasse de moka. Hélas! que sont les soucis du lendemain auprès de ceux de l'heure présente? Or, c'était le présent qui pesait sur moi de tout le poids que peuvent ajouter à la charge les privations du passé: je ne parle pas des craintes de l'avenir: car, à force de songer creux, j'avais fini par ne plus penser du tout. Je souffrais et je marchais; les sourcils froncés, la bouche serrée, à défaut de manteau, m'enveloppant de mes deux bras croisés sur ma poitrine.
«N'avez-vous jamais fumé?» me demanda tout à coup mon compagnon; car je n'étais pas seul; à mes côtés boitait un joueur de musette, joyeux envers et contre tous; joyeux contre la pauvreté, contre la saison, contre les infirmités, contre les maladies, contre la faim; et dans le duel qu'à sa naissance il commença avec la vie, ayant toujours eu pour auxiliaires l'insouciance et la gaieté.
Il répéta si demande, car je n'entendais qu'à demi, et vu ma noire humeur, ne me sentais nullement disposé à répondre à d'oiseuses questions.
«Non! dis-je enfin d'un ton bourru.
--Ma foi, tant pis, reprit-il. Je comprends alors: il vous manque un sens, et c'est pourquoi un rien vous met à bas. Moi aussi, sans ma chère consolation, je serais tenté de penser que les temps sont rudes, le pain dur à gagner, le vin frelaté, les amis froids, les foyers tièdes et la chaume des toits perçé à jours; mais quand ma pipe bien remplie s'allume, de quoi me plaindrais-je? elle échauffe la saison, l'âtre et les amis; elle dénoue la bourse du riche, élargit le cœur du pauvre déride la face du vieillard, et fait rayonner celles des jeunes filles. Vivent ma pipe et ma musette! vivent ma musette et ma pipe! A travers la fumée de l'une, à travers les sons du l'autre, je vois et j'entends toutes choses, et le monde ne perd rien, je vous jure, à prendre mes deux vieux amis pour truchements. Dans la guirlande ondoyante qui se déploie autour de ma pipe, je vois peu à peu s'éclairer un foyer pétillant qu'entourent de gais compagnons nous jasons, dévidant mainte et mainte histoire du temps passé, du temps présent et des temps qui ne viendront jamais; la plupart de ces fripons jouent aussi de la musette, et les diables d'enragés en jouent comme des anges. Ils me régalent des mélodies du leur cru que je compose pour eux, et, même dans les plus grandes villes, on n'entendit jamais rien de pareil. Ce sont des airs à faire danser un juge dans son tribunal, un prêtre sa chaire, un mort dans son cercueil. Après l'air viennent les paroles; et alors je pose la pipe et je chante pour moi tout seul. Tout seul, quelle calomnie! ne sont-elles pas là ces ravissantes petites fées aux œillades malignes, fuyant dans les plis vaporeux de la fumée, et dès que mon souffle a ranimé la pipe, revenant en bandes joyeuses, danser l'une vis-à-vis de l'autre, tourner en rond, décamper en faisant une gambade, reparaître pour saluer et pirouetter du nouveau? Vis-à-vis d'elles sont de petits camarades, en fonçant sur le côté, en vrais tapageurs, leurs chapeaux à trois cornes, ayant perruques poudrées et bouclées que toutes les giboulées de mars ne défriseraient pas, et de petits fracs rouges, tout jalonnés d'or, dont la neige la plus épaisse ne saurait ternir l'éclat. Je ne vois que de belles petites créatures: les friponnes! comme elles tiennent gentiment leurs jupes en dansant pour laisser entrevoir de fines jambes et des petits pieds à croquer! Et n'est-ce pas à moi de leur crier: Allons! courage, en avant deux! regardez votre danseur de face, en frac vert.--A votre tour, jeune homme! en avant le galop! oh! oh! tra la!...»
Mon camarade se tut faille d'haleine, regarda sa pipe éteinte, secoua la tête, et, serrant sa musette entre son coude et son côté, lui fit rendre un sourd gémissement.
«Allez, je suis assez triste, poursuivit-il en soupirant, quand ce joyeux monde prend sa volée, et me laisse vis-à-vis de moi-même!
--Mais comment tout cela vous vient-il en tête! lui dis-je, car il était parvenu à me tirer de mes préoccupations personnelles, faisant ainsi pour moi ce que sa pipe avait si souvent fait pour lui.
--Vrai, je ne saurais trop le dire, me répondit-il; mais mon opinion à moi, voyez-vous, c'est que le pauvre diable qui n'a ni sou ni maille, ni belles manières, ni beaux babils, ni chevaux, ni serviteurs, rien enfin qui le divertisse, a pour lui la Providence. Elle se charge de ses plaisirs, elle le bénit et le doue à sa façon. Elle lui remplit la cervelle de toutes sortes de drôles d'idées, d'histoires à crever de rire, de bribes de vers, et que sais-je? elle a mis la chanson dans sa voix et la danse dans ses talons. Allez! allez! nous autres pauvres gens, nous entrons dans le secret des fées et des joyeux lutins, tandis que les riches n'ont pas le temps de les apprendre. Ils aiment le monde comme il est, et bâillent à la fortune; et nous, quand la misère nous vient dévisager, elle nous trouve le prisme en main, et le sourire sur les lèvres.
--Vous donneriez envie d'être pauvre à ceux qui n'en ont pas essayé. Par malheur, je ne suis pas dans cette passe, et je ne saurais faire la nique à la richesse.
-Bah! reprit mon compagnon, hâtant son pas inégal avec une élasticité qui faisait honte à ma marche traînante, puisque vous avez été l'hôte des salons, m'est avis que vous avez dû remarquer plus d'une fois que tout ce grand monde n'a pas une pauvre petite drôlerie pour le tenir en joie. Il faut qu'ils s'adressent à nous pour que nous les déridions un brin. Ils ne nous prêteraient pas leur argent, et nous leur prêtons notre joie. Ne vous êtes-vous jamais avisé de planter là parfois une belle compagnie d'illustres convives assis autour de fruits exquis, de vins mousseux, de mille et mille friandises, éclairés par de brillants lustres, réfléchis dans d'éclatants miroirs? n'avez-vous jamais quitté toute cette pompe pour descendre à la cuisine, où de pauvres diables, mal éclairés par une noire chandelle, se serraient autour d'un hareng saur et d'un pot de bière? Si cela vous est arrivé, dites-moi de quel côté étaient le rire et la franche gaieté. Je le sais bien, moi! Quand les riches me font venir et me disent de leur jouer un air, à voir leurs faces pâles et chagrines, leurs regards mornes et leur façon roide et guindée de se tenir campés droits sur leurs sièges, je perds tout entrain et ne puis plus jouer de bon cœur. Parlez-moi de garçons en vestes, de fillettes en jupon court, en tabliers blancs, qui tous à la fois me demandent chacun son air et sont prêts tous à chanter en chœur n'importe quel refrain! Rien qu'à les voir, je me sens en voix, et on dirait que mon âme entre tout entière dans l'outre de ma musette, tant les sons qui en sortent sont éclatants et joyeux.»
J'étais moins las, j'étais moins triste, j'avais moins faim, moins froid en écoutant mon joueur de bignou. Depuis j'ai pardonné à tous les fumeurs dont l'habit montre la corde. Quant à ceux en gants jaunes, je n'en dis mot. Et qui sait si quelque jour je ne vous conterai pas en détail l'influence qu'eurent sur ma vie les leçons de philosophie joviale et pratique de l'artiste en plein vent.
Triptique en bois doré et sculpté.--13e siècle. Entrée de l'Hôtel de Cluny. Verre à boire. -- Règne de Henri IV.
Nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs (t. 1er, p. 215) la décision du conseil municipal, qui a abandonné à l'État le palais des Thermes, longtemps occupé par un tonnelier, et la loi qui a sanctionné l'acquisition faite par le ministère de l'intérieur, de la propriété de l'hôtel de Cluny, et de la curieuse collection que feu M. Dusommerard avait réunie dans ce précieux monument. Jeudi, vendredi et samedi de la semaine dernière, le nouveau musée archéologique a été ouvert aux membres des deux Chambres et aux conseillers municipaux de la ville de Paris; et après la visite de ceux qui ont voté la dépense, il a été ouvert dimanche aux contribuables qui la paient. C'est un emploi bien entendu d'une parcelle des ressources du trésor national, et les visiteurs des premiers jours comme ceux du dernier se seront félicités du vote et de l'affectation.
Vue de la cour de l'Hôtel de Cluny.
La ville de Paris, qui avait à se reprocher l'avoir laissé démolir, dans la rue des Bourdonnais, l'admirable hôtel de La Trémouille; la ville le Paris, qui eût laissé consommer, au quai Saint-Paul, la destruction entière de l'hôtel de Sens, si le comité historique des arts près le ministère de l'instruction publique n'eût obtenu l'intervention de l'autorité supérieure, quand déjà la sape était en jeu; la ville de Paris a voulu faire oublier ses torts précédents, et les acheter en concourant largement à la conservation et au dégagement de l'hôtel de Cluny.
La plupart des travaux projetés n'ont pu encore être entrepris. La rue des Mathurins-Saint-Jacques, où l'hôtel est situé, va être portée à douze mètres, et de larges pans coupés pratiques au coin de la rue de Sorbonne, qui vient aboutir précisément en face du monument, formeront une sorte de place qui rendra la circulation facile aux abords du musée, et permettra de considérer plus à l'aise la vue de entrée de l'hôtel de Cluny, que nous donnons aujourd'hui.
On s'est borné jusqu'ici à restaurer avec une intelligence pleine de scrupule la cour de l'hôtel, sa façade; à désempâter la galerie à jour sur la couronne, à lui restituer, en un mot, son ancien aspect, celui qu'il avait aux quinzième et seizième siècles, aux temps historiques de ce séjour. A l'intérieur, dans le principal corps de bâtiment, les anciennes distributions ont été rétablies; les cloisons qui avaient été interposées pour le besoin ou les convenances des locataires qui l'avaient habité, ont disparu. Les deux ailes placées en retour n'ont pu recevoir ces améliorations, occupées qu'elles sont encore par deux locataires, dont il faut attendre le départ pour y entreprendre une restauration du même genre et les consacrer, comme tout le reste, à la destination voulue par la loi. Les déblaiements opérés jusqu'ici ont dégagé beaucoup de parties encombrées de replâtrages qui cachaient entièrement plusieurs élégants détails de la construction. Ainsi l'escalier de communication entre la chapelle haute et la chapelle basse, qui avait été découvert en 1832 par feu M. Dusommerard, vient d'être mis à jour par M. Edmond Dusommerard, son fils, qui, en achevant la restauration de la chapelle basse, a dégagé le développement circulaire de ce joli escalier, enfermé jusqu'ici dans un mur moderne. Ce mur a été démoli avec des précautions particulières qu'exigeaient à la fois et le joli travail qu'il masquait et les matériaux précieux qui avaient servi à sa construction. M. Edmond Dusommerard a retrouvé dans ces décombres les têtes presque intactes des statues de tous les personnages de la famille du cardinal d'Amboise, qui avaient leur sépulture dans cette chapelle, statues dont on croyait qu'il ne restait plus que la description donnée par Piganiol de la Force.
Ce sentiment louable a fait choisir par l'administration, pour conservateur de cette collection, M. Dusommerard fils, dès longtemps associé par son père à la pensée artistique et nationale qui a présidé à sa réunion et aux nombreuses recherches que cette entreprise avait nécessitées. Un amour éclairé de l'art et le respect filial sont donc la double garantie offerte au public, que le nouveau musée et les développements qu'il réclame seront l'objet de l'active sollicitude du conservateur. La collection de M. Dusommerard, autrefois entassée dans un ordre qui laissait fort à désirer, mais auquel les mauvaises dispositions antérieures du local ne permettaient guère d'en substituer un autre, a été distribuée avec intelligence et méthode dans six salles au rez-de-chaussée et cinq au premier étage. Du reste, le gouvernement doit sentir que la loi qu'il a sollicitée et obtenue du vote des Chambres est une sorte d'engagement qu'il a contracté. M. Dusommerard avait fait ce que peut un particulier éclairé, persévérant, désintéressé. Mais s'il eût vécu, il eût ajouté encore à ses richesses. Ce qu'il eût fait, l'État doit être bien autrement tenu de le faire; l'État doit comprendre qu'une collection particulière peut bien servir de point de départ à une collection publique et nationale, mais que celle-ci, pour mériter son titre, doit s'accroître chaque jour et s'enrichir à chaque occasion. Du reste, c'est beaucoup que d'avoir décrété qu'il y aurait un musée de ce genre; l'intérêt des amateurs ne lui manquera pas plus que les allocations de: Chambres, el les donations; les legs l'enrichiront comme aussi les votes de chaque exercice.
Les Thermes de Julien.
Dès à présent on peut y admirer des meubles, des armures, des vases et des objets divers de curiosité du moyen âge et de la renaissance; de magnifiques bahuts sculptés et incrustés avec un soin remarquable, des tentures merveilleuses, une collection de vitraux des plus grands maîtres, des panoplies sans égales, l'éperon et les étriers de François 1er, dont nous avons précédemment donné la gravure (t. 1, p. 216), un échiquier en cristal d'un travail inimitable qui a appartenu à saint Louis, des épées et des hallebardes ciselées et damasquinées, une rare collection de verres de Bohème, de vases de Bernard Palissy, des glaces de Venise de la bonne époque; des émaux, des statues, des bustes, des bas-reliefs, entre autres la délicieuse Diane de Jean Goujon; un lit complet moyen âge, des quenouilles à filer d'un travail merveilleux; des montres pleines de manuscrits illustrés; enfin une collection de vases flamands en grès du plus beau galbe. Les objets réunis dans la chapelle attireront aussi l'attention, que fixera particulièrement un prie-Dieu admirablement sculpté. Mais cette chapelle elle-même excitera encore plus la curiosité que tous les trésors d'art qu'on y pourra réunir. Il n'est rien de plus gracieux, de plus fini. On ne peut guère lui comparer que la chapelle du château d'Amboise, qui a été tout récemment l'objet d'une complète restauration artistique. M. le ministre de l'intérieur ne voudra pas faire moins que M. l'intendant de la liste civile. Les deux chapelles ont beaucoup d'analogie quant à la dimension et aux ornements. Elles en auront encore par les soins réparateurs dont elles auront été l'une et l'autre l'objet.
Avant de quitter l'hôtel de Cluny, nous avons voulu reproduire deux des curiosités qu'il renferme, de même que nous avions, à notre entrée, pris le croquis de deux aspects qu'il présente. L'une est une triptique de style gothique, en bois sculpté et doré, renfermant au milieu une Vierge et un Enfant-Jésus dans une niche et sous un clocheton travaillé à jour; les deux volets sont ornés des sculptures les plus fines et les plus délicates;--l'autre est un verre représentant une femme dans le costume de la fin du règne de Henri III et du commencement de celui de Henri IV, verre servant à deux fins et composé, dans sa partie supérieure, d'un petit gobelet, mobile sur son axe, destiné à recevoir le vin ou la liqueur que l'on donnait à goûter au convive; un large récipient inférieur servait, lorsque le verre était retourné, à recevoir le vin qu'il fallait boire rubis sur l'ongle.
On passe par une galerie découverte, débouchant dans la chapelle basse de l'hôtel de Cluny à la grande salle de bains, seul reste de l'immense construction gallo-romaine qu'on appelait le palais des Thermes ou des Termes. Cette galerie toute encombrée, cette immense salle aux arêtes puissantes encore quoique en ruines, qu'on a, il y a un certain nombre d'années, chaperonnée d'une ignoble toiture, qui disparaîtra, nous l'espérons bien, tout cela réclame des soins intelligents de réparations et de dégagements. Là devront être placés et classés tous les débris de monuments gallo romains que le sol de Paris offre fréquemment dans les fouilles qui y sont sans cesse entreprises. Tout est à faire dans cette partie du nouvel établissement national: c'est une collection à créer en quelque sorte; mais le goût de M. Edmond Dusommerard, son érudition, les traditions paternelles nous sont autant de garanties qu'il poursuivra cette œuvre avec ardeur et succès, et nos enfants y verront quelque jour inaugurer son buste comme celui du fondateur de la collection de l'hôtel de Cluny vient d'être si justement inauguré dans une de ces salles où il avait amassé tant de trésors.
(Suite.--Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 346 et 394; t. III, p. 26.)
VII.--Physique du globe.
Sur la différence de niveau entre la mer Caspienne et la mer d'Azow, par M. Hommaire de Hell.--Depuis longtemps les savants se sont occupés de mesurer le niveau relatif de la mer Caspienne et de la mer Noire. On conçoit, en effet, combien il serait intéressant pour la physique du globe de savoir si la mer Caspienne occupe unedépressionde la croûte terrestre, de façon que son fond soit plus bas que celui de la mer Noire, ou bien si le fond des deux mers est à peu près également distants du centre de la terre. On a d'abord cherché à savoir si le niveau de l'eau était le même dans les deux mers. En 1812, MM. Parrot et Engelhardt trouvèrent, à l'aide d'un nivellement barométrique exécuté rapidement entre les deux mers, que leur différence de niveau était de 107 mètres. Ce résultat fut accueilli avec doute dans le monde scientifique. En 1839, MM. Fuss, Sabler et Savitsch employèrent une méthode rigoureuse, celle des distances zénithales. Ils annoncèrent d'abord avoir trouvé une différence de niveau de 55m, 70, puis de 25 mètres. Ces incertitudes étaient dues à la difficulté de tenir compte des réfractions terrestres, qui sont considérables dans les steppes de la Russie, où l'on observe presque toujours des effets de mirage. M. Hommaire de Hell résolut de mettre fin à ces doutes. Il partit d'Odessa, à la fin de 1838, pour faire un nivellement géodésique en profitant des crues du Don qui inondent la plaine jusqu'à cent kilomètres de l'embouchure. Cette première exploration préparatoire fut poussée jusqu'à l'embouchure du Manitch dans le Don. L'année suivante, ce courageux voyageur arriva, à travers ces contrées désertes et dangereuses, à l'embouchure de la Koumo dans la Caspienne. Là commencèrent ses travaux. Muni d'un niveau à bulle d'air, il nivela toute la contrée intermédiaire entre la mer d'Azow et la Caspienne. Ses stations étaient distantes de 150 à 500 mètres. Le résultat général qu'il obtint fut que le niveau de la Caspienne est à 18m,3 au-dessous de celui de la mer Noire. Cette différence de niveau tient uniquement, suivant M. de Hell, à une diminution dans le volume des eaux des affluents de la Caspienne, le Volga, l'Oural et l'Emba. Autrefois, dit-il, les barques à sel destinées à la Sibérie chargeaient trois millions de kilogrammes; elles n'en prennent plus que la moitié. Du temps de Pierre le grand, on construisait à Kasan des bâtiments de guerre pour la flotte de la mer Caspienne; de pareils travaux sont impossibles aujourd'hui; les chantiers de construction sont à Astrakan. C'est au déboisement de l'Oural qu'on doit attribuer cette diminution dans le régime des fleuves. Ajoutez à cela que des vents violents de l'est portent l'eau de la Caspienne jusqu'à une grande distance dans l'intérieur des terres, et que pendant l'été son évaporation est des plus actives. Toutes ces causes réunies ont fait baisser son niveau et ont opéré sa séparation de la Méditerranée. Le pays intermédiaire entre ces deux mers est une plaine parsemée de lacs salés, et le point de partage n'est qu'à au-dessus de la mer d'Azow. Ainsi donc il est très-probable que la surface seule des deux mers présente une différence de niveau, et que la Caspienne n'occupe point une dépression du sphéroïde terrestre.
De la limite des neiges éternelles, par M. Agassiz.--Déterminer à quelle hauteur on trouve des champs de neige qui ne fondent pas pendant l'été, est une question difficile à résoudre en théorie et en pratique. En effet, l'exposition, la pente, la couleur, la nature du terrain, sont autant de circonstances qui favorisent ou empêchent la fusion des neiges. M. Agassiz, qui a si souvent habité et parcouru les hautes Alpes, a cherché à trouver un caractère qui permît de fixer rigoureusement la ligne des neiges éternelles. Il y est parvenu en étudiant le mode de structure des glaciers à leur partie supérieure, où ils se terminent par des champs de neige poudreuse. Ces champs offrent très-peu de crevasses; mais là où elles existent on reconnaît très-bien les différentes couches qui correspondent chacune à la neige tombée dans le cours d'une année; or, la surface des champs de neige étant la face extérieure de la dernière couche annuelle, il est évident que le bord inférieur de cette couche, telle qu'elle est circonscrite par l'effet de la fonte, sera la limite exacte des neiges éternelles sur un point donné. Toutes ces couches de neige successives forment des bandes superposées l'une à l'autre comme les tuiles d'un toit, parce que les couches de neige des années précédentes se sont avancées vers la plaine par suite de la progression du glacier. On les voit très-bien en s'élevant au-dessus des bords du champ de glaces. La ligne des neiges éternelles est donc exactement indiquée par le contour inférieur de la couche superficielle des neiges tombées dans le cours de l'hiver précédent.
Volcan du Taal, en Chine. Lettre de M. Delamarche, ingénieur hydrographe.--Le volcan se trouve dans la presqu'île de Bong-Bong. Le cratère est circulaire, de 2,860 mètres de diamètre environ. La paroi inférieure est presque verticale, sa hauteur de 75 mètres environ. Au fond de ce cratère, une seconde enceinte montueuse s'élève au cinquième environ de la profondeur totale; elle enferme la moitié du terrain; l'autre est unie et en partie occupée par un lac jaunâtre en ébullition. Entre ce lac et l'enceinte intérieure sont des bouches volcaniques qui forment de petits monticules coniques. Le plus remarquable d'entre eux est régulier, et une fumée blanche et sulfureuse s'échappe de sa bouche. Jamais il n'y a de flammes ni d'éruption. Sauf les dimensions, ce cratère ressemble singulièrement à celui du Vésuve, dontl'Illustrationa donné la coupe dans son numéro du 21 février.
A propos de cette communication, M. Edie de Beaumont fait remarquer que ce cratère rappelle de la manière la plus frappante les formes des montagnes annulaires de la lune, telles qu'elle sont figurées sur les belles cartes de MM. Lohrmann, Beer et Maedler. Ces cirques mit un diamètre qui atteint quelquefois jusqu'à 90 000 mètres; mais il y en a de plus petits. Si l'on compare les cirques terrestres aux cirques lunaires, on trouve pour les extrêmes les nombres suivants:
Diamètres:TERRE LUNE.Cratère du Mosenberg(Erfel)... 200m a Ptolémée. 2,190mLagune de Bong-Bongdans laquelle est levolcan de Taal... 16,500m Tycho 91,000m
Il existe même sur l'îlot de Ceylan un cirque de 70,000 mètres de diamètre; mais sa mesure et sa ressemblance avec un cratère étant moins bien constatées, nous avons préféré citer le volcan de Taal.
Notes historiques sut les tremblements de terre, par M. Percy. L'auteur travaille depuis longtemps à un catalogue général des tremblements de terre; il extrait de son ouvrage la liste de ceux qui ont été ressentis aux Antilles. En voici le résumé par siècle: dans le dix-septième, 9; dans le dix-huitième, 13; dans le dix-neuvième, 108; en tout, 160. Il ne faudrait pas se hâter de conclure, ainsi que l'auteur le fait judicieusement remarquer, que les tremblements de terre deviennent de plus en plus fréquents: seulement on les note avec plus de soin, surtout depuis la paix. Il faut donc se borner, pour le moment, à enregistrer les nombres sans en tirer encore aucune conclusion prématurée. Un tremblement de terre dans les Antilles consiste rarement en une seule secousse; ce sont, au contraire, de nombreuses secousses qui se succèdent à des intervalles plus ou moins rapprochés. Ainsi il résulte des documents envoyés à l'Académie, par M. le ministre de la marine, que, du 8 février 1813, à 10 heures 49 minutes du matin, heure à laquelle la ville fut détruite, jusqu'au 31 mai, il y eut 90 secousses fortes ou faibles.
M. Percy s'est occupé de savoir quel était le mode de distribution des 926 tremblements de terre dans les différents mois des années comprises cuire 1801 et 1843. Voici ses résultats;
Janvier, 99. Juillet, 74.Février, 100. Août, 78.Mars, 92. Septembre, 72.Avril, 59. Octobre, 92.Mai, 55. Novembre, 60.Juin, 55. Décembre, 78.
En se bornant à l'Europe, il trouve encore que c'est pendant l'hiver que les tremblements de terre sont les plus fréquents. L'auteur examine ensuite la direction des tremblements de terre, leur simultanéité à de grandes distances, les phénomènes météorologiques qui les ont accompagnés; ses conclusions sont les suivantes:
1º La cause des tremblements de terre, quelle qu'elle soit, se trouve à de très-grandes profondeurs dans l'intérieur du globe;
2º Elle n'est pas unique, ou au moins elle ne manifeste pas un mode d'action toujours identique, soit par rapport au temps, soit par rapport aux lieux, soit même relativement à ses effets;
3º Les effets des tremblements de terre ne sont pas toujours uniquement dynamiques;
4° Ils sont quelquefois accompagnés de phénomènes chimiques, électriques ou électro-chimiques, lesquels, en général, ne peuvent être considérés comme cause des commotions souterraines;
5° Les commotions, enfin, donnent souvent lieu à des dégagements de gaz ou d'autres fluides, lesquels paraissent produire, dans certaines circonstances, des phénomènes météorologiques, soit de lumière, soit d'un autre genre, par exemple, de chaleur ou de vapeur d'eau.
Température des eaux fournies par le puits artésien de Neu Salzwerk, en Westphalie, par M. de Humboldt.--Ce puits a été percé dans le but de rechercher une couche de sel gemme. Il traverse le Keuper et le Lias, et a été poussé jusqu'à la profondeur de 644 mètres, ou 562 mètres au dessous du niveau de la mer. Les températures obtenues sont les suivantes;
PROFONDEUR. TEMPÉRATURE.A 301 mètres, 21,5 C.315 22,9327 27,5622 31,2644 34,9
Le puits de Grenelle a donné à MM. Arago et Walferdin un accroissement d'un degré pour 32 mètres. Le trou de sonde du Neu-Salzwerk donne 29m, 2. A Pregny, près Genève, M. de la Rive avait trouvé 29m,6. On voit que ces résultats concordent suffisamment. Leurs différences s'expliquent par la nature du sol, son élévation au-dessus de la mer, la température du lieu et les thermomètres mis en usage.
VIII--Météorologie.
Mémoire sur l'hygrométrie, par M. Blondeau de Carolles.--L'auteur annonce avoir construit un hygromètre dont il ne donne pas lu description; puis il dit avoir été conduit, par l'observation, à une loi qu'il formule de la manière suivante: «La marche de l'humidité de l'air varie en sens inverse de la marche du soleil; à mesure que cet astre s'élève sur l'horizon, l'humidité diminue; elle augmente, au contraire, à mesure qu'il s'abaisse: le minimum a lieu exactement à midi, le maximum à minuit.» L'auteur aurait du ajouter s'il entend par humidité la quantité de vapeur d'eau contenue dans l'air à une certaine température, comparée à celle qui est nécessaire pour le saturer (humidité relative), ou bien s'il s'agit de la quantité absolue de vapeur d'eau que l'air contient (humidité absolue). S'il applique sa loi à l'humidité relative, sa loi n'est pas exacte. En effet, une série de huit ans, faite à Halle par M. Kaemtz, fait voir que le maximum de l'humidité relative est le matin avant le lever du soleil, le minimum dans l'après-midi à une heure variable, suivant les saisons. Les séries de MM. Neuber à Apenrade et Kupffer à Pétersbourg confirment pleinement ce résultat, qui s'explique beaucoup mieux par les influences calorifiques du soleil que celui de M. Blondeau de Carolles(1). Si les choses se passaient comme le dit cet auteur, il faudrait chercher ailleurs la cause des variations de l'humidité.
Note 1:VoyezKaemtz,Cours complet de Météorologie, p. 80.
Le même physicien a étudié les lois de la tension de la vapeur entre 7º et 10º centigrades; il a trouvé que les nombres de Dalton étaient trop forts. Ce résultat est exact, mais il n'est pas nouveau. En effet, pour la tension de la vapeur d'eau à zéro. Dalton avait trouvé 5mm,04; Kaemtz, seulement 4mm,58; M. Riot, 3mm,90; Egen, 5mm,06; August, 4mm,67; et enfin M. Lamé, 5mm,0.
Il m'a toujours semblé qu'avant de communiquer des résultats à l'Académie, il faudrait s'enquérir s'ils sont réellement neufs et bien établis. Ceux-ci n'ont nullement ce caractère, car la loi de la variation diurne de l'humidité est déduite de quelques mois seulement, espace de temps tout à fait insuffisant pour la mettre en évidence; et le second résultat était connu depuis longtemps.
Faits pour servir à la théorie de la grêle, par M. Fournet.--Quelles sont les causes qui font que les gouttes de pluie se congèlent, tantôt sous forme de grêle, tantôt sous celle de neige ou de grésil? C'est une question que la météorologie n'a pas encore résolue. Le fait rapporté par M. Fournet est donc très-important. Le 6 août 1842, un nuage s'étendit sur tout le pays qui environne la commune de Clichy; il donnait de la grêle par sa partie moyenne et de la neige par ses extrémités; les habitants entendirent en même temps une espèce de mugissement, inexplicable par tout autre cause que par un bruit particulier provenant du nuage. Un bruit analogue a déjà été signalé par beaucoup de savants, et entre autres par M. Peltier.
Note sur le coup de tonnerre qui a frappé la cathédrale de Strasbourg le 10 juillet 1843.--Une économie mal entendue s'était toujours opposée à ce que la tour de la cathédrale de Strasbourg fût préservée de la foudre par un paratonnerre. Le 14 août 1833, vers quatre heures du soir, la tour fut foudroyée trois fois pendant un violent orage. Le troisième coup l'illumina presque tout entière. Le plomb, le fer, le cuivre, le mortier, le grès lui-même furent brûlés ou fondus en plusieurs endroits; les marteaux furent soudés à quelques cloches, et l'on eut beaucoup de peine à les détacher; des pierres furent lancées dans la rue, et la réparation du dégât s'éleva à plusieurs milliers de francs.
Alors on se décida à lever un paratonnerre avec quatre conducteurs communiquant entre eux, dont l'un passe derrière la boutique d'un ferblantier pour se rendre dans un puits ainsi que les autres. Les frais de l'établissement s'élevèrent à 15,000 fr.; mais les dégâts causés auparavant par la foudre étant environ de 1,000 fr. par an, on peut les considérer comme peu importants. Le 10 juillet 1843, un violent orage éclate sur la ville, une traînée lumineuse sillonne le conducteur et pénètre dans la boutique du ferblantier par la porte qui donne sur la place, éclate en une grande flamme contre des barres de fer placées contre le mur sans blesser aucune des sept personnes réunies dans l'atelier. Cette déviation du fluide s'explique par la présence d'un tas de débris de fer et de plomb qu'on avait accumulés au pied de la tour dans le voisinage du conducteur. Les conducteurs ne présentaient point de trace du passage de la foudre; mais le cône de platine formant la pointe du paratonnerre était fondu sur une longueur de 5 ou 6mm. M. Finck a vu le second éclair arriver horizontalement, et se recourber pour atteindre la pointe du paratonnerre; les zigzags de la ligne lumineuse étaient peu prononcés; elle avait environ 50 mètres de long.
Dans la même séance, M. Fiedler présente à l'Académie un de ces tubes appelésfulguritesque forme la foudre en traversant les sables siliceux. Elle les fond sur son passage, et forme ainsi un étui souvent fort long et même ramifié. Voici comment ce tube fulminaire a été découvert. Le 13 juin 1841, un orage qui remontait le cours de l'Elbe passait sur les collines de sable recouvertes de vignes qui existent sur la rive droite du fleuve, à une heure de Dresde, près du village de Luschwny, lorsqu'un coup de foudre tomba dans la vigne appeléeder Koermsche Weinberg. On courut vers le haut de la colline, croyant que la foudre avait atteint le pavillon où Schiller écrivit sonDom Carlos. Mais, à cinquante pas du bâtiment, ou vit un échalas fendu qui indiquait le lieu où la foudre avait frappé. En suivant la trace au pied de l'échalas. M. Fiedler vit que le fulgurite s'enfonçait dans la terre sous une inclinaison de 66 degrés. La foudre avait rencontré quelques racines de prunier qu'elle avait enveloppées dans la masse de sable fondu, mais elle ne suivit point la direction de ces racines. Ces racines sont noircies seulement dans la partie embrassée par le tube. A un mètre de la partie supérieure, le fulgurite se divise en trois branches longues de 65 centimètres environ. M. Berthier ayant analysé le sable, l'a trouvé composé de silice, d'alumine, d'oxyde de fer et de carbonate de chaux.
Une lettre M. Leps, lieutenant de vaisseau commandantla Vigie, nous fournit l'occasion de mentionner un effet encore plus curieux de la foudre. Le navire fut foudroyé le 1er mai 1843. Aucun accident n'eut lieu à bord; seulement l'extrémité du paratonnerre fut fondue, et tous les instruments en fer, couteaux, sabres, fusils, barre du gouvernail, étaient aimantés dans toute l'étendue du navire. Les boussoles n'étaient plus d'accord entre elles; leurs azimuts différaient de 25 à 45 degrés. Ayant relevé deux points de la côte l'un par l'autre, M. Leps trouva une erreur de 5 degrés en se servant d'une boussole qui était d'accord avec le compas de route. Un compas donné à M. Leps par M. Baudin, qu'il rencontra à l'île du Prince, était aussi très-fortement influencé dans toutes les parties du navire, sauf le centre de l'arrière. Il est donc évident que tout le fer du bâtiment avait été aimanté. Ces faits doivent être connus des officiels de marine; leur ignorance pourrait causer la perte du bâtiment dans le voisinage des côtes.
Notice sur les quantités de pluie à la Rochelle, de 1792 à 1842, par M. Fleuriau de Bellevue.--Il tombe annuellement, à la Rochelle, 656 millimètres d'eau qui sont distribués dans les diverses saisons de la manière suivante.