SOMMAIRE.

L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.N° 0058. Vol. III.SAMEDI 6 AVRIL, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40SOMMAIRE.Histoire de la Semaine.Paysan et Brigand calabrais: Vue de Corenza (Calabre).--Observation météorologique.Mars 1844.--Courrier de Paris.La Foire aux jambons sur le boulevard Bourdon.--Salon de 1844. (3e article.)Portrait de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, par M. A. Dedreux; sujet tiré d'André de George Sand, par M. Tony Johannot; Notre-Dame-des-Neiges, par M. Ziegler.--Théâtres. Opéra. Le Lazzarone.Scène du 2º acte. Odéon. Jane Grey.--.Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par M ***, Chapitre II. La place Saint-Nizier.--La Semaine Sainte à Rome.Bénédiction du pape le jeudi Saint; Portrait de SS. Grégoire XVI; Le Pape à la loge de la bénédiction. Pétards tirée par le peuple le samedi Saint.--Réforme dans les Prisons.--Recherches sur un petit Animal très-curieux. (2e article.)Vingt Gravures--Bulletin bibliographique.--Correspondance.--Annonces.--Modes,Gravure.--Caricatures. Par Cham.Longchamps en 1843. Avant et après le Carême.--Amusement des Sciences.--Rébus.Histoire de la Semaine.Vue de la ville de Cosenza, Calabre.Les débats parlementaires ne semblent plus, pour un certain temps, devoir remettre en question les existences ministérielles; la chambre des députés se livre uniquement à la discussion de propositions et de projets qui ne sont pas de nature à retarder de beaucoup la discussion du budget vers laquelle tous s'acheminent, les uns, pour plus de sûreté, les autres par conviction que la lutte doit nécessairement être ajournée. De son côté, la chambre des pairs paraît avoir résolu, nous ne savons par quelles inspirations, de ne s'occuper du projet de loi sur l'enseignement secondaire que quand sera passé le moment où il pourrait encore être porté utilement au palais Bourbon.--L'attention publique ne se concentre pas, elle ne s'alimente plus à l'intérieur, et les yeux de la France se portent autour d'elle. Les événements dont Cosenza et plusieurs autres points de cette partie de l'Italie ont été le théâtre, ont vivement préoccupé les esprits, comme ils auront éveillé la sollicitude de la diplomatie européenne.Brigand calabrais.Mais l'Angleterre, de son côté, a attiré bien des regards. Le cabinet de sir Robert Peel qui avait su résister aux attaques de ses adversaires politiques, voit aujourd'hui son existence compromise par les scrupules de philanthropes sincères, de méthodistes persévérants, auxquels, bien entendu, l'opposition n'a pas fait défaut. Le ministère a déclaré faire une question de cabinet, non-seulement du rejet de la proposition de lord Ashley, qui veut que les jeunes personnes au-dessous de dix-huit ans ne soient tenues qu'à un travail de dix heures par jour dans les manufactures, mais même de celui de toute proposition qui, bien que moins restrictive, abaisserait cependant au-dessous de douze heures la durée du travail de cette classe d'ouvrières, ainsi fixée par le projet ministériel. Ce n'est qu'après les vacances de Pâques que s'engagera cette lutte nouvelle. Lord Ashley lui-même, qui s'est vu vainqueur dans une première rencontre, ne se flatte pas d'un succès final. La haute aristocratie a trop de capitaux engagés dans l'industrie pour que toute tentative afin de limiter le travail ne lui donne pas des inquiétudes sur leur produit, et ne la détermine pas à user de toute son influence dans le but de conjurer ce résultat. Elle a fait observer que quand on limite le travail des enfants, on n'agit que très-indirectement sur le travail des hommes, les ouvriers des filatures pouvant employer pendant la journée, pour les seconder dans leur lâche, deux relais d'enfants;Paysan calabrais.mais les jeunes personnes du quatorze à dix-huit ans sont déjà des ouvrières faites, les unes conduisent des mull-jennys, les autres surveillent métiers à tisser, d'autres encore sont employées à carder ou à préparer le coton. Pour elles, la durée du travail est nécessairement la même que pour les hommes; car la vapeur donne le mouvement à toutes les machines, et appelle le concours de tous les ouvriers à la fois. Régler le travail des femmes dans les manufactures, à une époque où l'on compte autant de femmes que d'hommes employés, c'est limiter la durée du travail pour la population laborieuse tout entière; c'est intervenir de la manière la plus directe dans la liberté des transactions, c'est interdire au manufacturier d'exercer son industrie comme il l'entend, et priver l'ouvrier adulte de donner à son travail, qui est son unique propriété, la valeur ainsi que l'efficacité qu'il pouvait avoir. Les partisans dustatu quo, ou tout au moins de la latitude laissée par le bill de sir James Graham, ajoutent que l'Angleterre, en imposant de pareilles restrictions à ses manufactures, leur rendrait la concurrence plus difficile avec les peuples étrangers, et que cette considération doit être d'un grand poids dans une contrée où les industries qu'il s'agit de réglementer exportent annuellement une valeur de 35 millions sterling sur 44 millions sterling représentant l'exportation des produits fabriqués. Enfin, selon eux, si l'on restreint la liberté des manufacturiers, on sera forcément amené à mettre des bornes à la puissance paternelle; et à la place de cette indépendance dont jouissait l'industrie dans ses transactions, on aura l'intervention universelle de l'État, à qui cette tutelle imposera une effrayante responsabilité. Cette responsabilité, lord Ashley et ses amis estiment qu'un État ne doit pas l'envisager avec effroi, mais comme un devoir, toutes les lois qu'il s'agit de défendre les générations à venir contre les infirmités, les maladies qui affligent et atrophient les populations des grands centres manufacturiers de l'Angleterre.--Après Pâques, viendra également le développement et la discussion d'une motion de lord Palmerston, qui n'est pas moins dirigée contre la France que faite dans le but d'augmenter les embarras du cabinet anglais. En voici le texte: «Une humble adresse devra être soumise à la reine pour lui représenter que la chambre, partageant l'horreur profonde du peuple anglais pour la traite des noirs, prie très-instamment Sa Majesté de ne consentir à aucune altération ni modification des traités maintenant en vigueur entre Sa Majesté et les États étrangers, pour la suppression de la traite, altérations ou modifications qui, en affaiblissant les moyens tirés de, ces traités pour empêcher les actes de piraterie, pourraient tendre à faciliter la perpétration de ce crime détestable.» Lord Palmerston a calculé que le parti philanthropique et le parti religieux ayant avec le ministère le démêlé que nous venons d'exposer, et devant bien probablement être amenés à lui céder sur ce point, se montreraient plus exigeants sur un autre, si on le leur fournissait, et que lord Aberdeen recevrait d'eux l'injonction formelle de maintenir intacts les traités contre lesquels les chambres françaises protestent, et dont elles demandent la révision.O'Connell vient de retourner à Dublin après avoir vu les meetings succéder aux banquets et les ovations aux triomphes. La population libérale de Liverpool notamment lui a témoigné avec enthousiasme, combien elle sympathisait à la cause de l'Irlande et condamnait les procédés employés dans le dernier procès d'État. L'habile orateur a très-adroitement exposé la conduite nouvelle que lui imposaient ces dispositions bienveillantes d'une aussi grande partie de la population anglaise envers son pays, et proclamé, que la confiance dans un prochain avenir viendrait désormais prendre dans le cœur de ses compatriotes la place du désespoir.--C'est vers le 15 de ce mois que la sentence doit être prononcée dans le procès de l'Association. S'il y a condamnation, O'Connell en appellera à la chambre des lords, ce qui sera pour le ministère un embarras nouveau, et ce qui fera naître la délicate question de savoir si l'on devra regarder cet appel comme suspensif. Cela n'a lieu d'ordinaire que pour la peine de mort; mais on aura à se demander s'il n'y a pas plus d'inconvénient encore à exécuter la loi et la sentence, qu'à laisser sommeiller l'une et il ajourner l'autre.--Des nouvelles de Cardigan annoncent que Rébecca et ses filles viennent de nouveau de donner signe de vie, et que, dans une sortie, elles ont démoli complètement une barrière d'Aberystwith.La constitution que la Grèce s'est donnée a, comme nous l'avons déjà fait voir, emprunté quelques-uns de ses articles à notre Charte de 1830; mais dans quelques autres elle a fait revivre des souvenirs de l'ancienne Grèce, et adopté des usages que beaucoup voudraient voir établir chez nous. Ainsi elle a consacré pour chacun le droit de publier, même par voie de harangue, ses opinions. C'est une restauration duForum. Les bornes pourront devenir des tribunes, et faire concurrence à la presse. En limitant à trois années la durée du mandat législatif, elle a aussi établi que les députés recevraient, pendant la durée des sessions, une indemnité mensuelle de 250 drachmes. Le 16 mars, cette constitution a été acceptée par le roi.En Espagne, Carthagène s'est rendue à discrétion, s'en remettant à l'humanité de la reine. Malheureusement, Roncali en a jusqu'ici été le ministre, et l'on sait comme il l'a pratiquée.--A Barcelone, les autorités ont fait trêve aux exécutions pour assister en grande pompe à l'exhumation des restes de S. A. R. le prince de Bourbon-Conti, que S. M. Louis-Philippe a désiré voir transférer dans les caveaux de Dreux. Le cercueil a été remis, après la cérémonie religieuse, sur le bateau à vapeur leLavoisier, dont les batteries ont fait entendre des salves répétées par les autres navires.--A Madrid, où l'on a fait, courir des bruits d'amnistie et de révocation des mesures exceptionnelles, bruits accueillis jusqu'ici avec une incrédulité que le passé ne justifie que trop, la mort de M. Arguelles est venue donner lieu à une manifestation assez significative, M. Arguelles, qui était, âgé de soixante-dix ans, était, on le sait, un des auteurs de la constitution de 1812. C'était un homme d'une grande érudition, d'une parfaite intégrité, auquel ses adversaires ne reprochaient guère que son inébranlable fixité dans les principes qu'il avait adoptés dès le commencement de sa carrière. Une seule fois il avait rempli des fonctions ministérielles; c'était à l'époque constitutionnelle de 1820 à 1823. Depuis 1836, il avait été, aux cortès, un des chefs du parti progressiste, et sous la régence d'Espartero, il a occupé la première charge du palais, celle de tuteur de la reine. Enfin, aux dernières élections de la province de Madrid, il avait été élu en concurrence et à l'exclusion de M. Mariniez de la Rosa. Son convoi, qui a eu lieu quelques jours après l'entrée de la reine Christine, qu'on s'était arrangé pour rendre triomphale, avait attiré un grand concours de citoyens. Les cris deVive la constitution!se sont fait entendre avec énergie et ensemble, et la troupe, qu'on avait mise, sous les armes et qui se tenait prête, ayant de son côté fait entendre le cri deVive la reine!le cortège a répondu par celui deVive la reine constitutionnelle!Cette circonstance a pu prouver aux dictateurs que l'esprit public n'était ni éteint ni bien profondément endormi, et qu'il y aurait encore beaucoup à faire si l'on comptait sur les fusillades pour en finir avec lui.Notre chambre des députés a continué à discuter successivement les propositions dont elle avait été saisie et que nous avions fait connaître. La proposition de M. de Saint-Priest, relative à une réforme postale, est venue la première et a été prise en considération à une grande majorité, bien que M. le ministre des finances l'ait combattue avec vivacité, prétendant que la question n'était pas suffisamment étudiée. Nous avons dit que nous reviendrions avec détails sur ce sujet.--La Chambre a mené à fin et a voté, en lui faisant subir des amendements, la proposition de MM. Mauguin, Tesnière et Lasalle, relative à la falsification des vins. Elle a décidé que le simple mélange de l'eau avec le vin, quand il ne serait point pratiqué sur la demande expresse de l'acheteur, serait considéré comme falsification, et que, dans ce cas, les vins saisis seraient attribués aux hospices et bureaux de bienfaisance. Cette proposition, adoptée, va être portée à la chambre des pairs, et pourra devenir loi cette année. Ce sera fort bien sans doute, mais restera la partie la moins facile de la besogne: la vigilante surveillance à exercer de la part de l'administration et la sévère exécution des prescriptions de cette loi.--M. le ministre des finances, qui avait déclaré la question de la réduction de la taxe des lettres insuffisamment étudiée, a combattu la proposition du remboursement ou de la conversion de la rente 5%, faite par M. Garnier-Pagès, en la présentant comme une mesure inopportune. Plus heureux en cette nouvelle fin de non-recevoir qu'en la précédente, M. Lacave-Laplagne a eu, en faveur de son dire, une majorité de quatre voix. C'est un assez singulier triomphe pour lui et pour M. Duchâtel, qui en d'autres temps ont si hautement proclamé le droit et l'urgence de cette opération. Mais, dira-t-on, les temps ont pu changer, et l'à-propos n'être plus le même. M. Gouin a parfaitement répondu à cette objection et a démontré très-clairement que, soit que le gouvernement ait besoin, soit qu'il n'ait pas besoin de réaliser l'emprunt volé, il a intérêt à ce que les valeurs qui sont sur le marché soient à leur véritable prix, et que la situation dans laquelle on laisse le cinq pour cent empêche le trois pour cent d'atteindre son taux, nous dirons en quelque sorte logique, et qu'elle rendrait un emprunt beaucoup plus onéreux pour le trésor, s'il avait à y recourir; car au lieu de placer son trois pour cent au pair, où il devrait être, il ne trouverait preneur, dans l'état actuel des choses, qu'entre 80 et 85%, différence énorme. Encore une question laissée sans solution, et qui se représentera pour être enfin adoptée dans des circonstances peut-être moins favorables.--La proposition de M. Chapuys de Montlaville, relative à la suppression du timbre des journaux et feuilles périodiques, est venue ensuite à discussion sur la question préalable de savoir si la Chambre la prendrait ou non en considération. Nous avons dit déjà l'intérêt, l'utilité, l'importance de cette mesure; nous avons dit aussi, ce que personne ne doit se dissimuler, que la concurrence qu'elle ferait naître lancerait les feuilles existant aujourd'hui dans une carrière où l'on n'entrevoit que l'inconnu. Cette situation n'a néanmoins nullement ralenti le zèle des enchérisseurs dans deux adjudications qui viennent d'être récemment faites de deux des plus anciens organes de la presse quotidienne, leConstitutionnelet leCommerce. Le premier, qui ne comptait guère plus de 5,000 abonnés, a été adjugé, moyennant 452,500 fr., à une société nouvelle dans laquelle entrent les deux tiers des anciens propriétaires. Ce journal conserve la ligne politique qu'il a précédemment suivie, et des améliorations intelligentes apportées par son habile directeur à la variété de sa rédaction, élargiront à coup sûr sa publicité. Quant auCommerceil a été vendu 517,000 fr. à une société étrangère à celle qui le possédait antérieurement. Un publiciste qui était, il y a peu de mois, rédacteur d'une feuille ultraministérielle, en devient le rédacteur en chef. Toutefois, une des convictions de ce nouveau directeur paraît être qu'en commençant du moins, il faut chercher une transaction entre l'opinion de ses abonnés et les siennes propres. C'est un traité de commerce que ceux-ci pourront bien ne pas ratifier, et avant peu sans doute le rédacteur reprendra la franchise de son ministérialisme, comme les lecteurs auront pris le chemin de quelque autre bureau de journal quotidien. Mais revenons à la proposition. Elle a été développée avec netteté par son auteur, qui a fait valoir les nombreuses considérations qui plaident en sa faveur. M. Lacave-Laplagne, qui se trouve en ce moment appelé à faire la chouette à toutes les réformes demandées, a combattu celle-ci dans l'intérêt du trésor, argument qui était prévu, et aussi dans l'intérêt de la presse départementale, qui ne s'attendait sans doute pas à avoir M. le ministre pour défenseur, et qui ne paraît pas, aux hommes qui connaissent bien la matière, moins intéressée que la presse parisienne à ce que les entraves à toute publication périodique soient diminuées. M. de Lamartine a prononcé, en réponse au ministre, un discours qui a produit beaucoup d'effet. Toutefois, l'excellence de la cause et l'habileté de ses avocats n'ont valu à la question qu'une bien étroite majorité: 146 voix contre 140.Le ministère a senti que ses adversaires pourraient donner pour une preuve de son insuffisance le parti que prenaient des députés de toutes les fractions de la Chambre, de venir, sur une foule de questions importantes, suppléer à son inaction et à son silence, par une initiative dont l'exercice ne doit nas dispenser le gouvernement du soin, du devoir d'user de la sienne. M. le ministre du commerce a donc présenté un projet qui intéresse toutes les industries, un projet de loi de douanes. Il l'a fait précéder d'un exposé statistique de notre commerce extérieur et de son mouvement depuis un certain nombre d'années. Il faut le dire, M. Cunin-Gridaine n'est pas arrivé à rendre acceptable pour tout homme sérieux que les résultats commerciaux obtenus soient satisfaisants pour la France. Pour dissimuler une diminution de 116 millions survenue dans nos exportations dans l'exercice de 1842 comparé à 1841, M. le ministre fait observer que cette année 1842 est encore supérieure à la moyenne des années précédentes. Cela est incontestable; mais avec une population qui s'accroît, avec une industrie qui redouble d'efforts, avec des marchandises dont les prix baissent tous les jours, il n'y a pas vanité à tirer de la comparaison du présent au passé; il y a à déplorer au contraire que la France n'ait pas vu ses exportations s'accroître dans la proportion qu'ont atteinte toutes les autres puissances de l'Europe.--La France a des traités de commerce ou de navigation avec quinze nations indépendantes: deux dans le Levant, sept en Amérique, et six en Europe. Pour prouver que nous avons retiré un grand profit de ces traités. M. le ministre du commerce établit d'une part que les États avec lesquels nous avons des conventions commerciales n'ayant qu'une population de 105 millions d'habitants, nous apportent 529 millions de leurs produits, en reçoivent 357 millions des nôtres, et donnent lieu à un mouvement maritime de 1,600,000 tonnes; tandis que, d'autre part, les pays avec lesquels nous n'avons aucun traité, bien que comprenant une population de 531 millions d'habitants, ne nous offrent que pour 243 millions de leurs produits, ne consomment des nôtres que pour 172 millions et n'alimentent qu'un mouvement maritime de 745,000 tonneaux. Pour faire crouler tout ce raisonnement de M. Cunin-Gridaine, pour montrer ce que valent ces chiffres, il suffit de dire qu'on comprend, dans ces 551 millions d'habitants, les 360 millions qui peuplent le céleste empire. Le rapprochement fait par le ministre sert uniquement à prouver que nous avons traité avec les peuples les plus riches, avec ceux que la nature même des choses appelait à commercer avec nous; mais cela ne prouve pas que les traités passés l'aient été avec une véritable entente de nos intérêts commerciaux, et qu'ils nous assurent des avantages égaux à ceux qu'ils offrent aux autres nations contractantes. Le contraire est malheureusement démontré par le mouvement de nos exportations, qui ne s'est accru que de 6% seulement depuis douze ans, tandis que leurs importations chez, nous ont augmenté de 114 pour 100. Quelque large que soit la part que l'on voudra faire aux matières premières, il demeurera toujours une énorme disproportion. Les résultats ne nous ont pas été moins désavantageux sous le rapport de la marine: notre navigation, dans nos relations avec les pays auxquels nous sommés liés, n'a augmenté, pendant la dernière période de douze ans, que de 36 pour cent, tandis qu'ils ont triplé la leur; au contraire, notre navigation, avec les autres pays, a augmenté de 46 pour 100, tandis que la navigation rivale a augmenté de 36 pour 100 seulement. C'est surtout dans nos relations avec l'Angleterre et les États-Unis, auxquels nous sommes liés par un traité de réciprocité, que l'infériorité de notre pavillon ressort de la manière la plus fâcheuse pour un des principaux éléments de notre force nationale. Du reste, tout ceci n'est que la critique des actes précédents et de l'exposé qui, maladroitement, les glorifie. Quant au projet en lui-même et à ses dispositions, nous aurons l'occasion de l'examiner, si tant est que, comme la loi sur l'enseignement secondaire, il n'ait pas été présenté uniquement pour faire prendre patience à des réclamations sur lesquelles on craint de prononcer.M. le ministre des travaux publics mène de front la présentation de projets de chemins de fer à la chambre des députés, et la discussion à la chambre des pairs d'une loi sur la police de ces grandes voies de communication. Le ministère avait présenté un projet, la commission du Luxembourg en avait substitué un autre; la Chambre en vote en ce moment un troisième. Nous désirons vivement que de ce conflit sorte une loi qui ne laisse pas l'État à la merci des compagnies.--Des souscriptions sont ouvertes de tous côtés pour la formation de sociétés pour l'exploitation des lignes proposées ou qui restent à proposer. Nous ne savons pas si ces réunions capitalistes et d'actionnaires accepteront lesine qua nonde M. Dumon, ou s'il aura à recourir à la faculté qu'il avait inscrite dans chaque projet d'achever, aux frais de l'État, les lignes votées. Nous le verrions, sans regret aucun, amené à cette nécessité.La chambre des pairs a voté la loi sur la chasse. Nous signalerons quelques-unes des modifications qu'elle a introduites. Elle a restitué à la caille son droit et son titre d'oiseau de passage que la chambre des députés lui avait contestés, malgré l'autorité de Buffon.--La chasse à la chanterelle a été mise hors la loi.--Enfin, ce qui est plus grave, par l'espèce de conflit qui se trouve élevé avec la chambre des députés, les forêts de la couronne qui avaient été soumises comme toutes les autres, par cette dernière assemblé, aux prohibitions de chasse en certaines saisons, en ont été exceptées au Luxembourg. La loi va donc être rapportée au palais Bourbon, où elle fera naître probablement une discussion assez vive.Quelques mesures émanant du ministère de la guerre ont paru depuis quelque temps peu politiques et ont été du moins peu sympathiques au sentiment national. Comment la sage réflexion qui l'a porté à ne pas faire de l'obtention du brevet de bachelier une condition comme il se proposait de l'exiger, mais seulement un titre pour l'admission à l'École polytechnique, comment l'esprit qui lui a dicté cette concession bien entendue aux réclamations de la tribune et de la presse ne l'a-t-il pas détourné d'autres actes d'un effet tout contraire? Nous ne voudrions pas croire, bien qu'on nous le garantisse cependant, que les inspecteurs généraux ont reçu l'ordre de ne plus présenter pour la sous-lieutenance aucun sous-officier ayant atteint trente-cinq ans, ce qui rendrait par le fait l'épaulette presque inabordable à quiconque n'aurait pas passé par l'École militaire. Mais la mesure qui est venue frapper le lieutenant général de Piré, mais celle qui a infligé un traitement inhumain à un jeune caporal, fils d'un brave officier, qui n'a eu que le tort de prendre part à la souscription de l'amiral Dupetit-Thouars, et cela avant le premier ordre du jour de son colonel; la dégradation de ce jeune militaire à la tête de son régiment, non pas pour avoir contrevenu aux ordres de son chef, qui n'avait, encore rien défendu, mais pour n'avoir pas voulu faire amende honorable; son envoi sur une charrette, escortée par la gendarmerie jusqu'à la Méditerranée, où il sera embarqué pour aller faire partie d'une compagnie disciplinaire de l'Algérie, tout cela rapproché du style des ordres du jour de M. Lefrançois, de ses menaces contre quiconqueplaindrale caporal Hach, et cela est bien impolitique, bien peu de notre temps, et portera à faire croire à toutes les fautes qu'on voudra prêter à cette administration.Nous avons annoncé plus haut la mort de M. Arguelles.--La chambre des pairs a perdu M. le marquis de Louvois, qui était en même temps membre de la commission administrative du Conservatoire royal de musique et des théâtres nationaux.--Enfin une nouvelle qui aura un grand retentissement dans l'Europe artistique est venue exciter les regrets tous les amis des beaux-arts: le célèbre sculpteur danois Torwaldsen est mort subitement à Copenhague. Il était allé, bien portant, au Théâtre-Royal, pour assister à une première présentation. Au lever du rideau, il a été frappé dune attaque d'apoplexie foudroyante dans la stalle où il était assis.Une réunion des principaux éditeurs de Paris a donné lieu, jeudi dernier, à un projet qui n'était pas dans le programme de la séance, mais qui est cependant le résultat naturel d'une question toujours agitée dans les réunions de la librairie. On dit que les annonces, qui sont le moyen d'existence de presque tous les journaux et la source unique des bénéfices de ceux qui prospèrent, pèsent en grande partie sur cette industrie, obligée de faire appel ou public par ce moyen ruineux pour écouler ses produits. Un des éditeurs a proposé à ses confrères la fondation d'un journal politique quotidien, à 30 fr. par an, dans le format des journaux actuels, pour lequel il serait créé un capital de 500,000 fr., à la condition que tous les éditeurs de Paris s'engageraient à donner exclusivement à ce journal toutes leurs annonces. La combinaison qui sert de fondement à cette opération est ingénieuse et présente des chances certaines de succès. Il n'est pas jusqu'à la couleur politique du nouveau journal qui ne réponde parfaitement à toutes les conditions d'une immense publicité.La proposition a paru réunir tous les suffrages des éditeurs présents, et son auteur a été invité à en arrêter les bases et à les soumettre à la librairie. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ce projet, destiné à opérer une nouvelle révolution dans la presse périodique, même avant que la suppression prévue du droit de timbre, suppression qui, pour le dire en passant, permettrait au nouveau journal de réduire encore son prix, ne vienne changer toutes les conditions d'existence des journaux actuels.Courrier de Paris.Dieu merci! nous voici délivrés des noirs brouillards et des jours sombres; l'hiver est mort, l'hiver est enterré! Le 1er avril a lui avec le premier rayon de soleil; Paris, tout à l'heure si lugubre, est illuminé de lumière; il s'éveille dans l'azur, dans le jour éclatant, dans l'air vif et limpide; il se couche à la lueur argentée d'un beau ciel: allons! mes chers Parisiens, ouvrez vos fenêtres! laissez pénétrer ce premier sourire du printemps dans vos maisons longtemps closes; que cet air pur et vivifiant vous ranime et dissipe l'atmosphère énervante de vos soirées et de vos fêtes; les promenades du soir, sous les frais ombrages, vont bientôt remplacer les longues nuits abandonnées au whist et au lansquenet; et les blancs lilas qui bourgeonnent détrôneront la polka.Et vous, très-chères Parisiennes, visitez votre couturière et votre marchande de modes; dites à ces artistes de préparer leurs coiffures les plus fraîches et leurs robes les plus tendres; le moment est venu des coquetteries printanières; quittez ces lourds manteaux de velours, ces pelisses envieuses, ces chapeaux jaloux qui vous cachaient aux regards en vous barricadant contre les jours maussades; enfin, nous allons vous revoir; non plus seulement à la lueur des bougies et des lustres dans votre robe de bal; non plus seulement au coin du feu, dans le négligé coquet du boudoir, mais par les beaux jours et les belles soirées de printemps, effleurant légèrement l'asphalte du boulevard de votre pied leste, glissant sur le sable des Tuileries comme des ombres légères, et animant de votre regard et de votre sourire les grandes allées du bois de Boulogne et des Champs-Elysées. La Parisienne est adorée dans l'hiver; mais elle est surtout adorable au printemps; elle est adorable quand elle se fie à ces premiers jours étincelants, d'un air encore indécis et soupçonneux; elle est adorable quand elle se pare des modes nouvelles de la riante saison, pâle encore des fatigues et des plaisirs de l'hiver.Pâques et Longchamps, voilà les deux limites où l'hiver s'arrête et expire; au moment où nous écrivons, Pâques suspend aux murs des temples saints et au chevet des âmes pieuses, ses rosaires et ses feuilles de buis bénit, tandis que Longchamps range en bataille ses escadrons de cavaliers et la longue multitude des voitures armoriées que la citadine, le fiacre et le cabriolet de place viennent diaprer démocratiquement. Mais Longchamps est bien déchu de son ancienne magnificence; c'est un grand seigneur, autrefois célèbre par ses prodigalités et le luxe insolent de ses équipages, et qui, peu à peu, par le fait des révolutions et le croisement des races, se contente de faire vie de riche bourgeois, c'est-à-dire vie qui dure. Longchamps est arrivé à l'âge de l'économie et de la sagesse, après avoir été si follement prodigue. Vous verrez qu'il finira par n'être plus qu'un vieux ladre et un fesse-mathieu, comme dit Molière.A l'arrivée de Pâques, le Carême bat en retraite, et les gourmands qui avaient des scrupules et se mortifiaient, rentrent en pleine possession de leur appétit et de leur liberté; ils peuvent indistinctement promener leur fourchette du gras au maigre, de la poularde onctueuse au simple œuf à la coque, sans que monseigneur l'archevêque intervienne; telle est la situation actuelle de la cuisine parisienne; le maigre est détrôné dans les maisons les plus pieuses, et le gras recommence son règne sur les plats et sur les assiettes.Il y a, à Paris, une espèce de solennité traditionnelle! qui indique le moment de ce détrônement du maigre et de cette restauration du gras; j'éprouve quelque embarras à vous dire le nom sous lequel on la désigne; ce nom n'est pas noble; ce nom n'est pas très-galant; il n'est rien moins qu'épique, rien moins qu'anacréontique; cependant la chose est beaucoup moins terrible et moins odieuse à nommer que la peste, que La Fontaine se résignait cependant àappeler par son nom. Soyons donc aussi brave que La Fontaine, et, faute de la peste, parlons de la foire aux jambons; voilà le mot lâché!Si vous voulez assister à la foire aux jambons, gagnez la Bastille et, de là, prenez le boulevard qui côtoie d'une part le canal de l'Ourcq, de l'autre les greniers d'abondance et les murs solitaires du quartier de l'Arsenal. Ce boulevard, dont la queue se perd dans la rue Saint-Antoine et la tête se mire dans la Seine, s'appelle le boulevard Bourdon, c'est là que la foire aux jambons élit, tous les ans, domicile, ou, pour mieux dire, c'est là qu'elle plante sa tente; de tous côtés, en effet, se dressent, en un clin-d'œil, des cabanes de bois à peu près semblables aux huttes qui abritent, chemin faisant, les peuplades nomades; leur nombre s'élève à deux ou trois cents; tout à côté, des chariots ou vides ou encore chargés de bagages, annoncent que l'armée a résolu de faire sur ce terrain une halte sérieuse; cependant, si vous allez regarder sous ces tentes, pour voir quelles armes et quels soldats y reposent, vous trouverez, au lieu de Cosaques féroces ou d'Arabes cuivrés, au lieu de lances, de cimeterres, de pistolets ou de yatagans, de bonnes grosses commères réjouies ou des gaillards à large poitrine entourés de jambons, de saucissons, de saucisses, de langues fourrées et de boudins en faisceaux; Arles, Troyes. Lyon, Bayonne, toutes les villes, mères fécondes des jambons célèbres, envoient là leurs enfants; le laurier sur leur front s'entrelace au persil et forme leur couronne.Il faut voir l'affluence qui se presse autour de ces boutiques en plein vent, pour se convaincre que parmi tant de cultes défunts et de croyances perdues, l'amour du jambon a survécu. Le culte du jambon fleurit comme aux temps des plus prospères, quand Rabelais le recommandait à Panurge par la bouche de Gargantua, comme un bon compagnon et cher ami de la dive bouteille.La foire aux jambons dure trois jours; elle commence le mardi de la semaine sainte et finit le vendredi exclusivement. Pendant ces trois jours, on n'imagine pas ce qui se débite de cette marchandise salée, produit populaire dû à l'animal nourrissant mais peu coquet, que la pudeur m'empêche de nommer. Il est vrai que l'habileté des marchandes ne contribue pas moins que le goût de la marchandise à exciter l'appétit des acheteurs. Elles mettent une vivacité dans leur appel à la gourmandise du prochain, et une verve piquante qui vaut bien le sel de leurs jambons. Chacun donc emporte son saucisson dans sa poche, ou son jambon sous le bras, ou son pied... de cochon dans sa main. Quelques-uns de ceux qui pratiquent la philosophie de l'à-propos et du moment, satisfont leur appétit séance tenante; plus d'unJean-Jeandévore sa saucisse à brûle-pourpoint; plus d'un Tortillard fait rôtir son boudin au nez du fabricant qui vient de le lui vendre; quant aux gourmets qui se respectent et aux hommes de traditions, quant aux adorateurs discrets des dieux lares, ils emportent pieusement le bienheureux jambon, fruit de leur pèlerinage, et le suspendent au foyer domestique jusqu'au jour où ils convient un ami ou un voisin, quand la chose est fumée à point, pour la dépecer, la découper par fine tranche et l'arroser du vin de l'amour ou de l'amitié, selon le sexe des convives; «Un peu de sel par ici, par là, dit un noël de La Monnoie, ne gâte rien à l'affaire...» Mais laissons là les jambons et la foire aux jambons; je meurs de soif rien que d'en avoir parlé. O Hébé!Verse ton pur nectar dans ma coupe brûlante!--Nous allons avoir incessamment, non loin de la foire aux jambons, un petit intermède électoral, en attendant la grande comédie de l'élection générale, que nous attendrons bien encore un an ou deux; le neuvième arrondissement attenant par un côté au boulevard Bourdon, est veuf de son député; M. Galis a donné sa démission: il s'agit de le remplacer; la liste des prétendants à sa succession, que les journaux publient, prouve que le goût de la députation augmente d'année en année, bien loin de diminuer. Dans la dernière élection dont M. Galis était sorti victorieux, le neuvième arrondissement n'avait eu à se prononcer qu'entre trois candidats; aujourd'hui, il a affaire à plus de quinze aspirants plus ou moins politiques; dans les quinze, il y en a au moins dix parfaitement inconnus; qui sont-ils? que veulent-ils? d'où viennent-ils? Voilà ce qu'on se demande en lisant leurs noms. Si vous les interrogez sur leurs vertus et leur mérite, ils vous répondront comme cette fameuse circulaire d'un candidat dont le souvenir nous est encore présent: «Messieurs, il y a cinquante ans que j'habite votre quartier de père en fils. Mes enfants ont joué avec les vôtres; mes petits-enfants feront de même: je m'y engage; et vous savez si j'ai jamais manqué à ma parole.» Mais le pauvre homme eut beau dire, les électeurs ne firent pas l'enfantillage de le nommer.Un des électeurs les plus influents de ce collège qui doit choisir le successeur de M. Galis, vient précisément, la veille de la bataille, de mourir d'une façon tragique; c'était un homme excellent, d'humeur affable et riante, très-aimé pour l'agrément de son esprit, très-estimé pour la sûreté de ses relations et de ses sentiments. Il y a deux jours, M. *** a été trouvé mort dans son lit. On crut d'abord à un suicide; mais quelle apparence qu'un tel homme, riche, considéré, entouré d'une famille prospère, se fut porté à une pareille extrémité? Les médecins sont venus et ont conclu à l'apoplexie. Or, M. *** avait promis son influence et sa voix à un des quinze candidats dont nous parlions tout à l'heure. Celui-ci, apprenant sa mort subite; «Mais c'est indigne, s'est-il écrié; on ne se conduit pas ainsi: qu'il meure, rien de mieux; mais qu'il m'enlève une voix, voilà l'horreur: il aurait dû au moins attendre au lendemain de l'élection!» N'est-ce pas là un bon trait de mœurs électorales?--Il vient d'être question, devant les tribunaux, de la succession de la fameuse mademoiselle Thevenin: cette demoiselle Thevenin avait été danseuse à l'Opéra, danseuse très-prodigue de toutes choses et très-courtisée. Le temps de la jeunesse et des entrechats passé, la prodigue mademoiselle Thevenin tomba dans l'avarice sordide; retirée à Fontainebleau elle passait pour pauvre: à la voir courbée et presque en haillons, vous lui eussiez donné le denier de l'aumône, et probablement elle l'eût accepté. A sa mort, on a trouvé sous son chevet une inscription de 75,000 fr. de rentes 5 pour 100. Cette riche proie allait retourner à l'État, faute d'héritiers connus; mais le bruit s'en répandit, et il arriva des Thevenin de tous côtés; celui-ci se disait cousin. Celui-là arrière-petit-neveu, cet autre remontait de Thevenin en Thevenin jusqu'à la côte d'Adam, c'est d'un de ces Thevenin que la justice s'occupait l'autre jour: ce Thevenin fournissait un acte de naissance qui tendait à prouver qu'il descendait d'un certain arrière-cousin germain de la danseuse; tout allait bien, lorsqu'on découvrit que l'acte était faux; le prétendu Thevenin avait si maladroitement fait ses calculs que, vérification faite à l'état civil, il se trouva qu'il était né trois ans après la mort du père Thevenin qu'il s'attribuait.La succession Thevenin est comme la succession de certains empires; elle fait naître des faux Smerlis, des faux Édouard, des faux Louis XVII, des faux Démétrius; mais en ce temps-ci les faux Démétrius, au lieu de courir les champs de bataille, vont tout droit en police correctionnelle. Avis aux Thevenin qui ne sont pas de bon aloi.La Foire aux jambons sur le boulevard Bourdon.Finissons par des images consolantes; à côté du crime, les bonnes actions; à côté de l'avance, la bienfaisance. Tandis que les mauvais instincts poussent des malheureux aux bagnes et à l'échafaud, il y a des associations philanthropiques qui s'inquiètent de détourner jeunes filles sans guide de la voie perverse; tandis que Harpagon enfouit ses trésors stériles, il y a des mains charitables qui sèment l'aumône; tel est le but de la société de patronage des jeunes garçons pauvres fondée à Petit-Bourg.--Des femmes du haut monde, --et quel meilleur usage peuvent-elles faire de leur influence, de leurs loisirs et de leur fortune?--ont eu l'honorable pensée de donner un concert au profit de cet établissement si utile et si digne d'être encouragé. Ce concert aura lieu à l'Hôtel-de-Ville, le 14 avril. Le prix des billets est de 10 francs, l'Illustrationy sera.Madame la comtesse Portalis, madame de l'Espinasse, madame la vicomtesse d'Haussonville, madame la comtesse Merlin, madame de Rambuteau, madame de Rigny, madame de Valry, madame de Ségur-L'amoignon patronnent de leur nom et de leur dévouement cette œuvre charitable.Chantez pour les enfants et pour les pauvres; ce sont des chansons que Dieu bénira!Salon de 1844.Troisième article.--Voir t. III, p. 33 et 71.Portrait équestre de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans,par M. Alfred Dedreux.Nous connaissions à M. Alfred Dedreux un talent tout spécial, une habileté extraordinaire pour peindre les chevaux, une touche fashionable, un laisser-aller charmant, lorsqu'il lui arrive de traiter les portraits de genre. LePortrait, équestre de M. le duc d'Orléansnous a fort agréablement étonné, car nous avons compris aussitôt que M. Alfred Dedreux pouvait être un peintre de style dans l'occasion. En effet, sans parler de la ressemblance, chose assez facile lorsqu'il s'agit d'un prince, aussi souventpourtraictéque le fut le duc d'Orléans, nous avons retrouvé la toile de M. Dedreux une vérité d'expression peu commune. C'est le prince dans son port, dans sa prestance, dans sa manière de se tenir à cheval. Jamais portrait ne rappela mieux une personne qui n'est plus. Ce tableau de M. Dedreux possède d'ailleurs toutes les qualités qui distinguent notre habile peintre des chevaux; rien n'y est cherché, rien n'y sent le travail pénible, et çà et là même nous voudrions que M. Dedreux eût terminé davantage certains détails. Un autrePortrait équestre de mademoiselle M...est aussi beau que celui de M. le duc d'Orléans; si le cheval qui porte la jeune fille a peu de vie, le chien couché sur le premier plan est de tous points admirable. Deux autres toiles de M. Dedreux,Cheval abandonné sur un champ de bataille, etPortrait de M. le comte M....,sont remarquables. Avec quelques études encore,--études sérieuses,--M. Alfred Dedreux occupera la plus belle place parmi nos peintres de chevaux.Loin de nous la pensée d'établir une comparaison entre l'œuvre de M. Alfred Dedreux et celle de M. de Lansac. En art, comparer est rigoureusement impossible, lors même que les sujets sont tout à fait semblables. M. de Lansac a exposé, lui aussi, unPortrait équestre de M. le duc d'Orléans, tableau consciencieusement fait, mais où nous voudrions trouver plus de vérité dans la pose du duc, et surtout plus d'ampleur dans toute la toile.Quel gracieux peintre de genre que M. Tony Johannot!Sujet tiré d'André, de George Sand,par Tony Johannot.Combien de sujets divers il a traités, toujours avec la même supériorité, toujours avec la même poésie! Cette année, il a une riche exposition; ses tableaux sont petits, mais nombreux, et sessujets tirés de l'Évangile, sessujets tirés de l'Imitation de Jésus-Christ, sont comme un musée à part dans le Musée. Nous n'avions vu jusqu'alors que les gravures de ces compositions religieuses, qui sont empreintes du bon goût et du charme par lesquels ce peintre se distingue. Les deux séries de tableaux exposés par M. Tony Johannot appartiennent à M. le duc de Montpensier ainsi que le sujet tiré de Tony Johannot d'André, de George Sand. Cette dernière toile est un petit chef-d'œuvre de grâce et de sentiment; les deux personnages,--poétique création de George Sand,--sont poétiquement rendus; les fleurs éparpillées dans la jolie chambre de Geneviève, le soleil pénétrant par la croisée, tout est lumineux et délicat dans ce petit tableau.Notre-Dame-des-Neiges, tableau,par M. Ziegler.Pour cette fois. M. Ziegler a donné à la religion des allures mondaines; il l'a poétisée, ainsi que l'ont fait plusieurs écrivains. Par bonheur, sous prétexte de poésie, il n'en est pas venu au matérialisme, et il s'est tenu dans de justes limites. Son exposition est brillante selon la stricte acception du mot. Et quoi de plus brillant, en effet, queNotre-Dame des Neiges? Lorsque M. Ziegler exposaDaniel dans la Fosse aux lions, ou lui reprocha une certaine lourdeur dans le faire, on lui conseilla d'avoir la touche plus légère, toutes les fois qu'il lui arriverait de peindre des saints, des anges, ou une vierge. Notre-Dame-des-Neiges, c'est-à-dire «la Vierge aux frimas,» est la mise en pratique des conseils qui lui ont été donnés. Il ne se peut rien trouver de plus délicatement rendu; et les chairs, principalement, ont une transparence unique.--La rosée répand ses perles sur les fleurs. Voilà une charmante allégorie où la volupté ne saurait manquer, où la grâce s'inspire du sujet même. La pose de la rosée, personnifiée dans une belle jeune fille aux formes divines, est pleine de grâce et de distinction. S'il y avait un peu plus de modelé dans les chairs, ce serait un tableau parfait, et tel qu'il est, il fait honneur au talent de M. Ziegler. Son troisième tableau,une Vénitienne, a des qualités d'harmonie très-supérieures.Théâtres.Académie Royale de Musique.--Le Lazzarone, opéra en deux actes, paroles de M. de Saint-Georges, musique de M. F. Halévy.Il y a à cet opéra un second titre: c'estle bien vient en dormant. D'où l'on a le droit de conclure que son but est d'enseigner que pour s'enrichir et prospérer, dormir est le moyen le plus sûr. En effet, le héros de M. de Saint-Georges, Beppole lazzarone, semble avoir pris pour modèle Jean de La Fontaine:Quant à son temps, bien sut le dépenser:Deux parts en fit dont il soulait passer,L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.Écoutez plus tôt ce philosophique jeune homme,--nous demandons pardon à Jean de La Fontaine de citer après ses vers ceux dulazzaroneBeppo:

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

N° 0058. Vol. III.SAMEDI 6 AVRIL, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.

Histoire de la Semaine.Paysan et Brigand calabrais: Vue de Corenza (Calabre).--Observation météorologique.Mars 1844.--Courrier de Paris.La Foire aux jambons sur le boulevard Bourdon.--Salon de 1844. (3e article.)Portrait de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, par M. A. Dedreux; sujet tiré d'André de George Sand, par M. Tony Johannot; Notre-Dame-des-Neiges, par M. Ziegler.--Théâtres. Opéra. Le Lazzarone.Scène du 2º acte. Odéon. Jane Grey.--.Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par M ***, Chapitre II. La place Saint-Nizier.--La Semaine Sainte à Rome.Bénédiction du pape le jeudi Saint; Portrait de SS. Grégoire XVI; Le Pape à la loge de la bénédiction. Pétards tirée par le peuple le samedi Saint.--Réforme dans les Prisons.--Recherches sur un petit Animal très-curieux. (2e article.)Vingt Gravures--Bulletin bibliographique.--Correspondance.--Annonces.--Modes,Gravure.--Caricatures. Par Cham.Longchamps en 1843. Avant et après le Carême.--Amusement des Sciences.--Rébus.

Vue de la ville de Cosenza, Calabre.

Les débats parlementaires ne semblent plus, pour un certain temps, devoir remettre en question les existences ministérielles; la chambre des députés se livre uniquement à la discussion de propositions et de projets qui ne sont pas de nature à retarder de beaucoup la discussion du budget vers laquelle tous s'acheminent, les uns, pour plus de sûreté, les autres par conviction que la lutte doit nécessairement être ajournée. De son côté, la chambre des pairs paraît avoir résolu, nous ne savons par quelles inspirations, de ne s'occuper du projet de loi sur l'enseignement secondaire que quand sera passé le moment où il pourrait encore être porté utilement au palais Bourbon.--L'attention publique ne se concentre pas, elle ne s'alimente plus à l'intérieur, et les yeux de la France se portent autour d'elle. Les événements dont Cosenza et plusieurs autres points de cette partie de l'Italie ont été le théâtre, ont vivement préoccupé les esprits, comme ils auront éveillé la sollicitude de la diplomatie européenne.

Brigand calabrais.

Mais l'Angleterre, de son côté, a attiré bien des regards. Le cabinet de sir Robert Peel qui avait su résister aux attaques de ses adversaires politiques, voit aujourd'hui son existence compromise par les scrupules de philanthropes sincères, de méthodistes persévérants, auxquels, bien entendu, l'opposition n'a pas fait défaut. Le ministère a déclaré faire une question de cabinet, non-seulement du rejet de la proposition de lord Ashley, qui veut que les jeunes personnes au-dessous de dix-huit ans ne soient tenues qu'à un travail de dix heures par jour dans les manufactures, mais même de celui de toute proposition qui, bien que moins restrictive, abaisserait cependant au-dessous de douze heures la durée du travail de cette classe d'ouvrières, ainsi fixée par le projet ministériel. Ce n'est qu'après les vacances de Pâques que s'engagera cette lutte nouvelle. Lord Ashley lui-même, qui s'est vu vainqueur dans une première rencontre, ne se flatte pas d'un succès final. La haute aristocratie a trop de capitaux engagés dans l'industrie pour que toute tentative afin de limiter le travail ne lui donne pas des inquiétudes sur leur produit, et ne la détermine pas à user de toute son influence dans le but de conjurer ce résultat. Elle a fait observer que quand on limite le travail des enfants, on n'agit que très-indirectement sur le travail des hommes, les ouvriers des filatures pouvant employer pendant la journée, pour les seconder dans leur lâche, deux relais d'enfants;Paysan calabrais.mais les jeunes personnes du quatorze à dix-huit ans sont déjà des ouvrières faites, les unes conduisent des mull-jennys, les autres surveillent métiers à tisser, d'autres encore sont employées à carder ou à préparer le coton. Pour elles, la durée du travail est nécessairement la même que pour les hommes; car la vapeur donne le mouvement à toutes les machines, et appelle le concours de tous les ouvriers à la fois. Régler le travail des femmes dans les manufactures, à une époque où l'on compte autant de femmes que d'hommes employés, c'est limiter la durée du travail pour la population laborieuse tout entière; c'est intervenir de la manière la plus directe dans la liberté des transactions, c'est interdire au manufacturier d'exercer son industrie comme il l'entend, et priver l'ouvrier adulte de donner à son travail, qui est son unique propriété, la valeur ainsi que l'efficacité qu'il pouvait avoir. Les partisans dustatu quo, ou tout au moins de la latitude laissée par le bill de sir James Graham, ajoutent que l'Angleterre, en imposant de pareilles restrictions à ses manufactures, leur rendrait la concurrence plus difficile avec les peuples étrangers, et que cette considération doit être d'un grand poids dans une contrée où les industries qu'il s'agit de réglementer exportent annuellement une valeur de 35 millions sterling sur 44 millions sterling représentant l'exportation des produits fabriqués. Enfin, selon eux, si l'on restreint la liberté des manufacturiers, on sera forcément amené à mettre des bornes à la puissance paternelle; et à la place de cette indépendance dont jouissait l'industrie dans ses transactions, on aura l'intervention universelle de l'État, à qui cette tutelle imposera une effrayante responsabilité. Cette responsabilité, lord Ashley et ses amis estiment qu'un État ne doit pas l'envisager avec effroi, mais comme un devoir, toutes les lois qu'il s'agit de défendre les générations à venir contre les infirmités, les maladies qui affligent et atrophient les populations des grands centres manufacturiers de l'Angleterre.--Après Pâques, viendra également le développement et la discussion d'une motion de lord Palmerston, qui n'est pas moins dirigée contre la France que faite dans le but d'augmenter les embarras du cabinet anglais. En voici le texte: «Une humble adresse devra être soumise à la reine pour lui représenter que la chambre, partageant l'horreur profonde du peuple anglais pour la traite des noirs, prie très-instamment Sa Majesté de ne consentir à aucune altération ni modification des traités maintenant en vigueur entre Sa Majesté et les États étrangers, pour la suppression de la traite, altérations ou modifications qui, en affaiblissant les moyens tirés de, ces traités pour empêcher les actes de piraterie, pourraient tendre à faciliter la perpétration de ce crime détestable.» Lord Palmerston a calculé que le parti philanthropique et le parti religieux ayant avec le ministère le démêlé que nous venons d'exposer, et devant bien probablement être amenés à lui céder sur ce point, se montreraient plus exigeants sur un autre, si on le leur fournissait, et que lord Aberdeen recevrait d'eux l'injonction formelle de maintenir intacts les traités contre lesquels les chambres françaises protestent, et dont elles demandent la révision.

O'Connell vient de retourner à Dublin après avoir vu les meetings succéder aux banquets et les ovations aux triomphes. La population libérale de Liverpool notamment lui a témoigné avec enthousiasme, combien elle sympathisait à la cause de l'Irlande et condamnait les procédés employés dans le dernier procès d'État. L'habile orateur a très-adroitement exposé la conduite nouvelle que lui imposaient ces dispositions bienveillantes d'une aussi grande partie de la population anglaise envers son pays, et proclamé, que la confiance dans un prochain avenir viendrait désormais prendre dans le cœur de ses compatriotes la place du désespoir.--C'est vers le 15 de ce mois que la sentence doit être prononcée dans le procès de l'Association. S'il y a condamnation, O'Connell en appellera à la chambre des lords, ce qui sera pour le ministère un embarras nouveau, et ce qui fera naître la délicate question de savoir si l'on devra regarder cet appel comme suspensif. Cela n'a lieu d'ordinaire que pour la peine de mort; mais on aura à se demander s'il n'y a pas plus d'inconvénient encore à exécuter la loi et la sentence, qu'à laisser sommeiller l'une et il ajourner l'autre.--Des nouvelles de Cardigan annoncent que Rébecca et ses filles viennent de nouveau de donner signe de vie, et que, dans une sortie, elles ont démoli complètement une barrière d'Aberystwith.

La constitution que la Grèce s'est donnée a, comme nous l'avons déjà fait voir, emprunté quelques-uns de ses articles à notre Charte de 1830; mais dans quelques autres elle a fait revivre des souvenirs de l'ancienne Grèce, et adopté des usages que beaucoup voudraient voir établir chez nous. Ainsi elle a consacré pour chacun le droit de publier, même par voie de harangue, ses opinions. C'est une restauration duForum. Les bornes pourront devenir des tribunes, et faire concurrence à la presse. En limitant à trois années la durée du mandat législatif, elle a aussi établi que les députés recevraient, pendant la durée des sessions, une indemnité mensuelle de 250 drachmes. Le 16 mars, cette constitution a été acceptée par le roi.

En Espagne, Carthagène s'est rendue à discrétion, s'en remettant à l'humanité de la reine. Malheureusement, Roncali en a jusqu'ici été le ministre, et l'on sait comme il l'a pratiquée.--A Barcelone, les autorités ont fait trêve aux exécutions pour assister en grande pompe à l'exhumation des restes de S. A. R. le prince de Bourbon-Conti, que S. M. Louis-Philippe a désiré voir transférer dans les caveaux de Dreux. Le cercueil a été remis, après la cérémonie religieuse, sur le bateau à vapeur leLavoisier, dont les batteries ont fait entendre des salves répétées par les autres navires.--A Madrid, où l'on a fait, courir des bruits d'amnistie et de révocation des mesures exceptionnelles, bruits accueillis jusqu'ici avec une incrédulité que le passé ne justifie que trop, la mort de M. Arguelles est venue donner lieu à une manifestation assez significative, M. Arguelles, qui était, âgé de soixante-dix ans, était, on le sait, un des auteurs de la constitution de 1812. C'était un homme d'une grande érudition, d'une parfaite intégrité, auquel ses adversaires ne reprochaient guère que son inébranlable fixité dans les principes qu'il avait adoptés dès le commencement de sa carrière. Une seule fois il avait rempli des fonctions ministérielles; c'était à l'époque constitutionnelle de 1820 à 1823. Depuis 1836, il avait été, aux cortès, un des chefs du parti progressiste, et sous la régence d'Espartero, il a occupé la première charge du palais, celle de tuteur de la reine. Enfin, aux dernières élections de la province de Madrid, il avait été élu en concurrence et à l'exclusion de M. Mariniez de la Rosa. Son convoi, qui a eu lieu quelques jours après l'entrée de la reine Christine, qu'on s'était arrangé pour rendre triomphale, avait attiré un grand concours de citoyens. Les cris deVive la constitution!se sont fait entendre avec énergie et ensemble, et la troupe, qu'on avait mise, sous les armes et qui se tenait prête, ayant de son côté fait entendre le cri deVive la reine!le cortège a répondu par celui deVive la reine constitutionnelle!Cette circonstance a pu prouver aux dictateurs que l'esprit public n'était ni éteint ni bien profondément endormi, et qu'il y aurait encore beaucoup à faire si l'on comptait sur les fusillades pour en finir avec lui.

Notre chambre des députés a continué à discuter successivement les propositions dont elle avait été saisie et que nous avions fait connaître. La proposition de M. de Saint-Priest, relative à une réforme postale, est venue la première et a été prise en considération à une grande majorité, bien que M. le ministre des finances l'ait combattue avec vivacité, prétendant que la question n'était pas suffisamment étudiée. Nous avons dit que nous reviendrions avec détails sur ce sujet.--La Chambre a mené à fin et a voté, en lui faisant subir des amendements, la proposition de MM. Mauguin, Tesnière et Lasalle, relative à la falsification des vins. Elle a décidé que le simple mélange de l'eau avec le vin, quand il ne serait point pratiqué sur la demande expresse de l'acheteur, serait considéré comme falsification, et que, dans ce cas, les vins saisis seraient attribués aux hospices et bureaux de bienfaisance. Cette proposition, adoptée, va être portée à la chambre des pairs, et pourra devenir loi cette année. Ce sera fort bien sans doute, mais restera la partie la moins facile de la besogne: la vigilante surveillance à exercer de la part de l'administration et la sévère exécution des prescriptions de cette loi.--M. le ministre des finances, qui avait déclaré la question de la réduction de la taxe des lettres insuffisamment étudiée, a combattu la proposition du remboursement ou de la conversion de la rente 5%, faite par M. Garnier-Pagès, en la présentant comme une mesure inopportune. Plus heureux en cette nouvelle fin de non-recevoir qu'en la précédente, M. Lacave-Laplagne a eu, en faveur de son dire, une majorité de quatre voix. C'est un assez singulier triomphe pour lui et pour M. Duchâtel, qui en d'autres temps ont si hautement proclamé le droit et l'urgence de cette opération. Mais, dira-t-on, les temps ont pu changer, et l'à-propos n'être plus le même. M. Gouin a parfaitement répondu à cette objection et a démontré très-clairement que, soit que le gouvernement ait besoin, soit qu'il n'ait pas besoin de réaliser l'emprunt volé, il a intérêt à ce que les valeurs qui sont sur le marché soient à leur véritable prix, et que la situation dans laquelle on laisse le cinq pour cent empêche le trois pour cent d'atteindre son taux, nous dirons en quelque sorte logique, et qu'elle rendrait un emprunt beaucoup plus onéreux pour le trésor, s'il avait à y recourir; car au lieu de placer son trois pour cent au pair, où il devrait être, il ne trouverait preneur, dans l'état actuel des choses, qu'entre 80 et 85%, différence énorme. Encore une question laissée sans solution, et qui se représentera pour être enfin adoptée dans des circonstances peut-être moins favorables.--La proposition de M. Chapuys de Montlaville, relative à la suppression du timbre des journaux et feuilles périodiques, est venue ensuite à discussion sur la question préalable de savoir si la Chambre la prendrait ou non en considération. Nous avons dit déjà l'intérêt, l'utilité, l'importance de cette mesure; nous avons dit aussi, ce que personne ne doit se dissimuler, que la concurrence qu'elle ferait naître lancerait les feuilles existant aujourd'hui dans une carrière où l'on n'entrevoit que l'inconnu. Cette situation n'a néanmoins nullement ralenti le zèle des enchérisseurs dans deux adjudications qui viennent d'être récemment faites de deux des plus anciens organes de la presse quotidienne, leConstitutionnelet leCommerce. Le premier, qui ne comptait guère plus de 5,000 abonnés, a été adjugé, moyennant 452,500 fr., à une société nouvelle dans laquelle entrent les deux tiers des anciens propriétaires. Ce journal conserve la ligne politique qu'il a précédemment suivie, et des améliorations intelligentes apportées par son habile directeur à la variété de sa rédaction, élargiront à coup sûr sa publicité. Quant auCommerceil a été vendu 517,000 fr. à une société étrangère à celle qui le possédait antérieurement. Un publiciste qui était, il y a peu de mois, rédacteur d'une feuille ultraministérielle, en devient le rédacteur en chef. Toutefois, une des convictions de ce nouveau directeur paraît être qu'en commençant du moins, il faut chercher une transaction entre l'opinion de ses abonnés et les siennes propres. C'est un traité de commerce que ceux-ci pourront bien ne pas ratifier, et avant peu sans doute le rédacteur reprendra la franchise de son ministérialisme, comme les lecteurs auront pris le chemin de quelque autre bureau de journal quotidien. Mais revenons à la proposition. Elle a été développée avec netteté par son auteur, qui a fait valoir les nombreuses considérations qui plaident en sa faveur. M. Lacave-Laplagne, qui se trouve en ce moment appelé à faire la chouette à toutes les réformes demandées, a combattu celle-ci dans l'intérêt du trésor, argument qui était prévu, et aussi dans l'intérêt de la presse départementale, qui ne s'attendait sans doute pas à avoir M. le ministre pour défenseur, et qui ne paraît pas, aux hommes qui connaissent bien la matière, moins intéressée que la presse parisienne à ce que les entraves à toute publication périodique soient diminuées. M. de Lamartine a prononcé, en réponse au ministre, un discours qui a produit beaucoup d'effet. Toutefois, l'excellence de la cause et l'habileté de ses avocats n'ont valu à la question qu'une bien étroite majorité: 146 voix contre 140.

Le ministère a senti que ses adversaires pourraient donner pour une preuve de son insuffisance le parti que prenaient des députés de toutes les fractions de la Chambre, de venir, sur une foule de questions importantes, suppléer à son inaction et à son silence, par une initiative dont l'exercice ne doit nas dispenser le gouvernement du soin, du devoir d'user de la sienne. M. le ministre du commerce a donc présenté un projet qui intéresse toutes les industries, un projet de loi de douanes. Il l'a fait précéder d'un exposé statistique de notre commerce extérieur et de son mouvement depuis un certain nombre d'années. Il faut le dire, M. Cunin-Gridaine n'est pas arrivé à rendre acceptable pour tout homme sérieux que les résultats commerciaux obtenus soient satisfaisants pour la France. Pour dissimuler une diminution de 116 millions survenue dans nos exportations dans l'exercice de 1842 comparé à 1841, M. le ministre fait observer que cette année 1842 est encore supérieure à la moyenne des années précédentes. Cela est incontestable; mais avec une population qui s'accroît, avec une industrie qui redouble d'efforts, avec des marchandises dont les prix baissent tous les jours, il n'y a pas vanité à tirer de la comparaison du présent au passé; il y a à déplorer au contraire que la France n'ait pas vu ses exportations s'accroître dans la proportion qu'ont atteinte toutes les autres puissances de l'Europe.--La France a des traités de commerce ou de navigation avec quinze nations indépendantes: deux dans le Levant, sept en Amérique, et six en Europe. Pour prouver que nous avons retiré un grand profit de ces traités. M. le ministre du commerce établit d'une part que les États avec lesquels nous avons des conventions commerciales n'ayant qu'une population de 105 millions d'habitants, nous apportent 529 millions de leurs produits, en reçoivent 357 millions des nôtres, et donnent lieu à un mouvement maritime de 1,600,000 tonnes; tandis que, d'autre part, les pays avec lesquels nous n'avons aucun traité, bien que comprenant une population de 531 millions d'habitants, ne nous offrent que pour 243 millions de leurs produits, ne consomment des nôtres que pour 172 millions et n'alimentent qu'un mouvement maritime de 745,000 tonneaux. Pour faire crouler tout ce raisonnement de M. Cunin-Gridaine, pour montrer ce que valent ces chiffres, il suffit de dire qu'on comprend, dans ces 551 millions d'habitants, les 360 millions qui peuplent le céleste empire. Le rapprochement fait par le ministre sert uniquement à prouver que nous avons traité avec les peuples les plus riches, avec ceux que la nature même des choses appelait à commercer avec nous; mais cela ne prouve pas que les traités passés l'aient été avec une véritable entente de nos intérêts commerciaux, et qu'ils nous assurent des avantages égaux à ceux qu'ils offrent aux autres nations contractantes. Le contraire est malheureusement démontré par le mouvement de nos exportations, qui ne s'est accru que de 6% seulement depuis douze ans, tandis que leurs importations chez, nous ont augmenté de 114 pour 100. Quelque large que soit la part que l'on voudra faire aux matières premières, il demeurera toujours une énorme disproportion. Les résultats ne nous ont pas été moins désavantageux sous le rapport de la marine: notre navigation, dans nos relations avec les pays auxquels nous sommés liés, n'a augmenté, pendant la dernière période de douze ans, que de 36 pour cent, tandis qu'ils ont triplé la leur; au contraire, notre navigation, avec les autres pays, a augmenté de 46 pour 100, tandis que la navigation rivale a augmenté de 36 pour 100 seulement. C'est surtout dans nos relations avec l'Angleterre et les États-Unis, auxquels nous sommes liés par un traité de réciprocité, que l'infériorité de notre pavillon ressort de la manière la plus fâcheuse pour un des principaux éléments de notre force nationale. Du reste, tout ceci n'est que la critique des actes précédents et de l'exposé qui, maladroitement, les glorifie. Quant au projet en lui-même et à ses dispositions, nous aurons l'occasion de l'examiner, si tant est que, comme la loi sur l'enseignement secondaire, il n'ait pas été présenté uniquement pour faire prendre patience à des réclamations sur lesquelles on craint de prononcer.

M. le ministre des travaux publics mène de front la présentation de projets de chemins de fer à la chambre des députés, et la discussion à la chambre des pairs d'une loi sur la police de ces grandes voies de communication. Le ministère avait présenté un projet, la commission du Luxembourg en avait substitué un autre; la Chambre en vote en ce moment un troisième. Nous désirons vivement que de ce conflit sorte une loi qui ne laisse pas l'État à la merci des compagnies.--Des souscriptions sont ouvertes de tous côtés pour la formation de sociétés pour l'exploitation des lignes proposées ou qui restent à proposer. Nous ne savons pas si ces réunions capitalistes et d'actionnaires accepteront lesine qua nonde M. Dumon, ou s'il aura à recourir à la faculté qu'il avait inscrite dans chaque projet d'achever, aux frais de l'État, les lignes votées. Nous le verrions, sans regret aucun, amené à cette nécessité.

La chambre des pairs a voté la loi sur la chasse. Nous signalerons quelques-unes des modifications qu'elle a introduites. Elle a restitué à la caille son droit et son titre d'oiseau de passage que la chambre des députés lui avait contestés, malgré l'autorité de Buffon.--La chasse à la chanterelle a été mise hors la loi.--Enfin, ce qui est plus grave, par l'espèce de conflit qui se trouve élevé avec la chambre des députés, les forêts de la couronne qui avaient été soumises comme toutes les autres, par cette dernière assemblé, aux prohibitions de chasse en certaines saisons, en ont été exceptées au Luxembourg. La loi va donc être rapportée au palais Bourbon, où elle fera naître probablement une discussion assez vive.

Quelques mesures émanant du ministère de la guerre ont paru depuis quelque temps peu politiques et ont été du moins peu sympathiques au sentiment national. Comment la sage réflexion qui l'a porté à ne pas faire de l'obtention du brevet de bachelier une condition comme il se proposait de l'exiger, mais seulement un titre pour l'admission à l'École polytechnique, comment l'esprit qui lui a dicté cette concession bien entendue aux réclamations de la tribune et de la presse ne l'a-t-il pas détourné d'autres actes d'un effet tout contraire? Nous ne voudrions pas croire, bien qu'on nous le garantisse cependant, que les inspecteurs généraux ont reçu l'ordre de ne plus présenter pour la sous-lieutenance aucun sous-officier ayant atteint trente-cinq ans, ce qui rendrait par le fait l'épaulette presque inabordable à quiconque n'aurait pas passé par l'École militaire. Mais la mesure qui est venue frapper le lieutenant général de Piré, mais celle qui a infligé un traitement inhumain à un jeune caporal, fils d'un brave officier, qui n'a eu que le tort de prendre part à la souscription de l'amiral Dupetit-Thouars, et cela avant le premier ordre du jour de son colonel; la dégradation de ce jeune militaire à la tête de son régiment, non pas pour avoir contrevenu aux ordres de son chef, qui n'avait, encore rien défendu, mais pour n'avoir pas voulu faire amende honorable; son envoi sur une charrette, escortée par la gendarmerie jusqu'à la Méditerranée, où il sera embarqué pour aller faire partie d'une compagnie disciplinaire de l'Algérie, tout cela rapproché du style des ordres du jour de M. Lefrançois, de ses menaces contre quiconqueplaindrale caporal Hach, et cela est bien impolitique, bien peu de notre temps, et portera à faire croire à toutes les fautes qu'on voudra prêter à cette administration.

Nous avons annoncé plus haut la mort de M. Arguelles.--La chambre des pairs a perdu M. le marquis de Louvois, qui était en même temps membre de la commission administrative du Conservatoire royal de musique et des théâtres nationaux.--Enfin une nouvelle qui aura un grand retentissement dans l'Europe artistique est venue exciter les regrets tous les amis des beaux-arts: le célèbre sculpteur danois Torwaldsen est mort subitement à Copenhague. Il était allé, bien portant, au Théâtre-Royal, pour assister à une première présentation. Au lever du rideau, il a été frappé dune attaque d'apoplexie foudroyante dans la stalle où il était assis.

Une réunion des principaux éditeurs de Paris a donné lieu, jeudi dernier, à un projet qui n'était pas dans le programme de la séance, mais qui est cependant le résultat naturel d'une question toujours agitée dans les réunions de la librairie. On dit que les annonces, qui sont le moyen d'existence de presque tous les journaux et la source unique des bénéfices de ceux qui prospèrent, pèsent en grande partie sur cette industrie, obligée de faire appel ou public par ce moyen ruineux pour écouler ses produits. Un des éditeurs a proposé à ses confrères la fondation d'un journal politique quotidien, à 30 fr. par an, dans le format des journaux actuels, pour lequel il serait créé un capital de 500,000 fr., à la condition que tous les éditeurs de Paris s'engageraient à donner exclusivement à ce journal toutes leurs annonces. La combinaison qui sert de fondement à cette opération est ingénieuse et présente des chances certaines de succès. Il n'est pas jusqu'à la couleur politique du nouveau journal qui ne réponde parfaitement à toutes les conditions d'une immense publicité.

La proposition a paru réunir tous les suffrages des éditeurs présents, et son auteur a été invité à en arrêter les bases et à les soumettre à la librairie. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ce projet, destiné à opérer une nouvelle révolution dans la presse périodique, même avant que la suppression prévue du droit de timbre, suppression qui, pour le dire en passant, permettrait au nouveau journal de réduire encore son prix, ne vienne changer toutes les conditions d'existence des journaux actuels.

Dieu merci! nous voici délivrés des noirs brouillards et des jours sombres; l'hiver est mort, l'hiver est enterré! Le 1er avril a lui avec le premier rayon de soleil; Paris, tout à l'heure si lugubre, est illuminé de lumière; il s'éveille dans l'azur, dans le jour éclatant, dans l'air vif et limpide; il se couche à la lueur argentée d'un beau ciel: allons! mes chers Parisiens, ouvrez vos fenêtres! laissez pénétrer ce premier sourire du printemps dans vos maisons longtemps closes; que cet air pur et vivifiant vous ranime et dissipe l'atmosphère énervante de vos soirées et de vos fêtes; les promenades du soir, sous les frais ombrages, vont bientôt remplacer les longues nuits abandonnées au whist et au lansquenet; et les blancs lilas qui bourgeonnent détrôneront la polka.

Et vous, très-chères Parisiennes, visitez votre couturière et votre marchande de modes; dites à ces artistes de préparer leurs coiffures les plus fraîches et leurs robes les plus tendres; le moment est venu des coquetteries printanières; quittez ces lourds manteaux de velours, ces pelisses envieuses, ces chapeaux jaloux qui vous cachaient aux regards en vous barricadant contre les jours maussades; enfin, nous allons vous revoir; non plus seulement à la lueur des bougies et des lustres dans votre robe de bal; non plus seulement au coin du feu, dans le négligé coquet du boudoir, mais par les beaux jours et les belles soirées de printemps, effleurant légèrement l'asphalte du boulevard de votre pied leste, glissant sur le sable des Tuileries comme des ombres légères, et animant de votre regard et de votre sourire les grandes allées du bois de Boulogne et des Champs-Elysées. La Parisienne est adorée dans l'hiver; mais elle est surtout adorable au printemps; elle est adorable quand elle se fie à ces premiers jours étincelants, d'un air encore indécis et soupçonneux; elle est adorable quand elle se pare des modes nouvelles de la riante saison, pâle encore des fatigues et des plaisirs de l'hiver.

Pâques et Longchamps, voilà les deux limites où l'hiver s'arrête et expire; au moment où nous écrivons, Pâques suspend aux murs des temples saints et au chevet des âmes pieuses, ses rosaires et ses feuilles de buis bénit, tandis que Longchamps range en bataille ses escadrons de cavaliers et la longue multitude des voitures armoriées que la citadine, le fiacre et le cabriolet de place viennent diaprer démocratiquement. Mais Longchamps est bien déchu de son ancienne magnificence; c'est un grand seigneur, autrefois célèbre par ses prodigalités et le luxe insolent de ses équipages, et qui, peu à peu, par le fait des révolutions et le croisement des races, se contente de faire vie de riche bourgeois, c'est-à-dire vie qui dure. Longchamps est arrivé à l'âge de l'économie et de la sagesse, après avoir été si follement prodigue. Vous verrez qu'il finira par n'être plus qu'un vieux ladre et un fesse-mathieu, comme dit Molière.

A l'arrivée de Pâques, le Carême bat en retraite, et les gourmands qui avaient des scrupules et se mortifiaient, rentrent en pleine possession de leur appétit et de leur liberté; ils peuvent indistinctement promener leur fourchette du gras au maigre, de la poularde onctueuse au simple œuf à la coque, sans que monseigneur l'archevêque intervienne; telle est la situation actuelle de la cuisine parisienne; le maigre est détrôné dans les maisons les plus pieuses, et le gras recommence son règne sur les plats et sur les assiettes.

Il y a, à Paris, une espèce de solennité traditionnelle! qui indique le moment de ce détrônement du maigre et de cette restauration du gras; j'éprouve quelque embarras à vous dire le nom sous lequel on la désigne; ce nom n'est pas noble; ce nom n'est pas très-galant; il n'est rien moins qu'épique, rien moins qu'anacréontique; cependant la chose est beaucoup moins terrible et moins odieuse à nommer que la peste, que La Fontaine se résignait cependant àappeler par son nom. Soyons donc aussi brave que La Fontaine, et, faute de la peste, parlons de la foire aux jambons; voilà le mot lâché!

Si vous voulez assister à la foire aux jambons, gagnez la Bastille et, de là, prenez le boulevard qui côtoie d'une part le canal de l'Ourcq, de l'autre les greniers d'abondance et les murs solitaires du quartier de l'Arsenal. Ce boulevard, dont la queue se perd dans la rue Saint-Antoine et la tête se mire dans la Seine, s'appelle le boulevard Bourdon, c'est là que la foire aux jambons élit, tous les ans, domicile, ou, pour mieux dire, c'est là qu'elle plante sa tente; de tous côtés, en effet, se dressent, en un clin-d'œil, des cabanes de bois à peu près semblables aux huttes qui abritent, chemin faisant, les peuplades nomades; leur nombre s'élève à deux ou trois cents; tout à côté, des chariots ou vides ou encore chargés de bagages, annoncent que l'armée a résolu de faire sur ce terrain une halte sérieuse; cependant, si vous allez regarder sous ces tentes, pour voir quelles armes et quels soldats y reposent, vous trouverez, au lieu de Cosaques féroces ou d'Arabes cuivrés, au lieu de lances, de cimeterres, de pistolets ou de yatagans, de bonnes grosses commères réjouies ou des gaillards à large poitrine entourés de jambons, de saucissons, de saucisses, de langues fourrées et de boudins en faisceaux; Arles, Troyes. Lyon, Bayonne, toutes les villes, mères fécondes des jambons célèbres, envoient là leurs enfants; le laurier sur leur front s'entrelace au persil et forme leur couronne.

Il faut voir l'affluence qui se presse autour de ces boutiques en plein vent, pour se convaincre que parmi tant de cultes défunts et de croyances perdues, l'amour du jambon a survécu. Le culte du jambon fleurit comme aux temps des plus prospères, quand Rabelais le recommandait à Panurge par la bouche de Gargantua, comme un bon compagnon et cher ami de la dive bouteille.

La foire aux jambons dure trois jours; elle commence le mardi de la semaine sainte et finit le vendredi exclusivement. Pendant ces trois jours, on n'imagine pas ce qui se débite de cette marchandise salée, produit populaire dû à l'animal nourrissant mais peu coquet, que la pudeur m'empêche de nommer. Il est vrai que l'habileté des marchandes ne contribue pas moins que le goût de la marchandise à exciter l'appétit des acheteurs. Elles mettent une vivacité dans leur appel à la gourmandise du prochain, et une verve piquante qui vaut bien le sel de leurs jambons. Chacun donc emporte son saucisson dans sa poche, ou son jambon sous le bras, ou son pied... de cochon dans sa main. Quelques-uns de ceux qui pratiquent la philosophie de l'à-propos et du moment, satisfont leur appétit séance tenante; plus d'unJean-Jeandévore sa saucisse à brûle-pourpoint; plus d'un Tortillard fait rôtir son boudin au nez du fabricant qui vient de le lui vendre; quant aux gourmets qui se respectent et aux hommes de traditions, quant aux adorateurs discrets des dieux lares, ils emportent pieusement le bienheureux jambon, fruit de leur pèlerinage, et le suspendent au foyer domestique jusqu'au jour où ils convient un ami ou un voisin, quand la chose est fumée à point, pour la dépecer, la découper par fine tranche et l'arroser du vin de l'amour ou de l'amitié, selon le sexe des convives; «Un peu de sel par ici, par là, dit un noël de La Monnoie, ne gâte rien à l'affaire...» Mais laissons là les jambons et la foire aux jambons; je meurs de soif rien que d'en avoir parlé. O Hébé!

Verse ton pur nectar dans ma coupe brûlante!

--Nous allons avoir incessamment, non loin de la foire aux jambons, un petit intermède électoral, en attendant la grande comédie de l'élection générale, que nous attendrons bien encore un an ou deux; le neuvième arrondissement attenant par un côté au boulevard Bourdon, est veuf de son député; M. Galis a donné sa démission: il s'agit de le remplacer; la liste des prétendants à sa succession, que les journaux publient, prouve que le goût de la députation augmente d'année en année, bien loin de diminuer. Dans la dernière élection dont M. Galis était sorti victorieux, le neuvième arrondissement n'avait eu à se prononcer qu'entre trois candidats; aujourd'hui, il a affaire à plus de quinze aspirants plus ou moins politiques; dans les quinze, il y en a au moins dix parfaitement inconnus; qui sont-ils? que veulent-ils? d'où viennent-ils? Voilà ce qu'on se demande en lisant leurs noms. Si vous les interrogez sur leurs vertus et leur mérite, ils vous répondront comme cette fameuse circulaire d'un candidat dont le souvenir nous est encore présent: «Messieurs, il y a cinquante ans que j'habite votre quartier de père en fils. Mes enfants ont joué avec les vôtres; mes petits-enfants feront de même: je m'y engage; et vous savez si j'ai jamais manqué à ma parole.» Mais le pauvre homme eut beau dire, les électeurs ne firent pas l'enfantillage de le nommer.

Un des électeurs les plus influents de ce collège qui doit choisir le successeur de M. Galis, vient précisément, la veille de la bataille, de mourir d'une façon tragique; c'était un homme excellent, d'humeur affable et riante, très-aimé pour l'agrément de son esprit, très-estimé pour la sûreté de ses relations et de ses sentiments. Il y a deux jours, M. *** a été trouvé mort dans son lit. On crut d'abord à un suicide; mais quelle apparence qu'un tel homme, riche, considéré, entouré d'une famille prospère, se fut porté à une pareille extrémité? Les médecins sont venus et ont conclu à l'apoplexie. Or, M. *** avait promis son influence et sa voix à un des quinze candidats dont nous parlions tout à l'heure. Celui-ci, apprenant sa mort subite; «Mais c'est indigne, s'est-il écrié; on ne se conduit pas ainsi: qu'il meure, rien de mieux; mais qu'il m'enlève une voix, voilà l'horreur: il aurait dû au moins attendre au lendemain de l'élection!» N'est-ce pas là un bon trait de mœurs électorales?

--Il vient d'être question, devant les tribunaux, de la succession de la fameuse mademoiselle Thevenin: cette demoiselle Thevenin avait été danseuse à l'Opéra, danseuse très-prodigue de toutes choses et très-courtisée. Le temps de la jeunesse et des entrechats passé, la prodigue mademoiselle Thevenin tomba dans l'avarice sordide; retirée à Fontainebleau elle passait pour pauvre: à la voir courbée et presque en haillons, vous lui eussiez donné le denier de l'aumône, et probablement elle l'eût accepté. A sa mort, on a trouvé sous son chevet une inscription de 75,000 fr. de rentes 5 pour 100. Cette riche proie allait retourner à l'État, faute d'héritiers connus; mais le bruit s'en répandit, et il arriva des Thevenin de tous côtés; celui-ci se disait cousin. Celui-là arrière-petit-neveu, cet autre remontait de Thevenin en Thevenin jusqu'à la côte d'Adam, c'est d'un de ces Thevenin que la justice s'occupait l'autre jour: ce Thevenin fournissait un acte de naissance qui tendait à prouver qu'il descendait d'un certain arrière-cousin germain de la danseuse; tout allait bien, lorsqu'on découvrit que l'acte était faux; le prétendu Thevenin avait si maladroitement fait ses calculs que, vérification faite à l'état civil, il se trouva qu'il était né trois ans après la mort du père Thevenin qu'il s'attribuait.

La succession Thevenin est comme la succession de certains empires; elle fait naître des faux Smerlis, des faux Édouard, des faux Louis XVII, des faux Démétrius; mais en ce temps-ci les faux Démétrius, au lieu de courir les champs de bataille, vont tout droit en police correctionnelle. Avis aux Thevenin qui ne sont pas de bon aloi.

La Foire aux jambons sur le boulevard Bourdon.

Finissons par des images consolantes; à côté du crime, les bonnes actions; à côté de l'avance, la bienfaisance. Tandis que les mauvais instincts poussent des malheureux aux bagnes et à l'échafaud, il y a des associations philanthropiques qui s'inquiètent de détourner jeunes filles sans guide de la voie perverse; tandis que Harpagon enfouit ses trésors stériles, il y a des mains charitables qui sèment l'aumône; tel est le but de la société de patronage des jeunes garçons pauvres fondée à Petit-Bourg.--Des femmes du haut monde, --et quel meilleur usage peuvent-elles faire de leur influence, de leurs loisirs et de leur fortune?--ont eu l'honorable pensée de donner un concert au profit de cet établissement si utile et si digne d'être encouragé. Ce concert aura lieu à l'Hôtel-de-Ville, le 14 avril. Le prix des billets est de 10 francs, l'Illustrationy sera.

Madame la comtesse Portalis, madame de l'Espinasse, madame la vicomtesse d'Haussonville, madame la comtesse Merlin, madame de Rambuteau, madame de Rigny, madame de Valry, madame de Ségur-L'amoignon patronnent de leur nom et de leur dévouement cette œuvre charitable.

Chantez pour les enfants et pour les pauvres; ce sont des chansons que Dieu bénira!

Troisième article.--Voir t. III, p. 33 et 71.

Portrait équestre de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans,par M. Alfred Dedreux.

Nous connaissions à M. Alfred Dedreux un talent tout spécial, une habileté extraordinaire pour peindre les chevaux, une touche fashionable, un laisser-aller charmant, lorsqu'il lui arrive de traiter les portraits de genre. LePortrait, équestre de M. le duc d'Orléansnous a fort agréablement étonné, car nous avons compris aussitôt que M. Alfred Dedreux pouvait être un peintre de style dans l'occasion. En effet, sans parler de la ressemblance, chose assez facile lorsqu'il s'agit d'un prince, aussi souventpourtraictéque le fut le duc d'Orléans, nous avons retrouvé la toile de M. Dedreux une vérité d'expression peu commune. C'est le prince dans son port, dans sa prestance, dans sa manière de se tenir à cheval. Jamais portrait ne rappela mieux une personne qui n'est plus. Ce tableau de M. Dedreux possède d'ailleurs toutes les qualités qui distinguent notre habile peintre des chevaux; rien n'y est cherché, rien n'y sent le travail pénible, et çà et là même nous voudrions que M. Dedreux eût terminé davantage certains détails. Un autrePortrait équestre de mademoiselle M...est aussi beau que celui de M. le duc d'Orléans; si le cheval qui porte la jeune fille a peu de vie, le chien couché sur le premier plan est de tous points admirable. Deux autres toiles de M. Dedreux,Cheval abandonné sur un champ de bataille, etPortrait de M. le comte M....,sont remarquables. Avec quelques études encore,--études sérieuses,--M. Alfred Dedreux occupera la plus belle place parmi nos peintres de chevaux.

Loin de nous la pensée d'établir une comparaison entre l'œuvre de M. Alfred Dedreux et celle de M. de Lansac. En art, comparer est rigoureusement impossible, lors même que les sujets sont tout à fait semblables. M. de Lansac a exposé, lui aussi, unPortrait équestre de M. le duc d'Orléans, tableau consciencieusement fait, mais où nous voudrions trouver plus de vérité dans la pose du duc, et surtout plus d'ampleur dans toute la toile.

Quel gracieux peintre de genre que M. Tony Johannot!

Sujet tiré d'André, de George Sand,par Tony Johannot.

Combien de sujets divers il a traités, toujours avec la même supériorité, toujours avec la même poésie! Cette année, il a une riche exposition; ses tableaux sont petits, mais nombreux, et sessujets tirés de l'Évangile, sessujets tirés de l'Imitation de Jésus-Christ, sont comme un musée à part dans le Musée. Nous n'avions vu jusqu'alors que les gravures de ces compositions religieuses, qui sont empreintes du bon goût et du charme par lesquels ce peintre se distingue. Les deux séries de tableaux exposés par M. Tony Johannot appartiennent à M. le duc de Montpensier ainsi que le sujet tiré de Tony Johannot d'André, de George Sand. Cette dernière toile est un petit chef-d'œuvre de grâce et de sentiment; les deux personnages,--poétique création de George Sand,--sont poétiquement rendus; les fleurs éparpillées dans la jolie chambre de Geneviève, le soleil pénétrant par la croisée, tout est lumineux et délicat dans ce petit tableau.

Notre-Dame-des-Neiges, tableau,par M. Ziegler.

Pour cette fois. M. Ziegler a donné à la religion des allures mondaines; il l'a poétisée, ainsi que l'ont fait plusieurs écrivains. Par bonheur, sous prétexte de poésie, il n'en est pas venu au matérialisme, et il s'est tenu dans de justes limites. Son exposition est brillante selon la stricte acception du mot. Et quoi de plus brillant, en effet, queNotre-Dame des Neiges? Lorsque M. Ziegler exposaDaniel dans la Fosse aux lions, ou lui reprocha une certaine lourdeur dans le faire, on lui conseilla d'avoir la touche plus légère, toutes les fois qu'il lui arriverait de peindre des saints, des anges, ou une vierge. Notre-Dame-des-Neiges, c'est-à-dire «la Vierge aux frimas,» est la mise en pratique des conseils qui lui ont été donnés. Il ne se peut rien trouver de plus délicatement rendu; et les chairs, principalement, ont une transparence unique.

--La rosée répand ses perles sur les fleurs. Voilà une charmante allégorie où la volupté ne saurait manquer, où la grâce s'inspire du sujet même. La pose de la rosée, personnifiée dans une belle jeune fille aux formes divines, est pleine de grâce et de distinction. S'il y avait un peu plus de modelé dans les chairs, ce serait un tableau parfait, et tel qu'il est, il fait honneur au talent de M. Ziegler. Son troisième tableau,une Vénitienne, a des qualités d'harmonie très-supérieures.

Académie Royale de Musique.--Le Lazzarone, opéra en deux actes, paroles de M. de Saint-Georges, musique de M. F. Halévy.

Il y a à cet opéra un second titre: c'estle bien vient en dormant. D'où l'on a le droit de conclure que son but est d'enseigner que pour s'enrichir et prospérer, dormir est le moyen le plus sûr. En effet, le héros de M. de Saint-Georges, Beppole lazzarone, semble avoir pris pour modèle Jean de La Fontaine:

Quant à son temps, bien sut le dépenser:Deux parts en fit dont il soulait passer,L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Quant à son temps, bien sut le dépenser:Deux parts en fit dont il soulait passer,L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Quant à son temps, bien sut le dépenser:

Deux parts en fit dont il soulait passer,

L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Écoutez plus tôt ce philosophique jeune homme,--nous demandons pardon à Jean de La Fontaine de citer après ses vers ceux dulazzaroneBeppo:


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