SOMMAIRE.

L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.N° 0059. Vol. III.SAMEDI 13 AVRIL, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40SOMMAIRE.Albert Thorwaldsen--1770-1844.Portrait de Thorwaldsen. Bas-Reliefs du Jour et de la Nuit.--Petits Poèmes du Nord.L'Orage; la Mort.--Algérie. Expédition de Biskarah.Carte de Constantine à Biskarah; les ducs d'Aumale et de Montpensier chargeant les Arabes: Vue de Mehounech.--Courrier de Paris.Accident arrivé au ballon de M. Kirsch.--La Frégate à vapeur le Princeton.Gravure.--Histoire de la Semaine.--Salon de 1844. (4e article.)Abdication de Napoléon, par M. Janet-Lange;Vision de Saint Jean, par Bonnegrâce; Passage du Rummel par une Caravane d'Arabes, par M. T. Frère; Vue prise de Tripoli, par M. Marilhat; la rue Hourbarych, au Caire, par M. Chaenton.--Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par M. *** Chap III. Le double Mystère.--Mont-de-Piété de Paris.--Arithmétique pittoresque.Dix-neuf Gravures par Cham.--Bulletin bibliographique.--Modes de Longchamp.Cinq Gravures.--Rébus.En 1770, un pauvre sculpteur islandais, nommé Golskalk Thorwaldsen, vint avec sa jeune épouse, la fille d'un ecclésiastique, chercher fortune à Copenhague. Pendant la traversée, sa femme lui donna un fils qu'on appela Albert ou Bertel, et qui devait rendre un jour son nom immortel.Le premier jouet du jeune Thorwaldsen fut un ciseau. A peine eut-il la force de tenir cet instrument, qu'il aida son père à sculpter des têtes ou des statues de bois pour les navires danois. Les heureuses dispositions dont il se montrait doué frappèrent ses parents, qui, ne pouvant lui donner des maîtres particuliers, l'envoyèrent à l'école gratuite des arts de Copenhague. D'abord il ne se distingua pas de ses autres condisciples; mais bientôt son génie naturel se développa, et, en 1787, il remporta la médaille d'argent. A cette époque, il n'avait d'autre ambition que d'embrasser la profession de son père, et de sculpter des figures allégoriques ou des ornement pour les navires; mais la Providence lui réservait de plus hautes destinées. Le peintre d'histoire Abildgaard s'attacha à lui, et lui donna des leçons particulières dont il ne tarda pas à profiter. En 1789, il remporta un second prix, et deux années plus tard, sa composition deHéliodore chassé duAlbert Thorwaldsen.1770-1844.A. Thorwaldsen sculpteur danois, décédé le 25 mars 1844.templelui valut la médaille d'or et le patronage d'un ministre, le comte Reventlow; enfin, en 1793, il remporta le grand prix de Rome, c'est-à-dire il obtint une pension d'environ 1,200 fr., garantie pendant trois années de séjour dans la métropole du monde chrétien.Le Jour, bas-relief par Thorwaldsen.La Nuit, bas-relief par Thorwaldsen.Toutefois, avant de partir pour Rome, le jeune lauréat passa encore deux années dans sa patrie, occupé d'études sérieuses. Il ne s'embarqua que le 20 mai 1796, à bord d'une frégate danoise. Le voyage fut long et pénible: la frégate relâcha dans un grand nombre de ports, et n'arriva à la hauteur de Rome qu'au mois de mars de l'année suivante. Dès qu'il fut installé à Rome, Thorwaldsen se mit au travail; mais plus il faisait de progrès dans son art, plus il désespérait de s'élever jamais au degré de perfection qu'avaient atteint les grands maîtres dont il étudiait, les chefs-d'œuvre. Comparait-il ses ouvrages à ceux qu'il admirait avec tant d'enthousiasme tout autour de lui, il reconnaissait si bien son infériorité, qu'il prenait un marteau et brisait de ses propres mains les productions trop faibles de sa jeunesse. Vainement ses amis lui prodiguaient des éloges et des encouragements mérités, il ne les écoutait pas, et, mécontent de lui-même, il jonchait le sol de son atelier de statues indignement mutilées.Trois années se passèrent ainsi. Le temps était venu où sa pension ne devait plus lui être payée. Pauvre, inconnu, trop modeste pour tirer parti de son talent, Albert Thorwaldsen s'était décidé à retourner dans sa patrie. A quoi tient parfois la destinée d'un grand homme? Il allait partir, en 1805, quand il fit la rencontre d'un riche Anglais qui savait aimer et protéger les arts. M. Hope, visitant un jour son atelier, fut frappé de la beauté d'une statue de Jason que le jeune sculpteur danois venait d'achever en terre; il lui en demanda immédiatement une semblable en marbre, et il la lui paya si généreusement, que Thorwaldsen, voyant son existence assurée pour longtemps, renonça à son projet, et se fixa définitivement il Rome.A dater de cette époque, sa fortune s'accrut chaque année avec sa réputation; il devint en peu de temps l'émule de Canova; les riches connaisseurs de l'Europe se disputèrent ses statues, et surtout ses bas-reliefs; tous les étrangers de distinction qui venaient à Rome s'empressaient d'aller visiter son atelier à laCasa Butisur laPiazza Barberini. Sa galerie particulière passait à juste titre pour l'une des collections privées les plus intéressantes qu'il y eût à Rome: outre un certain nombre de ses sculptures, il y avait réuni un choix remarquable de tableaux des artistes modernes en renom qui avaient habité Rome pendant son séjour. Sa bonté et sa modestie égalaient son mérite. On raconte de lui une foule d'actions généreuses et désintéressées. Le dernier roi de Prusse, pour ne citer qu'un exemple, lui avait fait demander une statue: «Sire, lui répondit Thorwaldsen, il y a en ce moment à Rome un de vos fidèles sujets qui serait plus capable de moi de s'acquitter, à votre satisfaction, de la tâche dont vous daignez m'honorer. Permettez-moi de le recommander à votre royale protection.» Ce rival que Thorwaldsen recommandait si noblement au roi de Prusse était Rodolphe Schadow, dont un voit aujourd'hui la tombe à l'église d'Andréa delle Fratteà Rome. Il se trouvait alors dans une position gênée. Il fit pour son souverain un de ses plus charmants chefs-d'œuvre, saFileuse.La plupart des tableaux dont se composait sa galerie particulière, Thorwaldsen les avait achetés ou commandés à de jeunes artistes qui, ainsi que lui, devaient acquérir plus tard de la fortune et de la gloire, mais qui alors végétaient, encore dans la misère et dans l'obscurité; il en devait d'autres à l'amitié d'anciens condisciples devenus déjà célèbres comme lui. On y remarquait des toiles ravissantes signées Overbeck, Cornélius, W. Schadow, Koch, Carstens, Welter, Meier, Kraft, Sanguinetti, etc... Aucun autre artiste aussi distingué n'eut un pareil nombre d'amis! Quel plus bel éloge pouvons-nous faire de son caractère?En 1819, la ville de Lucerne commanda à Thorwaldsen un monument qu'elle avait résolu d'élever à la mémoire des soldats suisses morts aux Tuileries le 10 août 1792.--Ce monument, dont il composa le modèle, fut exécuté depuis par un jeune artiste de Constance nommé Ahorn. Tous les étrangers qui visitent la Suisse vont l'admirer. Un lion de grandeur colossale (il a neuf mètres de long et six mètres de haut), percé d'une lance, expire en couvrant de son corps un bouclier fleurdelisé qu'il ne peut plus défendre, et qu'il soutient avec les griffes. Il est sculpté en bas-relief dans une grotte peu profonde creusée, elle, dans un pan de rocher absolument vertical, que couronnent des plantes grimpantes, et du haut duquel se précipite un filet d'eau au milieu d'un bassin disposé tout exprès pour le recevoir. Au-dessus du lion sont gravés les noms des soldats et des officiers morts le 10 août, et à quelques pas de la grotte s'élève une petite chapelle avec cette inscription:HELVETIORUM FIDEI AC VIRTUTI.INVICTIS PAX.Thorwaldsen s'était rendu à Lucerne, pour voir l'emplacement réservé à ce monument. Il saisit avec joie cette occasion d'aller revoir son pays natal. Pendant le court séjour qu'il fit à Copenhague, Frédéric VI, le roi régnant, s'occupait de faire reconstruire l'église Notre-Dame,vor Frue Kirke, presque entièrement détruite par le bombardement de 1807. Il commanda à son illustre sujet les statues du Sauveur, de saint, Jean-Baptiste et des douze apôtres.--Thorwaldsen revint bientôt à Rome, où il travailla sans relâche à la composition et à l'exécution de ces chefs-d'œuvre. «J'ai visité, au palais Barberini, dit M. Valéry, l'atelier de Thorwaldsen, qui, à Rome, semble avoir succédé à Canova dans l'opinion européenne, et dont le talent pur, sévère, poétique, lui est en quelque point supérieur, particulièrement dans les bas-reliefs.--Ses treize statues colossales du Christ et des apôtres sont une noble composition; le Christ, surtout, figure originale, empreinte du génie simple et sublime de l'Évangile, a la majesté sans terreur du Jupiter Olympien. Ces statues, destinées à la cathédrale de Copenhague, montrent l'embarras qu'éprouve le protestantisme de la nudité de son culte, et la pompe nouvelle qu'il cherche aujourd'hui à lui donner. Thorwaldsen, malgré ses vingt années de séjour à Rome, est resté complètement homme du Nord, et son âpre aspect, qui n'ôte rien à sa politesse et à sa bienveillance, forme un vrai contraste avec ses ouvrages, imités, inspirés de l'art grec, et les physionomies italiennes qui peuplent son atelier.» Nous n'avons pas eu le bonheur de voir le grand sculpteur danois; mais quelques-uns de nos amis, plus heureux que nous, nous ont affirmé que l'aspect de Thorwaldsen n'avait rien d'âpre, comme dit M. Valéry.--Sa belle tête, plus noble encore que ses plus sublimes créations, rayonnait, de haut l'éclat du génie, et respirait en même temps une affectueuse bonté. Ses longs cheveux blancs, retombant en boucles soyeuses sur ses épaules, lui donnaient, dans les dernières années de sa vie, l'air d'un barde inspiré; ses yeux bleus, qui semblaient toujours éclairés par le feu de son âme tendre et exaltée, avaient une douceur d'expression incomparable. «Rien qu'à le voir, dit un critique anglais, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer.»Thorwaldsen ne revint définitivement dans sa patrie qu'en 1858, après quarante-deux années d'absence. Il rentra en triomphateur dans cette ville à laquelle il rapportait ses plus beaux chefs-d'œuvre, et qu'il ne devait jamais quitter. Le jour de son arrivée fut un jour de fête nationale; une foule immense se porta à sa rencontre et salua son retour des plus vives acclamations. Les poètes composèrent des vers en son honneur. Le roi Christian VIII, qui l'avait connu à Rome et qui s'était lié avec lui d'une étroite amitié, le nomma conseiller de conférence et directeur de l'Académie des beaux-arts de Copenhague.Le 25 mars dernier, Thorwaldsen se rendit, selon son habitude, au théâtre. Avant que le spectacle fût commencé, il tomba à la renverse sur son fauteuil. On l'emporta aussitôt dans sa maison; mais tous les secours furent inutiles. Quelques minutes après il rendit le dernier soupir, sans avoir essayé de proférer une parole, sans avoir poussé la plus légère plainte. Il achevait, sa soixante-quatorzième année. Le jour même de sa mort il avait travaillé à un buste de Luther et à une statue d'Hercule, qu'il devait terminer bientôt pour le palais de Christianburg.--Le samedi 30 mars, sa dépouille mortelle a été ensevelie dans l'église de Holm. Toute la population de Copenhague assistait aux funérailles de ce grand artiste, qui avait eu le bonheur rare de réunir les qualités du cœur à celles de l'esprit.Thorwaldsen laisse un nom qui ne périra jamais. Il nous serait difficile, on le conçoit, de porter dès aujourd'hui un jugement sur ses œuvres, disséminées dans presque toutes les capitales de l'Europe; à peine même si nous pourrions en donner une liste complète. La postérité ratifiera, nous n'en doutons pas, la haute opinion que ses contemporains ont toujours eue de son talent. Il restera, si ce n'est le premier, du moins le second des sculpteurs de la première moitié du dix-neuvième siècle; car on l'a souvent comparé à Canova, et la majorité des connaisseurs a toujours persisté à placer Thorwaldsen au-dessus de son illustre rival.--On l'a dit avec raison, «dans les plus beaux chefs-d'œuvre de Canova, un goût pur et exercé trouve des défauts à corriger; les plus faibles ouvrages de Thorwaldsen offrent des beautés qui enchantent.» Canova l'emporte peut-être dans les statues; mais dans les bas-reliefs, Thorwaldsen se montre inimitable.Le Danemark, l'Italie et l'Angleterre possèdent actuellement les principaux chefs-d'œuvre de Thorwaldsen. La villa Sommariva du lac Como s'honore encore de montrer aux étrangers leTriomphe, d'Alexandre, commandé jadis par Napoléon pour le palais Quirinal; les bas-reliefs si connus duJouret de laNuit, et dont l'Illustrationdonne une reproduction exacte, sont devenus la propriété de lord Lucan; M. Hope a toujours conservé leJason, et depuis il a acheté laPsyché et le Génie et l'Art; au duc de Bedford appartient le bas-relief dePsyché; Hébèdécore la galerie de lord Ashburton;Ganimèdeest le principal ornement de celle de lord Egerton.--A Rome nous retrouvons, à la chapelle Clémentine, le tombeau de Pie VII; au Panthéon d'Agrippa, leCénotaphe du cardinal Consalvi; dans le palais pontifical, les stucs d'un lambris représentantAlexandre à Babylone.--Le palais de l'archevêque, à Ravenne, renferme, dans l'appartemento nobile, unSaint Apollinaire. Enfin, en 1830, le Campo Santo de Pise s'est encore embelli duTombeaude l'illustre chirurgien André Vacca, élevé par souscription.--Si Lucerne a son Lion, Varsovie a leMonument de Poniatowski; mais c'est à Copenhague qu'il faut aller pour admirer, au Musée, une collection complète de statues et de bas-reliefs, et à l'église Notre Dame,le Christ et les treize apôtresdont nous avons déjà parlé;Saint Jean prêchant dans le désert; les Quatre Prophètes; le Christ portant sa Croix. Alors même que toutes ses autres compositions seraient détruites, ces divers chefs-d'œuvre, réunis dans le même lieu, suffiraient pour assurer à Thorwaldsen l'immortalité dont il est digne.Petits Poèmes du Nord.(V. t. II, p. 43; t. III, p. 71.)LE PREMIER ORAGE.C'était aux premiers jours du monde, alors que la terre n'avait point encore lassé la miséricorde du Tout-Puissant, sa surface n'etait point encore déchirée par des convulsions vengeresses, les montagnes ne s'étaient point encore soulevées de son sein, et on n'y voyait pas, comme aujourd'hui, le chaos redevenu maître sur des espaces qui lui avaient été arrachés; mais le globe de la terre, récemment bombée des mains de Jéhovah, était jeune et beau: ses courbes s'arrondissaient égales, et une magnifique végétation, cette première végétation créée, s'épanouissait sur ses contours harmonieux.Alors il n'y avait que des plaines vastes et qui présentaient à l'homme un horizon toujours uniforme et sublime; Dieu était comme empreint dans cette œuvre... Mais depuis ces temps son esprit s'en est bien retiré et la terre a bien souffert. Jusque-là le ciel environnait le globe dans un fluide d'azur, et des nuages ne s'étaient point échappés des eaux pour l'obscurcir de leurs vapeurs blanches; mais, si jeune encore, la terre avait péché par l'homme, et de jour en jour s'affaiblissaient les faveurs du ciel et arrivaient à leur place les misères, et ce vint le tour du premier orage.Alors naquirent les vents: on les entendait rouler dans les plaines, mugir dans les bois; les flots déchirés s'entr'ouvrirent et laissèrent emporter les vapeurs; les nuages montèrent, grandirent, se réunirent, et le soleil disparut pour la première fois sous ce bouclier de plomb où s'amortissaient ses rayons les plus subtils, bientôt des gouttes de pluie rares et larges se détachèrent des nuages, puis plus pressées, puis continuelles et se ruant en dardant sur la terre comme des lames d'eau que la tempête dirigeait à son gré avec fureur; l'orage était dans sa force, mais on n'avait point encore vu l'éclair et entendu le retentissement de la foudre.Au milieu de cette plaine sans autres bornes que le ciel, un homme court éperdu, la tête basse; ses cheveux glacés par l'eau reluisent et se hérissent parfois de douleur; mais on dirait qu'il n'ose gémir. Il marche, il court, mais où? Où trouver un abri contre la tempête? les forêts paraissent au loin bleuâtres, et il aurait atteint la mort avant elles. Une toison le couvre à peine et ne le garantit pas; infortune!... Mais qu'y a-t-il sur cette laine humide? une tache, une tache que toutes les eaux de l'orage ne pourraient point effacer, car c'est du sang... Voyez aussi sur son front ce signe mystérieux.C'est Caïn c'est le sang d'un frère, c'est le signe du fratricide... C'est Caïn! le voilà tel qu'il s'est fait par son crime, tel que Dieu l'a stigmatisé dans sa colère; car il a voulu que l'homme ne pût être le vengeur de l'homme, et qu'un sauf-conduit sacré garantit sur la terre le meurtrier du meurtre. Mais qui le sauvera de lui-même? qui essuiera ce sang toujours humide? qui écartera le cadavre d'Abel que son remords traîne incessamment devant lui? qui calmera ce cœur où rugissent des orages plus terribles que ceux qui bouleversent les éléments sur sa tête?... Personne et rien!Et cependant les orages du ciel fondent aussi sur lui: des nappes d'eau tombent lourdes comme du plomb glacé sur sa tête découverte, ses jambes s'enfoncent dans la terre humide. Cette vaine dépouille d'une brebis ne suffit plus pour le sauver de cette tempête inattendue: le vent s'y glisse, la soulève, et la pluie furieuse fouette sa poitrine tiède; et point d'abri! partout le ciel et la plaine.--O supplice! Caïn tombe accablé; il se couche à terre, il rugit de douleur, et sa lèvre violette ne peut laisser échapper le blasphème qui s'y balance.Tout à coup, au milieu du sifflement de la tempête, il entend une voix qui lui crie: «Lève-toi et marche.» Il se redresse alors, et, soulevant sa paupière, il dit d'une voix mourante: «Est-ce vous, Seigneur?» mais le vent mugit et ne répond pas.... «Mourir!» s'écrie-t-il, et il retombait anéanti... Mais en ce moment lui apparut la cime brumeuse d'un arbre qu'il n'avait point encore vu; un espoir le ranime: c'est là qu'il espère reposer sa tête; sa douleur même lui donne de nouvelles forces. Il s'avance vers cet arbre qui s'élevait comme une pyramide noire: c'était un cèdre dont l'aspect était singulier, ses branches semblaient déchirées et brûlées, et quelques-unes, d'une couleur rouge, portaient un feuillage desséché.Et comme Caïn s'avançait haletant vers cet arbre, l'arbre paraissait toujours s'éloigner. «Illusion horrible! s'écrie le malheureux, tu ne me tromperas plus, et je veux mourir ici.» A ces mots l'arbre parut marcher de lui-même avec rapidité, et Caïn, relevant la tête, le vit immense à ses côtés. Ses branches inférieures s'étendaient en un large cercle sur le sol, et dans cette enceinte l'humidité avait disparu; l'herbe y semblait flétrie, et un sable brûlé sillonnait par intervalles cet asile où ne voulait point pénétrer l'orage de Dieu.Caïn reconnut le prodige; il hésita et puis il s'écria: «Qu'importe! le Tout-Puissant est las peut-être de ma misère.» En achevant ces paroles, il se précipité dans le cercle qu'abritait le cèdre; mais là un malaise indéfinissable vint le saisir. Des vapeurs fétides l'étouffèrent, il ne put respirer; il étendit les bras et voulut sortir de cette atmosphère, mais il ne le put; il sentit ses pieds arrêtés. Dans cette agonie, il se mit à gémir, et il pleura des larmes de sang. A ses gémissements répondit un cri de joie qui sortit du feuillage. Ce bruit le fit tressaillir d'horreur et il y porta les yeux.Mais il ne put les en détourner, car des yeux de feu rencontrèrent les siens et les enchaînèrent sous un charme invincible Tout l'enfer était dans la flamme de ce regard. Caïn voulut s'y soustraire; vains efforts. Il fallait voir ces yeux, et il reconnut avec horreur qu'ils étincelaient sur la tête d'un énorme serpent; il vit les anneaux du monstre se dérouler et quitter l'arbre qu'ils enlaçaient, mais les regards ne le quittaient pas. Il entendit le corps frissonner en rampant sur le sable, le serpent s'approcher de lui, et il sentait ses pieds rattachés à la terre, qui te maîtrisaient comme une statue immobile.Cependant le reptile infernal le touchait: il siffle et monte autour de son corps. Caïn sentit glisser sur sa peau une peau visqueuse et froide; chaque instant lui révélait les progrès du monstre: ses ossements craquèrent sous les anneaux qui se doublaient sur sa poitrine, ils le pressaient et se replièrent deux fois autour de son cou; et, parvenu à dominer cette tête humaine, le serpent satanique éleva fièrement la sienne et poussa un funèbre sifflement. A ce signal, les cieux s'ouvrirent; leur sein flamboyait d'éclairs, la foudre limita et tout disparut.Ainsi mourut Caïn, ainsi fut lancé le premier tonnerre de Jéhovah.LA MORT.Une pluie froide ruisselai! aux vitres de ma fenêtre, mais j'étais auprès de mon feu, et, pendant que la nature attristée souffrait des caprices de l'hiver, moi je souriais à Marguerite; et tous deux, pressés autour d'une petite table et dans notre chambre chaude, nous faisions un délicieux dîner, plus d'une fois interrompu par des sourires, des libations, des baisers et des tendres propos.Mais voilà qu'un importun, sortant de je ne sais où, apparaît tout à coup au milieu de cette fête; il venait la troubler, et personne n'était mieux fait que lui pour cela, car c'était la mort. Oui, mes amis, la mort avec son crâne emmanché au bout de ses vertèbres, avec ses côtes d'ivoire et suit double ulna qui s'enfonce si agréablement dans les os tremblotants de ses pieds.Seulement, pour enjoliver la chose, elle avait jeté sur son squelette un manteau merveilleusement drapé et qui n'était pas sans transparence; elle se soutenait de ce qu'on appelle son bras, sur une longue faux rouillée. Le spectacle, mes amis, était nouveau et n'était point sans charme; il me fit rire; mais Marguerite, effrayée, pousse un cri et pâlit. Il est certain que la mort est la seule femme laide qui déplaise aux autres femmes.Elle me fit la révérence et me dit: «Me voici;» et son salut fit craquer tous ses ossements. «Bonjour, belle inconnue, lui dis-je, soyez, la malvenue. Vous auriez dû au moins secouer la lourde patte de lion qui sert de marteau à ma porte d'entrée. A tout prendre, vous eûtes raison, car j'aurais bien pu ne pas vous ouvrir. Vous avez bien fait, ma belle sorcière, de me surprendre ainsi; mais que faut-il pour votre service?--Tu es gai, me dit-elle; tant pis pour ton âme, car celui qui plaisante devant moi est maudit et rit de son dernier rire, il n'y aura pour lui, dans l'autre monde, que des pleurs et des grincements de dents. Mais tu peux bien te douter de ce qui m'amène ici: ce n'est pas la Marguerite que je viens chercher, quoiqu'elle soit jeune et que j'aime prendre les jeunes filles dans mes bras; mais c'est toi; tes jours sont mûrs, sois prêt à mourir.--Voilà qui se comprend, madame, et c'est la s'expliquer; mais je ne suis guère prêt, malgré votre invitation si pressante. Ainsi revenez tantôt.--Malheureux! me cria-t-elle, c'en est trop..» Et elle allait me frapper... mais je lui dis: «Un instant encore; avant ce grand voyage, laisse-moi boire le coup de l'étrier;» et je remplis mon verre d'un frais chambertin. «A votre santé, madame, à votre... Mais, parbleu, j'allais faire une grande sottise, impertinent que j'étais.»Alors je me levai. «Il ne sera point dit que j'aurai bu seul en si bonne compagnie; il faut, madame, que vous me rendiez raison. Il nous faut trinquer ensemble.» Dans un moment d'impatience, le pâle squelette frappa horriblement sa faux contre le parquet, qui fut brise, et la maison s'ébranla. Cependant j'avais rempli un autre verre, «Voilà bien du tapage, ajoutai-je, pour une politesse.--Eh bien! dit-elle, j'y consens, et je bois à tes tortures éternelles dans les flammes de l'enfer.»En même temps elle buvait mon chambertin tout d'un trait en buveur altéré. Ses deux mâchoires s'écartèrent, et j'entendis la liqueur qui descendait dans ses os avec un bruit semblable à celui du ruisseau qui tombe rapidement de cascade en cascade et se brise sur un lit de cailloux. Elle parut satisfaite de cette action étrange; et, comme si elle voulait sourire, elle me dit avec un épouvantable tremblement de crâne: «Es-tu content maintenant?--Oh! non, belle dame, pas encore; vous êtes si gracieuse dans vos fastes qu'il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin; mais ne craignez pas quelque souhait comme le votre; je suis ici maître de maison et je prétends en avoir la galanterie. A vous donc, séduisante voyageuse; je bois à votre belle santé, sans oublier la peste, votre sœur.--A la bonne heure, dit-elle; à la santé de ma sœur la peste!» Elle choqua son verre contre le mien, et sa bouche énorme engloutit le vin avec un nouveau bruit.Ces deux libations si inaccoutumées avaient produit sur elle l'effet le plus étrange: il y avait plus de souplesse dans ces os sans cartilages. On eût dit que quelque chose d'animé circulait dans son crâne et autour de ses ossements desséchés, et il y avait comme une lumière obscure qui brillait par intervalles dans les cavités moins profondes de ses yeux. «J'ai encore la du champagne, ma jolie convive, lui dis-je.--Voyons ton champagne.» Et dès que je l'eus versé, elle le but sans m'attendre.Elle fit un grand bruit, qui était un rire sans doute, mais qui ressemblait à celui d'un mur qui s'écroule, et elle s'écria: «Oh! qu'il est bon ce vin de Champagne.--Vous trouvez, madame? mais vous deviez m'attendre, nous avons d'autres santés à porter.--Je suis prête, parle, parle, et remplis encore ce long verre.--Le voilà plein, mais moins de promptitude. Allons, voluptueuse camarade; à vos meilleurs amis; à la santé des médecins.»Elle avala tout d'un trait la liqueur pétillante, et jetant son verre, elle pressa ses doigts contre ses vertèbres, et poussant un hurlement de rire, «Ah! méchant, dit-elle, tu fais des égratignures, mais elles sont trop vieilles et moins bonnes que ton vin. Donne-moi, donne-moi la bouteille» Elle la prit et but le reste avec avidité et elle la jeta loin d'elle. C'en était déjà trop sans doute; un esprit brûlant animait ce squelette glacé, et, dans son ivresse, elle se mit à danser avec d'affreuses contorsions qu'elle accompagnait de ses chansons.SA CHANSONO la douce boisson que cette liqueur enflammée! Jamais, depuis le jour où la vie, ma sœur jumelle, est née avec moi, je n'avais connu de semblable jouissance.Ces gouttes ont humecte mes os et les ont fait tressaillir; elles s'y sont insinuées, il m'a semblé qu'une moelle chaude les remplissait et les traversait.C'en est fait, je ne veux plus emmener avec moi les buveurs, mais je me présenterai chez eux, je m'assiérai à leurs tables et leur dirai: Amis, versez.Que si l'on trouve que je remplis mal ma place, eh bien! qu'on me destitue et je me fais cabaretière, et j'aurai la plus belle enseigne et le meilleur vin.Alors les hommes et les jeunes filles n'auront plus peur de la mort, ils viendront chez moi danser devant ma porte, je me mêlerai à leurs rondes et à leurs éclats de rire.Je n'emploierai plus mon cheval blanc qu'à m'amener des tonneaux de vin et je ferai fondre ma faux; j'en ferai une coupe de fer où pétillera l'air.On ne mourra plus, car il n'y aura plus de mort; ou bien, si je suis remplacé, je dirai à mon successeur, quand il viendra: Mon ami, bois de ce vin et ris avec moi.Holà! holà!! mais qu'arrive-t-il donc? ma tête se trouble, et je vois des milliers d'étincelles et des hommes qui circulent et pétillent dans les airs. J'en suis couverte.Ah! ah! voilà que la terre tremble sous mes pas. Nous allons tous périr, et moi aussi. Ah! ah! cela est jovial. C'en est fait, la terre s'ouvre; je suis morte.Elle tomba à ces mots et elle était étendue à terre comme un homme ivre; mais il sortait de son crâne comme un râlement, et ses côtes d'ivoire semblaient se soulever comme s'il y avait en dessous un cœur avec ses battements; ses doigts amollis ne se contractaient plus autour de sa faux, qui était tombée avec un bruit retentissant à quelques pas d'elle. Je dis à Marguerite: «Profitons, mon amie, de ce moment et détruisons la faux de la mort» Et tous deux nous allions la prendre et la jeter dans les flammes, lorsque le plafond s'ouvrit, et deux couples d'anges aux figures pâles et recouverts de robes longues comme des linceuls, s'abaissèrent auprès de nous. Ils étaient silencieux, et leurs yeux étaient sans rayons et sans vie. Il y en eut deux qui prirent la faux de nos mains; les deux autres, relevant le squelette endormi de la mort, le soutinrent dans leurs bras, et tous quatre, chargé de ces dépouilles, s'envolèrent et disparurent. Cette apparition était douloureuse. Nous regardions, Marguerite et moi, avec tristesse, et nos yeux se disaient que la mort n'était que le ministre terrible des volontés du Seigneur.Algérie.EXPÉDITION DE BISKARAH.La prise de Constantine 13 octobre 1837, qui fui précédée et suivie à courte distance de l'occupation par les troupes françaises d'une grande partie du littoral Est de l'ancienne régence d'Alger, avait rendu à une indépendance presque complète les peuplades qui habitent ces portions de la province voisines du Saharah, et désignées par les Arabes sous les noms de Djerid, de Zab ou de Ziban. A côté des chefs qui avaient été investis de l'autorité sur ces peuplades par le dernier bey de Constantine, El-Hadj-Ahmed, se produisirent presque immédiatement, lors de sa chute, d'autres chefs revendiquant le pouvoir, soit en leur propre nom, s'ils se croyaient capables de l'exercer, soit au nom du gouvernement français, dont ils recherchaient déjà l'appui, soit enfin au nom d'Abd-el-Kader, dont les progrès récents dans la province de Titteri devaient encourager et faciliter les efforts des musulmans insoumis de la province de Constantine.C'est ainsi que parurent successivement dans la région du sud, Ferhat-ben-Saïd, El Berkani, Ben-Azouz et Ben-Amar, tous prenant le titre de khalifahs, ou lieutenants d'Abd-el-Kader, et aspirant à diriger, de ce côté, le mouvement à la fois publique et religieux dont l'émir essayait de se constituer le chef par toute l'Algérie. Dans la province de Constantine, comme dans celles d'Oran et de Titteri, la politique d'Abd-el-Kader consista surtout à reconnaître et à s'attacher, par des titres émanés de lui, les chefs qui avaient su se créer un pouvoir et des partisans, et qui lui paraissaient les plus propres à répondre, à ses vues personnelles d'ambition et d'envahissement. Grâce aux rivalités de familles provoquées par Ahmed-Bey, entretenues par Abd-el Kader, l'oasis du Ziban a été, depuis 1837. livre à la guerre civile et à l'anarchie.A cette époque, le gouvernement de cette contrée était partagé, ou, pour mieux dire, occupé tour à tour par deux familles représentées, l'une par Ferhat-ben-Saïd, l'autre par Bou-Aziz-ben-Ganah. Après l'occupation de Constantine, Ferhat, qui avait, à plusieurs reprises, sollicité la protection des gouverneurs français d'Alger, se trouva naturellement en possession du titre et des fonctions de cheik-el-Arab. Instruit plus tard que Ferhat avait été faire, devant Aïm-Madhi, acte d'obéissance entre les mains d'Abd-el-Kader, M. le maréchal Vallée le remplaça, au mois de janvier 1839, par son compétiteur Bou-Aziz-ben-Ganah.Le titre de cheik-el-Arab était, sous la domination turque, et est encore aujourd'hui le nom donné au chef du Saharah.Ce chef avait droit au cafetan en drap d'or et aux honneurs de la musique du beylik. Avant la prise d'Alger, il devait 20,000 boudjoux (le boudjou vaut 1 fr. 80 c.) pour droit d'investiture. L'autorité du cheik-el-Arab s'étendait, au nord, depuis les montagnes d'Aourès et de Belezmah, qui séparent le Saharah, vaste plaine sans plantation des terres cultivées, appeléesToll,collines, mouvements de terrain, jusqu'au pays de Msilah; au sud, jusqu'au pays de Souf, à la limite du grand Désert; de l'est à l'ouest, depuis Tuggurt, qui marquait la limite du Haled-el-Djerid, pays des dattes de Tunis, jusqu'au territoire de la ville d'Agonath. Cet immense territoire, à lui seul presque aussi grand que la province tout entière, est habité par deux populations bien distincte: les Arabes nomades Nedjona, pasteurs nomades, qui passent l'hiver dans le Saharah, et viennent chaque année, au printemps, vendre des dattes et acheter des grains dans le Tell, et les habitants des petites villes groupées dans les oasis, qui ne quittent jamais le Saharah.Biskarah que les Arabe» prononcent Biskrah est la capitale de ces petites villes; elle compte de deux mille huit cents à trois mille habitants, qui, du temps d'Ahmed-Bey, obéissaient à un kaïd. Il y avait alors à Biskarah une garnison de cent hommes: le territoire sur lequel s'exerçait l'autorité du kaid portait le nom de Zab pays à oasis, où croissent les palmiers à dattes. On y trouve quarante villes rangées en cercle, à peu de distance l'une de l'autre, Biskarah occupant la partie la plus orientale de ce cercle. Le Zab de Tuggurt contient quatorze petites villes moins peuplées que celles du Zab de Biskarah. Le pays de Souf se divise en sept grandes tribus.Le cheik-el-Arab commandait onze tribus nomades, et en outre Biskarah et son Zab. Sidi Okbah, El Feoth, qui étaient seuls soumis à une administration régulière. Tuggurt et son Zab, les Ouled Soulah, le pays de Souf et El-Kangah, qu'il gouvernait comme il pouvait.Les anciens avaient donné une idée assez juste du Saharah, en le comparant à une peau de tigre. C'est, en effet, une région couverte de vastes espaces d'une couleur fauve, parsemée d'une foule de points noirs qui se groupent par larges taches, et zébrée de quelques raies grises. Les espaces fauves sont des sables; les points noirs, des villages; les taches, des oasis; les raies, des montagnes. Çà et là apparaissent aussi des plaques presque blanches; ce sont des lacs de sel. De longues et sinueuses lignes qui viennent y aboutir sont les cours d'eau, ou, pour parler plus exactement, les lignes de fond. Les sables sont tapissés d'une végétation naine, où règnent le pistachier et le lotus, et les villages noyés dans de grosses touffes d'arbres fruitiers. Tel est l'aspect général du Saharah. Au delà d'une certaine limite, les points et les taches cessent brusquement, et il ne reste plus dans le fond qu'une nuance fauve presque uniforme; c'est le Désert.Les villes du Saharah, formées par la réunion de quelques chaumières, sont, pour la plupart, d'un aspect misérable; elles n'ont de remarquable que les jardins dont elles sont entourées. Les habitants fabriquent des haiks espèce de tuniques, et autres étoffes de laine, des paniers et des nattes avec les feuille» de palmier. Les jardins sont tous très-bien arrosés, et n'existent qu'à cette condition; cultivés avec intelligence, ils produisent toutes sortes de fruits et de légumes. A l'extrémité occidentale du Zab de Biskarah, se trouve Doussen, où notre cheik-el-Arab Ben-Ganah a battu Ben-Azouz, lieutenant d'Abd-el-Kader, au mois de mars 1840. Sidi-Okbah est une ville ancienne et célèbre; elle renferme le tombeau de Sidi-Okbah, qui fut le premier conquérant de l'Afrique dans le premier siècle de l'hégire, sous le khalifah d'Osman.Depuis son installation, notre cheik-el-Arab a eu constamment à combattre l'influence des khalifahs d'Abd-el-Kader. Au mois de juin 1841, un nouveau succès, remporté par Ben-Ganah contre Ferhat-ben-Saïd, lui ouvrit l'entrée de Biskarah; mais il ne put s'y maintenir. Les habitants, qui s'étaient montré d'abord disposés à reconnaître la souveraineté de la France, s'étant vu imposer par Ben Ganah, et à son profit personnel, une contribution de 40,000 fr., se soulevèrent et le contraignirent d'abandonner leur ville et leur territoire. Vers le mois de novembre 1841, la mort de Ferhat-ben-Saïd, tué dans un engagement contre une partie d'Arabes hostiles, vint délivrer Ben-Ganah d'un rival dangereux. Cependant à Biskarah, et dans les tribus qui environnent cette ville, les khalifahs nommés successivement par Abd-el-Kader, Ben-Amar et Mohammed-Séghir, ont, jusqu'à ces derniers temps, soutenu la lutte entre les partisans de Ben-Ganah, sans qu'aucun succès décisif soit venu faire prévaloir d'une manière définitive les intérêts de l'un des compétiteurs, qui, tour à tour, occupent la ville et l'abandonnent selon les occurrences. Aussi notre cheik-el-Arab, réduit à ses propres forces, a-t-il sans cesse demandé l'appui d'un corps auxiliaire de troupes françaises, seul capable, selon lui, de maintenir et de consolider son autorité dans ces parages lointains.Un tel état de choses entraînait des conséquences désastreuses pour le pays, particulièrement pour la ville de Biskarah, et compromettait d'ailleurs notre domination générale. Laisser là si longtemps flotter à côté du nôtre le drapeau d'Abd-el-Kader, c'était, aux yeux des peuples, un signe de faiblesse et comme une menace permanente contre la sécurité de la province de Constantine. Les transactions commerciales, si nécessaires à un peuple qui ne produit que des objets de luxe, étaient interrompues sur la plupart des points; une barrière presque infranchissable séparait le Tell du Saharah, et des collisions continuelles ensanglantaient les tribus et les villes. La présence des Français à Biskarah pouvait seule mettre un terme à ces agitations, asseoir solidement l'autorité du cheik-el-Arab, en même temps que la domination française, organiser le Ziban, rétablir les relations de commerce entre le Saharah et le Tell, enfin régulariser la perception de l'impôt, ce gage réel de la soumission des populations indigènes. Tels ont été le motif et le but de l'expédition dirigée contre Biskarah.La division de Constantine vient de terminer avec succès la première partie de ses opérations; elle a parcouru toutes les oasis connues sous le nom de Ziban dans les premières plaines du désert, chassé le khalifah qui y gouvernait au nom d'Abd-el-Kader et dispersé ses soldats réguliers.Dès le 8 février, les troupes ont commencé à se mettre en mouvement. Un poste de ravitaillement fut établi à Bathnah, à 112 kilomètres sud de Constantine, à moitié chemin environ de Biskarah. Bathnah, où l'on trouve de l'eau, du bois et de l'herbe, est situé près des ruines immenses de Lambasa, au milieu des montagnes. C'est l'entrée d'une longue et large vallée inclinée du nord au sud, qui, séparant les djebel (monts) Aourès du djebel Mestaouah, conduit du Tell dans le Saharah. De grands approvisionnements y furent réunis, et un hôpital militaire installé pour recevoir les blessés et les malades. Le 23 février, la colonne expéditionnaire, commandée par M. le duc d'Aumale, et forte de 2, 100 baïonnettes, de 600 chevaux, de 4 pièces de montagne et de 2 de campagne, était réunie à Bathnah. Les tribus des environs, d'abord fort tranquille, avaient été agitées par les intrigues d'Ahmed-Bey, dans la unit du 19 au 20, des coups de fusil furent tirés sur les avant-postes. En même temps 5 à 600 cavaliers des Ouled Solthan et des Laglular-el-Halfamma occupaient le défilé du Kantana et empêchaient les chameaux, que le cheik-el-Arab avait requis dans le désert pour les transports, de rendre à Radmah. Le 21, quatre compagnies d'élite et 200 chevaux sortirent du camp. Cette petite troupe, guidée par le cheik-el-Arab, marcha toute la nuit; au jour, elle rencontra le rassemblement d'ennemis, le défit et lui tua 15 hommes; la route était libre. Le 25, tous les moyens de transport étant rassemblés, la colonne se mit en route pour Biskarah, avec un mois de vivres, en laissant à Bathnah un bataillon du 31e, 50 chevaux, 2 pièces de montagne et 10 fusils de rempart. L'infanterie était commandée par M. Vidal de Lauzun, du 2e de ligne; la cavalerie par M. le colonel Noël, du 3e de chasseurs d'Afrique; M. le général Lechêne dirigeait les services de l'artillerie.Arrivée le 20 à M'Zab-el-Msaï, la colonne, après avoir enlevé quelques milliers de têtes de bétail aux Laghdar, réfugiés dans une haute montagne réputée inaccessible, le djebel Metlili, parvint, le 29, à El-Kantara (le pont), le premier village du Désert. C'est une oasis de dattiers située au pied de rochers escarpés, à la sortie d'un défilé fort étroit que traversait une voie romaine, aujourd'hui impraticable. Un beau pont romain, très-bien conservé, donne son nom au village.Les habitants acquittèrent sans difficulté leurs contributions annuelles.Le 4 mars, la colonne entra sans coup férir à Biskarah, Mohammed-el-Séghir, marabout de Sidi-Okbah, le dernier khalifah d'Abd-el-Kader, qui occupait la Kasbah de Biskarah avec un bataillon de 500 hommes, avait quitté la ville depuis cinq jours avec ses troupes régulières et s'était réfugié dans l'Aourès, sans réussir à emmener la population. Le soir même, les députations de toutes les petites villes des Ziban et de toutes les tribus nomades, sans exception, étaient dans notre camp, demandant l'aman(le pardon) et la protection de la France.Le corps expéditionnaire est resté dix jours dans les Ziban; les troupes étaient disséminées sur tout le pays. Quatre officiers versés dans la connaissance des mœurs et de la langue arabes, MM. le commandant Thomas, les capitaines de Neveu, Desvaux et Fornier, visitèrent tous les villages, interrogèrent partout les djemââ (assemblées des notables), et recueillirent des renseignements politiques et statistiques qui permirent à M. le duc d'Aumale de constituer l'autorité, et de frapper une première contribution en argent et en nature (dattes, grains, moutons et chevaux). Les contributions perçues représentent une valeur d'environ 150,000 fr.Les choses ont été réglées de manière à laisser au cheik-el-Arab un pouvoir que ses services semblent mériter, mais de manière aussi à permettre au commandant supérieur d'exercer sur ses actes une surveillance continuelle, et à donner aux populations les garanties qu'elles réclament. Ainsi, les droits de chaque fonctionnaire ont été fixés publiquement.L'impôt sera unique, proportionnel à la richesse, et déterminé, chaque année, par une lettre du commandant de la province à chaque tribu ou village; la perception en est confiée au cheik-el-Arab. L'exercice de la justice a été également réglé. Enfin, des ordres ont été donnés pour que les voyages des nomades dans le Tell se fissent à époque fixe, par des routes déterminées, et avec autant d'ordre que possible. Les gens turbulents seront amenés à Constantine comme otages. Une compagnie de tirailleurs indigènes de trois cents hommes occupera la Kasbah de Biskarah, sous les ordres d'un officier français, et en soutenant l'autorité du cheik-el-Arab, représentera la France dans cette contrée lointaine. Un goum de cinquante cavaliers d'élite, fourni par les tribus d'origine noble et exemptes d'impôt, complète l'organisation militaire du pays.Carte à vol d'oiseau de l'expédition de Biskarah.Les ducs d'Aumale et de Montpensier chargeant les Arabes à l'attaque de Mehounech.Cette mission toute pacifique ainsi remplie, il restait à atteindre le khalifah d'Abd-el-Kader, et à détruire ses forces déjà affaiblies par la désertion. En s'enfonçant dans la montagne, Mohammed-el-Séghir avait laissé une partie de ses richesses à Mehounech, à 32 kilomètres nord-est de Biskarah. Le groupe de montagnes connu sous le nom de djebel Aourès se termine, vers le sud, par des rochers escarpés à peu près inabordables. C'est au pied de cette chaîne qu'est située l'oasis de Mehounech. L'Oued-el-Abiadh (la rivière Blanche), sortant d'une gorge étroite et entièrement impraticable, arrose une petite vallée remplie de palmiers, de jardins bien cultivés et de maisons en pierre. Cette vallée est enfermée au nord par le djebel Ammar-Kaddou (le mont à la Joue-Rouge), qui dépend du groupe de l'Aourès, et qui n'est accessible que par un seul sentier très-difficile; sur ses flancs déboisés et à pic se trouvent trois petits forts solidement construits, et un village retranché, dont la position était réputée inexpugnable, et qui sert de dépôt, non-seulement aux habitants de l'oasis, mais à beaucoup de gens de l'Aourès et du Saharah.Occupé une première fois le 12 mars par un détachement sous les ordres du commandant Tramblay, du 3e de chasseurs, le village de Mehounech, dont les habitants étaient allés chercher le khalifah d'Abd-el-Kader pour les défendre, et où 2 à 3,000 Kabyles s'étaient réunis en armes, a été de nouveau attaqué et emporté le 13, ainsi que les forts qui le protégeaient, après une vive et longue résistance, et une lutte corps à corps. Les Kabyles ont fait pleuvoir sur les assaillants une grêle de balles et roulé sur eux des quartiers de rochers. Le duc de Montpensier, qui paraissait pour la première fois à l'armée, dirigea, pendant toute la journée, le feu de l'artillerie, et le soir, en chargeant avec plusieurs officiers à la tête de l'infanterie, il fut légèrement blessé; une balle lui déchira la paupière supérieure de l'œil gauche. Le village et les forts furent détruits et incendiés le lendemain, ainsi que les immenses magasins qu'ils renfermaient.Le camp de Bathnah, quelques jours avant, avait été vigoureusement attaqué, à deux reprises, le 10 et le 12 mars. Cette double attaque fut heureusement repoussée, et les Arabes laisseront 31 cadavres sur le terrain. La colonne principale est revenue le 21 mars à Bathnah, d'où elle s'est remise en route pour continuer le cours de ses opérations.Les sciences géographique et archéologique ont eu leur part dans cette expédition. M. le capitaine d'état-major de Neveu, chargé des travaux géodésiques, a levé avec soin tout le pays parcouru, et M. le capitaine d'artillerie de Lamarre a recueilli des documents précieux sur les restes des établissements romains et surtout sur le Medrashen, signalé par Bruce comme le tombeau de Syphax et des autres rois de Numidie.Quelques détails, puisés à des sources officielles, donneront une idée exacte de l'importance commerciale du Désert.Les contributions que le Saharah payait annuellement au bey Ahmed ont été évaluées à 200,000 francs, sans compter les prélèvements faits pour le pacha et pour ses favoris, en dattes, étoffes de laine, couvertures, bernous, haïks, etc.Algérie.--Vue de Mehounech d'après un dessin original.Les rapports de Constantine avec le Désert sont les plus anciens, les mieux établis, et ceux qui se maintiendront sans doute le plus longtemps. Biskarah, située à sept ou huit jours de marche de Constantine, y envoyait chaque année, au printemps, une caravane de 200 à 300 chameaux chargés de dattes, de tabac en feuilles, d'objets de teinture, de bernous, de henné, de plumes d'autruche, de gomme, de tapis; elle en tirait des armes, des grains et des tissus. L'ensemble de ce commerce s'élevait à 200,000 francs par an. Les habitants de Constantine n'envoyaient jamais de caravane à Biskarah; mais, lors du départ de la colonne chargée du recouvrement de l'impôt, les soldats emportaient quelques objets de l'industrie de Constantine, pour faire des échanges contre des produits du pays. Ces expéditions avaient lieu à l'époque de la récolte des dattes, et la colonne était de retour à la fin de l'hiver. Le même commerce d'échange des mêmes produits avait lieu entre Constantine el Tuggurt, qui est à douze journées de Biskarah, et par conséquent à dix-huit ou vingt de Constantine. Tuggurt payait tribut au bey de Constantine entre les mains un cheik-el-Arab. En 1819 et 1820, le bey se rendit en personne à Tuggurt, qu'il frappa d'une contribution de 500,000 boudjoux.Courrier de ParisLongchamp s'est passé sans éclat et sans bruit; on ne parle ni de modes nouvelles, ni d'attelages merveilleux, ni de rivalités audacieuses, ni de luttes à outrance entre le luxe, la vanité et la coquetterie; décidément le jour de Longchamp est un jour comme un autre pour les Champs-Elysées, avec un peu plus de foule, un peu plus de poussière et un peu plus de fiacres que de coutume; sans doute il y a encore d'honnêtes curieux qui se parent dès le matin, et descendent de leur faubourg, femme et enfants sous le bras, pour aller et venir de la place Louis XV à la barrière de l'Étoile jusqu'à extinction de chaleur naturelle; sans doute les étrangers et les provinciaux, s'il y a encore des provinciaux, sortent en toute hâte de leur hôtel garni et vont chercher Longchamp, sur le bruit de son ancienne réputation et de ses splendeurs passées; sans doute quelques commis marchands font des essais d'habits neufs, et quelques grisettes de mauvais goût s'enrubannent et s'étalent; mais Longchamp n'en a pas moins perdu son goût pour les tentatives singulières et les excentricités; il ne crée plus rien, il n'invente plus rien, il n'ose rien. Le Longchamp d'aujourd'hui se promène avec sa robe et son habit du mois dernier; il trotte sur ses chevaux ordinaires et roule dans son équipage de l'an passé; ne lui demandez ni une forme de chapeau inusitée, ni une coupe d'habit inconnue, ni la révélation d'une cravate, ni la découverte d'une étoffe superlative: il viendrait plutôt en robe de chambre et en pantoufles; Longchamp n'a plus d'imagination ni audace; il vit ses trois jours par un reste d'habitude et fait son temps; mais pendant ses trois journées, autrefois si fécondes en médisances, en petits scandales, en rencontres singulières, Longchamp ne fournit pas au chroniqueur d'aujourd'hui la plus mince épigramme, l'originalité la plus simple, le scandale le plus innocent.--Pendant le Longchamp de 1844, on a vu une des plus jolies danseuses de l'Opéra se promener, modestement dans une citadine, au cheval étique et à l'automédon râpé. Du temps du vieux Longchamp, la belle eût fait voler la poussière, sous le pied rapide de ses quatre alezans, laquais devant, laquais derrière, attirant tous les regards et éclipsant les plus élégantes, les plus titrées et les plus belles. Le Longchamp actuel est beaucoup plus honnête, plus retenu, plus modeste; mais n'est-il pas un peu ennuyeux?--Les églises ont été visitées, pendant la semaine sainte, par une foule empressée et fidèle; est-ce conviction? est-ce curiosité? L'une et l'autre sans doute; il y a des âmes pieuses, Dieu merci, qui obéissent sincèrement au devoir du chrétien dans ces jours de recueillement et de prières; il y a aussi les âmes douteuses et les âmes légères qui se laissent aller au courant et vont où va le flot qui passe; les uns regardent d'un air préoccupé et distrait les images suspendues aux voûtes des temples et se promènent çà et là sur les dalles de marbre comme des ombres incertaines; les autres écoutent attentivement la voix du prêtre et du prédicateur, dans une attitude méditative et recueillie; je doute cependant que les plus indifférents et les plus sceptiques puissent se défendre d'une émotion intérieure et secrète en pénétrant sous les voûtes sonores des églises, par les jours éclatants qui illuminent Paris depuis plus d'une semaine; l'or et le marbre étincellent, l'encens fume, la prière retentit, l'orgue l'accompagne pieusement; le soleil, flamme divine, brille à travers les vitraux et inonde le temple de lumière; les petits enfants, les vieillards et les femmes passent tenant à la main le rameau de buis bénit; c'est un spectacle à la fois magnifique et pénétrant qui élève le cœur et lui montre un refuge, surtout si, en descendant les marches du temple, vous rencontrez un cercueil couronné de fleurs d'oranger et recouvert d'un linceul virginal, pareil à celui que je heurtai l'autre jour en sortant de Notre-Dame; c'était la jeune fille, l'unique trésor d'un illustre magistrat qui venait, pâle et immobile, s'offrir aux prières des morts; les visages étaient consternés, les pleurs roulaient en abondance: «Tant de jeunesse et de beauté! disait-on de toutes parts... âme innocente et pure, âme délivrée, retourne dans le sein de Dieu!»--Pâques oblige les théâtres à faire leur clôture; mais cet usage pieux a subi, comme tant d'autres, des changements considérables, et s'est modifié avec l'esprit du temps; autrefois, sous la vieille monarchie, les théâtres chômaient pendant la quinzaine de Pâques tout entière; la restauration imita l'ancien régime le plus qu'elle put, et ne demanda cependant aux spectacles mondains que huit jours d'abstinence; la révolution de Juillet est d'une philosophie moins scrupuleuse. Les trois théâtres royaux sont seuls obligés à une clôture de trois jours; les autres théâtres, qu'on appelle les petits théâtres, ont pleine licence jusqu'au vendredi saint inclusivement; et même dans les premières ardeurs publiques de Juillet 1830, le vendredi saint ne fut pas excepté. Le vaudeville fredonnait et la danse gambadait ce jour là comme d'habitude. Cette année, la pénitence a été observée par tous les spectacles indistinctement; voudrait-on revenir peu à peu à la huitaine religieuse et monarchique?Dans l'ancien régime, la rentrée du Théâtre-Français se célébrait avec solennité; un des acteurs en crédit adressait officiellement une allocution au parterre, avec tous les respects en usage; il y était question du passé et surtout de l'avenir. Si le passé avait péché, l'avenir promettait monts et merveilles. Lekain, Larive, Saint-Prix, Talma, ont pratiqué les derniers cette allocution des vacances de Pâques. Aujourd'hui, les choses s'arrangent plus bourgeoisement et avec moins de cérémonie, la Comédie-Française ne harangue plus le parterre; et la meilleure raison qu'on puisse donner, après celle des usages abolis, c'est qu'il n'y a véritablement plus de parterre; j'appelle parterre, en effet, cette réunion de juges éclairés et assidus qui siégeait non-seulement au parterre proprement dit, mais à l'orchestre, mais dans les loges: tribunal qui avait l'œil incessamment ouvert sur les acteurs, et ne leur passait pas la plus légère peccadille; cour suprême et savante, qui s'était familiarisée, par une longue étude et une longue pratique, avec tous les secrets de l'art et de la poésie théâtrale; docteurs ès lettres dramatiques, qui possédaient la science de Racine, de Corneille, de Beaumarchais, de Regnard, de Lesage et de Molière, comme un bon conseiller de cour royale ou de cassation tient sa jurisprudence sur le bout du doigt. Or, à l'heure qu'il est, il n'y a plus de parterre, c'est-à-dire il n'y a plus de juges; ce sont pour ainsi dire des passants qui viennent au théâtre comme dans une hôtellerie, pour y loger la nuit, et en sortent le lendemain matin sans seulement se rappeler ce qu'ils y ont vu, pas même l'enseigne de l'hôtel, pas même le nom de l'hôtelier.--Toute habitude, toute intimité est abolie entre les acteurs et le public; le parterre de la veille n'est plus le parterre du lendemain; l'un n'impose plus à l'autre, et celui-ci n'a plus le respect de celui-là; aussi tout va à la diable; les acteurs, faute de surveillants rigides, s'abandonnent à toutes les mauvaises habitudes des écoliers émancipés; le public, à son tour, ne se donne plus la peine de comprendre quelque chose aux œuvres qu'il considère, non plus comme un objet d'étude et de plaisir élevé, mais comme une façon de passer, tant bien que mal, une heure ou deux. Puisque le public et les comédiens s'en vont, dégénèrent de compagnie, et ne se connaissent plus, que voulez-vous, bon Dieu, que ces gens-là aient à se dire à Pâques, et sur quoi reposerait la harangue? Ils se taisent donc à Pâques comme à la Trinité.Accident arrivé du Ballon de M. Kirsch, dans le pré de Montréal.--Les journaux racontent la mésaventure d'un aéronaute appelé Kirsch; cet honnête monsieur avait placardé dans tout Paris des affiches monstres, selon l'usage antique et solennel; c'était, pour lundi dernier que la merveilleuse ascension était annoncée; le lieu était bien choisi. M. Kirsch avait planté sa tente au parc de Monceaux; le ciel par sa splendeur éclatante semblait vouloir se faire le compère de M. Kirsch et le tenter par l'appât d'un voyage dans l'air calme et transparent, mollement coloré de soleil et d'azur. Quant aux curieux, ils étaient en nombre: papas, mamans, petites filles, petits bons hommes, cuisinières, tambours-majors, commis de toute espèce, grisettes, gardes nationaux, sergents de ville et bonnes d'enfants, il y avait des places à dix sous, à vingt et à quarante; prenez vos billets!La foule avide et, empressée attend, la bouche béante et les yeux ouverts à deux battants, que l'intrépide M. Kirsch escalade les cieux et détrône Jupiter, ou tout au moins aille donner une poignée de main à Junon; mais M. Kirsch n'ira pas si loin. Le ballon en effet s'élève à quelques pieds de terre, rencontre un arbre, se heurte contre ses branches, s'y accroche, se déchire, s'entr'ouvre et crève; M. Kirsch ne soupera pas ce soir dans l'Olympe! La clameur qui s'élève aussitôt n'est pas difficile à deviner. La foule est inhumaine, elle ne pardonne pas la défaite, surtout quand elle y entre pour 50 centimes; on crie donc de toutes parts haro sur M. Kirsch! et dans un temps un peu plus cannibale, on eût vraisemblablement mis l'aéronaute en pièces. Casser les chaises, disperser en lambeaux les débris du ballon infortuné, en faire un auto-da-fé et danser autour de la flamme une ronde diabolique, tels sont les passe-temps des temps civilisés; M. Kirsch n'y a pas laissé sa peau, mais sa recette, que le public a réclamée et reprise sans pitié. Or, le public a fait tout juste ce que honnêtement et chrétiennement il ne devait pas faire. Dans quelle occasion a-t-on surtout besoin du garder la recette, si ce n'est quand on vient de crever son ballon? je vous le demande à vous tous, amoureux, rois, ministres, philosophes, poètes, coureurs de fortune et de renommée, qui lancez en l'air des ballons de toute espèce, ballons de gloire, ballons de génie, ballons de savoir, ballons de bonheur, ballons d'amour, combien s'arrêtent, comme le ballon de M. Kirsch, au premier buisson de chemin et jettent au vent vos rêves évanouis!... Et la foule arrive, qui vous rit au nez au lieu de vous consoler, et fouille dans vos poches pour y chercher et y voler votre dernier espoir: «Honni soit le maladroit aéronaute!»Vae victis, mon pauvre M. Kirsch; c'est la morale de ce bas monde.--Pendant que M. Kirsch crevait comme une outre, mademoiselle Plessis hasardait son ballon dans leMisanthrope. Il va sans dire que mademoiselle Plessis s'attaque à Célimène. Que faire, en effet, de cette beauté, de ces vingt ans, de ces yeux miroitants, de ce sourire, de toute cette jeunesse, si on ne l'emploie pas à troubler les cœurs et à faire pirouetter les petits marquis? Mademoiselle Plessis a donc fait la coquette; mademoiselle Plessis possède, il est vrai, une bonne partie des armes nécessaires à Célimène, les yeux, le sourire, la beauté et les vingt ans que nous avons dit; mais elle n'a pas l'arsenal tout entier, ou plutôt il lui manque encore cette fine habileté, cette souplesse perfide et cette grâce traîtresse de la Célimène de Molière; mademoiselle Plessis, en un mot, n'est pas suffisamment scélérate, et a un fond de bonne fille dont Célimène ne s'accommode guère. Mais les Célimène se forment si vite! Il ne s'agit que de commencer, et vous verrez que, le premier pas fait, mademoiselle Plessis ira loin. Son ballon, toutefois, n'a pas échoué à la recherche de Célimène, comme celui de là-haut; il a vogué, au contraire, assez gracieusement, à une élévation moyenne; en attendant qu'il aille aux nues, mademoiselle Plessis est bien capable de l'y pousser et de l'y suivre.La mésaventure deCaligulan'a pas découragé M. Alexandre Dumas. L'infatigable fabricant est aux prises, à l'heure où je vous parle, avec une tragédie en cinq actes. On ne dit pas encore le titre; mais l'œuvre sera terminée avant un mois, et représentée probablement après les vacances.M. Alexandre Dumas a bien des chutes à faire oublier. On affirme qu'il est lui-même frappé de ses récentes disgrâces, et sent la nécessité de faire pénitence et de se racheter. Nous le souhaitons de bon cœur; rien n'est plus affligeant que le spectacle d'un talent en ruines. Que M. Alexandre Dumas relève et rebâtisse l'édifice de sa réputation lézardée, nous ne demandons pas mieux, et au besoin nous apporterons la pierre et le ciment.--Carlotta Grisi est revenue de Londres triomphante et couronnée de guinées et de bank-notes.--M. Vatel vient d'envoyer à Lablache une tabatière de 3,000 fr., comme témoignage de reconnaissance pour les bons et loyaux services de l'illustre artiste; un empereur n'aurait pas mieux fait: M. Vatel n'est cependant que le directeur du théâtre italien; ce don magnifique annonce que la direction du théâtre italien a du bon tabac dans sa tabatière.--Liszt, à peine de retour d'Allemagne, prépare un concert échevelé; et le Cirque-Olympique, voyant les feuilles poindre et les arbres verdir, monte à cheval, quitte sa salle enfumée du boulevard du Temple, et va caracoler aux Champs-Elysées; le Cirque-Olympique est le meilleur des almanachs; dès qu'il plante sa tente à l'ombre des arbres, et remetMurât et Napoléonen magasin, dites: le printemps est venu... il est venu en effet, et que Dieu en soit béni; respirons l'air embaumé, mes chères belles, et roulons-nous sur la verdure.La Frégate à vapeur le Princeton.L'Illustrationa rendu compte, dans son numéro du 23 mars, de l'horrible catastrophe arrivée sur le Potomac, près de la ville de Washington, et qui a coûté la vie à plusieurs des hommes les plus éminents des États-Unis.Nous donnons aujourd'hui la reproduction d'un plan du Princeton, publié parle Weekly Dispatch, et qui indique la position du canon dont l'explosion a causé de si affreux ravages, celle des spectateurs et celle des victimes de ce terrible accident.Cet énorme canon en fer qu'on voit à bâbord, sur l'avant du navire, et qui tourne sur lui-même, constitue, au propre et au figuré, une révolution dans l'art de la guerre, une des inventions les plus meurtrières des temps modernes.On se souvient que, dans la dernière guerre entre les États-Unis et l'Angleterre, les Américains eurent sur la marine britannique un avantage marqué qui étonna l'Europe et dont ils sont encore fiers aujourd'hui. Ils le durent en très-grande partie à l'emploi du canon à pivot, qui, se ployant sur le pont extérieur de toutes sortes de bâtiments et pouvant se pointer avec facilité dans toutes les directions, permet de mettre à profit toute occasion de prendre en long les vaisseaux ennemis et de les désemparer de leur mâture. Cette tactique réussit au delà de toute espérance et assura la victoire à la flotte américaine.C'est ce procédé que le capitaine Stockton a perfectionné en l'adaptant à un nouveau plan; et il en faisait la première application à un bâtiment à vapeur, lors de l'expérience qui a eu de si funestes résultats.On voit, par la différence des proportions de ce canon avec celles des autres pièces qui forment l'armement du Princeton, quelle en est l'importance dans ce nouveau système d'artillerie maritime. La ligne brisée qu'on remarque sur la partie postérieure de la pièce indique la portion détachée par l'explosion et qui, en fracassant le bordage du bâtiment, a frappé tant de victimes.Le journal américain a fait un rapprochement assez singulier: «Presque toutes les inventions extraordinaires et destructives ont été, dit-il, fatales à leurs auteurs ou patrons dès les premières expériences qui en ont été faites. Ainsi Guillotin, qui a inventé l'instrument de supplice qui porte son nom, a fini ses jours par la guillotine. M. Huskinson, membre du ministère anglais, a été tué par accident, lors de l'inauguration du premier chemin de fer de la Grande-Bretagne. Le capitaine Robert, qui, le premier, a traversé l'Atlantique sur un bâtiment à vapeur, se trouvait à bord du steamer lePrésidentlorsque celui-ci fut, selon toute apparence, englouti par le même Océan. Enfin, il s'en est failli de bien peu que le capitaine Stockton ne pérît victime de son canon destructeur.»

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

N° 0059. Vol. III.SAMEDI 13 AVRIL, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.

Albert Thorwaldsen--1770-1844.Portrait de Thorwaldsen. Bas-Reliefs du Jour et de la Nuit.--Petits Poèmes du Nord.L'Orage; la Mort.--Algérie. Expédition de Biskarah.Carte de Constantine à Biskarah; les ducs d'Aumale et de Montpensier chargeant les Arabes: Vue de Mehounech.--Courrier de Paris.Accident arrivé au ballon de M. Kirsch.--La Frégate à vapeur le Princeton.Gravure.--Histoire de la Semaine.--Salon de 1844. (4e article.)Abdication de Napoléon, par M. Janet-Lange;Vision de Saint Jean, par Bonnegrâce; Passage du Rummel par une Caravane d'Arabes, par M. T. Frère; Vue prise de Tripoli, par M. Marilhat; la rue Hourbarych, au Caire, par M. Chaenton.--Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par M. *** Chap III. Le double Mystère.--Mont-de-Piété de Paris.--Arithmétique pittoresque.Dix-neuf Gravures par Cham.--Bulletin bibliographique.--Modes de Longchamp.Cinq Gravures.--Rébus.

En 1770, un pauvre sculpteur islandais, nommé Golskalk Thorwaldsen, vint avec sa jeune épouse, la fille d'un ecclésiastique, chercher fortune à Copenhague. Pendant la traversée, sa femme lui donna un fils qu'on appela Albert ou Bertel, et qui devait rendre un jour son nom immortel.

Le premier jouet du jeune Thorwaldsen fut un ciseau. A peine eut-il la force de tenir cet instrument, qu'il aida son père à sculpter des têtes ou des statues de bois pour les navires danois. Les heureuses dispositions dont il se montrait doué frappèrent ses parents, qui, ne pouvant lui donner des maîtres particuliers, l'envoyèrent à l'école gratuite des arts de Copenhague. D'abord il ne se distingua pas de ses autres condisciples; mais bientôt son génie naturel se développa, et, en 1787, il remporta la médaille d'argent. A cette époque, il n'avait d'autre ambition que d'embrasser la profession de son père, et de sculpter des figures allégoriques ou des ornement pour les navires; mais la Providence lui réservait de plus hautes destinées. Le peintre d'histoire Abildgaard s'attacha à lui, et lui donna des leçons particulières dont il ne tarda pas à profiter. En 1789, il remporta un second prix, et deux années plus tard, sa composition deHéliodore chassé du

1770-1844.

A. Thorwaldsen sculpteur danois, décédé le 25 mars 1844.

templelui valut la médaille d'or et le patronage d'un ministre, le comte Reventlow; enfin, en 1793, il remporta le grand prix de Rome, c'est-à-dire il obtint une pension d'environ 1,200 fr., garantie pendant trois années de séjour dans la métropole du monde chrétien.

Le Jour, bas-relief par Thorwaldsen.

La Nuit, bas-relief par Thorwaldsen.

Toutefois, avant de partir pour Rome, le jeune lauréat passa encore deux années dans sa patrie, occupé d'études sérieuses. Il ne s'embarqua que le 20 mai 1796, à bord d'une frégate danoise. Le voyage fut long et pénible: la frégate relâcha dans un grand nombre de ports, et n'arriva à la hauteur de Rome qu'au mois de mars de l'année suivante. Dès qu'il fut installé à Rome, Thorwaldsen se mit au travail; mais plus il faisait de progrès dans son art, plus il désespérait de s'élever jamais au degré de perfection qu'avaient atteint les grands maîtres dont il étudiait, les chefs-d'œuvre. Comparait-il ses ouvrages à ceux qu'il admirait avec tant d'enthousiasme tout autour de lui, il reconnaissait si bien son infériorité, qu'il prenait un marteau et brisait de ses propres mains les productions trop faibles de sa jeunesse. Vainement ses amis lui prodiguaient des éloges et des encouragements mérités, il ne les écoutait pas, et, mécontent de lui-même, il jonchait le sol de son atelier de statues indignement mutilées.

Trois années se passèrent ainsi. Le temps était venu où sa pension ne devait plus lui être payée. Pauvre, inconnu, trop modeste pour tirer parti de son talent, Albert Thorwaldsen s'était décidé à retourner dans sa patrie. A quoi tient parfois la destinée d'un grand homme? Il allait partir, en 1805, quand il fit la rencontre d'un riche Anglais qui savait aimer et protéger les arts. M. Hope, visitant un jour son atelier, fut frappé de la beauté d'une statue de Jason que le jeune sculpteur danois venait d'achever en terre; il lui en demanda immédiatement une semblable en marbre, et il la lui paya si généreusement, que Thorwaldsen, voyant son existence assurée pour longtemps, renonça à son projet, et se fixa définitivement il Rome.

A dater de cette époque, sa fortune s'accrut chaque année avec sa réputation; il devint en peu de temps l'émule de Canova; les riches connaisseurs de l'Europe se disputèrent ses statues, et surtout ses bas-reliefs; tous les étrangers de distinction qui venaient à Rome s'empressaient d'aller visiter son atelier à laCasa Butisur laPiazza Barberini. Sa galerie particulière passait à juste titre pour l'une des collections privées les plus intéressantes qu'il y eût à Rome: outre un certain nombre de ses sculptures, il y avait réuni un choix remarquable de tableaux des artistes modernes en renom qui avaient habité Rome pendant son séjour. Sa bonté et sa modestie égalaient son mérite. On raconte de lui une foule d'actions généreuses et désintéressées. Le dernier roi de Prusse, pour ne citer qu'un exemple, lui avait fait demander une statue: «Sire, lui répondit Thorwaldsen, il y a en ce moment à Rome un de vos fidèles sujets qui serait plus capable de moi de s'acquitter, à votre satisfaction, de la tâche dont vous daignez m'honorer. Permettez-moi de le recommander à votre royale protection.» Ce rival que Thorwaldsen recommandait si noblement au roi de Prusse était Rodolphe Schadow, dont un voit aujourd'hui la tombe à l'église d'Andréa delle Fratteà Rome. Il se trouvait alors dans une position gênée. Il fit pour son souverain un de ses plus charmants chefs-d'œuvre, saFileuse.

La plupart des tableaux dont se composait sa galerie particulière, Thorwaldsen les avait achetés ou commandés à de jeunes artistes qui, ainsi que lui, devaient acquérir plus tard de la fortune et de la gloire, mais qui alors végétaient, encore dans la misère et dans l'obscurité; il en devait d'autres à l'amitié d'anciens condisciples devenus déjà célèbres comme lui. On y remarquait des toiles ravissantes signées Overbeck, Cornélius, W. Schadow, Koch, Carstens, Welter, Meier, Kraft, Sanguinetti, etc... Aucun autre artiste aussi distingué n'eut un pareil nombre d'amis! Quel plus bel éloge pouvons-nous faire de son caractère?

En 1819, la ville de Lucerne commanda à Thorwaldsen un monument qu'elle avait résolu d'élever à la mémoire des soldats suisses morts aux Tuileries le 10 août 1792.--Ce monument, dont il composa le modèle, fut exécuté depuis par un jeune artiste de Constance nommé Ahorn. Tous les étrangers qui visitent la Suisse vont l'admirer. Un lion de grandeur colossale (il a neuf mètres de long et six mètres de haut), percé d'une lance, expire en couvrant de son corps un bouclier fleurdelisé qu'il ne peut plus défendre, et qu'il soutient avec les griffes. Il est sculpté en bas-relief dans une grotte peu profonde creusée, elle, dans un pan de rocher absolument vertical, que couronnent des plantes grimpantes, et du haut duquel se précipite un filet d'eau au milieu d'un bassin disposé tout exprès pour le recevoir. Au-dessus du lion sont gravés les noms des soldats et des officiers morts le 10 août, et à quelques pas de la grotte s'élève une petite chapelle avec cette inscription:

HELVETIORUM FIDEI AC VIRTUTI.INVICTIS PAX.

Thorwaldsen s'était rendu à Lucerne, pour voir l'emplacement réservé à ce monument. Il saisit avec joie cette occasion d'aller revoir son pays natal. Pendant le court séjour qu'il fit à Copenhague, Frédéric VI, le roi régnant, s'occupait de faire reconstruire l'église Notre-Dame,vor Frue Kirke, presque entièrement détruite par le bombardement de 1807. Il commanda à son illustre sujet les statues du Sauveur, de saint, Jean-Baptiste et des douze apôtres.--Thorwaldsen revint bientôt à Rome, où il travailla sans relâche à la composition et à l'exécution de ces chefs-d'œuvre. «J'ai visité, au palais Barberini, dit M. Valéry, l'atelier de Thorwaldsen, qui, à Rome, semble avoir succédé à Canova dans l'opinion européenne, et dont le talent pur, sévère, poétique, lui est en quelque point supérieur, particulièrement dans les bas-reliefs.--Ses treize statues colossales du Christ et des apôtres sont une noble composition; le Christ, surtout, figure originale, empreinte du génie simple et sublime de l'Évangile, a la majesté sans terreur du Jupiter Olympien. Ces statues, destinées à la cathédrale de Copenhague, montrent l'embarras qu'éprouve le protestantisme de la nudité de son culte, et la pompe nouvelle qu'il cherche aujourd'hui à lui donner. Thorwaldsen, malgré ses vingt années de séjour à Rome, est resté complètement homme du Nord, et son âpre aspect, qui n'ôte rien à sa politesse et à sa bienveillance, forme un vrai contraste avec ses ouvrages, imités, inspirés de l'art grec, et les physionomies italiennes qui peuplent son atelier.» Nous n'avons pas eu le bonheur de voir le grand sculpteur danois; mais quelques-uns de nos amis, plus heureux que nous, nous ont affirmé que l'aspect de Thorwaldsen n'avait rien d'âpre, comme dit M. Valéry.--Sa belle tête, plus noble encore que ses plus sublimes créations, rayonnait, de haut l'éclat du génie, et respirait en même temps une affectueuse bonté. Ses longs cheveux blancs, retombant en boucles soyeuses sur ses épaules, lui donnaient, dans les dernières années de sa vie, l'air d'un barde inspiré; ses yeux bleus, qui semblaient toujours éclairés par le feu de son âme tendre et exaltée, avaient une douceur d'expression incomparable. «Rien qu'à le voir, dit un critique anglais, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer.»

Thorwaldsen ne revint définitivement dans sa patrie qu'en 1858, après quarante-deux années d'absence. Il rentra en triomphateur dans cette ville à laquelle il rapportait ses plus beaux chefs-d'œuvre, et qu'il ne devait jamais quitter. Le jour de son arrivée fut un jour de fête nationale; une foule immense se porta à sa rencontre et salua son retour des plus vives acclamations. Les poètes composèrent des vers en son honneur. Le roi Christian VIII, qui l'avait connu à Rome et qui s'était lié avec lui d'une étroite amitié, le nomma conseiller de conférence et directeur de l'Académie des beaux-arts de Copenhague.

Le 25 mars dernier, Thorwaldsen se rendit, selon son habitude, au théâtre. Avant que le spectacle fût commencé, il tomba à la renverse sur son fauteuil. On l'emporta aussitôt dans sa maison; mais tous les secours furent inutiles. Quelques minutes après il rendit le dernier soupir, sans avoir essayé de proférer une parole, sans avoir poussé la plus légère plainte. Il achevait, sa soixante-quatorzième année. Le jour même de sa mort il avait travaillé à un buste de Luther et à une statue d'Hercule, qu'il devait terminer bientôt pour le palais de Christianburg.--Le samedi 30 mars, sa dépouille mortelle a été ensevelie dans l'église de Holm. Toute la population de Copenhague assistait aux funérailles de ce grand artiste, qui avait eu le bonheur rare de réunir les qualités du cœur à celles de l'esprit.

Thorwaldsen laisse un nom qui ne périra jamais. Il nous serait difficile, on le conçoit, de porter dès aujourd'hui un jugement sur ses œuvres, disséminées dans presque toutes les capitales de l'Europe; à peine même si nous pourrions en donner une liste complète. La postérité ratifiera, nous n'en doutons pas, la haute opinion que ses contemporains ont toujours eue de son talent. Il restera, si ce n'est le premier, du moins le second des sculpteurs de la première moitié du dix-neuvième siècle; car on l'a souvent comparé à Canova, et la majorité des connaisseurs a toujours persisté à placer Thorwaldsen au-dessus de son illustre rival.--On l'a dit avec raison, «dans les plus beaux chefs-d'œuvre de Canova, un goût pur et exercé trouve des défauts à corriger; les plus faibles ouvrages de Thorwaldsen offrent des beautés qui enchantent.» Canova l'emporte peut-être dans les statues; mais dans les bas-reliefs, Thorwaldsen se montre inimitable.

Le Danemark, l'Italie et l'Angleterre possèdent actuellement les principaux chefs-d'œuvre de Thorwaldsen. La villa Sommariva du lac Como s'honore encore de montrer aux étrangers leTriomphe, d'Alexandre, commandé jadis par Napoléon pour le palais Quirinal; les bas-reliefs si connus duJouret de laNuit, et dont l'Illustrationdonne une reproduction exacte, sont devenus la propriété de lord Lucan; M. Hope a toujours conservé leJason, et depuis il a acheté laPsyché et le Génie et l'Art; au duc de Bedford appartient le bas-relief dePsyché; Hébèdécore la galerie de lord Ashburton;Ganimèdeest le principal ornement de celle de lord Egerton.--A Rome nous retrouvons, à la chapelle Clémentine, le tombeau de Pie VII; au Panthéon d'Agrippa, leCénotaphe du cardinal Consalvi; dans le palais pontifical, les stucs d'un lambris représentantAlexandre à Babylone.--Le palais de l'archevêque, à Ravenne, renferme, dans l'appartemento nobile, unSaint Apollinaire. Enfin, en 1830, le Campo Santo de Pise s'est encore embelli duTombeaude l'illustre chirurgien André Vacca, élevé par souscription.--Si Lucerne a son Lion, Varsovie a leMonument de Poniatowski; mais c'est à Copenhague qu'il faut aller pour admirer, au Musée, une collection complète de statues et de bas-reliefs, et à l'église Notre Dame,le Christ et les treize apôtresdont nous avons déjà parlé;Saint Jean prêchant dans le désert; les Quatre Prophètes; le Christ portant sa Croix. Alors même que toutes ses autres compositions seraient détruites, ces divers chefs-d'œuvre, réunis dans le même lieu, suffiraient pour assurer à Thorwaldsen l'immortalité dont il est digne.

(V. t. II, p. 43; t. III, p. 71.)

C'était aux premiers jours du monde, alors que la terre n'avait point encore lassé la miséricorde du Tout-Puissant, sa surface n'etait point encore déchirée par des convulsions vengeresses, les montagnes ne s'étaient point encore soulevées de son sein, et on n'y voyait pas, comme aujourd'hui, le chaos redevenu maître sur des espaces qui lui avaient été arrachés; mais le globe de la terre, récemment bombée des mains de Jéhovah, était jeune et beau: ses courbes s'arrondissaient égales, et une magnifique végétation, cette première végétation créée, s'épanouissait sur ses contours harmonieux.

Alors il n'y avait que des plaines vastes et qui présentaient à l'homme un horizon toujours uniforme et sublime; Dieu était comme empreint dans cette œuvre... Mais depuis ces temps son esprit s'en est bien retiré et la terre a bien souffert. Jusque-là le ciel environnait le globe dans un fluide d'azur, et des nuages ne s'étaient point échappés des eaux pour l'obscurcir de leurs vapeurs blanches; mais, si jeune encore, la terre avait péché par l'homme, et de jour en jour s'affaiblissaient les faveurs du ciel et arrivaient à leur place les misères, et ce vint le tour du premier orage.

Alors naquirent les vents: on les entendait rouler dans les plaines, mugir dans les bois; les flots déchirés s'entr'ouvrirent et laissèrent emporter les vapeurs; les nuages montèrent, grandirent, se réunirent, et le soleil disparut pour la première fois sous ce bouclier de plomb où s'amortissaient ses rayons les plus subtils, bientôt des gouttes de pluie rares et larges se détachèrent des nuages, puis plus pressées, puis continuelles et se ruant en dardant sur la terre comme des lames d'eau que la tempête dirigeait à son gré avec fureur; l'orage était dans sa force, mais on n'avait point encore vu l'éclair et entendu le retentissement de la foudre.

Au milieu de cette plaine sans autres bornes que le ciel, un homme court éperdu, la tête basse; ses cheveux glacés par l'eau reluisent et se hérissent parfois de douleur; mais on dirait qu'il n'ose gémir. Il marche, il court, mais où? Où trouver un abri contre la tempête? les forêts paraissent au loin bleuâtres, et il aurait atteint la mort avant elles. Une toison le couvre à peine et ne le garantit pas; infortune!... Mais qu'y a-t-il sur cette laine humide? une tache, une tache que toutes les eaux de l'orage ne pourraient point effacer, car c'est du sang... Voyez aussi sur son front ce signe mystérieux.

C'est Caïn c'est le sang d'un frère, c'est le signe du fratricide... C'est Caïn! le voilà tel qu'il s'est fait par son crime, tel que Dieu l'a stigmatisé dans sa colère; car il a voulu que l'homme ne pût être le vengeur de l'homme, et qu'un sauf-conduit sacré garantit sur la terre le meurtrier du meurtre. Mais qui le sauvera de lui-même? qui essuiera ce sang toujours humide? qui écartera le cadavre d'Abel que son remords traîne incessamment devant lui? qui calmera ce cœur où rugissent des orages plus terribles que ceux qui bouleversent les éléments sur sa tête?... Personne et rien!

Et cependant les orages du ciel fondent aussi sur lui: des nappes d'eau tombent lourdes comme du plomb glacé sur sa tête découverte, ses jambes s'enfoncent dans la terre humide. Cette vaine dépouille d'une brebis ne suffit plus pour le sauver de cette tempête inattendue: le vent s'y glisse, la soulève, et la pluie furieuse fouette sa poitrine tiède; et point d'abri! partout le ciel et la plaine.--O supplice! Caïn tombe accablé; il se couche à terre, il rugit de douleur, et sa lèvre violette ne peut laisser échapper le blasphème qui s'y balance.

Tout à coup, au milieu du sifflement de la tempête, il entend une voix qui lui crie: «Lève-toi et marche.» Il se redresse alors, et, soulevant sa paupière, il dit d'une voix mourante: «Est-ce vous, Seigneur?» mais le vent mugit et ne répond pas.... «Mourir!» s'écrie-t-il, et il retombait anéanti... Mais en ce moment lui apparut la cime brumeuse d'un arbre qu'il n'avait point encore vu; un espoir le ranime: c'est là qu'il espère reposer sa tête; sa douleur même lui donne de nouvelles forces. Il s'avance vers cet arbre qui s'élevait comme une pyramide noire: c'était un cèdre dont l'aspect était singulier, ses branches semblaient déchirées et brûlées, et quelques-unes, d'une couleur rouge, portaient un feuillage desséché.

Et comme Caïn s'avançait haletant vers cet arbre, l'arbre paraissait toujours s'éloigner. «Illusion horrible! s'écrie le malheureux, tu ne me tromperas plus, et je veux mourir ici.» A ces mots l'arbre parut marcher de lui-même avec rapidité, et Caïn, relevant la tête, le vit immense à ses côtés. Ses branches inférieures s'étendaient en un large cercle sur le sol, et dans cette enceinte l'humidité avait disparu; l'herbe y semblait flétrie, et un sable brûlé sillonnait par intervalles cet asile où ne voulait point pénétrer l'orage de Dieu.

Caïn reconnut le prodige; il hésita et puis il s'écria: «Qu'importe! le Tout-Puissant est las peut-être de ma misère.» En achevant ces paroles, il se précipité dans le cercle qu'abritait le cèdre; mais là un malaise indéfinissable vint le saisir. Des vapeurs fétides l'étouffèrent, il ne put respirer; il étendit les bras et voulut sortir de cette atmosphère, mais il ne le put; il sentit ses pieds arrêtés. Dans cette agonie, il se mit à gémir, et il pleura des larmes de sang. A ses gémissements répondit un cri de joie qui sortit du feuillage. Ce bruit le fit tressaillir d'horreur et il y porta les yeux.

Mais il ne put les en détourner, car des yeux de feu rencontrèrent les siens et les enchaînèrent sous un charme invincible Tout l'enfer était dans la flamme de ce regard. Caïn voulut s'y soustraire; vains efforts. Il fallait voir ces yeux, et il reconnut avec horreur qu'ils étincelaient sur la tête d'un énorme serpent; il vit les anneaux du monstre se dérouler et quitter l'arbre qu'ils enlaçaient, mais les regards ne le quittaient pas. Il entendit le corps frissonner en rampant sur le sable, le serpent s'approcher de lui, et il sentait ses pieds rattachés à la terre, qui te maîtrisaient comme une statue immobile.

Cependant le reptile infernal le touchait: il siffle et monte autour de son corps. Caïn sentit glisser sur sa peau une peau visqueuse et froide; chaque instant lui révélait les progrès du monstre: ses ossements craquèrent sous les anneaux qui se doublaient sur sa poitrine, ils le pressaient et se replièrent deux fois autour de son cou; et, parvenu à dominer cette tête humaine, le serpent satanique éleva fièrement la sienne et poussa un funèbre sifflement. A ce signal, les cieux s'ouvrirent; leur sein flamboyait d'éclairs, la foudre limita et tout disparut.

Ainsi mourut Caïn, ainsi fut lancé le premier tonnerre de Jéhovah.

Une pluie froide ruisselai! aux vitres de ma fenêtre, mais j'étais auprès de mon feu, et, pendant que la nature attristée souffrait des caprices de l'hiver, moi je souriais à Marguerite; et tous deux, pressés autour d'une petite table et dans notre chambre chaude, nous faisions un délicieux dîner, plus d'une fois interrompu par des sourires, des libations, des baisers et des tendres propos.

Mais voilà qu'un importun, sortant de je ne sais où, apparaît tout à coup au milieu de cette fête; il venait la troubler, et personne n'était mieux fait que lui pour cela, car c'était la mort. Oui, mes amis, la mort avec son crâne emmanché au bout de ses vertèbres, avec ses côtes d'ivoire et suit double ulna qui s'enfonce si agréablement dans les os tremblotants de ses pieds.

Seulement, pour enjoliver la chose, elle avait jeté sur son squelette un manteau merveilleusement drapé et qui n'était pas sans transparence; elle se soutenait de ce qu'on appelle son bras, sur une longue faux rouillée. Le spectacle, mes amis, était nouveau et n'était point sans charme; il me fit rire; mais Marguerite, effrayée, pousse un cri et pâlit. Il est certain que la mort est la seule femme laide qui déplaise aux autres femmes.

Elle me fit la révérence et me dit: «Me voici;» et son salut fit craquer tous ses ossements. «Bonjour, belle inconnue, lui dis-je, soyez, la malvenue. Vous auriez dû au moins secouer la lourde patte de lion qui sert de marteau à ma porte d'entrée. A tout prendre, vous eûtes raison, car j'aurais bien pu ne pas vous ouvrir. Vous avez bien fait, ma belle sorcière, de me surprendre ainsi; mais que faut-il pour votre service?

--Tu es gai, me dit-elle; tant pis pour ton âme, car celui qui plaisante devant moi est maudit et rit de son dernier rire, il n'y aura pour lui, dans l'autre monde, que des pleurs et des grincements de dents. Mais tu peux bien te douter de ce qui m'amène ici: ce n'est pas la Marguerite que je viens chercher, quoiqu'elle soit jeune et que j'aime prendre les jeunes filles dans mes bras; mais c'est toi; tes jours sont mûrs, sois prêt à mourir.

--Voilà qui se comprend, madame, et c'est la s'expliquer; mais je ne suis guère prêt, malgré votre invitation si pressante. Ainsi revenez tantôt.--Malheureux! me cria-t-elle, c'en est trop..» Et elle allait me frapper... mais je lui dis: «Un instant encore; avant ce grand voyage, laisse-moi boire le coup de l'étrier;» et je remplis mon verre d'un frais chambertin. «A votre santé, madame, à votre... Mais, parbleu, j'allais faire une grande sottise, impertinent que j'étais.»

Alors je me levai. «Il ne sera point dit que j'aurai bu seul en si bonne compagnie; il faut, madame, que vous me rendiez raison. Il nous faut trinquer ensemble.» Dans un moment d'impatience, le pâle squelette frappa horriblement sa faux contre le parquet, qui fut brise, et la maison s'ébranla. Cependant j'avais rempli un autre verre, «Voilà bien du tapage, ajoutai-je, pour une politesse.--Eh bien! dit-elle, j'y consens, et je bois à tes tortures éternelles dans les flammes de l'enfer.»

En même temps elle buvait mon chambertin tout d'un trait en buveur altéré. Ses deux mâchoires s'écartèrent, et j'entendis la liqueur qui descendait dans ses os avec un bruit semblable à celui du ruisseau qui tombe rapidement de cascade en cascade et se brise sur un lit de cailloux. Elle parut satisfaite de cette action étrange; et, comme si elle voulait sourire, elle me dit avec un épouvantable tremblement de crâne: «Es-tu content maintenant?

--Oh! non, belle dame, pas encore; vous êtes si gracieuse dans vos fastes qu'il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin; mais ne craignez pas quelque souhait comme le votre; je suis ici maître de maison et je prétends en avoir la galanterie. A vous donc, séduisante voyageuse; je bois à votre belle santé, sans oublier la peste, votre sœur.--A la bonne heure, dit-elle; à la santé de ma sœur la peste!» Elle choqua son verre contre le mien, et sa bouche énorme engloutit le vin avec un nouveau bruit.

Ces deux libations si inaccoutumées avaient produit sur elle l'effet le plus étrange: il y avait plus de souplesse dans ces os sans cartilages. On eût dit que quelque chose d'animé circulait dans son crâne et autour de ses ossements desséchés, et il y avait comme une lumière obscure qui brillait par intervalles dans les cavités moins profondes de ses yeux. «J'ai encore la du champagne, ma jolie convive, lui dis-je.--Voyons ton champagne.» Et dès que je l'eus versé, elle le but sans m'attendre.

Elle fit un grand bruit, qui était un rire sans doute, mais qui ressemblait à celui d'un mur qui s'écroule, et elle s'écria: «Oh! qu'il est bon ce vin de Champagne.--Vous trouvez, madame? mais vous deviez m'attendre, nous avons d'autres santés à porter.--Je suis prête, parle, parle, et remplis encore ce long verre.--Le voilà plein, mais moins de promptitude. Allons, voluptueuse camarade; à vos meilleurs amis; à la santé des médecins.»

Elle avala tout d'un trait la liqueur pétillante, et jetant son verre, elle pressa ses doigts contre ses vertèbres, et poussant un hurlement de rire, «Ah! méchant, dit-elle, tu fais des égratignures, mais elles sont trop vieilles et moins bonnes que ton vin. Donne-moi, donne-moi la bouteille» Elle la prit et but le reste avec avidité et elle la jeta loin d'elle. C'en était déjà trop sans doute; un esprit brûlant animait ce squelette glacé, et, dans son ivresse, elle se mit à danser avec d'affreuses contorsions qu'elle accompagnait de ses chansons.

SA CHANSON

O la douce boisson que cette liqueur enflammée! Jamais, depuis le jour où la vie, ma sœur jumelle, est née avec moi, je n'avais connu de semblable jouissance.

Ces gouttes ont humecte mes os et les ont fait tressaillir; elles s'y sont insinuées, il m'a semblé qu'une moelle chaude les remplissait et les traversait.

C'en est fait, je ne veux plus emmener avec moi les buveurs, mais je me présenterai chez eux, je m'assiérai à leurs tables et leur dirai: Amis, versez.

Que si l'on trouve que je remplis mal ma place, eh bien! qu'on me destitue et je me fais cabaretière, et j'aurai la plus belle enseigne et le meilleur vin.

Alors les hommes et les jeunes filles n'auront plus peur de la mort, ils viendront chez moi danser devant ma porte, je me mêlerai à leurs rondes et à leurs éclats de rire.

Je n'emploierai plus mon cheval blanc qu'à m'amener des tonneaux de vin et je ferai fondre ma faux; j'en ferai une coupe de fer où pétillera l'air.

On ne mourra plus, car il n'y aura plus de mort; ou bien, si je suis remplacé, je dirai à mon successeur, quand il viendra: Mon ami, bois de ce vin et ris avec moi.

Holà! holà!! mais qu'arrive-t-il donc? ma tête se trouble, et je vois des milliers d'étincelles et des hommes qui circulent et pétillent dans les airs. J'en suis couverte.

Ah! ah! voilà que la terre tremble sous mes pas. Nous allons tous périr, et moi aussi. Ah! ah! cela est jovial. C'en est fait, la terre s'ouvre; je suis morte.

Elle tomba à ces mots et elle était étendue à terre comme un homme ivre; mais il sortait de son crâne comme un râlement, et ses côtes d'ivoire semblaient se soulever comme s'il y avait en dessous un cœur avec ses battements; ses doigts amollis ne se contractaient plus autour de sa faux, qui était tombée avec un bruit retentissant à quelques pas d'elle. Je dis à Marguerite: «Profitons, mon amie, de ce moment et détruisons la faux de la mort» Et tous deux nous allions la prendre et la jeter dans les flammes, lorsque le plafond s'ouvrit, et deux couples d'anges aux figures pâles et recouverts de robes longues comme des linceuls, s'abaissèrent auprès de nous. Ils étaient silencieux, et leurs yeux étaient sans rayons et sans vie. Il y en eut deux qui prirent la faux de nos mains; les deux autres, relevant le squelette endormi de la mort, le soutinrent dans leurs bras, et tous quatre, chargé de ces dépouilles, s'envolèrent et disparurent. Cette apparition était douloureuse. Nous regardions, Marguerite et moi, avec tristesse, et nos yeux se disaient que la mort n'était que le ministre terrible des volontés du Seigneur.

La prise de Constantine 13 octobre 1837, qui fui précédée et suivie à courte distance de l'occupation par les troupes françaises d'une grande partie du littoral Est de l'ancienne régence d'Alger, avait rendu à une indépendance presque complète les peuplades qui habitent ces portions de la province voisines du Saharah, et désignées par les Arabes sous les noms de Djerid, de Zab ou de Ziban. A côté des chefs qui avaient été investis de l'autorité sur ces peuplades par le dernier bey de Constantine, El-Hadj-Ahmed, se produisirent presque immédiatement, lors de sa chute, d'autres chefs revendiquant le pouvoir, soit en leur propre nom, s'ils se croyaient capables de l'exercer, soit au nom du gouvernement français, dont ils recherchaient déjà l'appui, soit enfin au nom d'Abd-el-Kader, dont les progrès récents dans la province de Titteri devaient encourager et faciliter les efforts des musulmans insoumis de la province de Constantine.

C'est ainsi que parurent successivement dans la région du sud, Ferhat-ben-Saïd, El Berkani, Ben-Azouz et Ben-Amar, tous prenant le titre de khalifahs, ou lieutenants d'Abd-el-Kader, et aspirant à diriger, de ce côté, le mouvement à la fois publique et religieux dont l'émir essayait de se constituer le chef par toute l'Algérie. Dans la province de Constantine, comme dans celles d'Oran et de Titteri, la politique d'Abd-el-Kader consista surtout à reconnaître et à s'attacher, par des titres émanés de lui, les chefs qui avaient su se créer un pouvoir et des partisans, et qui lui paraissaient les plus propres à répondre, à ses vues personnelles d'ambition et d'envahissement. Grâce aux rivalités de familles provoquées par Ahmed-Bey, entretenues par Abd-el Kader, l'oasis du Ziban a été, depuis 1837. livre à la guerre civile et à l'anarchie.

A cette époque, le gouvernement de cette contrée était partagé, ou, pour mieux dire, occupé tour à tour par deux familles représentées, l'une par Ferhat-ben-Saïd, l'autre par Bou-Aziz-ben-Ganah. Après l'occupation de Constantine, Ferhat, qui avait, à plusieurs reprises, sollicité la protection des gouverneurs français d'Alger, se trouva naturellement en possession du titre et des fonctions de cheik-el-Arab. Instruit plus tard que Ferhat avait été faire, devant Aïm-Madhi, acte d'obéissance entre les mains d'Abd-el-Kader, M. le maréchal Vallée le remplaça, au mois de janvier 1839, par son compétiteur Bou-Aziz-ben-Ganah.

Le titre de cheik-el-Arab était, sous la domination turque, et est encore aujourd'hui le nom donné au chef du Saharah.

Ce chef avait droit au cafetan en drap d'or et aux honneurs de la musique du beylik. Avant la prise d'Alger, il devait 20,000 boudjoux (le boudjou vaut 1 fr. 80 c.) pour droit d'investiture. L'autorité du cheik-el-Arab s'étendait, au nord, depuis les montagnes d'Aourès et de Belezmah, qui séparent le Saharah, vaste plaine sans plantation des terres cultivées, appeléesToll,collines, mouvements de terrain, jusqu'au pays de Msilah; au sud, jusqu'au pays de Souf, à la limite du grand Désert; de l'est à l'ouest, depuis Tuggurt, qui marquait la limite du Haled-el-Djerid, pays des dattes de Tunis, jusqu'au territoire de la ville d'Agonath. Cet immense territoire, à lui seul presque aussi grand que la province tout entière, est habité par deux populations bien distincte: les Arabes nomades Nedjona, pasteurs nomades, qui passent l'hiver dans le Saharah, et viennent chaque année, au printemps, vendre des dattes et acheter des grains dans le Tell, et les habitants des petites villes groupées dans les oasis, qui ne quittent jamais le Saharah.

Biskarah que les Arabe» prononcent Biskrah est la capitale de ces petites villes; elle compte de deux mille huit cents à trois mille habitants, qui, du temps d'Ahmed-Bey, obéissaient à un kaïd. Il y avait alors à Biskarah une garnison de cent hommes: le territoire sur lequel s'exerçait l'autorité du kaid portait le nom de Zab pays à oasis, où croissent les palmiers à dattes. On y trouve quarante villes rangées en cercle, à peu de distance l'une de l'autre, Biskarah occupant la partie la plus orientale de ce cercle. Le Zab de Tuggurt contient quatorze petites villes moins peuplées que celles du Zab de Biskarah. Le pays de Souf se divise en sept grandes tribus.

Le cheik-el-Arab commandait onze tribus nomades, et en outre Biskarah et son Zab. Sidi Okbah, El Feoth, qui étaient seuls soumis à une administration régulière. Tuggurt et son Zab, les Ouled Soulah, le pays de Souf et El-Kangah, qu'il gouvernait comme il pouvait.

Les anciens avaient donné une idée assez juste du Saharah, en le comparant à une peau de tigre. C'est, en effet, une région couverte de vastes espaces d'une couleur fauve, parsemée d'une foule de points noirs qui se groupent par larges taches, et zébrée de quelques raies grises. Les espaces fauves sont des sables; les points noirs, des villages; les taches, des oasis; les raies, des montagnes. Çà et là apparaissent aussi des plaques presque blanches; ce sont des lacs de sel. De longues et sinueuses lignes qui viennent y aboutir sont les cours d'eau, ou, pour parler plus exactement, les lignes de fond. Les sables sont tapissés d'une végétation naine, où règnent le pistachier et le lotus, et les villages noyés dans de grosses touffes d'arbres fruitiers. Tel est l'aspect général du Saharah. Au delà d'une certaine limite, les points et les taches cessent brusquement, et il ne reste plus dans le fond qu'une nuance fauve presque uniforme; c'est le Désert.

Les villes du Saharah, formées par la réunion de quelques chaumières, sont, pour la plupart, d'un aspect misérable; elles n'ont de remarquable que les jardins dont elles sont entourées. Les habitants fabriquent des haiks espèce de tuniques, et autres étoffes de laine, des paniers et des nattes avec les feuille» de palmier. Les jardins sont tous très-bien arrosés, et n'existent qu'à cette condition; cultivés avec intelligence, ils produisent toutes sortes de fruits et de légumes. A l'extrémité occidentale du Zab de Biskarah, se trouve Doussen, où notre cheik-el-Arab Ben-Ganah a battu Ben-Azouz, lieutenant d'Abd-el-Kader, au mois de mars 1840. Sidi-Okbah est une ville ancienne et célèbre; elle renferme le tombeau de Sidi-Okbah, qui fut le premier conquérant de l'Afrique dans le premier siècle de l'hégire, sous le khalifah d'Osman.

Depuis son installation, notre cheik-el-Arab a eu constamment à combattre l'influence des khalifahs d'Abd-el-Kader. Au mois de juin 1841, un nouveau succès, remporté par Ben-Ganah contre Ferhat-ben-Saïd, lui ouvrit l'entrée de Biskarah; mais il ne put s'y maintenir. Les habitants, qui s'étaient montré d'abord disposés à reconnaître la souveraineté de la France, s'étant vu imposer par Ben Ganah, et à son profit personnel, une contribution de 40,000 fr., se soulevèrent et le contraignirent d'abandonner leur ville et leur territoire. Vers le mois de novembre 1841, la mort de Ferhat-ben-Saïd, tué dans un engagement contre une partie d'Arabes hostiles, vint délivrer Ben-Ganah d'un rival dangereux. Cependant à Biskarah, et dans les tribus qui environnent cette ville, les khalifahs nommés successivement par Abd-el-Kader, Ben-Amar et Mohammed-Séghir, ont, jusqu'à ces derniers temps, soutenu la lutte entre les partisans de Ben-Ganah, sans qu'aucun succès décisif soit venu faire prévaloir d'une manière définitive les intérêts de l'un des compétiteurs, qui, tour à tour, occupent la ville et l'abandonnent selon les occurrences. Aussi notre cheik-el-Arab, réduit à ses propres forces, a-t-il sans cesse demandé l'appui d'un corps auxiliaire de troupes françaises, seul capable, selon lui, de maintenir et de consolider son autorité dans ces parages lointains.

Un tel état de choses entraînait des conséquences désastreuses pour le pays, particulièrement pour la ville de Biskarah, et compromettait d'ailleurs notre domination générale. Laisser là si longtemps flotter à côté du nôtre le drapeau d'Abd-el-Kader, c'était, aux yeux des peuples, un signe de faiblesse et comme une menace permanente contre la sécurité de la province de Constantine. Les transactions commerciales, si nécessaires à un peuple qui ne produit que des objets de luxe, étaient interrompues sur la plupart des points; une barrière presque infranchissable séparait le Tell du Saharah, et des collisions continuelles ensanglantaient les tribus et les villes. La présence des Français à Biskarah pouvait seule mettre un terme à ces agitations, asseoir solidement l'autorité du cheik-el-Arab, en même temps que la domination française, organiser le Ziban, rétablir les relations de commerce entre le Saharah et le Tell, enfin régulariser la perception de l'impôt, ce gage réel de la soumission des populations indigènes. Tels ont été le motif et le but de l'expédition dirigée contre Biskarah.

La division de Constantine vient de terminer avec succès la première partie de ses opérations; elle a parcouru toutes les oasis connues sous le nom de Ziban dans les premières plaines du désert, chassé le khalifah qui y gouvernait au nom d'Abd-el-Kader et dispersé ses soldats réguliers.

Dès le 8 février, les troupes ont commencé à se mettre en mouvement. Un poste de ravitaillement fut établi à Bathnah, à 112 kilomètres sud de Constantine, à moitié chemin environ de Biskarah. Bathnah, où l'on trouve de l'eau, du bois et de l'herbe, est situé près des ruines immenses de Lambasa, au milieu des montagnes. C'est l'entrée d'une longue et large vallée inclinée du nord au sud, qui, séparant les djebel (monts) Aourès du djebel Mestaouah, conduit du Tell dans le Saharah. De grands approvisionnements y furent réunis, et un hôpital militaire installé pour recevoir les blessés et les malades. Le 23 février, la colonne expéditionnaire, commandée par M. le duc d'Aumale, et forte de 2, 100 baïonnettes, de 600 chevaux, de 4 pièces de montagne et de 2 de campagne, était réunie à Bathnah. Les tribus des environs, d'abord fort tranquille, avaient été agitées par les intrigues d'Ahmed-Bey, dans la unit du 19 au 20, des coups de fusil furent tirés sur les avant-postes. En même temps 5 à 600 cavaliers des Ouled Solthan et des Laglular-el-Halfamma occupaient le défilé du Kantana et empêchaient les chameaux, que le cheik-el-Arab avait requis dans le désert pour les transports, de rendre à Radmah. Le 21, quatre compagnies d'élite et 200 chevaux sortirent du camp. Cette petite troupe, guidée par le cheik-el-Arab, marcha toute la nuit; au jour, elle rencontra le rassemblement d'ennemis, le défit et lui tua 15 hommes; la route était libre. Le 25, tous les moyens de transport étant rassemblés, la colonne se mit en route pour Biskarah, avec un mois de vivres, en laissant à Bathnah un bataillon du 31e, 50 chevaux, 2 pièces de montagne et 10 fusils de rempart. L'infanterie était commandée par M. Vidal de Lauzun, du 2e de ligne; la cavalerie par M. le colonel Noël, du 3e de chasseurs d'Afrique; M. le général Lechêne dirigeait les services de l'artillerie.

Arrivée le 20 à M'Zab-el-Msaï, la colonne, après avoir enlevé quelques milliers de têtes de bétail aux Laghdar, réfugiés dans une haute montagne réputée inaccessible, le djebel Metlili, parvint, le 29, à El-Kantara (le pont), le premier village du Désert. C'est une oasis de dattiers située au pied de rochers escarpés, à la sortie d'un défilé fort étroit que traversait une voie romaine, aujourd'hui impraticable. Un beau pont romain, très-bien conservé, donne son nom au village.

Les habitants acquittèrent sans difficulté leurs contributions annuelles.

Le 4 mars, la colonne entra sans coup férir à Biskarah, Mohammed-el-Séghir, marabout de Sidi-Okbah, le dernier khalifah d'Abd-el-Kader, qui occupait la Kasbah de Biskarah avec un bataillon de 500 hommes, avait quitté la ville depuis cinq jours avec ses troupes régulières et s'était réfugié dans l'Aourès, sans réussir à emmener la population. Le soir même, les députations de toutes les petites villes des Ziban et de toutes les tribus nomades, sans exception, étaient dans notre camp, demandant l'aman(le pardon) et la protection de la France.

Le corps expéditionnaire est resté dix jours dans les Ziban; les troupes étaient disséminées sur tout le pays. Quatre officiers versés dans la connaissance des mœurs et de la langue arabes, MM. le commandant Thomas, les capitaines de Neveu, Desvaux et Fornier, visitèrent tous les villages, interrogèrent partout les djemââ (assemblées des notables), et recueillirent des renseignements politiques et statistiques qui permirent à M. le duc d'Aumale de constituer l'autorité, et de frapper une première contribution en argent et en nature (dattes, grains, moutons et chevaux). Les contributions perçues représentent une valeur d'environ 150,000 fr.

Les choses ont été réglées de manière à laisser au cheik-el-Arab un pouvoir que ses services semblent mériter, mais de manière aussi à permettre au commandant supérieur d'exercer sur ses actes une surveillance continuelle, et à donner aux populations les garanties qu'elles réclament. Ainsi, les droits de chaque fonctionnaire ont été fixés publiquement.

L'impôt sera unique, proportionnel à la richesse, et déterminé, chaque année, par une lettre du commandant de la province à chaque tribu ou village; la perception en est confiée au cheik-el-Arab. L'exercice de la justice a été également réglé. Enfin, des ordres ont été donnés pour que les voyages des nomades dans le Tell se fissent à époque fixe, par des routes déterminées, et avec autant d'ordre que possible. Les gens turbulents seront amenés à Constantine comme otages. Une compagnie de tirailleurs indigènes de trois cents hommes occupera la Kasbah de Biskarah, sous les ordres d'un officier français, et en soutenant l'autorité du cheik-el-Arab, représentera la France dans cette contrée lointaine. Un goum de cinquante cavaliers d'élite, fourni par les tribus d'origine noble et exemptes d'impôt, complète l'organisation militaire du pays.

Carte à vol d'oiseau de l'expédition de Biskarah.

Les ducs d'Aumale et de Montpensier chargeant les Arabes à l'attaque de Mehounech.

Cette mission toute pacifique ainsi remplie, il restait à atteindre le khalifah d'Abd-el-Kader, et à détruire ses forces déjà affaiblies par la désertion. En s'enfonçant dans la montagne, Mohammed-el-Séghir avait laissé une partie de ses richesses à Mehounech, à 32 kilomètres nord-est de Biskarah. Le groupe de montagnes connu sous le nom de djebel Aourès se termine, vers le sud, par des rochers escarpés à peu près inabordables. C'est au pied de cette chaîne qu'est située l'oasis de Mehounech. L'Oued-el-Abiadh (la rivière Blanche), sortant d'une gorge étroite et entièrement impraticable, arrose une petite vallée remplie de palmiers, de jardins bien cultivés et de maisons en pierre. Cette vallée est enfermée au nord par le djebel Ammar-Kaddou (le mont à la Joue-Rouge), qui dépend du groupe de l'Aourès, et qui n'est accessible que par un seul sentier très-difficile; sur ses flancs déboisés et à pic se trouvent trois petits forts solidement construits, et un village retranché, dont la position était réputée inexpugnable, et qui sert de dépôt, non-seulement aux habitants de l'oasis, mais à beaucoup de gens de l'Aourès et du Saharah.

Occupé une première fois le 12 mars par un détachement sous les ordres du commandant Tramblay, du 3e de chasseurs, le village de Mehounech, dont les habitants étaient allés chercher le khalifah d'Abd-el-Kader pour les défendre, et où 2 à 3,000 Kabyles s'étaient réunis en armes, a été de nouveau attaqué et emporté le 13, ainsi que les forts qui le protégeaient, après une vive et longue résistance, et une lutte corps à corps. Les Kabyles ont fait pleuvoir sur les assaillants une grêle de balles et roulé sur eux des quartiers de rochers. Le duc de Montpensier, qui paraissait pour la première fois à l'armée, dirigea, pendant toute la journée, le feu de l'artillerie, et le soir, en chargeant avec plusieurs officiers à la tête de l'infanterie, il fut légèrement blessé; une balle lui déchira la paupière supérieure de l'œil gauche. Le village et les forts furent détruits et incendiés le lendemain, ainsi que les immenses magasins qu'ils renfermaient.

Le camp de Bathnah, quelques jours avant, avait été vigoureusement attaqué, à deux reprises, le 10 et le 12 mars. Cette double attaque fut heureusement repoussée, et les Arabes laisseront 31 cadavres sur le terrain. La colonne principale est revenue le 21 mars à Bathnah, d'où elle s'est remise en route pour continuer le cours de ses opérations.

Les sciences géographique et archéologique ont eu leur part dans cette expédition. M. le capitaine d'état-major de Neveu, chargé des travaux géodésiques, a levé avec soin tout le pays parcouru, et M. le capitaine d'artillerie de Lamarre a recueilli des documents précieux sur les restes des établissements romains et surtout sur le Medrashen, signalé par Bruce comme le tombeau de Syphax et des autres rois de Numidie.

Quelques détails, puisés à des sources officielles, donneront une idée exacte de l'importance commerciale du Désert.

Les contributions que le Saharah payait annuellement au bey Ahmed ont été évaluées à 200,000 francs, sans compter les prélèvements faits pour le pacha et pour ses favoris, en dattes, étoffes de laine, couvertures, bernous, haïks, etc.

Algérie.--Vue de Mehounech d'après un dessin original.

Les rapports de Constantine avec le Désert sont les plus anciens, les mieux établis, et ceux qui se maintiendront sans doute le plus longtemps. Biskarah, située à sept ou huit jours de marche de Constantine, y envoyait chaque année, au printemps, une caravane de 200 à 300 chameaux chargés de dattes, de tabac en feuilles, d'objets de teinture, de bernous, de henné, de plumes d'autruche, de gomme, de tapis; elle en tirait des armes, des grains et des tissus. L'ensemble de ce commerce s'élevait à 200,000 francs par an. Les habitants de Constantine n'envoyaient jamais de caravane à Biskarah; mais, lors du départ de la colonne chargée du recouvrement de l'impôt, les soldats emportaient quelques objets de l'industrie de Constantine, pour faire des échanges contre des produits du pays. Ces expéditions avaient lieu à l'époque de la récolte des dattes, et la colonne était de retour à la fin de l'hiver. Le même commerce d'échange des mêmes produits avait lieu entre Constantine el Tuggurt, qui est à douze journées de Biskarah, et par conséquent à dix-huit ou vingt de Constantine. Tuggurt payait tribut au bey de Constantine entre les mains un cheik-el-Arab. En 1819 et 1820, le bey se rendit en personne à Tuggurt, qu'il frappa d'une contribution de 500,000 boudjoux.

Longchamp s'est passé sans éclat et sans bruit; on ne parle ni de modes nouvelles, ni d'attelages merveilleux, ni de rivalités audacieuses, ni de luttes à outrance entre le luxe, la vanité et la coquetterie; décidément le jour de Longchamp est un jour comme un autre pour les Champs-Elysées, avec un peu plus de foule, un peu plus de poussière et un peu plus de fiacres que de coutume; sans doute il y a encore d'honnêtes curieux qui se parent dès le matin, et descendent de leur faubourg, femme et enfants sous le bras, pour aller et venir de la place Louis XV à la barrière de l'Étoile jusqu'à extinction de chaleur naturelle; sans doute les étrangers et les provinciaux, s'il y a encore des provinciaux, sortent en toute hâte de leur hôtel garni et vont chercher Longchamp, sur le bruit de son ancienne réputation et de ses splendeurs passées; sans doute quelques commis marchands font des essais d'habits neufs, et quelques grisettes de mauvais goût s'enrubannent et s'étalent; mais Longchamp n'en a pas moins perdu son goût pour les tentatives singulières et les excentricités; il ne crée plus rien, il n'invente plus rien, il n'ose rien. Le Longchamp d'aujourd'hui se promène avec sa robe et son habit du mois dernier; il trotte sur ses chevaux ordinaires et roule dans son équipage de l'an passé; ne lui demandez ni une forme de chapeau inusitée, ni une coupe d'habit inconnue, ni la révélation d'une cravate, ni la découverte d'une étoffe superlative: il viendrait plutôt en robe de chambre et en pantoufles; Longchamp n'a plus d'imagination ni audace; il vit ses trois jours par un reste d'habitude et fait son temps; mais pendant ses trois journées, autrefois si fécondes en médisances, en petits scandales, en rencontres singulières, Longchamp ne fournit pas au chroniqueur d'aujourd'hui la plus mince épigramme, l'originalité la plus simple, le scandale le plus innocent.--Pendant le Longchamp de 1844, on a vu une des plus jolies danseuses de l'Opéra se promener, modestement dans une citadine, au cheval étique et à l'automédon râpé. Du temps du vieux Longchamp, la belle eût fait voler la poussière, sous le pied rapide de ses quatre alezans, laquais devant, laquais derrière, attirant tous les regards et éclipsant les plus élégantes, les plus titrées et les plus belles. Le Longchamp actuel est beaucoup plus honnête, plus retenu, plus modeste; mais n'est-il pas un peu ennuyeux?

--Les églises ont été visitées, pendant la semaine sainte, par une foule empressée et fidèle; est-ce conviction? est-ce curiosité? L'une et l'autre sans doute; il y a des âmes pieuses, Dieu merci, qui obéissent sincèrement au devoir du chrétien dans ces jours de recueillement et de prières; il y a aussi les âmes douteuses et les âmes légères qui se laissent aller au courant et vont où va le flot qui passe; les uns regardent d'un air préoccupé et distrait les images suspendues aux voûtes des temples et se promènent çà et là sur les dalles de marbre comme des ombres incertaines; les autres écoutent attentivement la voix du prêtre et du prédicateur, dans une attitude méditative et recueillie; je doute cependant que les plus indifférents et les plus sceptiques puissent se défendre d'une émotion intérieure et secrète en pénétrant sous les voûtes sonores des églises, par les jours éclatants qui illuminent Paris depuis plus d'une semaine; l'or et le marbre étincellent, l'encens fume, la prière retentit, l'orgue l'accompagne pieusement; le soleil, flamme divine, brille à travers les vitraux et inonde le temple de lumière; les petits enfants, les vieillards et les femmes passent tenant à la main le rameau de buis bénit; c'est un spectacle à la fois magnifique et pénétrant qui élève le cœur et lui montre un refuge, surtout si, en descendant les marches du temple, vous rencontrez un cercueil couronné de fleurs d'oranger et recouvert d'un linceul virginal, pareil à celui que je heurtai l'autre jour en sortant de Notre-Dame; c'était la jeune fille, l'unique trésor d'un illustre magistrat qui venait, pâle et immobile, s'offrir aux prières des morts; les visages étaient consternés, les pleurs roulaient en abondance: «Tant de jeunesse et de beauté! disait-on de toutes parts... âme innocente et pure, âme délivrée, retourne dans le sein de Dieu!»

--Pâques oblige les théâtres à faire leur clôture; mais cet usage pieux a subi, comme tant d'autres, des changements considérables, et s'est modifié avec l'esprit du temps; autrefois, sous la vieille monarchie, les théâtres chômaient pendant la quinzaine de Pâques tout entière; la restauration imita l'ancien régime le plus qu'elle put, et ne demanda cependant aux spectacles mondains que huit jours d'abstinence; la révolution de Juillet est d'une philosophie moins scrupuleuse. Les trois théâtres royaux sont seuls obligés à une clôture de trois jours; les autres théâtres, qu'on appelle les petits théâtres, ont pleine licence jusqu'au vendredi saint inclusivement; et même dans les premières ardeurs publiques de Juillet 1830, le vendredi saint ne fut pas excepté. Le vaudeville fredonnait et la danse gambadait ce jour là comme d'habitude. Cette année, la pénitence a été observée par tous les spectacles indistinctement; voudrait-on revenir peu à peu à la huitaine religieuse et monarchique?

Dans l'ancien régime, la rentrée du Théâtre-Français se célébrait avec solennité; un des acteurs en crédit adressait officiellement une allocution au parterre, avec tous les respects en usage; il y était question du passé et surtout de l'avenir. Si le passé avait péché, l'avenir promettait monts et merveilles. Lekain, Larive, Saint-Prix, Talma, ont pratiqué les derniers cette allocution des vacances de Pâques. Aujourd'hui, les choses s'arrangent plus bourgeoisement et avec moins de cérémonie, la Comédie-Française ne harangue plus le parterre; et la meilleure raison qu'on puisse donner, après celle des usages abolis, c'est qu'il n'y a véritablement plus de parterre; j'appelle parterre, en effet, cette réunion de juges éclairés et assidus qui siégeait non-seulement au parterre proprement dit, mais à l'orchestre, mais dans les loges: tribunal qui avait l'œil incessamment ouvert sur les acteurs, et ne leur passait pas la plus légère peccadille; cour suprême et savante, qui s'était familiarisée, par une longue étude et une longue pratique, avec tous les secrets de l'art et de la poésie théâtrale; docteurs ès lettres dramatiques, qui possédaient la science de Racine, de Corneille, de Beaumarchais, de Regnard, de Lesage et de Molière, comme un bon conseiller de cour royale ou de cassation tient sa jurisprudence sur le bout du doigt. Or, à l'heure qu'il est, il n'y a plus de parterre, c'est-à-dire il n'y a plus de juges; ce sont pour ainsi dire des passants qui viennent au théâtre comme dans une hôtellerie, pour y loger la nuit, et en sortent le lendemain matin sans seulement se rappeler ce qu'ils y ont vu, pas même l'enseigne de l'hôtel, pas même le nom de l'hôtelier.--Toute habitude, toute intimité est abolie entre les acteurs et le public; le parterre de la veille n'est plus le parterre du lendemain; l'un n'impose plus à l'autre, et celui-ci n'a plus le respect de celui-là; aussi tout va à la diable; les acteurs, faute de surveillants rigides, s'abandonnent à toutes les mauvaises habitudes des écoliers émancipés; le public, à son tour, ne se donne plus la peine de comprendre quelque chose aux œuvres qu'il considère, non plus comme un objet d'étude et de plaisir élevé, mais comme une façon de passer, tant bien que mal, une heure ou deux. Puisque le public et les comédiens s'en vont, dégénèrent de compagnie, et ne se connaissent plus, que voulez-vous, bon Dieu, que ces gens-là aient à se dire à Pâques, et sur quoi reposerait la harangue? Ils se taisent donc à Pâques comme à la Trinité.

Accident arrivé du Ballon de M. Kirsch, dans le pré de Montréal.

--Les journaux racontent la mésaventure d'un aéronaute appelé Kirsch; cet honnête monsieur avait placardé dans tout Paris des affiches monstres, selon l'usage antique et solennel; c'était, pour lundi dernier que la merveilleuse ascension était annoncée; le lieu était bien choisi. M. Kirsch avait planté sa tente au parc de Monceaux; le ciel par sa splendeur éclatante semblait vouloir se faire le compère de M. Kirsch et le tenter par l'appât d'un voyage dans l'air calme et transparent, mollement coloré de soleil et d'azur. Quant aux curieux, ils étaient en nombre: papas, mamans, petites filles, petits bons hommes, cuisinières, tambours-majors, commis de toute espèce, grisettes, gardes nationaux, sergents de ville et bonnes d'enfants, il y avait des places à dix sous, à vingt et à quarante; prenez vos billets!

La foule avide et, empressée attend, la bouche béante et les yeux ouverts à deux battants, que l'intrépide M. Kirsch escalade les cieux et détrône Jupiter, ou tout au moins aille donner une poignée de main à Junon; mais M. Kirsch n'ira pas si loin. Le ballon en effet s'élève à quelques pieds de terre, rencontre un arbre, se heurte contre ses branches, s'y accroche, se déchire, s'entr'ouvre et crève; M. Kirsch ne soupera pas ce soir dans l'Olympe! La clameur qui s'élève aussitôt n'est pas difficile à deviner. La foule est inhumaine, elle ne pardonne pas la défaite, surtout quand elle y entre pour 50 centimes; on crie donc de toutes parts haro sur M. Kirsch! et dans un temps un peu plus cannibale, on eût vraisemblablement mis l'aéronaute en pièces. Casser les chaises, disperser en lambeaux les débris du ballon infortuné, en faire un auto-da-fé et danser autour de la flamme une ronde diabolique, tels sont les passe-temps des temps civilisés; M. Kirsch n'y a pas laissé sa peau, mais sa recette, que le public a réclamée et reprise sans pitié. Or, le public a fait tout juste ce que honnêtement et chrétiennement il ne devait pas faire. Dans quelle occasion a-t-on surtout besoin du garder la recette, si ce n'est quand on vient de crever son ballon? je vous le demande à vous tous, amoureux, rois, ministres, philosophes, poètes, coureurs de fortune et de renommée, qui lancez en l'air des ballons de toute espèce, ballons de gloire, ballons de génie, ballons de savoir, ballons de bonheur, ballons d'amour, combien s'arrêtent, comme le ballon de M. Kirsch, au premier buisson de chemin et jettent au vent vos rêves évanouis!... Et la foule arrive, qui vous rit au nez au lieu de vous consoler, et fouille dans vos poches pour y chercher et y voler votre dernier espoir: «Honni soit le maladroit aéronaute!»Vae victis, mon pauvre M. Kirsch; c'est la morale de ce bas monde.

--Pendant que M. Kirsch crevait comme une outre, mademoiselle Plessis hasardait son ballon dans leMisanthrope. Il va sans dire que mademoiselle Plessis s'attaque à Célimène. Que faire, en effet, de cette beauté, de ces vingt ans, de ces yeux miroitants, de ce sourire, de toute cette jeunesse, si on ne l'emploie pas à troubler les cœurs et à faire pirouetter les petits marquis? Mademoiselle Plessis a donc fait la coquette; mademoiselle Plessis possède, il est vrai, une bonne partie des armes nécessaires à Célimène, les yeux, le sourire, la beauté et les vingt ans que nous avons dit; mais elle n'a pas l'arsenal tout entier, ou plutôt il lui manque encore cette fine habileté, cette souplesse perfide et cette grâce traîtresse de la Célimène de Molière; mademoiselle Plessis, en un mot, n'est pas suffisamment scélérate, et a un fond de bonne fille dont Célimène ne s'accommode guère. Mais les Célimène se forment si vite! Il ne s'agit que de commencer, et vous verrez que, le premier pas fait, mademoiselle Plessis ira loin. Son ballon, toutefois, n'a pas échoué à la recherche de Célimène, comme celui de là-haut; il a vogué, au contraire, assez gracieusement, à une élévation moyenne; en attendant qu'il aille aux nues, mademoiselle Plessis est bien capable de l'y pousser et de l'y suivre.

La mésaventure deCaligulan'a pas découragé M. Alexandre Dumas. L'infatigable fabricant est aux prises, à l'heure où je vous parle, avec une tragédie en cinq actes. On ne dit pas encore le titre; mais l'œuvre sera terminée avant un mois, et représentée probablement après les vacances.

M. Alexandre Dumas a bien des chutes à faire oublier. On affirme qu'il est lui-même frappé de ses récentes disgrâces, et sent la nécessité de faire pénitence et de se racheter. Nous le souhaitons de bon cœur; rien n'est plus affligeant que le spectacle d'un talent en ruines. Que M. Alexandre Dumas relève et rebâtisse l'édifice de sa réputation lézardée, nous ne demandons pas mieux, et au besoin nous apporterons la pierre et le ciment.

--Carlotta Grisi est revenue de Londres triomphante et couronnée de guinées et de bank-notes.--M. Vatel vient d'envoyer à Lablache une tabatière de 3,000 fr., comme témoignage de reconnaissance pour les bons et loyaux services de l'illustre artiste; un empereur n'aurait pas mieux fait: M. Vatel n'est cependant que le directeur du théâtre italien; ce don magnifique annonce que la direction du théâtre italien a du bon tabac dans sa tabatière.--Liszt, à peine de retour d'Allemagne, prépare un concert échevelé; et le Cirque-Olympique, voyant les feuilles poindre et les arbres verdir, monte à cheval, quitte sa salle enfumée du boulevard du Temple, et va caracoler aux Champs-Elysées; le Cirque-Olympique est le meilleur des almanachs; dès qu'il plante sa tente à l'ombre des arbres, et remetMurât et Napoléonen magasin, dites: le printemps est venu... il est venu en effet, et que Dieu en soit béni; respirons l'air embaumé, mes chères belles, et roulons-nous sur la verdure.

L'Illustrationa rendu compte, dans son numéro du 23 mars, de l'horrible catastrophe arrivée sur le Potomac, près de la ville de Washington, et qui a coûté la vie à plusieurs des hommes les plus éminents des États-Unis.

Nous donnons aujourd'hui la reproduction d'un plan du Princeton, publié parle Weekly Dispatch, et qui indique la position du canon dont l'explosion a causé de si affreux ravages, celle des spectateurs et celle des victimes de ce terrible accident.

Cet énorme canon en fer qu'on voit à bâbord, sur l'avant du navire, et qui tourne sur lui-même, constitue, au propre et au figuré, une révolution dans l'art de la guerre, une des inventions les plus meurtrières des temps modernes.

On se souvient que, dans la dernière guerre entre les États-Unis et l'Angleterre, les Américains eurent sur la marine britannique un avantage marqué qui étonna l'Europe et dont ils sont encore fiers aujourd'hui. Ils le durent en très-grande partie à l'emploi du canon à pivot, qui, se ployant sur le pont extérieur de toutes sortes de bâtiments et pouvant se pointer avec facilité dans toutes les directions, permet de mettre à profit toute occasion de prendre en long les vaisseaux ennemis et de les désemparer de leur mâture. Cette tactique réussit au delà de toute espérance et assura la victoire à la flotte américaine.

C'est ce procédé que le capitaine Stockton a perfectionné en l'adaptant à un nouveau plan; et il en faisait la première application à un bâtiment à vapeur, lors de l'expérience qui a eu de si funestes résultats.

On voit, par la différence des proportions de ce canon avec celles des autres pièces qui forment l'armement du Princeton, quelle en est l'importance dans ce nouveau système d'artillerie maritime. La ligne brisée qu'on remarque sur la partie postérieure de la pièce indique la portion détachée par l'explosion et qui, en fracassant le bordage du bâtiment, a frappé tant de victimes.

Le journal américain a fait un rapprochement assez singulier: «Presque toutes les inventions extraordinaires et destructives ont été, dit-il, fatales à leurs auteurs ou patrons dès les premières expériences qui en ont été faites. Ainsi Guillotin, qui a inventé l'instrument de supplice qui porte son nom, a fini ses jours par la guillotine. M. Huskinson, membre du ministère anglais, a été tué par accident, lors de l'inauguration du premier chemin de fer de la Grande-Bretagne. Le capitaine Robert, qui, le premier, a traversé l'Atlantique sur un bâtiment à vapeur, se trouvait à bord du steamer lePrésidentlorsque celui-ci fut, selon toute apparence, englouti par le même Océan. Enfin, il s'en est failli de bien peu que le capitaine Stockton ne pérît victime de son canon destructeur.»


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