Courrier de Paris.Nous avions annoncé dernièrement qu'un brillant concert, un concert magnifique, un immense concert, se préparait à l'Hôtel-de-Ville dans la salle nouvelle qui a pris la place de la vieille salle Saint-Jean. Le but en était tout philantropique: il s'agissait d'apporter un appui lucratif à la colonne agricole et industrielle de Petit-Bourg fondée en faveur des jeunes enfants pauvres. Les noms les plus respectés et les plus illustres s'étaient inscrits au nombre des protecteurs de cette œuvre pie, et le bataillon des dames patronesses, qui donne avec grâce et dévouement dans toutes ces rencontres charitables, s'était mis en ligne, et, agitant son drapeau, avait fait appel à la philantropie des citoyens de Paris; provocation que cette grande et excellente ville ne reçoit jamais avec indifférence. Paris, en vérité, a le cœur parfait: dites-lui qu'il y a quelque part une bonne action à faire, un malheur à réparer, une infortune à consoler, et il arrive. Allons, Paris, éveille-toi, puise dans ton coffre-fort? Un tremblement de terre renverse des villes, une inondation ravage des provinces, un incendie jette sur le sol calciné et nu des populations errantes; voici des exilés qui tendent la main à ton hospitalité; plus loin il s'agit de venir en aide aux institutions de charité et de prévoyance.Paris ne se le fait pas dire deux fois; il est généreux, il a le cordon de la bourse complaisant et facile, pour peu qu'on donne à sa bonne action l'attrait d'un plaisir; assaisonnez-la de danse et de musique, et vous trouverez Paris d'une bienfaisance à toute épreuve. Il se pare, il se gante, il accourt tout souriant et charmé, et rehausse le mérite de sa charité par un air d'entrain et de fête qui la rend aimable.Ainsi à ce concert de l'Hôtel-de-Ville, une foule brillante et curieuse était accourue. La commission avait émis trois mille billets à 10 francs, et les trois mille billets avaient trouvé leur place en un clin d'œil. Dimanche dernier, ces trois mille personnes se pressaient, vers sept heures du soir, aux avenues de l'Hôtel-de-Ville; le zèle était si grand, la curiosité si vivement excitée, qu'un très-petit nombre de souscripteurs manquait ait rendez-vous. Cette exactitude a changé la solennité en une scène de tumulte qui a bien eu son côté comique; les commissaires, en effet, comptant sur l'absence ou la négligence d'un tiers à peu près des conviés, comme il arrive en général dans ces grandes entreprises, les commissaires, dis-je, avaient dépassé de beaucoup, dans la distribution des billets, le nombre de personnes que la salle destinée au concert pouvait réellement contenir; peut-être aussi avaient-ils pensé qu'il leur serait permis, dans l'intérêt des pauvres enfants et de la fondation philanthropique auxquels la recette était destinée, de forcer un peu le produit, au risque de laisser quelques centaines de bonnes âmes à la porte. L'intention peut jusqu'à un certain point excuser le fait, mais encore fallait-il prévenir son monde et dire: «La salle ne peut recevoir que quinze cents à deux mille personnes.» Sur cet aveu naïf, les prudents se seraient abstenus, se contentant d'avoir fait une bonne action sans participer aux agréments qu'elle promettait, et la bonne action n'y eût-elle pas gagné encore quelque chose?Les faits sont arrivés tout autrement: l'autorité ayant négligé de donner l'avis nécessaire, le désordre le plus incroyable a troublé le plaisir qu'on attendait de cette soirée annoncée avec tant d'éclat. Sur la place, c'était un tumulte effroyable; les plus heureux,--si on peut appeler cela du bonheur,--entrés dans la salle, par violence ou par ruse, se disputaient les places avec acharnement, au risque de perdre à la bataille, les robes, les châles, les chapeaux et le pan des habits.On crie, on se presse, on s'étouffe; les femmes s'évanouissent, les enfants pleurent, les petites files appellent leur maman; et les mauvais plaisants, qui ne manquent jamais dans ces tumultes, frappent sur les banquettes et engagent, à tous les coins de la salle, un tintamarre qui n'est comparable qu'aux passe-temps bruyants du paradis de laGaieté; le tout sans respect pour M. le comte de Rambuteau et M. Lecave-Laplague, les seuls personnages officiels qu'on distinguât au milieu de ce concert infernal, en attendant l'autre concert.Nous avons dit ce qui se passait à l'intérieur; à l'extérieur l'affaire est encore plus vive et plus bruyante; sept à huit cents personnes frappent aux portes, réclament leur droit d'entrée, et s'efforcent de pénétrer à tout prix dans cette malheureuse salle déjà semblable à un immense canon bourré jusqu'à la gueule; nous ajouterons que les mesures sont si mal prises que cette foule se livre à son ressentiment, sans qu'aucune voix, sans qu'aucune force tutélaire la préserve de son propre désordre. Dire la douleur des jolies femmes venues là tout exprès pour se faire admirer et qui s'en retournent tristement, aptes une heure de lutte inutile, ayant eu les sergents de ville pour seuls appréciateurs; raconter la déconfiture de ces frais chapeaux, de ces robes élégantes, de ces couronnes et de ces bouquets de fleurs, parures inutiles dont on espérait tant, Homère lui-même ne le saurait: c'est une de ces catastrophes autrement déplorable et difficile à chanter que tous les malheurs de l'Iliade.Sautant par-dessus un garde municipal et escaladant une porte ou une fenêtre, si par hasard, nous trouvons enfin à nous blottir dans un coin de la salle, quel enfer, bon Dieu! Mieux valait encore retourner chez soi, et se donner un concert à soi-même, avec son propre violon ou sur son propre piano; le concert, en effet, le merveilleux concert, annoncé pour huit heures, à dix heures n'avait pas encore dit sa première note; il fallait entendre les cris d'impatience que la foule jetait, la foule asphyxiée par une étouffante chaleur, et demandant au moins un peu de chant et de musique, faute de rafraîchissements. Après l'heure cruelle de cette longue attente, un homme se montra enfin sur l'estrade des musiciens, un petit homme pareil à un fantôme blanc, à ne le juger que sur sa longue barbe blanche et ses cheveux idem...«Allons, vieillard, chante-nous donc enfin quelque chose!» s'écrie une voix. Ce vieillard n'est ni plus ni moins que le chevalier Paston, qui conduit un chœur de chanteurs, élèves de M. Delsarte, et leur fait entonner un certainKyrie eleisondont le même M. Delsarte est le père reconnu. Mais quelle exécution! quelKyrie eleison! On l'accueille de ce rire moqueur et insolent que la foule n'épargne à personne dans ses heures de rancune, et qui lui sert de vengeance. Les virtuoses les plus intrépides et les plus expérimentés détonneraient d'effroi en entendant ce ricanement diabolique. Aussi les élèves de M. Delsarte, bien que commandés par le chevalier Paston, détonnent-ils à qui mieux mieux, et leKyrie eleisonn'est bientôt plus qu'une immense cacophonie; le rire redouble, rire sans pitié, rire de Méphistophélès, rire de bourreau sur les restes de la victime.Au milieu de cet horrible naufrage, les plus habiles et les plus charmantes on grand'peine à surnager: Dœhler, Vivier, Roger, Giard, Inchuidt, madame Sabattier, madame Castellane, madame Brandulla, et enfin madame Jova, la belle Milanaise, qui triomphe cependant du tumulte en exécutant de sa voix habile et pénétrante l'airInflammatusduStabat.A une heure du matin, on chantait, on étouffait, on murmurait, on riait, on détonnait encore.Salle des Concerts, à l'Hôtel de Ville.Telle est l'histoire lamentable et plaisante de ce fameux concert; c'est presque de la tragi-comédie; il faut espérer qu'une autre fois l'autorité sera plus prévoyante ou quelle élargira sa salle, et que M. le chevalier Paston et M. Delsarte serviront desKyrieplus harmonieux. Si tout le monde a quelque chose à se reprocher, si l'autorité a manqué de savoir-faire, les musiciens, pour la plupart, d'assurance et d'habileté, les meneurs du concert d'exactitude, le public de patience et de longanimité, la colonie de Petit-Bourg n'en a pas moins fait sa fructueuse récolte; c'est là le principal; Une autre année seulement, il faudra joindre la bonne exécution et le bon ordre à la pensée charitable, de manière que le plaisir et le bienfait marchent de compagnie, que Petit-Bourg soit content, que les pauvre-enfants profitent, que le public n'ait pas le droit de se plaindre et ne joue pas le rôle d'un mystifié.--Une ancienne secrétaire du Théâtre-Français vient de mourir dans un âge encore peu avancé; les habitués de la Comédie-Française, sous la restauration, se rappellent mademoiselle Devin. Mademoiselle Devin était élève de mademoiselle Mars; ce n'est pas sa beauté qui lui avait conquis une sorte de crédit et de succès; mademoiselle Devin n'était pas jolie; on peut même dire, sans manquer de galanterie envers un mort, qu'au premier coup d'œil on se sentait beaucoup plus porté à l'indifférence qu'attiré vers elle. Peu à peu, et à force d'études, mademoiselle Devin triompha de cette espèce de froideur que le public avait témoignée d'abord pour sa personne: on apprécia son intelligence et sa finesse; intelligence qui abusait quelquefois d'elle-même pour courir sans cesse après l'effet, finesse un tant soit peu monotone et maniérée. Mademoiselle Devin ne doit pas moins être comptée au nombre des artistes qui ont laissé un souvenir, sinon éclatant, du moins honorable dans l'art dramatique. Mademoiselle Devin était devenue un beau jour madame Menjaud, c'est-à-dire qu'elle avait épousé l'excellent et regrettable comédien de ce nom. Elle avait quitté le théâtre depuis plusieurs années quand elle a cessé de vivre. Mademoiselle Devin est morte, si je ne me trompe, dans un maison de campagne que M. Menjaud possède aux environs de Paris, honorable fruit des épargnes faites par Clitandre, Valère et Daims, dans leur jeune temps.--Il est arrivé une singulière aventure à un de nos plus gracieux compositeur de romances et des plus populaires, à M. Frédéric Bérat: dans une de ces heures dérobées au soin de ces mélodies touchantes, M. Frédéric Bérat a composé dernièrement pour le théâtre du Palais Royal, de moitié avec M. Paul Vermond, une spirituelle bouffonnerie intituléela Polka: c'est le premier de tout les vaudevilles-polka, représenté depuis un mois sur les petits théâtres de Paris, et, à mon avis, le plus divertissant et le meilleur.L'autre jour, M. Frédéric Bérat était mollement étendu sur son divan, fumant une cigarette et poursuivant sans doute à travers la blanche vapeur quelques-unes de ces chansons fraîches et naïves qu'il sait si bien trouver; on heurte à sa demeure: «Qui va là?» Deux fières moustaches se hérissent en se montrent tout à coup à la porte à demi close: «Ah! ah! dit Bérat, qui a souvent, en sa qualité d'artiste, des démêlés avec la garde nationale, vous venez pour m'arrêter et me faire expier à Sainte-Pélagie mes goûts peu militaires.--Non pas, répondent poliment les deux moustaches en s'avançant et en s'inclinant avec respect; nous ne sommes pas des gardes municipaux, mais des voltigeurs du 3e léger; vous arrêter, Dieu nous en garde! Nous venons, monsieur, vous prier de venir donner des leçons de polka à notre colonel.» Et Bérat de les regarder d'un air ébahi. «Oui, monsieur, le colonel veut absolument apprendre à danser la polka, et il nous à chargés, moi qui suis son sergent-major et moi son sergent, de lui amener un professeur de polka.--Mais je ne suis pas un maître à danser, mes braves, reprend Bérat en retenant un éclat de rire.--Sapristi! s'écrit le sergent-major.--Crédié! reprend le sergent; lisez plutôt.» Et ils déploient aux yeux de Bérat l'affiche du Théâtre du Palais-Royal, lui montrant du doigt ces mots, imprimés en majuscules:La Polka, par MM. Frédéric Bérat et Paul Vermond.»--Eh bien! allez chez Paul Vermond,» dit Bérat en souriant. On dit que M. Paul Vermond n'a pas cru devoir pousser le quiproquo plus loin, et qu'il a adressé définitivement les deux sergents à Cellamus.Si nos vaillants du 3e léger avaient assisté à une des dernières représentations tout dernièrement données à Rouen par mademoiselle Déjazet, ils auraient appris qu'en effet Bérat n'enseigne pas lapolka, mais qu'il est un compositeur charmant, vaudevilliste dans ses loisirs. Une de ses plus gracieuses et de ses plus poétiques productions,la Lisette de Bérangerchantée avec beaucoup d'âme et de goût par mademoiselle Déjazet, a ravi le parterre rouennais; Rouen s'est montré d'autant plus sensible à cette touchante mélodie, que Frédéric Bérat est né à Rouen; c'était une mère qui applaudissait son enfant; Frédéric Bérat peut dire plus que jamais son refrain favori:J'irai revoir ma Normandie.Rien n'attache, en effet, un fils à sa mère comme les caresses et les douceurs qu'il en reçoit.--Un petit garçon disait l'autre jour devant moi; «Maman, je vais prier le bon Dieu qu'il me change mon bon ange.--Pourquoi donc, mon ami?--Parce que mon bon ange m'a laissé tomber deux fois depuis ce matin.»Recommandé à la biographie des enfants précoces, des enfants ingénieux, des enfants spirituels des enfants étonnants qui aboutissent souvent à faire de pauvres hommes.--Quelques journaux s'étaient mis à raconter chaque matin que le cadavre d'un garde municipal venait d'être retrouvé dans la Seine; nous en étions déjà au septième garde municipal et au septième cadavre, lorsque l'autorité a fait démentir ces bruits d'assassinats multiples; deux gardes municipaux se sont donné la mort volontairement, voilà le fait officiel, il était temps que la rectification arrivât: quand les donneurs de fausses nouvelles se mettent à noyer ou à tuer les gens, ils n'en finissent pas, et si on les eût laissé faite, au moins de huit jours, la garde municipale tout entière eut fait un plongeon dans l'eau.--La mystérieuse et sanglante affaire du banquier Donon-Cadot, si horriblement assassiné à Pontoise, continue à en exciter une attente pleine d'anxiété. L'instruction a recueilli tout récemment des faits qui signalent de nouveaux coupables et ajoutent dit-on plus d'une scène terrible et inouïe à ce drame déjà si fatalement compliqué.--Une curieuse cérémonie aura lieu incessamment dans les hautes demeures politiques; nous voulons parler de la réception de M. Guizot comme chevalier de la Toison-d'Or, ordre qui vient de lui être accordé par la reine d'Espagne. Si M. Guizot se conforme à l'usage antique et solennel et tient à prendre le costume d'étiquette, il doit avoir commandé à son tailleur et à son chapelier une robe de toile d'argent, un manteau de velours cramoisi et un chapeau de velours noir.--M. l'évêque de Rodez accuse un de nos plus spirituels et de nos plus purs talents universitaires, M. Géruzez, professeur d'éloquence française, d'inonder, de scandaliser et de dépraver la France;l'Universa reproduit l'attaque de M. de Rodez, et M. Géruzez attaquel'Universen calomnie. Que faut-il donc faire pour échapper à l'anathème, si un écrivain toujours moral et religieux, comme l'est M. Géruzez, si un panégyriste de saint Bernard est foudroyé canoniquement? Il est certain que les rôles sont intervertis; les réprouvés étudient les pères de l'Église, et les hommes d'église font des pamphlets.--Paris recevra incessamment la visite de la duchesse de Kent, mère de la reine Victoria d'Angleterre.--Il y a quelques jours, la femme d'un cocher, nommé Michel, accoucha d'un enfant qui n'avait ni bras, ni jambes, et dont la tête offrait des particularités fort remarquables. Ce monstre humain ne vécut que deux heures. Avant sa mort, le médecin-accoucheur avait manifesté le désir de l'acheter.Il s'empressa d'en offrir 30 fr.Inconsolable de la mort de son enfant, le père exigea le double de la somme. La discussion et la dispute qui s'ensuivirent durèrent trois jours. Furieux, le médecin menaça le père de le dénoncer à la justice, pour n'avoir pas fait enterrer son enfant dans les délais voulus. Effrayé, le père adressa, à M. Gabriel Delessert, la pétition suivante, dont l'original est déposé dans les bureaux de l'Illustration:«Monsieur le préfet, j'ai l'honneur de vous informer que madame Michel, mon épouse, est accouchée d'un enfant privé de ses jambes et de ses bras, ce qui fait que c'est un phénomène naturel dont je suis le père, qui est mort rue Saint-Lazare, 38.«Je voudrais enfermer, monsieur le préfet, dans un bocal d'esprit de vin, afin de le conserver, mon enfant, avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, votre très-humble serviteur.»Carthagène des Indes.SOUVENIR DE L'EXPÉDITION DIRIGÉE PAR LECONTRE-AMIRAL DE MACKAU, EN 1834.(Suite.--Voir t. III, p. 74.)«Es mi hijo,» me dit la petite femme, qui s'approcha doucement sur la pointe du pied en me lançant un coup d'œil où rayonnait l'orgueil maternel.Je la regardai: elle était vêtue d'une robe déchirée; un mauvais fichu sale cachait à peine ses épaules maigres; la misère avait foncé la nuance olivâtre de ses traits et flétri ses joues de rides précoces; elle n'avait guère une quarante ans, on lui en eût donné sans peine cinquante. Elle se pencha sur l'enfant, arrangea doucement l'oreiller, et déposa un baiser sur son front. L'enfant ouvrit les yeux, reconnut sa mère, sourit, et, se retournant, s'endormit aussitôt.Tout le bonheur de cette maison, je le vis bien, reposait sur cette fragile tête: amour, travail, espoir, tout était pour lui, bel enfant, sommeillant dans le luxe au milieu du besoin; il avait un hochet d'ivoire, et ses parents n'avaient pas de souliers! il avait des draps, une moustiquaire, un berceau de bois précieux, tandis qu'ils couchaient sur des planches et travaillaient tout le jour!Carthagène des Indes.--Vue du Fort San-Felipe.J'interrogeai mon hôtesse; celle-ci, enchantée de l'impression causée par la vue de son enfant, se montra fort communicative. Elle parlait avec tant de volubilité, qu'étant neuf encore dans la connaissance de la langue espagnole, il me fut assez difficile de saisir le sens de ses paroles; cependant ses gestes, qui étaient fort expressifs, m'aidèrent considérablement à la comprendre. Elle entama un long récit où il était question des troubles qui dévastèrent Carthagène à l'époque de l'insurrection; elle me montra la Poppa, me nomma Morillo. Bolivar, puis, courant dans un coin de la chambre, souleva avec effort un globe de fer rouillé divisé en deux et réuni par une barre: c'était un boulet ramé; elle leva ses quatre doigts décharnés, en répétant avec un visage effrayé:«Quatro en veinte anos!»Quatre sièges en vingt ans!Puis, comptant ses doigts l'un après l'autre; «Mi padre, mi hermano, mi marido!...» dit-elle; et secouant la tête d'un air triste, elle passa trois fois le côté de la main derrière son cou; je compris.Ce que je pus saisir de l'histoire de cette pauvre femme fut qu'elle avait perdu de bonne heure tous ses parents et l'aisance dont elle jouissait autrefois, au milieu des désastres des révolutions. Isolée, réduite au dernier abandon, elle se vit obligée de s'unir, pour subsister, à un moreno, avec qui elle habitait cette pauvre demeure. L'orgueil de la caste avait sans doute rudement lutté dans son âme contre l'angoisse de la misère, avant qu'elle eût consenti à accepter une telle extrémité; mais la faim l'avait emporté!Porte de Carthagène des Indes.Il serait difficile d'exprimer ce que le langage sonore et cadencé de cette femme, dont exaltation croissait en parut, ainsi que son énergique pantomime, prêtaient d'éloquence au tableau des souffrances qu'elle décrivait; tout ce que je sais, c'est que jamais drame ne m'impressionna autant. Elle retraça les horreurs de la famine auxquelles la ville fut en proie durant le blocus qu'en firent les troupes royales; puis, lorsqu'elle en vint au siège par les insurgés, sous les ordres duLibertador, ce souvenir plus récent l'anima davantage encore: ses yeux étincelèrent, et elle se mit à imiter avec la voix, en indiquant leur direction, le sifflement des bombes et les clameurs du carnage.Il n'y avait pas à se méprendre pourtant sur la cause de cette exaltation: l'horreur y prenait plus de place que l'enthousiasme patriotique. Ce n'est que parmi les nations fort avancées, que les grands noms de gloire et de liberté jouissent de tout leur prestige; chez les peuples nouveau-nés de l'Amérique du Sud, ces paroles menteuses ont trop souvent servi de prétexte à l'usurpation et au pillage pour qu'ils se trompent longtemps sur leur véritable sens.Peu après le mari rentra suivi d'un bel épagneul: c'était un grand mulâtre sec et nerveux, à la figure impassible; il parut faire peu d'attention à moi, touchant à peine le bord de son chapeau du paille quand il passa, et il alla s'asseoir au fond de la chambre. Sa femme fut choquée de son manque de politesse, qui n'était sans doute que de l'apathie, et l'apostropha vivement avec un air de hauteur qui me prouva combien elle maintenait la distance que mettait, même entre époux, la différence de couleur et de caste. Le moreno, confus des reproches de sa femme, se leva gauchement, et, tirant son chapeau, me fit une humble révérence en m'appelant Excellence. La formule me parut peu républicaine. Mon hôtesse, dont l'orgueil soutint de nouveau de la servilité de son époux, lui ordonna brusquement de s'éloigner, et le pauvre diable, intérieurement charmé, nous quitta pour aller embrasser son enfant.Carthagène des Indes.--Église et rue de San-Juan-de-Dios.J'avais peine à m'imaginer que ce peut être si frais et si blanc dût l'existence à ce grand gaillard osseux et cuivré; mais la nature a d'étranges mystères, et d'ailleurs le travail et la misère défigurent d'une cruelle façon le type primitif départi à l'homme. Le moreno prit l'enfant dans ses bras, et, se renversant dans le hamac, se mit à le faire sauter et à jaser avec lui. L'enfant, réveillé, agita ses jambes et ses petites mains, éclata en rires joyeux, secouant les grelots de son jouet; deux chats, qui jusque-là avaient dormi tranquillement, roulés en pelotes sur la table, sautèrent dans le hamac et se mirent de la partie; l'épagneul, voyant cette gaieté, bondit en jappant à l'alentour; un perroquet sournois, qui n'avait pas encore ouvert le bec, imita les aboiements du chien, les cris de joie de l'enfant, entremêlant le tout d'ave Maria purissimadu ton le plus grotesque; en un moment tout fut en rumeur dans le rancho. L'hôtesse contemplait de loin son enfant avec une ivresse d'amour maternel indicible; et moi, voyageur isolé, je souriais tristement de ce bonheur, en songeant au foyer et à ceux que j'avais laissés bien loin de moi.L'heure de la retraite n'était pas éloignée; les coups de fusil, retentissant de plus en plus rapprochés, m'annoncèrent le retour des chasseurs. Je, pris congé des braves gens, et m'efforçai inutilement de leur faire accepter le salaire de leur hospitalité; ils refusèrent avec obstination, et je n'insistai point, de crainte de les blesser. Tandis que je passais devant la case déserte et du mur ruiné, je me rappelai l'histoire de l'Anglais assassiné par ses domestiques, et je demandai à mon hôtesse si la demeure de M. Woodby n'était pas voisine de la sienne.Au nom de Woodby, elle redressa brusquement la tête, et ses traits expressifs peignirent l'effroi: «Aqui, me dit-elle,aqui esta?»Elle me saisit le bras avec une vivacité nerveuse, et, m'entraînant vers une partie de la maison qui paraissait déserte elle poussa le volet d'un appartement fermé, et me fit signe de regarder à l'intérieur.Ne comprenant rien à ses manières, je la crus d'abord un peu folle; je me penchai néanmoins avec quelque répugnance, et n'aperçus d'abord rien d'extraordinaire: c'était une grande chambre obscure, meublée très-simplement, où tout était couvert de poussière; elle semblait n'avoir pas été habitée depuis longtemps.J'allais me retirer lorsque la petite femme m'arrêta, et, allongeant son bras maigre, me montra sur le parquet une large tache noire qui couvrait aussi une partie un mur blanchi à la chaux, comme si un liquide eût rejailli contre:«Sangre, sangre,» me dit-elle à voix basse;--c'est du sang!Cette chambre était en effet celle du malheureux Anglais; c'est là, sur le pas de cette porte, que fut frappé M. Woodby; il était fort sourd et n'avait pas été réveillé, à ce qu'il paraît, par les premiers cris de sa femme et de ses deux filles; en ouvrant sa porte, il trouva leurs corps étendus sur le seuil, meurtris à coups de coutelas. Les assassins, que n'avaient point arrêtés la faiblesse et la grâce des jeunes filles, brisèrent le crâne du malheureux Anglais à coups de bâton, et sa cervelle éclata contre la muraille.Je reculai avec dégoût et m'enfuis précipitamment de ce lieu dont l'aspect faisait revivre à mes yeux le crime dans toute son horreur. Peu après, les chasseurs rejoignirent le canot, la plupart fort crottés. Suivant l'usage, leur fortune avait été diverse; le plus intrépide avait pénétré jusqu'à une forêt assez éloignée et rapportait un singe fauve qu'il avait abattu d'un coup de fusil. Le pauvre animal roulait les yeux d'une façon fort piteuse en poussant de petits grognements plaintifs; il trépassa dans le canot, moins de sa blessure, assura gravement le major, qui était le philosophe de la troupe, que de désespoir de se voir réduit en captivité. Trois jours après il figurait magnifiquement empaillé, sur l'étagère de son vainqueur.Sur ces entrefaites, des bruits alarmants circulaient sourdement à bord: on disait que les forts étaient armés en secret, et l'on avait vu se diriger vers le Pastillo, batterie redoutable qui se projette en avant de Carthagène, au fond de la baie, de larges bateaux, soigneusement recouverts, qu'on présumait chargés de poudre et d'approvisionnements de guerre. Ces rumeurs mirent le feu aux jeunes têtes; on ne rêva plus que combats et bombardement. On prédisait à Carthagène le brillant fait d'armes réalisé plus tard à Ulloa, et, dans la soif d'action et de gloire qui embrasa tout le monde, on commença à craindre une issue pacifique autant qu'on l'avait désirée d'abord.Chaque fois que je rentrais à bord de l'Atalante, la contagion belliqueuse me saisissait aussi, et la curiosité d'assister à un siège en règle me conduisait naturellement à vouer la pauvre Carthagène à la flamme et aux ruines, quelque périlleux que dût être un pareil jeu pour ceux qui l'entreprendraient. Puis, quand je retournais à terre, l'insouciance d'artiste me reprenait, j'oubliais que j'errais sur une terre ennemie et à demi sauvage; je poursuivais ma moisson de croquis sous l'œil soupçonneux des habitants. L'impunité m'enhardit. Depuis notre arrivée, le but de mon ambition était de visiter le sommet de la Poppa. Cette montagne, située proche de la côte, s'élève presque à pic, et c'est le seul point culminant du sol à une étendue considérable. Mais les obstacles étaient grands; les chemins, assurait-on, étaient si difficiles qu'on ne pouvait y monter qu'avec des mules. En outre, on avait transformé le couvent abandonné, qui surmonte la hauteur, en un poste d'observation dont on éloignait les curieux. Cependant les jours s'écoulaient, et enfin la tentation l'emportant, je résolus de risquer l'ascension; je l'accomplis en effet, mais par des moyens tout autres que ceux que j'avais prévus.Arrivé au point du jour au débarcadère, devant la principale porte de la ville, |je tournai à droite au lieu d'entrer, et enfilai la grande rue du faubourg d'Imania, dont les maisons bariolées de joyeuses couleurs sont entremêlées de bouquets de palmiers. Je passai près du fort. San-Felipe de Barracas, m'efforçant de regarder sans rire les lourds soldats colombiens dans leur uniforme de toile blanche, composé d'une courte veste étriquée aux épaules, et d'un large pantalon flottant, ce qui leur donne la tournure d'un pain de sucre, auquel on aurait accroché un sabre et une giberne; posez au bout un énorme shako aussi doublé de blanc, branlant sur de longs cheveux luisants et plats, une face cuivrée et sans barbe, avec des pommettes saillantes et de petits yeux, une physionomie morne et impassible, et vous aurez le vrai type du soldat colombien. Ils cheminent lentement, la tête pendante sur la poitrine, ou restent étendus à l'ombre, immobiles comme des lézards, pendant des journées entières. Ces soldats de si mauvaise tournure sont pourtant des guerriers intrépides, doués d'une rare sobriété; les plus grandes privations ne leur arrachent pas une plainte, et ils meurent avec la même indifférence qu'ils ont vécu.Les officiers ont un tout, autre air; ici la diversité de caste se fait sentir; le créole espagnol y domine, tandis que les morenos de la classe inférieure ont du sang nègre ou indien dans les veines. Pourtant, la malice française trouvait fort à s'égayer aux dépens de ces petits militaires à la taille menue, aux membres grêles, dont les épaules rétrécies disparaissent sous les torsades de leurs énormes épaulettes. Leur poitrine offre un pompeux étalage de médailles, de rubans, de décorations de toutes sortes. Ils affectent de porter l'uniforme de nos officiers républicains de 92, mais leurs pantalons collants perdus dans les bottes molles, les grands sabres traînants accompagnés de pistolets à la ceinture, ce visage basané à moitié englouti sous une longue moustache, où roulent de grosses prunelles noires sous d'épais sourcils, donnent à ces héros de Pieluncha et de Carbobo je ne sais quel air des brigands de Dacray-Duminil, tels que nous les retracent les curieuses vignettes deVictor ou l'Enfant de la forêt.A la sortie du faubourg, une enceinte carrée située au bord de la mer attira mon attention. A peine entré, j'en ressortis aussitôt, chassé par un sentiment de répulsion; c'était le cimetière deManga. Le sol y est partout jonché de débris humains, parmi lesquels courent des légions de crabes. Des crânes rompus, des tibias perçant leur linceul de sable, donnaient à ce lieu l'aspect d'un champ de bataille. L'incurie colombienne ne s'inquiète pas plus des morts que des vivants.En cw moment, je me trouvais au milieu des mangles dont la nappe immense presse entre ses sinuosités verdoyantes la nappe d'azur des eaux de la baie. Une épaisse draperie de feuillage tombait, en ondulations pressées de la cime lointaine de la Poppa jusqu'au sable du rivage, et assouplissait les aspérités de la montagne, excepté du côté de l'orient, où une falaise perpendiculaire faisait resplendir ses flancs crayeux comme un miroir métallique. A travers ce tapis monotone de verdure serpentait un chemin sablonneux d'un jaune éblouissant, bordé de maisons en bois avec des appentis couverts en tuiles. Le soleil enflammait cette étendue, faisait rougeoyer les toits, pétiller les cailloux du chemin et rayonner la citadelle comme une pyramide d'argent.La mer était lisse et brillante; sur un îlot trois pélicans, debout sur une patte, ressemblaient à des morceaux de bois; par moment, ils quittaient leur immobilité pour darder un rapide coup de bec à la surface de l'eau.Sur la mer tout était mort, malgré ce soleil vivifiant; pas un souffle, pas un mouvement n'agitait, cette nature inanimée. C'est à peine si, de temps en temps, l'on entendait quelque moreno piquant sa mule chargée de paniers, pour lui faire traverser les flaques d'eau saumâtre qui coupaient la route, répétant d'une voix rauque le mot:Area!accompagné d'un juron énergique, ou bien le clapotement des ailes d'un gallinazo voletant autour de l'abattoir voisin, les maisons paraissaient désertes; seule, sur le perron de l'une d'elles, une jeune femme immobile, appuyée sur la balustrade, ses cheveux noirs, déroulés en longues mèches sur ses épaules demi-nues, ressemblait à une statue de bronze de la Mélancolie. On eût dit le modèle animé de ce type sublime buriné par Albert Durer.La scène avait un caractère de grandeur sauvage et de tristesse si profondément marqué, que je ne pus résister à la tentation d'en emporter un souvenir. Je pris mes crayons et je fus bientôt si préoccupé de mon travail, que c'est à peine si j'aperçus l'évêque de Carthagène, cette autre grandeur déchue, passant devant moi dans sa voiture antique et dorée comme une châsse, que traînaient lentement deux mules caparaçonnées. Son Éminence reconnut sans doute dans l'humble artiste accroupi sous les raisiniers du rivage, un citoyen de ce pays indépendant et raisonneur qui, depuis plus d'un siècle, a si rudement mené la puissance temporelle de l'Église. Jaloux de faire l'essai de son influence sur l'un de ces esprits rebelles, le prélat, quand il passa devant moi, allongea ses doigts sacrés par la portière et me donna sa bénédiction. Je me hâtai de me lever et de me découvrir avec respect; le bon vieillard, satisfait de l'effet qu'il avait produit, me répondit par un salut gracieux et s'éloigna. Je me rassis aussitôt pour esquisser, sur le devant de mon dessin, le croquis de la massive voilure, qui devait dater au moins du Charles-Quint. En ce moment, un nouveau personnage en veste de jinga, qui m'épiait depuis quelque temps, s'avança, et, considérant mon travail, m'adressa quelques questions; il paraît que je n'y répondis pas d'une manière satisfaisante, car il exigea que je le suivisse auprès d'un autre individu qui m'aborda à son tour en se disant l'alcade du village de la Poppa. Celui-ci voulut visiter le contenu de mon portefeuille, mais déjà ennuyé de leurs questions, je m'y refusai, non par esprit du révolte, mais parce que je craignais avec raison que leurs grosses mains, d'une propreté assez équivoque, ne tâchassent mes croquis.Ces deux hommes importants conférèrent entre eux et parurent assez embarrassés de ce qu'ils feraient de moi, chétif. Mon avis, à moi, était qu'on me laissât continuer mon chemin; mais le zèle patriotique de ces messieurs avait pris l'alarme, ils me regardaient comme un espion, ou tout au moins comme un ingénieur qui venait étudier les fortifications et en relever les positions. Une partie du fort San-Felipe, qui figurait sur le dessin, les confirma dans cette opinion. Une femme assez laide, l'épouse du seigneur alcade, se montra en ce moment et mît fin à leur indécision; elle m'interrogea d'un ton si peu civil que, malgré le respect chevaleresque que je professe pour la plus belle moitié du genre humain, je ne pus m'empêcher de l'envoyer promener. Là-dessus grande colère, et mes trois inquisiteurs résolurent, à l'unanimité, qu'un individu aussi intraitable devait être conduit devant le capitaine-général, gouverneur de Carthagène, qui déciderait de ma qualité et de mon sort.Je vis que, pour le moment, il fallait renoncer à mon excursion; ne me souciant pas, si je faisais résistance, de traverser la ville au milieu d'un peloton de soldats, je suivis de bonne grâce le rébarbatif alcalde, qui se mit en marche, ayant soin de ne pas me perdre de vue.Arrivés à la maison du gouverneur, nous ne tardâmes pas à être introduits Don Hilario Lopez était alors un homme d'environ trente-huit ans. Ancien aide de camp de Bolivar, il a figuré avec distinction dans les guerres de l'indépendance. Il est pâle et te taille moyenne; ses longues moustaches blondes, ses cheveux plats retombant en désordre de chaque côté, son uniforme à collet rabattu et galonné, sa physionomie calme et austère, lui donnent un grand air de ressemblance avec ces généraux de la Convention dont Hoche et Marceau présentent le type le plus élevé.Le général m'accueillit avec politesse; heureusement il parlait le français à merveille, et, à la première inspection du portefeuille, il comprit de suite de quoi il s'agissait. II expliqua au soupçonneux alcalde que je n'étais rien moins qu'un espion et que mes intentions étaient parfaitement pures. Une fois rassuré, celui-ci passa de la défiance à l'étonnement, quand il reconnut, en feuilletant les croquis, plusieurs points de vue qui lui étaient familiers et jusqu'à sa propre maison. Le général exigea qu'il s'excusât de m'avoir dérangé, ce qu'il fit en me présentant la main avec la gaucherie d'un homme qui sent qu'il a commis une sottise. Je ne voulus pas perdre une aussi belle occasion de donner une haute idée de la générosité française, et je pardonnai avec la grandeur d'âme d'un homme qui se sait appuyé par une escadre et un contre-amiral.Le général me fit l'honneur de me garder à déjeuner, et me traita avec une urbanité parfaite. Les convives se composaient de deux hommes à longues moustaches, raides et taciturnes; c'étaient deux officiers; puis de deux autres en habit noir, armés d'un nez pointu et d'une langue infatigable; c'étaient deux avocats. Peu habitué à l'abominable cuisine du pays, je m'efforçai de manger. Cependant j'avoue qu'au dessert le courage faillit m'abandonner, lorsque je vis les assistants émiettant des morceaux de fromage de Hollande dans leur chocolat. Ils savouraient cet étrange brouet comme un mets exquis; mon hôte m'engagea à l'imiter, m'assurant gravement, pour me décider, que Bolivar ne déjeunait pas autrement.Après le repas, le général m'octroya une permission moyennant laquelle je pouvais dessiner en toute liberté. Avec cela, je pouvais emporter Carthagène dans ma poche, si bon me semblait. A mon tour, je sollicitai de la bonne grâce de mon hôte de me laisser prendre une esquisse de ses traits; il y consentit volontiers. Je me mis à l'œuvre, et les curieux renseignements, les idées justes et élevées dont sa conversation fut semée pendant la séance qu'il m'accorda, ont placé cette heure parmi mes souvenirs les plus attachants.Instruit de mon désir de visiter la Poppa, le général me proposa d'achever la journée chez lui et de réserver la soirée à cette excursion pour laquelle il m'offrit gracieusement une de ses mules. J'acceptai en admirant les profonds décrets de la Providence, qui m'avait fait arrêter si à propos pour me procurer une mule et m'épargner un coup de soleil. Je m'en fus passer le temps de la sieste dans un appartement contenant une bibliothèque assez bien meublée et un hamac suspendu devant une fenêtre en fleurs. J'ouvris la Lusiade et je me jetai dans le hamac, où je m'endormis bientôt sous la double influence d'une chaleur de trente-deux degrés et de l'œuvre la plus soporifique que l'esprit humain ait délayée en vers.Je fus réveillé en sursaut par un grand nègre vêtu de blanc qui m'annonça que le dîner était servi; je m'aperçus au choix de la société que le général avait poussé la galanterie jusqu'à se souvenir de mon âge, car j'avais pour voisine l'une des plus jolies personnes de la ville. Ses yeux noirs pétillaient de malice, et son teint avait la pureté et la transparence de l'ambre; mais cette fraîcheur de beauté est de peu de dorée sous l'équateur. La jeune fille avait à peine quinze ans quoique déjà tort développée; sa mère, qui en comptait trente-deux, était énorme; elle souffrait beaucoup de la chaleur et n'était occupée que du soin de contenir son indomptable embonpoint dans les murailles de baleines qui l'enfermaient. En outre, la belle nuance dorée du teint de la demoiselle avait passé chez la mère à un brun bistré des plus foncés. Pour se défendre d'une fascination dangereuse, on n'avait donc qu'à se dire que, selon toute apparence, la ravissante sylphide se transformerait avant peu d'années en une massive mulâtresse: c'était le papillon devenant chrysalide.Le repas à peine fini, je rappelai au général Lopez sa promesse du matin. Aussitôt on amena dans la cour une mule fringante portant une riche selle, de larges étriers et des arçons très-élevés d'où, avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de tomber. J'avais la tête pleine des mauvais tours que les mules espagnoles jouèrent à Sancho et à Gil Blas, en sorte que j'exprimai d'abord timidement ma préférence pour un cheval. Mais on m'affirma que je ne pouvais être plus en sûreté, par les sentiers rocailleux que j'avais à parcourir, qu'en me confiant aux jarrets solides, à l'instinct prudent de cette bête. Je me rendis à ces considérations et enfourchai résolument larubiaon la blonde, comme le général nommait sa monture favorite.--Soyez sage, me dit don Hilario en souriant, quand il me vit en selle, n'allez pas effaroucher la garnison de la Poppa.--Vous pouvez être tranquille, répondis-je, je ne croquerai pas le plus petit bastion...--Ce n'est pas cela; sachez qu'il n'y a là-haut qu'un seul homme, le gardien des signaux. Tachez donc de vivre en paix avec lui. Allons, vaya V. con Dios!»Je saluai le général, et la mule partit avec la vélocité de l'éclair.Je ne tardai pas à m'apercevoir du crédit dont j'étais redevable à ma monture, et du haut degré d'importance que je lui empruntais. Les passants se rangeaient avec empressement, les soldats tournaient leurs shakos, et peu s'en fallut que le l'actionnaire ne portât les armes à la mule du gouverneur. Je passai triomphalement à travers le village de la Poppa, dont l'alcade, à ma grande satisfaction, se trouva sur la porte. Il me salua jusqu'à terre; mais son implacable moitié me tourna le dos. Je ne m'en lançai pas moins à toute bride à travers les mangles, jusqu'aux premiers rochers qui servent de degrés pour escalader la montagne. Alors la mule, qui n'avait cessé de m'emporter comme le cheval de Lénore ralentit sa course et commença de grimper la pente escarpée avec une délicatesse et une sûreté dont je fus émerveillé, car le chemin était un vrai casse-cou semé de fondrières, de cailloux roulants et d'arbustes épineux.A mesure que je m'élevais, l'air devenait plus pur, et la solitude plus profonde. Délivré de l'atmosphère stagnante du rivage, qu'infectent les miasmes fétides des palétuviers, j'aspirais avec délices la brise vivifiante du soir, imprégnée des senteurs énergiques de lu végétation. Les mille bruits de la nature murmuraient autour de moi; d'élégants lataniers inclinaient doucement leur parasol sur l'escarpe de la route, comme pour me garantir des rayons obliques que lançait le soleil à l'horizon; d'épais acacias et des lilas au feuillage duveté frissonnaient au passage du vent sous leurs rameaux; des nopals gigantesques élançaient leurs bras épineux du sein des ondes de verdure qui recouvraient les aspérités de la montagne, et par moments je voyais filer brusquement entre les jambes de mon destrier, d'agiles couleuvres traversant le sentier, tandis que de grands iguanes de trois pieds de long se traînaient avec paresse sur les rochers, gonflaient leurs cous rayés et bâillaient stupidement en me regardant passer. L'air fourmillait d'une multitude de papillons jaune-citron, avec une tache de feu. De temps en temps leur troupe brillante était traversée par le vol saccadé d'une chauve-souris aux ailes velues et dentelées, dont l'énorme envergure me faisait tressaillir. Le bruit qui m'arrêta plusieurs fois avant que je pusse me l'expliquer, fut une espèce de beuglement sourd connue celui d'un bœuf éloigné: c'était le croassement d'une grenouille grosse comme le poing, et douée d'un appareil respiratoire d'une puissance extraordinaire. Tandis que je cheminais paisiblement, m'abandonnant à l'instinct de ma mule et admirant les merveilles de la nature tropicale, le chemin qui contourne la montagne me conduisit en face de la ville. Le soleil se couchait et illuminait Carthagène d'un reflet tellement vermeil, qu'elle m'apparut telle qu'un cratère enflammé. Les remparts l'enlaçaient comme un serpent de feu; mille éclairs jaillissaient des cimes des toits et des palmiers; un large voile de pourpre semblait s'être abaissé sur la mer. Cela ne dura qu'un instant, l'astre disparut, et aussitôt les clartés bleuâtres d'une nuit pailletée d'étoiles éteignirent dans le calme ce splendide embrasement.Le sommet de la Poppa est entièrement couvert par un monastère dont les murailles ruinées attestent encore l'ancienne grandeur. Autrefois, un crucifix gigantesque dressé sur le bord à pic de la montagne qui fait face à la mer, proclamait au loin la suprématie du Christ et le pouvoir sans bornes de ses serviteurs. La guerre transforma le couvent en un poste militaire où des batteries destinées à bombarder ville et le fort San-Felipe furent établies. A la place de la croix on éleva un mât de signaux destiné à avertir la ville des navires en vue. C'est tout ce qui reste aujourd'hui, la batterie ayant été désarmée dès que Carthagène fut au pouvoir des insurgés. C'est sur la Poppa que Bolivar se retira durant la dernière année de sa carrière. Amèrement désabusé du rêve glorieux de sa vie, entouré d'ingrats qui méconnaissaient son âme et ses intentions, assiégé d'intrigants factieux qui poussaient l'élan imprimé par lui, pour le faire servir à leur cupidité et à leur ambition, l'illustre général, moins heureux la plupart des réformateurs, avait assisté lui-même au dépérissement de son œuvre. Cette noble utopie de la moitié d'un hémisphère régénérée par l'indépendance et groupée par l'ascendant du génie était malheureusement d'une réalisation impraticable. Il s'en aperçut trop tard: il fallait, sur un aussi vaste territoire semé d'obstacles naturels gigantesques qui entravent la centralisation, une autorité d'institutions impossible parmi des populations incultes et neuves à la liberté. Les jalousies d'État à État, le démembrement, les luttes partielles ne se firent pas attendre, et l'héroïque libérateur mourut en répétant avec désespoir cette parole prophétique: «Union! Union! ou l'anarchie vous dévorera.» En effet, on ne peut prévoir quand cesseront les oscillations perpétuelles du pouvoir dans cette portion du globe où l'édifice social semble aussi chancelant que le sol volcanisé qui le soutient.Dégoûté de l'humanité, Bolivar s'était réfugié sur cette montagne, et s'y promenait en lisant Corneille, son auteur favori. Il retrouvait sans doute l'écho de son propre génie dans le génie rude du vieux poète, et l'exagération toute castillane de ses guerriersde dix pieds de haut, comme le disait Soudé, reliait par une héroïque sympathie, ces deux puissantes intelligences.La porte du couvent était ouverte; il n'y avait ni garde ni portier; je me décidai à attacher ma mule à un arbre et à entrer sans façon. L'intérieur était désert; je n'avais pas rencontré une âme depuis mon départ des faubourgs. Sans m'en inquiéter autrement, je m'enfonçai sous la voûte d'un cloître triste et délabré; des croix noires, des inscriptions latines à demi effacées couvraient de loin en loin les murs nus, où la lune dessinait obliquement l'ombre irrégulière des arceaux écornés par le temps. Au bout de la galerie s'étendait une cour ceinte d'arcades et de pans de murailles ruinées, dont la brise soulevait par rafales la chevelure de lianes. Cette large enceinte, baignée d'une molle splendeur, était peuplée de sépultures. Tandis que je contemplais ce cimetière près duquel, il me sembla que ce tableau d'une solitude sauvage et imposante n'était pas nouveau pour moi: un souvenir confus, quoique récent, se réveilla dans mon esprit; enfin ma mémoire s'illumina, et je reconnus la magnifique décoration du troisième acte deRobertressemblante à faire illusion. C'était venir chercher bien loin une réminiscence d'opéra; pourtant je voyais bien là à ma gauche le cloître ténébreux, les tombes éparses sous la lune blême; il n'y manquait rien, pas même le tombeau de sainte Rosalie, large pierre tumulaire située au milieu de l'enceinte, et près de laquelle un oranger, qui avait poussé entre les fentes du monument, simulait à merveille le hameau enchanté.Sans attendre l'apparition des nonnes, je pris un escalier tournant qui me conduisit sur une terrasse, d'où l'on découvrait l'immense panorama de la ville, de le baie et des campagnes à plusieurs lieues à la ronde, déroulé sous mes pieds ainsi qu'une carte géographique. La rade brillait comme une nappe d'argent; j'y distinguai la silhouette noire des frégates immobiles à l'ancre, et du côté de la mer, en dehors, les deux corvettes, leurs flancs armés tournés contre la ville endormie, telles qu'une menace silencieuse.Je m'assis au bord de la terrasse, au-dessus de la falaise coupée à pic, ayant d'un côté le cimetière et de l'autre Carthagène, deux sépultures en ruines. Je demeurai longtemps absorbé par la solennité mélancolique du tableau, et j'oubliai marche des heures. Des voix s'élevant confusément au-dessous de moi attirèrent mon attention. Tout à coup, à mon inexprimable surprise, une belle voix de basse-taille entonna la terrible évocation de Robert;Nonnes qui reposez sous cette froide pierre.qui fit retentir les échos de manière à troubler réellement dans leur sommeil éternel les révérends pères couchés sous les dalles du monastère.Ce chant, la coïncidence merveilleuse des idées, dans ce lieu, à une telle heure, bouleversèrent mon esprit au point que je me demandai un instant si je rêvais. Je me levai et j'aperçus dans la cour trois hommes, qu'à leur uniforme et à leurs casquettes de marins, je reconnus sur-le-champ pour des officiers de la division; tout s'expliqua.En me voyant, un d'eux m'adressa la parole en un jargon moitié italien moitié français, pour me demander par où il fallait prendre pour monter à la terrasse, il ne se doutait guère qu'il parlait à un compatriote.«Tournez à gauche, et vous trouverez l'escalier, répondis-je dans l'idiome national.Ce fut le tour de ces messieurs d'être stupéfaits. La surprise générale se résuma enfin en un immense éclat de rire, auquel je me joignis de bon cœur. Les saints échos profanés en gémirent longtemps.«Et ce monsieur est-il aussi des nôtres?» demanda l'un des visiteurs en montrant la partie la plus élevée du bâtiment.Je me retournai et découvris une longue figure maigre, drapée d'un manteau, qui se penchait pour regarder, au bruit que nous faisions.«Hola! camarade, reprit l'officier, êtes-vous le maître de ce logis?»Il ne reçut aucune réponse, et l'homme disparut.«Seconde méprise, messieurs, dis-je à mon tour; c'est à celui-ci qu'il fallait parler espagnol.--Mais qu'est-ce donc que cette espèce de revenant? me demandèrent mes nouveaux compagnons aussitôt qu'ils m'eurent rejoint.--C'est sans doute la garnison que vous avez dérangée; si vous permettez, nous lui rendrons une visite.»ALEXANDRE DE JONNÈS.(La fin à un prochain numéro.)Réforme des Prisons.SYSTÈME PENSYLVANIEN.Bien qu'il n'y ait pas peut-être de question qui ait été plus longuement débattue que celle de la réforme des prisons et de l'adoption d'un système pénitentiaire propre à rendre meilleurs les criminels; bien que toutes les théories aient été produites, que tous les divers essais tentés en pays étranger aient été sérieusement examinés, le doute, l'incertitude sont encore au fond de beaucoup d'esprits. Les académies consacrent leurs séances, comme les journaux leurs colonnes, aux débats contradictoires des partisans des systèmes opposés. Certains publicistes regrettent même que cette question soit la première qu'on se pose, et voudraient, comme l'auteur de l'article quel'Illustrationa inséré dans son numéro du 6 de ce mois (voir précédemment page 90), qu'on s'occupât avant tout de moraliser le pays et de prévenir le crime pour n'avoir pas, ou du moins pour avoir plus rarement à le punir; d'autres demandent que, si l'on veut aborder les réformes les plus immédiatement réalisables, on songe aux libérés, qui tombent aujourd'hui si facilement et si fatalement en récidive, avant de chercher à agir sur les détenus. Nous ne nous proposons point en ce moment d'aborder ces questions diverses; un projet de loi est présenté sur la réforme des prisons; le législateur est appelé à prononcer entre les différents systèmes de détention. Ce sont ces systèmes que nous voulons exposer, et que les règlements des principales maisons où ils sont appliqués, ainsi que les vues de ces établissements, nous mettront à même de bien faire comprendre.Le système de détention cellulaire de jour et de nuit, ditsystème pensylvanien, est appliqué à Philadelphie dans toute sa rigueur, c'est-à-dire que pour chaque détenu l'isolement et le silence sont complets, et qu'isolé bien entendu de ses codétenus, avec lesquels on comprend qu'il ne puisse jamais communiquer, il l'est également presque aussi rigoureusement de toute autre communication. Cela est porté si loin que le détenu ne voit pas l'homme de service qui lui apporte ses repas, que pour éviter même qu'il soit distrait par le bruit des pas de ce servant, celui-ci est chaussé de lisières, et vient, sans être entendu, placer la nourriture du prisonnier sur un tour dont révolution seule avertit le malheureux qu'un être vivant est passé près de lui. On comprend qu'on ait dit qu'une cellule, dans ces conditions, n'était qu'un tombeau où l'on faisait descendre un être vivant. Le désespoir s'empare souvent des prisonniers, et bien qu'on se soit un peu relâché de ce que la règle avait de plus excessif, les cas d'aliénation mentale sont fréquents encore; les chances de la vie moyenne pour les blancs sont abrégées d'un tiers, par rapport à la vie de liberté, et les chances de mort sont triplées pour les hommes de couleur.Si ces rigueurs causent d'aussi cruels résultats sur les caractères américains, on est été fondé à penser, ce nous semble, qu'avec le besoin d'expansion, qu'avec la sociabilité du caractère français, elles produiraient, importées chez nous sans d'énormes modifications, des ravages encore plus affreux. Il n'a pu être dans la pensée d'aucun cabinet ni dans celle des Chambres que l'épreuve en fût jamais tentée; et si elle l'a été cependant, on plutôt si des mesures atroces ont été prises au Mont-Saint-Michel, mesures sur lesquelles un des membres de la commission s'est renseigné par lui-même et qu'il sera en position dans la discussion de dénoncer à la tribune de la Chambre, on ne peut ni l'imputer au régime pensylvanien, que ses adversaires les plus déclarés n'accusent pas du moins de préméditer la mort de ses victimes, ni à l'administration supérieure, nous devons le croire, mais uniquement à des geôliers qui ont voulu devenir des bourreaux.A la Roquette, maison construite à Paris pour les jeunes détenus, à Tours, à Bordeaux, on a donc, comme le projet de loi propose de le faire généralement, adopté déjà un système de séparation de jour et de nuit des détenus; mais ce n'est pas là, à proprement parler, l'emprisonnement solitaire. La règle de ces établissements est au contraire de multiplier chaque jour les communications qui peuvent encourager le prisonnier, relever son moral, exciter en lui le goût du travail qui lui est d'un si grand secours, qui lui offre une si consolante distraction. A la Roquette ces communications, d'après des mesures récentes, sont répétées huit fois par jour au moins; elles se reproduisent parfois beaucoup plus souvent. Le directeur, l'aumônier, l'instituteur, l'entrepreneur des travaux exécutés par les détenus, les préposes au service et les visites de l'extérieur autorisées par l'administration, viennent ôter à cette détention l'intimidation du confinement solitaire absolu et y substituent une action individuelle et morale qu'aucune force contraire ne combat.La Roquette, dont nous donnons ici la vue extérieure, avait été construite pour l'application du système d'Auburn. L'isolement des détenus ne devait avoir lien que la nuit; tous devaient, durant le jour, travailler silencieusement dans des ateliers communs; aussi les cellules n'y ont-elles pas l'étendue que sembleraient exiger le séjour constant que le détenu y fait aujourd'hui et les travaux auxquels il s'y livre. Néanmoins l'état sanitaire y est très-satisfaisant, surtout depuis que des mesuras ont été adoptées pour rendre les promenades quotidiennes. Chaque détenu peut aujourd'hui respirer le grand air et se livrer il l'exercice pendant trente minutes dans des préaux pratiqués dans le chemin de ronde et dans d'autres parties de la maison. Au moyen de dispositions nouvelles et peu coûteuses, le temps de cette promenade solitaire pourra être prochainement doublé.Mais si la sollicitude et les efforts de M. le préfet de police et de la commission de surveillance de la Roquette sont arrivés à approprier cette maison au système qui y est suivi aujourd'hui, il n'en est pas moins vrai que les plans de construction qui y ont été mis en œuvre avaient été dressés dans la vue d'une autre destination. Nous devons donc plutôt, pour donner une idée d'une maison de détention érigée pour l'application du système pensylvanien, emprunter notre description et nos dessins à la prison modèle de Pentonville que le gouvernement anglais a fait construire, il y a quatre ans, au nord de Londres, entre Pentonville et Holoway. C'est une grande école de discipline à laquelle sont envoyés pendant dix-huit mois, avant leur départ pour la terre de Van-Diémen, tous les hommes de dix-huit à trente-cinq ans condamnés pour un terme qui n'excède pas quinze années.Plan de la prison de Pentonville.
Nous avions annoncé dernièrement qu'un brillant concert, un concert magnifique, un immense concert, se préparait à l'Hôtel-de-Ville dans la salle nouvelle qui a pris la place de la vieille salle Saint-Jean. Le but en était tout philantropique: il s'agissait d'apporter un appui lucratif à la colonne agricole et industrielle de Petit-Bourg fondée en faveur des jeunes enfants pauvres. Les noms les plus respectés et les plus illustres s'étaient inscrits au nombre des protecteurs de cette œuvre pie, et le bataillon des dames patronesses, qui donne avec grâce et dévouement dans toutes ces rencontres charitables, s'était mis en ligne, et, agitant son drapeau, avait fait appel à la philantropie des citoyens de Paris; provocation que cette grande et excellente ville ne reçoit jamais avec indifférence. Paris, en vérité, a le cœur parfait: dites-lui qu'il y a quelque part une bonne action à faire, un malheur à réparer, une infortune à consoler, et il arrive. Allons, Paris, éveille-toi, puise dans ton coffre-fort? Un tremblement de terre renverse des villes, une inondation ravage des provinces, un incendie jette sur le sol calciné et nu des populations errantes; voici des exilés qui tendent la main à ton hospitalité; plus loin il s'agit de venir en aide aux institutions de charité et de prévoyance.
Paris ne se le fait pas dire deux fois; il est généreux, il a le cordon de la bourse complaisant et facile, pour peu qu'on donne à sa bonne action l'attrait d'un plaisir; assaisonnez-la de danse et de musique, et vous trouverez Paris d'une bienfaisance à toute épreuve. Il se pare, il se gante, il accourt tout souriant et charmé, et rehausse le mérite de sa charité par un air d'entrain et de fête qui la rend aimable.
Ainsi à ce concert de l'Hôtel-de-Ville, une foule brillante et curieuse était accourue. La commission avait émis trois mille billets à 10 francs, et les trois mille billets avaient trouvé leur place en un clin d'œil. Dimanche dernier, ces trois mille personnes se pressaient, vers sept heures du soir, aux avenues de l'Hôtel-de-Ville; le zèle était si grand, la curiosité si vivement excitée, qu'un très-petit nombre de souscripteurs manquait ait rendez-vous. Cette exactitude a changé la solennité en une scène de tumulte qui a bien eu son côté comique; les commissaires, en effet, comptant sur l'absence ou la négligence d'un tiers à peu près des conviés, comme il arrive en général dans ces grandes entreprises, les commissaires, dis-je, avaient dépassé de beaucoup, dans la distribution des billets, le nombre de personnes que la salle destinée au concert pouvait réellement contenir; peut-être aussi avaient-ils pensé qu'il leur serait permis, dans l'intérêt des pauvres enfants et de la fondation philanthropique auxquels la recette était destinée, de forcer un peu le produit, au risque de laisser quelques centaines de bonnes âmes à la porte. L'intention peut jusqu'à un certain point excuser le fait, mais encore fallait-il prévenir son monde et dire: «La salle ne peut recevoir que quinze cents à deux mille personnes.» Sur cet aveu naïf, les prudents se seraient abstenus, se contentant d'avoir fait une bonne action sans participer aux agréments qu'elle promettait, et la bonne action n'y eût-elle pas gagné encore quelque chose?
Les faits sont arrivés tout autrement: l'autorité ayant négligé de donner l'avis nécessaire, le désordre le plus incroyable a troublé le plaisir qu'on attendait de cette soirée annoncée avec tant d'éclat. Sur la place, c'était un tumulte effroyable; les plus heureux,--si on peut appeler cela du bonheur,--entrés dans la salle, par violence ou par ruse, se disputaient les places avec acharnement, au risque de perdre à la bataille, les robes, les châles, les chapeaux et le pan des habits.
On crie, on se presse, on s'étouffe; les femmes s'évanouissent, les enfants pleurent, les petites files appellent leur maman; et les mauvais plaisants, qui ne manquent jamais dans ces tumultes, frappent sur les banquettes et engagent, à tous les coins de la salle, un tintamarre qui n'est comparable qu'aux passe-temps bruyants du paradis de laGaieté; le tout sans respect pour M. le comte de Rambuteau et M. Lecave-Laplague, les seuls personnages officiels qu'on distinguât au milieu de ce concert infernal, en attendant l'autre concert.
Nous avons dit ce qui se passait à l'intérieur; à l'extérieur l'affaire est encore plus vive et plus bruyante; sept à huit cents personnes frappent aux portes, réclament leur droit d'entrée, et s'efforcent de pénétrer à tout prix dans cette malheureuse salle déjà semblable à un immense canon bourré jusqu'à la gueule; nous ajouterons que les mesures sont si mal prises que cette foule se livre à son ressentiment, sans qu'aucune voix, sans qu'aucune force tutélaire la préserve de son propre désordre. Dire la douleur des jolies femmes venues là tout exprès pour se faire admirer et qui s'en retournent tristement, aptes une heure de lutte inutile, ayant eu les sergents de ville pour seuls appréciateurs; raconter la déconfiture de ces frais chapeaux, de ces robes élégantes, de ces couronnes et de ces bouquets de fleurs, parures inutiles dont on espérait tant, Homère lui-même ne le saurait: c'est une de ces catastrophes autrement déplorable et difficile à chanter que tous les malheurs de l'Iliade.
Sautant par-dessus un garde municipal et escaladant une porte ou une fenêtre, si par hasard, nous trouvons enfin à nous blottir dans un coin de la salle, quel enfer, bon Dieu! Mieux valait encore retourner chez soi, et se donner un concert à soi-même, avec son propre violon ou sur son propre piano; le concert, en effet, le merveilleux concert, annoncé pour huit heures, à dix heures n'avait pas encore dit sa première note; il fallait entendre les cris d'impatience que la foule jetait, la foule asphyxiée par une étouffante chaleur, et demandant au moins un peu de chant et de musique, faute de rafraîchissements. Après l'heure cruelle de cette longue attente, un homme se montra enfin sur l'estrade des musiciens, un petit homme pareil à un fantôme blanc, à ne le juger que sur sa longue barbe blanche et ses cheveux idem...
«Allons, vieillard, chante-nous donc enfin quelque chose!» s'écrie une voix. Ce vieillard n'est ni plus ni moins que le chevalier Paston, qui conduit un chœur de chanteurs, élèves de M. Delsarte, et leur fait entonner un certainKyrie eleisondont le même M. Delsarte est le père reconnu. Mais quelle exécution! quelKyrie eleison! On l'accueille de ce rire moqueur et insolent que la foule n'épargne à personne dans ses heures de rancune, et qui lui sert de vengeance. Les virtuoses les plus intrépides et les plus expérimentés détonneraient d'effroi en entendant ce ricanement diabolique. Aussi les élèves de M. Delsarte, bien que commandés par le chevalier Paston, détonnent-ils à qui mieux mieux, et leKyrie eleisonn'est bientôt plus qu'une immense cacophonie; le rire redouble, rire sans pitié, rire de Méphistophélès, rire de bourreau sur les restes de la victime.
Au milieu de cet horrible naufrage, les plus habiles et les plus charmantes on grand'peine à surnager: Dœhler, Vivier, Roger, Giard, Inchuidt, madame Sabattier, madame Castellane, madame Brandulla, et enfin madame Jova, la belle Milanaise, qui triomphe cependant du tumulte en exécutant de sa voix habile et pénétrante l'airInflammatusduStabat.
A une heure du matin, on chantait, on étouffait, on murmurait, on riait, on détonnait encore.
Salle des Concerts, à l'Hôtel de Ville.
Telle est l'histoire lamentable et plaisante de ce fameux concert; c'est presque de la tragi-comédie; il faut espérer qu'une autre fois l'autorité sera plus prévoyante ou quelle élargira sa salle, et que M. le chevalier Paston et M. Delsarte serviront desKyrieplus harmonieux. Si tout le monde a quelque chose à se reprocher, si l'autorité a manqué de savoir-faire, les musiciens, pour la plupart, d'assurance et d'habileté, les meneurs du concert d'exactitude, le public de patience et de longanimité, la colonie de Petit-Bourg n'en a pas moins fait sa fructueuse récolte; c'est là le principal; Une autre année seulement, il faudra joindre la bonne exécution et le bon ordre à la pensée charitable, de manière que le plaisir et le bienfait marchent de compagnie, que Petit-Bourg soit content, que les pauvre-enfants profitent, que le public n'ait pas le droit de se plaindre et ne joue pas le rôle d'un mystifié.
--Une ancienne secrétaire du Théâtre-Français vient de mourir dans un âge encore peu avancé; les habitués de la Comédie-Française, sous la restauration, se rappellent mademoiselle Devin. Mademoiselle Devin était élève de mademoiselle Mars; ce n'est pas sa beauté qui lui avait conquis une sorte de crédit et de succès; mademoiselle Devin n'était pas jolie; on peut même dire, sans manquer de galanterie envers un mort, qu'au premier coup d'œil on se sentait beaucoup plus porté à l'indifférence qu'attiré vers elle. Peu à peu, et à force d'études, mademoiselle Devin triompha de cette espèce de froideur que le public avait témoignée d'abord pour sa personne: on apprécia son intelligence et sa finesse; intelligence qui abusait quelquefois d'elle-même pour courir sans cesse après l'effet, finesse un tant soit peu monotone et maniérée. Mademoiselle Devin ne doit pas moins être comptée au nombre des artistes qui ont laissé un souvenir, sinon éclatant, du moins honorable dans l'art dramatique. Mademoiselle Devin était devenue un beau jour madame Menjaud, c'est-à-dire qu'elle avait épousé l'excellent et regrettable comédien de ce nom. Elle avait quitté le théâtre depuis plusieurs années quand elle a cessé de vivre. Mademoiselle Devin est morte, si je ne me trompe, dans un maison de campagne que M. Menjaud possède aux environs de Paris, honorable fruit des épargnes faites par Clitandre, Valère et Daims, dans leur jeune temps.
--Il est arrivé une singulière aventure à un de nos plus gracieux compositeur de romances et des plus populaires, à M. Frédéric Bérat: dans une de ces heures dérobées au soin de ces mélodies touchantes, M. Frédéric Bérat a composé dernièrement pour le théâtre du Palais Royal, de moitié avec M. Paul Vermond, une spirituelle bouffonnerie intituléela Polka: c'est le premier de tout les vaudevilles-polka, représenté depuis un mois sur les petits théâtres de Paris, et, à mon avis, le plus divertissant et le meilleur.
L'autre jour, M. Frédéric Bérat était mollement étendu sur son divan, fumant une cigarette et poursuivant sans doute à travers la blanche vapeur quelques-unes de ces chansons fraîches et naïves qu'il sait si bien trouver; on heurte à sa demeure: «Qui va là?» Deux fières moustaches se hérissent en se montrent tout à coup à la porte à demi close: «Ah! ah! dit Bérat, qui a souvent, en sa qualité d'artiste, des démêlés avec la garde nationale, vous venez pour m'arrêter et me faire expier à Sainte-Pélagie mes goûts peu militaires.--Non pas, répondent poliment les deux moustaches en s'avançant et en s'inclinant avec respect; nous ne sommes pas des gardes municipaux, mais des voltigeurs du 3e léger; vous arrêter, Dieu nous en garde! Nous venons, monsieur, vous prier de venir donner des leçons de polka à notre colonel.» Et Bérat de les regarder d'un air ébahi. «Oui, monsieur, le colonel veut absolument apprendre à danser la polka, et il nous à chargés, moi qui suis son sergent-major et moi son sergent, de lui amener un professeur de polka.--Mais je ne suis pas un maître à danser, mes braves, reprend Bérat en retenant un éclat de rire.--Sapristi! s'écrit le sergent-major.--Crédié! reprend le sergent; lisez plutôt.» Et ils déploient aux yeux de Bérat l'affiche du Théâtre du Palais-Royal, lui montrant du doigt ces mots, imprimés en majuscules:La Polka, par MM. Frédéric Bérat et Paul Vermond.»--Eh bien! allez chez Paul Vermond,» dit Bérat en souriant. On dit que M. Paul Vermond n'a pas cru devoir pousser le quiproquo plus loin, et qu'il a adressé définitivement les deux sergents à Cellamus.
Si nos vaillants du 3e léger avaient assisté à une des dernières représentations tout dernièrement données à Rouen par mademoiselle Déjazet, ils auraient appris qu'en effet Bérat n'enseigne pas lapolka, mais qu'il est un compositeur charmant, vaudevilliste dans ses loisirs. Une de ses plus gracieuses et de ses plus poétiques productions,la Lisette de Bérangerchantée avec beaucoup d'âme et de goût par mademoiselle Déjazet, a ravi le parterre rouennais; Rouen s'est montré d'autant plus sensible à cette touchante mélodie, que Frédéric Bérat est né à Rouen; c'était une mère qui applaudissait son enfant; Frédéric Bérat peut dire plus que jamais son refrain favori:
J'irai revoir ma Normandie.
Rien n'attache, en effet, un fils à sa mère comme les caresses et les douceurs qu'il en reçoit.
--Un petit garçon disait l'autre jour devant moi; «Maman, je vais prier le bon Dieu qu'il me change mon bon ange.--Pourquoi donc, mon ami?--Parce que mon bon ange m'a laissé tomber deux fois depuis ce matin.»
Recommandé à la biographie des enfants précoces, des enfants ingénieux, des enfants spirituels des enfants étonnants qui aboutissent souvent à faire de pauvres hommes.
--Quelques journaux s'étaient mis à raconter chaque matin que le cadavre d'un garde municipal venait d'être retrouvé dans la Seine; nous en étions déjà au septième garde municipal et au septième cadavre, lorsque l'autorité a fait démentir ces bruits d'assassinats multiples; deux gardes municipaux se sont donné la mort volontairement, voilà le fait officiel, il était temps que la rectification arrivât: quand les donneurs de fausses nouvelles se mettent à noyer ou à tuer les gens, ils n'en finissent pas, et si on les eût laissé faite, au moins de huit jours, la garde municipale tout entière eut fait un plongeon dans l'eau.
--La mystérieuse et sanglante affaire du banquier Donon-Cadot, si horriblement assassiné à Pontoise, continue à en exciter une attente pleine d'anxiété. L'instruction a recueilli tout récemment des faits qui signalent de nouveaux coupables et ajoutent dit-on plus d'une scène terrible et inouïe à ce drame déjà si fatalement compliqué.
--Une curieuse cérémonie aura lieu incessamment dans les hautes demeures politiques; nous voulons parler de la réception de M. Guizot comme chevalier de la Toison-d'Or, ordre qui vient de lui être accordé par la reine d'Espagne. Si M. Guizot se conforme à l'usage antique et solennel et tient à prendre le costume d'étiquette, il doit avoir commandé à son tailleur et à son chapelier une robe de toile d'argent, un manteau de velours cramoisi et un chapeau de velours noir.
--M. l'évêque de Rodez accuse un de nos plus spirituels et de nos plus purs talents universitaires, M. Géruzez, professeur d'éloquence française, d'inonder, de scandaliser et de dépraver la France;l'Universa reproduit l'attaque de M. de Rodez, et M. Géruzez attaquel'Universen calomnie. Que faut-il donc faire pour échapper à l'anathème, si un écrivain toujours moral et religieux, comme l'est M. Géruzez, si un panégyriste de saint Bernard est foudroyé canoniquement? Il est certain que les rôles sont intervertis; les réprouvés étudient les pères de l'Église, et les hommes d'église font des pamphlets.
--Paris recevra incessamment la visite de la duchesse de Kent, mère de la reine Victoria d'Angleterre.
--Il y a quelques jours, la femme d'un cocher, nommé Michel, accoucha d'un enfant qui n'avait ni bras, ni jambes, et dont la tête offrait des particularités fort remarquables. Ce monstre humain ne vécut que deux heures. Avant sa mort, le médecin-accoucheur avait manifesté le désir de l'acheter.
Il s'empressa d'en offrir 30 fr.
Inconsolable de la mort de son enfant, le père exigea le double de la somme. La discussion et la dispute qui s'ensuivirent durèrent trois jours. Furieux, le médecin menaça le père de le dénoncer à la justice, pour n'avoir pas fait enterrer son enfant dans les délais voulus. Effrayé, le père adressa, à M. Gabriel Delessert, la pétition suivante, dont l'original est déposé dans les bureaux de l'Illustration:
«Monsieur le préfet, j'ai l'honneur de vous informer que madame Michel, mon épouse, est accouchée d'un enfant privé de ses jambes et de ses bras, ce qui fait que c'est un phénomène naturel dont je suis le père, qui est mort rue Saint-Lazare, 38.
«Je voudrais enfermer, monsieur le préfet, dans un bocal d'esprit de vin, afin de le conserver, mon enfant, avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, votre très-humble serviteur.»
(Suite.--Voir t. III, p. 74.)
«Es mi hijo,» me dit la petite femme, qui s'approcha doucement sur la pointe du pied en me lançant un coup d'œil où rayonnait l'orgueil maternel.
Je la regardai: elle était vêtue d'une robe déchirée; un mauvais fichu sale cachait à peine ses épaules maigres; la misère avait foncé la nuance olivâtre de ses traits et flétri ses joues de rides précoces; elle n'avait guère une quarante ans, on lui en eût donné sans peine cinquante. Elle se pencha sur l'enfant, arrangea doucement l'oreiller, et déposa un baiser sur son front. L'enfant ouvrit les yeux, reconnut sa mère, sourit, et, se retournant, s'endormit aussitôt.
Tout le bonheur de cette maison, je le vis bien, reposait sur cette fragile tête: amour, travail, espoir, tout était pour lui, bel enfant, sommeillant dans le luxe au milieu du besoin; il avait un hochet d'ivoire, et ses parents n'avaient pas de souliers! il avait des draps, une moustiquaire, un berceau de bois précieux, tandis qu'ils couchaient sur des planches et travaillaient tout le jour!
Carthagène des Indes.--Vue du Fort San-Felipe.
J'interrogeai mon hôtesse; celle-ci, enchantée de l'impression causée par la vue de son enfant, se montra fort communicative. Elle parlait avec tant de volubilité, qu'étant neuf encore dans la connaissance de la langue espagnole, il me fut assez difficile de saisir le sens de ses paroles; cependant ses gestes, qui étaient fort expressifs, m'aidèrent considérablement à la comprendre. Elle entama un long récit où il était question des troubles qui dévastèrent Carthagène à l'époque de l'insurrection; elle me montra la Poppa, me nomma Morillo. Bolivar, puis, courant dans un coin de la chambre, souleva avec effort un globe de fer rouillé divisé en deux et réuni par une barre: c'était un boulet ramé; elle leva ses quatre doigts décharnés, en répétant avec un visage effrayé:
«Quatro en veinte anos!»
Quatre sièges en vingt ans!
Puis, comptant ses doigts l'un après l'autre; «Mi padre, mi hermano, mi marido!...» dit-elle; et secouant la tête d'un air triste, elle passa trois fois le côté de la main derrière son cou; je compris.
Ce que je pus saisir de l'histoire de cette pauvre femme fut qu'elle avait perdu de bonne heure tous ses parents et l'aisance dont elle jouissait autrefois, au milieu des désastres des révolutions. Isolée, réduite au dernier abandon, elle se vit obligée de s'unir, pour subsister, à un moreno, avec qui elle habitait cette pauvre demeure. L'orgueil de la caste avait sans doute rudement lutté dans son âme contre l'angoisse de la misère, avant qu'elle eût consenti à accepter une telle extrémité; mais la faim l'avait emporté!
Porte de Carthagène des Indes.
Il serait difficile d'exprimer ce que le langage sonore et cadencé de cette femme, dont exaltation croissait en parut, ainsi que son énergique pantomime, prêtaient d'éloquence au tableau des souffrances qu'elle décrivait; tout ce que je sais, c'est que jamais drame ne m'impressionna autant. Elle retraça les horreurs de la famine auxquelles la ville fut en proie durant le blocus qu'en firent les troupes royales; puis, lorsqu'elle en vint au siège par les insurgés, sous les ordres duLibertador, ce souvenir plus récent l'anima davantage encore: ses yeux étincelèrent, et elle se mit à imiter avec la voix, en indiquant leur direction, le sifflement des bombes et les clameurs du carnage.
Il n'y avait pas à se méprendre pourtant sur la cause de cette exaltation: l'horreur y prenait plus de place que l'enthousiasme patriotique. Ce n'est que parmi les nations fort avancées, que les grands noms de gloire et de liberté jouissent de tout leur prestige; chez les peuples nouveau-nés de l'Amérique du Sud, ces paroles menteuses ont trop souvent servi de prétexte à l'usurpation et au pillage pour qu'ils se trompent longtemps sur leur véritable sens.
Peu après le mari rentra suivi d'un bel épagneul: c'était un grand mulâtre sec et nerveux, à la figure impassible; il parut faire peu d'attention à moi, touchant à peine le bord de son chapeau du paille quand il passa, et il alla s'asseoir au fond de la chambre. Sa femme fut choquée de son manque de politesse, qui n'était sans doute que de l'apathie, et l'apostropha vivement avec un air de hauteur qui me prouva combien elle maintenait la distance que mettait, même entre époux, la différence de couleur et de caste. Le moreno, confus des reproches de sa femme, se leva gauchement, et, tirant son chapeau, me fit une humble révérence en m'appelant Excellence. La formule me parut peu républicaine. Mon hôtesse, dont l'orgueil soutint de nouveau de la servilité de son époux, lui ordonna brusquement de s'éloigner, et le pauvre diable, intérieurement charmé, nous quitta pour aller embrasser son enfant.
Carthagène des Indes.--Église et rue de San-Juan-de-Dios.
J'avais peine à m'imaginer que ce peut être si frais et si blanc dût l'existence à ce grand gaillard osseux et cuivré; mais la nature a d'étranges mystères, et d'ailleurs le travail et la misère défigurent d'une cruelle façon le type primitif départi à l'homme. Le moreno prit l'enfant dans ses bras, et, se renversant dans le hamac, se mit à le faire sauter et à jaser avec lui. L'enfant, réveillé, agita ses jambes et ses petites mains, éclata en rires joyeux, secouant les grelots de son jouet; deux chats, qui jusque-là avaient dormi tranquillement, roulés en pelotes sur la table, sautèrent dans le hamac et se mirent de la partie; l'épagneul, voyant cette gaieté, bondit en jappant à l'alentour; un perroquet sournois, qui n'avait pas encore ouvert le bec, imita les aboiements du chien, les cris de joie de l'enfant, entremêlant le tout d'ave Maria purissimadu ton le plus grotesque; en un moment tout fut en rumeur dans le rancho. L'hôtesse contemplait de loin son enfant avec une ivresse d'amour maternel indicible; et moi, voyageur isolé, je souriais tristement de ce bonheur, en songeant au foyer et à ceux que j'avais laissés bien loin de moi.
L'heure de la retraite n'était pas éloignée; les coups de fusil, retentissant de plus en plus rapprochés, m'annoncèrent le retour des chasseurs. Je, pris congé des braves gens, et m'efforçai inutilement de leur faire accepter le salaire de leur hospitalité; ils refusèrent avec obstination, et je n'insistai point, de crainte de les blesser. Tandis que je passais devant la case déserte et du mur ruiné, je me rappelai l'histoire de l'Anglais assassiné par ses domestiques, et je demandai à mon hôtesse si la demeure de M. Woodby n'était pas voisine de la sienne.
Au nom de Woodby, elle redressa brusquement la tête, et ses traits expressifs peignirent l'effroi: «Aqui, me dit-elle,aqui esta?»
Elle me saisit le bras avec une vivacité nerveuse, et, m'entraînant vers une partie de la maison qui paraissait déserte elle poussa le volet d'un appartement fermé, et me fit signe de regarder à l'intérieur.
Ne comprenant rien à ses manières, je la crus d'abord un peu folle; je me penchai néanmoins avec quelque répugnance, et n'aperçus d'abord rien d'extraordinaire: c'était une grande chambre obscure, meublée très-simplement, où tout était couvert de poussière; elle semblait n'avoir pas été habitée depuis longtemps.
J'allais me retirer lorsque la petite femme m'arrêta, et, allongeant son bras maigre, me montra sur le parquet une large tache noire qui couvrait aussi une partie un mur blanchi à la chaux, comme si un liquide eût rejailli contre:
«Sangre, sangre,» me dit-elle à voix basse;--c'est du sang!
Cette chambre était en effet celle du malheureux Anglais; c'est là, sur le pas de cette porte, que fut frappé M. Woodby; il était fort sourd et n'avait pas été réveillé, à ce qu'il paraît, par les premiers cris de sa femme et de ses deux filles; en ouvrant sa porte, il trouva leurs corps étendus sur le seuil, meurtris à coups de coutelas. Les assassins, que n'avaient point arrêtés la faiblesse et la grâce des jeunes filles, brisèrent le crâne du malheureux Anglais à coups de bâton, et sa cervelle éclata contre la muraille.
Je reculai avec dégoût et m'enfuis précipitamment de ce lieu dont l'aspect faisait revivre à mes yeux le crime dans toute son horreur. Peu après, les chasseurs rejoignirent le canot, la plupart fort crottés. Suivant l'usage, leur fortune avait été diverse; le plus intrépide avait pénétré jusqu'à une forêt assez éloignée et rapportait un singe fauve qu'il avait abattu d'un coup de fusil. Le pauvre animal roulait les yeux d'une façon fort piteuse en poussant de petits grognements plaintifs; il trépassa dans le canot, moins de sa blessure, assura gravement le major, qui était le philosophe de la troupe, que de désespoir de se voir réduit en captivité. Trois jours après il figurait magnifiquement empaillé, sur l'étagère de son vainqueur.
Sur ces entrefaites, des bruits alarmants circulaient sourdement à bord: on disait que les forts étaient armés en secret, et l'on avait vu se diriger vers le Pastillo, batterie redoutable qui se projette en avant de Carthagène, au fond de la baie, de larges bateaux, soigneusement recouverts, qu'on présumait chargés de poudre et d'approvisionnements de guerre. Ces rumeurs mirent le feu aux jeunes têtes; on ne rêva plus que combats et bombardement. On prédisait à Carthagène le brillant fait d'armes réalisé plus tard à Ulloa, et, dans la soif d'action et de gloire qui embrasa tout le monde, on commença à craindre une issue pacifique autant qu'on l'avait désirée d'abord.
Chaque fois que je rentrais à bord de l'Atalante, la contagion belliqueuse me saisissait aussi, et la curiosité d'assister à un siège en règle me conduisait naturellement à vouer la pauvre Carthagène à la flamme et aux ruines, quelque périlleux que dût être un pareil jeu pour ceux qui l'entreprendraient. Puis, quand je retournais à terre, l'insouciance d'artiste me reprenait, j'oubliais que j'errais sur une terre ennemie et à demi sauvage; je poursuivais ma moisson de croquis sous l'œil soupçonneux des habitants. L'impunité m'enhardit. Depuis notre arrivée, le but de mon ambition était de visiter le sommet de la Poppa. Cette montagne, située proche de la côte, s'élève presque à pic, et c'est le seul point culminant du sol à une étendue considérable. Mais les obstacles étaient grands; les chemins, assurait-on, étaient si difficiles qu'on ne pouvait y monter qu'avec des mules. En outre, on avait transformé le couvent abandonné, qui surmonte la hauteur, en un poste d'observation dont on éloignait les curieux. Cependant les jours s'écoulaient, et enfin la tentation l'emportant, je résolus de risquer l'ascension; je l'accomplis en effet, mais par des moyens tout autres que ceux que j'avais prévus.
Arrivé au point du jour au débarcadère, devant la principale porte de la ville, |je tournai à droite au lieu d'entrer, et enfilai la grande rue du faubourg d'Imania, dont les maisons bariolées de joyeuses couleurs sont entremêlées de bouquets de palmiers. Je passai près du fort. San-Felipe de Barracas, m'efforçant de regarder sans rire les lourds soldats colombiens dans leur uniforme de toile blanche, composé d'une courte veste étriquée aux épaules, et d'un large pantalon flottant, ce qui leur donne la tournure d'un pain de sucre, auquel on aurait accroché un sabre et une giberne; posez au bout un énorme shako aussi doublé de blanc, branlant sur de longs cheveux luisants et plats, une face cuivrée et sans barbe, avec des pommettes saillantes et de petits yeux, une physionomie morne et impassible, et vous aurez le vrai type du soldat colombien. Ils cheminent lentement, la tête pendante sur la poitrine, ou restent étendus à l'ombre, immobiles comme des lézards, pendant des journées entières. Ces soldats de si mauvaise tournure sont pourtant des guerriers intrépides, doués d'une rare sobriété; les plus grandes privations ne leur arrachent pas une plainte, et ils meurent avec la même indifférence qu'ils ont vécu.
Les officiers ont un tout, autre air; ici la diversité de caste se fait sentir; le créole espagnol y domine, tandis que les morenos de la classe inférieure ont du sang nègre ou indien dans les veines. Pourtant, la malice française trouvait fort à s'égayer aux dépens de ces petits militaires à la taille menue, aux membres grêles, dont les épaules rétrécies disparaissent sous les torsades de leurs énormes épaulettes. Leur poitrine offre un pompeux étalage de médailles, de rubans, de décorations de toutes sortes. Ils affectent de porter l'uniforme de nos officiers républicains de 92, mais leurs pantalons collants perdus dans les bottes molles, les grands sabres traînants accompagnés de pistolets à la ceinture, ce visage basané à moitié englouti sous une longue moustache, où roulent de grosses prunelles noires sous d'épais sourcils, donnent à ces héros de Pieluncha et de Carbobo je ne sais quel air des brigands de Dacray-Duminil, tels que nous les retracent les curieuses vignettes deVictor ou l'Enfant de la forêt.
A la sortie du faubourg, une enceinte carrée située au bord de la mer attira mon attention. A peine entré, j'en ressortis aussitôt, chassé par un sentiment de répulsion; c'était le cimetière deManga. Le sol y est partout jonché de débris humains, parmi lesquels courent des légions de crabes. Des crânes rompus, des tibias perçant leur linceul de sable, donnaient à ce lieu l'aspect d'un champ de bataille. L'incurie colombienne ne s'inquiète pas plus des morts que des vivants.
En cw moment, je me trouvais au milieu des mangles dont la nappe immense presse entre ses sinuosités verdoyantes la nappe d'azur des eaux de la baie. Une épaisse draperie de feuillage tombait, en ondulations pressées de la cime lointaine de la Poppa jusqu'au sable du rivage, et assouplissait les aspérités de la montagne, excepté du côté de l'orient, où une falaise perpendiculaire faisait resplendir ses flancs crayeux comme un miroir métallique. A travers ce tapis monotone de verdure serpentait un chemin sablonneux d'un jaune éblouissant, bordé de maisons en bois avec des appentis couverts en tuiles. Le soleil enflammait cette étendue, faisait rougeoyer les toits, pétiller les cailloux du chemin et rayonner la citadelle comme une pyramide d'argent.
La mer était lisse et brillante; sur un îlot trois pélicans, debout sur une patte, ressemblaient à des morceaux de bois; par moment, ils quittaient leur immobilité pour darder un rapide coup de bec à la surface de l'eau.
Sur la mer tout était mort, malgré ce soleil vivifiant; pas un souffle, pas un mouvement n'agitait, cette nature inanimée. C'est à peine si, de temps en temps, l'on entendait quelque moreno piquant sa mule chargée de paniers, pour lui faire traverser les flaques d'eau saumâtre qui coupaient la route, répétant d'une voix rauque le mot:Area!accompagné d'un juron énergique, ou bien le clapotement des ailes d'un gallinazo voletant autour de l'abattoir voisin, les maisons paraissaient désertes; seule, sur le perron de l'une d'elles, une jeune femme immobile, appuyée sur la balustrade, ses cheveux noirs, déroulés en longues mèches sur ses épaules demi-nues, ressemblait à une statue de bronze de la Mélancolie. On eût dit le modèle animé de ce type sublime buriné par Albert Durer.
La scène avait un caractère de grandeur sauvage et de tristesse si profondément marqué, que je ne pus résister à la tentation d'en emporter un souvenir. Je pris mes crayons et je fus bientôt si préoccupé de mon travail, que c'est à peine si j'aperçus l'évêque de Carthagène, cette autre grandeur déchue, passant devant moi dans sa voiture antique et dorée comme une châsse, que traînaient lentement deux mules caparaçonnées. Son Éminence reconnut sans doute dans l'humble artiste accroupi sous les raisiniers du rivage, un citoyen de ce pays indépendant et raisonneur qui, depuis plus d'un siècle, a si rudement mené la puissance temporelle de l'Église. Jaloux de faire l'essai de son influence sur l'un de ces esprits rebelles, le prélat, quand il passa devant moi, allongea ses doigts sacrés par la portière et me donna sa bénédiction. Je me hâtai de me lever et de me découvrir avec respect; le bon vieillard, satisfait de l'effet qu'il avait produit, me répondit par un salut gracieux et s'éloigna. Je me rassis aussitôt pour esquisser, sur le devant de mon dessin, le croquis de la massive voilure, qui devait dater au moins du Charles-Quint. En ce moment, un nouveau personnage en veste de jinga, qui m'épiait depuis quelque temps, s'avança, et, considérant mon travail, m'adressa quelques questions; il paraît que je n'y répondis pas d'une manière satisfaisante, car il exigea que je le suivisse auprès d'un autre individu qui m'aborda à son tour en se disant l'alcade du village de la Poppa. Celui-ci voulut visiter le contenu de mon portefeuille, mais déjà ennuyé de leurs questions, je m'y refusai, non par esprit du révolte, mais parce que je craignais avec raison que leurs grosses mains, d'une propreté assez équivoque, ne tâchassent mes croquis.
Ces deux hommes importants conférèrent entre eux et parurent assez embarrassés de ce qu'ils feraient de moi, chétif. Mon avis, à moi, était qu'on me laissât continuer mon chemin; mais le zèle patriotique de ces messieurs avait pris l'alarme, ils me regardaient comme un espion, ou tout au moins comme un ingénieur qui venait étudier les fortifications et en relever les positions. Une partie du fort San-Felipe, qui figurait sur le dessin, les confirma dans cette opinion. Une femme assez laide, l'épouse du seigneur alcade, se montra en ce moment et mît fin à leur indécision; elle m'interrogea d'un ton si peu civil que, malgré le respect chevaleresque que je professe pour la plus belle moitié du genre humain, je ne pus m'empêcher de l'envoyer promener. Là-dessus grande colère, et mes trois inquisiteurs résolurent, à l'unanimité, qu'un individu aussi intraitable devait être conduit devant le capitaine-général, gouverneur de Carthagène, qui déciderait de ma qualité et de mon sort.
Je vis que, pour le moment, il fallait renoncer à mon excursion; ne me souciant pas, si je faisais résistance, de traverser la ville au milieu d'un peloton de soldats, je suivis de bonne grâce le rébarbatif alcalde, qui se mit en marche, ayant soin de ne pas me perdre de vue.
Arrivés à la maison du gouverneur, nous ne tardâmes pas à être introduits Don Hilario Lopez était alors un homme d'environ trente-huit ans. Ancien aide de camp de Bolivar, il a figuré avec distinction dans les guerres de l'indépendance. Il est pâle et te taille moyenne; ses longues moustaches blondes, ses cheveux plats retombant en désordre de chaque côté, son uniforme à collet rabattu et galonné, sa physionomie calme et austère, lui donnent un grand air de ressemblance avec ces généraux de la Convention dont Hoche et Marceau présentent le type le plus élevé.
Le général m'accueillit avec politesse; heureusement il parlait le français à merveille, et, à la première inspection du portefeuille, il comprit de suite de quoi il s'agissait. II expliqua au soupçonneux alcalde que je n'étais rien moins qu'un espion et que mes intentions étaient parfaitement pures. Une fois rassuré, celui-ci passa de la défiance à l'étonnement, quand il reconnut, en feuilletant les croquis, plusieurs points de vue qui lui étaient familiers et jusqu'à sa propre maison. Le général exigea qu'il s'excusât de m'avoir dérangé, ce qu'il fit en me présentant la main avec la gaucherie d'un homme qui sent qu'il a commis une sottise. Je ne voulus pas perdre une aussi belle occasion de donner une haute idée de la générosité française, et je pardonnai avec la grandeur d'âme d'un homme qui se sait appuyé par une escadre et un contre-amiral.
Le général me fit l'honneur de me garder à déjeuner, et me traita avec une urbanité parfaite. Les convives se composaient de deux hommes à longues moustaches, raides et taciturnes; c'étaient deux officiers; puis de deux autres en habit noir, armés d'un nez pointu et d'une langue infatigable; c'étaient deux avocats. Peu habitué à l'abominable cuisine du pays, je m'efforçai de manger. Cependant j'avoue qu'au dessert le courage faillit m'abandonner, lorsque je vis les assistants émiettant des morceaux de fromage de Hollande dans leur chocolat. Ils savouraient cet étrange brouet comme un mets exquis; mon hôte m'engagea à l'imiter, m'assurant gravement, pour me décider, que Bolivar ne déjeunait pas autrement.
Après le repas, le général m'octroya une permission moyennant laquelle je pouvais dessiner en toute liberté. Avec cela, je pouvais emporter Carthagène dans ma poche, si bon me semblait. A mon tour, je sollicitai de la bonne grâce de mon hôte de me laisser prendre une esquisse de ses traits; il y consentit volontiers. Je me mis à l'œuvre, et les curieux renseignements, les idées justes et élevées dont sa conversation fut semée pendant la séance qu'il m'accorda, ont placé cette heure parmi mes souvenirs les plus attachants.
Instruit de mon désir de visiter la Poppa, le général me proposa d'achever la journée chez lui et de réserver la soirée à cette excursion pour laquelle il m'offrit gracieusement une de ses mules. J'acceptai en admirant les profonds décrets de la Providence, qui m'avait fait arrêter si à propos pour me procurer une mule et m'épargner un coup de soleil. Je m'en fus passer le temps de la sieste dans un appartement contenant une bibliothèque assez bien meublée et un hamac suspendu devant une fenêtre en fleurs. J'ouvris la Lusiade et je me jetai dans le hamac, où je m'endormis bientôt sous la double influence d'une chaleur de trente-deux degrés et de l'œuvre la plus soporifique que l'esprit humain ait délayée en vers.
Je fus réveillé en sursaut par un grand nègre vêtu de blanc qui m'annonça que le dîner était servi; je m'aperçus au choix de la société que le général avait poussé la galanterie jusqu'à se souvenir de mon âge, car j'avais pour voisine l'une des plus jolies personnes de la ville. Ses yeux noirs pétillaient de malice, et son teint avait la pureté et la transparence de l'ambre; mais cette fraîcheur de beauté est de peu de dorée sous l'équateur. La jeune fille avait à peine quinze ans quoique déjà tort développée; sa mère, qui en comptait trente-deux, était énorme; elle souffrait beaucoup de la chaleur et n'était occupée que du soin de contenir son indomptable embonpoint dans les murailles de baleines qui l'enfermaient. En outre, la belle nuance dorée du teint de la demoiselle avait passé chez la mère à un brun bistré des plus foncés. Pour se défendre d'une fascination dangereuse, on n'avait donc qu'à se dire que, selon toute apparence, la ravissante sylphide se transformerait avant peu d'années en une massive mulâtresse: c'était le papillon devenant chrysalide.
Le repas à peine fini, je rappelai au général Lopez sa promesse du matin. Aussitôt on amena dans la cour une mule fringante portant une riche selle, de larges étriers et des arçons très-élevés d'où, avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de tomber. J'avais la tête pleine des mauvais tours que les mules espagnoles jouèrent à Sancho et à Gil Blas, en sorte que j'exprimai d'abord timidement ma préférence pour un cheval. Mais on m'affirma que je ne pouvais être plus en sûreté, par les sentiers rocailleux que j'avais à parcourir, qu'en me confiant aux jarrets solides, à l'instinct prudent de cette bête. Je me rendis à ces considérations et enfourchai résolument larubiaon la blonde, comme le général nommait sa monture favorite.
--Soyez sage, me dit don Hilario en souriant, quand il me vit en selle, n'allez pas effaroucher la garnison de la Poppa.
--Vous pouvez être tranquille, répondis-je, je ne croquerai pas le plus petit bastion...
--Ce n'est pas cela; sachez qu'il n'y a là-haut qu'un seul homme, le gardien des signaux. Tachez donc de vivre en paix avec lui. Allons, vaya V. con Dios!»
Je saluai le général, et la mule partit avec la vélocité de l'éclair.
Je ne tardai pas à m'apercevoir du crédit dont j'étais redevable à ma monture, et du haut degré d'importance que je lui empruntais. Les passants se rangeaient avec empressement, les soldats tournaient leurs shakos, et peu s'en fallut que le l'actionnaire ne portât les armes à la mule du gouverneur. Je passai triomphalement à travers le village de la Poppa, dont l'alcade, à ma grande satisfaction, se trouva sur la porte. Il me salua jusqu'à terre; mais son implacable moitié me tourna le dos. Je ne m'en lançai pas moins à toute bride à travers les mangles, jusqu'aux premiers rochers qui servent de degrés pour escalader la montagne. Alors la mule, qui n'avait cessé de m'emporter comme le cheval de Lénore ralentit sa course et commença de grimper la pente escarpée avec une délicatesse et une sûreté dont je fus émerveillé, car le chemin était un vrai casse-cou semé de fondrières, de cailloux roulants et d'arbustes épineux.
A mesure que je m'élevais, l'air devenait plus pur, et la solitude plus profonde. Délivré de l'atmosphère stagnante du rivage, qu'infectent les miasmes fétides des palétuviers, j'aspirais avec délices la brise vivifiante du soir, imprégnée des senteurs énergiques de lu végétation. Les mille bruits de la nature murmuraient autour de moi; d'élégants lataniers inclinaient doucement leur parasol sur l'escarpe de la route, comme pour me garantir des rayons obliques que lançait le soleil à l'horizon; d'épais acacias et des lilas au feuillage duveté frissonnaient au passage du vent sous leurs rameaux; des nopals gigantesques élançaient leurs bras épineux du sein des ondes de verdure qui recouvraient les aspérités de la montagne, et par moments je voyais filer brusquement entre les jambes de mon destrier, d'agiles couleuvres traversant le sentier, tandis que de grands iguanes de trois pieds de long se traînaient avec paresse sur les rochers, gonflaient leurs cous rayés et bâillaient stupidement en me regardant passer. L'air fourmillait d'une multitude de papillons jaune-citron, avec une tache de feu. De temps en temps leur troupe brillante était traversée par le vol saccadé d'une chauve-souris aux ailes velues et dentelées, dont l'énorme envergure me faisait tressaillir. Le bruit qui m'arrêta plusieurs fois avant que je pusse me l'expliquer, fut une espèce de beuglement sourd connue celui d'un bœuf éloigné: c'était le croassement d'une grenouille grosse comme le poing, et douée d'un appareil respiratoire d'une puissance extraordinaire. Tandis que je cheminais paisiblement, m'abandonnant à l'instinct de ma mule et admirant les merveilles de la nature tropicale, le chemin qui contourne la montagne me conduisit en face de la ville. Le soleil se couchait et illuminait Carthagène d'un reflet tellement vermeil, qu'elle m'apparut telle qu'un cratère enflammé. Les remparts l'enlaçaient comme un serpent de feu; mille éclairs jaillissaient des cimes des toits et des palmiers; un large voile de pourpre semblait s'être abaissé sur la mer. Cela ne dura qu'un instant, l'astre disparut, et aussitôt les clartés bleuâtres d'une nuit pailletée d'étoiles éteignirent dans le calme ce splendide embrasement.
Le sommet de la Poppa est entièrement couvert par un monastère dont les murailles ruinées attestent encore l'ancienne grandeur. Autrefois, un crucifix gigantesque dressé sur le bord à pic de la montagne qui fait face à la mer, proclamait au loin la suprématie du Christ et le pouvoir sans bornes de ses serviteurs. La guerre transforma le couvent en un poste militaire où des batteries destinées à bombarder ville et le fort San-Felipe furent établies. A la place de la croix on éleva un mât de signaux destiné à avertir la ville des navires en vue. C'est tout ce qui reste aujourd'hui, la batterie ayant été désarmée dès que Carthagène fut au pouvoir des insurgés. C'est sur la Poppa que Bolivar se retira durant la dernière année de sa carrière. Amèrement désabusé du rêve glorieux de sa vie, entouré d'ingrats qui méconnaissaient son âme et ses intentions, assiégé d'intrigants factieux qui poussaient l'élan imprimé par lui, pour le faire servir à leur cupidité et à leur ambition, l'illustre général, moins heureux la plupart des réformateurs, avait assisté lui-même au dépérissement de son œuvre. Cette noble utopie de la moitié d'un hémisphère régénérée par l'indépendance et groupée par l'ascendant du génie était malheureusement d'une réalisation impraticable. Il s'en aperçut trop tard: il fallait, sur un aussi vaste territoire semé d'obstacles naturels gigantesques qui entravent la centralisation, une autorité d'institutions impossible parmi des populations incultes et neuves à la liberté. Les jalousies d'État à État, le démembrement, les luttes partielles ne se firent pas attendre, et l'héroïque libérateur mourut en répétant avec désespoir cette parole prophétique: «Union! Union! ou l'anarchie vous dévorera.» En effet, on ne peut prévoir quand cesseront les oscillations perpétuelles du pouvoir dans cette portion du globe où l'édifice social semble aussi chancelant que le sol volcanisé qui le soutient.
Dégoûté de l'humanité, Bolivar s'était réfugié sur cette montagne, et s'y promenait en lisant Corneille, son auteur favori. Il retrouvait sans doute l'écho de son propre génie dans le génie rude du vieux poète, et l'exagération toute castillane de ses guerriersde dix pieds de haut, comme le disait Soudé, reliait par une héroïque sympathie, ces deux puissantes intelligences.
La porte du couvent était ouverte; il n'y avait ni garde ni portier; je me décidai à attacher ma mule à un arbre et à entrer sans façon. L'intérieur était désert; je n'avais pas rencontré une âme depuis mon départ des faubourgs. Sans m'en inquiéter autrement, je m'enfonçai sous la voûte d'un cloître triste et délabré; des croix noires, des inscriptions latines à demi effacées couvraient de loin en loin les murs nus, où la lune dessinait obliquement l'ombre irrégulière des arceaux écornés par le temps. Au bout de la galerie s'étendait une cour ceinte d'arcades et de pans de murailles ruinées, dont la brise soulevait par rafales la chevelure de lianes. Cette large enceinte, baignée d'une molle splendeur, était peuplée de sépultures. Tandis que je contemplais ce cimetière près duquel, il me sembla que ce tableau d'une solitude sauvage et imposante n'était pas nouveau pour moi: un souvenir confus, quoique récent, se réveilla dans mon esprit; enfin ma mémoire s'illumina, et je reconnus la magnifique décoration du troisième acte deRobertressemblante à faire illusion. C'était venir chercher bien loin une réminiscence d'opéra; pourtant je voyais bien là à ma gauche le cloître ténébreux, les tombes éparses sous la lune blême; il n'y manquait rien, pas même le tombeau de sainte Rosalie, large pierre tumulaire située au milieu de l'enceinte, et près de laquelle un oranger, qui avait poussé entre les fentes du monument, simulait à merveille le hameau enchanté.
Sans attendre l'apparition des nonnes, je pris un escalier tournant qui me conduisit sur une terrasse, d'où l'on découvrait l'immense panorama de la ville, de le baie et des campagnes à plusieurs lieues à la ronde, déroulé sous mes pieds ainsi qu'une carte géographique. La rade brillait comme une nappe d'argent; j'y distinguai la silhouette noire des frégates immobiles à l'ancre, et du côté de la mer, en dehors, les deux corvettes, leurs flancs armés tournés contre la ville endormie, telles qu'une menace silencieuse.
Je m'assis au bord de la terrasse, au-dessus de la falaise coupée à pic, ayant d'un côté le cimetière et de l'autre Carthagène, deux sépultures en ruines. Je demeurai longtemps absorbé par la solennité mélancolique du tableau, et j'oubliai marche des heures. Des voix s'élevant confusément au-dessous de moi attirèrent mon attention. Tout à coup, à mon inexprimable surprise, une belle voix de basse-taille entonna la terrible évocation de Robert;
Nonnes qui reposez sous cette froide pierre.
qui fit retentir les échos de manière à troubler réellement dans leur sommeil éternel les révérends pères couchés sous les dalles du monastère.
Ce chant, la coïncidence merveilleuse des idées, dans ce lieu, à une telle heure, bouleversèrent mon esprit au point que je me demandai un instant si je rêvais. Je me levai et j'aperçus dans la cour trois hommes, qu'à leur uniforme et à leurs casquettes de marins, je reconnus sur-le-champ pour des officiers de la division; tout s'expliqua.
En me voyant, un d'eux m'adressa la parole en un jargon moitié italien moitié français, pour me demander par où il fallait prendre pour monter à la terrasse, il ne se doutait guère qu'il parlait à un compatriote.
«Tournez à gauche, et vous trouverez l'escalier, répondis-je dans l'idiome national.
Ce fut le tour de ces messieurs d'être stupéfaits. La surprise générale se résuma enfin en un immense éclat de rire, auquel je me joignis de bon cœur. Les saints échos profanés en gémirent longtemps.
«Et ce monsieur est-il aussi des nôtres?» demanda l'un des visiteurs en montrant la partie la plus élevée du bâtiment.
Je me retournai et découvris une longue figure maigre, drapée d'un manteau, qui se penchait pour regarder, au bruit que nous faisions.
«Hola! camarade, reprit l'officier, êtes-vous le maître de ce logis?»
Il ne reçut aucune réponse, et l'homme disparut.
«Seconde méprise, messieurs, dis-je à mon tour; c'est à celui-ci qu'il fallait parler espagnol.
--Mais qu'est-ce donc que cette espèce de revenant? me demandèrent mes nouveaux compagnons aussitôt qu'ils m'eurent rejoint.
--C'est sans doute la garnison que vous avez dérangée; si vous permettez, nous lui rendrons une visite.»
ALEXANDRE DE JONNÈS.
(La fin à un prochain numéro.)
Bien qu'il n'y ait pas peut-être de question qui ait été plus longuement débattue que celle de la réforme des prisons et de l'adoption d'un système pénitentiaire propre à rendre meilleurs les criminels; bien que toutes les théories aient été produites, que tous les divers essais tentés en pays étranger aient été sérieusement examinés, le doute, l'incertitude sont encore au fond de beaucoup d'esprits. Les académies consacrent leurs séances, comme les journaux leurs colonnes, aux débats contradictoires des partisans des systèmes opposés. Certains publicistes regrettent même que cette question soit la première qu'on se pose, et voudraient, comme l'auteur de l'article quel'Illustrationa inséré dans son numéro du 6 de ce mois (voir précédemment page 90), qu'on s'occupât avant tout de moraliser le pays et de prévenir le crime pour n'avoir pas, ou du moins pour avoir plus rarement à le punir; d'autres demandent que, si l'on veut aborder les réformes les plus immédiatement réalisables, on songe aux libérés, qui tombent aujourd'hui si facilement et si fatalement en récidive, avant de chercher à agir sur les détenus. Nous ne nous proposons point en ce moment d'aborder ces questions diverses; un projet de loi est présenté sur la réforme des prisons; le législateur est appelé à prononcer entre les différents systèmes de détention. Ce sont ces systèmes que nous voulons exposer, et que les règlements des principales maisons où ils sont appliqués, ainsi que les vues de ces établissements, nous mettront à même de bien faire comprendre.
Le système de détention cellulaire de jour et de nuit, ditsystème pensylvanien, est appliqué à Philadelphie dans toute sa rigueur, c'est-à-dire que pour chaque détenu l'isolement et le silence sont complets, et qu'isolé bien entendu de ses codétenus, avec lesquels on comprend qu'il ne puisse jamais communiquer, il l'est également presque aussi rigoureusement de toute autre communication. Cela est porté si loin que le détenu ne voit pas l'homme de service qui lui apporte ses repas, que pour éviter même qu'il soit distrait par le bruit des pas de ce servant, celui-ci est chaussé de lisières, et vient, sans être entendu, placer la nourriture du prisonnier sur un tour dont révolution seule avertit le malheureux qu'un être vivant est passé près de lui. On comprend qu'on ait dit qu'une cellule, dans ces conditions, n'était qu'un tombeau où l'on faisait descendre un être vivant. Le désespoir s'empare souvent des prisonniers, et bien qu'on se soit un peu relâché de ce que la règle avait de plus excessif, les cas d'aliénation mentale sont fréquents encore; les chances de la vie moyenne pour les blancs sont abrégées d'un tiers, par rapport à la vie de liberté, et les chances de mort sont triplées pour les hommes de couleur.
Si ces rigueurs causent d'aussi cruels résultats sur les caractères américains, on est été fondé à penser, ce nous semble, qu'avec le besoin d'expansion, qu'avec la sociabilité du caractère français, elles produiraient, importées chez nous sans d'énormes modifications, des ravages encore plus affreux. Il n'a pu être dans la pensée d'aucun cabinet ni dans celle des Chambres que l'épreuve en fût jamais tentée; et si elle l'a été cependant, on plutôt si des mesures atroces ont été prises au Mont-Saint-Michel, mesures sur lesquelles un des membres de la commission s'est renseigné par lui-même et qu'il sera en position dans la discussion de dénoncer à la tribune de la Chambre, on ne peut ni l'imputer au régime pensylvanien, que ses adversaires les plus déclarés n'accusent pas du moins de préméditer la mort de ses victimes, ni à l'administration supérieure, nous devons le croire, mais uniquement à des geôliers qui ont voulu devenir des bourreaux.
A la Roquette, maison construite à Paris pour les jeunes détenus, à Tours, à Bordeaux, on a donc, comme le projet de loi propose de le faire généralement, adopté déjà un système de séparation de jour et de nuit des détenus; mais ce n'est pas là, à proprement parler, l'emprisonnement solitaire. La règle de ces établissements est au contraire de multiplier chaque jour les communications qui peuvent encourager le prisonnier, relever son moral, exciter en lui le goût du travail qui lui est d'un si grand secours, qui lui offre une si consolante distraction. A la Roquette ces communications, d'après des mesures récentes, sont répétées huit fois par jour au moins; elles se reproduisent parfois beaucoup plus souvent. Le directeur, l'aumônier, l'instituteur, l'entrepreneur des travaux exécutés par les détenus, les préposes au service et les visites de l'extérieur autorisées par l'administration, viennent ôter à cette détention l'intimidation du confinement solitaire absolu et y substituent une action individuelle et morale qu'aucune force contraire ne combat.
La Roquette, dont nous donnons ici la vue extérieure, avait été construite pour l'application du système d'Auburn. L'isolement des détenus ne devait avoir lien que la nuit; tous devaient, durant le jour, travailler silencieusement dans des ateliers communs; aussi les cellules n'y ont-elles pas l'étendue que sembleraient exiger le séjour constant que le détenu y fait aujourd'hui et les travaux auxquels il s'y livre. Néanmoins l'état sanitaire y est très-satisfaisant, surtout depuis que des mesuras ont été adoptées pour rendre les promenades quotidiennes. Chaque détenu peut aujourd'hui respirer le grand air et se livrer il l'exercice pendant trente minutes dans des préaux pratiqués dans le chemin de ronde et dans d'autres parties de la maison. Au moyen de dispositions nouvelles et peu coûteuses, le temps de cette promenade solitaire pourra être prochainement doublé.
Mais si la sollicitude et les efforts de M. le préfet de police et de la commission de surveillance de la Roquette sont arrivés à approprier cette maison au système qui y est suivi aujourd'hui, il n'en est pas moins vrai que les plans de construction qui y ont été mis en œuvre avaient été dressés dans la vue d'une autre destination. Nous devons donc plutôt, pour donner une idée d'une maison de détention érigée pour l'application du système pensylvanien, emprunter notre description et nos dessins à la prison modèle de Pentonville que le gouvernement anglais a fait construire, il y a quatre ans, au nord de Londres, entre Pentonville et Holoway. C'est une grande école de discipline à laquelle sont envoyés pendant dix-huit mois, avant leur départ pour la terre de Van-Diémen, tous les hommes de dix-huit à trente-cinq ans condamnés pour un terme qui n'excède pas quinze années.
Plan de la prison de Pentonville.