SOMMAIRE.

L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.N° 0060. Vol. III.SAMEDI 20 AVRIL, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40Monument élevé à la mémoire du maréchal Drouet d'Erlon.SOMMAIRE.Histoire de la Semaine.Monument élevé à la mémoire du maréchal Drouet d'Erlon.--Le Sésame.--Chronique musicale.--Revue pittoresque du Salon de 1844, par Bertall.Vingt-Sept Gravures.--Le Dernier des Commis Voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre IV. Le Chapitre des Complications.--Courrier de Paris.Salle de Concert de l'Hôtel de Ville.--Carthagène des Indes. Souvenir de l'Expédition dirigée par le contre-amiral de Mackau en 1834. (Suite.)Vue du Fort San-Felipe; Forte de Carthagène des Indes: Église et rue de San Juan de Dios.--Réforme des Prisons.Sept Gravures.Bulletin bibliographique.--Allégorie du mois d'Avril.Le Taureau.--Amusements des Sciences.Quatre Gravures.--Rébus.Histoire de la Semaine.Nous avons déjà applaudi au sentiment de juste orgueil, de reconnaissance patriotique qui se développe avec plus d'ardeur depuis quelques années dans les départements, et porte les localités qui ont vu naître une de nos gloires, de nos illustrations nationales, à honorer son souvenir. Cet élan de cœur a donné naissance sans doute à plus d'un monument, à plus d'une statue qui ne sont pas irréprochables, mais, comme l'a déjà dit un vers parfaitement honnête;Une bonne action vaut mieux qu'un bon ouvrage.Le Havre a ouvert une souscription et provoqué la formation d'une commission pour l'érection, dans ses murs, d'une statue à Casimir Delavigne.--Nos gloires militaires ne sont pas oubliées non plus, malgré nos trente ans de paix. La mémoire si pure de Championnet va recevoir une consécration du même genre, et aujourd'hui nous avons à rendre compte de l'accueil que Reims et Cherbourg ont fait aux dépouilles mortelles de Drouet d'Erlon et du colonel de Briqueville.De grands préparatifs avaient été faits dans la cathédrale de Reims pour la cérémonie funèbre des obsèques du maréchal qui avait demandé, par son testament, à être enseveli dans sa terre natale. Le portail de la magnifique église métropolitaine était voilé, depuis le sol jusqu'aux ogives des portes, d'une immense draperie noire; à l'intérieur, une pareille tenture s'étendait sur toute la longueur de la nef et s'élevait jusqu'à la galerie. A chaque pilier de la nef étaient appliqués des trophées de drapeaux tricolores et des écussons sur lesquels étaient inscrits les noms des batailles auxquelles le maréchal a pris part: Fleurus, Zurich, Constance, Hohenlinden, Altkirch, Austerlitz, Iéna, Friedland, Dantzick, Toulouse, Waterloo. On avait élevé dans le chœur un immense catafalque surmonté d'un baldaquin haut de vingt-cinq à trente mètres, et entouré d'innombrables candélabres. De forts détachements avaient été appelés des garnisons voisines pour rendre les honneurs militaires aux restes de ce noble, débris de nos glorieuses armées, et toute cette cérémonie a été, pour le pays où il était né et où son nom était justement populaire, un jour d'émotion profondément sentie. Un monument funéraire s'élève. Il sera pour les Rémois un objet de culte et un souvenir d'orgueil.JOANNES BAPTISTA DROUET D'ERLON,COMES, FRANCIE MARESCALLUS ET PAR,SUPREMUS ALGERIE GUBERNATOR,ACER BELLOAMPLISSIMA DIGNITATEIN REGIO HONORIFICE LEGIONIS ORDINEMULTISQUE ORDINIBUS EXTERNISINSIGNITUS,PRIVATE UTILITATIS IMMEMOR,VIXIT, OBUTQUE PAUPERSANCITA LEGEPATRIA EXSEQUIAS EJUS SOLVITFILIAMQUE DOTAVIT.CIVITAS RHEMORUMERE PUBLICO IN PERPETUUMSEPULTURAM CONCESSITH. S. E.NATUS RHEMIS, AN.: M.DCC.LXV.OBUT PARISIIS, AN.: M.DCC.XLIV.Inscription et ornements du sarcophage intérieur.A Cherbourg, les troupes de terre, la marine, la garde nationale, la population tout entière sont venues au-devant de la voiture chargée du cercueil qu'attendaient de pieux hommages. Le service a présenté, par la solennité, par le recueillement, par les dispositions des ornements et des attributs, le même spectacle funèbre que celui de la cathédrale de Reims. Mais quand le cortège se fut remis en route vers le cimetière, placé sur un des versants qui dominent la ville et la mer, la cérémonie prit alors un caractère que rien ne peut rendre. La majesté de la nature et les émotions de la scène impressionnaient, les assistants jusqu'aux larmes. On porte à vingt mille le nombre des personnes de tout rang qui avaient voulu venir honorer la vie glorieuse et belle de Briqueville, et prouver qu'en France il est bon nombre de cœurs qui mettent encore le culte de la patrie au-dessus de celui des intérêts privés.Le calme parlementaire que nous avions signalé n'était-il donc qu'un calme trompeur? Samedi dernier, à l'une et à l'autre. Chambre, on a préludé à des débats différents mais qui semblent présager une animation égale. A la chambre des Députés, on a demandé le dépôt de documents sur l'affaire de Taïti, que l'arrivée de l'aide de camp de l'amiral Dupetit-Thouars a dû mettre à la disposition du gouvernement, s'il ne les avait pas reçus précédemment; et un demi aveu de M. le ministre de la marine, qui ne sait pas toujours taire tout ce qu'il dit ne pas savoir, ainsi qu'une justification essayée par M. le ministre des affaires étrangères, des déclarations faites antérieurement par le cabinet que tout détail lui manquait, ont paru à l'opposition pouvoir l'autoriser à accuser le ministère non plus d'avoir tu la vérité, mais de l'avoir altérée. Dans la séance de mardi dernier, après dépôt sur le bureau de la Chambre d'un seul document, on est convenu de rentrer complètement dans ce débat à la séance du vendredi, et, à l'heure où nous écrivons, la lutte est plus vivement engagée que jamais.A la chambre des pairs, M. le duc de Broglie est venu donner lecture d'un rapport fort étendu et soigneusement travaillé de la commission chargée de l'examen du projet de loi sur la liberté de l'enseignement. La commission, par l'organe de son rapporteur, a proposé des amendements dont deux surtout ont une importance véritable. Par le projet, M. le ministre de l'instruction publique demandait que le corps enseignant fût en majorité dans le jury chargé de faire subir les examens et de délivrer les brevets de capacité aux citoyens qui se présentent pour ouvrir un établissement d'éducation. Cette précaution a paru excessive; il a semblé, avec raison, à la commission qu'il suffisait que ce corps y fût largement représenté, que la direction de l'examen lui fût assurée par la présidence du recteur de l'Académie, et qu'il n'y avait point avantage pour le ministre à demeurer responsable, en intervenant dans le choix de presque tous les membres du jury, des décisions sur lesquelles il ne peut et ne doit, en réalité, exercer aucun contrôle. En conséquence, elle a limité à quatre, le recteur compris, le nombre des membres du jury dont la désignation appartiendra au ministre; elle en a exclu les proviseurs, les censeurs et professeurs des collèges, rivaux présumés des candidats qui se proposent; elle y fait ensuite entrer deux conseillers de la cour royale, désignés par leur cour elle-même, au lieu du procureur général proposé par le projet; le maire de la ville, un délégué de l'autorité diocésaine ou consistoriale, et enfin le plus ancien instituteur privé, établi au chef-lieu de l'Académie. «Dans un pareil jury, dit le rapport, la direction appartiendra au corps enseignant; la décision à des hommes contre lesquels aucun soupçon de partialité ne peut s'élever.» L'autre amendement, non moins important, tranche nettement et justement, à notre avis, une partie de la question que M. Villemain avait mal résolue, ou plutôt avait négligée. Selon sa proposition, les écoles secondaires ecclésiastiques, auxquelles il n'aurait pas convenu de remplir les concluions des établissements de plein exercice, c'est-à-dire d'avoir, pour les classes supérieures, des professeurs gradués, auraient néanmoins été admises, en présentant leurs élèves aux épreuves du baccalauréat ès-lettres, à obtenir, pour la moitié de ceux qui sortent chaque année, le diplôme ordinaire. Cette proposition a été déclarée singulière; la commission s'est refusée il donner son assentiment à une combinaison semblable; sur ce point donc, elle propose que les écoles secondaires ecclésiastiques, auxquelles sont conservées leurs autres immunités, soient assujetties à la règle commune, et que ceux de leurs élèves qui renoncent à se vouer au ministère du culte et veulent poursuivre une autre carrière, ne puissent être reçus bacheliers ès-lettres qu'en justifiant, comme tous les autres jeunes gens en sont tenus, qu'ils ont fait leurs cours de rhétorique et de philosophie dans un établissement de plein exercice public ou privé.--Ces dispositions, et celles que la commission a également introduite dans le projet, ont paru généralement dictées par un sage désir de conserver à l'État une juste et naturelle influence sur l'enseignement public, et, néanmoins, de réaliser la promesse écrite dans la Charte de 1830. Nul doute que ces modifications que nous nous permettrons de regarder comme incomplètes encore, ne conjureront pas, que quelques-unes même pourront rendre plus vive la levée de boucliers dont le projet primitif avait déjà été le signal. Mais la parfaite mesure du rapport, l'autorité des noms du rapporteur et des membres de la commission, l'unanimité de leurs avis, tout cela, sans doute, sans apaiser l'irritation, la rendra vaine. Déjà, et sans attendre au lundi 22, jour fixé pour l'ouverture de cette discussion publique, nous avons entendu un jeune pair, à l'occasion de la loi des fonds secrets, anticiper sur ce débat, changer la tribune du Luxembourg en chaire du moyen âge, se disant fils des croisés, appeler au combat les enfants de Voltaire. Il a abrogé, par ses mépris et la déclaration de 1682 et le concordat de 1802; il a fait un tableau à sa façon de prétendues persécutions prêtées à Napoléon envers les prélats, a cité des contes qu'une gouvernante bigote a pu seule débiter à des enfants, et quand un sourire d'étonnement lui a répondu, «C'est de l'histoire, messieurs!» s'est-il écrié. Il aurait dû ajouter de l'histoiread majorem Dei gloriam!car ce n'est que dans les livres qui portent cette devise que de telles puérilités peuvent se produire. Mais, ce qui est plus triste, c'est que l'orateur a pu dire: «Les archevêques, les évêques, qui élèvent la voix sont, dites-vous, des factieux! mais c'est vous qui les avez nommés!» M. le ministre de l'instruction publique, improvisant une réponse à ce discours écrit et longuement préparé, n'a pas, sur tous les points, rencontré la meilleure réplique et les meilleurs arguments. Le lendemain, M. le garde des sceaux et M. Rossi ont cherché à compléter la réponse de la veille. «M. Dupin a aussi essayé de répondre, mais malheureusement c'était le baron, ce n'était pas l'aîné.--Un peut pressentir la vivacité du combat que cet engagement d'avant-garde annonce pour la discussion qui s'ouvrira lundi; on comprend également combien toutes les autres questions qui se pouvaient traiter, à l'occasion du vote de confiance des fonds secrets, devaient paraître secondaires après celle de Taïti, par laquelle MM. le prince de la Muskowa, de la Redoute et Pelet (de la Lozère), avaient ouvert le débat, et celle de la ligue des prélats, qui avait passionné ensuite l'assemblée. Aussi M. le vicomte Dubouchage qui, même en temps ordinaire, n'a pas l'oreille de la Chambre, a-t-il vainement cherché à fixer son attention au sujet de l'affaire déplorable de Rive-de-Gier. Aussi M. le marquis de Boissy n'a-t-il pu, malgré ses tentatives réitérées, amener le débat sur la question du droit de visite et faire que quelques éclaircissements fussent, donnés à l'occasion du bruit généralement répandu dernièrement, qu'un projet de conspiration avait été découvert dans le sein de plusieurs régiments de la garnison de Paris.La chambre des députés a voté une loi sur les brevets d'invention qui modifie sur plusieurs points, dans l'intérêt des inventeurs et de l'industrie, la législation existante. Tout en maintenant la redevance de 500 fr. pour le brevet de cinq ans, de 1,000 fr. pour le brevet de dix, et de 1,500 fr., pour celui de quinze ans, elle a décidé, contre l'avis de la commission et du gouvernement que le paiement de cette redevance, acquitté d'avance jusqu'ici, ne serait plus effectué que par annuités de 100 fr. chacune. Les auteurs de cet amendement, dont l'adoption a entraîné le changement de l'économie entière du projet de loi, ont très-bien établi que la loi sur les brevets d'invention ne doit pas être une loi fiscale; que les taxes qu'elle impose ne doivent avoir d'autre but que d'écarter les rêveurs qui, sans ce frein, viendraient chaque jour déposer des projets inapplicables; mais qu'il ne faut pas que, par leur exigences, elles mettent des hommes laborieux dans l'impossibilité de s'assurer la propriété de leurs idées et dans l'obligation d'avoir recours à des usuriers qui les dépouillent. MM. Belmont et Taillandier, en faisant adopter leur amendement, appuyé par MM. Odilon Barrot et Arago, ont donné à la loi le caractère qu'elle doit avoir. M. Bouillaud a fait repousser la proposition de breveter certaines préparations pharmaceutiques; le règne des pâtes pectorales est donc à son déclin. Enfin, M. Vivien a fait imposer aux brevetés l'obligation de bien faire connaître au public que le gouvernement ne garantit pas leur invention. Cette disposition prévient l'exploitation abusive d'un droit concédé sans contrôle, et contribue à donner un caractère de moralité à la loi. Elle a été votée, comme il serait à désirer que toutes les lois le fussent, à la presque unanimité.La chambre du palais Bourbon a vu lui revenir le projet sur la chasse, dans lequel la chambre des pairs avait réintroduit l'article du projet primitif du gouvernement, qui exceptait des dispositions de la loi les propriétés de la couronne. Sur la proposition de M. Luneau, cette exception avait été effacée. Ayant à se prononcer de nouveau, la commission de la chambre des députés, qui avait admis cet article la première fois, en a proposé le rétablissement voté par la pairie, la majorité a adopté ces conclusions.La Chambre va être appelée encore à maintenir une de ses précédentes décisions ou à se déjuger. M. Charles Laffitte a été élu pour la troisième fois à Louviers. Deux fois la Chambre a vu dans la soumission déposée par lui, à la veille du scrutin, pour l'embranchement du chemin de fer de cette ville, une véritable clause d'un contrat qu'elle n'a pas voulu ratifier. Lui fera-t-on voir tout autre chose aujourd'hui?--Deux autres élections ont également donné des candidats ministériels pour successeurs à des députés de l'opposition constitutionnelle. M. Galis et M. Sauhal ont été remplacés, au neuvième arrondissement de Paris par M. Loquet, et à Villefranche (Haute-Garonne) par M. Martin (de Toulouse). Les derniers scrutins de la Chambre ont été assez exactement partagés pour qu'un déplacement de deux voix ne soit pas indifférent au cabinet.Dans notre précédent numéro nous annoncions de combien de titres et de décorations la reine Isabelle et sa mère venaient de récompenser le zèle de leurs ministres. Les bourreaux non plus n'ont point été oubliés, et Roncali devient grand-croix de Saint-Ferdinand. Mais ce qui est plus triste, ce qui nous est plus pénible à annoncer, c'est que les insignes du grade le plus élevé de cette Légion d'Honneur, que Napoléon avait instituée pour un tout autre usage, viennent d'être expédiés par notre gouvernement à ces mêmes hommes, pour reconnaître l'envoi qui a été fait à M. Guizot de la Toison d'Or. Gonzalès Bravo, Narvaez et ce duc de Baïlen, dont le titre rappelle une des plus honteuses, des plus détestables trahisons envers les Français, sont faits grands-croix de la Légion d'honneur. En vérité, c'est bien étrangement placer ses faveurs, c'est bien légèrement témoigner sa sympathie pour des actes qui ont révolté tous les hommes faisant passer les intérêts de l'humanité avant les calculs de la passion politique--Quand le nom de la France doit être prononcé en Espagne, combien nous sommes plus fiers que ce soit dans des circonstances pareilles à celles qui viennent de s'offrir à Carthagène. Ce sont les consuls de France et d'Angleterre ont, en quelque sorte, arbitré les conditions de la reddition de cette place, et qui ont fait prendre envers eux-mêmes, à Roncali, l'engagementqu'il n'y aurait pas une goutte de sang répandue.195 réfugiés politiques ont été reçus à bord du brick français leCassard, par le capitaine de corvette de Roquemaurel, et conduits à Oran, d'où ils ont été dirigés sur Alger, pour être mis à la disposition du gouverneur général.--A quoi bon annoncer que l'on vient de régler, ou, pour mieux dire, de supprimer, par ordonnance, la liberté de la presse en Espagne? Quand les cortès sont exilées, quand on détient une partie de leurs membres dans les prisons, le gouvernement par ordonnance devient fort logique.--Le dimanche des Rameaux, une horrible catastrophe est arrivée à Felanix, dans l'île Mayorque. Une procession y a lieu tous les ans à l'occasion de cette solennité; une grande affluence de peuple s'était placée dans l'enceinte appelée le vieux cimetière, en face de l'église de Sainte-Rose, pour entendre des sermons qu'il est d'usage de prêcher près de cette enceinte. Au moment où commençait une de ces prédications, un mur, séparant le vieux cimetière de la Grande-Rue, s'est écroulé, et la foule qui s'y trouvait adossée a été écrasée sous les décombres de cette ruine. 615 personnes ont été victimes de cet accident, et dans le nombre on a compte 414 morts et 191 blessés.--Le Morning Chronicleannonce que le gouvernement espagnol a consenti, sur la demande du gouvernement français, à reporter à l'Ebre la ligne de douanes établie aujourd'hui à la frontière des deux pays. Le journal anglais dit qu'il en résultera que les productions de la France entreront dans les provinces basques sans payer de droit, et que l'on ne manquera pas de profiter de cet état de choses pour introduire beaucoup de marchandises de contrebande dans l'intérieur de l'Espagne. Il voit dans cet avenir un grand préjudice pour le commerce d'exportation de la Grande-Bretagne avec la Péninsule. Que leMorning Chroniclese rassure, il sait bien que notre commerce ne vit pas de contrebande, et que personne ne songe à lutter dans ce genre d'industrie avec les grands faiseurs anglais de Gibraltar, de Bilbao et du littoral espagnol de la Méditerranée.Dans la dernière réunion pour le rappel, O'Connell a donné les détails suivants sur la marche probable de son procès: «Lundi (c'était lundi dernier) on nous citera pour le jugement, qui ne sera peut-être prononcé que jeudi; le même jour nous pourrons prendre l'initiative d'un writ d'erreur. Après avoir été soumise aux douze juges d'Irlande, cette procédure passera au parlement. Je m'y rendrai; il y aura discussion, et le jugement sera cassé, je n'en doute pas; l'opinion que j'avance ici n'est pas mon opinion personnelle, c'est celle des légistes les plus renommés d'Angleterre et d'Irlande. Cette procédure nous donnera six semaines, et je profiterai de mon temps pour combattre au parlement le bill d'enregistrement pour l'Irlande.»--Le parlement d'Angleterre a repris ses séances le 15.Le 27 février, la ville de Santo-Domingo s'est insurgée contre les Haïtiens. Après un combat, ces derniers se sont retranchés dans l'arsenal, où ils ont été assiégés par la population espagnole. Le consul français étant intervenu a fait cesser le combat. Une capitulation a eu lieu, et les Haïtiens ont déposé les armes dans la maison du consul. Un bâtiment devait être frété, et les Haïtiens transportés, soit à Jacimel, soit au Port-au-Prince. Le mouvement a été imité par toute la partie espagnole de Haïti. Les insurgés se sont emparés de toutes les autorités haïtiennes, et ils se sont mis en république sous le nom de République Dominicaine. Ils ont arboré un pavillon et formé un gouvernement provisoire. Un grand mouvement se manifestait au départ des dernières dépêches dans l'ancienne partie française.--Les nouvelles, en se confirmant, feraient momentanément perdre de son intérêt à la mesure prise, dit-on, par le gouvernement haïtien, qui aurait déclaré que le droit d'acquérir et de posséder dans cette île n'appartiendrait désormais qu'aux étrangers sujets des gouvernements qui ont émancipé leurs esclaves. Nous voulons l'émancipation, mais nous ne saurions accepter qu'elle fût imposée à notre gouvernement par un gouvernement étranger, et que Haïti qui, par sa convention avec nous, doit nous traiter comme la nation la plus avantagée vint aujourd'hui y déroger aussi gravement.L'assemblée nationale de la Grèce a terminé ses travaux. Elle a voté une loi électorale pour compléter la constitution.L'esprit étroit de localité qui s'était déjà manifesté dans d'autres délibérations est venu particulièrement entacher cette loi. Tout député devra être né ou avoir sa résidence dans la province qu'il représentera. Cette restriction à la liberté des électeurs a été votée par 90 voix contre 88.--Il paraît que M. Coletti, qui jouit toujours d'une grande popularité, a été chargé par le roi de composer le nouveau cabinet.Une correspondance de Bucharest annonçait ces jours derniers que la situation intérieure de la Valachie se compliquait de plus en plus. Le prince Bicesco rencontrerait autant de difficultés pour gouverner que son prédécesseur le prince Ghika, déposé il y a un an par la Russie. L'assemblée générale des représentants de la nation, ayant opposé à ses vues une très-vive résistance, aurait été subitement dissoute par le prince.L'armée de mer vient de perdre M. l'amiral des Rotours, qui comptait de longs et beaux services.--Un ancien député à rassemblée législative, M. Pomiès, qui avait quitté la représentation nationale pour les modestes fonctions de maire de sa commune, qu'il exerçait depuis cinquante ans, vient également de terminer sa carrière, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, à Saint-Antonin (Tarn et Garonne).P. S.M. Billaut, dans un discours très-incisif et très-attentivement écoulé, a fait ressortir les passages du dernier rapport de M. l'amiral Dupetit-Thouars, et lui a fait connaître des renseignements particuliers qui lui ont été fournis, desquels il résulterait, selon lui, que les communications jusqu'ici faites à la Chambre par le ministère sont, malgré ses déclarations, fort incomplètes. M. le ministe des affaires étrangères l'a remplacé à la tribune, et a annoncé le dépôt de pièces nouvelles. Après un débat personnel entre M. Ledru-Rollin et M. le ministre de la marine, la Chambre a ajourné cette discussion, dont la reprise sera fixée, après qu'il aura été pris communication de ces documents complémentaires.Le Sésame.Le sésame, qui va bientôt occuper la chambre des députés à l'occasion de la nouvelle loi de douanes, est originaire de l'Orient, et croît plus particulièrement en Perse et en Égypte, surtout dans la Syrie et l'Anatolie, où il est cultivé en grand. Ses graines, ovoïdes petites, jaunâtres et d'une saveur douce et inodore, fournissent une huile fixe, comestible usité en Orient depuis la plus haute antiquité, et que les' Arabes préfèrent même à l'huile d'olive. L'huile de sésame brûle avec une belle flamme et se solidifie dans le voisinage de zéro. C'est vers 1828 ou 1829 que l'on a importé en France des graines de sésame pour en opérer l'extraction; mais, nous dit M. Payen, auquel nous avons emprunté les renseignements qui précèdent, il paraît que les premiers essais ne furent pas satisfaisants, car cette affaire n'eut pas de suite. Cependant presqu'au moment même où ce célèbre chimiste s'exprimait ainsi, le sésame commençait à prendre la place que ses qualités lui donnaient le droit d'occuper dans notre fabrication industrielle, les importations augmentaient progressivement et, peu d'années plus tard, elles atteignaient un chiffre tel qu'elles inspiraient des inquiétudes aux producteurs de graines oléagineuses et aux fabricants d'huile des départements du Nord. Leurs réclamations sont devenues tellement violentes que le ministère s'est vu pour ainsi dire la main forcée, et s'est cru obligé d'élever à l'importation le droit sur la graine de sésame dans le projet de loi qu'il vient de présenter à la chambre des députés.Aujourd'hui, dans l'état actuel de la législation, les graines de sésame sont soumises au droit de 2 fr. 50 cent. par 100 kilog. et par navires français de 3 fr. par navires étrangers et par terre, c'est cet état de choses que l'on veut changer. Voici le nouveau tarif présenté à la discussion des Chambres:Graines de sésame des pays situés surla mer blanche, la Baltique, la merNoire et la Méditerranée pour 100kilog.                                5 f. 50 c.D'ailleurs                            7Par terre, des pays, limitrophes      7D'ailleurs                           10Ceci posé, examinons brièvement l'état de la question, l'utilité et l'opportunité de la mesure.Les fabricants du Midi, ainsi que nous l'apprend M. L. Reybaud dans un travail complet qu'il vient de publier sur cette affaire, effrayés du prix croissant des huiles d'olive et d'œillette, durent chercher dans d'autres substances oléagineuses de quoi combler le vide occasionné, soit par la disette des récoltes, soit par les accroissements de la consommation. Après plusieurs essais infructueux, on trouva dans le sésame tout ce qu'on pouvait désirer, rendement avantageux, limpidité, pureté, corps, poids, vertu de saponification. Une fois qu'on se fut assuré de ses propriétés les négociants marseillais se hasardèrent à élever dans la banlieue des usines pour la trituration du sésame; on en compte aujourd'hui quarante, toutes mues par la vapeur, munies de presses hydrauliques d'une valeur de plus de 6 millions, et qui donnent du travail à plus de 1,000 ouvriers. Dans le principe, le droit qui était, par 100 kilog., de 5 fr. 50 cent. et de 6 fr., gênait l'importation. Sur les demandes du commerce, et après examen de ses besoin, il fut abaissé à 2 fr. 50 cent.; et depuis ce moment l'importation a été toujours en augmentation. Elle n'était en 1841 que de 1,608,195 k.; elle s'est élevée en 1842 à 12,108,465 kilog.; en 1843 cette quantité a encore été dépassée.Chose digne de remarque, en même temps la même progression se faisait sentir sur l'importation de toutes les graines oléagineuses dans le port de Marseille. Elle fut en 1835 de 1,019,636, kilog., en 1838 de 7364, 720 kilog., en 1840 de 16,784,060 kilog.. en 1841 de 30,661,090 kilog., en 1842 de 36,385,681 kilog.; enfin, en 1843 de 38,112,165 kilogrammes.Cette même année, pour faire apprécier le peu de justesse des doléances du Nord, qui, ainsi que le constatent les documents officiels, importait la quantité de graines oléagineuses qui correspondait exactement à la quantité d'huile d'œillette qu'il versait en moyenne sur la place de Marseille, le Nord, disons-nous, entrait pour 50 pour cent dans la somme de toutes les importations.Les 36 millions de kilog. de marchandises importés en 1842 représentent, avec tous leurs accessoires, une somme de 11 millions de fr.; quant à la part de l'industrie, on peut en juger par le fait suivant: en 1842, 36,046,200 kilog. de graines ont été livrés aux usines marseillaises, et ont présenté, convertis en huile ou en tourteaux, une plus-value de 2 millions de fr., qui se distillent en salaires, ustensiles et bénéfices; et ici nous ne parlons pas des autres avantages que l'agriculture du Midi, ordinairement si pauvre en amendements, retire des tourteaux, qu'ils soient employés comme engrais ou pour la nourriture des bestiaux. Le directeur de la ferme-modèle des Bouches-du-Rhône a constaté que le rendement d'un hectare qui, sans engrais était de 175 fr., s'était élevé à 100 fr. par l'emploi de 1,000 kilog, de tourteaux de sésame, et à 375 fr. par l'emploi de 500 kilog. de tourteaux de lin. 22,000 hectares de trouvent aujourd'hui amendés par ce précieux engrais, en bornant seulement à 200 fr, la plus-value qui existe dans le rendement, on voit que c'est pour l'agriculture méridionale un bénéfice net d'au moins 1,400,000 fr. par année.Ainsi, en résumé, le résultat de l'importation des graines oléagineuses et du sésame en particulier ont été les suivants: aliment pour la navigation nationale dans le transport de 36,000 tonneaux de graines; création, exploitation et entretien de 40 usines qui donnent continuellement de l'ouvrage à plus de 1,000 ouvriers; bénéfice industriel d'au moins 2 millions de fr. sur les ventes et les manipulations; bénéfice agricole qu'on peut évaluer, ainsi que nous l'avons démontré tout à l'heure, à près de 4 millions et demi; enfin, baisse de prix dans les savons, car, depuis que l'huile de sésame s'est répandue dans le Midi, le savon y a diminué de 25 pour 100 tout en améliorant ses qualités.En présence des résultats que nous venons de signaler, est-il utile pour le pays d'augmenter les droits sur une matière première à laquelle on ne peut reprocher précisément que sa richesse et la bonté de son rendement? Cette mesure, que nous regardons d'avance connue funeste, n'aura-t-elle pas pour conséquence de reporter sur des pays limitrophes, tels que le Piémont ou l'Italie l'activité du commerce des huiles? Nos voisins, mieux avisés, importeront les graines qui nous étaient destinées, les convertiront en huiles, et viendront nous demander ensuite le prix de la main-d'œuvre.La France ne produit pas assez d'huiles pour ses nombreux besoins. Faut-il dès lors activer par de sages mesures ou entraver ses moyens de production? C'est là toute la question.Chronique musicale.L'Opéra-Comique se repose sur les lauriers de M. Auber. Le lit est abondamment fourni, et doit être fort doux. Sans être tout à fait aussi bien couché, l'Opéra n'en a pas moins besoin de reprendre haleine. Nous n'aurons pas de sitôt, sans doute, à nous occuper de ces deux établissements, et encore moins du Théâtre-Italien, qui, depuis le 1er avril, s'est mis en vacances, selon son habitude aristocratique.Faute d'un moine, disait-on jadis,l'abbaye ne chôme pas. Ce qu'il y a de sûr, c'est «pie la musique ne chôme pas faute d'un théâtre. Le mois d'avril est celui de toute l'année où l'emploi de critique musical est le plus laborieux, et demande le plus d'activité, de patience et de courage. Mais à ces inconvénients d'un rude métier, il y a parfois des compensations. Le ciel est juste! Quelquefois le critique musical est magnifiquement récompensé de ses efforts et de son dévouement intrépide.Il y a d'abord les concerts du Conservatoire, qui semblent avoir été institués exprès pour cela. Nous n'insisterons pas sur la puissance de cet orchestre, ni sur l'habileté avec laquelle il est conduit, ni sur cette exécution presque toujours parfaite, et à laquelle, de l'aveu même des étrangers les plus entachés d'esprit national, rien ne peut se comparer dans toute l'Europe. Cela est connu et n'a pas besoin d'être répété. Aux séances ordinaires, qui se succèdent régulièrement tous les quinze jours, la semaine sainte est venue ajouter deux concertsspirituels, qui n'ont pas été les moins intéressants de la saison. Hændel, Haydn, Mozart, Beethoven et Cherubini en ont fait les frais, comme de coutume. Nous n'avons point à apprécier ici ces compositions magistrales, qu'on ne se lasse pas d'écouter, mais qui sont classées depuis longtemps, et dont la valeur ne saurait être contestée. Nous parlerons seulement de quelquessolistesqui se sont fait entendre aux dernières séances.M. Prume a exécuté, dans celle du 24 mars, un morceau de sa composition, intituléla Mélancolie, pastorale pour le violon. M. Prume, en effet, est violoniste et appartient, si nous ne nous trompons, à l'école belge. Cette école a produit, depuis vingt-cinq ans, une foule d'élèves d'un mérite remarquable, et qui ont acquis une grande et légitime réputation; M. de Hériot, par exemple, M. Massart, M. Robrechts, M. Vieuxtemps, et, en dernier lieu, la jeune Thérésa Milanollo. M. Prume ne paraît pas destiné à s'élever aussi haut que ces grands artistes. Sa manière n'est pas, à beaucoup près, si large ni si hardie. Il manque d'éclat et de vigueur, et quelquefois de justesse. C'est là un grave défaut, surtout quand il n'a pas pour excuse la fougue de l'exécution.M. Prume a néanmoins quelques qualités. Son jeu n'est dépourvu ni de grâce ni de délicatesse. Son style est assez élégant. Il est jeune d'ailleurs, et rien ne prouve qu'il n'acquerra pas, d'ici quelques années, ce qui lui manque aujourd'hui.M. Martin a joué, au concert du 7 avril dernier, un concerto de violon, appartient à l'école française, et sort, dit-on, de la classe de M. Habeneck. Il a remporté, l'année dernière, le premier prix de violon au Conservatoire. C'est là un beau commencement. Il a déjà une bonne qualité de son, un excellent coup d'archet, un style correct assez élégant. Nous présumons seulement que son exécution eût été plus variée, mieux nuancée, plus finie, sansl'émotion inséparable d'un début.On se rappelle la chute grave qui, durant six semaines, empêcha M. Habeneck de remplir, à l'Opéra et au Conservatoire, ses importantes fonctions.Ce malheureux accident n'a pas empêché M. Habeneck se rétablir avec une rapidité qui, à son âge vraiment était vraiment merveilleuse. Dimanche dernier, 14 avril, il a reparu sur le théâtre de sa gloire, et a dirigé l'exécution du grand septuor enmi bémolde Beethoven. Dieu sait de quels applaudissements tumultueux et prolongés l'orchestre, le parterre et les loges ont salué son retour.Le concert du 14 avril a été le plus beau peut-être de toute la saison. Il se composait, outre le morceau déjà désigné, de l'ouverture d'Oberon, ce poème instrumental si énergique et si gracieux, et d'une beauté si idéale, et de la symphonie enut mineur, qui est, comme on sait, la plus majestueuse création de Beethoven. M. Tilmant, le digne lieutenant d'Habeneck, a conduit ces deux grandes œuvres avec une justesse de mouvements, une précision, une verve incomparables.Une jeune élève du Conservatoire, mademoiselle Mondulaigny, a exécuté dans cette même séance, unAve Mariade Cherubini, et un air duSamsonde Hændel. C'est une artiste qui donne beaucoup d'espérances. Sa voix est unmezzo sopranoassez fort et assez étendu pour ne rien craindre des salles les plus vastes, ni des orchestres les plus nombreux, pourvu que la sonorité en soit prudemment ménagée. Son style est pur, et d'une élégante simplicité. Elle respire toujours à propos, ellephrasebien, elle a de l'agilité et de la souplesse: il ne lui manque plus que de l'exercice et cet imperturbable sang-froid sans lequel un chanteur n'est jamais sûr de lui-même.C'est ce qu'il faut souhaiter également à mademoiselle Nanny Bochkoltz, cantatrice allemande, qu'on a écoutée avec grand plaisir dans plusieurs concerts de cette saison. Sa voix est d'une belle qualité et d'un volume remarquable; son chant est très-expressif, et, quand elle dit certains airs duFreyschulzet certainsliederde Schubert, on se sent ému presque jusqu'aux larmes. Ce résultat fait d'autant plus d'honneur à mademoiselle Bochkoltz, qu'elle chante ces airs cesliederdans leur langue originale, que le public de Paris ne comprend guère. Presque tous les dilettanti savent l'italien, mais combien y en a-t-il qui sachent l'allemand?Quant à M. Révial, il chante en français ou en italien, selon son caprice, et sa prononciation est également correcte, nette et sonore dans les deux langues. La voix de ce très-remarquable artiste a subi depuis un an, et grâce à un travail assidu, de grandes modifications. Il a appris l'art difficile et si peu connu d'en varier à son gré le timbre et le caractère; il a ajouté à une vocalisation savante, a un style élégant et toujours de bon goût, qualités qu'il avait déjà, le talent d'exprimer et le don d'émouvoir. On ne saurait dire mieux que M. Révial lelacde Niedermayer, ou laGita in Gondolade Rossini.Nous avons déjà parlé, l'année dernière, des réunions musicales dont M. le prince de la Moskowa a eu l'heureuse idée de cette utile association qu'il a organisée et qu'il dirige avec un zèle si dévoué, une intelligence si complète, un sentiment de l'art si délicat et si profond. Il a enseigné aux gens du monde, et même,--faut-il le dire?--à plus d'un artiste, que le temps n'a pas plus de prise sur la musique que sur la poésie ou sur la statuaire, que les belles œuvres sont toujours belles, et que le génie ne vieillit pas. Le grand effet produit, dans ses deux derniers concerts, par la Bataille de Marignan, de Clément Janequin, en a été une preuve éclatante et sans réplique. C'est un chœur sans accompagnement--comme on les faisait alors,--où les bruits de la guerre, le tumulte de la mêlée, l'ivresse du combat, la joie du triomphe, sont peints avec une verve et un éclat extraordinaires. Cet ouvrage suffirait à établir la réputation d'un compositeur d'aujourd'hui, et il a été écrit sous le règne de François 1er.Nous avons entendu de nouveau, cette année. M. Sivori, avec le même plaisir et le même regret que l'année dernière. Cet habile violoniste n'a point perdu l'habitude de gâter un très-beau talent par des affectations puériles et des excentricité de mauvais goût.Un jeune violoniste russe, M. Gold, est venu aussi réclamer sa place à ce soleil de l'art qui, en France, luit pour tout le monde. Ce n'est pas encore un talent complet, mais il est déjà remarquable sous plus d'un rapport. Avec de l'étude et de la persévérance, il ne tardera pas sans doute à conquérir un rang honorable parmi ces artistes d'élite qui ont pour patrie l'Europe entière.Dans cette armée plus ou moins harmonieuse dont nous avons essayé un dénombrement bien incomplet le bataillon le plus épais et le plus formidable est toujours celui des pianistes. Nous avons dejà parlé de mademoiselle M; le concert qu'elle a donné tout récemment n'a fait que nous confirmer dans notre opinion d'elle: un auditoire nombreux et choisi a ratifié avec éclats tous nos éloges. Madame Roumas, mademoiselle Korn se distinguent par les qualités qui appartiennent à leur sexe: la grâce, la finesse, la légèreté.M. Baehler à la délicatesse d'une femme, la fougue et l'énergie d'un homme; c'est un artiste éminent et complet.M. Lacombe, M. Halle ont moins d'éclat peut-être, mais leur talent, sage et bien réglé, a un air savant et magistral qui inspire l'estime et la confiance.[Note du transcripteur: Le reste de cette page est dans un état tellement lamentable, dans le document source, que le transcripteur n'a pas pu le déchiffrer. Pour nos lecteurs qui voudraient en faire l'autopsie, en voici la numérisation.]Revue Pittoresque du Salon de 1844,PAR BERTALL.SUR L'AIR DU ROI DAGOBERT, QUI MET SA CULOTTE A L'ENVERS.La critique est aisée, mais l'art est difficile.(Auteur connu.)§ I.Le livret, je pense, fut jadis un livret, c'est probable du moins; mais depuis longtemps le livret devint livre, le livredevint volume, et bientôt, sans nul doute, le livret, quoique toujours livret, se composera d'in-folio en nombre et fera bibliothèque.Livret à roulettes pour 1830.Au reste, je ne pense pas que personne se plaigne de l'accroissement que nous signalons. Qui n'a lu avec plaisir et reconnaissance les pages brillantes et nombreuses accolées aux noms de MM. Gudio, Gallait, Decaisne, etc., etc.? Qui n'a remercié le livret d'avoir ouvert ses pages candides à des vers tels que ceux dans lesquels M. G. Jacob, 15, rue des Petits-Augustins, a été puiser l'inspiration de son poétique tableau?952.--Le Conte.Non! sans douceur il n'était pas cet âge,L'âge fécond de nos simples aïeux,..................................................................................................Parfois sortant du sein de l'eau l'OndineEnveloppait le pécheur dans ses rêts.Puis elle allait conter aux jeunes tillesDe son captif les doux amusements;Leurs cœurs dès lors ne restaient plus tranquilles.Non! sans douceur il n'était pas ce temps.Vers inédits jusqu'alors! ! ! !La part étant faite à la littérature, à l'histoire, à la divine poésie, un livret est si utile!932.--Vous voyez une tête ravissante d'expression, adorable de suave fraîcheur et de rêverie.--Vous consultez le livret, qui vous apprend que c'est un jeune pêcheur.2335.--Vous êtes ému à l'aspect d'une figure délicate et mélancolique.--Sainte Philomène, dit le livret--Vive le livret.§ II.Mais, au fait, pourquoi tant nous occuper du livret? Nous avons une tâche plus sérieuse et plus difficile que celle de louer cet aimable opuscule.Le genre des portraits donne toujours, et cette année surtout, avec un grand bonheur.1114. Victime du choléra, par Lehman.--C'est au pinceau de ce jeune et brillant artiste que l'on doit le Portrait de la marquise de B., exposé l'année dernière.On demande le portrait de l'auteur.329. Portrait d'un enfant bien remarquable.--De bons parents ont voulu consacrer le souvenir de ses dispositions brillantes sur le bilboquet. L'amour paternel est une belle chose!Jeune fille souriant.--Tête d'expression. Contemplation muette, mêlée de bonheur avec une teinte de tristesse.1091. Portrait de M. M., colonel de la garde nationale.--Portrait élégant et réussi. Nous aimons l'air satisfait que l'artiste a su répandre sur la physionomie intelligente de M. M.1468.--Portrait de M. Meifred, professeur au Conservatoire de Musique, 23, rue Saint-Benoit, breveté du roi, apprend à toucher le quadrille en trente leçons, tous les jours de huit à cinq heures. (Écrire franco.)Portrait de M. J..., maire de G. Remercions cet estimable fonctionnaire d'avoir bien voulu livrer ses traits à la publicité, et applaudissons à l'heureuse idée qu'il eut de se faire peindre vu costume. Le fauteuil qui est derrière lui mérite aussi des éloges.2139.--Physionomie d'un encyclopédiste, dont chaque jour le coiffeur élargit le front trop étroit.418.--Le Domino, portrait d'une dame qui désire garder l'incognito.261. Une Femme turque, par M. Caminade.129. Paysages.--L'école du paysage est toujours en progrès, toujours plantureuse et vivace. Comme dans le tableau de M. Bidaut (Joseph), on reconnaît à merveille ce culte méticuleux que l'artiste rend à la nature! Quelle naïveté! quel calme!1039.--Comme ce Désert de Suez, de M. Labouère, est bien un désert.N'oublions pas (1745) les Animaux en repos dans la campagne de Rome, par M. Verbœckhoven.Quant aux sujets d'histoire et de sainteté, ils abondent:--Rigolette, Fleur de Marie, le Baptême de J.-C., les Samaritaine et les Saint Sébastien sont au Salon en imposante majorité. Les batailles sont cependant en nombre fort satisfaisant.465.--Bataille de Dreux, par M. Debay. L'artiste a choisi le moment où l'écuyer de Coudé se propose de lui présenter un cheval frais.39.--Vision de saint Ovens, par M. Appert.1569.--Henri IV et le connétable de Lesdiguières, par M. Ronjon. Il lui recommande ses enfants.1549.--La Conversion de saint Paul.Vue d'un tableau de M. Liard.612.--Saint Sébastien martyr. Ce tableau est du à l'habile ciseau de M. Etex; que la peinture lui soit légère!62.--Vierge à la Cocotte, par M. Jean Bard.N'oublions pas de féliciter M. Muller sur son tableau de Jésus-Christ faisant son entrée à Jérusalem.--Rien de plus original que la nouvelle manière d'ouvrir les portes inventée par ce jeune artiste.Quant à madame Calamatta, elle semble avoir retrouvée le pinceau de Raphaël. C'est la même fermeté de dessin, la même solidité du couleur, la même puissance de modelé; enfin, que dirai-je, la même divinité d'expression.Dans la Sainte Famille surtout, ces qualités se trouvent réunies au plus haut degré.La jeune mère est bien la femme forte dont parle l'Évangile.Remercions madame R. de C. de ses Études de Champignons d'après nature (2106).Madame R. de C., animée d'une louable philanthropie, s'est empressée de réunir dans un cadre les champignons vénéneux et ceux qui ne le sont pas, afin de signaler les premiers à la réprobation universelle.--Nous votons une médaille de sauvetage à madame R. de C. Son autre cadre (2107) représente aussi des champignons, mais dans une situation plus intéressante, des champignons en couche.Rien n'est suave et délicieux comme la nature morte de M. Delaunay(511).--La morbidesse la plus étrange est répandue sur cette toile ravissante, où l'œil s'arrête avec le plus vif plaisir.Finissons en donnant au public une figure détachée du tableau du M. Bard,--Alexandre visitant le port de Corinthe.--Tout le monde se rappelle la Barque à Caron de l'année précédente. Au moins, lui, ne s'est point laissé enorgueillir par le succès. C'est une rude leçon, en même temps qu'un exemple qui devrait être profitable, que M. Bard donne à Delaroche, Ingres, Meissonnier, Decamps, Tanty, Chaplain, etc., qui se croient le droit de ne plus exposer, sous prétexte qu'ils ont du talent et qu'ils ont réussi.--C'est la grâce que je vous souhaite.Amen.Le dernier des Commis Voyageurs.(Voir t. III, p. 70, 86 et 106.)IV.LE CHAPITRE DES COMPLICATIONS.Les événements de cette soirée laissèrent dans l'esprit de Potard des traces profondes. Cette irruption inattendue d'un jeune et hardi cavalier au sein d'une maison qu'il croyait inaccessible, le trouble de Jenny, son évanouissement, l'embarras et l'effroi de Marguerite, tout contribua à le convaincre que sa surveillance avait été mise en défaut, et que ses lares domestiques cachaient un douloureux mystère. Comment le pénétrer? Là commençaient ses incertitudes. La crise que la jeune fille venait d'essuyer la laissa pendant quelques jours dans un état de souffrance et de langueur qui ne permettait pas de lui faire subir un interrogatoire. Comme les tiges qu'un violent orage a courbées, Jenny se relevait lentement; son organisation délicate luttait mal contre les ravages du chagrin; une fièvre opiniâtre donnait à ses yeux un éclat maladif et colorait ses pommettes d'un ronge de mauvais augure.Quand les plus fâcheux symptômes eurent cessé, Potard questionna pourtant la jeune tille; mais elle fut impénétrable. Les instances les plus vives ne purent rien sur elle. Dans tout ce qui s'était passé, il ne fallait voir que l'effet d'une secousse imprévue; telle fut la seule explication que l'on put en tirer. Potard n'osait pas mieux préciser ses soupçons et troubler la sainte pudeur qui est l'apanage ordinaire de cet âge. Il était donc obligé de s'en tenir à des insinuations vagues qui n'avançaient en rien son enquête. Interrogée à son tour, Marguerite garda aussi la défensive, et ni les prières ni les menaces ne changèrent sa détermination. Évidemment il y avait concert entre ces deux femmes, et presque complot. Désespéré de ce silence, Potard essaya de puiser des renseignements à une autre source. Il se rendit chez Beaupertuis pour provoquer des éclaircissements. Édouard ayant quitté Lyon; il s'était remis en voyage peu de jours après leur dernière rencontre. Ainsi tout conspirait pour laisser Potard en proie au soupçon et à l'incertitude.Le temps s'écoulait, et il fallait prendre un parti. L'inventaire des Grabeausée était achevé; les nouveaux échantillons, l'itinéraire; les instructions, tout était prêt; rien ne s'opposait plus au départ, et en le différant on eût laissé prendre l'avance aux maisons rivales pour le curcuma et les clous de girofle, deux articles rares et recherchés. Potard comprit qu'il importait de frapper un coup décisif. Dans la plaine des Brotteaux et sur le chemin des Charpennes, il avait remarqué une maisonnette offrant les avantages de la solitude sans avoir les dangers de l'isolement. Quelques habitations, peuplées d'honnêtes ouvriers, l'environnaient, et un jardin, clos de murs, lui ménageait une issue du côté de la campagne. Sans en prévenir personne, Potard arrêta ce logement, le fit disposer d'une manière convenable, et, quand tout fut prêt, il signifia sa volonté aux deux femmes, qui obéirent avec résignation. En moins d'une semaine, le déménagement fut fait, et celui qui aurait frappé à la porte du petit appartement de la place Saint-Nizier eût trouvé l'oiseau envolé et la cage vide. Cet abandon se trahit bientôt au dehors; faute de soins, les capucines et les pois de senteur se flétrirent sur leurs tiges, et cet arc de verdure, naguère si vigoureux et si régulier, n'offrit plus que des festons en désordre et des feuilles jaunies par la sécheresse.Plus tranquille à la suite de ce coup d'État, le père Potard se remit en voyage, et le poivre, le sumac, les bois de campêche, les estagnons d'essence, la cochenille, l'indigo, le café et le sucre occupèrent bientôt une telle place dans sa pensée, que le souvenir de son aventure alla peu à peu en s'affaiblissant. Ses soupçons ne tenaient pas devant un ordre de noix de galles, et il n'est rien qu'une belle affaire en gommes du Sénégal n'eût le pouvoir d'effacer. Potard était alors sur son vrai théâtre, et il s'y montrait plus beau que jamais. Les maisons de Lyon le citaient en exemple à leurs voyageurs; Là où les autres glanaient, il trouvait matière à une ample moisson, et ressemblait à ces chiens de race qui ne quittent pas la partie sans emporter le morceau. Dieu sait quel répertoire d'ingénieuses formules il avait créé pour vaincre les résistances et arracher un consentement! Comme il s'aidait avec art des moindres circonstances pour entraîner les volontés paresseuses et subjuguer les volontés rebelles! Une caresse à l'enfant, un compliment à la femme, une flatterie au mari, des poignées de main aux commis et aux garçons; il connaissait tous ces moyens vulgaires, et ne les employait qu'en les relevant par la mise en œuvre. Quelle variété dans le ton, et comme il l'appropriait aux caractères aux mœurs, aux préjugés de chacun! Quelle sûreté de coup d'œil, quel aplomb, quelle fécondité de ressources, quelle souplesse, quelle dextérité de langage! L'art du voyageur a beaucoup de rapport avec la tactique qui préside à l'invasion des places fortes. C'est un siège en règle, où tous les effets sont calculés, et dont les combinaisons sont infinies: tantôt il faut brusquer l'assaut, tantôt conduire lentement la tranchée. Les diversions habiles, les regards incendiaires, les mines et contre-mines, tout l'appareil et toutes les ruses de l'attaque sont du ressort d'un voyageur de génie, et lui appartiennent par droit d'assimilation. L'art des voyages sera donc quelque jour placé sur la même ligne que l'art des sièges, et Potard aura mérité d'en être le Vauban.Quatre mois s'écoulèrent ainsi, au bout desquels il fallut regagner Lyon pour y prendre langue. Potard descendit dans sa petite maison des Brotteaux, et il y retrouva les choses au point où il les avait laissées. Seulement Jenny semblait être revenue à la santé et au bonheur; son teint s'était animé, la langueur répandue sur ses traits avait disparu. Le voyageur attribua ces résultats à l'air de la campagne et à un exercice plus fréquent. Sa maison, embellie par les soins des deux femmes, était charmante; sous leurs mains industrieuses, le jardin avait changé d'aspect. Une allée en forme de berceau, recouverte de vigne vierge et de chèvrefeuille, conduisait jusqu'à la porte qui s'ouvrait sur les champs; quelques plantes rares garnissaient une petite serre, et des bancs de gazon étaient symétriquement disposés dans les angles des murs. Potard se trouva le plus heureux des hommes au sein de cet Eden fleuri, et il s'y remit des fatigues de sa tournée. Du reste, plus de soupçons, plus d'inquiétudes; il avait chassé le souvenir du passé comme un mauvais rêve, et voyant Jenny heureuse, il lui supposait le cœur tranquille.Une nuit pourtant il eut une alerte assez vive. Un travail d'écritures l'avait conduit jusqu'à une heure assez avancée, et il venait à peine d'éteindre sa lampe quand un bruit, qui semblait voisin, attira son attention. Il se leva, et, sans ouvrir sa croisée, il appliqua son œil contre les lames des volets. Une obscurité profonde voilait les objets, et la brume qui flottait dans l'air les rendait plus confus encore. Cependant il lui sembla voir une omble se glisser sous l'allée couverte, et un grincement étouffé lui lit croire que l'on faisait jouer la serrure de la porte du jardin. Tout cela s'accomplit avec la rapidité de la pensée, et un instant après le silence avait repris le dessus. Troublé par cette vision, Potard ne put se rendormir; dès qu'il vit poindre le jour, il se leva, et alla s'assurer si rien, dans l'aspect des lieux, ne lui fournirait d'autres indices. La maison était dans un ordre parfait; toute porte avait ses verrous tirés; pas le moindre dérangement ni le moindre désordre ne se laissaient voir. Dans le jardin, même recherche et même résultat; le sol, sec et bien battu, n'avait conservé aucune trace; la porte qui donnait sur les champs était fermée à clef. Potard commençait à croire qu'il avait été le jouet d'une illusion; cependant il eut l'idée de jeter au dehors un dernier coup d'œil. La clef de l'issue était à sa place; il s'en servit pour ouvrir et se diriger vers la plaine en examinant avec précaution le terrain un peu détrempe par la pluie. Il n'y avait pas à s'y tromper: un homme avait passé par là, et y avait laissé des empreintes évidentes. Potard suivit ces traces dans toute l'étendue de la jachère, et constata qu'après un court circuit le coupable avait dû regagner la grande route. L'examen des vestiges laissés sur le sol le conduisit à une autre découverte, c'est qu'ils provenaient non de souliers de manant, mais de chaussures fines qui trahissaient une certaine position sociale.Lorsque Robinson découvrit pour la première fois, dans une île qu'il croyait déserte, des empreintes de pas humains, il n'éprouva pas une frayeur plus grande que celle dont fut saisi Potard à la vue de ces indices accusateurs. Une sueur froide l'inonda, sa bouche resta à sec, et il sentit son gosier se resserrer comme sous une étreinte vigoureuse. Le passé lui revint alors à la mémoire, et son cœur se remplit d'amertume. Cette gaieté qu'il avait trouvée, à son retour, assise sur le seuil de sa maison, n'était qu'une feinte: on lui souriait pour mieux le tromper. Accablé sous sa propre découverte, il n'osait pas regagner le logis, et un instant il eut la pensée de fuir devant une perfidie si habile. La raison et la tendresse l'emportèrent; il résolut de se vaincre et d'opposer dissimulation à dissimulation. Personne n'était encore levé chez lui; son excursion matinale n'avait pas été remarquée. Il rentra sans bruit, remit tout dans l'ordre accoutumé, et se réfugia dans sa chambre pour combiner ce qui lui restait à faire. Deux heures après il retrouvait, dans le jardin, Marguerite et Jenny, qui s'étaient réveillées au premier chant de l'alouette. La jeune fille était radieuse; elle se baignait avec joie dans une atmosphère chargée des parfums du matin; elle suivait de l'œil les oiseaux qui construisaient leurs nids, et se penchait sur toutes les fleurs pour en mieux respirer l'arôme. Cette joie faisait un mal horrible à Potard; cependant il parvint à se maîtriser. Le déjeuner se passa comme d'habitude, et rien ne put faire soupçonner aux deux femmes que le maître de la maison était sur la trace de leur secret.Quand Potard fut sorti de chez lui, à son heure ordinaire, ces sentiments tumultueux, jusque-là comprimés, firent explosion à la fois:«Malheur à elles, s'écria-t-il, ou plutôt malheur à lui! Je le rejoindrai, fût-ce dans les enfers. On ne connaît pas le père Potard; non, on ne le connaît pas; mais il se fera connaître. Ah! vous avez cru me jouer; vous m'avez pris pour un Cassandre, pour un vieillard de comédie; eh bien! vous verrez, morbleu, vous verrez. Passons-le sous jambe, qu'ils se sont dit, il est si bonhomme! Un bonhomme, moi? Je vais devenir un volcan incendiaire, un vésuve qui ne laissera rien d'intact sur son chemin. Ah! vraiment, c'est ainsi que vous le prenez! Faire aller un homme qui a roulé dans toutes les ornières de France et de Navarre! Ce serait du nouveau. Je ferai une victime, Dieu de Dieu, oui, j'en ferai une; ils veulent me plonger dans le sang comme à Dijon,» ajouta-t-il comme accablé par un souvenir plein d'horreur.Tout en parlant et en gesticulant ainsi, Potard suivait la grande route qui va des Charpennes aux Brotteaux, et aboutit au pont Morand par une magnifique avenue bordée de deux rangées d'arbres. Depuis la soirée de la place Saint-Nizier, le voyageur avait une idée fixe que les circonstances ne lui avaient pas permis de réaliser: il voulait rejoindre Édouard Beaupertuis, lui demander une explication, et prendre un parti après l'avoir entendu. L'aventure de la nuit venait de donner à ce désir une vivacité et une énergie nouvelles: en sortant de chez lui, Potard s'était juré qu'il trouverait Édouard dans la journée, et, mort ou vif, aurait raison de ce jeune homme. Cette résolution était bien arrêtée dans sa tête, et à peine eut-il franchi le pont Morand, qu'il se rendit chez les Beaupertuis, où il trouva l'ancien voyageur de la maison, alors commis principal.«Bonjour, Eustache, lui dit-il d'un ton amical et en déguisant ses préoccupations.--Ah! c'est toi, Polard; comment vont les chansons, vieux? De plus en plus troubadour, n'est-ce pas? Quel bon veut t'amène, l'ancien?--Une misère, Eustache: je voudrais savoir où est votre petit Édouard; charmant garçon, ma foi, un cadet qui ira bien. Où loge-t-il donc, Eustache?--Où loge Édouard?--Oui, Eustache, reprit Potard, qui craignait toujours de se trahir. Nous avons quelques petits comptes ensemble que je voudrais solder. Il me doit une revanche aux dominos.--Alors te sera à son retour, vieux; il est encore en voyage. On ne l'attend que dans deux semaines.--En voyage! vrai, Eustache? en voyage; tu ne plaisantes pas? Édouard est en voyage? ajouta-t-il en lui prenant la main avec une vivacité dont il ne put se défendre.--Sans doute; et qu'y a-t-il d'étonnant, troubadour, qu'Édouard soit en voyage? C'est la saison de la vente. Tu es bien singulier aujourd'hui.--C'est juste, dit Potard se remettant; je n'y avais pas songé. Il est donc en voyage, votre petit Édouard? Ta parole d'honneur, Eustache?--Ah ça, vieux, tu as eu quelque coup de sang; tu deviens stupide. Tiens, poursuivit le commis en prenant un papier sur le comptoir, voici une lettre que la maison a reçue ce matin de Metz. Vingt douzaines de châles en crêpe de fantaisie, un joli ordre! Lis la signature.--Édouard Beaupertuis, dit Potard en jetant un coup d'œil avide sur la lettre que lui présentait le commis. C'est étrange!--Étrange, troubadour, pourquoi? Décidément tu as reçu quelque coup de marteau sur le timbre. Comme te voilà ahuri!--Fais pas attention, Eustache. Ton diable d'Édouard m'a fait gorger le double six sept fois de suite: il y a de quoi faire tourner un homme en mêlasse. Adieu, collègue. Merci.--Adieu, vieux.»Potard sortit désespéré; cette trame dont il croyait tenir le fil se compliquait de plus en plus; il ne savait désormais à quoi se rattacher, il était à bout de conjectures. Pendant quelques heures il parcourut les quais du Rhône, en proie à une espèce d'égarement, espérant toujours que le hasard le servirait mieux que le calcul, et que le sort lui livrerait son mystérieux ennemi. Il n'aperçut que d'honnêtes visages qui n'avaient rien de séducteur: des négociants ou des employés qui vaquaient à leurs affaires, enfin, cette foule bruyante qui remplit l'enceinte des grandes villes et s'agite pour gagner le pain de la journée. Sur toutes ces physionomies le voyageur essayait de trouver le mot de son énigme et la clef de l'apparition qui venait de troubler à jamais son repos. Quand il reprit, le soir, le chemin de sa maisonnette, il chancelait comme un homme ivre, tant les déceptions dont il était le jouet avaient laissé dans son cerveau empreinte profonde.Cependant il fallait se vaincre encore, sous peine de trahir devant Jenny et Marguerite les combats de son âme et la source d'où ils provenaient. Potard eut ce courage: comme ces martyrs qui gardaient, au milieu des tortures, toute leur sérénité. Il garda le sourire sur les lèvres pendant que le chagrin lui rongeait le cœur. Il s'associait aux petites joies de la jeune fille, et se prêtait à ses moindres caprices avec sa patience et sa bonté accoutumées; il grondait Marguerite moins souvent qu'à l'ordinaire, et resta indifférent à des négligences dans le service qui autrefois eussent provoqué ses reproches. Sa vie intérieure manquait désormais d'abandon; elle reposait toute sur un calcul. Il s'agissait d'exercer une surveillance qui ne fût pas soupçonnée, et de ne pas provoquer autour de lui la défiance pendant qu'il ménageait à ces deux femmes un siège dans toutes les formes. Chaque jour il s'absentait comme à son habitude, mais des émissaires, répandus près de la maison, lui rendaient compte de ce qui s'y passait, et des mouvements qui s'y étaient opérés. La nuit, aucun bruit ne trahissait ses mouvements, et le silence le plus profond régnait dans sa chambre; mais au lieu de se livrer au sommeil, Potard était debout devant sa croisée ouverte, l'œil et l'oreille aux aguets, en butte à une insomnie fiévreuse.Une semaine s'écoula ainsi sans amener d'incident nouveau. Les espions n'avaient rien aperçu de suspect, et le long entretien que Potard poursuivait avec les étoiles n'amenait aucun résultat. L'incertitude dévorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces insomnies prolongées. Quoique la passion le soutint, il était une heure, dans le cours de ces veillées, où son œil se fermait involontairement et où sa tête se penchait sur l'appui de la croisée; alors d'horribles cauchemars s'emparaient de lui, et il n'échappait à ce triste sommeil qu'en proie au vertige et le cœur rempli d'angoisses. Il en était là, une nuit, quand un son sec et brusque le réveilla en sursaut: il se remit vivement sur son séant; mais, par un geste mal calculé, il heurta l'espagnolette, qui résonna sous sa main. C'en fut assez pour changer l'aspect de la scène: une ombre effarouchée se perdit sous le berceau, et quelques mouvements qui avaient lieu dans l'intérieur de la maison cessèrent à l'instant même. En présence de cette proie qui allait encore lui échapper, le cœur de Potard bondit dans sa poitrine: hors de lui, il allait se précipiter par la croisée afin d'atteindre son ennemi et l'abîmer au besoin dans sa chute, quand l'idée, l'inspiration d'une vengeance plus terrible vinrent l'assaillir. Il avait à ses côtés un fusil, une bonne arme de Saint-Étienne, dont les perdrix de la plaine environnante avaient plus d'une fois éprouvé la justesse; avec la rapidité de l'éclair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de la croisée, et au moment où l'ombre, s'évanouissant par un chemin qui lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparaître dans la campagne, il l'ajusta et pressa la détente. Le coup partit, et un cri se fit entendre. Potard s'élança hors de sa chambre, croyant trouver sur le sol le cadavre de sa victime.Cependant le bruit d'un coup de feu, tiré au milieu de la nuit, avait mis en éveil tout le voisinage. Les croisées des maisons environnantes se garnissaient de curieux ou de femmes épouvantées; on s'interpellait à la ronde pour savoir d'où provenait cette mousqueterie et quel attentat avait été commis. Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la jeune fille était sur le seuil de sa porte, un bougeoir à la main, dans tout le désordre d'une toilette de nuit; Marguerite, de son côté, descendait de sa mansarde dans un négligé semblable. Toutes les deux semblaient éprouver une surprise n'avait rien de joué, et qui ne cessa même pas lorsque Potard leur dit d'un ton moitié farouche, moitié solennel:«Femmes, venez voir votre ouvrage!»Elles suivirent le troubadour dans le jardin où les populations voisines descendaient à leur tour, armées de lanternes et offrant le spectacle des plus étranges accoutrements. Potard marchait à la tête de ce bataillon et cherchait partout le corps du délit. Dans la première ivresse de l'attentat, il eût foulé aux pieds avec délices le cadavre de son ennemi: cette joie lui fut refusée. On eut beau fouiller de toutes parts, dans tous les coins, sous les touffes de fleurs, derrière les bancs de gazon, point de cadavre, point d'être animé ou inanimé. La petite porte du jardin était close, et rien n'indiquait qu'on l'eût ouverte. Potard ne se contenait plus: il allait comme un furieux dans tous les sens, avide de sa proie, et désespéré de ne pas la trouver. Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scène était une plaisanterie imaginée par le voyageur, et qu'après avoir déchargé son arme sur une chauve-souris, il trouvait agréable de convertir cet exploit nocturne en une mystification pour tout le quartier. Aussi ne se retirèrent-ils pas sans murmurer et en menaçant le troubadour du commissaire de police.Qu'on juge de l'état de Potard: il crut que sa raison l'abandonnerait, et quelques instances que purent faire Jenny et Marguerite, il ne voulut pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon, et plongé dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut monté sur l'horizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le chasseur en quête de son gibier, et que rien ne rebute de sa recherche. Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne, il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son œil vint à se fixer sur les panneaux extérieurs de la porte. Ce fut toute une découvert qui lui arracha un cri spontané:«J'en étais bien sûr!» s'écria-t-il.Il venait d'apercevoir quelques gouttelettes de sang qui avaient laissé leur empreinte sur le bois.«Maintenant, ajouta-t-il, on ne pourra plus me traiter de visionnaire. L'oiseau de nuit a eu du plomb dans les ailes, et il ne peut pas être allé bien loin.»XXX(La suite à un prochain numéro.)

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

N° 0060. Vol. III.SAMEDI 20 AVRIL, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.

Monument élevé à la mémoire du maréchal Drouet d'Erlon.

Histoire de la Semaine.Monument élevé à la mémoire du maréchal Drouet d'Erlon.--Le Sésame.--Chronique musicale.--Revue pittoresque du Salon de 1844, par Bertall.Vingt-Sept Gravures.--Le Dernier des Commis Voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre IV. Le Chapitre des Complications.--Courrier de Paris.Salle de Concert de l'Hôtel de Ville.--Carthagène des Indes. Souvenir de l'Expédition dirigée par le contre-amiral de Mackau en 1834. (Suite.)Vue du Fort San-Felipe; Forte de Carthagène des Indes: Église et rue de San Juan de Dios.--Réforme des Prisons.Sept Gravures.Bulletin bibliographique.--Allégorie du mois d'Avril.Le Taureau.--Amusements des Sciences.Quatre Gravures.--Rébus.

Nous avons déjà applaudi au sentiment de juste orgueil, de reconnaissance patriotique qui se développe avec plus d'ardeur depuis quelques années dans les départements, et porte les localités qui ont vu naître une de nos gloires, de nos illustrations nationales, à honorer son souvenir. Cet élan de cœur a donné naissance sans doute à plus d'un monument, à plus d'une statue qui ne sont pas irréprochables, mais, comme l'a déjà dit un vers parfaitement honnête;

Une bonne action vaut mieux qu'un bon ouvrage.

Le Havre a ouvert une souscription et provoqué la formation d'une commission pour l'érection, dans ses murs, d'une statue à Casimir Delavigne.--Nos gloires militaires ne sont pas oubliées non plus, malgré nos trente ans de paix. La mémoire si pure de Championnet va recevoir une consécration du même genre, et aujourd'hui nous avons à rendre compte de l'accueil que Reims et Cherbourg ont fait aux dépouilles mortelles de Drouet d'Erlon et du colonel de Briqueville.

De grands préparatifs avaient été faits dans la cathédrale de Reims pour la cérémonie funèbre des obsèques du maréchal qui avait demandé, par son testament, à être enseveli dans sa terre natale. Le portail de la magnifique église métropolitaine était voilé, depuis le sol jusqu'aux ogives des portes, d'une immense draperie noire; à l'intérieur, une pareille tenture s'étendait sur toute la longueur de la nef et s'élevait jusqu'à la galerie. A chaque pilier de la nef étaient appliqués des trophées de drapeaux tricolores et des écussons sur lesquels étaient inscrits les noms des batailles auxquelles le maréchal a pris part: Fleurus, Zurich, Constance, Hohenlinden, Altkirch, Austerlitz, Iéna, Friedland, Dantzick, Toulouse, Waterloo. On avait élevé dans le chœur un immense catafalque surmonté d'un baldaquin haut de vingt-cinq à trente mètres, et entouré d'innombrables candélabres. De forts détachements avaient été appelés des garnisons voisines pour rendre les honneurs militaires aux restes de ce noble, débris de nos glorieuses armées, et toute cette cérémonie a été, pour le pays où il était né et où son nom était justement populaire, un jour d'émotion profondément sentie. Un monument funéraire s'élève. Il sera pour les Rémois un objet de culte et un souvenir d'orgueil.

JOANNES BAPTISTA DROUET D'ERLON,COMES, FRANCIE MARESCALLUS ET PAR,SUPREMUS ALGERIE GUBERNATOR,ACER BELLOAMPLISSIMA DIGNITATEIN REGIO HONORIFICE LEGIONIS ORDINEMULTISQUE ORDINIBUS EXTERNISINSIGNITUS,PRIVATE UTILITATIS IMMEMOR,VIXIT, OBUTQUE PAUPERSANCITA LEGEPATRIA EXSEQUIAS EJUS SOLVITFILIAMQUE DOTAVIT.CIVITAS RHEMORUMERE PUBLICO IN PERPETUUMSEPULTURAM CONCESSITH. S. E.NATUS RHEMIS, AN.: M.DCC.LXV.OBUT PARISIIS, AN.: M.DCC.XLIV.

Inscription et ornements du sarcophage intérieur.

A Cherbourg, les troupes de terre, la marine, la garde nationale, la population tout entière sont venues au-devant de la voiture chargée du cercueil qu'attendaient de pieux hommages. Le service a présenté, par la solennité, par le recueillement, par les dispositions des ornements et des attributs, le même spectacle funèbre que celui de la cathédrale de Reims. Mais quand le cortège se fut remis en route vers le cimetière, placé sur un des versants qui dominent la ville et la mer, la cérémonie prit alors un caractère que rien ne peut rendre. La majesté de la nature et les émotions de la scène impressionnaient, les assistants jusqu'aux larmes. On porte à vingt mille le nombre des personnes de tout rang qui avaient voulu venir honorer la vie glorieuse et belle de Briqueville, et prouver qu'en France il est bon nombre de cœurs qui mettent encore le culte de la patrie au-dessus de celui des intérêts privés.

Le calme parlementaire que nous avions signalé n'était-il donc qu'un calme trompeur? Samedi dernier, à l'une et à l'autre. Chambre, on a préludé à des débats différents mais qui semblent présager une animation égale. A la chambre des Députés, on a demandé le dépôt de documents sur l'affaire de Taïti, que l'arrivée de l'aide de camp de l'amiral Dupetit-Thouars a dû mettre à la disposition du gouvernement, s'il ne les avait pas reçus précédemment; et un demi aveu de M. le ministre de la marine, qui ne sait pas toujours taire tout ce qu'il dit ne pas savoir, ainsi qu'une justification essayée par M. le ministre des affaires étrangères, des déclarations faites antérieurement par le cabinet que tout détail lui manquait, ont paru à l'opposition pouvoir l'autoriser à accuser le ministère non plus d'avoir tu la vérité, mais de l'avoir altérée. Dans la séance de mardi dernier, après dépôt sur le bureau de la Chambre d'un seul document, on est convenu de rentrer complètement dans ce débat à la séance du vendredi, et, à l'heure où nous écrivons, la lutte est plus vivement engagée que jamais.

A la chambre des pairs, M. le duc de Broglie est venu donner lecture d'un rapport fort étendu et soigneusement travaillé de la commission chargée de l'examen du projet de loi sur la liberté de l'enseignement. La commission, par l'organe de son rapporteur, a proposé des amendements dont deux surtout ont une importance véritable. Par le projet, M. le ministre de l'instruction publique demandait que le corps enseignant fût en majorité dans le jury chargé de faire subir les examens et de délivrer les brevets de capacité aux citoyens qui se présentent pour ouvrir un établissement d'éducation. Cette précaution a paru excessive; il a semblé, avec raison, à la commission qu'il suffisait que ce corps y fût largement représenté, que la direction de l'examen lui fût assurée par la présidence du recteur de l'Académie, et qu'il n'y avait point avantage pour le ministre à demeurer responsable, en intervenant dans le choix de presque tous les membres du jury, des décisions sur lesquelles il ne peut et ne doit, en réalité, exercer aucun contrôle. En conséquence, elle a limité à quatre, le recteur compris, le nombre des membres du jury dont la désignation appartiendra au ministre; elle en a exclu les proviseurs, les censeurs et professeurs des collèges, rivaux présumés des candidats qui se proposent; elle y fait ensuite entrer deux conseillers de la cour royale, désignés par leur cour elle-même, au lieu du procureur général proposé par le projet; le maire de la ville, un délégué de l'autorité diocésaine ou consistoriale, et enfin le plus ancien instituteur privé, établi au chef-lieu de l'Académie. «Dans un pareil jury, dit le rapport, la direction appartiendra au corps enseignant; la décision à des hommes contre lesquels aucun soupçon de partialité ne peut s'élever.» L'autre amendement, non moins important, tranche nettement et justement, à notre avis, une partie de la question que M. Villemain avait mal résolue, ou plutôt avait négligée. Selon sa proposition, les écoles secondaires ecclésiastiques, auxquelles il n'aurait pas convenu de remplir les concluions des établissements de plein exercice, c'est-à-dire d'avoir, pour les classes supérieures, des professeurs gradués, auraient néanmoins été admises, en présentant leurs élèves aux épreuves du baccalauréat ès-lettres, à obtenir, pour la moitié de ceux qui sortent chaque année, le diplôme ordinaire. Cette proposition a été déclarée singulière; la commission s'est refusée il donner son assentiment à une combinaison semblable; sur ce point donc, elle propose que les écoles secondaires ecclésiastiques, auxquelles sont conservées leurs autres immunités, soient assujetties à la règle commune, et que ceux de leurs élèves qui renoncent à se vouer au ministère du culte et veulent poursuivre une autre carrière, ne puissent être reçus bacheliers ès-lettres qu'en justifiant, comme tous les autres jeunes gens en sont tenus, qu'ils ont fait leurs cours de rhétorique et de philosophie dans un établissement de plein exercice public ou privé.--Ces dispositions, et celles que la commission a également introduite dans le projet, ont paru généralement dictées par un sage désir de conserver à l'État une juste et naturelle influence sur l'enseignement public, et, néanmoins, de réaliser la promesse écrite dans la Charte de 1830. Nul doute que ces modifications que nous nous permettrons de regarder comme incomplètes encore, ne conjureront pas, que quelques-unes même pourront rendre plus vive la levée de boucliers dont le projet primitif avait déjà été le signal. Mais la parfaite mesure du rapport, l'autorité des noms du rapporteur et des membres de la commission, l'unanimité de leurs avis, tout cela, sans doute, sans apaiser l'irritation, la rendra vaine. Déjà, et sans attendre au lundi 22, jour fixé pour l'ouverture de cette discussion publique, nous avons entendu un jeune pair, à l'occasion de la loi des fonds secrets, anticiper sur ce débat, changer la tribune du Luxembourg en chaire du moyen âge, se disant fils des croisés, appeler au combat les enfants de Voltaire. Il a abrogé, par ses mépris et la déclaration de 1682 et le concordat de 1802; il a fait un tableau à sa façon de prétendues persécutions prêtées à Napoléon envers les prélats, a cité des contes qu'une gouvernante bigote a pu seule débiter à des enfants, et quand un sourire d'étonnement lui a répondu, «C'est de l'histoire, messieurs!» s'est-il écrié. Il aurait dû ajouter de l'histoiread majorem Dei gloriam!car ce n'est que dans les livres qui portent cette devise que de telles puérilités peuvent se produire. Mais, ce qui est plus triste, c'est que l'orateur a pu dire: «Les archevêques, les évêques, qui élèvent la voix sont, dites-vous, des factieux! mais c'est vous qui les avez nommés!» M. le ministre de l'instruction publique, improvisant une réponse à ce discours écrit et longuement préparé, n'a pas, sur tous les points, rencontré la meilleure réplique et les meilleurs arguments. Le lendemain, M. le garde des sceaux et M. Rossi ont cherché à compléter la réponse de la veille. «M. Dupin a aussi essayé de répondre, mais malheureusement c'était le baron, ce n'était pas l'aîné.--Un peut pressentir la vivacité du combat que cet engagement d'avant-garde annonce pour la discussion qui s'ouvrira lundi; on comprend également combien toutes les autres questions qui se pouvaient traiter, à l'occasion du vote de confiance des fonds secrets, devaient paraître secondaires après celle de Taïti, par laquelle MM. le prince de la Muskowa, de la Redoute et Pelet (de la Lozère), avaient ouvert le débat, et celle de la ligue des prélats, qui avait passionné ensuite l'assemblée. Aussi M. le vicomte Dubouchage qui, même en temps ordinaire, n'a pas l'oreille de la Chambre, a-t-il vainement cherché à fixer son attention au sujet de l'affaire déplorable de Rive-de-Gier. Aussi M. le marquis de Boissy n'a-t-il pu, malgré ses tentatives réitérées, amener le débat sur la question du droit de visite et faire que quelques éclaircissements fussent, donnés à l'occasion du bruit généralement répandu dernièrement, qu'un projet de conspiration avait été découvert dans le sein de plusieurs régiments de la garnison de Paris.

La chambre des députés a voté une loi sur les brevets d'invention qui modifie sur plusieurs points, dans l'intérêt des inventeurs et de l'industrie, la législation existante. Tout en maintenant la redevance de 500 fr. pour le brevet de cinq ans, de 1,000 fr. pour le brevet de dix, et de 1,500 fr., pour celui de quinze ans, elle a décidé, contre l'avis de la commission et du gouvernement que le paiement de cette redevance, acquitté d'avance jusqu'ici, ne serait plus effectué que par annuités de 100 fr. chacune. Les auteurs de cet amendement, dont l'adoption a entraîné le changement de l'économie entière du projet de loi, ont très-bien établi que la loi sur les brevets d'invention ne doit pas être une loi fiscale; que les taxes qu'elle impose ne doivent avoir d'autre but que d'écarter les rêveurs qui, sans ce frein, viendraient chaque jour déposer des projets inapplicables; mais qu'il ne faut pas que, par leur exigences, elles mettent des hommes laborieux dans l'impossibilité de s'assurer la propriété de leurs idées et dans l'obligation d'avoir recours à des usuriers qui les dépouillent. MM. Belmont et Taillandier, en faisant adopter leur amendement, appuyé par MM. Odilon Barrot et Arago, ont donné à la loi le caractère qu'elle doit avoir. M. Bouillaud a fait repousser la proposition de breveter certaines préparations pharmaceutiques; le règne des pâtes pectorales est donc à son déclin. Enfin, M. Vivien a fait imposer aux brevetés l'obligation de bien faire connaître au public que le gouvernement ne garantit pas leur invention. Cette disposition prévient l'exploitation abusive d'un droit concédé sans contrôle, et contribue à donner un caractère de moralité à la loi. Elle a été votée, comme il serait à désirer que toutes les lois le fussent, à la presque unanimité.

La chambre du palais Bourbon a vu lui revenir le projet sur la chasse, dans lequel la chambre des pairs avait réintroduit l'article du projet primitif du gouvernement, qui exceptait des dispositions de la loi les propriétés de la couronne. Sur la proposition de M. Luneau, cette exception avait été effacée. Ayant à se prononcer de nouveau, la commission de la chambre des députés, qui avait admis cet article la première fois, en a proposé le rétablissement voté par la pairie, la majorité a adopté ces conclusions.

La Chambre va être appelée encore à maintenir une de ses précédentes décisions ou à se déjuger. M. Charles Laffitte a été élu pour la troisième fois à Louviers. Deux fois la Chambre a vu dans la soumission déposée par lui, à la veille du scrutin, pour l'embranchement du chemin de fer de cette ville, une véritable clause d'un contrat qu'elle n'a pas voulu ratifier. Lui fera-t-on voir tout autre chose aujourd'hui?--Deux autres élections ont également donné des candidats ministériels pour successeurs à des députés de l'opposition constitutionnelle. M. Galis et M. Sauhal ont été remplacés, au neuvième arrondissement de Paris par M. Loquet, et à Villefranche (Haute-Garonne) par M. Martin (de Toulouse). Les derniers scrutins de la Chambre ont été assez exactement partagés pour qu'un déplacement de deux voix ne soit pas indifférent au cabinet.

Dans notre précédent numéro nous annoncions de combien de titres et de décorations la reine Isabelle et sa mère venaient de récompenser le zèle de leurs ministres. Les bourreaux non plus n'ont point été oubliés, et Roncali devient grand-croix de Saint-Ferdinand. Mais ce qui est plus triste, ce qui nous est plus pénible à annoncer, c'est que les insignes du grade le plus élevé de cette Légion d'Honneur, que Napoléon avait instituée pour un tout autre usage, viennent d'être expédiés par notre gouvernement à ces mêmes hommes, pour reconnaître l'envoi qui a été fait à M. Guizot de la Toison d'Or. Gonzalès Bravo, Narvaez et ce duc de Baïlen, dont le titre rappelle une des plus honteuses, des plus détestables trahisons envers les Français, sont faits grands-croix de la Légion d'honneur. En vérité, c'est bien étrangement placer ses faveurs, c'est bien légèrement témoigner sa sympathie pour des actes qui ont révolté tous les hommes faisant passer les intérêts de l'humanité avant les calculs de la passion politique--Quand le nom de la France doit être prononcé en Espagne, combien nous sommes plus fiers que ce soit dans des circonstances pareilles à celles qui viennent de s'offrir à Carthagène. Ce sont les consuls de France et d'Angleterre ont, en quelque sorte, arbitré les conditions de la reddition de cette place, et qui ont fait prendre envers eux-mêmes, à Roncali, l'engagementqu'il n'y aurait pas une goutte de sang répandue.195 réfugiés politiques ont été reçus à bord du brick français leCassard, par le capitaine de corvette de Roquemaurel, et conduits à Oran, d'où ils ont été dirigés sur Alger, pour être mis à la disposition du gouverneur général.--A quoi bon annoncer que l'on vient de régler, ou, pour mieux dire, de supprimer, par ordonnance, la liberté de la presse en Espagne? Quand les cortès sont exilées, quand on détient une partie de leurs membres dans les prisons, le gouvernement par ordonnance devient fort logique.--Le dimanche des Rameaux, une horrible catastrophe est arrivée à Felanix, dans l'île Mayorque. Une procession y a lieu tous les ans à l'occasion de cette solennité; une grande affluence de peuple s'était placée dans l'enceinte appelée le vieux cimetière, en face de l'église de Sainte-Rose, pour entendre des sermons qu'il est d'usage de prêcher près de cette enceinte. Au moment où commençait une de ces prédications, un mur, séparant le vieux cimetière de la Grande-Rue, s'est écroulé, et la foule qui s'y trouvait adossée a été écrasée sous les décombres de cette ruine. 615 personnes ont été victimes de cet accident, et dans le nombre on a compte 414 morts et 191 blessés.--Le Morning Chronicleannonce que le gouvernement espagnol a consenti, sur la demande du gouvernement français, à reporter à l'Ebre la ligne de douanes établie aujourd'hui à la frontière des deux pays. Le journal anglais dit qu'il en résultera que les productions de la France entreront dans les provinces basques sans payer de droit, et que l'on ne manquera pas de profiter de cet état de choses pour introduire beaucoup de marchandises de contrebande dans l'intérieur de l'Espagne. Il voit dans cet avenir un grand préjudice pour le commerce d'exportation de la Grande-Bretagne avec la Péninsule. Que leMorning Chroniclese rassure, il sait bien que notre commerce ne vit pas de contrebande, et que personne ne songe à lutter dans ce genre d'industrie avec les grands faiseurs anglais de Gibraltar, de Bilbao et du littoral espagnol de la Méditerranée.

Dans la dernière réunion pour le rappel, O'Connell a donné les détails suivants sur la marche probable de son procès: «Lundi (c'était lundi dernier) on nous citera pour le jugement, qui ne sera peut-être prononcé que jeudi; le même jour nous pourrons prendre l'initiative d'un writ d'erreur. Après avoir été soumise aux douze juges d'Irlande, cette procédure passera au parlement. Je m'y rendrai; il y aura discussion, et le jugement sera cassé, je n'en doute pas; l'opinion que j'avance ici n'est pas mon opinion personnelle, c'est celle des légistes les plus renommés d'Angleterre et d'Irlande. Cette procédure nous donnera six semaines, et je profiterai de mon temps pour combattre au parlement le bill d'enregistrement pour l'Irlande.»--Le parlement d'Angleterre a repris ses séances le 15.

Le 27 février, la ville de Santo-Domingo s'est insurgée contre les Haïtiens. Après un combat, ces derniers se sont retranchés dans l'arsenal, où ils ont été assiégés par la population espagnole. Le consul français étant intervenu a fait cesser le combat. Une capitulation a eu lieu, et les Haïtiens ont déposé les armes dans la maison du consul. Un bâtiment devait être frété, et les Haïtiens transportés, soit à Jacimel, soit au Port-au-Prince. Le mouvement a été imité par toute la partie espagnole de Haïti. Les insurgés se sont emparés de toutes les autorités haïtiennes, et ils se sont mis en république sous le nom de République Dominicaine. Ils ont arboré un pavillon et formé un gouvernement provisoire. Un grand mouvement se manifestait au départ des dernières dépêches dans l'ancienne partie française.--Les nouvelles, en se confirmant, feraient momentanément perdre de son intérêt à la mesure prise, dit-on, par le gouvernement haïtien, qui aurait déclaré que le droit d'acquérir et de posséder dans cette île n'appartiendrait désormais qu'aux étrangers sujets des gouvernements qui ont émancipé leurs esclaves. Nous voulons l'émancipation, mais nous ne saurions accepter qu'elle fût imposée à notre gouvernement par un gouvernement étranger, et que Haïti qui, par sa convention avec nous, doit nous traiter comme la nation la plus avantagée vint aujourd'hui y déroger aussi gravement.

L'assemblée nationale de la Grèce a terminé ses travaux. Elle a voté une loi électorale pour compléter la constitution.

L'esprit étroit de localité qui s'était déjà manifesté dans d'autres délibérations est venu particulièrement entacher cette loi. Tout député devra être né ou avoir sa résidence dans la province qu'il représentera. Cette restriction à la liberté des électeurs a été votée par 90 voix contre 88.--Il paraît que M. Coletti, qui jouit toujours d'une grande popularité, a été chargé par le roi de composer le nouveau cabinet.

Une correspondance de Bucharest annonçait ces jours derniers que la situation intérieure de la Valachie se compliquait de plus en plus. Le prince Bicesco rencontrerait autant de difficultés pour gouverner que son prédécesseur le prince Ghika, déposé il y a un an par la Russie. L'assemblée générale des représentants de la nation, ayant opposé à ses vues une très-vive résistance, aurait été subitement dissoute par le prince.

L'armée de mer vient de perdre M. l'amiral des Rotours, qui comptait de longs et beaux services.--Un ancien député à rassemblée législative, M. Pomiès, qui avait quitté la représentation nationale pour les modestes fonctions de maire de sa commune, qu'il exerçait depuis cinquante ans, vient également de terminer sa carrière, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, à Saint-Antonin (Tarn et Garonne).

P. S.M. Billaut, dans un discours très-incisif et très-attentivement écoulé, a fait ressortir les passages du dernier rapport de M. l'amiral Dupetit-Thouars, et lui a fait connaître des renseignements particuliers qui lui ont été fournis, desquels il résulterait, selon lui, que les communications jusqu'ici faites à la Chambre par le ministère sont, malgré ses déclarations, fort incomplètes. M. le ministe des affaires étrangères l'a remplacé à la tribune, et a annoncé le dépôt de pièces nouvelles. Après un débat personnel entre M. Ledru-Rollin et M. le ministre de la marine, la Chambre a ajourné cette discussion, dont la reprise sera fixée, après qu'il aura été pris communication de ces documents complémentaires.

Le sésame, qui va bientôt occuper la chambre des députés à l'occasion de la nouvelle loi de douanes, est originaire de l'Orient, et croît plus particulièrement en Perse et en Égypte, surtout dans la Syrie et l'Anatolie, où il est cultivé en grand. Ses graines, ovoïdes petites, jaunâtres et d'une saveur douce et inodore, fournissent une huile fixe, comestible usité en Orient depuis la plus haute antiquité, et que les' Arabes préfèrent même à l'huile d'olive. L'huile de sésame brûle avec une belle flamme et se solidifie dans le voisinage de zéro. C'est vers 1828 ou 1829 que l'on a importé en France des graines de sésame pour en opérer l'extraction; mais, nous dit M. Payen, auquel nous avons emprunté les renseignements qui précèdent, il paraît que les premiers essais ne furent pas satisfaisants, car cette affaire n'eut pas de suite. Cependant presqu'au moment même où ce célèbre chimiste s'exprimait ainsi, le sésame commençait à prendre la place que ses qualités lui donnaient le droit d'occuper dans notre fabrication industrielle, les importations augmentaient progressivement et, peu d'années plus tard, elles atteignaient un chiffre tel qu'elles inspiraient des inquiétudes aux producteurs de graines oléagineuses et aux fabricants d'huile des départements du Nord. Leurs réclamations sont devenues tellement violentes que le ministère s'est vu pour ainsi dire la main forcée, et s'est cru obligé d'élever à l'importation le droit sur la graine de sésame dans le projet de loi qu'il vient de présenter à la chambre des députés.

Aujourd'hui, dans l'état actuel de la législation, les graines de sésame sont soumises au droit de 2 fr. 50 cent. par 100 kilog. et par navires français de 3 fr. par navires étrangers et par terre, c'est cet état de choses que l'on veut changer. Voici le nouveau tarif présenté à la discussion des Chambres:

Graines de sésame des pays situés surla mer blanche, la Baltique, la merNoire et la Méditerranée pour 100kilog.                                5 f. 50 c.D'ailleurs                            7Par terre, des pays, limitrophes      7D'ailleurs                           10

Ceci posé, examinons brièvement l'état de la question, l'utilité et l'opportunité de la mesure.

Les fabricants du Midi, ainsi que nous l'apprend M. L. Reybaud dans un travail complet qu'il vient de publier sur cette affaire, effrayés du prix croissant des huiles d'olive et d'œillette, durent chercher dans d'autres substances oléagineuses de quoi combler le vide occasionné, soit par la disette des récoltes, soit par les accroissements de la consommation. Après plusieurs essais infructueux, on trouva dans le sésame tout ce qu'on pouvait désirer, rendement avantageux, limpidité, pureté, corps, poids, vertu de saponification. Une fois qu'on se fut assuré de ses propriétés les négociants marseillais se hasardèrent à élever dans la banlieue des usines pour la trituration du sésame; on en compte aujourd'hui quarante, toutes mues par la vapeur, munies de presses hydrauliques d'une valeur de plus de 6 millions, et qui donnent du travail à plus de 1,000 ouvriers. Dans le principe, le droit qui était, par 100 kilog., de 5 fr. 50 cent. et de 6 fr., gênait l'importation. Sur les demandes du commerce, et après examen de ses besoin, il fut abaissé à 2 fr. 50 cent.; et depuis ce moment l'importation a été toujours en augmentation. Elle n'était en 1841 que de 1,608,195 k.; elle s'est élevée en 1842 à 12,108,465 kilog.; en 1843 cette quantité a encore été dépassée.

Chose digne de remarque, en même temps la même progression se faisait sentir sur l'importation de toutes les graines oléagineuses dans le port de Marseille. Elle fut en 1835 de 1,019,636, kilog., en 1838 de 7364, 720 kilog., en 1840 de 16,784,060 kilog.. en 1841 de 30,661,090 kilog., en 1842 de 36,385,681 kilog.; enfin, en 1843 de 38,112,165 kilogrammes.

Cette même année, pour faire apprécier le peu de justesse des doléances du Nord, qui, ainsi que le constatent les documents officiels, importait la quantité de graines oléagineuses qui correspondait exactement à la quantité d'huile d'œillette qu'il versait en moyenne sur la place de Marseille, le Nord, disons-nous, entrait pour 50 pour cent dans la somme de toutes les importations.

Les 36 millions de kilog. de marchandises importés en 1842 représentent, avec tous leurs accessoires, une somme de 11 millions de fr.; quant à la part de l'industrie, on peut en juger par le fait suivant: en 1842, 36,046,200 kilog. de graines ont été livrés aux usines marseillaises, et ont présenté, convertis en huile ou en tourteaux, une plus-value de 2 millions de fr., qui se distillent en salaires, ustensiles et bénéfices; et ici nous ne parlons pas des autres avantages que l'agriculture du Midi, ordinairement si pauvre en amendements, retire des tourteaux, qu'ils soient employés comme engrais ou pour la nourriture des bestiaux. Le directeur de la ferme-modèle des Bouches-du-Rhône a constaté que le rendement d'un hectare qui, sans engrais était de 175 fr., s'était élevé à 100 fr. par l'emploi de 1,000 kilog, de tourteaux de sésame, et à 375 fr. par l'emploi de 500 kilog. de tourteaux de lin. 22,000 hectares de trouvent aujourd'hui amendés par ce précieux engrais, en bornant seulement à 200 fr, la plus-value qui existe dans le rendement, on voit que c'est pour l'agriculture méridionale un bénéfice net d'au moins 1,400,000 fr. par année.

Ainsi, en résumé, le résultat de l'importation des graines oléagineuses et du sésame en particulier ont été les suivants: aliment pour la navigation nationale dans le transport de 36,000 tonneaux de graines; création, exploitation et entretien de 40 usines qui donnent continuellement de l'ouvrage à plus de 1,000 ouvriers; bénéfice industriel d'au moins 2 millions de fr. sur les ventes et les manipulations; bénéfice agricole qu'on peut évaluer, ainsi que nous l'avons démontré tout à l'heure, à près de 4 millions et demi; enfin, baisse de prix dans les savons, car, depuis que l'huile de sésame s'est répandue dans le Midi, le savon y a diminué de 25 pour 100 tout en améliorant ses qualités.

En présence des résultats que nous venons de signaler, est-il utile pour le pays d'augmenter les droits sur une matière première à laquelle on ne peut reprocher précisément que sa richesse et la bonté de son rendement? Cette mesure, que nous regardons d'avance connue funeste, n'aura-t-elle pas pour conséquence de reporter sur des pays limitrophes, tels que le Piémont ou l'Italie l'activité du commerce des huiles? Nos voisins, mieux avisés, importeront les graines qui nous étaient destinées, les convertiront en huiles, et viendront nous demander ensuite le prix de la main-d'œuvre.

La France ne produit pas assez d'huiles pour ses nombreux besoins. Faut-il dès lors activer par de sages mesures ou entraver ses moyens de production? C'est là toute la question.

L'Opéra-Comique se repose sur les lauriers de M. Auber. Le lit est abondamment fourni, et doit être fort doux. Sans être tout à fait aussi bien couché, l'Opéra n'en a pas moins besoin de reprendre haleine. Nous n'aurons pas de sitôt, sans doute, à nous occuper de ces deux établissements, et encore moins du Théâtre-Italien, qui, depuis le 1er avril, s'est mis en vacances, selon son habitude aristocratique.

Faute d'un moine, disait-on jadis,l'abbaye ne chôme pas. Ce qu'il y a de sûr, c'est «pie la musique ne chôme pas faute d'un théâtre. Le mois d'avril est celui de toute l'année où l'emploi de critique musical est le plus laborieux, et demande le plus d'activité, de patience et de courage. Mais à ces inconvénients d'un rude métier, il y a parfois des compensations. Le ciel est juste! Quelquefois le critique musical est magnifiquement récompensé de ses efforts et de son dévouement intrépide.

Il y a d'abord les concerts du Conservatoire, qui semblent avoir été institués exprès pour cela. Nous n'insisterons pas sur la puissance de cet orchestre, ni sur l'habileté avec laquelle il est conduit, ni sur cette exécution presque toujours parfaite, et à laquelle, de l'aveu même des étrangers les plus entachés d'esprit national, rien ne peut se comparer dans toute l'Europe. Cela est connu et n'a pas besoin d'être répété. Aux séances ordinaires, qui se succèdent régulièrement tous les quinze jours, la semaine sainte est venue ajouter deux concertsspirituels, qui n'ont pas été les moins intéressants de la saison. Hændel, Haydn, Mozart, Beethoven et Cherubini en ont fait les frais, comme de coutume. Nous n'avons point à apprécier ici ces compositions magistrales, qu'on ne se lasse pas d'écouter, mais qui sont classées depuis longtemps, et dont la valeur ne saurait être contestée. Nous parlerons seulement de quelquessolistesqui se sont fait entendre aux dernières séances.

M. Prume a exécuté, dans celle du 24 mars, un morceau de sa composition, intituléla Mélancolie, pastorale pour le violon. M. Prume, en effet, est violoniste et appartient, si nous ne nous trompons, à l'école belge. Cette école a produit, depuis vingt-cinq ans, une foule d'élèves d'un mérite remarquable, et qui ont acquis une grande et légitime réputation; M. de Hériot, par exemple, M. Massart, M. Robrechts, M. Vieuxtemps, et, en dernier lieu, la jeune Thérésa Milanollo. M. Prume ne paraît pas destiné à s'élever aussi haut que ces grands artistes. Sa manière n'est pas, à beaucoup près, si large ni si hardie. Il manque d'éclat et de vigueur, et quelquefois de justesse. C'est là un grave défaut, surtout quand il n'a pas pour excuse la fougue de l'exécution.

M. Prume a néanmoins quelques qualités. Son jeu n'est dépourvu ni de grâce ni de délicatesse. Son style est assez élégant. Il est jeune d'ailleurs, et rien ne prouve qu'il n'acquerra pas, d'ici quelques années, ce qui lui manque aujourd'hui.

M. Martin a joué, au concert du 7 avril dernier, un concerto de violon, appartient à l'école française, et sort, dit-on, de la classe de M. Habeneck. Il a remporté, l'année dernière, le premier prix de violon au Conservatoire. C'est là un beau commencement. Il a déjà une bonne qualité de son, un excellent coup d'archet, un style correct assez élégant. Nous présumons seulement que son exécution eût été plus variée, mieux nuancée, plus finie, sansl'émotion inséparable d'un début.

On se rappelle la chute grave qui, durant six semaines, empêcha M. Habeneck de remplir, à l'Opéra et au Conservatoire, ses importantes fonctions.

Ce malheureux accident n'a pas empêché M. Habeneck se rétablir avec une rapidité qui, à son âge vraiment était vraiment merveilleuse. Dimanche dernier, 14 avril, il a reparu sur le théâtre de sa gloire, et a dirigé l'exécution du grand septuor enmi bémolde Beethoven. Dieu sait de quels applaudissements tumultueux et prolongés l'orchestre, le parterre et les loges ont salué son retour.

Le concert du 14 avril a été le plus beau peut-être de toute la saison. Il se composait, outre le morceau déjà désigné, de l'ouverture d'Oberon, ce poème instrumental si énergique et si gracieux, et d'une beauté si idéale, et de la symphonie enut mineur, qui est, comme on sait, la plus majestueuse création de Beethoven. M. Tilmant, le digne lieutenant d'Habeneck, a conduit ces deux grandes œuvres avec une justesse de mouvements, une précision, une verve incomparables.

Une jeune élève du Conservatoire, mademoiselle Mondulaigny, a exécuté dans cette même séance, unAve Mariade Cherubini, et un air duSamsonde Hændel. C'est une artiste qui donne beaucoup d'espérances. Sa voix est unmezzo sopranoassez fort et assez étendu pour ne rien craindre des salles les plus vastes, ni des orchestres les plus nombreux, pourvu que la sonorité en soit prudemment ménagée. Son style est pur, et d'une élégante simplicité. Elle respire toujours à propos, ellephrasebien, elle a de l'agilité et de la souplesse: il ne lui manque plus que de l'exercice et cet imperturbable sang-froid sans lequel un chanteur n'est jamais sûr de lui-même.

C'est ce qu'il faut souhaiter également à mademoiselle Nanny Bochkoltz, cantatrice allemande, qu'on a écoutée avec grand plaisir dans plusieurs concerts de cette saison. Sa voix est d'une belle qualité et d'un volume remarquable; son chant est très-expressif, et, quand elle dit certains airs duFreyschulzet certainsliederde Schubert, on se sent ému presque jusqu'aux larmes. Ce résultat fait d'autant plus d'honneur à mademoiselle Bochkoltz, qu'elle chante ces airs cesliederdans leur langue originale, que le public de Paris ne comprend guère. Presque tous les dilettanti savent l'italien, mais combien y en a-t-il qui sachent l'allemand?

Quant à M. Révial, il chante en français ou en italien, selon son caprice, et sa prononciation est également correcte, nette et sonore dans les deux langues. La voix de ce très-remarquable artiste a subi depuis un an, et grâce à un travail assidu, de grandes modifications. Il a appris l'art difficile et si peu connu d'en varier à son gré le timbre et le caractère; il a ajouté à une vocalisation savante, a un style élégant et toujours de bon goût, qualités qu'il avait déjà, le talent d'exprimer et le don d'émouvoir. On ne saurait dire mieux que M. Révial lelacde Niedermayer, ou laGita in Gondolade Rossini.

Nous avons déjà parlé, l'année dernière, des réunions musicales dont M. le prince de la Moskowa a eu l'heureuse idée de cette utile association qu'il a organisée et qu'il dirige avec un zèle si dévoué, une intelligence si complète, un sentiment de l'art si délicat et si profond. Il a enseigné aux gens du monde, et même,--faut-il le dire?--à plus d'un artiste, que le temps n'a pas plus de prise sur la musique que sur la poésie ou sur la statuaire, que les belles œuvres sont toujours belles, et que le génie ne vieillit pas. Le grand effet produit, dans ses deux derniers concerts, par la Bataille de Marignan, de Clément Janequin, en a été une preuve éclatante et sans réplique. C'est un chœur sans accompagnement--comme on les faisait alors,--où les bruits de la guerre, le tumulte de la mêlée, l'ivresse du combat, la joie du triomphe, sont peints avec une verve et un éclat extraordinaires. Cet ouvrage suffirait à établir la réputation d'un compositeur d'aujourd'hui, et il a été écrit sous le règne de François 1er.

Nous avons entendu de nouveau, cette année. M. Sivori, avec le même plaisir et le même regret que l'année dernière. Cet habile violoniste n'a point perdu l'habitude de gâter un très-beau talent par des affectations puériles et des excentricité de mauvais goût.

Un jeune violoniste russe, M. Gold, est venu aussi réclamer sa place à ce soleil de l'art qui, en France, luit pour tout le monde. Ce n'est pas encore un talent complet, mais il est déjà remarquable sous plus d'un rapport. Avec de l'étude et de la persévérance, il ne tardera pas sans doute à conquérir un rang honorable parmi ces artistes d'élite qui ont pour patrie l'Europe entière.

Dans cette armée plus ou moins harmonieuse dont nous avons essayé un dénombrement bien incomplet le bataillon le plus épais et le plus formidable est toujours celui des pianistes. Nous avons dejà parlé de mademoiselle M; le concert qu'elle a donné tout récemment n'a fait que nous confirmer dans notre opinion d'elle: un auditoire nombreux et choisi a ratifié avec éclats tous nos éloges. Madame Roumas, mademoiselle Korn se distinguent par les qualités qui appartiennent à leur sexe: la grâce, la finesse, la légèreté.

M. Baehler à la délicatesse d'une femme, la fougue et l'énergie d'un homme; c'est un artiste éminent et complet.

M. Lacombe, M. Halle ont moins d'éclat peut-être, mais leur talent, sage et bien réglé, a un air savant et magistral qui inspire l'estime et la confiance.

[Note du transcripteur: Le reste de cette page est dans un état tellement lamentable, dans le document source, que le transcripteur n'a pas pu le déchiffrer. Pour nos lecteurs qui voudraient en faire l'autopsie, en voici la numérisation.]

La critique est aisée, mais l'art est difficile.(Auteur connu.)

§ I.

Le livret, je pense, fut jadis un livret, c'est probable du moins; mais depuis longtemps le livret devint livre, le livre

devint volume, et bientôt, sans nul doute, le livret, quoique toujours livret, se composera d'in-folio en nombre et fera bibliothèque.

Livret à roulettes pour 1830.

Au reste, je ne pense pas que personne se plaigne de l'accroissement que nous signalons. Qui n'a lu avec plaisir et reconnaissance les pages brillantes et nombreuses accolées aux noms de MM. Gudio, Gallait, Decaisne, etc., etc.? Qui n'a remercié le livret d'avoir ouvert ses pages candides à des vers tels que ceux dans lesquels M. G. Jacob, 15, rue des Petits-Augustins, a été puiser l'inspiration de son poétique tableau?

952.--Le Conte.

Non! sans douceur il n'était pas cet âge,L'âge fécond de nos simples aïeux,..................................................................................................Parfois sortant du sein de l'eau l'OndineEnveloppait le pécheur dans ses rêts.Puis elle allait conter aux jeunes tillesDe son captif les doux amusements;Leurs cœurs dès lors ne restaient plus tranquilles.Non! sans douceur il n'était pas ce temps.Vers inédits jusqu'alors! ! ! !

Non! sans douceur il n'était pas cet âge,L'âge fécond de nos simples aïeux,..................................................................................................Parfois sortant du sein de l'eau l'OndineEnveloppait le pécheur dans ses rêts.Puis elle allait conter aux jeunes tillesDe son captif les doux amusements;Leurs cœurs dès lors ne restaient plus tranquilles.Non! sans douceur il n'était pas ce temps.Vers inédits jusqu'alors! ! ! !

Non! sans douceur il n'était pas cet âge,

L'âge fécond de nos simples aïeux,

.................................................

.................................................

Parfois sortant du sein de l'eau l'Ondine

Enveloppait le pécheur dans ses rêts.

Puis elle allait conter aux jeunes tilles

De son captif les doux amusements;

Leurs cœurs dès lors ne restaient plus tranquilles.

Non! sans douceur il n'était pas ce temps.

Vers inédits jusqu'alors! ! ! !

La part étant faite à la littérature, à l'histoire, à la divine poésie, un livret est si utile!

932.--Vous voyez une tête ravissante d'expression, adorable de suave fraîcheur et de rêverie.--Vous consultez le livret, qui vous apprend que c'est un jeune pêcheur.

2335.--Vous êtes ému à l'aspect d'une figure délicate et mélancolique.--Sainte Philomène, dit le livret--Vive le livret.

§ II.

Mais, au fait, pourquoi tant nous occuper du livret? Nous avons une tâche plus sérieuse et plus difficile que celle de louer cet aimable opuscule.

Le genre des portraits donne toujours, et cette année surtout, avec un grand bonheur.

1114. Victime du choléra, par Lehman.--C'est au pinceau de ce jeune et brillant artiste que l'on doit le Portrait de la marquise de B., exposé l'année dernière.

On demande le portrait de l'auteur.

329. Portrait d'un enfant bien remarquable.--De bons parents ont voulu consacrer le souvenir de ses dispositions brillantes sur le bilboquet. L'amour paternel est une belle chose!

Jeune fille souriant.--Tête d'expression. Contemplation muette, mêlée de bonheur avec une teinte de tristesse.

1091. Portrait de M. M., colonel de la garde nationale.--Portrait élégant et réussi. Nous aimons l'air satisfait que l'artiste a su répandre sur la physionomie intelligente de M. M.

1468.--Portrait de M. Meifred, professeur au Conservatoire de Musique, 23, rue Saint-Benoit, breveté du roi, apprend à toucher le quadrille en trente leçons, tous les jours de huit à cinq heures. (Écrire franco.)

Portrait de M. J..., maire de G. Remercions cet estimable fonctionnaire d'avoir bien voulu livrer ses traits à la publicité, et applaudissons à l'heureuse idée qu'il eut de se faire peindre vu costume. Le fauteuil qui est derrière lui mérite aussi des éloges.

2139.--Physionomie d'un encyclopédiste, dont chaque jour le coiffeur élargit le front trop étroit.

418.--Le Domino, portrait d'une dame qui désire garder l'incognito.

261. Une Femme turque, par M. Caminade.

129. Paysages.--L'école du paysage est toujours en progrès, toujours plantureuse et vivace. Comme dans le tableau de M. Bidaut (Joseph), on reconnaît à merveille ce culte méticuleux que l'artiste rend à la nature! Quelle naïveté! quel calme!

1039.--Comme ce Désert de Suez, de M. Labouère, est bien un désert.

N'oublions pas (1745) les Animaux en repos dans la campagne de Rome, par M. Verbœckhoven.

Quant aux sujets d'histoire et de sainteté, ils abondent:--Rigolette, Fleur de Marie, le Baptême de J.-C., les Samaritaine et les Saint Sébastien sont au Salon en imposante majorité. Les batailles sont cependant en nombre fort satisfaisant.

465.--Bataille de Dreux, par M. Debay. L'artiste a choisi le moment où l'écuyer de Coudé se propose de lui présenter un cheval frais.

39.--Vision de saint Ovens, par M. Appert.

1569.--Henri IV et le connétable de Lesdiguières, par M. Ronjon. Il lui recommande ses enfants.

1549.--La Conversion de saint Paul.

Vue d'un tableau de M. Liard.

612.--Saint Sébastien martyr. Ce tableau est du à l'habile ciseau de M. Etex; que la peinture lui soit légère!

62.--Vierge à la Cocotte, par M. Jean Bard.

N'oublions pas de féliciter M. Muller sur son tableau de Jésus-Christ faisant son entrée à Jérusalem.--Rien de plus original que la nouvelle manière d'ouvrir les portes inventée par ce jeune artiste.

Quant à madame Calamatta, elle semble avoir retrouvée le pinceau de Raphaël. C'est la même fermeté de dessin, la même solidité du couleur, la même puissance de modelé; enfin, que dirai-je, la même divinité d'expression.

Dans la Sainte Famille surtout, ces qualités se trouvent réunies au plus haut degré.

La jeune mère est bien la femme forte dont parle l'Évangile.

Remercions madame R. de C. de ses Études de Champignons d'après nature (2106).

Madame R. de C., animée d'une louable philanthropie, s'est empressée de réunir dans un cadre les champignons vénéneux et ceux qui ne le sont pas, afin de signaler les premiers à la réprobation universelle.--Nous votons une médaille de sauvetage à madame R. de C. Son autre cadre (2107) représente aussi des champignons, mais dans une situation plus intéressante, des champignons en couche.

Rien n'est suave et délicieux comme la nature morte de M. Delaunay(511).--La morbidesse la plus étrange est répandue sur cette toile ravissante, où l'œil s'arrête avec le plus vif plaisir.

Finissons en donnant au public une figure détachée du tableau du M. Bard,--Alexandre visitant le port de Corinthe.--Tout le monde se rappelle la Barque à Caron de l'année précédente. Au moins, lui, ne s'est point laissé enorgueillir par le succès. C'est une rude leçon, en même temps qu'un exemple qui devrait être profitable, que M. Bard donne à Delaroche, Ingres, Meissonnier, Decamps, Tanty, Chaplain, etc., qui se croient le droit de ne plus exposer, sous prétexte qu'ils ont du talent et qu'ils ont réussi.--C'est la grâce que je vous souhaite.

Amen.

(Voir t. III, p. 70, 86 et 106.)

Les événements de cette soirée laissèrent dans l'esprit de Potard des traces profondes. Cette irruption inattendue d'un jeune et hardi cavalier au sein d'une maison qu'il croyait inaccessible, le trouble de Jenny, son évanouissement, l'embarras et l'effroi de Marguerite, tout contribua à le convaincre que sa surveillance avait été mise en défaut, et que ses lares domestiques cachaient un douloureux mystère. Comment le pénétrer? Là commençaient ses incertitudes. La crise que la jeune fille venait d'essuyer la laissa pendant quelques jours dans un état de souffrance et de langueur qui ne permettait pas de lui faire subir un interrogatoire. Comme les tiges qu'un violent orage a courbées, Jenny se relevait lentement; son organisation délicate luttait mal contre les ravages du chagrin; une fièvre opiniâtre donnait à ses yeux un éclat maladif et colorait ses pommettes d'un ronge de mauvais augure.

Quand les plus fâcheux symptômes eurent cessé, Potard questionna pourtant la jeune tille; mais elle fut impénétrable. Les instances les plus vives ne purent rien sur elle. Dans tout ce qui s'était passé, il ne fallait voir que l'effet d'une secousse imprévue; telle fut la seule explication que l'on put en tirer. Potard n'osait pas mieux préciser ses soupçons et troubler la sainte pudeur qui est l'apanage ordinaire de cet âge. Il était donc obligé de s'en tenir à des insinuations vagues qui n'avançaient en rien son enquête. Interrogée à son tour, Marguerite garda aussi la défensive, et ni les prières ni les menaces ne changèrent sa détermination. Évidemment il y avait concert entre ces deux femmes, et presque complot. Désespéré de ce silence, Potard essaya de puiser des renseignements à une autre source. Il se rendit chez Beaupertuis pour provoquer des éclaircissements. Édouard ayant quitté Lyon; il s'était remis en voyage peu de jours après leur dernière rencontre. Ainsi tout conspirait pour laisser Potard en proie au soupçon et à l'incertitude.

Le temps s'écoulait, et il fallait prendre un parti. L'inventaire des Grabeausée était achevé; les nouveaux échantillons, l'itinéraire; les instructions, tout était prêt; rien ne s'opposait plus au départ, et en le différant on eût laissé prendre l'avance aux maisons rivales pour le curcuma et les clous de girofle, deux articles rares et recherchés. Potard comprit qu'il importait de frapper un coup décisif. Dans la plaine des Brotteaux et sur le chemin des Charpennes, il avait remarqué une maisonnette offrant les avantages de la solitude sans avoir les dangers de l'isolement. Quelques habitations, peuplées d'honnêtes ouvriers, l'environnaient, et un jardin, clos de murs, lui ménageait une issue du côté de la campagne. Sans en prévenir personne, Potard arrêta ce logement, le fit disposer d'une manière convenable, et, quand tout fut prêt, il signifia sa volonté aux deux femmes, qui obéirent avec résignation. En moins d'une semaine, le déménagement fut fait, et celui qui aurait frappé à la porte du petit appartement de la place Saint-Nizier eût trouvé l'oiseau envolé et la cage vide. Cet abandon se trahit bientôt au dehors; faute de soins, les capucines et les pois de senteur se flétrirent sur leurs tiges, et cet arc de verdure, naguère si vigoureux et si régulier, n'offrit plus que des festons en désordre et des feuilles jaunies par la sécheresse.

Plus tranquille à la suite de ce coup d'État, le père Potard se remit en voyage, et le poivre, le sumac, les bois de campêche, les estagnons d'essence, la cochenille, l'indigo, le café et le sucre occupèrent bientôt une telle place dans sa pensée, que le souvenir de son aventure alla peu à peu en s'affaiblissant. Ses soupçons ne tenaient pas devant un ordre de noix de galles, et il n'est rien qu'une belle affaire en gommes du Sénégal n'eût le pouvoir d'effacer. Potard était alors sur son vrai théâtre, et il s'y montrait plus beau que jamais. Les maisons de Lyon le citaient en exemple à leurs voyageurs; Là où les autres glanaient, il trouvait matière à une ample moisson, et ressemblait à ces chiens de race qui ne quittent pas la partie sans emporter le morceau. Dieu sait quel répertoire d'ingénieuses formules il avait créé pour vaincre les résistances et arracher un consentement! Comme il s'aidait avec art des moindres circonstances pour entraîner les volontés paresseuses et subjuguer les volontés rebelles! Une caresse à l'enfant, un compliment à la femme, une flatterie au mari, des poignées de main aux commis et aux garçons; il connaissait tous ces moyens vulgaires, et ne les employait qu'en les relevant par la mise en œuvre. Quelle variété dans le ton, et comme il l'appropriait aux caractères aux mœurs, aux préjugés de chacun! Quelle sûreté de coup d'œil, quel aplomb, quelle fécondité de ressources, quelle souplesse, quelle dextérité de langage! L'art du voyageur a beaucoup de rapport avec la tactique qui préside à l'invasion des places fortes. C'est un siège en règle, où tous les effets sont calculés, et dont les combinaisons sont infinies: tantôt il faut brusquer l'assaut, tantôt conduire lentement la tranchée. Les diversions habiles, les regards incendiaires, les mines et contre-mines, tout l'appareil et toutes les ruses de l'attaque sont du ressort d'un voyageur de génie, et lui appartiennent par droit d'assimilation. L'art des voyages sera donc quelque jour placé sur la même ligne que l'art des sièges, et Potard aura mérité d'en être le Vauban.

Quatre mois s'écoulèrent ainsi, au bout desquels il fallut regagner Lyon pour y prendre langue. Potard descendit dans sa petite maison des Brotteaux, et il y retrouva les choses au point où il les avait laissées. Seulement Jenny semblait être revenue à la santé et au bonheur; son teint s'était animé, la langueur répandue sur ses traits avait disparu. Le voyageur attribua ces résultats à l'air de la campagne et à un exercice plus fréquent. Sa maison, embellie par les soins des deux femmes, était charmante; sous leurs mains industrieuses, le jardin avait changé d'aspect. Une allée en forme de berceau, recouverte de vigne vierge et de chèvrefeuille, conduisait jusqu'à la porte qui s'ouvrait sur les champs; quelques plantes rares garnissaient une petite serre, et des bancs de gazon étaient symétriquement disposés dans les angles des murs. Potard se trouva le plus heureux des hommes au sein de cet Eden fleuri, et il s'y remit des fatigues de sa tournée. Du reste, plus de soupçons, plus d'inquiétudes; il avait chassé le souvenir du passé comme un mauvais rêve, et voyant Jenny heureuse, il lui supposait le cœur tranquille.

Une nuit pourtant il eut une alerte assez vive. Un travail d'écritures l'avait conduit jusqu'à une heure assez avancée, et il venait à peine d'éteindre sa lampe quand un bruit, qui semblait voisin, attira son attention. Il se leva, et, sans ouvrir sa croisée, il appliqua son œil contre les lames des volets. Une obscurité profonde voilait les objets, et la brume qui flottait dans l'air les rendait plus confus encore. Cependant il lui sembla voir une omble se glisser sous l'allée couverte, et un grincement étouffé lui lit croire que l'on faisait jouer la serrure de la porte du jardin. Tout cela s'accomplit avec la rapidité de la pensée, et un instant après le silence avait repris le dessus. Troublé par cette vision, Potard ne put se rendormir; dès qu'il vit poindre le jour, il se leva, et alla s'assurer si rien, dans l'aspect des lieux, ne lui fournirait d'autres indices. La maison était dans un ordre parfait; toute porte avait ses verrous tirés; pas le moindre dérangement ni le moindre désordre ne se laissaient voir. Dans le jardin, même recherche et même résultat; le sol, sec et bien battu, n'avait conservé aucune trace; la porte qui donnait sur les champs était fermée à clef. Potard commençait à croire qu'il avait été le jouet d'une illusion; cependant il eut l'idée de jeter au dehors un dernier coup d'œil. La clef de l'issue était à sa place; il s'en servit pour ouvrir et se diriger vers la plaine en examinant avec précaution le terrain un peu détrempe par la pluie. Il n'y avait pas à s'y tromper: un homme avait passé par là, et y avait laissé des empreintes évidentes. Potard suivit ces traces dans toute l'étendue de la jachère, et constata qu'après un court circuit le coupable avait dû regagner la grande route. L'examen des vestiges laissés sur le sol le conduisit à une autre découverte, c'est qu'ils provenaient non de souliers de manant, mais de chaussures fines qui trahissaient une certaine position sociale.

Lorsque Robinson découvrit pour la première fois, dans une île qu'il croyait déserte, des empreintes de pas humains, il n'éprouva pas une frayeur plus grande que celle dont fut saisi Potard à la vue de ces indices accusateurs. Une sueur froide l'inonda, sa bouche resta à sec, et il sentit son gosier se resserrer comme sous une étreinte vigoureuse. Le passé lui revint alors à la mémoire, et son cœur se remplit d'amertume. Cette gaieté qu'il avait trouvée, à son retour, assise sur le seuil de sa maison, n'était qu'une feinte: on lui souriait pour mieux le tromper. Accablé sous sa propre découverte, il n'osait pas regagner le logis, et un instant il eut la pensée de fuir devant une perfidie si habile. La raison et la tendresse l'emportèrent; il résolut de se vaincre et d'opposer dissimulation à dissimulation. Personne n'était encore levé chez lui; son excursion matinale n'avait pas été remarquée. Il rentra sans bruit, remit tout dans l'ordre accoutumé, et se réfugia dans sa chambre pour combiner ce qui lui restait à faire. Deux heures après il retrouvait, dans le jardin, Marguerite et Jenny, qui s'étaient réveillées au premier chant de l'alouette. La jeune fille était radieuse; elle se baignait avec joie dans une atmosphère chargée des parfums du matin; elle suivait de l'œil les oiseaux qui construisaient leurs nids, et se penchait sur toutes les fleurs pour en mieux respirer l'arôme. Cette joie faisait un mal horrible à Potard; cependant il parvint à se maîtriser. Le déjeuner se passa comme d'habitude, et rien ne put faire soupçonner aux deux femmes que le maître de la maison était sur la trace de leur secret.

Quand Potard fut sorti de chez lui, à son heure ordinaire, ces sentiments tumultueux, jusque-là comprimés, firent explosion à la fois:

«Malheur à elles, s'écria-t-il, ou plutôt malheur à lui! Je le rejoindrai, fût-ce dans les enfers. On ne connaît pas le père Potard; non, on ne le connaît pas; mais il se fera connaître. Ah! vous avez cru me jouer; vous m'avez pris pour un Cassandre, pour un vieillard de comédie; eh bien! vous verrez, morbleu, vous verrez. Passons-le sous jambe, qu'ils se sont dit, il est si bonhomme! Un bonhomme, moi? Je vais devenir un volcan incendiaire, un vésuve qui ne laissera rien d'intact sur son chemin. Ah! vraiment, c'est ainsi que vous le prenez! Faire aller un homme qui a roulé dans toutes les ornières de France et de Navarre! Ce serait du nouveau. Je ferai une victime, Dieu de Dieu, oui, j'en ferai une; ils veulent me plonger dans le sang comme à Dijon,» ajouta-t-il comme accablé par un souvenir plein d'horreur.

Tout en parlant et en gesticulant ainsi, Potard suivait la grande route qui va des Charpennes aux Brotteaux, et aboutit au pont Morand par une magnifique avenue bordée de deux rangées d'arbres. Depuis la soirée de la place Saint-Nizier, le voyageur avait une idée fixe que les circonstances ne lui avaient pas permis de réaliser: il voulait rejoindre Édouard Beaupertuis, lui demander une explication, et prendre un parti après l'avoir entendu. L'aventure de la nuit venait de donner à ce désir une vivacité et une énergie nouvelles: en sortant de chez lui, Potard s'était juré qu'il trouverait Édouard dans la journée, et, mort ou vif, aurait raison de ce jeune homme. Cette résolution était bien arrêtée dans sa tête, et à peine eut-il franchi le pont Morand, qu'il se rendit chez les Beaupertuis, où il trouva l'ancien voyageur de la maison, alors commis principal.

«Bonjour, Eustache, lui dit-il d'un ton amical et en déguisant ses préoccupations.

--Ah! c'est toi, Polard; comment vont les chansons, vieux? De plus en plus troubadour, n'est-ce pas? Quel bon veut t'amène, l'ancien?

--Une misère, Eustache: je voudrais savoir où est votre petit Édouard; charmant garçon, ma foi, un cadet qui ira bien. Où loge-t-il donc, Eustache?

--Où loge Édouard?

--Oui, Eustache, reprit Potard, qui craignait toujours de se trahir. Nous avons quelques petits comptes ensemble que je voudrais solder. Il me doit une revanche aux dominos.

--Alors te sera à son retour, vieux; il est encore en voyage. On ne l'attend que dans deux semaines.

--En voyage! vrai, Eustache? en voyage; tu ne plaisantes pas? Édouard est en voyage? ajouta-t-il en lui prenant la main avec une vivacité dont il ne put se défendre.

--Sans doute; et qu'y a-t-il d'étonnant, troubadour, qu'Édouard soit en voyage? C'est la saison de la vente. Tu es bien singulier aujourd'hui.

--C'est juste, dit Potard se remettant; je n'y avais pas songé. Il est donc en voyage, votre petit Édouard? Ta parole d'honneur, Eustache?

--Ah ça, vieux, tu as eu quelque coup de sang; tu deviens stupide. Tiens, poursuivit le commis en prenant un papier sur le comptoir, voici une lettre que la maison a reçue ce matin de Metz. Vingt douzaines de châles en crêpe de fantaisie, un joli ordre! Lis la signature.

--Édouard Beaupertuis, dit Potard en jetant un coup d'œil avide sur la lettre que lui présentait le commis. C'est étrange!

--Étrange, troubadour, pourquoi? Décidément tu as reçu quelque coup de marteau sur le timbre. Comme te voilà ahuri!

--Fais pas attention, Eustache. Ton diable d'Édouard m'a fait gorger le double six sept fois de suite: il y a de quoi faire tourner un homme en mêlasse. Adieu, collègue. Merci.

--Adieu, vieux.»

Potard sortit désespéré; cette trame dont il croyait tenir le fil se compliquait de plus en plus; il ne savait désormais à quoi se rattacher, il était à bout de conjectures. Pendant quelques heures il parcourut les quais du Rhône, en proie à une espèce d'égarement, espérant toujours que le hasard le servirait mieux que le calcul, et que le sort lui livrerait son mystérieux ennemi. Il n'aperçut que d'honnêtes visages qui n'avaient rien de séducteur: des négociants ou des employés qui vaquaient à leurs affaires, enfin, cette foule bruyante qui remplit l'enceinte des grandes villes et s'agite pour gagner le pain de la journée. Sur toutes ces physionomies le voyageur essayait de trouver le mot de son énigme et la clef de l'apparition qui venait de troubler à jamais son repos. Quand il reprit, le soir, le chemin de sa maisonnette, il chancelait comme un homme ivre, tant les déceptions dont il était le jouet avaient laissé dans son cerveau empreinte profonde.

Cependant il fallait se vaincre encore, sous peine de trahir devant Jenny et Marguerite les combats de son âme et la source d'où ils provenaient. Potard eut ce courage: comme ces martyrs qui gardaient, au milieu des tortures, toute leur sérénité. Il garda le sourire sur les lèvres pendant que le chagrin lui rongeait le cœur. Il s'associait aux petites joies de la jeune fille, et se prêtait à ses moindres caprices avec sa patience et sa bonté accoutumées; il grondait Marguerite moins souvent qu'à l'ordinaire, et resta indifférent à des négligences dans le service qui autrefois eussent provoqué ses reproches. Sa vie intérieure manquait désormais d'abandon; elle reposait toute sur un calcul. Il s'agissait d'exercer une surveillance qui ne fût pas soupçonnée, et de ne pas provoquer autour de lui la défiance pendant qu'il ménageait à ces deux femmes un siège dans toutes les formes. Chaque jour il s'absentait comme à son habitude, mais des émissaires, répandus près de la maison, lui rendaient compte de ce qui s'y passait, et des mouvements qui s'y étaient opérés. La nuit, aucun bruit ne trahissait ses mouvements, et le silence le plus profond régnait dans sa chambre; mais au lieu de se livrer au sommeil, Potard était debout devant sa croisée ouverte, l'œil et l'oreille aux aguets, en butte à une insomnie fiévreuse.

Une semaine s'écoula ainsi sans amener d'incident nouveau. Les espions n'avaient rien aperçu de suspect, et le long entretien que Potard poursuivait avec les étoiles n'amenait aucun résultat. L'incertitude dévorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces insomnies prolongées. Quoique la passion le soutint, il était une heure, dans le cours de ces veillées, où son œil se fermait involontairement et où sa tête se penchait sur l'appui de la croisée; alors d'horribles cauchemars s'emparaient de lui, et il n'échappait à ce triste sommeil qu'en proie au vertige et le cœur rempli d'angoisses. Il en était là, une nuit, quand un son sec et brusque le réveilla en sursaut: il se remit vivement sur son séant; mais, par un geste mal calculé, il heurta l'espagnolette, qui résonna sous sa main. C'en fut assez pour changer l'aspect de la scène: une ombre effarouchée se perdit sous le berceau, et quelques mouvements qui avaient lieu dans l'intérieur de la maison cessèrent à l'instant même. En présence de cette proie qui allait encore lui échapper, le cœur de Potard bondit dans sa poitrine: hors de lui, il allait se précipiter par la croisée afin d'atteindre son ennemi et l'abîmer au besoin dans sa chute, quand l'idée, l'inspiration d'une vengeance plus terrible vinrent l'assaillir. Il avait à ses côtés un fusil, une bonne arme de Saint-Étienne, dont les perdrix de la plaine environnante avaient plus d'une fois éprouvé la justesse; avec la rapidité de l'éclair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de la croisée, et au moment où l'ombre, s'évanouissant par un chemin qui lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparaître dans la campagne, il l'ajusta et pressa la détente. Le coup partit, et un cri se fit entendre. Potard s'élança hors de sa chambre, croyant trouver sur le sol le cadavre de sa victime.

Cependant le bruit d'un coup de feu, tiré au milieu de la nuit, avait mis en éveil tout le voisinage. Les croisées des maisons environnantes se garnissaient de curieux ou de femmes épouvantées; on s'interpellait à la ronde pour savoir d'où provenait cette mousqueterie et quel attentat avait été commis. Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la jeune fille était sur le seuil de sa porte, un bougeoir à la main, dans tout le désordre d'une toilette de nuit; Marguerite, de son côté, descendait de sa mansarde dans un négligé semblable. Toutes les deux semblaient éprouver une surprise n'avait rien de joué, et qui ne cessa même pas lorsque Potard leur dit d'un ton moitié farouche, moitié solennel:

«Femmes, venez voir votre ouvrage!»

Elles suivirent le troubadour dans le jardin où les populations voisines descendaient à leur tour, armées de lanternes et offrant le spectacle des plus étranges accoutrements. Potard marchait à la tête de ce bataillon et cherchait partout le corps du délit. Dans la première ivresse de l'attentat, il eût foulé aux pieds avec délices le cadavre de son ennemi: cette joie lui fut refusée. On eut beau fouiller de toutes parts, dans tous les coins, sous les touffes de fleurs, derrière les bancs de gazon, point de cadavre, point d'être animé ou inanimé. La petite porte du jardin était close, et rien n'indiquait qu'on l'eût ouverte. Potard ne se contenait plus: il allait comme un furieux dans tous les sens, avide de sa proie, et désespéré de ne pas la trouver. Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scène était une plaisanterie imaginée par le voyageur, et qu'après avoir déchargé son arme sur une chauve-souris, il trouvait agréable de convertir cet exploit nocturne en une mystification pour tout le quartier. Aussi ne se retirèrent-ils pas sans murmurer et en menaçant le troubadour du commissaire de police.

Qu'on juge de l'état de Potard: il crut que sa raison l'abandonnerait, et quelques instances que purent faire Jenny et Marguerite, il ne voulut pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon, et plongé dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut monté sur l'horizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le chasseur en quête de son gibier, et que rien ne rebute de sa recherche. Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne, il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son œil vint à se fixer sur les panneaux extérieurs de la porte. Ce fut toute une découvert qui lui arracha un cri spontané:

«J'en étais bien sûr!» s'écria-t-il.

Il venait d'apercevoir quelques gouttelettes de sang qui avaient laissé leur empreinte sur le bois.

«Maintenant, ajouta-t-il, on ne pourra plus me traiter de visionnaire. L'oiseau de nuit a eu du plomb dans les ailes, et il ne peut pas être allé bien loin.»

XXX

(La suite à un prochain numéro.)


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