SOMMAIRE.

L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.N° 64. Vol. III.SAMEDI 18 MAI, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40Incendie de la flèche de la cathédralede LaonSOMMAIRE.Histoire de la Semaine.Le roi de Baviére haranguant le peuple à la fenêtre de son palais; Incendie de la tour de Laon.--L'Allemagne, la contrefaçon et l'histoire du Consulat et de l'Empire, de M. Thiers.--Courrier de Paris.Arnal rôle de Juvénal, dans le Carlin de la Marquise.--Exposition des Produits de l'industrie. (Troisième article.) Métaux et Machines.Moulin à bras adopte pour l'armée d'Afrique; Coupe du Moulin à bras; Machine à sculpter; Grue balance; Vue générale de la Salle des Machines; Pompe d'épuisement Letestu; Pompe foulante et aspirante de Letestu.--Le Maroc.Carte du Maroc; Vue générale de Tétouan; une Rue de Tanger; une noce et un Enterrement, six costumes.--Le Dernier des commis Voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre VIII. Récit: les Amours de Potard.Chronique musicale.Portraits de MM. Prudent, Berlioz, Liszt, Dœhler et Habeneck.--Publications Illustrées. Les cent Proverbes.Six Gravures par Grandville.--Bulletin bibliographique.--Modes.Gravure.--Amusement des sciences.Gravure.--Rébus.Cette semaine encore les débats de nos Chambres, les nouvelles de la politique intérieure ne sauraient prétendre, par leur intérêt, à occuper d'abord l'attention de nos lecteurs. Le récit de désastres nouveaux et d'événements extérieurs la réclame avant tout.Les incendies se sont encore multipliés. Le 7 de ce mois, de sombres nuages s'étant amoncelés sur la montagne qui couronne la ville de Laon, un orage violent éclata vers trois heures de l'après-midi. Plusieurs coups de tonnerre, retentissant avec un grand éclat, firent craindre que la foudre ne fût tombée sur quelque point de la ville. Le calme, en reparaissant assez promptement, avait entièrement dissipé ces craintes, lorsqu'à quatre heures, le bruit du tocsin partant de l'église Notre-Dame, et les cris: «Au feu! le feu est dans la cathédrale!» remplirent les rues d'habitants. L'alarme n'avait pas été donnée sans cause. La tour du cloître, cette construction si svelte, si aérienne, qui compte de la base à la plate-forme supérieure quatre-vingts et quelques mètres, est encore exhaussée d'un clocher en flèche de dix mètres environ. Le clocher, de forme hexagone, et qui est terminé par un globe sur lequel se tenait debout un ange aux ailes déployées et portant une croix, présente, dans sa partie inférieure, un campanule dans lequel sont placés la cloche et les timbres de l'horloge. L'ange, haut de trois à quatre pieds, était en plomb, et pesait une centaine de livres; le globe sur lequel il était debout était en cuivre; les six côtés formant la flèche étaient recouverts de feuilles de plomb. C'est à quelques mètres au-dessous du globe, dans la partie très-amincie de la flèche, que la foudre a pénétré en pratiquant un trou. C'est de là que, du sol de la rue, ou voyait s'échapper une légère fumée, devenant incessamment plus intense et annonçant l'existence du foyer qu'activait l'air qui pénétrait dans le clocher. Comment combattre un incendie qui s'était manifesté sur un point qu'on devait croire hors de la portée de tout effort humain? Mais les pompiers de la ville et des artilleurs du 5e régiment, dont plusieurs batteries sont en garnison à Laon, ne se laissent pas décourager. L'eau parvient au sommet de la tour, et, à l'aide de tuyaux de pompes, est lancée sur les parties de la flèche d'où sortent la fumée et bientôt les flammes. Elles sont concentrées là; mais elles semblent y devenir plus actives. On s'attend à un écroulement, on n'ose calculer ni son étendue, ni les ravages qu'il peut faire. La partie supérieure de la flèche s'incline, un craquement se fait entendre, et tient dans une sorte de stupéfaction toute la population qui, des différents points de la ville, a les regards attachés sur un spectacle bien fait pour causer l'anxiété, puisqu'il peut être suivi de la ruine de l'un des plus beaux monuments de l'art chrétien. La chute, cause de tant d'effroi, a eu lieu, et n'a heureusement amené aucun des graves accidents que l'on redoutait. L'ange seul a été fort mutilé.--En Angleterre, la salle de spectacle Manchester a été détruite par un incendie. Ce désastre n'a pas fait de victimes. L'édifice était assuré; il n'avait rien de monumental.Place du palais et du théâtre, à Munich.--Le roi haranguant le peuple.L'émeute, dont nous avons fait connaître la cause dans notre dernier numéro, a grondé pendant trois jours à Munich. Les correspondances et les journaux ne sont pas d'accord sur les moyens répressifs qui ont été employés. Plusieurs nient l'intervention du canon, mais tous s'accordent à représenter l'attaque populaire comme fort vive et fort obstinée, c'est dire que l'on a compté des victimes de part et d'autre. Des barricades ont été formées, et des uniformes militaires ont été vus dans les rangs de l'émeute. Enfin, le roi qui, en parlant au peuple du balcon de son palais donnant sur la Grande-Place, n'avait, le 2, obtenu qu'une bien courte suspension d'hostilités, a, le 4, fait annoncer la réduction du prix de la bière. Cette mesure a eu un succès plus soutenu que l'allocution de la surveille; la tranquillité s'est rétablie. Des arrestations ont eu lieu, et l'on instruit sur cette affaire. Ces mesures judiciaires, qui semblent en contradiction avec le parti qu'on avait pris de donner satisfaction et en quelque sorte raison au peuple, n'avaient pas amené de nouveaux troubles; et, le 8 au matin, le roi a quitte sa capitale pour entreprendre un voyage en Italie et en Sicile, auquel il se préparait avant ces malheureuses journées. En partant, ce prince a adressé au premier bourgmestre de Munich une lettre autographe on, après avoir rappelé les forfaits douloureux dont cette ville a été le théâtre, il dit qu'il a vu avec joie et consolation la ferme altitude de la bourgeoisie et le zèle intrépide avec lequel elle a contribué au rétablissement de l'ordre. Il fait envisager son départ comme une preuve de sa confiance dans cette fidélité et ces sentiments éprouvés. Espérons que les magistrats apporteront une sage mesure dans les poursuites auxquelles ils se livrent, et que la population ne sera pas amenée à tromper la confiance de l'auguste touriste.Dans l'île d'Haïti l'agitation paraît autrement profonde qu'en Bavière. Les journaux anglais, qui consacrent la moitié de leurs colonnes à la glorification de nos ministres, et l'autre à les accuser d'avoir une politique ambitieuse, sans doute pour les élever aux yeux de la France, ont avancé, avec ce que nous appellerons poliment leur habituelle assurance, que la révolution qui gronde et semble prête à éclater dans l'ancienne île de Saint-Domingue est l'œuvre de notre gouvernement, et qu'un de ses agents secrets a été arrêté et trouvé nanti du pouvoirs et d'instructions. Les inventions sont fort obligeantes sans doute, mais ne nous paraissent pas destinées à faire beaucoup de dupes d'aucun côté de la Manche. Le gouvernement de la France a prouvé de reste assurément qu'il n'est pas travaillé par l'esprit de conquête; Haïti particulièrement a éprouvé la modération de nos exigences les plus légitimes, et l'accomplissement de ses engagements à notre égard est tout ce que nous lui demandons. Si son intérêt lui donnait le conseil de se placer sous la protection d'une grande puissance, et si elle s'adressait de préférence à la France, il faudrait précisément voir dans cette démarche et dans cette confiance une preuve que nous ne sommes pas considérés comme, bien envahisseurs. Du reste,le Courrier des États-Unisnous apprend que notre consul, à Santo-Domingo, n'est intervenu que pour sauver la garnison de cette ville. Cernées par des forces supérieures, ces troupes allaient être accablées, quand M. Juchereau de Saint-Denis a offert sa médiation, qui a été acceptée. Les soldats, par suite de la capitulation qui en a été le résultat, ont évacué la place; les officiers seuls ont été autorisés à conserver leurs armes. Le fils du président, qui était parmi ces derniers, est allé au devant de son père, qui marchait sur cette ville à la tête d'un corps d'armée. Des nouvelles postérieures de Port-au-Prince, à la date du 8 avril, annoncent que le général Hérard s'était avancé jusqu'à la petite ville d'Azna, qui n'est qu'à vingt-quatre heures de marche de Santo-Domingo; qu'il avait eu là une longue conférence avec le contre-amiral de Moges, commandant de notre station des Antilles, et qu'on ne croyait pas, en raison de la disproportion des forces, à une résistance bien longue de la partie espagnole soulevée. D'un autre côté, la ville des Cayes venait d'être attaquée et saccagée elle-même par un parti d'insurgés. Profitant de l'absence du général et des troupes, les nègres se soulevèrent en masse, le dimanche 31 mars, et firent un massacre effroyable de la population mulâtre. Le mercredi, les gardes nationaux des Cayes sortirent avec deux pièces d'artillerie pour châtier les rebelles; mais leur commandant passa du côté de ceux-ci et leur livra les canons. Ainsi armés, ils reconduisirent les gardes nationaux, entrèrent aux Cayes, et s'y livrèrent à une horrible boucherie de mulâtres. Les vaisseaux en rade servirent de refuge à ceux qui purent échapper, et un capitaine français, le capitaine Tahet, qui se trouvait en partance, n'hésita pas, bien qu'il n'eût, que les provisions nécessaires à son équipage, à se charger de cent cinquante de ces malheureux, qu'il alla déposer à la Jamaïque. Selon quelques-uns, ce n'est qu'une lutte de castes; selon d'autres, ce sont en même temps des souvenirs de nationalités différentes; une autre version n'y voit, que des inquiétudes sur le sort de la constitution, bientôt nous connaîtrons mieux les événements, leur portée, véritable et leur cause réelle.Dans l'Amérique du Sud les nouvelles favorables aux Montevidéens prennent de la consistance. Oribe avait lancé un décret par lequel il déclarait, que tous les habitants des campagnes entre Minas, Pando et Salice, c'est-à-dire dans un rayon d'environ quarante lieues, devaient se retirer dans la ville de Minas sous trois jours, et que ceux qui ne se conformeraient pas à cet ordre seraient traités avec la dernière rigueur. Des sujets anglais s'étant trouvés compris dans cette incroyable menace en ont référé au commodore Purvis, dont la sollicitude pour les intérêts de ses compatriotes s'est constamment et énergiquement manifesté en toute circonstance. Nous n'apprendrons que plus tard l'issue de ce conflit, heureux pour nos nationaux qui continuent à se plaindre du peu d'appui qu'ils trouvent dans ces parages auprès des agents de la France.Sur la foi du journal d'un de nos ports, auquel étaient parvenus des renseignements mensongers, presque toutes nos feuilles ont annoncé que le gouvernement mexicain, mettant à exécution le décret qui interdit aux étrangers toute espèce de commerce de détail, avait fait fermer, à Mexico seulement, dix-huit boutiques françaises; et que, les violences ne se bornant pas là et les Mexicains interprétant à leur manière, les idées de leur gouvernement, plusieurs citoyens français avaient été assassinés. Des lettres dignes de toute confiance autorisent à démentir cette dernière et si triste partie de la nouvelle mise en circulation. Quant aux mesures prises contre le commerce, elles se sont bornées à excepter quatorze étrangers seulement de l'autorisation de vendre en détail, et dans ce nombre on ne compte que six Français. Ce fait a encore sa gravité et attirera sans doute l'attention de notre gouvernement.Le ministre des États-Unis à Buenos-Ayres vient d'adresser à son gouvernement une lettre qui renferme des détails très-dignes d'attention sur les États du feu docteur Francia, de Paraguay: «Un ministre plénipotentiaire de la république du Paraguay auprès de la confédération Argentine, senor don Andres Gil, écrit-il, est arrivé dans cette ville et m'est venu visiter, me disant qu'il avait ordre de le faire, et de me marquer les sentiments d'amitié de son gouvernement envers les États-Unis, et de me dire que tous les citoyens des États-Unis qui se rendraient au Paraguay seraient considérés exactement comme des citoyens du Paraguay; que son gouvernement désirait voir dans les ports de la république le pavillon des États-Unis. Le Paraguay, ajoute le consul américain, est au centre de l'Amérique du Sud, et probablement en est la partie la plus fertile. Durant trente années il a cessé d'avoir des relations avec ses voisins; la paix et la tranquillité y ont régné constamment; sa population s'élève aujourd'hui à plus d'un million d'âmes; il est borné au nord-ouest par la Bolivie; à l'ouest et au sud, par la confédération Argentine, et par le Brésil, à l'est et au nord-est. Le Paraguay ne peut manquer d'exercer bientôt une influence importante dans les affaires des États de l'Amérique du Sud, qui ont été déchirés pendant tant d'années par la guerre civile. Le Paraguay recevrait des États-Unis une quantité considérable de tissus de coton et des farines: en échange, il donnerait des peaux, du café, de l'indigo, etc. L'Angleterre, la France et le Brésil ont nommé des agents pour visiter le Paraguay. Le seul qui ait rempli sa mission est M. Gordon, secrétaire de la légation britannique à Rio-Janeiro. Dans ce moment, une convention de députés de toutes les provinces est assemblée dans la ville capitale, Assomption, pour rédiger une constitution. Le gouvernement actuel se compose de trois consuls qui administrent en attendant que la constitution soit adoptée.»On espérait que les condamnations à mort de la commission militaire de Bologne seraient toutes commuées. Cette confiance a été trompée. Le 7 de ce mois au matin, six condamnés ont été conduits, dès le lever du soleil, hors des murs de la ville de Bologne, et fusillés par derrière, au milieu d'un nombreux carré de troupes qui entouraient le lien de l'exécution et empêchaient les rares curieux d'approcher. La nature du tribunal, le supplice outrageant, ont causé beaucoup d'émotion dans la ville.La discussion sur le bill des manufactures avait été remise à l'ordre du jour dans la séance de la chambre des communes du 10. Lord Ashley a modifié sa proposition. Il demandait qu'à partir du 1er octobre prochain aucun enfant ne fût occupé dans les fabriques plus de onze heures par jour, et qu'à partir du 1er octobre 1847 ce temps de travail fût réduit à dix heures. Une amende de 5 à 10 livres sterling aurait été prononcée contre les manufacturiers qui auraient contraint les enfants à travailler plus longtemps. Lord Ashley a prévu que le succès pouvait ne pas couronner ses efforts, mais il a déclaré qu'il aurait toujours la consolation et la satisfaction de penser qu'il a allumé en Angleterre le flambeau de la philanthropie, qui, Dieu aidant, ne s'éteindra jamais. Le ministre de l'intérieur, sir James Graham, avait déclaré qu'il combattrait résolument la proposition. Mais les coups lui ont été portés par sir Robert Peel, et, au vote, l'amendement n'a compté en sa faveur que 159 voix; le ministère a su en réunir 297. Malgré cet échec, lord Ashley a été l'objet d'une sorte d'ovation, et le Times regarde comme bien fâcheux pour le cabinet le succès qu'il a obtenu.La chambre des pairs poursuit lentement et laborieusement le vote des articles du projet de loi sur l'enseignement secondaire. On voit la majorité et le ministère passer subitement d'un plateau de la balance à l'autre et se montrer d'autant plus complaisants le lendemain qu'ils auraient eu meilleure envie d'être exigeants la veille.M. le ministre de la marine vient de porter au Luxembourg un projet de loi qui écarte tout mode de libération immédiate et absolue de l'esclavage colonial, mais qui présente une série de mesures qui semblent propres aux auteurs du projet à préparer la population noire à l'affranchissement, quel que soit le mode que le gouvernement, croie devoir proposer plus tard. Ce projet statue donc sur la nourriture et l'entretien que les maîtres doivent aux esclaves, la discipline, les heures de travail, la mariage des esclaves, leur instruction religieuse, leur pécule et la faculté de rachat par eux-mêmes.La chambre des députés s'absorbe, d'autres disent s'embrouille, dans la discussion d'une loi que le ministère n'avait évidemment pas suffisamment étudiée. Des objections qui viennent le prendre au dépourvu entraînent l'adoption d'amendements improvisés qui s'harmonisent tant bien que mal avec l'ensemble et bouleversent plus ou moins le système qui a présidé à la confection du Code pénal. Il est bien certain que quel que soit le vote au palais Bourbon, la réforme des prisons ne deviendra pas loi cette année; mais ou est même porté à croire, sur beaucoup de bancs, que ce projet, dont la discussion a pris un si long temps, sera, au vote final, repoussé par une majorité prise dans toutes les fractions de rassemblée.--Ce débat aurait donc eu pour unique résultat d'empêcher la Chambre de s'occuper d'autres projets dont elle est saisie et de plusieurs propositions qui lui ont été faites. On se demande ce que font les commissions et où en est leur travail, celle notamment qui avait été nommée pour examiner la motion de MM. Lacrosse, Leyraud et Gustave de Beaumont sur la corruption électorale. Trois membres de cette commission viennent de déposer, non pas le rapport qu'on attendait d'eux, mais une autre proposition devinée à parer aux abus qui peuvent naître des translations de domicile politique concertées et concentrées. C'est une toute petite réforme dont l'idée a été donnée, par ce qui s'est passé au collège de Plœrnel dans l'intérêt de M. de La Rochejacquelin, et par ce qui se prépare au collège de Sivenay, dans l'intérêt de M. de Genoude. MM. Laurence, Pelletreau de Villeneuve et Couture demandent qu'on écrive dans la loi: «Nul ne pourra être inscrit sur les listes électorales d'un arrondissement s'il n'y a son domicile réel, ou s'il n'y paie au moins 30 francs de contributions directes.» Le vote au chef-lieu parerait à l'inconvénient signalé, et n'aurait pas celui de restreindre encore la liberté de l'électeur.--Une autre proposition a été faite par MM. Berville et Vivien. Nous serions bien surpris si elle rencontrait une opposition sérieuse. En voici le texte: «Le droit garanti par l'article 39 du décret du 5 février 1840, à la veuve et aux enfants d'un auteur d'écrits imprimés, appartiendra pendant la même durée aux veuves et enfants des auteurs d'ouvrages représentes sur un théâtre.» Le décret de 1810 ayant prolongé, pour les ouvrages imprimés, la durée du droit accordé par la loi de 1793 à la veuve et aux enfants de l'auteur, et ayant omis d'accorder le même avantage aux œuvres dramatiques, l'objet de la proposition de MM. Berville et Vivien est de remplir cette lacune et de rétablir l'égalité entre les différents genres de compositions comme la Chambre l'avait admis, en 1841, dans la discussion du projet de loi sur la propriété littéraire. Plusieurs familles, à ce qu'il paraît, notamment celle de Boieldieu, sont menacées, d'ici à quelques mois, de voir leur propriété tomber dans le domaine public. Il y a donc là justice et urgence.On va discuter prochainement la demande du crédit de 46 millions pour l'amélioration des ports. Cette somme est principalement destinée à l'agrandissement des ports de Marseille et du Havre. C'est ainsi, ou l'a déjà fait observer, qu'on eût dû procéder depuis longtemps, au lieu d'éparpiller nos ressources sur presque tous les ports de France à la fois. --On vient de distribuer à un certain nombre de membres des deux chambres et à quelques personnages politiques uneNote sur l'état des forces navales de la France, attribuée à M. le prince de Joinville. C'est un tableau dressé d'après les informations les plus officielles, qui fait voir sous un jour bien triste la fausse direction donnée à notre administration maritime, particulièrement en ce qui touche à notre marine à vapeur, et qui établit malheureusement que nous sommes inférieurs, sous ce rapport, non pas seulement aux Anglais et aux Américains, mais aux Hollandais, aux Napolitains et aux Russes.M. le ministre des travaux publics vient de présenter cinq projets de loi sur des chemins de fer, à ajouter à ceux dont l'examen se poursuit en ce moment dans les bureaux de la Chambre: ce sont ceux de Vierzon à Limoges, par Châteauroux; de Vierzon à Clermont, par Bourges; de Tours à Nantes; de Paris à Rennes, par Chartres et Laval: et, enfin, de Paris à Strasbourg, avec embranchement sur Reims et sur Metz. Nous ne savons si tous ces projets pourront être votés, mais on prête au ministère la pensée d'en avoir présenté un grand nombre précisément pour assurer l'adoption de tous. Il espère, par ce moyen, qu'il s'établira entre les députés des différentes lignes une assurance mutuelle qui fera arrivera bon terme tous les projets sans trop de discussion.--On dit même que sa confiance dans le vote est si grande que les commissaires du roi près des lignes présentées sont déjà nommésin petto, et que tel pair de France n'a pas cru déroger en se faisant désigner comme commissaire de la ligne d'Orléans à Bordeaux, et tel député, avocat démissionnaire, comme commissaire d'une autre ligne.Dimanche 12, a eu lieu, à l'Hôtel-de-Ville, sous la présidence de M. le ministre de l'intérieur, la séance annuelle des souscripteurs-fondateurs de la colonie agricole de Mettray, pour entendre le compte rendu des travaux de l'armée. Dans le rapport, présenté par M. Demetz, conseiller honoraire à la cour royale, l'un des deux habiles créateurs de ce bel établissement, on a remarqué des détails du plus vif intérêt. Le rapport est sincère; il avoue cinq ou six récidives sur une centaine de colons déjà sortis de la colonie et bien placés par leurs dignes chefs: c'est inévitable. Le reste se conduit bien. Plusieurs anciens colons, habitant le voisinage, viennent à Mettray le dimanche, et retrouvent leur place à la table commune; malades, ils sont reçus et soignés paternellement à l'infirmerie. C'est une belle institution, dont le sort est désormais fixé, et que la charité publique n'abandonnera point. Le schnet-heisse de la république de Berne, pour 1844, Charles Frédéric Tscharner, de Berne, est mort le 9 mai, après une longue maladie.L'Ami de la Constitutiondu 11 mai, qui donne cette nouvelle, est entouré d'une bande noire en signe de deuil.--Un pauvre écrivain qui a écrit, sous la restauration, un pamphlet intituléVie de Voltaire,qu'on a fait imprimer alors à grand nombre, M. Lepan, vient également de mourir.--Nous apprenons encore le décès de M. Pons (de Verdun), successivement membre de la Convention, du conseil des Cinq-Cents, avocat-général à la cour de cassation sous l'empire, et proscrit sous la restauration, auteur d'un recueil fort piquant de contes en vers et autres poésies.L'Allemagne la contrefaçon des livres et l'Histoire du Consulat et de l'Empirede M. Thiers.On a récemment promulgué en Prusse une loi sur la propriété littéraire, dont les dispositions libérales intéressent les écrivains et les éditeurs qui ont à souffrir de la contrefaçon. Cette loi reconnaît, au profit des éditeurs prussiens, la propriété des ouvrages publiés à l'étranger, à la condition que ces éditeurs puissent justifier, par titre authentique, de leur qualité de propriétaires desdits ouvrages en tout ou en partie. D'un autre côté, la diète germanique reconnaît comme propriété générale dans l'étendue de sa juridiction, toute propriété littéraire reconnue dans l'un des États de la Confédération. Il résulte de la combinaison de cette loi générale avec la loi particulière de la Prusse que la contrefaçon d'un ouvrage étranger peut être interdite dans toute l'Allemagne. (1) La première application de cette législation au profit d'un livre français, sera faite à l'ouvrage de M. Thiers, l'Histoire du Consulat et de l'Empire, dont une maison de librairie de Berlin vient d'acquérir la copropriété. L'Histoire du Consulat et de l'Empiresera publiée en France et en Allemagne, par M. Paulin à Paris et la maison Voss et compagnie à Berlin. De cette manière, le marché de l'Allemagne sera enlevé à la contrefaçon de cet ouvrage. Voilà une loi d'un bon exemple, et l'on doit regretter que la France, si intéressée dans cette question, n'ait encore fait, pour protéger ses écrivains et ses éditeurs, à l'étranger, que son traité avec la Sardaigne. M. Guizot et M. Villemain, deux écrivains illustres, sont faits pour comprendre qu'il y a ici quelque chose d'honorable à tenter. Ce n'est pas du consentement de ces ministres sans doute que les contrefaçons étrangères des livres français inondent l'Algérie, une possession française où les livres publiés en France ne peuvent trouver un débouché. L'Angleterre a proclamé, il y a quelques années, un principe qu'il serait urgent de consacrer à notre profit et au sien. L'Angleterre, reconnaît chez elle la propriété littéraire de tout sujet étranger dont la nation reconnaît réciproquement la propriété des Anglais. Il n'y a qu'un simple article de loi à faire pour assurer dans ce pays le droit des écrivains et des éditeurs français. Le fera-t-on? En attendant, l'Allemagne est fermée à la contrefaçon. Les éditeurs de l'Histoire du Consulat et de l'Empireprennent des mesures pour la prévenir ou la combattre dans les autres pays, et le public étranger est invité à ne pas regarder comme sérieuses les annonces d'éditions contrefaites ou de traductions publiées contrairement à cet avertissement.Note 1:On peut voir le texte traduit en français de cette loi dans laRevue de Législation, publiée par M. Fortin.Puisque nous parlons de l'Histoire du Consulat et de l'Empire, nous ajouterons un mot pour continuer ou rectifier ce qui a été dit dans quelques journaux de la prochaine publication de cet ouvrage. Il n'y a peut-être que M. Thiers qui sache aussi bien quel'Illustrationce qu'il y a de vrai dans cette nouvelle. Il est vrai effectivement que le travail de M. Thiers est fort avancé et qu'il doit remettre à ses éditeurs, au mois d'août prochain, six volumes entièrement achevés et revus de manière à pouvoir être livrés à l'impression. Ainsi la publication commencera vers le mois d'octobre, par livraison d'un ou de deux volumes, et sera continuée sans interruption, M. Thiers achevant de revoir la fin de son travail dans le temps employé à imprimer et à publier les premières livraisons.Courrier de Paris.Que dirait Pythagore s'il ressuscitait Parisien de 1844, lui qui avait horreur de tout festin charnel et voulait mettre les gourmets de son temps au régime du lait pur, de l'eau claire et des pois chiches? Il aurait reculé d'épouvante et se serait enfui vers quelque désert bien sauvage et bien innocent, à l'aspect des terribles repas que nous faisons, Paris, en effet, se conduit comme un ogre: il n'y a pas de loups, de panthères et de tigres qui lui soient comparables; sa cuisine est un véritable charnier. Paris, dans le mois d'avril qui vient de finir, a dévoré, soit en biftecks, soit à la broche, soit au pot-au-feu, soit à la gelée, 6,759 bœuf; il a mis en côtelettes, en rôtis, en galantine et en salade, 6,311 veaux; quant au mouton, à l'innocent mouton, Paris l'a encore moins ménagé; 36,498 de ces candides quadrupèdes ont été exécutés par ses dents dévorantes, les uns à l'heure du dîner, les autres dans le déjeuner à la fourchette; mais qu'importe? qu'il soit mangé à onze heures du matin ou à six heures du soir, l'infortuné mouton n'en finit pas moins dans la casserole ou sur le gril! Quant aux vaches, j'ose à peine en parler: 1,343 vaches, c'est une bagatelle! et tout au plus Paris a-t-il eu, avec ces 1,343 vaches, de quoi mettre dans sa dent creuse.Je dois dire cependant, en scrupuleux narrateur, que ce mois d'avril 1844 s'est distingué de ses prédécesseurs par un appétit et une consommation extraordinaire. Il a dépassé le mois d'avril 1843, son père légitime, de 1,088 bœufs, 986 veaux, 2,619 moutons. La cause de ce supplément de rôti et de côtelettes se devine d'elle-même: c'est encore à l'exposition de l'industrie qu'il faut s'en prendre; c'est elle qui a jeté sur le pavé de Paris un surcroît de bouches et d'estomacs qui sentent le besoin de manger quand ils ont faim. Chose étrange! l'humanité est diversifiée à l'infini; ou voit des hommes de toutes les tournures, de tous les caractères et de toutes les couleurs: des blancs, des noirs, des verts, des coquelicots, des jaunes, des plombés, des cuivrés, des droits et des tortus; il n'y en a pas un qui ressemble à l'autre; mais, sur la question du bœuf, du mouton et du veau, ils sont tous pareils; en un mot, on a fait bien des découvertes, et personne encore n'a trouvé un homme ou un animal qui pût vivre sans manger; Harpagon lui-même. Harpagon a poussé la recherche de ce phénomène aussi loin que possible sur ses gens et sur ses chevaux, mais il n'a pu arriver jusqu'à résoudre complètement ce problème: on trouvera plutôt la pierre philosophale et le mouvement perpétuel. Quoi qu'il en soit, lorsque Paris, s'éveillant au 1er mai, voulut régler ses comptes d'avril avec l'hôtelier et demanda son addition, il dut éprouver lui-même une certaine surprise, Garçon ma carte;--Voilà, monsieur!--Potage, 6,759 bœufs; entrées et rôtis, 6,311 veaux; hors-d'œuvre. 1,313 vaches; dessert, 36,498 moutons. Très-bien; le reste est pour le garçon.»Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, si cet état de choses surnaturel fait la joie des marchands de comestibles et des entrepreneurs de viande animale, si les restaurateurs en tressaillent de bonheur et entassent en souriant les écus de cette immense cuisine, les honnêtes bourgeoises, les vertueuses ménagères qui savent compter, jettent les hauts cris et déclarent que, pour peu que cette ogrerie dure, la place, c'est-à-dire le marché, ne sera plus tenable, et qu'il faudra aviser au moyen de vivre en se rongeant les ongles. Toutes les espèces de denrées sont augmentées de plus d'un tiers, depuis la matière carnivore jusqu'au candide légume; on se bat pour la botte d'asperges; ou s'arrache les yeux ou l'honneur des petits pois; le beurre est ruineux; les carottes sont hors de prix, les poulets inabordables; et le poisson! ah! le poisson! ne m'en parlez pas: il vous coûte les yeux de la tête! De sorte que si une quantité de dévorants, qui ont l'estomac large et la bourse bien garnie, font toute la journée des festins de Balthazar, les petits ménages, les honnêtes médiocrités qui se nourrissent surtout d'économie sont obligés de brider leur appétit et de se serrer le ventre. On compte, on lésine, on fait les portions petites, on peste contre ces mange-tout qui sont tombés sur Paris comme les sauterelles sur l'Égypte pour l'affamer, et les mères de famille prient Dieu qu'il renvoie le plus tôt possible cette race absorbante picorer sur ses propres domaines.Je n'ai pas besoin de vous dire que les cuisinières et les cordons bleus ne se mêlent pas de cette prière: bien au contraire, il font des vœux pour que la province continue longtemps à faire hausser les mercuriales et à manger à tort et à travers; le cordon-bleu et la cuisinière trouvent la situation agréable, et l'anse du panier n'en saute que mieux. Quel plaisir de pêcher en eau trouble! personne n'y voit goutte; et d'ailleurs, Marguerite et Gertrude n'ont-elles pas une excuse toute pièce? «Mais, Gertrude, dit madame, épouvantée, voilà un canard qui me paraît monstrueusement cher!--Pardon, madame: c'est l'exposition de l'industrie.--Quoi, Marguerite, 6 francs ce poulet étique?--Ah! dam! que voulez-vous? l'industrie! l'industrie!»La léthargie de Géronte, Voltaire et Rousseau n'ont pas eu si bon dos. «C'est votre léthargie! C'est la faute de Rousseau! C'est la faute de Voltaire! L'industrie, madame, l'industrie!» Il y a toujours eu, dans tous les temps, un prétexte pour servir de paravent à la bêtise et à la rapine des fripons ou des sots.Mais parlons un peu d'autre chose, et sortons de ce monde de bouchers et de marmitons.Le Second Théâtre-Français vient d'avoir une bonne fortune, ce qui n'est pas à dédaigner, et de jouer une comédie de goût et de style, ce qui n'est guère dans ses habitudes: ce joli ouvrage a pour titrela Cigüe; il n'est qu'en deux actes; or, dans ses deux simples petits actes, il a plus d'esprit et de finesse à lui seul que tous les gros ouvrages en cinq actes que l'Odéon entasse pêle-mêle, l'un sur l'autre, sans honneur et sans profit, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.Le sujet est grec, comme l'indiquent ces mots: laCigüe. M. Ponsard etLucrèceont mis la Grèce et Rome à la mode; nous remontons vers l'antiquité: on trouve cela plus neuf! AprèsLucrèce,la Cigüe, et aprèsla Cigüe, l'affiche nous prometAntigone, et lesGrenouilles, et lesGuêpes. A la bonne heure; nous ne demandons pas mieux; mais où est Sophocle? où est Aristophane? On les cherche encore. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?Clinias est las de vivre; Clinias a résolu de mourir; à vingt ans, riche, aimable, beau, spirituel, Clinias est repu, et veut quitter, par un trépas volontaire, le festin où nul mets ne le tente désormais, où nulle coupe ne l'attire et ne l'excite; pour les femmes, ne lui en parlez pas d'avantage, il n'y trouve aucun goût, pour en avoir trop mangé. L'exclave Cadumaque est donc averti; à l'heure indiquée, il apportera à Clinias une décoction de cigüe que Clinias boira, et tout sera dit.Toutefois, avant de mourir, Clinias veut se donner un divertissement aux dépens de ses deux amis, Paris et Cléon, Cléon l'avare et Paris le débauché: tous deux ont vécu aux dépens de Clinias, tous les deux l'ont jeté dans ces excès de plaisir et de bonne chère qui ont si vite produit la lassitude; il faut que Clinias se venge et leur lègue en mourant un sujet de querelle et de haine mutuelle. Clinias déclare donc qu'il instituera pour son héritier celui des deux qui saura plaire à une belle esclave de Cypre, arrivée d'hier chez Clinias, à la brune Hippolyte.--Soit! disent nos compères; et ils se mettent à l'œuvre. Il faut vous dire que Paris et Cléon sont d'horribles créatures; qu'importe? la cupidité et l'amour-propre leur donne une intrépidité et une confiance que n'auraient ni Apollon ni Adonis eux-mêmes.Ils rencontrent donc, ils soupirent, ils implorent Hippolyte, qui les dédaignent; puis ils en viennent entre eux aux invectives, à peu près comme Vadius et Trissotin. V ou» jugez de la satisfaction de Clinias, qui voit sa vengeance réussir à souhait, et ses deux parasites, ses corrupteurs, lui donnant une revanche par leurs querelles et le ridicule dont ils se couvrent.Chacun de nos deux burlesques soupirants croit avoir tenté le cœur d'Hippolyle, et par conséquent chacun compte obtenir l'héritage. Clinias profite de cette crédulité pour leur infliger une nouvelle moquerie et un nouveau tourment. J'ai changé d'avis, dit-il; mon héritier sera celui de vous deux qu'Hippolyte repoussera; il est bien juste que mes trésors servent de consolation au malheureux et au disgracié. Quoi! dit Cléon! Quoi! dit Paris; et les voici cherchant à défaire le travail qu'ils s'imaginent avoir accompli; Cléon déclare à Hippolyte qu'il n'est pas digne d'elle; c'est Paris qu'elle doit choisir. Je suis laid, dit Cléon; Je suis affreux! s'écrie Paris. Aimez Paris, belle Hippolyte, lui qui est si aimable. Belle Hippolyte, adorez l'aimable Cléon.--Certes, on l'avouera, voilà de la comédie, et de la bonne.Cependant que devient Clinias? Clinias attend toujours le moment de mourir; cette dégradation de ces deux hommes pour un peu d'or ne fait que le confirmer dans son mépris pour l'humanité, et il lui tarde de sortir de ce bouge; il va donc boire la ciguë, car la ciguë est prête; mais Hippolyte est là et lui retient la main; Hippolyte, la douce Cypriote, la vierge pure, Hippolyte, qui ressent pour Clinias un amour secret; Hippolyte, que Clinias aime sans trop le savoir encore, et dont il adore la candeur et l'innocence. Ah! s'il était aimé d'Hippolyte! Mais qui voudrait d'un cœur flétri comme le sien «Moi! s'écrie Hippolyte avec naïveté; moi, Clinias, qui vous aime.» Cette grâce, cette simplicité, cet aveu naïf, cette fraîcheur d'amour et de jeunesse, réveillent dans Clinias la tendresse morte et l'amour de la vie. Et quand ce Paris et ce Cléon viennent réclamer l'héritage, il n'y a plus d'héritage. «Je vis, dit Clinias, car j'aime et j'épouse Hippolyte.»Tout charme de cette comédie est dans les détails auxquels un vers élégant et spirituel donne une saveur des plus agréables; depuisLucrece, le Second-Théâtre-Français n'avait rien représenté qui dénonçât aussi heureusement un auteur nourri aux sources littéraires; cet auteur se nomme M. Émile Augier; c'est un jeune homme, petit-fils de Pigault-Lebrun; le parterre, charmé, a fêté cet heureux début pur les plus vifs applaudissements.Si c'est un bonheur que de voir de jeunes talents poindre ainsi à l'horizon et faire espérer dans l'avenir, ce n'est pas un plaisir moins grand de retrouver partout dans la route des succès, les talents éprouvés et vigoureux, on aime à s'assurer par là qu'on les possède pour longtemps, et que leur force ne fait que s'affermir en marchant. Cette joie, George Sand nous la donne par une nouvelle publication, par cetteJeannenaïve et charmante, dont se pare et se rajeunit, depuis quinze jours, le feuilleton duConstitutionnel. Le lecteur n'en est encore qu'au début de cette histoire intéressante et poétique, et déjà il aime Jeanne comme il aime les plus frais et les plus gracieux enfants de ce beau talent, de cette belle imagination qui s'appelle George Sand! Jeanne est en ce moment la préférée du public; il ne s'occupe que d'elle, il ne parle que d'elle; il attend, tous les matins, avec anxiété le récit que leConstitutionnellui apporte de cette aventure touchante et d'une exécution fine et relevée.Ainsi leConstitutionnelfait honneur à sa parole; il avait promis de se renouveler par l'élégance, le goût et le talent, et il tient ce qu'il avait promis:Jeannel'atteste.--AprèsJeanne, le Juif errantde M. Eugène Sue, si impatiemment attendu.Constitutionnel, mon ami, tu t'y entends, et tu sais prendre ton monde si bien qu'il ne puisse t'échapper.Mademoiselle Taglioni est en effet à Paris, comme on l'a dit; mais il n'y a de vrai jusqu'ici que son arrivée. M. Léon Pillet n'a pas encore cédé au désir qu'elle témoigne de donner six représentations à l'Académie royale de musique; ou plutôt les deux parties contractantes ne se sont pas encore entendues sur les conditions. La sylphide, en attendant, s'impatiente, agite ses ailes, et menace de s'envoler de nouveau. Allons, monsieur Léon Pillet, soyez bon oiseleur et retenez-la.--Le bruit a couru que M. Ancelot allait quitter la direction du Vaudeville. L'académicien serait-il lassé de ce métier peu académique du vendre ou de fabriquer soi-même des flonflons? On le dit. Quoi qu'il en soit, M. Ancelot n'a pas jusqu'ici abdiqué, et leCarlin de la Marquisevient encore de naître sous son empire. Ce carlin n'est pas autre chose qu'un vaudeville en deux actes dont maître Arnal fait tous les frais.Amal s'appelle Juvénal; il va sans dire qu'il ne s'agit pas du terrible Juvénal à l'iambe sans pitié; Arnal n'est pas de cette force-là. Notre Juvénal est tout simplement clerc d'huissier; il ne s'indigne point contre la Rome corrompue et les patriciens avilis; Juvénal n'a qu'une haine, la haine des carlins. Que lui ont fait les carlins? C'est un mystère. Lui ont-ils mordu les talons? l'ont-ils outragé par quelque oubli malencontreux? personne ne le sait; toujours est-il que Juvénal les déteste.Arnal, rôle de Juvénal,dans leCarlin et la MarquisePrécisément un carlin lui tombe entre les mains, j'allais dire entre les pattes. Le carlin est un carlin perdu; le carlin de la marquise. D'abord Juvénal a une idée toute naturelle, c'est d'assouvir en particulier sur ce carlin le ressentiment qu'il nourrit contre l'espèce carline en général. Il le malmène donc, le secoue, lui tire les oreilles et la queue, et lui dit des choses désagréables, l'appelant chien, par exemple.Puis le bruit d'une récompense honnête court la ville et arrive jusque chez Juvénal. Diable! une récompense honnête; ceci mérite considération. Juvénal prend donc son carlin, et s'en va trouver la marquise. Me voici, marquise, moi et votre chien de carlin.Quel bonheur! quelle joie! mon carlin, mon cher carlin! Et madame la marquise, qui tout à l'heure se désolait et avait des crises de nerfs, se ranime et ne se possède plus. Juvénal s'exaspère à son tour en voyant une si belle marquise dans une telle conflagration et il s'imagine que madame la marquise va servir elle-même de récompense honnête. Mais la reconnaissance de la dame ne descend pas jusqu'à Juvénal; elle se contente de l'aider à épouser la fille de l'huissier. Une fille d'huissier pour un carlin! il n'y a pas mésalliance. On a ri d'Arnal, et le carlin n'a soulevé au parterre aucune espèce d'aboiement hargneux.--Il a été distribué deux mille cinq cents croix d'honneur pour la fête du 1er mai; ce ne sont pas les croix qui manquent.Exposition des Produits de l'Industrie.(Troisième article.--Voir t. III, p. 49, 153 et 164.)MÉTAUX ET MACHINES.Le jury de l'exposition, en 1839, avait reconnu l'amélioration des procédés employés pour le traitement des minerais de fer. «On fabrique maintenant en France, disait-il, des fontes propres à la seconde fusion, et qui, égales aux meilleures fontes anglaises pour la douceur et la fusibilité, les dépassent par la ténacité... Les forges françaises sont en pleine voie de progrès, et rien ne se fait plus dans les forges anglaises qui ne se fasse également dans nos usines.» Tel était le jugement du jury de 1830 sur une des branches les plus importantes du travail national. Le progrès a-t-il continué? Nous ne craignons pas de dire Oui! Une foule de procédés métallurgiques se sont perfectionnés, l'emploi de l'air chaud dans les hauts-fourneaux, l'application des gaz qui s'échappent du gueulard au puddlage, tendent à faire toute une révolution, et une révolution économique, dans l'industrie française. Quant à la qualité des produits, nos fers peuvent lutter avec avantage, sur les marchés belge et anglais, avec ceux de ces pays; seulement, le progrès a eu lieu lentement.Moulin à bras adopté pour l'arméed'Afrique.Dans un temps qui n'est pas encore bien loin de nous, toutes les fontes et les fers se traitaient par le bois, et l'on ne pensait pas qu'aucune autre matière put être employée à cet usage. Cependant le bois allait s'épuisant, et l'on prévoyait le terme où la fabrication cesserait faute de combustible. Or, s'il est vrai que l'indice le plus certain de la prospérité d'une nation se trouve dans la consommation de fer qu'elle fait, il n'est pas moins certain que le fer sert doublement à cette prospérité, d'abord en faisant vivre ceux qui le fabriquent, puis en fournissant des instruments de travail à ceux qui l'emploient. Le jour donc où, faute de combustible, il faudrait cesser le traitement des minerais, ce jour serait un jour de deuil pour chacun et pour tous, et la nation privée de ce métal disparaîtrait bientôt de la surface du globe. Enfin, et heureusement fut imaginé le traitement des minerais de fer par la houille; essayé d'abord en Angleterre par lord Dudley, il ne fut repris et n'obtint son développement que lorsque Watt eut construit sa machine à vapeur, et lorsque, plus tard, ou imagina l'étirage des fers au moyen des cylindres ou laminoirs. Avec ces deux grandes découvertes, l'Angleterre, qui fabriquait à peine le fer nécessaire à sa consommation, fut bientôt en état d'en approvisionner le monde entier. Ce n'est que plus tard que les Français sont entrés dans cette voie, et ce n'est que peu à peu qu'ils réalisent les progrès que demande instamment la matière. Ce progrès consiste surtout dans la bonne fabrication à bon marché. Or, nous devons l'avouer, nos fers, bons il est vrai, sont très-chers, bien qu'ils aient éprouvé depuis quelque temps une légère baisse; il faudrait, pour arriver à une baisse importante, des conditions que nous indiquerons tout à l'heure. Le haut prix auquel se vendent, les fers tient au prix très-élevé du combustible et à la trop grande quantité d'usines métallurgiques. En 1837, il y avait en France, marchant au coke ou au bois, 543 hauts-fourneaux, dont la production représentait seulement celle de 112 hauts-fourneaux aussi considérables que ceux d'Angleterre ou de Belgique.Grue-Balance-Bascule.Machine à sculpterCoupe du Moulin à bras pour l'armée d'Afrique.Exposition de l'Industrie.--Vue générale de la salle des Machines.Du reste, la question du bon marché de la fabrication est tout entière dans celle des voies de transport, ou, si l'on aime mieux, dans la position de l'usine. Quand le minerai et le combustible ne se trouvent pas réunis, comme les minerais carbonates des houillères d'Angleterre, il faut asseoir son usine de manière à ce que les matières les plus lourdes soient le moins éloignées possible. Il vaut mieux, en effet, être loin du lieu de consommation que des lieux où se trouvent les matières premières. Quelques usines seulement, en France, jouissent de cet avantage dans le centre de la France, dans le Nord et dans le Midi. Il ne faut pas d'ailleurs prendre pour terme de comparaison des prix de la fonte et du fer, ceux des pays étrangers. En ce moment, en Belgique et en Angleterre, les fers se vendent il vil prix, il est vrai; mais la raison en est dans la production exagérée à laquelle on s'est livré dans ces deux pays pour les rails de chemins de fer. On a répondu à un besoin accidentel par des établissements permanents, et le besoin une fois satisfait, la cessation des travaux, ou la vente au-dessous du prix de fabrication, sont venues jeter le trouble et le désordre dans les usines les mieux montées. Les lenteurs du gouvernement et les tergiversations de l'industrie dans les questions de chemins de fer ont en cela d'heureux, que la France a évité cet écueil; quelques usines nouvelles se sont montées dans la prévision des fournitures de rails, mais peu à peu, et sans jeter de trouble sur le marché. Aussi les prix baissent, mais sans secousse, les procédés de fabrication s'améliorent, et tout fait présager que si nous arrivons enfin à un système de voies de communication perfectionnées, et à un tarif de douanes suffisamment protecteur, les consommateurs français auront le bon marché des Anglais sans leurs crises commerciales. Tout tarif de douanes doit subir deux phases: dans la première, à la naissance de la fabrication, ces tarifs doivent être assez élevés pour permettre aux producteurs et aux constructeurs de monter leurs ateliers et de lutter de prime abord avec l'industrie étrangère; dans la deuxième, quand l'industrie est suffisamment assise, si l'on peut fabriquer au même prix dans les deux pays, tout tarif doit être supprimé, sinon il faut en conserver la portion représentative de la différence des prix de main-d'œuvre ou de matières premières. Nous sommes arrivés pour la plupart de nos industries à cette seconde période. Mais la difficulté, on le conçoit, est de tarifer ces différences de prix sur lesquelles doit être assis un tarif équitable; la nouvelle loi de douanes, présentée cette année à la chambre des députés, satisfait en partie à ce besoin.Pompe foulante et aspirante Letestu.Pompe d'épuisement Letestu, avec la disposition des tuyaux d'aspiration.Nos lecteurs nous permettront de ne pas les arrêter plus longtemps sur les métaux proprement dits; disons seulement que l'exposition renferme de beaux échantillons de cuivre, de zinc, de fer, de fonte, et surtout d'acier fondu et de métaux ouvrés, et que, sous ce rapport, les prévisions du jury de 1839 n'ont pas été trompées. Ce que nous ne pouvons donner, sans entrer dans des détails longs et fastidieux, et ce qui pourtant constitue le véritable progrès de ces industries, ce sont les prix comparatifs de ces produits à dix ans de distance. La baisse est en général satisfaisante; mais nous avons hâte de conduire nos lecteurs au milieu des applications auxquelles nos industriels ont plié les métaux.L'aspect général de la salle des machines, de cette triple galerie où l'on trouve près l'une de l'autre la machine la plus minime, celle à faire des chaussons de lisière ou à cambrer les tiges de bottes, par exemple, et les énormes outils-machines, qui semblent destinés à des travaux herculéens; cet aspect général, disons-nous, est saisissant, et donne de l'intelligence de l'homme l'idée la plus haute et la plus complète. Comment se dire, en effet, sans admiration, que cet être si petit, si faible, si incapable par lui-même d'un effort matériel puissant, domine la matière la plus rebelle, change et modifie suivant ses besoins la création tout entière, dompte et plie à son service les animaux les plus redoutables, et manie les masses les plus énormes, comme fait le vent de la feuille qu'il pousse devant lui? Quant, à nous, en parcourant cette magnifique exposition de l'industrie, encore si nouvelle en France, de la construction des machines, si nous rencontrions sur notre chemin quelqu'un de nos fiers et dédaigneux voisins d'outre-mer, nous leur montrerions avec orgueil le résultat de quelques années de paix, et nous leur dirions: Nous avons appris pendant les guerres de l'empire, pendant l'époque qui vous a été si désastreuse, du blocus continental, à nous passer de vous pour une foule de fabrications dont nous étions habitués à vous demander les produits. Aujourd'hui nous vous enlevons encore un des fleurons de votre couronne industrielle; non-seulement nous faisons des machines pour nous, mais nous commençons à les transporter sur les marchés étrangers. C'est une guerre toute pacifique que nous vous faisons, guerre digne des deux peuples, où l'on est fort par le travail et où l'on triomphe par l'intelligence.Un dernier préjugé, cependant reste à vaincre dans l'esprit d'un grand nombre de Français, et ce préjugé fatal a été l'obstacle le plus fort au développement de l'industrie des constructeurs; c'est la suprématie accordée jusqu'à ce jour aux produits anglais sur les produits français. Ce préjugé, disons-le, tend à disparaître, et pour ceux chez lesquels il est encore enraciné, nous ne pouvons que les inviter à parcourir l'exposition de 1844, à regarder d'un œil non prévenu ce magnifique spécimen de l'industrie française, et à se demander ensuite, tout esprit national à part, si on fait mieux ou autrement chez nos voisins.Nous voudrions pouvoir donner à nos lecteurs des explications détaillées sur chacune des nombreuses machines exposées cette année; mais ils comprendront que nous sommes obligés de nous arrêter à un petit nombre d'entre elles et à celles qui nous paraissent le plus remarquables. Encore ici avons-nous l'embarras du choix. Il y a en France six à huit constructeurs dont les ateliers sont moulés sur l'échelle la plus grande et outillés de la manière la plus puissante, et un grand nombre d'autres de proportions moindres. La plupart de ces constructeurs ont envoyé à l'exposition des produits dont les uns se distinguent par le fini des pièces, par la bonne exécution de l'ensemble, et les autres par d'utiles innovations. La navigation à vapeur et la locomotion sur chemins de fer ont été les points de départ de ce progrès. Les ateliers français ont eu à construire, depuis quelques années, les machines de 450 chevaux destinées aux paquebots transatlantiques et un grand nombre d'autres appareils de force moindre, mais dont les dimensions sont encore colossales. Ces ateliers se sont mis à l'œuvre, et, au dire des connaisseurs, la fabrication en est excellente et égale au moins à ce que les Anglais ont fait de plus perfectionné dans ce genre.Plusieurs ateliers se sont également outillés pour la fabrication des locomotives, et leurs produits, d'abord repoussés à cause de l'infériorité inévitable d'un premier essai, puis quelque temps encore victimes du préjugé dont nous parlions plus haut, commencent cependant à prendre le rang qui leur appartient dans les constructions de ce genre. Les modèles, d'abord empruntés aux Anglais, ont été changés, modifiés, améliorés, et maintenant c'est à un Français, M. Meyer, de Mulhouse, que l'on doit l'importante innovation de la détente variable de la vapeur, innovation qui se traduit en économie de combustible, d'usure et d'entretien.Les grands fabricants ont donc envoyé quelques-uns de ces produits dont nous parlions plus haut, parmi lesquels nous avons notamment remarqué un tour parallèle de M. Calla, dont la table a dix mètres de longueur; une machine à faire les roues, de M. Eug. Philippe; des appareils énormes en masse et en puissance, de M. Aug. Pillet, tels qu'un tour parallèle, des machines à diviser les engrenages, à tarauder les écrous et les boulons; les machines de M. Decoster et celles de MM. Durosne et Gail.Parmi les établissements qui ont envoyé de magnifiques produits en ce genre, le Creusot occupe une des premières places. Pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas cette importante usine, nous dirons que les éléments de production du Creusot se composent de trois industrie» distinctes et concentrées dans un même lien, c'est assez dire qu'elle se trouve dans les conditions d'une bonne fabrication à bon marché. Les industries sont, 1° l'extraction de la houille, qui s'élève à un million d'hectolitres par an; 2° la fabrication du fer et de la fonte au moyen de quatre hauts-fourneaux qui produisent ensemble, seize à dix-huit tonnes par jour, et de feux de forge et d'affinerie pouvant fabriquer huit cents tonnes de fer par mois; et 3° la construction des machines, pour laquelle le Creusot s'est acquis une réputation européenne.Ce qui, parmi les produits de cette usine, attire principalement l'attention dans les salles de l'exposition, ce sont les pièces suivantes: une traverse et une grande bielle pour un appareil de quatre cent cinquante chevaux; un mouton à vapeur vertical, et une marmite à percer et river les tôles. La bielle présente un spécimen des proportions données aux appareils destinés à la navigation transatlantique. Cette pièce, d'une difficile exécution, se distingue par sa masse imposante et par la perfection du travail.Le mouton à vapeur est une précieuse application de la force de la vapeur au battage des fers. Jusqu'à présent les marteaux et martinets sont généralement mus par l'eau, et les coups qu'ils donnent en retombant de tout leur poids sur l'enclume sont à peu près uniformes, ou au moins on ne peut pas en modérer la force à volonté. Ce nouveau marteau se compose d'un cylindre à vapeur à simple effet, avec un piston dont la tige traverse le fond du cylindre, pour être fixée ensuite au mouton. Le cylindre est monté sur une charpente en fonte qui sert de coulisse au mouton. Au moyen de cet appareil, et à la volonté du conducteur, sur deux coups qui se suivent, l'un est capable de pénétrer dans une masse de fer chaud, comme dans de l'argile, et l'autre peut être assez doux pour faire entrer à moitié seulement un clou dans le bois le plus tendre. Cette machine peut employer sa puissance à des coups longs et terribles, ou bien, se réglant elle-même, faire tomber sur l'enclume des coups modérés par centaines et par minute. Le mécanisme consiste simplement dans l'appareil qui permet l'introduction et la sortie de la vapeur. Si la vapeur, après être entrée et avoir soulevé le piston et le marteau, sort brusquement, le marteau retombe de tout son poids; si elle sort peu à peu, le marteau redescend doucement. Une discussion s'est élevée entre un Anglais, M. Nasmith, et M. Schneider, pour savoir à qui appartient la priorité de cette invention. Sans vouloir entrer dans ce débat, ni expliquer les raisons de notre conviction, nous dirons que, des explications données par ces derniers, il résulte pour nous la certitude que la priorité appartient à M. Bourdon, ingénieur mécanicien en chef du Creusot.La troisième pièce, la machine à percer et à river les tôles, est conçue d'après le principe du marteau dont nous venons de parler. Elle réunit par compression, au lieu du procédé long et dispendieux du martelage, les tôles et fers d'angle par des rivets ordinaires, ou des rivets de fer rond, à chaud ou à froid. Le travail est simplifié, et présente plus d'uniformité et d'économie.Puisque nous avons parlé du rôle que joue la vapeur dans les outils-machines de la haute industrie, nos lecteurs nous sauront gré de les entretenir des nouveaux appareils de sûreté contre les explosions de machines à vapeur, imaginés par M, Chaussenot aîné, et qu'il a envoyés cette année à l'exposition. On sait combien sont redoutables ces explosions, contre lesquelles la science cherche en vain à lutter depuis longtemps, qu'elle parvient quelquefois à prévenir, et pas toujours à expliquer après l'événement. Sans parler de la partie mystérieuse de la force de la vapeur, de cette partie qui trompe toutes les prévisions et produit une catastrophe là où on se croyait à l'abri de tout danger, nous dirons qu'il est cependant une série d'accidents qu'on peut éviter au moyen de bons appareils de sûreté et de soupapes convenablement établies, et nous ne saurions recommander trop vivement aux industriels ceux de M. Chaussenot. Ils se composent d'un nouveau système de soupapes excessivement sensibles, et dont la disposition est telle qu'elles se soulèvent à la moindre tension de vapeur supérieure à celle à laquelle l'appareil doit marcher, et avec la plus grande facilité; d'un flotteur d'alarme équilibré dans l'intérieur de la chaudière, et qui permet à la vapeur de soulever une soupape et de se faire jour jusqu'à un sifflet, qui prévient le chauffeur, et enfin d'un flotteur indicateur, au moyen duquel le chauffeur peut lire à chaque instant, sur un tableau placé en dehors de la chaudière, à quel niveau se trouve l'eau, et en régler l'introduction; et l'on sait que beaucoup d'explosions ont eu pour cause l'abaissement de l'eau qui laisse rougir les parois de la chaudière, et la production instantanée d'une grande masse de vapeur, quand l'eau arrive sur ces parois rougies. Nous sommes persuadé que l'emploi simultané de ces trois appareils doit prévenir la plupart des explosions.Nous ne quittons qu'à regret ces magnifiques produits de la haute industrie française; nous voudrions qu'il nous soit permis de faire voir une à une à nos lecteurs chacune de ces machines; et ceux qui comme nous ont parcouru l'exposition comprendront nos regrets; car tout, dans ces salles, concourt à l'instruction des masses; et, tel qui entre ignorant à l'exposition, s'il parcourt les galeries avec un bon cicérone, en sortira instruit; car, à côté de l'instrument, il aura eu l'explication; à côté de la machine, son histoire et son usage; à côté de l'industriel, l'aperçu de la situation commerciale de son pays. Mais nous avons encore à vous entretenir de machines non moins intéressantes, et dont nous vous offrons quelques dessins. Passons donc aux petits appareils.Pompes.--Cette année, comme aux expositions précédentes, il y a un grand nombre de pompes, dont les inventeurs ont tous la prétention d'avoir illuminé le système le plus simple, celui qui se dérange le moins, et qui, avec une force donnée, produit le plus d'effets utiles. On conçoit en effet, que les esprits ingénieux travaillent dans cette direction, si l'on songe que la pompe est l'engin le plus indispensable à toute espèce d'industrie; qu'elle est le principe de l'alimentation de toutes les usines; qu'elle sert pour les travaux agricoles, pour les incendies, dans un grand nombre de travaux où les épuisements sont indispensables, dans les vaisseaux où le travail des pompes absorbe une grande partie du temps de l'équipage, et que son usage est aussi fréquent que celui de l'eau qu'elle doit chercher, épuiser, retenir et emmagasiner.Parmi les différents systèmes exposés, nous avons surtout remarqué les pompes de M. Letestu. Il y a dans ce système un progrès évident sur toutes les inventions précédentes. Ce progrès consiste uniquement dans l'adoption d'une soupape et d'un piston entièrement nouveaux. Une grande difficulté qui a constamment nui à l'usage avantageux des pistons des pompes, c'est la matière dont est faite ce piston. Il est ordinairement en métal, fermant hermétiquement le corps de pompe, condition indispensable pour que le vide se fasse exactement, que l'eau s'élève et ne redescende pas; mais on conçoit que si cette fermeture hermétique est indispensable lorsque le piston remonte avec l'eau qui s'est introduite à sa partie supérieure au moyeu de l'ouverture du clapet, il n'en est pas de même lorsqu'il redescend, et que l'eau, forçant le clapet à se soulever, passe de la partie inférieure à la partie supérieure. A ce moment il y aurait avantage à ce que le piston disparût, pour laisser affluer la plus grande quantité d'eau possible. De plus, si l'eau contient du gravier ou des corps étrangers quelle entraîne avec elle dans son mouvement ascensionnel, ces corps, en s'insérant entre les lèvres du clapet, l'empêchent de se refermer, et des lors l'eau, quand le piston remonte, repasse à travers le clapet, et le jeu de la pompe est arrêté ou son effet devient nul.M. Letestu a supprimé tous ces inconvénients: sa soupape et son piston, dont nous donnons les dessins à nos lecteurs, sont de la plus grande simplicité. Le piston (fig. 2) se compose d'un cône en cuivre, percé d'une multitude de trous pour donner passage à l'eau. Ce cône métallique est recouvert d'un cône en cuir (fig. 4) d'un millimètre d'épaisseur, préparé à la chaux et formant soupape. Une tige en fer traverse le cône ou entonnoir, et est rivée en dessous, de manière à joindre d'une manière fixe et invariable les deux cônes. Le cône en cuivre ne touche pas le cylindre du corps de pompe, et le cône en cuir le dépasse un peu, de manière à s'appliquer contre ce corps de pompe dans la manœuvre. Le jeu de ce piston est simple et facile à comprendre: quand on baisse le piston, l'eau passe par les trous de l'entonnoir et par le vide annulaire que forme l'interstice entre les cônes et le corps de pompe; dans le mouvement ascensionnel, au contraire, le cuir s'applique hermétiquement contre le cuivre, et ses bords, qui le dépassent un peu, forment bourrelet contre le corps de pompe: en sorte qu'au-dessous du piston le vide est parlait, et l'eau qu'un autre coup de piston ira puiser soulève le clapet (fig. 3) et remplit l'intervalle qu'il vient de quitter. On comprend que dans ce système, les graviers et les corps étrangers ne peuvent plus déranger le jeu de la pompe, puisque si ce gravier entre par les trous de l'entonnoir, le cuir, qui jouit d'une grande souplesse, l'enveloppe de toutes parts, et, s'il entre par le vide annulaire, son poids le fait retomber au fond du cône de cuir, d'où il ne peut plus s'élever. Le bourrelet de cuir donnant toujours une fermeture hermétique, permet d'appliquer ce système aux corps de pompe les plus imparfaits en bois, ou les plus grossièrement alésés en métal. M. Letestu a appliqué son système à toutes les espèces de pompes. Nous donnons à nos lecteurs le dessin d'une pompe aspirante et foulante (fig. 1) et celui d'une pompe d'épuisement (fig. 5). Enfin nous dirons spécialement pour ceux qui savent le prix d'une pompe à incendie et qui regrettent que chaque commune ne puisse pas s'en procurer, que l'inventeur a simplifié considérablement ses appareils de manière à ce que le bourrelier et le maréchal ferrant du plus misérable hameau peuvent les réparer dans toutes les circonstances. Ajoutons qu'il a fait acte de bon citoyen en en réduisant le prix et en offrant aux communes pauvres de ne les payer que par annuités, selon leurs ressources et à leur gré. Les pompes de M. Letestu ont été expérimentées en grand par la marine, et ont donné les résultats les plus satisfaisants comme simplicité de mécanisme, durée et économie.Instruments de pesage.--Parmi les objets d'une utilité générale et pratique, qui ont pris rang dans les salles de l'exposition, nous pouvons citer les balances de toute espèce, et principalement celles qui sont dites à MM. Rollé et Schwilgué, de Strasbourg, qui ont exposé des balances de comptoir très-sensibles, et l'on sait à combien de fraudes les consommateurs sont exposés tant par l'imperfection des balances que par la mauvaise foi des marchands; à MM. Sagnier et compagnie, de Montpellier, et à MM. George, ingénieurs-mécaniciens. Les balances-bascules exposées par MM. Sagnier sont des romaines, qu'ils ont perfectionnées au point d'en faire des instruments de précision: romaine oscillante à plateau, romaine-bascule portative et romaine oscillante de précision. On connaît le principe d'après lequel est construire la romaine. Ce principe est celui du levier du premier genre, c'est-à-dire pour lequel le point d'appui est situé entre la puissance et la résistance. Si le point d'appui est exactement au milieu du levier, on a la balance ordinaire; mais si le point d'appui est placé de manière à ce que les deux bras de levier soient inégaux, les poids qui se feront équilibre aux deux extrémités du levier seront dans le rapport inverse des longueurs des bras; ainsi, un poids d'un kilogramme, placé à l'extrémité d'un bras de levier de 10 centimètres de long, fera équilibre à un poids de 10 kilogrammes placé à l'extrémité du bras de levier qui n'aurait qu'un centimètre de longueur. On voit donc que, pour la romaine, il suffit d'avoir un poids unique, qu'on fait voyager sur le grand bras du levier divisé et gradué convenablement pour obtenir instantanément, par une seule opération et sans poids additionnel, le poids d'un objet quelconque placé à l'extrémité de l'autre bras. Dans les romaines-bascules en usage jusqu'à présent, le grand bras du levier a une longueur constante; à son extrémité est un plateau fixe, qui reçoit les poids; mais ce système est incommode, d'abord parce qu'il faut avoir une série de poids à sa disposition, et qu'une erreur de quelques grammes, facile à commettre, prend de suite une proportion assez forte quand elle a lieu à l'extrémité d'un bras de levier un peu long. MM. Sagnier ont évité cet inconvénient en appliquant à ces romaines-bascules comme aux romaines ordinaires, un poids curseur; seulement leur portée ou calibre se trouve limitée par la longueur du bras de levier.MM. George ont introduit dans les instruments de pesage une innovation que nous regardons comme une des plus fécondes en résultats heureux. Nous voulons parler de leurs balances-bascules et de leur» grues-balances-bascules. Dans les premières, le parallélogramme, qui donne le parallélisme au mouvement du plateau, est placé verticalement entre deux montants fixes; et le plateau, solidement relié d'équerre aux tiges verticales, et forcé de prendre un mouvement toujours parallèle, peut ainsi porter la charge sur un point quelconque sans qu'il en résulte aucune inexactitude.Quant à la grue-balance, c'est une combinaison fort ingénieuse de ces deux machines qui n'en forment plus qu'une seule. Nous donnons à nos lecteurs le dessin de cette nouvelle machine. Tout le monde a vu, sur les quais ou dans les usines, des grues, ces énormes engins au moyen desquels quelques hommes agissant sur une roue d'engrenage soulèvent les fardeaux les plus pesants, et en imprimant ensuite, suit un mouvement de rotation, soit un mouvement de translation, les transportent ou les déposent avec la plus grande facilité. C'est cet engin qui, par un mécanisme très-simple, devient lui-même une balance. La difficulté à vaincre était de mettre en oscillation la grue avec tout son mécanisme, de manière à en faire un plateau de bascule. C'est à quoi les inventeurs sont parvenus, en conservant à la grue toute sa puissance et à la balance toute sa sensibilité. On élève le fardeau à la manière ordinaire, et on le pèse dans son état de suspension sans embarras et sans autre perte de temps que celui nécessaire pour reconnaître le poids de l'objet suspendu. Cette machine peut rendre de grands service à l'industrie des transports, et notamment aux chemins de fer, où des voitures entières, des fourgons, des diligences sont enlevés par des grues et placés sur les cadres qui les emportent en convois.Moulin à bras portatif.-Nous avons tenu à donner à nos lecteurs une idée d'une de ces machines simples et économiques dont l'usage est journalier et indispensable, et qui, par la simplicité de leur mécanisme et la modicité de leur prix, sont à la portée de toutes les bourses et de toutes les positions. Nous avons voulu leur montrer en même temps un des appareils adoptés pour nos frères d'Afrique, et qui, grâce à leur légèreté, peuvent se transporter à la suite des corps d'armées, et donner aux troupes campées et loin de tous les lieux habités l'élément le plus indispensable de la nourriture, une farine bien faite, et du pain frais et de bonne qualité. Le moulin à bras portatif, dont nous donnons le dessin, a réalisé ces avantages. Il se compose, comme tous les moulins, d'une meule fixe et d'une meule tournante. On introduit le blé au-dessus de la meule fixe: il est d'abord concassé par une noix cannelée, puis réduit en farine entre les deux meules; il est bluté dans un tamis qui reçoit son mouvement de va et vient d'une tige mise elle-même en oscillation par une pièce carrée montée sur l'axe des manivelles; la farine tombe dans le fond de la caisse du moulin, et le son est expulsé par un auget qui termine le tamis. Pour empêcher l'écartement des meules, on se sert d'une vis taraudée qui passe dans une traverse fixée à la partie supérieure du moulin, et qui presse sur une griffe scellée dans la meule fixe. Ce moulin, manœuvré par deux hommes, donne 20 kilogrammes de mouture de blé par heure. En remplaçant la noix ordinaire par une noix à grosses dents, il devient propre à moudre du maïs ou d'autres grosses graines. Enfin, on peut remplacer les manivelles par des roues à courroies, et le mettre ainsi en communication avec une machine à vapeur ou une roue hydraulique. L'inventeur de cet ingénieux appareil est M. Tarm.Machine à sculpter.--Il nous reste à parler d'une des machines les plus intelligentes que nous ayons jamais vues. Avouons d'abord que cette machine n'est pas à l'exposition, mais seulement les œuvres d'art qu'elle a produites.Nous aurions peut-être dû attendre, pour en entretenir nos lecteurs, notre article sur les objets d'art, mais nous n'aurions eu qu'à les signaler, tandis que la partie vraiment intéressante n'est pas le résultat seulement du travail de cette machine, mais la machine elle-même, dont nous avons pu nous procurer un dessin. Qu'on se figure une série de parallélogrammes articulés qui soutiennent entre eux un cadre, qu'on imagine que ce cadre a de véritables bras, dont les articulations sont des roues et des pignons; des nerfs, des chaînes, des cordes sans fin; des doigts, du fer et les ongles des instruments pointus, ronds, échancrés, à vis, à spirale; qu'on donne à ces bras le mouvement, au moyen d'une machine à vapeur, l'un d'eux va venir s'appuyer sur l'objet à reproduire de manière à suivre délicatement tous les contours, le creux des yeux, la saute du nez, les intervalles des cheveux, et l'autre suivant rigoureusement les mouvements du premier va d'abord, au moyen de deux marteaux glissant l'un sur l'autre, ébauche à coups précipités le marbre qu'il touche; puis, au moyen d'un ciseau, enlever peu à peu les parties que le marteau a laissées; et enfin, au bout d'une heure, vous verrez l'outil intelligent se retirer et présenter à vos regards surpris un nez parfaitement modelé, des cheveux artistement travaillés; enfin une copie semblable en tout au modèle. Tel est l'instrument que nous avons vu fonctionner il y a peu de jours, et peu s'en est fallu que nous ne lui demandions notre buste, séance tenante. Les produits figurent à l'exposition sous le nom de M. Contzen.Du reste, les machines envahissent tout; à l'exposition nous avons vu une machine à faire des moulures qui, en trois minutes, en a produit dix-sept mètres; pauvres menuisiers! une machine à battre ou plutôt à comprimer le linge; pauvres blanchisseuses! une machine à cambrer les tiges de bottes et à comprimer, sans les battre, les semelles; pauvres cordonniers! une machine à faire des tonneaux, avec une économie de 40 à 70 pour cent; pauvres tonneliers!Mais rassurez-vous, vous tous qui craignez que les machines ne vous ôtent le travail; partout et toujours la substitution d'un métier au travail manuel a augmenté la consommation et appelé un plus grand nombre de bras. Depuis l'invention du métier à bas, cette marchandise, de luxe autrefois, est devenue une des parties indispensables du plus pauvre vêtement; depuis le métier à la Jacquart les étoffes de soie sont devenues l'apanage de la bourgeoisie; depuis qu'il y a des chemins de fer en Belgique, les marchands de chevaux, les carrossiers, les bourreliers, ont vu doubler leur industrie. C'est qu'à côté d'un progrès est un besoin, et que jamais l'un ne se développe sans être amené, excité et adopté par l'autre.

L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.

N° 64. Vol. III.SAMEDI 18 MAI, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.

Incendie de la flèche de la cathédralede Laon

Histoire de la Semaine.Le roi de Baviére haranguant le peuple à la fenêtre de son palais; Incendie de la tour de Laon.--L'Allemagne, la contrefaçon et l'histoire du Consulat et de l'Empire, de M. Thiers.--Courrier de Paris.Arnal rôle de Juvénal, dans le Carlin de la Marquise.--Exposition des Produits de l'industrie. (Troisième article.) Métaux et Machines.Moulin à bras adopte pour l'armée d'Afrique; Coupe du Moulin à bras; Machine à sculpter; Grue balance; Vue générale de la Salle des Machines; Pompe d'épuisement Letestu; Pompe foulante et aspirante de Letestu.--Le Maroc.Carte du Maroc; Vue générale de Tétouan; une Rue de Tanger; une noce et un Enterrement, six costumes.--Le Dernier des commis Voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre VIII. Récit: les Amours de Potard.Chronique musicale.Portraits de MM. Prudent, Berlioz, Liszt, Dœhler et Habeneck.--Publications Illustrées. Les cent Proverbes.Six Gravures par Grandville.--Bulletin bibliographique.--Modes.Gravure.--Amusement des sciences.Gravure.--Rébus.

Cette semaine encore les débats de nos Chambres, les nouvelles de la politique intérieure ne sauraient prétendre, par leur intérêt, à occuper d'abord l'attention de nos lecteurs. Le récit de désastres nouveaux et d'événements extérieurs la réclame avant tout.

Les incendies se sont encore multipliés. Le 7 de ce mois, de sombres nuages s'étant amoncelés sur la montagne qui couronne la ville de Laon, un orage violent éclata vers trois heures de l'après-midi. Plusieurs coups de tonnerre, retentissant avec un grand éclat, firent craindre que la foudre ne fût tombée sur quelque point de la ville. Le calme, en reparaissant assez promptement, avait entièrement dissipé ces craintes, lorsqu'à quatre heures, le bruit du tocsin partant de l'église Notre-Dame, et les cris: «Au feu! le feu est dans la cathédrale!» remplirent les rues d'habitants. L'alarme n'avait pas été donnée sans cause. La tour du cloître, cette construction si svelte, si aérienne, qui compte de la base à la plate-forme supérieure quatre-vingts et quelques mètres, est encore exhaussée d'un clocher en flèche de dix mètres environ. Le clocher, de forme hexagone, et qui est terminé par un globe sur lequel se tenait debout un ange aux ailes déployées et portant une croix, présente, dans sa partie inférieure, un campanule dans lequel sont placés la cloche et les timbres de l'horloge. L'ange, haut de trois à quatre pieds, était en plomb, et pesait une centaine de livres; le globe sur lequel il était debout était en cuivre; les six côtés formant la flèche étaient recouverts de feuilles de plomb. C'est à quelques mètres au-dessous du globe, dans la partie très-amincie de la flèche, que la foudre a pénétré en pratiquant un trou. C'est de là que, du sol de la rue, ou voyait s'échapper une légère fumée, devenant incessamment plus intense et annonçant l'existence du foyer qu'activait l'air qui pénétrait dans le clocher. Comment combattre un incendie qui s'était manifesté sur un point qu'on devait croire hors de la portée de tout effort humain? Mais les pompiers de la ville et des artilleurs du 5e régiment, dont plusieurs batteries sont en garnison à Laon, ne se laissent pas décourager. L'eau parvient au sommet de la tour, et, à l'aide de tuyaux de pompes, est lancée sur les parties de la flèche d'où sortent la fumée et bientôt les flammes. Elles sont concentrées là; mais elles semblent y devenir plus actives. On s'attend à un écroulement, on n'ose calculer ni son étendue, ni les ravages qu'il peut faire. La partie supérieure de la flèche s'incline, un craquement se fait entendre, et tient dans une sorte de stupéfaction toute la population qui, des différents points de la ville, a les regards attachés sur un spectacle bien fait pour causer l'anxiété, puisqu'il peut être suivi de la ruine de l'un des plus beaux monuments de l'art chrétien. La chute, cause de tant d'effroi, a eu lieu, et n'a heureusement amené aucun des graves accidents que l'on redoutait. L'ange seul a été fort mutilé.--En Angleterre, la salle de spectacle Manchester a été détruite par un incendie. Ce désastre n'a pas fait de victimes. L'édifice était assuré; il n'avait rien de monumental.

Place du palais et du théâtre, à Munich.--Le roi haranguant le peuple.

L'émeute, dont nous avons fait connaître la cause dans notre dernier numéro, a grondé pendant trois jours à Munich. Les correspondances et les journaux ne sont pas d'accord sur les moyens répressifs qui ont été employés. Plusieurs nient l'intervention du canon, mais tous s'accordent à représenter l'attaque populaire comme fort vive et fort obstinée, c'est dire que l'on a compté des victimes de part et d'autre. Des barricades ont été formées, et des uniformes militaires ont été vus dans les rangs de l'émeute. Enfin, le roi qui, en parlant au peuple du balcon de son palais donnant sur la Grande-Place, n'avait, le 2, obtenu qu'une bien courte suspension d'hostilités, a, le 4, fait annoncer la réduction du prix de la bière. Cette mesure a eu un succès plus soutenu que l'allocution de la surveille; la tranquillité s'est rétablie. Des arrestations ont eu lieu, et l'on instruit sur cette affaire. Ces mesures judiciaires, qui semblent en contradiction avec le parti qu'on avait pris de donner satisfaction et en quelque sorte raison au peuple, n'avaient pas amené de nouveaux troubles; et, le 8 au matin, le roi a quitte sa capitale pour entreprendre un voyage en Italie et en Sicile, auquel il se préparait avant ces malheureuses journées. En partant, ce prince a adressé au premier bourgmestre de Munich une lettre autographe on, après avoir rappelé les forfaits douloureux dont cette ville a été le théâtre, il dit qu'il a vu avec joie et consolation la ferme altitude de la bourgeoisie et le zèle intrépide avec lequel elle a contribué au rétablissement de l'ordre. Il fait envisager son départ comme une preuve de sa confiance dans cette fidélité et ces sentiments éprouvés. Espérons que les magistrats apporteront une sage mesure dans les poursuites auxquelles ils se livrent, et que la population ne sera pas amenée à tromper la confiance de l'auguste touriste.

Dans l'île d'Haïti l'agitation paraît autrement profonde qu'en Bavière. Les journaux anglais, qui consacrent la moitié de leurs colonnes à la glorification de nos ministres, et l'autre à les accuser d'avoir une politique ambitieuse, sans doute pour les élever aux yeux de la France, ont avancé, avec ce que nous appellerons poliment leur habituelle assurance, que la révolution qui gronde et semble prête à éclater dans l'ancienne île de Saint-Domingue est l'œuvre de notre gouvernement, et qu'un de ses agents secrets a été arrêté et trouvé nanti du pouvoirs et d'instructions. Les inventions sont fort obligeantes sans doute, mais ne nous paraissent pas destinées à faire beaucoup de dupes d'aucun côté de la Manche. Le gouvernement de la France a prouvé de reste assurément qu'il n'est pas travaillé par l'esprit de conquête; Haïti particulièrement a éprouvé la modération de nos exigences les plus légitimes, et l'accomplissement de ses engagements à notre égard est tout ce que nous lui demandons. Si son intérêt lui donnait le conseil de se placer sous la protection d'une grande puissance, et si elle s'adressait de préférence à la France, il faudrait précisément voir dans cette démarche et dans cette confiance une preuve que nous ne sommes pas considérés comme, bien envahisseurs. Du reste,le Courrier des États-Unisnous apprend que notre consul, à Santo-Domingo, n'est intervenu que pour sauver la garnison de cette ville. Cernées par des forces supérieures, ces troupes allaient être accablées, quand M. Juchereau de Saint-Denis a offert sa médiation, qui a été acceptée. Les soldats, par suite de la capitulation qui en a été le résultat, ont évacué la place; les officiers seuls ont été autorisés à conserver leurs armes. Le fils du président, qui était parmi ces derniers, est allé au devant de son père, qui marchait sur cette ville à la tête d'un corps d'armée. Des nouvelles postérieures de Port-au-Prince, à la date du 8 avril, annoncent que le général Hérard s'était avancé jusqu'à la petite ville d'Azna, qui n'est qu'à vingt-quatre heures de marche de Santo-Domingo; qu'il avait eu là une longue conférence avec le contre-amiral de Moges, commandant de notre station des Antilles, et qu'on ne croyait pas, en raison de la disproportion des forces, à une résistance bien longue de la partie espagnole soulevée. D'un autre côté, la ville des Cayes venait d'être attaquée et saccagée elle-même par un parti d'insurgés. Profitant de l'absence du général et des troupes, les nègres se soulevèrent en masse, le dimanche 31 mars, et firent un massacre effroyable de la population mulâtre. Le mercredi, les gardes nationaux des Cayes sortirent avec deux pièces d'artillerie pour châtier les rebelles; mais leur commandant passa du côté de ceux-ci et leur livra les canons. Ainsi armés, ils reconduisirent les gardes nationaux, entrèrent aux Cayes, et s'y livrèrent à une horrible boucherie de mulâtres. Les vaisseaux en rade servirent de refuge à ceux qui purent échapper, et un capitaine français, le capitaine Tahet, qui se trouvait en partance, n'hésita pas, bien qu'il n'eût, que les provisions nécessaires à son équipage, à se charger de cent cinquante de ces malheureux, qu'il alla déposer à la Jamaïque. Selon quelques-uns, ce n'est qu'une lutte de castes; selon d'autres, ce sont en même temps des souvenirs de nationalités différentes; une autre version n'y voit, que des inquiétudes sur le sort de la constitution, bientôt nous connaîtrons mieux les événements, leur portée, véritable et leur cause réelle.

Dans l'Amérique du Sud les nouvelles favorables aux Montevidéens prennent de la consistance. Oribe avait lancé un décret par lequel il déclarait, que tous les habitants des campagnes entre Minas, Pando et Salice, c'est-à-dire dans un rayon d'environ quarante lieues, devaient se retirer dans la ville de Minas sous trois jours, et que ceux qui ne se conformeraient pas à cet ordre seraient traités avec la dernière rigueur. Des sujets anglais s'étant trouvés compris dans cette incroyable menace en ont référé au commodore Purvis, dont la sollicitude pour les intérêts de ses compatriotes s'est constamment et énergiquement manifesté en toute circonstance. Nous n'apprendrons que plus tard l'issue de ce conflit, heureux pour nos nationaux qui continuent à se plaindre du peu d'appui qu'ils trouvent dans ces parages auprès des agents de la France.

Sur la foi du journal d'un de nos ports, auquel étaient parvenus des renseignements mensongers, presque toutes nos feuilles ont annoncé que le gouvernement mexicain, mettant à exécution le décret qui interdit aux étrangers toute espèce de commerce de détail, avait fait fermer, à Mexico seulement, dix-huit boutiques françaises; et que, les violences ne se bornant pas là et les Mexicains interprétant à leur manière, les idées de leur gouvernement, plusieurs citoyens français avaient été assassinés. Des lettres dignes de toute confiance autorisent à démentir cette dernière et si triste partie de la nouvelle mise en circulation. Quant aux mesures prises contre le commerce, elles se sont bornées à excepter quatorze étrangers seulement de l'autorisation de vendre en détail, et dans ce nombre on ne compte que six Français. Ce fait a encore sa gravité et attirera sans doute l'attention de notre gouvernement.

Le ministre des États-Unis à Buenos-Ayres vient d'adresser à son gouvernement une lettre qui renferme des détails très-dignes d'attention sur les États du feu docteur Francia, de Paraguay: «Un ministre plénipotentiaire de la république du Paraguay auprès de la confédération Argentine, senor don Andres Gil, écrit-il, est arrivé dans cette ville et m'est venu visiter, me disant qu'il avait ordre de le faire, et de me marquer les sentiments d'amitié de son gouvernement envers les États-Unis, et de me dire que tous les citoyens des États-Unis qui se rendraient au Paraguay seraient considérés exactement comme des citoyens du Paraguay; que son gouvernement désirait voir dans les ports de la république le pavillon des États-Unis. Le Paraguay, ajoute le consul américain, est au centre de l'Amérique du Sud, et probablement en est la partie la plus fertile. Durant trente années il a cessé d'avoir des relations avec ses voisins; la paix et la tranquillité y ont régné constamment; sa population s'élève aujourd'hui à plus d'un million d'âmes; il est borné au nord-ouest par la Bolivie; à l'ouest et au sud, par la confédération Argentine, et par le Brésil, à l'est et au nord-est. Le Paraguay ne peut manquer d'exercer bientôt une influence importante dans les affaires des États de l'Amérique du Sud, qui ont été déchirés pendant tant d'années par la guerre civile. Le Paraguay recevrait des États-Unis une quantité considérable de tissus de coton et des farines: en échange, il donnerait des peaux, du café, de l'indigo, etc. L'Angleterre, la France et le Brésil ont nommé des agents pour visiter le Paraguay. Le seul qui ait rempli sa mission est M. Gordon, secrétaire de la légation britannique à Rio-Janeiro. Dans ce moment, une convention de députés de toutes les provinces est assemblée dans la ville capitale, Assomption, pour rédiger une constitution. Le gouvernement actuel se compose de trois consuls qui administrent en attendant que la constitution soit adoptée.»

On espérait que les condamnations à mort de la commission militaire de Bologne seraient toutes commuées. Cette confiance a été trompée. Le 7 de ce mois au matin, six condamnés ont été conduits, dès le lever du soleil, hors des murs de la ville de Bologne, et fusillés par derrière, au milieu d'un nombreux carré de troupes qui entouraient le lien de l'exécution et empêchaient les rares curieux d'approcher. La nature du tribunal, le supplice outrageant, ont causé beaucoup d'émotion dans la ville.

La discussion sur le bill des manufactures avait été remise à l'ordre du jour dans la séance de la chambre des communes du 10. Lord Ashley a modifié sa proposition. Il demandait qu'à partir du 1er octobre prochain aucun enfant ne fût occupé dans les fabriques plus de onze heures par jour, et qu'à partir du 1er octobre 1847 ce temps de travail fût réduit à dix heures. Une amende de 5 à 10 livres sterling aurait été prononcée contre les manufacturiers qui auraient contraint les enfants à travailler plus longtemps. Lord Ashley a prévu que le succès pouvait ne pas couronner ses efforts, mais il a déclaré qu'il aurait toujours la consolation et la satisfaction de penser qu'il a allumé en Angleterre le flambeau de la philanthropie, qui, Dieu aidant, ne s'éteindra jamais. Le ministre de l'intérieur, sir James Graham, avait déclaré qu'il combattrait résolument la proposition. Mais les coups lui ont été portés par sir Robert Peel, et, au vote, l'amendement n'a compté en sa faveur que 159 voix; le ministère a su en réunir 297. Malgré cet échec, lord Ashley a été l'objet d'une sorte d'ovation, et le Times regarde comme bien fâcheux pour le cabinet le succès qu'il a obtenu.

La chambre des pairs poursuit lentement et laborieusement le vote des articles du projet de loi sur l'enseignement secondaire. On voit la majorité et le ministère passer subitement d'un plateau de la balance à l'autre et se montrer d'autant plus complaisants le lendemain qu'ils auraient eu meilleure envie d'être exigeants la veille.

M. le ministre de la marine vient de porter au Luxembourg un projet de loi qui écarte tout mode de libération immédiate et absolue de l'esclavage colonial, mais qui présente une série de mesures qui semblent propres aux auteurs du projet à préparer la population noire à l'affranchissement, quel que soit le mode que le gouvernement, croie devoir proposer plus tard. Ce projet statue donc sur la nourriture et l'entretien que les maîtres doivent aux esclaves, la discipline, les heures de travail, la mariage des esclaves, leur instruction religieuse, leur pécule et la faculté de rachat par eux-mêmes.

La chambre des députés s'absorbe, d'autres disent s'embrouille, dans la discussion d'une loi que le ministère n'avait évidemment pas suffisamment étudiée. Des objections qui viennent le prendre au dépourvu entraînent l'adoption d'amendements improvisés qui s'harmonisent tant bien que mal avec l'ensemble et bouleversent plus ou moins le système qui a présidé à la confection du Code pénal. Il est bien certain que quel que soit le vote au palais Bourbon, la réforme des prisons ne deviendra pas loi cette année; mais ou est même porté à croire, sur beaucoup de bancs, que ce projet, dont la discussion a pris un si long temps, sera, au vote final, repoussé par une majorité prise dans toutes les fractions de rassemblée.--Ce débat aurait donc eu pour unique résultat d'empêcher la Chambre de s'occuper d'autres projets dont elle est saisie et de plusieurs propositions qui lui ont été faites. On se demande ce que font les commissions et où en est leur travail, celle notamment qui avait été nommée pour examiner la motion de MM. Lacrosse, Leyraud et Gustave de Beaumont sur la corruption électorale. Trois membres de cette commission viennent de déposer, non pas le rapport qu'on attendait d'eux, mais une autre proposition devinée à parer aux abus qui peuvent naître des translations de domicile politique concertées et concentrées. C'est une toute petite réforme dont l'idée a été donnée, par ce qui s'est passé au collège de Plœrnel dans l'intérêt de M. de La Rochejacquelin, et par ce qui se prépare au collège de Sivenay, dans l'intérêt de M. de Genoude. MM. Laurence, Pelletreau de Villeneuve et Couture demandent qu'on écrive dans la loi: «Nul ne pourra être inscrit sur les listes électorales d'un arrondissement s'il n'y a son domicile réel, ou s'il n'y paie au moins 30 francs de contributions directes.» Le vote au chef-lieu parerait à l'inconvénient signalé, et n'aurait pas celui de restreindre encore la liberté de l'électeur.--Une autre proposition a été faite par MM. Berville et Vivien. Nous serions bien surpris si elle rencontrait une opposition sérieuse. En voici le texte: «Le droit garanti par l'article 39 du décret du 5 février 1840, à la veuve et aux enfants d'un auteur d'écrits imprimés, appartiendra pendant la même durée aux veuves et enfants des auteurs d'ouvrages représentes sur un théâtre.» Le décret de 1810 ayant prolongé, pour les ouvrages imprimés, la durée du droit accordé par la loi de 1793 à la veuve et aux enfants de l'auteur, et ayant omis d'accorder le même avantage aux œuvres dramatiques, l'objet de la proposition de MM. Berville et Vivien est de remplir cette lacune et de rétablir l'égalité entre les différents genres de compositions comme la Chambre l'avait admis, en 1841, dans la discussion du projet de loi sur la propriété littéraire. Plusieurs familles, à ce qu'il paraît, notamment celle de Boieldieu, sont menacées, d'ici à quelques mois, de voir leur propriété tomber dans le domaine public. Il y a donc là justice et urgence.

On va discuter prochainement la demande du crédit de 46 millions pour l'amélioration des ports. Cette somme est principalement destinée à l'agrandissement des ports de Marseille et du Havre. C'est ainsi, ou l'a déjà fait observer, qu'on eût dû procéder depuis longtemps, au lieu d'éparpiller nos ressources sur presque tous les ports de France à la fois. --On vient de distribuer à un certain nombre de membres des deux chambres et à quelques personnages politiques uneNote sur l'état des forces navales de la France, attribuée à M. le prince de Joinville. C'est un tableau dressé d'après les informations les plus officielles, qui fait voir sous un jour bien triste la fausse direction donnée à notre administration maritime, particulièrement en ce qui touche à notre marine à vapeur, et qui établit malheureusement que nous sommes inférieurs, sous ce rapport, non pas seulement aux Anglais et aux Américains, mais aux Hollandais, aux Napolitains et aux Russes.

M. le ministre des travaux publics vient de présenter cinq projets de loi sur des chemins de fer, à ajouter à ceux dont l'examen se poursuit en ce moment dans les bureaux de la Chambre: ce sont ceux de Vierzon à Limoges, par Châteauroux; de Vierzon à Clermont, par Bourges; de Tours à Nantes; de Paris à Rennes, par Chartres et Laval: et, enfin, de Paris à Strasbourg, avec embranchement sur Reims et sur Metz. Nous ne savons si tous ces projets pourront être votés, mais on prête au ministère la pensée d'en avoir présenté un grand nombre précisément pour assurer l'adoption de tous. Il espère, par ce moyen, qu'il s'établira entre les députés des différentes lignes une assurance mutuelle qui fera arrivera bon terme tous les projets sans trop de discussion.--On dit même que sa confiance dans le vote est si grande que les commissaires du roi près des lignes présentées sont déjà nommésin petto, et que tel pair de France n'a pas cru déroger en se faisant désigner comme commissaire de la ligne d'Orléans à Bordeaux, et tel député, avocat démissionnaire, comme commissaire d'une autre ligne.

Dimanche 12, a eu lieu, à l'Hôtel-de-Ville, sous la présidence de M. le ministre de l'intérieur, la séance annuelle des souscripteurs-fondateurs de la colonie agricole de Mettray, pour entendre le compte rendu des travaux de l'armée. Dans le rapport, présenté par M. Demetz, conseiller honoraire à la cour royale, l'un des deux habiles créateurs de ce bel établissement, on a remarqué des détails du plus vif intérêt. Le rapport est sincère; il avoue cinq ou six récidives sur une centaine de colons déjà sortis de la colonie et bien placés par leurs dignes chefs: c'est inévitable. Le reste se conduit bien. Plusieurs anciens colons, habitant le voisinage, viennent à Mettray le dimanche, et retrouvent leur place à la table commune; malades, ils sont reçus et soignés paternellement à l'infirmerie. C'est une belle institution, dont le sort est désormais fixé, et que la charité publique n'abandonnera point. Le schnet-heisse de la république de Berne, pour 1844, Charles Frédéric Tscharner, de Berne, est mort le 9 mai, après une longue maladie.L'Ami de la Constitutiondu 11 mai, qui donne cette nouvelle, est entouré d'une bande noire en signe de deuil.--Un pauvre écrivain qui a écrit, sous la restauration, un pamphlet intituléVie de Voltaire,qu'on a fait imprimer alors à grand nombre, M. Lepan, vient également de mourir.--Nous apprenons encore le décès de M. Pons (de Verdun), successivement membre de la Convention, du conseil des Cinq-Cents, avocat-général à la cour de cassation sous l'empire, et proscrit sous la restauration, auteur d'un recueil fort piquant de contes en vers et autres poésies.

On a récemment promulgué en Prusse une loi sur la propriété littéraire, dont les dispositions libérales intéressent les écrivains et les éditeurs qui ont à souffrir de la contrefaçon. Cette loi reconnaît, au profit des éditeurs prussiens, la propriété des ouvrages publiés à l'étranger, à la condition que ces éditeurs puissent justifier, par titre authentique, de leur qualité de propriétaires desdits ouvrages en tout ou en partie. D'un autre côté, la diète germanique reconnaît comme propriété générale dans l'étendue de sa juridiction, toute propriété littéraire reconnue dans l'un des États de la Confédération. Il résulte de la combinaison de cette loi générale avec la loi particulière de la Prusse que la contrefaçon d'un ouvrage étranger peut être interdite dans toute l'Allemagne. (1) La première application de cette législation au profit d'un livre français, sera faite à l'ouvrage de M. Thiers, l'Histoire du Consulat et de l'Empire, dont une maison de librairie de Berlin vient d'acquérir la copropriété. L'Histoire du Consulat et de l'Empiresera publiée en France et en Allemagne, par M. Paulin à Paris et la maison Voss et compagnie à Berlin. De cette manière, le marché de l'Allemagne sera enlevé à la contrefaçon de cet ouvrage. Voilà une loi d'un bon exemple, et l'on doit regretter que la France, si intéressée dans cette question, n'ait encore fait, pour protéger ses écrivains et ses éditeurs, à l'étranger, que son traité avec la Sardaigne. M. Guizot et M. Villemain, deux écrivains illustres, sont faits pour comprendre qu'il y a ici quelque chose d'honorable à tenter. Ce n'est pas du consentement de ces ministres sans doute que les contrefaçons étrangères des livres français inondent l'Algérie, une possession française où les livres publiés en France ne peuvent trouver un débouché. L'Angleterre a proclamé, il y a quelques années, un principe qu'il serait urgent de consacrer à notre profit et au sien. L'Angleterre, reconnaît chez elle la propriété littéraire de tout sujet étranger dont la nation reconnaît réciproquement la propriété des Anglais. Il n'y a qu'un simple article de loi à faire pour assurer dans ce pays le droit des écrivains et des éditeurs français. Le fera-t-on? En attendant, l'Allemagne est fermée à la contrefaçon. Les éditeurs de l'Histoire du Consulat et de l'Empireprennent des mesures pour la prévenir ou la combattre dans les autres pays, et le public étranger est invité à ne pas regarder comme sérieuses les annonces d'éditions contrefaites ou de traductions publiées contrairement à cet avertissement.

Note 1:On peut voir le texte traduit en français de cette loi dans laRevue de Législation, publiée par M. Fortin.

Puisque nous parlons de l'Histoire du Consulat et de l'Empire, nous ajouterons un mot pour continuer ou rectifier ce qui a été dit dans quelques journaux de la prochaine publication de cet ouvrage. Il n'y a peut-être que M. Thiers qui sache aussi bien quel'Illustrationce qu'il y a de vrai dans cette nouvelle. Il est vrai effectivement que le travail de M. Thiers est fort avancé et qu'il doit remettre à ses éditeurs, au mois d'août prochain, six volumes entièrement achevés et revus de manière à pouvoir être livrés à l'impression. Ainsi la publication commencera vers le mois d'octobre, par livraison d'un ou de deux volumes, et sera continuée sans interruption, M. Thiers achevant de revoir la fin de son travail dans le temps employé à imprimer et à publier les premières livraisons.

Que dirait Pythagore s'il ressuscitait Parisien de 1844, lui qui avait horreur de tout festin charnel et voulait mettre les gourmets de son temps au régime du lait pur, de l'eau claire et des pois chiches? Il aurait reculé d'épouvante et se serait enfui vers quelque désert bien sauvage et bien innocent, à l'aspect des terribles repas que nous faisons, Paris, en effet, se conduit comme un ogre: il n'y a pas de loups, de panthères et de tigres qui lui soient comparables; sa cuisine est un véritable charnier. Paris, dans le mois d'avril qui vient de finir, a dévoré, soit en biftecks, soit à la broche, soit au pot-au-feu, soit à la gelée, 6,759 bœuf; il a mis en côtelettes, en rôtis, en galantine et en salade, 6,311 veaux; quant au mouton, à l'innocent mouton, Paris l'a encore moins ménagé; 36,498 de ces candides quadrupèdes ont été exécutés par ses dents dévorantes, les uns à l'heure du dîner, les autres dans le déjeuner à la fourchette; mais qu'importe? qu'il soit mangé à onze heures du matin ou à six heures du soir, l'infortuné mouton n'en finit pas moins dans la casserole ou sur le gril! Quant aux vaches, j'ose à peine en parler: 1,343 vaches, c'est une bagatelle! et tout au plus Paris a-t-il eu, avec ces 1,343 vaches, de quoi mettre dans sa dent creuse.

Je dois dire cependant, en scrupuleux narrateur, que ce mois d'avril 1844 s'est distingué de ses prédécesseurs par un appétit et une consommation extraordinaire. Il a dépassé le mois d'avril 1843, son père légitime, de 1,088 bœufs, 986 veaux, 2,619 moutons. La cause de ce supplément de rôti et de côtelettes se devine d'elle-même: c'est encore à l'exposition de l'industrie qu'il faut s'en prendre; c'est elle qui a jeté sur le pavé de Paris un surcroît de bouches et d'estomacs qui sentent le besoin de manger quand ils ont faim. Chose étrange! l'humanité est diversifiée à l'infini; ou voit des hommes de toutes les tournures, de tous les caractères et de toutes les couleurs: des blancs, des noirs, des verts, des coquelicots, des jaunes, des plombés, des cuivrés, des droits et des tortus; il n'y en a pas un qui ressemble à l'autre; mais, sur la question du bœuf, du mouton et du veau, ils sont tous pareils; en un mot, on a fait bien des découvertes, et personne encore n'a trouvé un homme ou un animal qui pût vivre sans manger; Harpagon lui-même. Harpagon a poussé la recherche de ce phénomène aussi loin que possible sur ses gens et sur ses chevaux, mais il n'a pu arriver jusqu'à résoudre complètement ce problème: on trouvera plutôt la pierre philosophale et le mouvement perpétuel. Quoi qu'il en soit, lorsque Paris, s'éveillant au 1er mai, voulut régler ses comptes d'avril avec l'hôtelier et demanda son addition, il dut éprouver lui-même une certaine surprise, Garçon ma carte;--Voilà, monsieur!--Potage, 6,759 bœufs; entrées et rôtis, 6,311 veaux; hors-d'œuvre. 1,313 vaches; dessert, 36,498 moutons. Très-bien; le reste est pour le garçon.»

Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, si cet état de choses surnaturel fait la joie des marchands de comestibles et des entrepreneurs de viande animale, si les restaurateurs en tressaillent de bonheur et entassent en souriant les écus de cette immense cuisine, les honnêtes bourgeoises, les vertueuses ménagères qui savent compter, jettent les hauts cris et déclarent que, pour peu que cette ogrerie dure, la place, c'est-à-dire le marché, ne sera plus tenable, et qu'il faudra aviser au moyen de vivre en se rongeant les ongles. Toutes les espèces de denrées sont augmentées de plus d'un tiers, depuis la matière carnivore jusqu'au candide légume; on se bat pour la botte d'asperges; ou s'arrache les yeux ou l'honneur des petits pois; le beurre est ruineux; les carottes sont hors de prix, les poulets inabordables; et le poisson! ah! le poisson! ne m'en parlez pas: il vous coûte les yeux de la tête! De sorte que si une quantité de dévorants, qui ont l'estomac large et la bourse bien garnie, font toute la journée des festins de Balthazar, les petits ménages, les honnêtes médiocrités qui se nourrissent surtout d'économie sont obligés de brider leur appétit et de se serrer le ventre. On compte, on lésine, on fait les portions petites, on peste contre ces mange-tout qui sont tombés sur Paris comme les sauterelles sur l'Égypte pour l'affamer, et les mères de famille prient Dieu qu'il renvoie le plus tôt possible cette race absorbante picorer sur ses propres domaines.

Je n'ai pas besoin de vous dire que les cuisinières et les cordons bleus ne se mêlent pas de cette prière: bien au contraire, il font des vœux pour que la province continue longtemps à faire hausser les mercuriales et à manger à tort et à travers; le cordon-bleu et la cuisinière trouvent la situation agréable, et l'anse du panier n'en saute que mieux. Quel plaisir de pêcher en eau trouble! personne n'y voit goutte; et d'ailleurs, Marguerite et Gertrude n'ont-elles pas une excuse toute pièce? «Mais, Gertrude, dit madame, épouvantée, voilà un canard qui me paraît monstrueusement cher!--Pardon, madame: c'est l'exposition de l'industrie.--Quoi, Marguerite, 6 francs ce poulet étique?--Ah! dam! que voulez-vous? l'industrie! l'industrie!»

La léthargie de Géronte, Voltaire et Rousseau n'ont pas eu si bon dos. «C'est votre léthargie! C'est la faute de Rousseau! C'est la faute de Voltaire! L'industrie, madame, l'industrie!» Il y a toujours eu, dans tous les temps, un prétexte pour servir de paravent à la bêtise et à la rapine des fripons ou des sots.

Mais parlons un peu d'autre chose, et sortons de ce monde de bouchers et de marmitons.

Le Second Théâtre-Français vient d'avoir une bonne fortune, ce qui n'est pas à dédaigner, et de jouer une comédie de goût et de style, ce qui n'est guère dans ses habitudes: ce joli ouvrage a pour titrela Cigüe; il n'est qu'en deux actes; or, dans ses deux simples petits actes, il a plus d'esprit et de finesse à lui seul que tous les gros ouvrages en cinq actes que l'Odéon entasse pêle-mêle, l'un sur l'autre, sans honneur et sans profit, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.

Le sujet est grec, comme l'indiquent ces mots: laCigüe. M. Ponsard etLucrèceont mis la Grèce et Rome à la mode; nous remontons vers l'antiquité: on trouve cela plus neuf! AprèsLucrèce,la Cigüe, et aprèsla Cigüe, l'affiche nous prometAntigone, et lesGrenouilles, et lesGuêpes. A la bonne heure; nous ne demandons pas mieux; mais où est Sophocle? où est Aristophane? On les cherche encore. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?

Clinias est las de vivre; Clinias a résolu de mourir; à vingt ans, riche, aimable, beau, spirituel, Clinias est repu, et veut quitter, par un trépas volontaire, le festin où nul mets ne le tente désormais, où nulle coupe ne l'attire et ne l'excite; pour les femmes, ne lui en parlez pas d'avantage, il n'y trouve aucun goût, pour en avoir trop mangé. L'exclave Cadumaque est donc averti; à l'heure indiquée, il apportera à Clinias une décoction de cigüe que Clinias boira, et tout sera dit.

Toutefois, avant de mourir, Clinias veut se donner un divertissement aux dépens de ses deux amis, Paris et Cléon, Cléon l'avare et Paris le débauché: tous deux ont vécu aux dépens de Clinias, tous les deux l'ont jeté dans ces excès de plaisir et de bonne chère qui ont si vite produit la lassitude; il faut que Clinias se venge et leur lègue en mourant un sujet de querelle et de haine mutuelle. Clinias déclare donc qu'il instituera pour son héritier celui des deux qui saura plaire à une belle esclave de Cypre, arrivée d'hier chez Clinias, à la brune Hippolyte.--Soit! disent nos compères; et ils se mettent à l'œuvre. Il faut vous dire que Paris et Cléon sont d'horribles créatures; qu'importe? la cupidité et l'amour-propre leur donne une intrépidité et une confiance que n'auraient ni Apollon ni Adonis eux-mêmes.

Ils rencontrent donc, ils soupirent, ils implorent Hippolyte, qui les dédaignent; puis ils en viennent entre eux aux invectives, à peu près comme Vadius et Trissotin. V ou» jugez de la satisfaction de Clinias, qui voit sa vengeance réussir à souhait, et ses deux parasites, ses corrupteurs, lui donnant une revanche par leurs querelles et le ridicule dont ils se couvrent.

Chacun de nos deux burlesques soupirants croit avoir tenté le cœur d'Hippolyle, et par conséquent chacun compte obtenir l'héritage. Clinias profite de cette crédulité pour leur infliger une nouvelle moquerie et un nouveau tourment. J'ai changé d'avis, dit-il; mon héritier sera celui de vous deux qu'Hippolyte repoussera; il est bien juste que mes trésors servent de consolation au malheureux et au disgracié. Quoi! dit Cléon! Quoi! dit Paris; et les voici cherchant à défaire le travail qu'ils s'imaginent avoir accompli; Cléon déclare à Hippolyte qu'il n'est pas digne d'elle; c'est Paris qu'elle doit choisir. Je suis laid, dit Cléon; Je suis affreux! s'écrie Paris. Aimez Paris, belle Hippolyte, lui qui est si aimable. Belle Hippolyte, adorez l'aimable Cléon.--Certes, on l'avouera, voilà de la comédie, et de la bonne.

Cependant que devient Clinias? Clinias attend toujours le moment de mourir; cette dégradation de ces deux hommes pour un peu d'or ne fait que le confirmer dans son mépris pour l'humanité, et il lui tarde de sortir de ce bouge; il va donc boire la ciguë, car la ciguë est prête; mais Hippolyte est là et lui retient la main; Hippolyte, la douce Cypriote, la vierge pure, Hippolyte, qui ressent pour Clinias un amour secret; Hippolyte, que Clinias aime sans trop le savoir encore, et dont il adore la candeur et l'innocence. Ah! s'il était aimé d'Hippolyte! Mais qui voudrait d'un cœur flétri comme le sien «Moi! s'écrie Hippolyte avec naïveté; moi, Clinias, qui vous aime.» Cette grâce, cette simplicité, cet aveu naïf, cette fraîcheur d'amour et de jeunesse, réveillent dans Clinias la tendresse morte et l'amour de la vie. Et quand ce Paris et ce Cléon viennent réclamer l'héritage, il n'y a plus d'héritage. «Je vis, dit Clinias, car j'aime et j'épouse Hippolyte.»

Tout charme de cette comédie est dans les détails auxquels un vers élégant et spirituel donne une saveur des plus agréables; depuisLucrece, le Second-Théâtre-Français n'avait rien représenté qui dénonçât aussi heureusement un auteur nourri aux sources littéraires; cet auteur se nomme M. Émile Augier; c'est un jeune homme, petit-fils de Pigault-Lebrun; le parterre, charmé, a fêté cet heureux début pur les plus vifs applaudissements.

Si c'est un bonheur que de voir de jeunes talents poindre ainsi à l'horizon et faire espérer dans l'avenir, ce n'est pas un plaisir moins grand de retrouver partout dans la route des succès, les talents éprouvés et vigoureux, on aime à s'assurer par là qu'on les possède pour longtemps, et que leur force ne fait que s'affermir en marchant. Cette joie, George Sand nous la donne par une nouvelle publication, par cetteJeannenaïve et charmante, dont se pare et se rajeunit, depuis quinze jours, le feuilleton duConstitutionnel. Le lecteur n'en est encore qu'au début de cette histoire intéressante et poétique, et déjà il aime Jeanne comme il aime les plus frais et les plus gracieux enfants de ce beau talent, de cette belle imagination qui s'appelle George Sand! Jeanne est en ce moment la préférée du public; il ne s'occupe que d'elle, il ne parle que d'elle; il attend, tous les matins, avec anxiété le récit que leConstitutionnellui apporte de cette aventure touchante et d'une exécution fine et relevée.

Ainsi leConstitutionnelfait honneur à sa parole; il avait promis de se renouveler par l'élégance, le goût et le talent, et il tient ce qu'il avait promis:Jeannel'atteste.--AprèsJeanne, le Juif errantde M. Eugène Sue, si impatiemment attendu.Constitutionnel, mon ami, tu t'y entends, et tu sais prendre ton monde si bien qu'il ne puisse t'échapper.

Mademoiselle Taglioni est en effet à Paris, comme on l'a dit; mais il n'y a de vrai jusqu'ici que son arrivée. M. Léon Pillet n'a pas encore cédé au désir qu'elle témoigne de donner six représentations à l'Académie royale de musique; ou plutôt les deux parties contractantes ne se sont pas encore entendues sur les conditions. La sylphide, en attendant, s'impatiente, agite ses ailes, et menace de s'envoler de nouveau. Allons, monsieur Léon Pillet, soyez bon oiseleur et retenez-la.

--Le bruit a couru que M. Ancelot allait quitter la direction du Vaudeville. L'académicien serait-il lassé de ce métier peu académique du vendre ou de fabriquer soi-même des flonflons? On le dit. Quoi qu'il en soit, M. Ancelot n'a pas jusqu'ici abdiqué, et leCarlin de la Marquisevient encore de naître sous son empire. Ce carlin n'est pas autre chose qu'un vaudeville en deux actes dont maître Arnal fait tous les frais.

Amal s'appelle Juvénal; il va sans dire qu'il ne s'agit pas du terrible Juvénal à l'iambe sans pitié; Arnal n'est pas de cette force-là. Notre Juvénal est tout simplement clerc d'huissier; il ne s'indigne point contre la Rome corrompue et les patriciens avilis; Juvénal n'a qu'une haine, la haine des carlins. Que lui ont fait les carlins? C'est un mystère. Lui ont-ils mordu les talons? l'ont-ils outragé par quelque oubli malencontreux? personne ne le sait; toujours est-il que Juvénal les déteste.

Arnal, rôle de Juvénal,dans leCarlin et la Marquise

Précisément un carlin lui tombe entre les mains, j'allais dire entre les pattes. Le carlin est un carlin perdu; le carlin de la marquise. D'abord Juvénal a une idée toute naturelle, c'est d'assouvir en particulier sur ce carlin le ressentiment qu'il nourrit contre l'espèce carline en général. Il le malmène donc, le secoue, lui tire les oreilles et la queue, et lui dit des choses désagréables, l'appelant chien, par exemple.

Puis le bruit d'une récompense honnête court la ville et arrive jusque chez Juvénal. Diable! une récompense honnête; ceci mérite considération. Juvénal prend donc son carlin, et s'en va trouver la marquise. Me voici, marquise, moi et votre chien de carlin.

Quel bonheur! quelle joie! mon carlin, mon cher carlin! Et madame la marquise, qui tout à l'heure se désolait et avait des crises de nerfs, se ranime et ne se possède plus. Juvénal s'exaspère à son tour en voyant une si belle marquise dans une telle conflagration et il s'imagine que madame la marquise va servir elle-même de récompense honnête. Mais la reconnaissance de la dame ne descend pas jusqu'à Juvénal; elle se contente de l'aider à épouser la fille de l'huissier. Une fille d'huissier pour un carlin! il n'y a pas mésalliance. On a ri d'Arnal, et le carlin n'a soulevé au parterre aucune espèce d'aboiement hargneux.

--Il a été distribué deux mille cinq cents croix d'honneur pour la fête du 1er mai; ce ne sont pas les croix qui manquent.

(Troisième article.--Voir t. III, p. 49, 153 et 164.)

Le jury de l'exposition, en 1839, avait reconnu l'amélioration des procédés employés pour le traitement des minerais de fer. «On fabrique maintenant en France, disait-il, des fontes propres à la seconde fusion, et qui, égales aux meilleures fontes anglaises pour la douceur et la fusibilité, les dépassent par la ténacité... Les forges françaises sont en pleine voie de progrès, et rien ne se fait plus dans les forges anglaises qui ne se fasse également dans nos usines.» Tel était le jugement du jury de 1830 sur une des branches les plus importantes du travail national. Le progrès a-t-il continué? Nous ne craignons pas de dire Oui! Une foule de procédés métallurgiques se sont perfectionnés, l'emploi de l'air chaud dans les hauts-fourneaux, l'application des gaz qui s'échappent du gueulard au puddlage, tendent à faire toute une révolution, et une révolution économique, dans l'industrie française. Quant à la qualité des produits, nos fers peuvent lutter avec avantage, sur les marchés belge et anglais, avec ceux de ces pays; seulement, le progrès a eu lieu lentement.

Moulin à bras adopté pour l'arméed'Afrique.

Dans un temps qui n'est pas encore bien loin de nous, toutes les fontes et les fers se traitaient par le bois, et l'on ne pensait pas qu'aucune autre matière put être employée à cet usage. Cependant le bois allait s'épuisant, et l'on prévoyait le terme où la fabrication cesserait faute de combustible. Or, s'il est vrai que l'indice le plus certain de la prospérité d'une nation se trouve dans la consommation de fer qu'elle fait, il n'est pas moins certain que le fer sert doublement à cette prospérité, d'abord en faisant vivre ceux qui le fabriquent, puis en fournissant des instruments de travail à ceux qui l'emploient. Le jour donc où, faute de combustible, il faudrait cesser le traitement des minerais, ce jour serait un jour de deuil pour chacun et pour tous, et la nation privée de ce métal disparaîtrait bientôt de la surface du globe. Enfin, et heureusement fut imaginé le traitement des minerais de fer par la houille; essayé d'abord en Angleterre par lord Dudley, il ne fut repris et n'obtint son développement que lorsque Watt eut construit sa machine à vapeur, et lorsque, plus tard, ou imagina l'étirage des fers au moyen des cylindres ou laminoirs. Avec ces deux grandes découvertes, l'Angleterre, qui fabriquait à peine le fer nécessaire à sa consommation, fut bientôt en état d'en approvisionner le monde entier. Ce n'est que plus tard que les Français sont entrés dans cette voie, et ce n'est que peu à peu qu'ils réalisent les progrès que demande instamment la matière. Ce progrès consiste surtout dans la bonne fabrication à bon marché. Or, nous devons l'avouer, nos fers, bons il est vrai, sont très-chers, bien qu'ils aient éprouvé depuis quelque temps une légère baisse; il faudrait, pour arriver à une baisse importante, des conditions que nous indiquerons tout à l'heure. Le haut prix auquel se vendent, les fers tient au prix très-élevé du combustible et à la trop grande quantité d'usines métallurgiques. En 1837, il y avait en France, marchant au coke ou au bois, 543 hauts-fourneaux, dont la production représentait seulement celle de 112 hauts-fourneaux aussi considérables que ceux d'Angleterre ou de Belgique.

Grue-Balance-Bascule.

Machine à sculpter

Coupe du Moulin à bras pour l'armée d'Afrique.

Exposition de l'Industrie.--Vue générale de la salle des Machines.

Du reste, la question du bon marché de la fabrication est tout entière dans celle des voies de transport, ou, si l'on aime mieux, dans la position de l'usine. Quand le minerai et le combustible ne se trouvent pas réunis, comme les minerais carbonates des houillères d'Angleterre, il faut asseoir son usine de manière à ce que les matières les plus lourdes soient le moins éloignées possible. Il vaut mieux, en effet, être loin du lieu de consommation que des lieux où se trouvent les matières premières. Quelques usines seulement, en France, jouissent de cet avantage dans le centre de la France, dans le Nord et dans le Midi. Il ne faut pas d'ailleurs prendre pour terme de comparaison des prix de la fonte et du fer, ceux des pays étrangers. En ce moment, en Belgique et en Angleterre, les fers se vendent il vil prix, il est vrai; mais la raison en est dans la production exagérée à laquelle on s'est livré dans ces deux pays pour les rails de chemins de fer. On a répondu à un besoin accidentel par des établissements permanents, et le besoin une fois satisfait, la cessation des travaux, ou la vente au-dessous du prix de fabrication, sont venues jeter le trouble et le désordre dans les usines les mieux montées. Les lenteurs du gouvernement et les tergiversations de l'industrie dans les questions de chemins de fer ont en cela d'heureux, que la France a évité cet écueil; quelques usines nouvelles se sont montées dans la prévision des fournitures de rails, mais peu à peu, et sans jeter de trouble sur le marché. Aussi les prix baissent, mais sans secousse, les procédés de fabrication s'améliorent, et tout fait présager que si nous arrivons enfin à un système de voies de communication perfectionnées, et à un tarif de douanes suffisamment protecteur, les consommateurs français auront le bon marché des Anglais sans leurs crises commerciales. Tout tarif de douanes doit subir deux phases: dans la première, à la naissance de la fabrication, ces tarifs doivent être assez élevés pour permettre aux producteurs et aux constructeurs de monter leurs ateliers et de lutter de prime abord avec l'industrie étrangère; dans la deuxième, quand l'industrie est suffisamment assise, si l'on peut fabriquer au même prix dans les deux pays, tout tarif doit être supprimé, sinon il faut en conserver la portion représentative de la différence des prix de main-d'œuvre ou de matières premières. Nous sommes arrivés pour la plupart de nos industries à cette seconde période. Mais la difficulté, on le conçoit, est de tarifer ces différences de prix sur lesquelles doit être assis un tarif équitable; la nouvelle loi de douanes, présentée cette année à la chambre des députés, satisfait en partie à ce besoin.

Pompe foulante et aspirante Letestu.

Pompe d'épuisement Letestu, avec la disposition des tuyaux d'aspiration.

Nos lecteurs nous permettront de ne pas les arrêter plus longtemps sur les métaux proprement dits; disons seulement que l'exposition renferme de beaux échantillons de cuivre, de zinc, de fer, de fonte, et surtout d'acier fondu et de métaux ouvrés, et que, sous ce rapport, les prévisions du jury de 1839 n'ont pas été trompées. Ce que nous ne pouvons donner, sans entrer dans des détails longs et fastidieux, et ce qui pourtant constitue le véritable progrès de ces industries, ce sont les prix comparatifs de ces produits à dix ans de distance. La baisse est en général satisfaisante; mais nous avons hâte de conduire nos lecteurs au milieu des applications auxquelles nos industriels ont plié les métaux.

L'aspect général de la salle des machines, de cette triple galerie où l'on trouve près l'une de l'autre la machine la plus minime, celle à faire des chaussons de lisière ou à cambrer les tiges de bottes, par exemple, et les énormes outils-machines, qui semblent destinés à des travaux herculéens; cet aspect général, disons-nous, est saisissant, et donne de l'intelligence de l'homme l'idée la plus haute et la plus complète. Comment se dire, en effet, sans admiration, que cet être si petit, si faible, si incapable par lui-même d'un effort matériel puissant, domine la matière la plus rebelle, change et modifie suivant ses besoins la création tout entière, dompte et plie à son service les animaux les plus redoutables, et manie les masses les plus énormes, comme fait le vent de la feuille qu'il pousse devant lui? Quant, à nous, en parcourant cette magnifique exposition de l'industrie, encore si nouvelle en France, de la construction des machines, si nous rencontrions sur notre chemin quelqu'un de nos fiers et dédaigneux voisins d'outre-mer, nous leur montrerions avec orgueil le résultat de quelques années de paix, et nous leur dirions: Nous avons appris pendant les guerres de l'empire, pendant l'époque qui vous a été si désastreuse, du blocus continental, à nous passer de vous pour une foule de fabrications dont nous étions habitués à vous demander les produits. Aujourd'hui nous vous enlevons encore un des fleurons de votre couronne industrielle; non-seulement nous faisons des machines pour nous, mais nous commençons à les transporter sur les marchés étrangers. C'est une guerre toute pacifique que nous vous faisons, guerre digne des deux peuples, où l'on est fort par le travail et où l'on triomphe par l'intelligence.

Un dernier préjugé, cependant reste à vaincre dans l'esprit d'un grand nombre de Français, et ce préjugé fatal a été l'obstacle le plus fort au développement de l'industrie des constructeurs; c'est la suprématie accordée jusqu'à ce jour aux produits anglais sur les produits français. Ce préjugé, disons-le, tend à disparaître, et pour ceux chez lesquels il est encore enraciné, nous ne pouvons que les inviter à parcourir l'exposition de 1844, à regarder d'un œil non prévenu ce magnifique spécimen de l'industrie française, et à se demander ensuite, tout esprit national à part, si on fait mieux ou autrement chez nos voisins.

Nous voudrions pouvoir donner à nos lecteurs des explications détaillées sur chacune des nombreuses machines exposées cette année; mais ils comprendront que nous sommes obligés de nous arrêter à un petit nombre d'entre elles et à celles qui nous paraissent le plus remarquables. Encore ici avons-nous l'embarras du choix. Il y a en France six à huit constructeurs dont les ateliers sont moulés sur l'échelle la plus grande et outillés de la manière la plus puissante, et un grand nombre d'autres de proportions moindres. La plupart de ces constructeurs ont envoyé à l'exposition des produits dont les uns se distinguent par le fini des pièces, par la bonne exécution de l'ensemble, et les autres par d'utiles innovations. La navigation à vapeur et la locomotion sur chemins de fer ont été les points de départ de ce progrès. Les ateliers français ont eu à construire, depuis quelques années, les machines de 450 chevaux destinées aux paquebots transatlantiques et un grand nombre d'autres appareils de force moindre, mais dont les dimensions sont encore colossales. Ces ateliers se sont mis à l'œuvre, et, au dire des connaisseurs, la fabrication en est excellente et égale au moins à ce que les Anglais ont fait de plus perfectionné dans ce genre.

Plusieurs ateliers se sont également outillés pour la fabrication des locomotives, et leurs produits, d'abord repoussés à cause de l'infériorité inévitable d'un premier essai, puis quelque temps encore victimes du préjugé dont nous parlions plus haut, commencent cependant à prendre le rang qui leur appartient dans les constructions de ce genre. Les modèles, d'abord empruntés aux Anglais, ont été changés, modifiés, améliorés, et maintenant c'est à un Français, M. Meyer, de Mulhouse, que l'on doit l'importante innovation de la détente variable de la vapeur, innovation qui se traduit en économie de combustible, d'usure et d'entretien.

Les grands fabricants ont donc envoyé quelques-uns de ces produits dont nous parlions plus haut, parmi lesquels nous avons notamment remarqué un tour parallèle de M. Calla, dont la table a dix mètres de longueur; une machine à faire les roues, de M. Eug. Philippe; des appareils énormes en masse et en puissance, de M. Aug. Pillet, tels qu'un tour parallèle, des machines à diviser les engrenages, à tarauder les écrous et les boulons; les machines de M. Decoster et celles de MM. Durosne et Gail.

Parmi les établissements qui ont envoyé de magnifiques produits en ce genre, le Creusot occupe une des premières places. Pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas cette importante usine, nous dirons que les éléments de production du Creusot se composent de trois industrie» distinctes et concentrées dans un même lien, c'est assez dire qu'elle se trouve dans les conditions d'une bonne fabrication à bon marché. Les industries sont, 1° l'extraction de la houille, qui s'élève à un million d'hectolitres par an; 2° la fabrication du fer et de la fonte au moyen de quatre hauts-fourneaux qui produisent ensemble, seize à dix-huit tonnes par jour, et de feux de forge et d'affinerie pouvant fabriquer huit cents tonnes de fer par mois; et 3° la construction des machines, pour laquelle le Creusot s'est acquis une réputation européenne.

Ce qui, parmi les produits de cette usine, attire principalement l'attention dans les salles de l'exposition, ce sont les pièces suivantes: une traverse et une grande bielle pour un appareil de quatre cent cinquante chevaux; un mouton à vapeur vertical, et une marmite à percer et river les tôles. La bielle présente un spécimen des proportions données aux appareils destinés à la navigation transatlantique. Cette pièce, d'une difficile exécution, se distingue par sa masse imposante et par la perfection du travail.

Le mouton à vapeur est une précieuse application de la force de la vapeur au battage des fers. Jusqu'à présent les marteaux et martinets sont généralement mus par l'eau, et les coups qu'ils donnent en retombant de tout leur poids sur l'enclume sont à peu près uniformes, ou au moins on ne peut pas en modérer la force à volonté. Ce nouveau marteau se compose d'un cylindre à vapeur à simple effet, avec un piston dont la tige traverse le fond du cylindre, pour être fixée ensuite au mouton. Le cylindre est monté sur une charpente en fonte qui sert de coulisse au mouton. Au moyen de cet appareil, et à la volonté du conducteur, sur deux coups qui se suivent, l'un est capable de pénétrer dans une masse de fer chaud, comme dans de l'argile, et l'autre peut être assez doux pour faire entrer à moitié seulement un clou dans le bois le plus tendre. Cette machine peut employer sa puissance à des coups longs et terribles, ou bien, se réglant elle-même, faire tomber sur l'enclume des coups modérés par centaines et par minute. Le mécanisme consiste simplement dans l'appareil qui permet l'introduction et la sortie de la vapeur. Si la vapeur, après être entrée et avoir soulevé le piston et le marteau, sort brusquement, le marteau retombe de tout son poids; si elle sort peu à peu, le marteau redescend doucement. Une discussion s'est élevée entre un Anglais, M. Nasmith, et M. Schneider, pour savoir à qui appartient la priorité de cette invention. Sans vouloir entrer dans ce débat, ni expliquer les raisons de notre conviction, nous dirons que, des explications données par ces derniers, il résulte pour nous la certitude que la priorité appartient à M. Bourdon, ingénieur mécanicien en chef du Creusot.

La troisième pièce, la machine à percer et à river les tôles, est conçue d'après le principe du marteau dont nous venons de parler. Elle réunit par compression, au lieu du procédé long et dispendieux du martelage, les tôles et fers d'angle par des rivets ordinaires, ou des rivets de fer rond, à chaud ou à froid. Le travail est simplifié, et présente plus d'uniformité et d'économie.

Puisque nous avons parlé du rôle que joue la vapeur dans les outils-machines de la haute industrie, nos lecteurs nous sauront gré de les entretenir des nouveaux appareils de sûreté contre les explosions de machines à vapeur, imaginés par M, Chaussenot aîné, et qu'il a envoyés cette année à l'exposition. On sait combien sont redoutables ces explosions, contre lesquelles la science cherche en vain à lutter depuis longtemps, qu'elle parvient quelquefois à prévenir, et pas toujours à expliquer après l'événement. Sans parler de la partie mystérieuse de la force de la vapeur, de cette partie qui trompe toutes les prévisions et produit une catastrophe là où on se croyait à l'abri de tout danger, nous dirons qu'il est cependant une série d'accidents qu'on peut éviter au moyen de bons appareils de sûreté et de soupapes convenablement établies, et nous ne saurions recommander trop vivement aux industriels ceux de M. Chaussenot. Ils se composent d'un nouveau système de soupapes excessivement sensibles, et dont la disposition est telle qu'elles se soulèvent à la moindre tension de vapeur supérieure à celle à laquelle l'appareil doit marcher, et avec la plus grande facilité; d'un flotteur d'alarme équilibré dans l'intérieur de la chaudière, et qui permet à la vapeur de soulever une soupape et de se faire jour jusqu'à un sifflet, qui prévient le chauffeur, et enfin d'un flotteur indicateur, au moyen duquel le chauffeur peut lire à chaque instant, sur un tableau placé en dehors de la chaudière, à quel niveau se trouve l'eau, et en régler l'introduction; et l'on sait que beaucoup d'explosions ont eu pour cause l'abaissement de l'eau qui laisse rougir les parois de la chaudière, et la production instantanée d'une grande masse de vapeur, quand l'eau arrive sur ces parois rougies. Nous sommes persuadé que l'emploi simultané de ces trois appareils doit prévenir la plupart des explosions.

Nous ne quittons qu'à regret ces magnifiques produits de la haute industrie française; nous voudrions qu'il nous soit permis de faire voir une à une à nos lecteurs chacune de ces machines; et ceux qui comme nous ont parcouru l'exposition comprendront nos regrets; car tout, dans ces salles, concourt à l'instruction des masses; et, tel qui entre ignorant à l'exposition, s'il parcourt les galeries avec un bon cicérone, en sortira instruit; car, à côté de l'instrument, il aura eu l'explication; à côté de la machine, son histoire et son usage; à côté de l'industriel, l'aperçu de la situation commerciale de son pays. Mais nous avons encore à vous entretenir de machines non moins intéressantes, et dont nous vous offrons quelques dessins. Passons donc aux petits appareils.

Pompes.--Cette année, comme aux expositions précédentes, il y a un grand nombre de pompes, dont les inventeurs ont tous la prétention d'avoir illuminé le système le plus simple, celui qui se dérange le moins, et qui, avec une force donnée, produit le plus d'effets utiles. On conçoit en effet, que les esprits ingénieux travaillent dans cette direction, si l'on songe que la pompe est l'engin le plus indispensable à toute espèce d'industrie; qu'elle est le principe de l'alimentation de toutes les usines; qu'elle sert pour les travaux agricoles, pour les incendies, dans un grand nombre de travaux où les épuisements sont indispensables, dans les vaisseaux où le travail des pompes absorbe une grande partie du temps de l'équipage, et que son usage est aussi fréquent que celui de l'eau qu'elle doit chercher, épuiser, retenir et emmagasiner.

Parmi les différents systèmes exposés, nous avons surtout remarqué les pompes de M. Letestu. Il y a dans ce système un progrès évident sur toutes les inventions précédentes. Ce progrès consiste uniquement dans l'adoption d'une soupape et d'un piston entièrement nouveaux. Une grande difficulté qui a constamment nui à l'usage avantageux des pistons des pompes, c'est la matière dont est faite ce piston. Il est ordinairement en métal, fermant hermétiquement le corps de pompe, condition indispensable pour que le vide se fasse exactement, que l'eau s'élève et ne redescende pas; mais on conçoit que si cette fermeture hermétique est indispensable lorsque le piston remonte avec l'eau qui s'est introduite à sa partie supérieure au moyeu de l'ouverture du clapet, il n'en est pas de même lorsqu'il redescend, et que l'eau, forçant le clapet à se soulever, passe de la partie inférieure à la partie supérieure. A ce moment il y aurait avantage à ce que le piston disparût, pour laisser affluer la plus grande quantité d'eau possible. De plus, si l'eau contient du gravier ou des corps étrangers quelle entraîne avec elle dans son mouvement ascensionnel, ces corps, en s'insérant entre les lèvres du clapet, l'empêchent de se refermer, et des lors l'eau, quand le piston remonte, repasse à travers le clapet, et le jeu de la pompe est arrêté ou son effet devient nul.

M. Letestu a supprimé tous ces inconvénients: sa soupape et son piston, dont nous donnons les dessins à nos lecteurs, sont de la plus grande simplicité. Le piston (fig. 2) se compose d'un cône en cuivre, percé d'une multitude de trous pour donner passage à l'eau. Ce cône métallique est recouvert d'un cône en cuir (fig. 4) d'un millimètre d'épaisseur, préparé à la chaux et formant soupape. Une tige en fer traverse le cône ou entonnoir, et est rivée en dessous, de manière à joindre d'une manière fixe et invariable les deux cônes. Le cône en cuivre ne touche pas le cylindre du corps de pompe, et le cône en cuir le dépasse un peu, de manière à s'appliquer contre ce corps de pompe dans la manœuvre. Le jeu de ce piston est simple et facile à comprendre: quand on baisse le piston, l'eau passe par les trous de l'entonnoir et par le vide annulaire que forme l'interstice entre les cônes et le corps de pompe; dans le mouvement ascensionnel, au contraire, le cuir s'applique hermétiquement contre le cuivre, et ses bords, qui le dépassent un peu, forment bourrelet contre le corps de pompe: en sorte qu'au-dessous du piston le vide est parlait, et l'eau qu'un autre coup de piston ira puiser soulève le clapet (fig. 3) et remplit l'intervalle qu'il vient de quitter. On comprend que dans ce système, les graviers et les corps étrangers ne peuvent plus déranger le jeu de la pompe, puisque si ce gravier entre par les trous de l'entonnoir, le cuir, qui jouit d'une grande souplesse, l'enveloppe de toutes parts, et, s'il entre par le vide annulaire, son poids le fait retomber au fond du cône de cuir, d'où il ne peut plus s'élever. Le bourrelet de cuir donnant toujours une fermeture hermétique, permet d'appliquer ce système aux corps de pompe les plus imparfaits en bois, ou les plus grossièrement alésés en métal. M. Letestu a appliqué son système à toutes les espèces de pompes. Nous donnons à nos lecteurs le dessin d'une pompe aspirante et foulante (fig. 1) et celui d'une pompe d'épuisement (fig. 5). Enfin nous dirons spécialement pour ceux qui savent le prix d'une pompe à incendie et qui regrettent que chaque commune ne puisse pas s'en procurer, que l'inventeur a simplifié considérablement ses appareils de manière à ce que le bourrelier et le maréchal ferrant du plus misérable hameau peuvent les réparer dans toutes les circonstances. Ajoutons qu'il a fait acte de bon citoyen en en réduisant le prix et en offrant aux communes pauvres de ne les payer que par annuités, selon leurs ressources et à leur gré. Les pompes de M. Letestu ont été expérimentées en grand par la marine, et ont donné les résultats les plus satisfaisants comme simplicité de mécanisme, durée et économie.

Instruments de pesage.--Parmi les objets d'une utilité générale et pratique, qui ont pris rang dans les salles de l'exposition, nous pouvons citer les balances de toute espèce, et principalement celles qui sont dites à MM. Rollé et Schwilgué, de Strasbourg, qui ont exposé des balances de comptoir très-sensibles, et l'on sait à combien de fraudes les consommateurs sont exposés tant par l'imperfection des balances que par la mauvaise foi des marchands; à MM. Sagnier et compagnie, de Montpellier, et à MM. George, ingénieurs-mécaniciens. Les balances-bascules exposées par MM. Sagnier sont des romaines, qu'ils ont perfectionnées au point d'en faire des instruments de précision: romaine oscillante à plateau, romaine-bascule portative et romaine oscillante de précision. On connaît le principe d'après lequel est construire la romaine. Ce principe est celui du levier du premier genre, c'est-à-dire pour lequel le point d'appui est situé entre la puissance et la résistance. Si le point d'appui est exactement au milieu du levier, on a la balance ordinaire; mais si le point d'appui est placé de manière à ce que les deux bras de levier soient inégaux, les poids qui se feront équilibre aux deux extrémités du levier seront dans le rapport inverse des longueurs des bras; ainsi, un poids d'un kilogramme, placé à l'extrémité d'un bras de levier de 10 centimètres de long, fera équilibre à un poids de 10 kilogrammes placé à l'extrémité du bras de levier qui n'aurait qu'un centimètre de longueur. On voit donc que, pour la romaine, il suffit d'avoir un poids unique, qu'on fait voyager sur le grand bras du levier divisé et gradué convenablement pour obtenir instantanément, par une seule opération et sans poids additionnel, le poids d'un objet quelconque placé à l'extrémité de l'autre bras. Dans les romaines-bascules en usage jusqu'à présent, le grand bras du levier a une longueur constante; à son extrémité est un plateau fixe, qui reçoit les poids; mais ce système est incommode, d'abord parce qu'il faut avoir une série de poids à sa disposition, et qu'une erreur de quelques grammes, facile à commettre, prend de suite une proportion assez forte quand elle a lieu à l'extrémité d'un bras de levier un peu long. MM. Sagnier ont évité cet inconvénient en appliquant à ces romaines-bascules comme aux romaines ordinaires, un poids curseur; seulement leur portée ou calibre se trouve limitée par la longueur du bras de levier.

MM. George ont introduit dans les instruments de pesage une innovation que nous regardons comme une des plus fécondes en résultats heureux. Nous voulons parler de leurs balances-bascules et de leur» grues-balances-bascules. Dans les premières, le parallélogramme, qui donne le parallélisme au mouvement du plateau, est placé verticalement entre deux montants fixes; et le plateau, solidement relié d'équerre aux tiges verticales, et forcé de prendre un mouvement toujours parallèle, peut ainsi porter la charge sur un point quelconque sans qu'il en résulte aucune inexactitude.

Quant à la grue-balance, c'est une combinaison fort ingénieuse de ces deux machines qui n'en forment plus qu'une seule. Nous donnons à nos lecteurs le dessin de cette nouvelle machine. Tout le monde a vu, sur les quais ou dans les usines, des grues, ces énormes engins au moyen desquels quelques hommes agissant sur une roue d'engrenage soulèvent les fardeaux les plus pesants, et en imprimant ensuite, suit un mouvement de rotation, soit un mouvement de translation, les transportent ou les déposent avec la plus grande facilité. C'est cet engin qui, par un mécanisme très-simple, devient lui-même une balance. La difficulté à vaincre était de mettre en oscillation la grue avec tout son mécanisme, de manière à en faire un plateau de bascule. C'est à quoi les inventeurs sont parvenus, en conservant à la grue toute sa puissance et à la balance toute sa sensibilité. On élève le fardeau à la manière ordinaire, et on le pèse dans son état de suspension sans embarras et sans autre perte de temps que celui nécessaire pour reconnaître le poids de l'objet suspendu. Cette machine peut rendre de grands service à l'industrie des transports, et notamment aux chemins de fer, où des voitures entières, des fourgons, des diligences sont enlevés par des grues et placés sur les cadres qui les emportent en convois.

Moulin à bras portatif.-Nous avons tenu à donner à nos lecteurs une idée d'une de ces machines simples et économiques dont l'usage est journalier et indispensable, et qui, par la simplicité de leur mécanisme et la modicité de leur prix, sont à la portée de toutes les bourses et de toutes les positions. Nous avons voulu leur montrer en même temps un des appareils adoptés pour nos frères d'Afrique, et qui, grâce à leur légèreté, peuvent se transporter à la suite des corps d'armées, et donner aux troupes campées et loin de tous les lieux habités l'élément le plus indispensable de la nourriture, une farine bien faite, et du pain frais et de bonne qualité. Le moulin à bras portatif, dont nous donnons le dessin, a réalisé ces avantages. Il se compose, comme tous les moulins, d'une meule fixe et d'une meule tournante. On introduit le blé au-dessus de la meule fixe: il est d'abord concassé par une noix cannelée, puis réduit en farine entre les deux meules; il est bluté dans un tamis qui reçoit son mouvement de va et vient d'une tige mise elle-même en oscillation par une pièce carrée montée sur l'axe des manivelles; la farine tombe dans le fond de la caisse du moulin, et le son est expulsé par un auget qui termine le tamis. Pour empêcher l'écartement des meules, on se sert d'une vis taraudée qui passe dans une traverse fixée à la partie supérieure du moulin, et qui presse sur une griffe scellée dans la meule fixe. Ce moulin, manœuvré par deux hommes, donne 20 kilogrammes de mouture de blé par heure. En remplaçant la noix ordinaire par une noix à grosses dents, il devient propre à moudre du maïs ou d'autres grosses graines. Enfin, on peut remplacer les manivelles par des roues à courroies, et le mettre ainsi en communication avec une machine à vapeur ou une roue hydraulique. L'inventeur de cet ingénieux appareil est M. Tarm.

Machine à sculpter.--Il nous reste à parler d'une des machines les plus intelligentes que nous ayons jamais vues. Avouons d'abord que cette machine n'est pas à l'exposition, mais seulement les œuvres d'art qu'elle a produites.

Nous aurions peut-être dû attendre, pour en entretenir nos lecteurs, notre article sur les objets d'art, mais nous n'aurions eu qu'à les signaler, tandis que la partie vraiment intéressante n'est pas le résultat seulement du travail de cette machine, mais la machine elle-même, dont nous avons pu nous procurer un dessin. Qu'on se figure une série de parallélogrammes articulés qui soutiennent entre eux un cadre, qu'on imagine que ce cadre a de véritables bras, dont les articulations sont des roues et des pignons; des nerfs, des chaînes, des cordes sans fin; des doigts, du fer et les ongles des instruments pointus, ronds, échancrés, à vis, à spirale; qu'on donne à ces bras le mouvement, au moyen d'une machine à vapeur, l'un d'eux va venir s'appuyer sur l'objet à reproduire de manière à suivre délicatement tous les contours, le creux des yeux, la saute du nez, les intervalles des cheveux, et l'autre suivant rigoureusement les mouvements du premier va d'abord, au moyen de deux marteaux glissant l'un sur l'autre, ébauche à coups précipités le marbre qu'il touche; puis, au moyen d'un ciseau, enlever peu à peu les parties que le marteau a laissées; et enfin, au bout d'une heure, vous verrez l'outil intelligent se retirer et présenter à vos regards surpris un nez parfaitement modelé, des cheveux artistement travaillés; enfin une copie semblable en tout au modèle. Tel est l'instrument que nous avons vu fonctionner il y a peu de jours, et peu s'en est fallu que nous ne lui demandions notre buste, séance tenante. Les produits figurent à l'exposition sous le nom de M. Contzen.

Du reste, les machines envahissent tout; à l'exposition nous avons vu une machine à faire des moulures qui, en trois minutes, en a produit dix-sept mètres; pauvres menuisiers! une machine à battre ou plutôt à comprimer le linge; pauvres blanchisseuses! une machine à cambrer les tiges de bottes et à comprimer, sans les battre, les semelles; pauvres cordonniers! une machine à faire des tonneaux, avec une économie de 40 à 70 pour cent; pauvres tonneliers!

Mais rassurez-vous, vous tous qui craignez que les machines ne vous ôtent le travail; partout et toujours la substitution d'un métier au travail manuel a augmenté la consommation et appelé un plus grand nombre de bras. Depuis l'invention du métier à bas, cette marchandise, de luxe autrefois, est devenue une des parties indispensables du plus pauvre vêtement; depuis le métier à la Jacquart les étoffes de soie sont devenues l'apanage de la bourgeoisie; depuis qu'il y a des chemins de fer en Belgique, les marchands de chevaux, les carrossiers, les bourreliers, ont vu doubler leur industrie. C'est qu'à côté d'un progrès est un besoin, et que jamais l'un ne se développe sans être amené, excité et adopté par l'autre.


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