Jacques Laffitte.

L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.N° 66. Vol. III.SAMEDI 1 JUIN, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40SOMMAIRE.Jacques Laffitte.Portrait de Jacques Laffitte; Obsèques de Jacques Laffitte.--Histoire de le Semaine.--Exposition des produits de l'Industrie(6e article). Agriculture.Machine à faucher de M. Gargan; Charrue de M. Le Bachelle; Crible à plan incliné, Hache-Paille et Concasseur, par Quentin-Durand.--Chronique musicale. Antigone et les Chanteurs espagnols.Duo de Casta diva, par M. Ojéda et mademoiselle Masson;Duel de deux fanfarons andalous; Scène de Contrebandiers. Dernière scène d'Antigone; six costumes.--Le dernier des Commis Voyageurs, roman par M. XXX. Chap. X. L'ancien et le moderne. Chap. XI. A Lyon.--Les Sales d'asile(2e article).Entrée des enfants dans la salle d'asile Cochin; la Prière; la Lecture; Vue générale intérieure: le Jury.--Académie des Sciences. Compte rendu. Sciences médicales.--Courrier de Paris.--Théâtres.Théâtre-Français: Catherine II, tragédie en cinq actes et en vers, de M. H. Romand.Scène du 3e acte; Médaillon de mademoiselle Rachel avec son fac-similé. Palais Royal. Le Troubadour omnibus.Les douze arrondissements de Paris.--Bulletin bibliographique.--Modes.--Amusement des Sciences.Une Gravure.--Rébus.Jacques Laffitte.Toutes ces gloires qui avaient éclaté à la voix de Napoléon, toutes ces vertus civiques qu'avait appelées hors des rangs de la foule la grande voix de notre révolution; généraux d'armée, grands citoyens, tous meurent, tous s'en vont.Jacques LaffitteHier Paris entier, au nom de la France, rendait hommage à l'un des enfants de la révolution de 1789, à l'un, des auteurs de la révolution de 1830. En 1767, Bayonne avait enregistré la naissance du fils d'un charpentier; Paris, hier, l'a suivi à sa dernière demeure après une vie marquée par les travaux les plus assidus, par les faveurs, les revers et les retours de la fortune, par les dignités les plus éminentes, par l'amour le plus tendre pour le pays, par un entier dévouement à la France dans les jours de gloire comme dans les jours malheureux, par la bienfaisance envers toutes les infortunes, par la bienveillance même envers ses ennemis.Jacques Laffitte, dont nous n'avons point à retracer la vie, car elle est écrite presque tout entière dans notre histoire, est du petit nombre de ces hommes que les partis, alors même qu'ils se respectent assez peu pour les calomnier, pour les outrager de leur vivant, sont forcés, par un dernier reste de pudeur, d'honorer, de glorifier à leur mort. Nous assistons à ce spectacle; nous n'avons donc point à le louer; ceux qui le déchiraient hier encore se sont chargés aujourd'hui de son oraison funèbre. Nous n'avons en quelque sorte qu'à le défendre contre leurs éloges.Convoi de Jacques Laffitte.Dès le matin, le tambour a retenti dans les rues de Paris, appelant aux armes les citoyens commandés pour la cérémonie funèbre, et conduisant aux abords de l'hôtel offert à M. Laffitte par une souscription nationale, les troupes de la garnison qui devaient en occuper les abords et former la haie du cortège. Le gouvernement, pour rendre hommage au grand citoyen, n'avait pas voulu, sous le rapport des honneurs militaires, qu'il fût considéré comme un simple légionnaire; il avait voulu voir en lui l'ancien président du conseil des ministres, et, à ce titre, qui permettait d'ailleurs de conjurer toute crainte de désordre, le cortège militaire a été composé de six bataillons d'infanterie, de deux escadrons de cavalerie, d'une batterie d'artillerie, sous les ordres d'un maréchal de camp, d'un bataillon et d'un escadron de la garde municipale à cheval.Bientôt après, les salons de l'hôtel, son jardin, sa cour, se sont trouvés remplis par le concours des députés, des pairs de France, des notabilités de la science, de la littérature, des arts, de la finance et de l'industrie. Trois membres du cabinet, M. le maréchal président du conseil, et MM. les ministres du commerce et des finances, s'y étaient rendus. Des étrangers de distinction étaient aussi présents.A midi et demi, le cortège s'est mis en marche. Le cercueil avait été déposé sur un char funèbre traîné par quatre chevaux, derrière lequel on portait la croix de simple membre de la Légion d'honneur et la croix de Juillet, seules décorations du défunt. Les cordons du poète étaient tenus par MM. Sauzet, Odilon Barrot, d'Argout, Lebaudy, l'un des chers de la maison J. Laffitte et Cie, MM. Dupin aîné, Arago, Thiers et Béranger marchaient derrière le char. Les députés, une députation de la ville de Rouen, dont M Laffitte était représentant, des groupes nombreux de gardes nationaux sans armes, appartenant à la ville de Paris et à la banlieue, des citoyens de toutes les classes, des députations des écoles, une députation d'ouvriers du chemin de fer de Rouen avec une bannière, une autre d'ouvriers imprimeurs; tout cela marchait un peu confusément d'abord, mais se rangeait ensuite.--Trois voitures de la cour, qui avaient amené des aides de camp du roi et de la reine, suivaient; une voiture en grand deuil était désignée comme appartenant à madame la duchesse d'Orléans.Le cortège a suivi la rue Laffitte, le boulevard, la rue de la Paix, la place Vendôme, en passant à droite de la colonne, et la rue. Saint-Honoré, jusqu'à l'église Saint-Roch. L'entrée dans l'église n'a pas eu lieu sans quelque confusion, tant la foule était considérable; mais dans l'église, le service a été célébré au milieu du plus grand recueillement. La nef était tendue de noir; à la croisée de l'église s'élevait une riche estrade surmontée d'un baldaquin à huit pans d'où descendaient quatre longs rideaux en velours noir doublés d'hermine; des étoiles d'argent et le chiffre du défunt formaient les seuls ornements; des feux funèbres brûlaient aux angles du catafalque. La messe a été chantée, avec accompagnement d'orgue, par les chantres ordinaires de Saint-Roch; les solos ont été exécutés par M. Alexis Dupont, avec un accent qui a vivement impressionné les assistants.Il était une heure et demie quand on est entré à l'église; sorti à deux heures et demie, le cortège s'est reformé aussitôt dans le même ordre. MM. Odilon Barron, Sauzet et d'Argout s'étaient retirés, et les cordons du poèle étaient tenus par MM. Thiers, Dupin aîné, Arago et Béranger.Le cortège, qui grossissait à chaque rue, de la foule qui attendait sur son passage, a suivi la rue Saint-Honoré, la rue Richelieu et les boulevards; il a fait le tour de la colonne de Juillet, et s'est rendu au cimetière du Père-Lachaise par la rue de la Roquette. Sur toute la ligne immense qu'il a parcourue, les trottoirs des rues, les contre-allées des boulevards étaient encombrés; pas une croisée n'était vide; les toits des maisons, les arbres des boulevards étaient couverts de spectateurs.Il était plus de cinq heures lorsque la tête du cortège est arrivée au cimetière, où des mesures avaient été prises pour le maintien du bon ordre. Le caveau destiné aux membres de la famille Laffitte est placé au bout d'une petite avenue, voisine du rond-point au milieu duquel s'élève le monument de Casimir Périer. On a pensé que ce lieu ouvert conviendrait, mieux pour prononcer les discours, et à l'arrivée du char funèbre, le cercueil a été descendu et placé sur une estrade préparée à la hâte. Un cercle s'est formé, et après les salves exécutées par l'artillerie et l'infanterie, le silence s'étant établi, M. Pierre Laffitte a prononcé un discours que son émotion a souvent interrompu. «C'est le plus ancien ami de Jacques Laffitte, c'est son frère, a-t-il dit, qui prend la parole devant vous.» La voix altérée de M. Pierre Laffitte a permis à peine aux personnes les plus rapprochées de saisir quelques mots; des marques de sympathie ont accueilli ce témoignage d'affection fraternelle.M. Arago a pris ensuite la parole. Il a raconté la vie de M. Laffitte, en y rattachant un tableau des temps qu'il avait traversés. Des marques d'une chaleureuse sympathie ont accueilli le passage où il a montré M. Laffitte sollicité de toutes parts pour le choix d'un gendre, allant chercher le fils d'un des hommes qui avaient illustré la France dans ses grandes luttes, et qui était tombé victime des réactions. L'orateur a aussi semé son discours de quelques anecdotes touchantes.D'autres discours ont été prononcés par MM. Visinet (de Rouen) et Garnier-Pagès. Enfin M. Dupin aîné a dit un adieu touchant à cette tombe dont on s'est ensuite éloigné.A la sortie du cimetière, une ovation qu'on a voulu décerner à Béranger, en dételant les chevaux de la voiture dans laquelle il venait de monter, a fait craindre un moment une collision. Mais l'intervention de la force armée, et plus encore les exhortations de ce fidèle ami de Laffitte, ont fait comprendre aux jeunes gens qui s'étaient avancés qu'ils lui devaient de le laisser tout entier à son deuil, et de se retirer comme lui en silence.Histoire de la semaine.La loi sur l'enseignement secondaire a été votée par la chambre des pairs; 85 boules blanches ont donné une majorité à cette loi; 51 boules noires ont protesté contre son admission. Ce dernier chiffre est bien élevé sans doute, pour un chiffre d'opposition au Luxembourg; mais, il en faut convenir, il le paraît bien plus encore quand on songe que la même urne a vu se réunir et se confondre les boules blanches de M. Villemain et de M. de Montalembert, de M. Barthélémy et de M. de Montalivet. Lorsqu'une coalition de ce genre éveille des craintes et des manifestations aussi nombreuses dans une assemblée où les opinions sont bien calmes et les passions habituellement bien éteintes, que de boules noires ne doit-elle pas rencontrer dans un pays où, il ne faut pas se le dissimuler, les fils des croisés ne sont pas en majorité. Nous sommes donc, plus que jamais, portés à croire, et nous nous pensons autorisés à dire que, pour avoir été très-pénible et très-long, le débat n'en sera pas moins stérile: et que si, pour la forme, on croit devoir porter au palais Bourbon, dans le courant de cette session, le projet adopté, on ne se souciera pas de le faire arriver à l'état de rapport ni cette année, ni aucune autre année de la législature.La chambre des députés a entendu développer, samedi dernier, la proposition relative aux conditions de cens que quelques conservateurs désirent de voir imposer à la faculté de translation du domicile politique. Cette proposition a été prise en considération, en quelque sorte à l'unanimité; mais des motifs bien différents ont déterminé ce vote uniforme. Pour les uns, c'était un moyen de jouir en paix, dans leur arrondissement, de la majorité qu'ils sont arrivés à s'y créer, et de ne pas avoir à redouter que des déplacements d'électeurs, que des mutations d'inscription viennent créer des chances à un rival. Pour les autres, cette proposition, qui restreint sans profit et sans compensation la liberté de l'électeur, tout inadmissible qu'elle est, offre toutefois un avantage, celui de fournir l'occasion de remettre en question notre législation électorale, que les amis politiques des auteurs de cette motion déclaraient, il y a peu de mois, une arche sainte qu'il fallait conserver intacte. Il y a donc eu calcul des deux côtés; il est probable que le bon ne sera pas, en définitive, celui des nombreux parrains de la proposition. Quant à ses adversaires, le démenti que le parti conservateur vient de se donner est une bonne fortune, dont l'effet moral pourra leur profiter un peu plus tôt, un peu plus tard.Lundi s'est engagé, dans la même enceinte, un de ces débats solennels qui marquent d'ordinaire les premiers temps d'une session, mais que l'on voit rarement captiver encore l'attention d'une chambre réunie depuis six mois. La gravité de quelques questions étrangères; l'enchaînement fatal des concessions faites, sans compensation aucune, à l'Angleterre par le cabinet actuel, dans la question de la Nouvelle-Zélande, dans celle de Taïti et à l'occasion des rapports à établir avec la Chine, tout cela, le souvenir de l'effet produit par la brochure de M. le prince de Joinville, et le talent de M. Berrier, qui a posé le débat, lui ont donné d'abord une importance et concourront à lui valoir un retentissement qui ne le cédera en rien à ceux des plus grands jours oratoires du commencement de la même session. Mais après une réponse de M. Guizot et une réplique de M. Billault, qui avaient maintenu la discussion à cette même hauteur, après quelques mots fort graves de il. Lanjuinais, qui tendaient à prouver que l'art de grouper les chiffres n'est employé dans le budget de la marine que pour persuader à tort au pays que le développement nécessaire est donné au matériel de ce département; après ce premier combat, qui avait rempli deux séances, M. Thiers est monté mercredi à la tribune. Son discours a roulé en entier sur les affaires de Montevideo. Jamais cet homme d'État n'avait su mieux captiver l'attention de la Chambre, n'avait rendu plus claire la proposition qu'il avait à développer, et mieux fait suivre à son auditoire la série de faits et de mesures sur lesquels il se fondait pour condamner le ministère. Il a rappelé que les nationaux que nous comptons sur les bords de la Plata, et dont M. le ministre de la marine avait dit la veille une poignée de Français, étaient au nombre de quinze à dix-huit mille; que presque tous ceux qui se trouvaient en état de porter les armes les y avaient prises à l'instigation du gouvernement français, pour faire une diversion contre Rosas, auquel nous avions alors satisfaction à demander. Il a montré que si cette légion étrangère ne s'était pas dissoute après le traité que nous avions signé, c'est que nous avions laissé Rosas violer immédiatement ce traité, attaquer l'indépendance de Montevideo, égorger des Français sur la rive orientale de la Plata, et tenir assiégée depuis quinze mois entiers la ville où se trouvent réunis nos compatriotes, leurs familles et tous leurs intérêts. Il a montré nos premiers agents diplomatiques français, ceux qui avaient été le plus à même de suivre et d'apprécier les faits, désavoués par le cabinet et remplacés par d'autres agents dont les premiers actes ont été de déclarer dénationalisés ceux qu'il était de leur devoir de défendre, et de rompre avec l'État dont nous avions stipulé l'indépendance, pour se mettre à la suite de l'homme qui s'était fait un jeu de nos stipulations et de la vie des nôtres. Il a demandé la médiation entre Montevideo et Buenos-Ayres, ou de concert avec l'Angleterre, ou sans elle si elle refuse de s'en mêler. Il a demandé enfin que le blocus fût levé et interdit à Rosas comme violateur des engagements pris avec nous. M. le ministre des affaires étrangères, qui ne pouvait se dissimuler l'effet produit sur la Chambre par cet exposé accusateur, a demandé, pour pouvoir y répondre, que la parole lui fût accordée le lendemain; mais sur l'observation faite par M. Thiers que le lendemain, lui, qui sans doute aurait à répliquer au ministre, serait éloigné de la Chambre par des devoirs que plus que personne il avait à remplir; sur la motion faite par M. Odilon Barrot de faire trêve un jour à tous débats politiques pour se réunir dans un seul et même sentiment, et rendre tous ensemble un hommage funèbre à l'un des principaux fondateurs de notre liberté, la discussion a été ajournée au vendredi. Au moment où nous mettons sous presse, M. Guizot vient de rengager le débat. Force nous est donc de renvoyer à notre bulletin prochain l'analyse du complément de cette discussion si grave.Nous avons dit les dangers qu'avait courus, les difficultés que n'avait pas su conjurer le chef d'expédition de la province de Constantine. M. le gouverneur général, qui en a entrepris une de son côté contre les Kabyles de l'est obéissant encore à Ben-Salem, a, le 12, rencontré un rassemblement de 8 à 10,000 Kabyles, aux environs de Delhys, qui a été défait par cinq bataillons faisant partie de la colonne expéditionnaire et par 600 chevaux arabes, soutenus par 80 chevaux de notre cavalerie. La perte des Kabyles, dans cette première affaire, a été évaluée à 300 ou 350 hommes. Elle ne nous a coûté que 3 hommes tués et environ 20 blessés.--Le 17, la même colonne a eu un nouvel et sérieux engagement. L'ennemi a laissé encore 3 à 400 hommes sur le terrain; mais, dans cette journée, nous avons eu à déplorer la mort de 40 des nôtres, dont l'officier de zouaves, et nous avons compté 60 blessés dans nos rangs.Nous avons donné la première nouvelle du soulèvement du Valais. En une semaine, ce canton a été remué de fond en comble par des événements fort graves, dont le mouvement se fera sentir plus loin. L'insurrection véritable, qui était une réaction bien calculée, est partie du sein même du grand conseil; et, avec l'appui du conseil d'État, elle a soumis par la force des armes le parti qui lui résistait. Ce parti, appelé la Jeune Suisse, avait fait, en 1840, une révolution, un mouvement victorieux qui, en changeant l'injuste disposition par laquelle le Haut-Valais était maître du Bas-Valais, plaça ses hommes de talent à la tête des affaires. Profitant de la circonstance favorable d'un vorort catholique, le Haut-Valais organisa un coup de main pour rétablir cet ancien état de choses, puis réclama une intervention, que les cantons de Vaud et de Berne refusèrent au vorort, se fondant sur leur manière de comprendre le pacte qui ne donne pas au canton-directeur, mais à la diète seulement, une telle initiative dans les affaires cantonales. Au même instant, la levée en ruasse de la Vieille Suisse se fit, aidée par les milices régulières du gouvernement. Tout était préparé pour cela. Les compagnies du Bas-Valais, qui se portaient sur Sion, se laissèrent prévenir, et l'arsenal fut livré à leurs adversaires. Ceux-ci, d'ailleurs, trouvaient des auxiliaires sur le territoire, même de leurs ennemis. Plusieurs des vallées transversales du Bas-Valais et leurs montagnards appartenaient à la Vieille Suisse et surtout au clergé. Ce sont ces paysans qui, postés derrière les colonnesJeunes Suissesen marche sur Sion, leur ont coupé la retraite lorsqu'elles se repliaient devant les Hauts-Valaisans, ont intercepté leurs communications avec Saint-Maurice, et les ont forcées à se dissoudre en les mettant entre deux feux. Il y a eu un combat acharné au passage d'un torrent nommé le Trient. Les vaincus ont dû se sauver à travers le Rhône et les montagnes, avec mille périls. Ils se sont réfugiés dans le canton de Vaud, qui avait déjà donné asile à leurs familles effrayées. Les populations vaudoises, fort agitées, voulaient se mêler à la lutte et secourir leurs voisins. On a eu beaucoup de peine à dompter l'élan général. Mais des troupes ont été placées sur la Frontière, et le conseil d'État du canton de Vaud a envoyé en Valais l'un de ses membres avec une mission conciliatrice. Il s'agit maintenant de protéger le sort des vaincus dans leurs personnes et dans leurs biens; car leur cause politique est perdue pour le moment, et leur position, leur précédente conquête, anéantie. Le Haut-Valais a des troupes dans tout le pays. Il est de nouveau le maître. Comment usera-t-il de cette grande victoire, qui en est une aussi, dans toute la Suisse, pour le parti catholique et pour le parti conservateur? C'est la question grave qui reste à résoudre.Oscar 1er, roi de Suède, de Norvège, des Goths et des Vandales, vient de rendre une ordonnance beaucoup moins ridicule que ce préambule: il a révoqué le décret du 10 décembre 1812, qui, à la suite des événements de 1809 et 1810, interdit toute communication avec la famille de Gustave-Adolphe, à laquelle la couronne venait d'être retirée. Cette ordonnance est motivée sur la confiance que le nouveau roi a dans l'attachement de la nation pour lui et pour sa dynastie, et sur la conscience de la pureté de ses intentions propres. C'est là une noble action et un bon exemple.Si l'attention s'est portée depuis quelques années sur l'Inde anglaise, sur les expéditions militaires qui y ont été faites et sur les gouverneurs généraux qui ont été plus ou moins brusquement appelés à régner à Calcutta, ce qui se passe dans la partie de l'Inde qui confine la Perse ne mérite pas moins qu'on l'observe. La Russie, qui, en 1837, n'avait pu, en prêtant à la Perse, sa vassale, ses officiers et ses armes, lui conquérir la place de Hérat, était depuis arrivée sans bruit au même but par d'autres moyens. Yar Mohamed, qui, en 1841, à la mort du shah Kamzan, s'était emparé de Hérat, a aussitôt reconnu solennellement la suzeraineté de la Perse. Voilà donc à quoi devait aboutir la courageuse défense de sir Potinger. Mais ce n'est pas tout: un envoyé' d'Yar Mohamed, le nouveau khan de Hérat, s'est présenté le 24 décembre 1843 à Caboul, où il a négocié et conclu le mariage de la fille de son maître avec le fils de Dost-Mohamed, le vainqueur des Anglais. Il se forme ainsi solennellement une alliance appuyée par la Russie, dans le but de réunir toute l'Inde centrale contre les oppresseurs de l'Inde orientale.Si le résultat, si même les détails bien exacts des événements d'Haïti ne nous sont pas encore connus, nous savons un peu mieux les causes qui ont servi de prétexte à cette crise. Une lutte très-vive entre l'Assemblée et les ministres, des reproches d'inconstitutionnalité adressés à ceux-ci, une tentative de leur part pour se débarrasser de la censure des représentants, une répartition de la représentation trouvée inégale par certaines parties de l'île, notamment par la partie espagnole; l'ambition de la part de Santo-Domingo, à raison de son ancienne illustration, d'être la capitale et le siège du gouvernement, ont été autant de causes qui ont concouru à amener les événements qui ensanglantent encore la république haïtienne. Le mouvement des Cayes, qui s'est propagé jusqu'à Jérémie, a institué un nouveau pouvoir qui se place sous l'égide de la constitution et en réclame toutes les garanties contre le gouvernement de Port-au-Prince et son président le général Hérard, qui combat en ce moment l'insurrection dans la partie espagnole, et n'a pas succombé, comme en avait couru le bruit, au milieu de tant de bruits contradictoires.Un nouveau complot de nègres pour arriver à la liberté vient d'éclater à la Havane. Les journaux de Londres ont publié des correspondances de Cuba annonçant que quarante-cinq ou cinquante Anglais avaient été arrêtés par ordre du gouvernement, jugés et exécutés, comme compromis dans cette affaire, que trois cents autres étaient en ce moment détenus, attendant leur jugement, et n'ayant que trop lieu de craindre le sort de leurs malheureux compatriotes. Les nouvelles reçues au Havre contredisent les exécutions annoncées. Quant aux détentions, elles paraissent plus vraisemblables; mais on peut douter de l'exactitude du chiffre. Du reste, le gouvernement espagnol doit être éclairé sur les velléités de l'Angleterre pour la possession de l'île de Cuba, par le rôle que jouent les agents de la Grande-Bretagne dans cette colonie, et par ces récits exagérés à dessein pour se créer d'apparents griefs. Que le cabinet de Madrid prépare donc lui-même l'affranchissement, s'il veut déjouer sûrement toutes ces menées.Le ministère portugais vient d'être modifié. M. Costa Cabral en fait toujours partie; mais il a choisi de nouveaux collègues, tous pris dans le parti absolutiste prononcé. Là encore la liberté ne pourra renaître que des excès du pouvoir.La chambre des députés nous promet encore deux séances qui offriront tout le piquant des questions personnelles. M. Charles Laffitte vient d'être réélu à Louviers pour la quatrième fois, et pour la quatrième fois il va falloir se prononcer sur la validité de l'élection. Les faits et la position étant demeurés les mêmes depuis la dernière annulation, on annonce que la proposition sera faite de voter sans Discussion.--L'autre débat sera relatif à M. Jourdan, préfet de la Corse, que la cour royale de Bastia avait renvoyé devant la Chambre d'accusation pour des actes d'administration incriminés. Le conseil d'État a refusé de donner l'autorisation nécessaire pour la poursuite d'un fonctionnaire public. Ces actes sont aujourd'hui dénoncés à la Chambre par deux pétitions. Une Commission, qui a examiné l'une d'elles, conclut à l'ordre du jour; l'autre conclut au renvoi au ministre. La chambre va avoir à se prononcer entre ces deux conclusions contradictoires.Un sinistre accident est arrivé mardi soir près de Gentilly, à la porte de Paris. Des ouvriers étaient occupés dans une carrière en exploitation aux environs, quand tout d'un coup, vers la fin de la journée, un éboulement considérable eut lieu et ensevelit ou coupa la retraite à sept d'entre eux. Ceux qui avaient pu se sauver coururent aussitôt avertir les autorités de la commune, qui se rendirent sur les lieux du sinistre, accompagnées d'un grand nombre de travailleurs, et l'on se mit immédiatement en mesure de faire les fouilles nécessaires pour arriver à la découverte des sept hommes qui avaient disparu. Après trente-six heures de travail, on a entendu la voix des malheureux ensevelis. On put leur faire passer du pain et de l'eau-de-vie. Bientôt après ils étaient rendus à leurs familles. Mais par une fatalité cruelle, alors qu'on arrachait à la mort ces sept hommes qu'on pouvait regarder comme perdus, on a eu à déplorer la perte d'un de leurs libérateurs, victime d'un éboulement partiel.Exposition des Produits de l'Industrie.(5e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 164 et 180.)AGRICULTURE.Labourage et pâturage sont les deux mamelles de l'État.Nous avons rapporté, dans un de nos précédents articles, cette maxime du grand ministre d'Henri IV, maxime qui servait de point de départ à toute sa science économique, axiome duquel il a fait découler, comme corollaire, la protection éclairée dont il entoura l'agriculture. Ne devons-nous pas aujourd'hui inscrire en tête de ce que nous avons à dire de la science agricole, cette maxime trop oubliée de nos jours, et rappeler à nos gouvernants qu'il ne suffit pas, pour présider aux destinées d'une grande nation, d'encourager le commerce et l'industrie, mais que c'est surtout l'agriculture qu'ils doivent mettre en honneur, le territoire de la France dont il faut améliorer et augmenter la production; car c'est derrière la charrue que l'État a, de tout temps, trouvé ses défenseurs, et le pays ses approvisionnements. Depuis quelques années, disons-le, on semble entrer dans la voie des encouragements: les améliorations agricoles attirent l'attention publique; mais qu'il y a encore loin de là à la véritable science, à la saine exploitation du sol! Pour une ferme remarquable, combien de milliers d'hectares présentent un spectacle déplorable; pour une exploitation intelligente, combien de méthodes routinières, combien de forces perdues, gaspillées! L'imagination recule à se rendre compte de cette immense activité dépensée en pure perte, de ces essais aveugles ou infructueux, parce que la science fait défaut!N'est-ce pas encore aujourd'hui le cas de dire avec Olivier de Serres et dans son langage naïf: «On laisse le cultivement de la terre à de pauvres ignares, d'où vient qu'elle est si souvent adultérée.» Oui, il est temps que l'agriculture soit estimée ce qu'elle vaut, et qu'elle compte pour quelque chose dans les intérêts et les destinées du pays. Elle est loin de nous, il est vrai, l'époque où, dans le royaume de France, la libre circulation des grains était interdite, et où Paris pouvait mourir de faim sans que le Limousin pût venir à son secours et le faire participer à son abondance. Aujourd'hui, il n'y a plus de barrières de douanes, mais il y a encore ignorance, et c'est surtout l'ignorance qu'il faut combattre; quoi de plus affligeant, en effet, que de voir une source aussi immense de richesses nationales périr entre les mains qui devraient les faire valoir! La superficie de la France est de 52,700,279 hectares, consacrés, dans les proportions suivantes, aux divers genres de culture:Terres labourables                   25 559 152 hectares.Prés                                  1 831 621Vergers, jardins                        643 698Cultures diverses                       951 934Landes, pâtis, bruyères               7 799 672Étangs, mares, canaux d'irrigation.     209 431Bois                                  7 122 315Vignes                                2 134 822Forêts                                1 209 133Total des superficies imposables. 50 765 078 hectares.Ce tableau fait comprendre l'intérêt de premier ordre qu'il y a à améliorer la culture des terres labourables; leur superficie, qui s'est légèrement accrue par le défrichement des terres incultes et des bois, doit suffire à la nourriture d'une population qui va sans cesse en augmentant. Nous devons dire du reste que les progrès de l'agriculture, quoique lents, ont permis déjà de subvenir avec la même quantité de terres en culture, aux besoins de trente-quatre millions d'habitants, là où il y a un demi-siècle vingt-cinq millions d'individus vivaient misérablement. A quoi donc a tenu ce progrès? Nous n'hésitons pas à dire que c'est à la division des propriétés, qui a fait qu'il y a eu un intérêt attaché à chaque parcelle de terre, et un intérêt d'autant plus vivace, que le propriétaire n'a souvent pas d'autre moyen d'existence. Nous savons que beaucoup d'économistes, et surtout les économistes anglais, se sont élevés avec force contre ce morcellement indéfini des terres. Nous savons qu'un réformateur moderne, frappé des inconvénients que présente en réalité la culture morcelée, a proposé de vastes associations agricoles, où chacun conserve son intérêt propre, tout en concourant au bien-être de tous. Nous sommes loin de regarder la division extrême des terres comme exemple d'inconvénients, et nous serons les premiers à appeler sur ce point de sages réformes. Mais nous disons que le premier résultat de la propriété est d'attacher l'homme au pays, de faire qu'il ne passe plus indifférent au milieu de ses semblables, car il peut se dire avec orgueil qu'il n'est point un membre inutile de la grande famille, que lui aussi il travaillepro aris et focis; et ce sentiment de dignité qui l'ennoblit à ses propres yeux le moralise et le rend ami de l'ordre et du progrès. Quant à la culture en commun, sans pousser le système jusqu'à la création d'un phalanstère, nous dirons qu'il existe en France une localité où les habitants ont mis en commun tout ce qu'ils pouvaient mettre sans renoncer à leur propriété, à leur individualité. Leur territoire, considéré comme appartenant à un seul, a été couvert d'un réseau de routes si admirablement tracées, que chacun peut arriver à son champ directement. Au moyen d'un fonds commun, ces chemins sont toujours entretenus en parfait état de viabilité. Cette localité, c'est celle que M. de Dombasle a illustrée, c'est Roville, et c'est une des plus riches de France.Les efforts d'hommes instruits et dévoués pour populariser la science agricole n'ont cependant pas été tout à fait infructueux, nous serions injustes de ne pas le reconnaître; un fait seul suffira d'ailleurs pour le prouver. Dans les temps où la plus aveugle routine condamnait les terres à rester en jachères ou à se reposer, comme on disait alors, une année mauvaise amenait une famine et des décès multipliés. Maintenant que le système des assolements est mieux entendu, qu'on a multiplié les prairies artificielles, introduit dans la culture les plantes pivotantes propres à la nourriture des bestiaux, cultivé en quantité la pomme de terre et la betterave, on offre à l'homme et aux animaux une nourriture plus variée, produite par des plantes que ne peuvent pas frapper à la fois de stérilité les mêmes intempéries des saisons, et des lors les grandes famines sont presque impossibles. Ainsi les disettes de 1789 et 1793 sont moins redoutables que celles de 1812 et 1817, et ces disettes ne sont plus que des chertés en 1830 et 1831.Que faut-il donc à l'agriculture pour progresser? Il lui faut encore, nous devons le dire, bien des choses, dont nous allons indiquer quelques-unes en passant. D'abord le crédit foncier. Une des plaies de l'agriculture en France est le système hypothécaire: beaucoup de bons esprits se sont préoccupés de cette grave question, et se sont apitoyés sur le sort des infortunés cultivateurs rongés par les dettes hypothécaires: on a proposé, pour remédier à ce mal, un grand nombre de remèdes qu'il n'entre pas dans notre cadre de développer en ce moment.Ensuite l'instruction pratique. Une des améliorations le plus vivement réclamées est la création defermes-modèlesdans tous les grands centres agricoles du royaume, où viendraient se former des jeunes gens qui, recevant là une instruction spéciale, substitueraient avec discernement les nouvelles méthodes à la routine. La France peut devenir le grenier de l'Europe; mais il faut que l'agriculture y soit honorée et appuyée, que les encouragements et les récompenses aillent chercher l'homme qui laboure lui-même son champ, aussi bien que le riche agriculteur qui améliore sur une grande échelle.Une réforme à faire marcher de front avec celle du système hypothécaire est l'abolition de l'impôt du sel appliqué aux besoins agricoles C'est la une des graves questions où se trouve engagé l'avenir de l'agriculture. En effet, qui ne sait l'influence du sel sur la graisse des bestiaux? Là où la mer a pris soin, en se retirant, de laisser du limon salin, se trouvent les prés les plus beaux et les plus fameux bestiaux de France. Cette reforme se réalisera tôt ou tard, car l'agriculteur, l'économiste et le consommateur la réclament également.Enfin, ce qui manque encore à l'agriculture, ce sont de bons instruments pour la culture et les récoltes. Nous avons à examiner aujourd'hui si les machines présentées à l'exposition cette année ont fait faire un grand pas à la science pratique qui occupe aujourd'hui tant de bras en France.Commençons par signaler l'absence de l'homme qui a le plus fait pour l'agriculture, d'un homme que la mort a enlevé il y a peu de mois, et qui, à toutes les expositions précédentes, tenait le premier rang parmi ceux qui s'occupent de la science agricole. M. de Dombasle avait établi à Roville une fabrique d'instruments aratoires perfectionnés, et on y venait de loin; et même des pays étrangers, entendre le bienveillant et savant cultivateur, admirer ses créations et acheter ses instruments. Il n'avait pas laissé une seule partie de l'agriculture en arrière: tout, depuis la charrue qui ouvre le sillon où le blé doit germer jusqu'au moulin qui doit le réduire en farine, depuis la plantation de la betterave jusqu'à sa transformation en sucre, avait été l'objet de ses études et de ses heureuses combinaisons. Il est mort; mais, après lui, de nombreux élèves conservent ses traditions, et améliorent dans tous les pays du monde la culture et le sort des cultivateurs.Ce que nous avons remarqué en grande quantité à l'exposition, ce sont des charrues: chaque contrée veut avoir la sienne, chaque cultivateur qui réfléchit et raisonne fait son invention; mais, nous devons le dire, bien peu nous ont paru avoir atteint le but, qui est d'ouvrir un sillon bien égal et bien droit, et du diminuer le travail de l'homme et des animaux employés à manœuvrer la charrue. Quoique toutes les charrues ne soient pas également propres à être employées dans les mêmes circonstances, en raison de la diversité des terrains, il y a cependant des conditions générales auxquelles toutes doivent satisfaire. Une des plus perfectionnées, celle qui a fixé l'attention publique et attiré à son auteur, simple garçon de ferme, les encouragements et les récompenses, est la charrue Grangé; nous voudrions qu'il nous fût permis de donner à nos lecteurs une description succincte de cet ingénieux instrument, et ils verraient, en le comparant à ceux exposés cette année, que les combinaisons auxquelles se sont arrêtés les exposants ne présentent pas, à beaucoup près, les mêmes avantages; mais notre cadre ne comporte pas cette description.Nous nous bornerons à décrire une charrue nommée par son auteur, M. Le Bachelle, araire avec support. L'auteur a cherché à réunir les conditions qui doivent avoir pour résultat la moindre résistance possible, au moyen du mode de répartition du frottement et de la pression exercée par la terre qu'ouvre le soc de la charrue. Cette répartition consiste à faire participer au frottement, dans une égale proportion, toutes les parties de l'instrument qui contribuent au déplacement de la terre. En outre, et par la raison qu'il est impossible d'exécuter convenablement tous les genres de labour avec la même charrue, l'auteur a disposé la sienne de manière à pouvoir employer des versoir» de différentes formes. Le mode de traction adopté pour cette charrue est le même que pour l'araire, qui, comme on sait, est privé d'avant-train: mais on peut à volonté y adapter un support, dans les cas assez nombreux où l'araire a besoin d'être maintenu; ce qui fait participer cet instrument aux avantages de l'araire et de la charrue ordinaire. Ajoutons que pour juger une charrue, c'est à l'œuvre qu'il faut la voir, et pas seulement dans un concours, mais dans une exploitation courante. Nous nous garderons donc bien de recommander celle dont nous venons de parler plutôt que telle autre; nous avons seulement voulu signaler quelques ingénieuses combinaisons qui nous ont semblé la distinguer.Quand la terre a été ouverte, il faut y répandre la semence; on connaît le mode barbare généralement suivi dans les campagnes, qui consiste à jeter la semaille à la main et à faire ensuite passer la herse sur les endroits ainsi ensemencés. Par cette méthode, on a calculé qu'on perdait environ les deux tiers de la semence; aussi ne doit-on pas être surpris de voir un grand nombre de machines à semer à l'exposition; nous ne nous arrêterons pas à les examiner. Le problème à résoudre est de déposer avec mesure et une parfaite égalité la semence dans le sillon et à le recouvrir immédiatement. Mais il faut que la force dépensée pour obtenir cet effet ne présente pas une augmentation de prix sur le système actuel avec semaille à la main et recouvrement par la herse.Puis viennent dans l'ordre des saisons, les machines à faucher, à moissonner, à battre le blé.M. Lanu, avocat, a exposé une machine à moissonner, composée d'une paire de grands ciseaux portée sur des roulettes: les deux branches des ciseaux sont deux longues tiges de fer, terminées par une poignets, que l'homme manœuvre debout. De plus, sur les lames des ciseaux sont deux petites tringles de fer, qui déterminent, comme il convient, le renversement du blé coupé. Nous ignorons la valeur de cet instrument, qu'il sera bon de voir fonctionner.M. Gaigan a exposé un faucheur mécanique. C'est une brouette à trois roues, deux grandes au milieu et une petite en avant. Autour de la petite roue et à égale distance l'une de l'autre, il y a trois faux qui tournent à la fois et sont placées aussi près de terre que l'on veut: le mouvement est donné par la marche de la brouette. Pour cette machine, comme pour la précédente, il faudrait assister à des essais. Cependant nous avons entendu dire à de bons agriculteurs qu'ils n'ignoraient pas que cette machine pût servir là où le foin est d'un prix élevé.Quant aux machines à battre le blé, il y en a un grand nombre: nous nous bornerons à citer celles de M. Boulet, de M. Mittelette, de M. Lagrange, de M. Midy et de M. Mothes de Bordeaux; cette dernière paraît réunir les suffrages des connaisseurs, parce que le blé y est battu en ligne droite, au lieu de l'être en ligne courbe, ce qui permet de conserver la paille autant que possible. Dans cette machine comme dans les autres, le blé est attiré par des rouleaux adducteurs.L'innovation importante est d'avoir une aire mobile, qui rapproche ou éloigne la couche de blé à battre, suivant que cette couche est plus ou moins épaisse.Il nous reste à entretenir nos lecteurs des machines de M. Quentin-Durand, qui a monté à Paris un atelier de machines agricoles perfectionnées et d'un prix tellement modéré, quelles sont abordables au plus pauvre agriculteur. Nous avons chois, pour en offrir les dessins à nos lecteurs, trois des machines les plus intéressantes, ce sont le hache-paille rotatif, le concasseur français et le crible à plan incliné. Le hache-paille est d'invention anglaise, mais il a été perfectionné et grandement amélioré par M. Quentin-Durand. Il a trois lames cintrées en hélice, et montées sur un cylindre en fonte. Le tranchant de ces lames passe et glisse obliquement sur une entretoise horizontale et près de deux cylindres tournant en sens contraire, et dont l'un est cannelé. Ces cylindres servent à amener la paille sous les couteaux. Il y a un avantage bien reconnu dans l'agriculture, à hacher la paille pour en nourrir les bestiaux, et notamment les moutons, qui la mangent avec avidité dans cet état.Charrue de M. Le Bachelle.                       Machine à faucher de M. Gargan.Le concasseur français diffère du concasseur anglais à cylindres cannelés, en ce que les cylindres y sont remplacés par des cônes cannelés en hélices et trempés; il est moins difficile à manœuvrer, ne peut se déranger par la maladresse de l'ouvrier, et les cannelures trempées permettent de raviver plusieurs fois les arêtes des hélices. Ce concasseur sert pour l'orge des brasseurs, l'avoine, et même pour la féverole et le blé de Turquie.Concasseur, parM. Quentin-Durand.Crible à plan incliné,par M. Quentin-Durand.Nous ne parlerons pas ici des diverses inventions relatives au nettoyage du blé. Il y a un grand nombre de tarares qui produisent d'assez bons effets, et M. Quentin-Durand en a exposé un qu'il intitule moulin ventilateur cribleur, et dans lequel il a introduit de notables perfectionnements. Mais nous donnons le dessin d'un nouveau crible à plan incliné, qui se compose d'une trémie et de deux grilles superposées: la première arrête les pierres et les ordures, qui se réunissent, au moyen de deux baguettes inclinées, dans une blouse qui les expulse; la seconde reçoit le blé, et laisse passer à travers ses mailles très-fines la poussière; la trémie est soutenue par une échelle en arc-boutant, qui permet à l'ouvrier de monter avec un sac ou un panier, et de la remplir. Ce crible a été adopté pour les magasins des régiments de cavalerie. Un ouvrier peut, au moyen de ce crible, nettoyer vingt hectolitres de grain par heure.Hache-Paille, par M. Quentin-Durand.Nous voudrions que des hommes comme M. Quentin-Durand, qui a consacré sa vie à des améliorations économiques, fussent signalés à la reconnaissance publique par les soins du gouvernement; et nous répétons, en terminant, à ceux qui sont à la tête de l'administration de l'agriculture, qu'il faut prodiguer les encouragements à la science agricole, et qu'ils doivent se rappeler qu'une des grandes solennités de l'empire chinois est le jour où l'empereur mène de sa main la charrue en présence de toute sa cour.Chronique musicale.Antigone, tragédie de Sophocle, traduite en vers français, par MM. Meurice et Vacquerie. Musique des chœurs par M. Mendelssohn-Bartholdy.--Les Chanteurs espagnols.Scènes espagnoles: M. Ojéda,mademoiselle Masson.L'Illustrationa déjà raconté par quelle série de vicissitudes a passé cette œuvre antique, et quelles épreuves il lui a fallu subir avant d'arriver devant le public, un public français du dix-neuvième siècle!L'entreprise était hardie, et plus d'un directeur aurait reculé à l'aspect de tant de difficultés et de périls. Celui de l'Odéon s'est obstiné. Grâces lui en soient rendues! Le brillant résultat qu'il a obtenu prouve à quel point les préoccupations de l'intérêt matériel sont encore loin d'avoir éteint parmi nous le goût des plaisirs de l'esprit, le culte raisonné, sérieux, sincère de l'art.Il eût été sans doute matériellement impossible de représenter cette simple et noble tragédie d'Antigone comme on la représentait jadis dans Athènes, et de reproduire le spectacle grec sans aucune modification. Les théâtres anciens étaient des cirques immenses, où le peuple tout entier venait s'asseoir. L'acteur se perdait au milieu de cet espace: ses traits s'effaçaient dans l'éloignement, et tous ces mouvements de physionomie, qui, chez nous, sont la source de si beaux effets, ne lui étaient d'aucun secours. Il était obligé de se grandir, de s'exagérer en tout, pour qu'il y eût moins de disproportion entre lui et les objets qui l'environnaient, le cothurne l'exhaussait de plusieurs pouces; il allongeait ses bras par des gantelets, il s'épaississait la taille, il s'affublait d'un masque beaucoup plus grand que son visage, et dont la bouche, toujours ouverte et revêtue de lames de métal, doublait la sonorité naturelle de sa voix. En un mot, l'acteur antique n'était, en réalité, qu'un grand mannequin dans lequel un homme s'enfermait pour lui donner le mouvement et la parole.L'usage, les mœurs, et la loi elle-même, défendaient aux femmes de paraître en public sur un théâtre, et l'on peut facilement conclure de ce qui précède que l'habit et la forme du masque devaient suffire pour indiquer le sexe des personnages.La déclamation des Grecs n'était pointparlée, comme chez nous, maischantée: elle consistait en une suite d'intonations régulières, et se développait au son de la lyre, qui en dirigeait les inflexions. C'était une sorte de récitatif qui, d'ailleurs, devait différer essentiellement du nôtre par sa marche et par son caractère. Nous savons seulement qu'il était coupé quelquefois par des ritournelles instrumentales, comme notre récitatif obligé.Duel entre deux fanfarons andalous:                       Scène de Contrebandiers espagnols.MM. Ojéda et Cacérès.Dernière scène d'Antigone; Créon pleurant sur le corps de Hémon, son fils.Costumes: Ismène, Mlle Vollet. Tirésias, M. Rouvière. Eurydice, Mlle Dupont, Créon, M. Bocage. Antigone, Mlle Bourbier. Hémon, M. Milen.Quant à leur chant proprement dit, on ne peut s'en faire aujourd'hui qu'une idée approximative en écoutant certains chants religieux dont l'origine remonte aux premiers temps de l'Église. Mais qui oserait soutenir que le cours de dix-huit siècles, les révolutions politiques, l'invasion des races septentrionales et la longue barbarie du moyen âge ne les ont pas profondément altérés?Il fallait donc prendre un parti, et ne tenter que ce qui était possible. C'est ce qu'a fait l'administration de l'Odéon avec beaucoup de tact et d'intelligence.La décoration, réduite aux proportions de la scène moderne, reproduit en petit la décoration antique. Au fond, le palais du roi thébain; à droite et à gauche, deux entrées qui s'ouvrent l'une vers la ville, et l'autre vers la campagne. Sur le devant, l'avant-scène, plus basse que la scène de quelques pieds, et destinée aux évolutions du chœur. Au milieu de l'avant-scène, l'autel de Bacchus, en l'honneur duquel ces solennités étaient célébrées. Puis un double escalier qui réunit la scène et l'avant-scène.Les costumes ne sont pas moins exacts que la disposition du théâtre. Ils ont été dessinés par M. L. Boulanger, d'après les modèles antiques qu'on a eu lieu d'estimer les plus fidèles.La traduction suit l'original pas à pas, phrase pour phrase, souvent même vers pour vers. Elle ne se borne pas à rendre le sens du poète grec: elle reproduit jusqu'à un certain point la couleur de son style, la nature de ses images, la forme et l'allure de ses périodes, l'élan de ses mouvements passionnés Le travail qu'avaient entrepris MM. Meurice et Vacquerie présentait des difficultés effrayantes: ils les ont surmontées avec un rare bonheur.Non pas qu'ils n'aient subi quelquefois de dures nécessités, et fait, de parti pris, quelques sacrifices. C'est un rude labeur que de faire entrer de force dans un moule nouveau des pensées qui ont déjà reçu antérieurement une autre forme! Souvent l'arrangement et le bon choix des mots en souffre, et aussi l'harmonie du vers. Mais ce qu'on aurait le droit de reprocher à MM. Meurice et Vacquerie dans un ouvrage original, il faut les en louer dans une traduction. Ils se sont oubliés en présence de leur auteur; ils se sont immolés à Sophocle: noble dévouement qu'on ne saurait trop applaudir!Au surplus, ces sacrifices dont nous parlons ont été rares. Leur ouvrage abonde en vers heureux, et il y en a de très-remarquables. Jamais poète ancien ou moderne,--Virgile excepté,--n'a été traduit en français avec une précision plus simple à la fois et plus élégante.Rien de moins compliqué que le drame de Sophocle; rien qui soit plus pauvre d'événements et de péripéties, et plus étranger à tous ces moyens d'effet qu'a inventés l'art moderne. Une seule question s'y débat: Polynice recevra-t-il, ou non, les honneurs de la sépulture? Créon l'a condamné à errer éternellement sur les bords du Styx, et menace de mort quiconque enfreindra ses ordres: Antigone se dévoue. On la saisit, on l'amène au tyran, qui ordonne son supplice.Après le crime vient l'expiation. Hémon, le fils unique et chéri du roi, aimait Antigone: il va se tuer sur son cadavre. La reine apprend la mort d'Hémon, et se poignarde à son tour en maudissant son époux. Créon reste seul, vaincu, brisé, appelant la mort à son secours, et déjà plus mort que les morts, comme il dit lui-même.Voilà tout; mais n'est-ce point assez? et n'imagine-t-on pas quel puissant intérêt doit s'attacher à cet héroïque dévouement de la fille d'Œdipe, et au poétique développement des nobles passions qui l'animent? Et quand le roi, si longtemps cruel et inflexible, reparaît à la fin, rapportant dans ses bras le corps inanimé de son fils; lorsque, agenouillé devant ce cadavre sanglant, il écoute l'esclave qui lui apprend la mort de sa femme, et qu'il reste là, courbé sous la main des dieux, abattu, gémissant, et criant quatre foisMalheur!ne voit-on pas combien un tel spectacle et une si grande leçon doivent frapper l'imagination des hommes?Il ne faut donc pas que l'on s'étonne de la foule qui assiège chaque soir les abords de l'Odéon, ni du respect religieux avec lequel on assiste au lent développement de cette action si simple et si attachante, ni des émotions qui agitent l'auditoire, et des transports d'admiration qu'il fait éclater pour ces sublimes beautés du poète grec, auxquelles des poètes français viennent de rendre la vie et la jeunesse. L'art grec n'a pas une allure aussi régulière que le nôtre, à beaucoup près, ni des formes aussi savamment étudiées; mais le fond fait oublier la forme, et, de quelque manière qu'on les présente, les grandes pensées, les nobles passions et les beaux vers font toujours leur effet sur les esprits délicats de tous les pays.Quel malheur que le travail de M. Mendelssohn n'ait pas la même valeur que celui de MM. Meurice et Vacquerie! Sans faire précisément de la musique grecque, on pouvait essayer du moins de s'en rapprocher. Il nous en reste quelques échantillons: nous connaissons le principe de leur tonalité, qui n'avait rien de commun avec la nôtre, et, si la tradition ecclésiastique n'a pas fidèlement conservé les habitudes musicales d'autrefois, elle met du moins sur la voie l'artiste savant et consciencieux qui en voudrait tenter la restauration. M. Mendelssohn-Bartholdy pouvait en essayer une à peu près semblable à celle qu'exécutent nos architectes modernes, à qui deux colonnes rongées par le temps et un pan de muraille à demi écroulé suffisent quelquefois pour reconstruire sur le papier un monument antique.M. Mendelssohn n'a pas poussé l'ambition si loin. Il est resté dans la tonalité moderne. Il a fait de la mélodie, du rhythme, de l'harmonie, de l'instrumentation modernes, et c'est au point de vue moderne que son œuvre doit être examinée.M. Mendelssohn est un homme d'un grand talent et qui a déjà fait ses preuves. Nous n'avons pas besoin de dire que son instrumentation est habilement traitée, que ses voix sont généralement bien disposées, que son harmonie est très-correcte. Cela est connu d'avance: un ouvrage de M. Mendelssohn ne saurait être autrement. Mais y a-t-il dans celui-ci, à une dose suffisante, de l'inspiration, de la verve, du mouvement, de l'expression, de l'intérêt mélodique ou harmonique? Nous voudrions bien dire: oui, et notre respect pour la vérité nous oblige à dire: non.«Que cela est beau!» s'écriait-on de toutes parts dans une réunion où Chapelain venait de lire un poème de cette célèbre Pucelle, aujourd'hui si complètement oubliée. «Sans doute, dit tout bas la duchesse de Longueville en étouffant un bâillement; c'est bien beau mais c'est bien ennuyeux!»La bruyante admiration que certains auditeurs, à la première représentation, prétendaient éprouver pour les chœurs d'Antigone, nous a remis en mémoire l'histoire de madame de Longueville et son observation si naïvement judicieuse.Nous n'analyserons pas les sept ou huit morceaux que renferme la partition de M. Mendelssohn. Nous serions exposés à répéter trop souvent les mêmes remarques elles mêmes reproches. Peu d'invention mélodique, peu ou point d'expression, rhythmes lourds et monotones... Mais n'insistons pas sur des vérités pénibles, et terminons, en faisant une exception pour le chœur du cinquième intermède, l'hymne à Bacchus, qui a du moins une partie des qualités dont les autres morceaux sont dépourvus.--Il y a eu dernièrement, au Théâtre-Italien, une représentation curieuse à quelques égards. Deux chanteurs espagnols, MM. Ojéda et Cacérès, ont exécuté plusieurs morceaux d'un opéra espagnol, composé à Madrid par M. Basili. L'introduction de cet opéra ouvrait la marche. Ce sont des contrebandiers réunis dans une posaja, qui boivent, chantent, et aussi se querellent et se gourment un peu, ce nous semble. La musique de M Basili rend avec une certaine vivacité ces divers incidents.Un autre morceau de ce compositeur a fixé l'attention de l'auditoire. Une cantatrice exécute la cavatine deNorma. Un dilettante castillan ne peut contenir son admiration, et l'exprime en chantant de la manière la plus plaisante, pendant que la prima donna poursuit sa tâche avec un sang-froid imperturbable. Ainsi l'air tragique deNormadevient tout à coup un duo bouffe. Cette idée est originale, et l'effet du morceau est assez piquant.Il est à regretter seulement que les airs espagnols aient tous le même rhythme et la même physionomie. Toujours du plaisir n'est plus du plaisir, dit Zadig.--Toujours du boléro... Mais respectons les goûts d'autrui, même quand nous ne les partageons pas.Le dernier des Commis Voyageurs.(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138, 150, 170, 186 et 202.)X.L'ANCIEN ET LE MODERNE.«Jeune homme, poursuivit Potard en donnant à sa voix un accent de plus en plus solennel, vous vous tromperiez étrangement si vous ne voyiez dans ma confidence que le désir de vous distraire et d'intéresser votre curiosité. Voici bien des années que ce secret demeure enseveli dans mon cœur, et vous êtes le seul homme en faveur de qui je me sois départi de ma réserve. C'est la fatalité qui le veut; ce secret doit être désormais le vôtre comme le mien. Il est des choses qu'il fallait vous apprendre avant de vous demander compte de vos intentions et de vos desseins. Maintenant, monsieur Beaupertuis, répondez-moi d'une manière catégorique, avec franchise, avec loyauté. Songez-vous à mettre à couvert l'honneur d'une jeune fille que vous avez séduite? Consentez-vous à épouser ma Jenny, l'enfant d'Agathe? Voyons, expliquez-vous.»Pendant tout ce récit, Édouard avait eu le temps de prendre une détermination et de préparer son rôle. Aussi fut-ce de l'air le plus naturel du monde qu'il répondit;«Mais vraiment, père Potard, je ne sais ce que vous voulez me dire! L'amour paternel vous égare; en quoi puis-je être mêlé à tout ceci?--Jeune homme, reprit le voyageur en s'emparant de ses deux mains, prenez-y garde, votre sang-froid m'exaspère. Voilà une dissimulation qui est bien de notre époque! L'hypocrisie à côté de la trahison!--Monsieur Potard! s'écria Beaupertuis s'animant à ce reproche.--A la bonne heure, vous vous fâchez; j'aime mieux çà. Jeune homme, vous devez penser qu'à mon âge on ne se jette pas dans les choses à l'étourdie. Les modernes sont des roués, je le sais; mais ils n'en sont point encore à peloter les anciens. Donc, pas de mauvaises défaites; ce serait du temps perdu. Traitons ceci d'après les procédés d'autrefois, s'il vous plaît. Dites-moi tout uniment non, et je verrai ce qui me reste à faire; mais quant à battre la campagne et à me glisser entre les mains, ne l'espérez pas, Beaupertuis! Je vous tiens, saprelotte, et je ne vous lâcherai pas.--Monsieur Potard, reprit le jeune homme d'un ton calme, vous êtes monté et prévenu; vous êtes le jouet d'un malentendu et d'une méprise; cela excuse à mes yeux ce que vos paroles peuvent avoir de blessant. Parlez donc, expliquez-vous avec plus de détail, et que je sache au moins sur quoi vos soupçons sont fondés.»En prononçant ces mots, Édouard avait pris des airs si diplomatiques et un aplomb si étudié que l'irritation du voyageur ne lit que s'en accroître.«Ah! il faut des preuves? s'écria-t-il; nous marchons le code à la main; je joue au magistrat! Encore la méthode moderne! Les séducteurs d'aujourd'hui se mettent en règle avec la loi! A moins de les prendre la main dans le sac, ils se tirent de qualité. Très-bien! Vous voulez des preuves, monsieur Beaupertuis? alors écoutez!--J'écoute! répondit Édouard sans rien perdre de sa tranquillité.--Je veux bien, jeune homme, que vous ayez une pauvre idée de la perspicacité de vos chefs de file. Le mépris de l'âge et de l'expérience est encore une invention récente; mais il ne faut pas en abuser. Par exemple, si simple que soit un homme, croyez-vous qu'il puisse se méprendre sur le motif qui vous guidait, lorsque je vous surpris dans ma maison, sur le palier de mon appartement?--Mais il me semble, dit Édouard, que je vous donnai alors une explication, et qu'elle parut vous satisfaire.--Vous voyez que non, Beaupertuis. Et plus tard, quand nous eûmes quitté la place Saint-Nizier pour aller loger aux Brotteaux, pensez-vous que je me sois trompé sur l'apparition nocturne qui troublait mon repos? Vous entriez alors chez moi à la faveur des ténèbres, jeune homme, et par le chemin des voleurs.--L'accusation est grave, monsieur; quelles sont vos preuves? répliqua Édouard avec son calme imperturbable.--C'est cela, des preuves! toujours des preuves! Procédé moderne! Nous sommes ici comme aux assises. On fait un appel à la conscience d'un homme, et il vous répond par des arguments d'avocat. Vous verrez qu'il faudra désormais faire constater les séductions par huissier, et fournir le témoignage judiciaire du déshonneur de nos enfants! Oh! les modernes! les modernes! Mais où avez-vous donc le cœur, malheureux!--Voyons, père Potard, dit Édouard en l'interrompant, ne vous exaspérez point ainsi. Vous êtes la victime d'une illusion, c'est tout ce que je puis vous dire. Voici trois ans que je n'ai pas mis les pieds à Lyon. Toujours en voyage! toujours!--Je vous attendais là, jeune homme. C'est vrai: vous êtes un tacticien habile; quand le moderne se mêle d'intriguer, il n'y épargne pas la façon. Vous avez dressé ce finaud d'Eustache, et il vous sert à dépister les chiens. Pour tromper un Argus incommode, rien ne vous a coûté, ni les lettres venues de loin, ni le timbre de la poste, ni la complicité de votre commis. Ah çà! vous nous prenez donc pour des buses, pour des oies domestiques, pour des pingouins? ajouta le voyageur en se croisant les bras avec indignation. Est-ce que vous vous imaginez que nous sommes nés d'hier, jeune homme, et que nous ne voyons pas des ficelles qui sont grosses comme des câbles?»Potard était si évidemment monté, que Beaupertuis, malgré toute son assurance, n'osa pas l'interrompre d'une manière ouverte, et se contenta de jeter les yeux à droite et à gauche comme un homme qui voudrait quitter la partie.«Ah! des preuves! poursuivit son interlocuteur; il vous en faut absolument? Cherchons donc s'il n'en existe pas quelqu'une. Qui sait si le hasard, dans sa justice aveugle, n'aurait pas trahi le coupable?»Édouard devint plus attentif et examina le vieux voyageur avec défiance. De son côté, Potard cherchait à le pénétrer avec un regard plein de menace et d'ironie. En même temps il étendait la main vers l'oreille gauche du jeune homme.«Qu'avez-vous donc là, monsieur?» lui dit-il.Beaupertuis ne put se défendre d'un moment de trouble; mais ce ne fut qu'un oubli imperceptible, la durée d'un éclair.«Où donc, monsieur? répondit-il froidement.--Ici, poursuivit Potard avec quelque impatience, sous mon doigt; touchez donc votre cartilage.»Le jeune homme, comme pour se rendre à l'invitation de Potard et avec une insouciance affectée, porta la main à son oreille.Bah! dit-il, une écorchure!--Une écorchure! s'écria Potard dont les yeux s'enflammaient de colère. Bien trouvé! explication moderne! Monsieur, monsieur, ajouta-t-il en s'échauffant, les écorchures ne laissent pas des cicatrices de ce calibre: c'est un trou de grenaille que vous avez là, monsieur; et ce trou, c'est mon fusil qui l'a fait, la nuit où vous sortîtes de chez moi à la dérobée, en fuyant devant ma vengeance comme un filou, comme un malfaiteur.--Vous m'injuriez gravement, monsieur Potard, dit Beaupertuis avec quelque fierté.--Vous n'êtes pas au bout, jeune homme, et vous me traînerez en police correctionnelle si cela vous convient. Genre moderne; vous êtes digne d'en user. Voyez-vous, je vous ai conduit ici avec l'intention de vous prendre par les sentiments. C'est dans ce but que je vous ai raconté mes aventures et les circonstances romanesques au milieu desquelles ma Jenny est née. Je voulais vous toucher, vous amener ainsi à un aveu. En me dépouillant entièrement pour ma fille, je croyais faire une part suffisante à la question d'intérêt, et je comptais sur votre désintéressement pour ajouter ce qui peut manquer de ce côté. C'était une expérience; il s'agissait de savoir si vous aviez de l'âme: j'ai trouvé chez vous un caillou en place du cœur.--Monsieur!--Oui, monsieur, et vous n'êtes pas le seul. C'est encore une découverte moderne; l'égoïsme et l'intérêt pétrifient tout aujourd'hui. Voici un quart d'heure que je vous observe: vous n'avez pas eu un seul élan généreux, pas une inspiration naturelle. Vous avez tout calculé; vos gestes, vos paroles, votre contenance.--Monsieur Potard...,--Laissez-moi achever, jeune homme, et nous réglerons nos comptes ensuite. J'ai donc essayé de toucher votre cœur: il est resté insensible. Maintenant, retenez bien ceci: le séducteur de ma Jenny n'aura de repos ici-bas que le jour où sa faute aura été réparée. Je n'ai pas placé toutes mes affections sur une seule tête, tremblé pour elle toute ma vie, épuisé ce que la tendresse d'un père peut imaginer de dévouement et de soins, sacrifié à cette enfant mon bonheur, mon repos, ma gaieté même, pour que l'œuvre de tant d'années vienne se flétrir au contact d'un Machiavel blasé avant l'âge, d'un tartufe, d'un Escobar, d'un jésuite...--Monsieur, ces insultes...--Prenez-les comme vous voudrez, jeune homme, s'écria Potard avec emportement: je ne rétracte rien. Allez, vous n'êtes pas au bout. Ah! vous voulez ruser avec moi, jouer au fin et me gorger de couleuvres! Eh bien! je m'attache à vos pas pour ne plus vous quitter: je deviens, dès aujourd'hui, votre cauchemar, votre spectre, votre statue du commandeur: je vous entraînerai aux enfers s'il le faut, plutôt que de vous lâcher. Si vous voulez que nous nous battions, nous nous battrons, à l'épée, au pistolet, à la carabine, au canon-Paixhans, comme vous voudrez; nous nous battrons dix fois, vingt fois, trente fois, jusqu'à ce que je vous aie laissé sur le carreau. Vraiment, ce serait un rôle trop commode que celui de séducteur. On aperçoit une jeune fille à la promenade, on la suit, elle a le malheur de remarquer cette attention, l'imprudence d'y répondre, et, de faiblesse en faiblesse, elle en vient jusqu'à l'oubli de son honneur. C'est bien: il ne reste plus au suborneur qu'à s'en vanter lâchement avec quelques amis, et à voler vers d'autres conquêtes. Voilà de vos calculs, messieurs les Lovelaces! Et l'avenir de cette jeune fille brisé en un jour, et les larmes de sang que va verser un père en voyant le deuil et la honte assis sur le seuil de sa maison, tout cela vous importe peu; il n'y a pas même place dans vos âmes pour le remords. Monsieur Beaupertuis, ajouta Potard en élevant la voix avec véhémence, avec moi il n'en ira point ainsi: vous ne porterez pas aussi gaiement le poids de votre crime; vous ne m'aurez pas plongé dans le cœur un poignard empoisonné sans que j'essaie de vous rendre mal pour mal, blessure pour blessure. Plutôt que de laisser un pareil outrage impuni, voyez-vous, monsieur... je ferais un exemple... un exemple épouvantable... je vous assassinerais.»En prononçant ces derniers mots, Potard avait porté les mains sur son interlocuteur et l'avait saisi au collet. Sa figure bouleversée, ses yeux injectés de sang, indiquaient à quel degré d'exaspération il était parvenu, Beaupertuis comprit, à la vigueur des phalanges qui le contenaient, que la partie ne serait pas égale pour lui; sans rien perdre de son sang-froid, il essaya de conjurer le danger par une diversion:«Monsieur Potard, dit-il, ne vous laissez pas emporter; cela n'arrange rien. En aucune manière, il ne me convient de paraître céder à la violence.»Le voyageur ne lâchait pas prise et continuait à secouer le jeune homme sous son poignet de fer.«J'en aurai le cœur net, s'écriait-il, je vous briserai en dix mille morceaux. Perdre mon enfant! Beaupertuis, vous me pousserez au crime.»Cependant, cette fureur s'étant un peu calmée, Édouard put espérer de se faire entendre.«Monsieur, poursuivit-il, avant de descendre à une scène indigne de vous et de moi, peut-être auriez-vous dû vous assurer davantage de l'exactitude de vos soupçons. Et si vous vous trompiez!--Encore! répondit Potard que l'impatience regagnait.--Assez de voies de fait, s'il vous plaît, monsieur. Je me mets à vos ordres. Que vous faut-il? La preuve de votre méprise? je vous la fournirai.--Comment cela, jeune homme?--Chez moi, dans trois jours, le temps d'écrire à Lyon. Je vous quitte peur aller me mettre en mesure.»En même temps Édouard fit un pas vers la porte, mais le voyageur le prévint et lui barra le passage.«A merveille! dit-il, encore une combinaison moderne; une fois hors d'ici, vous prendriez la clef des champs, et il me faudrait retrouver votre piste. Le jeu est vieux, monsieur Machiavel, tâchez de nous en servir d'un autre.--Mais vraiment...--Non, vous dis-je, je vous tiens, vous ne m'échapperez plus. Il faut que tout ceci s'éclaircisse, voyez-vous; je ne suis pas un père de comédie. Cependant, causons. Vous demandez du temps, vous en aurez, mais sans me quitter d'une semelle. Voici ce que nous allons faire. Écoutez-moi.--Je vous écoute.--Nous allons rouler hors de Dijon tous les deux; nous prendrons le coupé pour Lyon. Une fois là, je vous conduis auprès de Jenny et de Marguerite, et vous vous expliquerez devant elles. Après cette entrevue, si j'ai tort, je vous offrirai toutes les réparations du monde, qu'en dites-vous?»Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot. Beaupertuis avait rapidement réfléchi, et ce fut sans la moindre hésitation qu'il répondit au voyageur;«J'accepte vos conditions.--Eh bien! venez, s'écria Potard; et pour que Je vous aie toujours sous la main, nous n'aurons plus qu'une seule chambre. Avec les modernes, il faut avoir l'œil ouvert.»

L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.

N° 66. Vol. III.SAMEDI 1 JUIN, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.

SOMMAIRE.

Jacques Laffitte.Portrait de Jacques Laffitte; Obsèques de Jacques Laffitte.--Histoire de le Semaine.--Exposition des produits de l'Industrie(6e article). Agriculture.Machine à faucher de M. Gargan; Charrue de M. Le Bachelle; Crible à plan incliné, Hache-Paille et Concasseur, par Quentin-Durand.--Chronique musicale. Antigone et les Chanteurs espagnols.Duo de Casta diva, par M. Ojéda et mademoiselle Masson;Duel de deux fanfarons andalous; Scène de Contrebandiers. Dernière scène d'Antigone; six costumes.--Le dernier des Commis Voyageurs, roman par M. XXX. Chap. X. L'ancien et le moderne. Chap. XI. A Lyon.--Les Sales d'asile(2e article).Entrée des enfants dans la salle d'asile Cochin; la Prière; la Lecture; Vue générale intérieure: le Jury.--Académie des Sciences. Compte rendu. Sciences médicales.--Courrier de Paris.--Théâtres.Théâtre-Français: Catherine II, tragédie en cinq actes et en vers, de M. H. Romand.Scène du 3e acte; Médaillon de mademoiselle Rachel avec son fac-similé. Palais Royal. Le Troubadour omnibus.Les douze arrondissements de Paris.--Bulletin bibliographique.--Modes.--Amusement des Sciences.Une Gravure.--Rébus.

Toutes ces gloires qui avaient éclaté à la voix de Napoléon, toutes ces vertus civiques qu'avait appelées hors des rangs de la foule la grande voix de notre révolution; généraux d'armée, grands citoyens, tous meurent, tous s'en vont.

Jacques Laffitte

Hier Paris entier, au nom de la France, rendait hommage à l'un des enfants de la révolution de 1789, à l'un, des auteurs de la révolution de 1830. En 1767, Bayonne avait enregistré la naissance du fils d'un charpentier; Paris, hier, l'a suivi à sa dernière demeure après une vie marquée par les travaux les plus assidus, par les faveurs, les revers et les retours de la fortune, par les dignités les plus éminentes, par l'amour le plus tendre pour le pays, par un entier dévouement à la France dans les jours de gloire comme dans les jours malheureux, par la bienfaisance envers toutes les infortunes, par la bienveillance même envers ses ennemis.

Jacques Laffitte, dont nous n'avons point à retracer la vie, car elle est écrite presque tout entière dans notre histoire, est du petit nombre de ces hommes que les partis, alors même qu'ils se respectent assez peu pour les calomnier, pour les outrager de leur vivant, sont forcés, par un dernier reste de pudeur, d'honorer, de glorifier à leur mort. Nous assistons à ce spectacle; nous n'avons donc point à le louer; ceux qui le déchiraient hier encore se sont chargés aujourd'hui de son oraison funèbre. Nous n'avons en quelque sorte qu'à le défendre contre leurs éloges.

Convoi de Jacques Laffitte.

Dès le matin, le tambour a retenti dans les rues de Paris, appelant aux armes les citoyens commandés pour la cérémonie funèbre, et conduisant aux abords de l'hôtel offert à M. Laffitte par une souscription nationale, les troupes de la garnison qui devaient en occuper les abords et former la haie du cortège. Le gouvernement, pour rendre hommage au grand citoyen, n'avait pas voulu, sous le rapport des honneurs militaires, qu'il fût considéré comme un simple légionnaire; il avait voulu voir en lui l'ancien président du conseil des ministres, et, à ce titre, qui permettait d'ailleurs de conjurer toute crainte de désordre, le cortège militaire a été composé de six bataillons d'infanterie, de deux escadrons de cavalerie, d'une batterie d'artillerie, sous les ordres d'un maréchal de camp, d'un bataillon et d'un escadron de la garde municipale à cheval.

Bientôt après, les salons de l'hôtel, son jardin, sa cour, se sont trouvés remplis par le concours des députés, des pairs de France, des notabilités de la science, de la littérature, des arts, de la finance et de l'industrie. Trois membres du cabinet, M. le maréchal président du conseil, et MM. les ministres du commerce et des finances, s'y étaient rendus. Des étrangers de distinction étaient aussi présents.

A midi et demi, le cortège s'est mis en marche. Le cercueil avait été déposé sur un char funèbre traîné par quatre chevaux, derrière lequel on portait la croix de simple membre de la Légion d'honneur et la croix de Juillet, seules décorations du défunt. Les cordons du poète étaient tenus par MM. Sauzet, Odilon Barrot, d'Argout, Lebaudy, l'un des chers de la maison J. Laffitte et Cie, MM. Dupin aîné, Arago, Thiers et Béranger marchaient derrière le char. Les députés, une députation de la ville de Rouen, dont M Laffitte était représentant, des groupes nombreux de gardes nationaux sans armes, appartenant à la ville de Paris et à la banlieue, des citoyens de toutes les classes, des députations des écoles, une députation d'ouvriers du chemin de fer de Rouen avec une bannière, une autre d'ouvriers imprimeurs; tout cela marchait un peu confusément d'abord, mais se rangeait ensuite.--Trois voitures de la cour, qui avaient amené des aides de camp du roi et de la reine, suivaient; une voiture en grand deuil était désignée comme appartenant à madame la duchesse d'Orléans.

Le cortège a suivi la rue Laffitte, le boulevard, la rue de la Paix, la place Vendôme, en passant à droite de la colonne, et la rue. Saint-Honoré, jusqu'à l'église Saint-Roch. L'entrée dans l'église n'a pas eu lieu sans quelque confusion, tant la foule était considérable; mais dans l'église, le service a été célébré au milieu du plus grand recueillement. La nef était tendue de noir; à la croisée de l'église s'élevait une riche estrade surmontée d'un baldaquin à huit pans d'où descendaient quatre longs rideaux en velours noir doublés d'hermine; des étoiles d'argent et le chiffre du défunt formaient les seuls ornements; des feux funèbres brûlaient aux angles du catafalque. La messe a été chantée, avec accompagnement d'orgue, par les chantres ordinaires de Saint-Roch; les solos ont été exécutés par M. Alexis Dupont, avec un accent qui a vivement impressionné les assistants.

Il était une heure et demie quand on est entré à l'église; sorti à deux heures et demie, le cortège s'est reformé aussitôt dans le même ordre. MM. Odilon Barron, Sauzet et d'Argout s'étaient retirés, et les cordons du poèle étaient tenus par MM. Thiers, Dupin aîné, Arago et Béranger.

Le cortège, qui grossissait à chaque rue, de la foule qui attendait sur son passage, a suivi la rue Saint-Honoré, la rue Richelieu et les boulevards; il a fait le tour de la colonne de Juillet, et s'est rendu au cimetière du Père-Lachaise par la rue de la Roquette. Sur toute la ligne immense qu'il a parcourue, les trottoirs des rues, les contre-allées des boulevards étaient encombrés; pas une croisée n'était vide; les toits des maisons, les arbres des boulevards étaient couverts de spectateurs.

Il était plus de cinq heures lorsque la tête du cortège est arrivée au cimetière, où des mesures avaient été prises pour le maintien du bon ordre. Le caveau destiné aux membres de la famille Laffitte est placé au bout d'une petite avenue, voisine du rond-point au milieu duquel s'élève le monument de Casimir Périer. On a pensé que ce lieu ouvert conviendrait, mieux pour prononcer les discours, et à l'arrivée du char funèbre, le cercueil a été descendu et placé sur une estrade préparée à la hâte. Un cercle s'est formé, et après les salves exécutées par l'artillerie et l'infanterie, le silence s'étant établi, M. Pierre Laffitte a prononcé un discours que son émotion a souvent interrompu. «C'est le plus ancien ami de Jacques Laffitte, c'est son frère, a-t-il dit, qui prend la parole devant vous.» La voix altérée de M. Pierre Laffitte a permis à peine aux personnes les plus rapprochées de saisir quelques mots; des marques de sympathie ont accueilli ce témoignage d'affection fraternelle.

M. Arago a pris ensuite la parole. Il a raconté la vie de M. Laffitte, en y rattachant un tableau des temps qu'il avait traversés. Des marques d'une chaleureuse sympathie ont accueilli le passage où il a montré M. Laffitte sollicité de toutes parts pour le choix d'un gendre, allant chercher le fils d'un des hommes qui avaient illustré la France dans ses grandes luttes, et qui était tombé victime des réactions. L'orateur a aussi semé son discours de quelques anecdotes touchantes.

D'autres discours ont été prononcés par MM. Visinet (de Rouen) et Garnier-Pagès. Enfin M. Dupin aîné a dit un adieu touchant à cette tombe dont on s'est ensuite éloigné.

A la sortie du cimetière, une ovation qu'on a voulu décerner à Béranger, en dételant les chevaux de la voiture dans laquelle il venait de monter, a fait craindre un moment une collision. Mais l'intervention de la force armée, et plus encore les exhortations de ce fidèle ami de Laffitte, ont fait comprendre aux jeunes gens qui s'étaient avancés qu'ils lui devaient de le laisser tout entier à son deuil, et de se retirer comme lui en silence.

La loi sur l'enseignement secondaire a été votée par la chambre des pairs; 85 boules blanches ont donné une majorité à cette loi; 51 boules noires ont protesté contre son admission. Ce dernier chiffre est bien élevé sans doute, pour un chiffre d'opposition au Luxembourg; mais, il en faut convenir, il le paraît bien plus encore quand on songe que la même urne a vu se réunir et se confondre les boules blanches de M. Villemain et de M. de Montalembert, de M. Barthélémy et de M. de Montalivet. Lorsqu'une coalition de ce genre éveille des craintes et des manifestations aussi nombreuses dans une assemblée où les opinions sont bien calmes et les passions habituellement bien éteintes, que de boules noires ne doit-elle pas rencontrer dans un pays où, il ne faut pas se le dissimuler, les fils des croisés ne sont pas en majorité. Nous sommes donc, plus que jamais, portés à croire, et nous nous pensons autorisés à dire que, pour avoir été très-pénible et très-long, le débat n'en sera pas moins stérile: et que si, pour la forme, on croit devoir porter au palais Bourbon, dans le courant de cette session, le projet adopté, on ne se souciera pas de le faire arriver à l'état de rapport ni cette année, ni aucune autre année de la législature.

La chambre des députés a entendu développer, samedi dernier, la proposition relative aux conditions de cens que quelques conservateurs désirent de voir imposer à la faculté de translation du domicile politique. Cette proposition a été prise en considération, en quelque sorte à l'unanimité; mais des motifs bien différents ont déterminé ce vote uniforme. Pour les uns, c'était un moyen de jouir en paix, dans leur arrondissement, de la majorité qu'ils sont arrivés à s'y créer, et de ne pas avoir à redouter que des déplacements d'électeurs, que des mutations d'inscription viennent créer des chances à un rival. Pour les autres, cette proposition, qui restreint sans profit et sans compensation la liberté de l'électeur, tout inadmissible qu'elle est, offre toutefois un avantage, celui de fournir l'occasion de remettre en question notre législation électorale, que les amis politiques des auteurs de cette motion déclaraient, il y a peu de mois, une arche sainte qu'il fallait conserver intacte. Il y a donc eu calcul des deux côtés; il est probable que le bon ne sera pas, en définitive, celui des nombreux parrains de la proposition. Quant à ses adversaires, le démenti que le parti conservateur vient de se donner est une bonne fortune, dont l'effet moral pourra leur profiter un peu plus tôt, un peu plus tard.

Lundi s'est engagé, dans la même enceinte, un de ces débats solennels qui marquent d'ordinaire les premiers temps d'une session, mais que l'on voit rarement captiver encore l'attention d'une chambre réunie depuis six mois. La gravité de quelques questions étrangères; l'enchaînement fatal des concessions faites, sans compensation aucune, à l'Angleterre par le cabinet actuel, dans la question de la Nouvelle-Zélande, dans celle de Taïti et à l'occasion des rapports à établir avec la Chine, tout cela, le souvenir de l'effet produit par la brochure de M. le prince de Joinville, et le talent de M. Berrier, qui a posé le débat, lui ont donné d'abord une importance et concourront à lui valoir un retentissement qui ne le cédera en rien à ceux des plus grands jours oratoires du commencement de la même session. Mais après une réponse de M. Guizot et une réplique de M. Billault, qui avaient maintenu la discussion à cette même hauteur, après quelques mots fort graves de il. Lanjuinais, qui tendaient à prouver que l'art de grouper les chiffres n'est employé dans le budget de la marine que pour persuader à tort au pays que le développement nécessaire est donné au matériel de ce département; après ce premier combat, qui avait rempli deux séances, M. Thiers est monté mercredi à la tribune. Son discours a roulé en entier sur les affaires de Montevideo. Jamais cet homme d'État n'avait su mieux captiver l'attention de la Chambre, n'avait rendu plus claire la proposition qu'il avait à développer, et mieux fait suivre à son auditoire la série de faits et de mesures sur lesquels il se fondait pour condamner le ministère. Il a rappelé que les nationaux que nous comptons sur les bords de la Plata, et dont M. le ministre de la marine avait dit la veille une poignée de Français, étaient au nombre de quinze à dix-huit mille; que presque tous ceux qui se trouvaient en état de porter les armes les y avaient prises à l'instigation du gouvernement français, pour faire une diversion contre Rosas, auquel nous avions alors satisfaction à demander. Il a montré que si cette légion étrangère ne s'était pas dissoute après le traité que nous avions signé, c'est que nous avions laissé Rosas violer immédiatement ce traité, attaquer l'indépendance de Montevideo, égorger des Français sur la rive orientale de la Plata, et tenir assiégée depuis quinze mois entiers la ville où se trouvent réunis nos compatriotes, leurs familles et tous leurs intérêts. Il a montré nos premiers agents diplomatiques français, ceux qui avaient été le plus à même de suivre et d'apprécier les faits, désavoués par le cabinet et remplacés par d'autres agents dont les premiers actes ont été de déclarer dénationalisés ceux qu'il était de leur devoir de défendre, et de rompre avec l'État dont nous avions stipulé l'indépendance, pour se mettre à la suite de l'homme qui s'était fait un jeu de nos stipulations et de la vie des nôtres. Il a demandé la médiation entre Montevideo et Buenos-Ayres, ou de concert avec l'Angleterre, ou sans elle si elle refuse de s'en mêler. Il a demandé enfin que le blocus fût levé et interdit à Rosas comme violateur des engagements pris avec nous. M. le ministre des affaires étrangères, qui ne pouvait se dissimuler l'effet produit sur la Chambre par cet exposé accusateur, a demandé, pour pouvoir y répondre, que la parole lui fût accordée le lendemain; mais sur l'observation faite par M. Thiers que le lendemain, lui, qui sans doute aurait à répliquer au ministre, serait éloigné de la Chambre par des devoirs que plus que personne il avait à remplir; sur la motion faite par M. Odilon Barrot de faire trêve un jour à tous débats politiques pour se réunir dans un seul et même sentiment, et rendre tous ensemble un hommage funèbre à l'un des principaux fondateurs de notre liberté, la discussion a été ajournée au vendredi. Au moment où nous mettons sous presse, M. Guizot vient de rengager le débat. Force nous est donc de renvoyer à notre bulletin prochain l'analyse du complément de cette discussion si grave.

Nous avons dit les dangers qu'avait courus, les difficultés que n'avait pas su conjurer le chef d'expédition de la province de Constantine. M. le gouverneur général, qui en a entrepris une de son côté contre les Kabyles de l'est obéissant encore à Ben-Salem, a, le 12, rencontré un rassemblement de 8 à 10,000 Kabyles, aux environs de Delhys, qui a été défait par cinq bataillons faisant partie de la colonne expéditionnaire et par 600 chevaux arabes, soutenus par 80 chevaux de notre cavalerie. La perte des Kabyles, dans cette première affaire, a été évaluée à 300 ou 350 hommes. Elle ne nous a coûté que 3 hommes tués et environ 20 blessés.--Le 17, la même colonne a eu un nouvel et sérieux engagement. L'ennemi a laissé encore 3 à 400 hommes sur le terrain; mais, dans cette journée, nous avons eu à déplorer la mort de 40 des nôtres, dont l'officier de zouaves, et nous avons compté 60 blessés dans nos rangs.

Nous avons donné la première nouvelle du soulèvement du Valais. En une semaine, ce canton a été remué de fond en comble par des événements fort graves, dont le mouvement se fera sentir plus loin. L'insurrection véritable, qui était une réaction bien calculée, est partie du sein même du grand conseil; et, avec l'appui du conseil d'État, elle a soumis par la force des armes le parti qui lui résistait. Ce parti, appelé la Jeune Suisse, avait fait, en 1840, une révolution, un mouvement victorieux qui, en changeant l'injuste disposition par laquelle le Haut-Valais était maître du Bas-Valais, plaça ses hommes de talent à la tête des affaires. Profitant de la circonstance favorable d'un vorort catholique, le Haut-Valais organisa un coup de main pour rétablir cet ancien état de choses, puis réclama une intervention, que les cantons de Vaud et de Berne refusèrent au vorort, se fondant sur leur manière de comprendre le pacte qui ne donne pas au canton-directeur, mais à la diète seulement, une telle initiative dans les affaires cantonales. Au même instant, la levée en ruasse de la Vieille Suisse se fit, aidée par les milices régulières du gouvernement. Tout était préparé pour cela. Les compagnies du Bas-Valais, qui se portaient sur Sion, se laissèrent prévenir, et l'arsenal fut livré à leurs adversaires. Ceux-ci, d'ailleurs, trouvaient des auxiliaires sur le territoire, même de leurs ennemis. Plusieurs des vallées transversales du Bas-Valais et leurs montagnards appartenaient à la Vieille Suisse et surtout au clergé. Ce sont ces paysans qui, postés derrière les colonnesJeunes Suissesen marche sur Sion, leur ont coupé la retraite lorsqu'elles se repliaient devant les Hauts-Valaisans, ont intercepté leurs communications avec Saint-Maurice, et les ont forcées à se dissoudre en les mettant entre deux feux. Il y a eu un combat acharné au passage d'un torrent nommé le Trient. Les vaincus ont dû se sauver à travers le Rhône et les montagnes, avec mille périls. Ils se sont réfugiés dans le canton de Vaud, qui avait déjà donné asile à leurs familles effrayées. Les populations vaudoises, fort agitées, voulaient se mêler à la lutte et secourir leurs voisins. On a eu beaucoup de peine à dompter l'élan général. Mais des troupes ont été placées sur la Frontière, et le conseil d'État du canton de Vaud a envoyé en Valais l'un de ses membres avec une mission conciliatrice. Il s'agit maintenant de protéger le sort des vaincus dans leurs personnes et dans leurs biens; car leur cause politique est perdue pour le moment, et leur position, leur précédente conquête, anéantie. Le Haut-Valais a des troupes dans tout le pays. Il est de nouveau le maître. Comment usera-t-il de cette grande victoire, qui en est une aussi, dans toute la Suisse, pour le parti catholique et pour le parti conservateur? C'est la question grave qui reste à résoudre.

Oscar 1er, roi de Suède, de Norvège, des Goths et des Vandales, vient de rendre une ordonnance beaucoup moins ridicule que ce préambule: il a révoqué le décret du 10 décembre 1812, qui, à la suite des événements de 1809 et 1810, interdit toute communication avec la famille de Gustave-Adolphe, à laquelle la couronne venait d'être retirée. Cette ordonnance est motivée sur la confiance que le nouveau roi a dans l'attachement de la nation pour lui et pour sa dynastie, et sur la conscience de la pureté de ses intentions propres. C'est là une noble action et un bon exemple.

Si l'attention s'est portée depuis quelques années sur l'Inde anglaise, sur les expéditions militaires qui y ont été faites et sur les gouverneurs généraux qui ont été plus ou moins brusquement appelés à régner à Calcutta, ce qui se passe dans la partie de l'Inde qui confine la Perse ne mérite pas moins qu'on l'observe. La Russie, qui, en 1837, n'avait pu, en prêtant à la Perse, sa vassale, ses officiers et ses armes, lui conquérir la place de Hérat, était depuis arrivée sans bruit au même but par d'autres moyens. Yar Mohamed, qui, en 1841, à la mort du shah Kamzan, s'était emparé de Hérat, a aussitôt reconnu solennellement la suzeraineté de la Perse. Voilà donc à quoi devait aboutir la courageuse défense de sir Potinger. Mais ce n'est pas tout: un envoyé' d'Yar Mohamed, le nouveau khan de Hérat, s'est présenté le 24 décembre 1843 à Caboul, où il a négocié et conclu le mariage de la fille de son maître avec le fils de Dost-Mohamed, le vainqueur des Anglais. Il se forme ainsi solennellement une alliance appuyée par la Russie, dans le but de réunir toute l'Inde centrale contre les oppresseurs de l'Inde orientale.

Si le résultat, si même les détails bien exacts des événements d'Haïti ne nous sont pas encore connus, nous savons un peu mieux les causes qui ont servi de prétexte à cette crise. Une lutte très-vive entre l'Assemblée et les ministres, des reproches d'inconstitutionnalité adressés à ceux-ci, une tentative de leur part pour se débarrasser de la censure des représentants, une répartition de la représentation trouvée inégale par certaines parties de l'île, notamment par la partie espagnole; l'ambition de la part de Santo-Domingo, à raison de son ancienne illustration, d'être la capitale et le siège du gouvernement, ont été autant de causes qui ont concouru à amener les événements qui ensanglantent encore la république haïtienne. Le mouvement des Cayes, qui s'est propagé jusqu'à Jérémie, a institué un nouveau pouvoir qui se place sous l'égide de la constitution et en réclame toutes les garanties contre le gouvernement de Port-au-Prince et son président le général Hérard, qui combat en ce moment l'insurrection dans la partie espagnole, et n'a pas succombé, comme en avait couru le bruit, au milieu de tant de bruits contradictoires.

Un nouveau complot de nègres pour arriver à la liberté vient d'éclater à la Havane. Les journaux de Londres ont publié des correspondances de Cuba annonçant que quarante-cinq ou cinquante Anglais avaient été arrêtés par ordre du gouvernement, jugés et exécutés, comme compromis dans cette affaire, que trois cents autres étaient en ce moment détenus, attendant leur jugement, et n'ayant que trop lieu de craindre le sort de leurs malheureux compatriotes. Les nouvelles reçues au Havre contredisent les exécutions annoncées. Quant aux détentions, elles paraissent plus vraisemblables; mais on peut douter de l'exactitude du chiffre. Du reste, le gouvernement espagnol doit être éclairé sur les velléités de l'Angleterre pour la possession de l'île de Cuba, par le rôle que jouent les agents de la Grande-Bretagne dans cette colonie, et par ces récits exagérés à dessein pour se créer d'apparents griefs. Que le cabinet de Madrid prépare donc lui-même l'affranchissement, s'il veut déjouer sûrement toutes ces menées.

Le ministère portugais vient d'être modifié. M. Costa Cabral en fait toujours partie; mais il a choisi de nouveaux collègues, tous pris dans le parti absolutiste prononcé. Là encore la liberté ne pourra renaître que des excès du pouvoir.

La chambre des députés nous promet encore deux séances qui offriront tout le piquant des questions personnelles. M. Charles Laffitte vient d'être réélu à Louviers pour la quatrième fois, et pour la quatrième fois il va falloir se prononcer sur la validité de l'élection. Les faits et la position étant demeurés les mêmes depuis la dernière annulation, on annonce que la proposition sera faite de voter sans Discussion.--L'autre débat sera relatif à M. Jourdan, préfet de la Corse, que la cour royale de Bastia avait renvoyé devant la Chambre d'accusation pour des actes d'administration incriminés. Le conseil d'État a refusé de donner l'autorisation nécessaire pour la poursuite d'un fonctionnaire public. Ces actes sont aujourd'hui dénoncés à la Chambre par deux pétitions. Une Commission, qui a examiné l'une d'elles, conclut à l'ordre du jour; l'autre conclut au renvoi au ministre. La chambre va avoir à se prononcer entre ces deux conclusions contradictoires.

Un sinistre accident est arrivé mardi soir près de Gentilly, à la porte de Paris. Des ouvriers étaient occupés dans une carrière en exploitation aux environs, quand tout d'un coup, vers la fin de la journée, un éboulement considérable eut lieu et ensevelit ou coupa la retraite à sept d'entre eux. Ceux qui avaient pu se sauver coururent aussitôt avertir les autorités de la commune, qui se rendirent sur les lieux du sinistre, accompagnées d'un grand nombre de travailleurs, et l'on se mit immédiatement en mesure de faire les fouilles nécessaires pour arriver à la découverte des sept hommes qui avaient disparu. Après trente-six heures de travail, on a entendu la voix des malheureux ensevelis. On put leur faire passer du pain et de l'eau-de-vie. Bientôt après ils étaient rendus à leurs familles. Mais par une fatalité cruelle, alors qu'on arrachait à la mort ces sept hommes qu'on pouvait regarder comme perdus, on a eu à déplorer la perte d'un de leurs libérateurs, victime d'un éboulement partiel.

(5e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 164 et 180.)

Labourage et pâturage sont les deux mamelles de l'État.Nous avons rapporté, dans un de nos précédents articles, cette maxime du grand ministre d'Henri IV, maxime qui servait de point de départ à toute sa science économique, axiome duquel il a fait découler, comme corollaire, la protection éclairée dont il entoura l'agriculture. Ne devons-nous pas aujourd'hui inscrire en tête de ce que nous avons à dire de la science agricole, cette maxime trop oubliée de nos jours, et rappeler à nos gouvernants qu'il ne suffit pas, pour présider aux destinées d'une grande nation, d'encourager le commerce et l'industrie, mais que c'est surtout l'agriculture qu'ils doivent mettre en honneur, le territoire de la France dont il faut améliorer et augmenter la production; car c'est derrière la charrue que l'État a, de tout temps, trouvé ses défenseurs, et le pays ses approvisionnements. Depuis quelques années, disons-le, on semble entrer dans la voie des encouragements: les améliorations agricoles attirent l'attention publique; mais qu'il y a encore loin de là à la véritable science, à la saine exploitation du sol! Pour une ferme remarquable, combien de milliers d'hectares présentent un spectacle déplorable; pour une exploitation intelligente, combien de méthodes routinières, combien de forces perdues, gaspillées! L'imagination recule à se rendre compte de cette immense activité dépensée en pure perte, de ces essais aveugles ou infructueux, parce que la science fait défaut!

N'est-ce pas encore aujourd'hui le cas de dire avec Olivier de Serres et dans son langage naïf: «On laisse le cultivement de la terre à de pauvres ignares, d'où vient qu'elle est si souvent adultérée.» Oui, il est temps que l'agriculture soit estimée ce qu'elle vaut, et qu'elle compte pour quelque chose dans les intérêts et les destinées du pays. Elle est loin de nous, il est vrai, l'époque où, dans le royaume de France, la libre circulation des grains était interdite, et où Paris pouvait mourir de faim sans que le Limousin pût venir à son secours et le faire participer à son abondance. Aujourd'hui, il n'y a plus de barrières de douanes, mais il y a encore ignorance, et c'est surtout l'ignorance qu'il faut combattre; quoi de plus affligeant, en effet, que de voir une source aussi immense de richesses nationales périr entre les mains qui devraient les faire valoir! La superficie de la France est de 52,700,279 hectares, consacrés, dans les proportions suivantes, aux divers genres de culture:

Terres labourables                   25 559 152 hectares.Prés                                  1 831 621Vergers, jardins                        643 698Cultures diverses                       951 934Landes, pâtis, bruyères               7 799 672Étangs, mares, canaux d'irrigation.     209 431Bois                                  7 122 315Vignes                                2 134 822Forêts                                1 209 133

Total des superficies imposables. 50 765 078 hectares.

Ce tableau fait comprendre l'intérêt de premier ordre qu'il y a à améliorer la culture des terres labourables; leur superficie, qui s'est légèrement accrue par le défrichement des terres incultes et des bois, doit suffire à la nourriture d'une population qui va sans cesse en augmentant. Nous devons dire du reste que les progrès de l'agriculture, quoique lents, ont permis déjà de subvenir avec la même quantité de terres en culture, aux besoins de trente-quatre millions d'habitants, là où il y a un demi-siècle vingt-cinq millions d'individus vivaient misérablement. A quoi donc a tenu ce progrès? Nous n'hésitons pas à dire que c'est à la division des propriétés, qui a fait qu'il y a eu un intérêt attaché à chaque parcelle de terre, et un intérêt d'autant plus vivace, que le propriétaire n'a souvent pas d'autre moyen d'existence. Nous savons que beaucoup d'économistes, et surtout les économistes anglais, se sont élevés avec force contre ce morcellement indéfini des terres. Nous savons qu'un réformateur moderne, frappé des inconvénients que présente en réalité la culture morcelée, a proposé de vastes associations agricoles, où chacun conserve son intérêt propre, tout en concourant au bien-être de tous. Nous sommes loin de regarder la division extrême des terres comme exemple d'inconvénients, et nous serons les premiers à appeler sur ce point de sages réformes. Mais nous disons que le premier résultat de la propriété est d'attacher l'homme au pays, de faire qu'il ne passe plus indifférent au milieu de ses semblables, car il peut se dire avec orgueil qu'il n'est point un membre inutile de la grande famille, que lui aussi il travaillepro aris et focis; et ce sentiment de dignité qui l'ennoblit à ses propres yeux le moralise et le rend ami de l'ordre et du progrès. Quant à la culture en commun, sans pousser le système jusqu'à la création d'un phalanstère, nous dirons qu'il existe en France une localité où les habitants ont mis en commun tout ce qu'ils pouvaient mettre sans renoncer à leur propriété, à leur individualité. Leur territoire, considéré comme appartenant à un seul, a été couvert d'un réseau de routes si admirablement tracées, que chacun peut arriver à son champ directement. Au moyen d'un fonds commun, ces chemins sont toujours entretenus en parfait état de viabilité. Cette localité, c'est celle que M. de Dombasle a illustrée, c'est Roville, et c'est une des plus riches de France.

Les efforts d'hommes instruits et dévoués pour populariser la science agricole n'ont cependant pas été tout à fait infructueux, nous serions injustes de ne pas le reconnaître; un fait seul suffira d'ailleurs pour le prouver. Dans les temps où la plus aveugle routine condamnait les terres à rester en jachères ou à se reposer, comme on disait alors, une année mauvaise amenait une famine et des décès multipliés. Maintenant que le système des assolements est mieux entendu, qu'on a multiplié les prairies artificielles, introduit dans la culture les plantes pivotantes propres à la nourriture des bestiaux, cultivé en quantité la pomme de terre et la betterave, on offre à l'homme et aux animaux une nourriture plus variée, produite par des plantes que ne peuvent pas frapper à la fois de stérilité les mêmes intempéries des saisons, et des lors les grandes famines sont presque impossibles. Ainsi les disettes de 1789 et 1793 sont moins redoutables que celles de 1812 et 1817, et ces disettes ne sont plus que des chertés en 1830 et 1831.

Que faut-il donc à l'agriculture pour progresser? Il lui faut encore, nous devons le dire, bien des choses, dont nous allons indiquer quelques-unes en passant. D'abord le crédit foncier. Une des plaies de l'agriculture en France est le système hypothécaire: beaucoup de bons esprits se sont préoccupés de cette grave question, et se sont apitoyés sur le sort des infortunés cultivateurs rongés par les dettes hypothécaires: on a proposé, pour remédier à ce mal, un grand nombre de remèdes qu'il n'entre pas dans notre cadre de développer en ce moment.

Ensuite l'instruction pratique. Une des améliorations le plus vivement réclamées est la création defermes-modèlesdans tous les grands centres agricoles du royaume, où viendraient se former des jeunes gens qui, recevant là une instruction spéciale, substitueraient avec discernement les nouvelles méthodes à la routine. La France peut devenir le grenier de l'Europe; mais il faut que l'agriculture y soit honorée et appuyée, que les encouragements et les récompenses aillent chercher l'homme qui laboure lui-même son champ, aussi bien que le riche agriculteur qui améliore sur une grande échelle.

Une réforme à faire marcher de front avec celle du système hypothécaire est l'abolition de l'impôt du sel appliqué aux besoins agricoles C'est la une des graves questions où se trouve engagé l'avenir de l'agriculture. En effet, qui ne sait l'influence du sel sur la graisse des bestiaux? Là où la mer a pris soin, en se retirant, de laisser du limon salin, se trouvent les prés les plus beaux et les plus fameux bestiaux de France. Cette reforme se réalisera tôt ou tard, car l'agriculteur, l'économiste et le consommateur la réclament également.

Enfin, ce qui manque encore à l'agriculture, ce sont de bons instruments pour la culture et les récoltes. Nous avons à examiner aujourd'hui si les machines présentées à l'exposition cette année ont fait faire un grand pas à la science pratique qui occupe aujourd'hui tant de bras en France.

Commençons par signaler l'absence de l'homme qui a le plus fait pour l'agriculture, d'un homme que la mort a enlevé il y a peu de mois, et qui, à toutes les expositions précédentes, tenait le premier rang parmi ceux qui s'occupent de la science agricole. M. de Dombasle avait établi à Roville une fabrique d'instruments aratoires perfectionnés, et on y venait de loin; et même des pays étrangers, entendre le bienveillant et savant cultivateur, admirer ses créations et acheter ses instruments. Il n'avait pas laissé une seule partie de l'agriculture en arrière: tout, depuis la charrue qui ouvre le sillon où le blé doit germer jusqu'au moulin qui doit le réduire en farine, depuis la plantation de la betterave jusqu'à sa transformation en sucre, avait été l'objet de ses études et de ses heureuses combinaisons. Il est mort; mais, après lui, de nombreux élèves conservent ses traditions, et améliorent dans tous les pays du monde la culture et le sort des cultivateurs.

Ce que nous avons remarqué en grande quantité à l'exposition, ce sont des charrues: chaque contrée veut avoir la sienne, chaque cultivateur qui réfléchit et raisonne fait son invention; mais, nous devons le dire, bien peu nous ont paru avoir atteint le but, qui est d'ouvrir un sillon bien égal et bien droit, et du diminuer le travail de l'homme et des animaux employés à manœuvrer la charrue. Quoique toutes les charrues ne soient pas également propres à être employées dans les mêmes circonstances, en raison de la diversité des terrains, il y a cependant des conditions générales auxquelles toutes doivent satisfaire. Une des plus perfectionnées, celle qui a fixé l'attention publique et attiré à son auteur, simple garçon de ferme, les encouragements et les récompenses, est la charrue Grangé; nous voudrions qu'il nous fût permis de donner à nos lecteurs une description succincte de cet ingénieux instrument, et ils verraient, en le comparant à ceux exposés cette année, que les combinaisons auxquelles se sont arrêtés les exposants ne présentent pas, à beaucoup près, les mêmes avantages; mais notre cadre ne comporte pas cette description.

Nous nous bornerons à décrire une charrue nommée par son auteur, M. Le Bachelle, araire avec support. L'auteur a cherché à réunir les conditions qui doivent avoir pour résultat la moindre résistance possible, au moyen du mode de répartition du frottement et de la pression exercée par la terre qu'ouvre le soc de la charrue. Cette répartition consiste à faire participer au frottement, dans une égale proportion, toutes les parties de l'instrument qui contribuent au déplacement de la terre. En outre, et par la raison qu'il est impossible d'exécuter convenablement tous les genres de labour avec la même charrue, l'auteur a disposé la sienne de manière à pouvoir employer des versoir» de différentes formes. Le mode de traction adopté pour cette charrue est le même que pour l'araire, qui, comme on sait, est privé d'avant-train: mais on peut à volonté y adapter un support, dans les cas assez nombreux où l'araire a besoin d'être maintenu; ce qui fait participer cet instrument aux avantages de l'araire et de la charrue ordinaire. Ajoutons que pour juger une charrue, c'est à l'œuvre qu'il faut la voir, et pas seulement dans un concours, mais dans une exploitation courante. Nous nous garderons donc bien de recommander celle dont nous venons de parler plutôt que telle autre; nous avons seulement voulu signaler quelques ingénieuses combinaisons qui nous ont semblé la distinguer.

Quand la terre a été ouverte, il faut y répandre la semence; on connaît le mode barbare généralement suivi dans les campagnes, qui consiste à jeter la semaille à la main et à faire ensuite passer la herse sur les endroits ainsi ensemencés. Par cette méthode, on a calculé qu'on perdait environ les deux tiers de la semence; aussi ne doit-on pas être surpris de voir un grand nombre de machines à semer à l'exposition; nous ne nous arrêterons pas à les examiner. Le problème à résoudre est de déposer avec mesure et une parfaite égalité la semence dans le sillon et à le recouvrir immédiatement. Mais il faut que la force dépensée pour obtenir cet effet ne présente pas une augmentation de prix sur le système actuel avec semaille à la main et recouvrement par la herse.

Puis viennent dans l'ordre des saisons, les machines à faucher, à moissonner, à battre le blé.

M. Lanu, avocat, a exposé une machine à moissonner, composée d'une paire de grands ciseaux portée sur des roulettes: les deux branches des ciseaux sont deux longues tiges de fer, terminées par une poignets, que l'homme manœuvre debout. De plus, sur les lames des ciseaux sont deux petites tringles de fer, qui déterminent, comme il convient, le renversement du blé coupé. Nous ignorons la valeur de cet instrument, qu'il sera bon de voir fonctionner.

M. Gaigan a exposé un faucheur mécanique. C'est une brouette à trois roues, deux grandes au milieu et une petite en avant. Autour de la petite roue et à égale distance l'une de l'autre, il y a trois faux qui tournent à la fois et sont placées aussi près de terre que l'on veut: le mouvement est donné par la marche de la brouette. Pour cette machine, comme pour la précédente, il faudrait assister à des essais. Cependant nous avons entendu dire à de bons agriculteurs qu'ils n'ignoraient pas que cette machine pût servir là où le foin est d'un prix élevé.

Quant aux machines à battre le blé, il y en a un grand nombre: nous nous bornerons à citer celles de M. Boulet, de M. Mittelette, de M. Lagrange, de M. Midy et de M. Mothes de Bordeaux; cette dernière paraît réunir les suffrages des connaisseurs, parce que le blé y est battu en ligne droite, au lieu de l'être en ligne courbe, ce qui permet de conserver la paille autant que possible. Dans cette machine comme dans les autres, le blé est attiré par des rouleaux adducteurs.

L'innovation importante est d'avoir une aire mobile, qui rapproche ou éloigne la couche de blé à battre, suivant que cette couche est plus ou moins épaisse.

Il nous reste à entretenir nos lecteurs des machines de M. Quentin-Durand, qui a monté à Paris un atelier de machines agricoles perfectionnées et d'un prix tellement modéré, quelles sont abordables au plus pauvre agriculteur. Nous avons chois, pour en offrir les dessins à nos lecteurs, trois des machines les plus intéressantes, ce sont le hache-paille rotatif, le concasseur français et le crible à plan incliné. Le hache-paille est d'invention anglaise, mais il a été perfectionné et grandement amélioré par M. Quentin-Durand. Il a trois lames cintrées en hélice, et montées sur un cylindre en fonte. Le tranchant de ces lames passe et glisse obliquement sur une entretoise horizontale et près de deux cylindres tournant en sens contraire, et dont l'un est cannelé. Ces cylindres servent à amener la paille sous les couteaux. Il y a un avantage bien reconnu dans l'agriculture, à hacher la paille pour en nourrir les bestiaux, et notamment les moutons, qui la mangent avec avidité dans cet état.

Charrue de M. Le Bachelle.                       Machine à faucher de M. Gargan.

Le concasseur français diffère du concasseur anglais à cylindres cannelés, en ce que les cylindres y sont remplacés par des cônes cannelés en hélices et trempés; il est moins difficile à manœuvrer, ne peut se déranger par la maladresse de l'ouvrier, et les cannelures trempées permettent de raviver plusieurs fois les arêtes des hélices. Ce concasseur sert pour l'orge des brasseurs, l'avoine, et même pour la féverole et le blé de Turquie.

Concasseur, parM. Quentin-Durand.

Crible à plan incliné,par M. Quentin-Durand.

Nous ne parlerons pas ici des diverses inventions relatives au nettoyage du blé. Il y a un grand nombre de tarares qui produisent d'assez bons effets, et M. Quentin-Durand en a exposé un qu'il intitule moulin ventilateur cribleur, et dans lequel il a introduit de notables perfectionnements. Mais nous donnons le dessin d'un nouveau crible à plan incliné, qui se compose d'une trémie et de deux grilles superposées: la première arrête les pierres et les ordures, qui se réunissent, au moyen de deux baguettes inclinées, dans une blouse qui les expulse; la seconde reçoit le blé, et laisse passer à travers ses mailles très-fines la poussière; la trémie est soutenue par une échelle en arc-boutant, qui permet à l'ouvrier de monter avec un sac ou un panier, et de la remplir. Ce crible a été adopté pour les magasins des régiments de cavalerie. Un ouvrier peut, au moyen de ce crible, nettoyer vingt hectolitres de grain par heure.

Hache-Paille, par M. Quentin-Durand.

Nous voudrions que des hommes comme M. Quentin-Durand, qui a consacré sa vie à des améliorations économiques, fussent signalés à la reconnaissance publique par les soins du gouvernement; et nous répétons, en terminant, à ceux qui sont à la tête de l'administration de l'agriculture, qu'il faut prodiguer les encouragements à la science agricole, et qu'ils doivent se rappeler qu'une des grandes solennités de l'empire chinois est le jour où l'empereur mène de sa main la charrue en présence de toute sa cour.

Antigone, tragédie de Sophocle, traduite en vers français, par MM. Meurice et Vacquerie. Musique des chœurs par M. Mendelssohn-Bartholdy.--Les Chanteurs espagnols.

Scènes espagnoles: M. Ojéda,mademoiselle Masson.

L'Illustrationa déjà raconté par quelle série de vicissitudes a passé cette œuvre antique, et quelles épreuves il lui a fallu subir avant d'arriver devant le public, un public français du dix-neuvième siècle!

L'entreprise était hardie, et plus d'un directeur aurait reculé à l'aspect de tant de difficultés et de périls. Celui de l'Odéon s'est obstiné. Grâces lui en soient rendues! Le brillant résultat qu'il a obtenu prouve à quel point les préoccupations de l'intérêt matériel sont encore loin d'avoir éteint parmi nous le goût des plaisirs de l'esprit, le culte raisonné, sérieux, sincère de l'art.

Il eût été sans doute matériellement impossible de représenter cette simple et noble tragédie d'Antigone comme on la représentait jadis dans Athènes, et de reproduire le spectacle grec sans aucune modification. Les théâtres anciens étaient des cirques immenses, où le peuple tout entier venait s'asseoir. L'acteur se perdait au milieu de cet espace: ses traits s'effaçaient dans l'éloignement, et tous ces mouvements de physionomie, qui, chez nous, sont la source de si beaux effets, ne lui étaient d'aucun secours. Il était obligé de se grandir, de s'exagérer en tout, pour qu'il y eût moins de disproportion entre lui et les objets qui l'environnaient, le cothurne l'exhaussait de plusieurs pouces; il allongeait ses bras par des gantelets, il s'épaississait la taille, il s'affublait d'un masque beaucoup plus grand que son visage, et dont la bouche, toujours ouverte et revêtue de lames de métal, doublait la sonorité naturelle de sa voix. En un mot, l'acteur antique n'était, en réalité, qu'un grand mannequin dans lequel un homme s'enfermait pour lui donner le mouvement et la parole.

L'usage, les mœurs, et la loi elle-même, défendaient aux femmes de paraître en public sur un théâtre, et l'on peut facilement conclure de ce qui précède que l'habit et la forme du masque devaient suffire pour indiquer le sexe des personnages.

La déclamation des Grecs n'était pointparlée, comme chez nous, maischantée: elle consistait en une suite d'intonations régulières, et se développait au son de la lyre, qui en dirigeait les inflexions. C'était une sorte de récitatif qui, d'ailleurs, devait différer essentiellement du nôtre par sa marche et par son caractère. Nous savons seulement qu'il était coupé quelquefois par des ritournelles instrumentales, comme notre récitatif obligé.

Duel entre deux fanfarons andalous:                       Scène de Contrebandiers espagnols.MM. Ojéda et Cacérès.

Dernière scène d'Antigone; Créon pleurant sur le corps de Hémon, son fils.

Costumes: Ismène, Mlle Vollet. Tirésias, M. Rouvière. Eurydice, Mlle Dupont, Créon, M. Bocage. Antigone, Mlle Bourbier. Hémon, M. Milen.

Quant à leur chant proprement dit, on ne peut s'en faire aujourd'hui qu'une idée approximative en écoutant certains chants religieux dont l'origine remonte aux premiers temps de l'Église. Mais qui oserait soutenir que le cours de dix-huit siècles, les révolutions politiques, l'invasion des races septentrionales et la longue barbarie du moyen âge ne les ont pas profondément altérés?

Il fallait donc prendre un parti, et ne tenter que ce qui était possible. C'est ce qu'a fait l'administration de l'Odéon avec beaucoup de tact et d'intelligence.

La décoration, réduite aux proportions de la scène moderne, reproduit en petit la décoration antique. Au fond, le palais du roi thébain; à droite et à gauche, deux entrées qui s'ouvrent l'une vers la ville, et l'autre vers la campagne. Sur le devant, l'avant-scène, plus basse que la scène de quelques pieds, et destinée aux évolutions du chœur. Au milieu de l'avant-scène, l'autel de Bacchus, en l'honneur duquel ces solennités étaient célébrées. Puis un double escalier qui réunit la scène et l'avant-scène.

Les costumes ne sont pas moins exacts que la disposition du théâtre. Ils ont été dessinés par M. L. Boulanger, d'après les modèles antiques qu'on a eu lieu d'estimer les plus fidèles.

La traduction suit l'original pas à pas, phrase pour phrase, souvent même vers pour vers. Elle ne se borne pas à rendre le sens du poète grec: elle reproduit jusqu'à un certain point la couleur de son style, la nature de ses images, la forme et l'allure de ses périodes, l'élan de ses mouvements passionnés Le travail qu'avaient entrepris MM. Meurice et Vacquerie présentait des difficultés effrayantes: ils les ont surmontées avec un rare bonheur.

Non pas qu'ils n'aient subi quelquefois de dures nécessités, et fait, de parti pris, quelques sacrifices. C'est un rude labeur que de faire entrer de force dans un moule nouveau des pensées qui ont déjà reçu antérieurement une autre forme! Souvent l'arrangement et le bon choix des mots en souffre, et aussi l'harmonie du vers. Mais ce qu'on aurait le droit de reprocher à MM. Meurice et Vacquerie dans un ouvrage original, il faut les en louer dans une traduction. Ils se sont oubliés en présence de leur auteur; ils se sont immolés à Sophocle: noble dévouement qu'on ne saurait trop applaudir!

Au surplus, ces sacrifices dont nous parlons ont été rares. Leur ouvrage abonde en vers heureux, et il y en a de très-remarquables. Jamais poète ancien ou moderne,--Virgile excepté,--n'a été traduit en français avec une précision plus simple à la fois et plus élégante.

Rien de moins compliqué que le drame de Sophocle; rien qui soit plus pauvre d'événements et de péripéties, et plus étranger à tous ces moyens d'effet qu'a inventés l'art moderne. Une seule question s'y débat: Polynice recevra-t-il, ou non, les honneurs de la sépulture? Créon l'a condamné à errer éternellement sur les bords du Styx, et menace de mort quiconque enfreindra ses ordres: Antigone se dévoue. On la saisit, on l'amène au tyran, qui ordonne son supplice.

Après le crime vient l'expiation. Hémon, le fils unique et chéri du roi, aimait Antigone: il va se tuer sur son cadavre. La reine apprend la mort d'Hémon, et se poignarde à son tour en maudissant son époux. Créon reste seul, vaincu, brisé, appelant la mort à son secours, et déjà plus mort que les morts, comme il dit lui-même.

Voilà tout; mais n'est-ce point assez? et n'imagine-t-on pas quel puissant intérêt doit s'attacher à cet héroïque dévouement de la fille d'Œdipe, et au poétique développement des nobles passions qui l'animent? Et quand le roi, si longtemps cruel et inflexible, reparaît à la fin, rapportant dans ses bras le corps inanimé de son fils; lorsque, agenouillé devant ce cadavre sanglant, il écoute l'esclave qui lui apprend la mort de sa femme, et qu'il reste là, courbé sous la main des dieux, abattu, gémissant, et criant quatre foisMalheur!ne voit-on pas combien un tel spectacle et une si grande leçon doivent frapper l'imagination des hommes?

Il ne faut donc pas que l'on s'étonne de la foule qui assiège chaque soir les abords de l'Odéon, ni du respect religieux avec lequel on assiste au lent développement de cette action si simple et si attachante, ni des émotions qui agitent l'auditoire, et des transports d'admiration qu'il fait éclater pour ces sublimes beautés du poète grec, auxquelles des poètes français viennent de rendre la vie et la jeunesse. L'art grec n'a pas une allure aussi régulière que le nôtre, à beaucoup près, ni des formes aussi savamment étudiées; mais le fond fait oublier la forme, et, de quelque manière qu'on les présente, les grandes pensées, les nobles passions et les beaux vers font toujours leur effet sur les esprits délicats de tous les pays.

Quel malheur que le travail de M. Mendelssohn n'ait pas la même valeur que celui de MM. Meurice et Vacquerie! Sans faire précisément de la musique grecque, on pouvait essayer du moins de s'en rapprocher. Il nous en reste quelques échantillons: nous connaissons le principe de leur tonalité, qui n'avait rien de commun avec la nôtre, et, si la tradition ecclésiastique n'a pas fidèlement conservé les habitudes musicales d'autrefois, elle met du moins sur la voie l'artiste savant et consciencieux qui en voudrait tenter la restauration. M. Mendelssohn-Bartholdy pouvait en essayer une à peu près semblable à celle qu'exécutent nos architectes modernes, à qui deux colonnes rongées par le temps et un pan de muraille à demi écroulé suffisent quelquefois pour reconstruire sur le papier un monument antique.

M. Mendelssohn n'a pas poussé l'ambition si loin. Il est resté dans la tonalité moderne. Il a fait de la mélodie, du rhythme, de l'harmonie, de l'instrumentation modernes, et c'est au point de vue moderne que son œuvre doit être examinée.

M. Mendelssohn est un homme d'un grand talent et qui a déjà fait ses preuves. Nous n'avons pas besoin de dire que son instrumentation est habilement traitée, que ses voix sont généralement bien disposées, que son harmonie est très-correcte. Cela est connu d'avance: un ouvrage de M. Mendelssohn ne saurait être autrement. Mais y a-t-il dans celui-ci, à une dose suffisante, de l'inspiration, de la verve, du mouvement, de l'expression, de l'intérêt mélodique ou harmonique? Nous voudrions bien dire: oui, et notre respect pour la vérité nous oblige à dire: non.

«Que cela est beau!» s'écriait-on de toutes parts dans une réunion où Chapelain venait de lire un poème de cette célèbre Pucelle, aujourd'hui si complètement oubliée. «Sans doute, dit tout bas la duchesse de Longueville en étouffant un bâillement; c'est bien beau mais c'est bien ennuyeux!»

La bruyante admiration que certains auditeurs, à la première représentation, prétendaient éprouver pour les chœurs d'Antigone, nous a remis en mémoire l'histoire de madame de Longueville et son observation si naïvement judicieuse.

Nous n'analyserons pas les sept ou huit morceaux que renferme la partition de M. Mendelssohn. Nous serions exposés à répéter trop souvent les mêmes remarques elles mêmes reproches. Peu d'invention mélodique, peu ou point d'expression, rhythmes lourds et monotones... Mais n'insistons pas sur des vérités pénibles, et terminons, en faisant une exception pour le chœur du cinquième intermède, l'hymne à Bacchus, qui a du moins une partie des qualités dont les autres morceaux sont dépourvus.

--Il y a eu dernièrement, au Théâtre-Italien, une représentation curieuse à quelques égards. Deux chanteurs espagnols, MM. Ojéda et Cacérès, ont exécuté plusieurs morceaux d'un opéra espagnol, composé à Madrid par M. Basili. L'introduction de cet opéra ouvrait la marche. Ce sont des contrebandiers réunis dans une posaja, qui boivent, chantent, et aussi se querellent et se gourment un peu, ce nous semble. La musique de M Basili rend avec une certaine vivacité ces divers incidents.

Un autre morceau de ce compositeur a fixé l'attention de l'auditoire. Une cantatrice exécute la cavatine deNorma. Un dilettante castillan ne peut contenir son admiration, et l'exprime en chantant de la manière la plus plaisante, pendant que la prima donna poursuit sa tâche avec un sang-froid imperturbable. Ainsi l'air tragique deNormadevient tout à coup un duo bouffe. Cette idée est originale, et l'effet du morceau est assez piquant.

Il est à regretter seulement que les airs espagnols aient tous le même rhythme et la même physionomie. Toujours du plaisir n'est plus du plaisir, dit Zadig.--Toujours du boléro... Mais respectons les goûts d'autrui, même quand nous ne les partageons pas.

(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138, 150, 170, 186 et 202.)

«Jeune homme, poursuivit Potard en donnant à sa voix un accent de plus en plus solennel, vous vous tromperiez étrangement si vous ne voyiez dans ma confidence que le désir de vous distraire et d'intéresser votre curiosité. Voici bien des années que ce secret demeure enseveli dans mon cœur, et vous êtes le seul homme en faveur de qui je me sois départi de ma réserve. C'est la fatalité qui le veut; ce secret doit être désormais le vôtre comme le mien. Il est des choses qu'il fallait vous apprendre avant de vous demander compte de vos intentions et de vos desseins. Maintenant, monsieur Beaupertuis, répondez-moi d'une manière catégorique, avec franchise, avec loyauté. Songez-vous à mettre à couvert l'honneur d'une jeune fille que vous avez séduite? Consentez-vous à épouser ma Jenny, l'enfant d'Agathe? Voyons, expliquez-vous.»

Pendant tout ce récit, Édouard avait eu le temps de prendre une détermination et de préparer son rôle. Aussi fut-ce de l'air le plus naturel du monde qu'il répondit;

«Mais vraiment, père Potard, je ne sais ce que vous voulez me dire! L'amour paternel vous égare; en quoi puis-je être mêlé à tout ceci?

--Jeune homme, reprit le voyageur en s'emparant de ses deux mains, prenez-y garde, votre sang-froid m'exaspère. Voilà une dissimulation qui est bien de notre époque! L'hypocrisie à côté de la trahison!

--Monsieur Potard! s'écria Beaupertuis s'animant à ce reproche.

--A la bonne heure, vous vous fâchez; j'aime mieux çà. Jeune homme, vous devez penser qu'à mon âge on ne se jette pas dans les choses à l'étourdie. Les modernes sont des roués, je le sais; mais ils n'en sont point encore à peloter les anciens. Donc, pas de mauvaises défaites; ce serait du temps perdu. Traitons ceci d'après les procédés d'autrefois, s'il vous plaît. Dites-moi tout uniment non, et je verrai ce qui me reste à faire; mais quant à battre la campagne et à me glisser entre les mains, ne l'espérez pas, Beaupertuis! Je vous tiens, saprelotte, et je ne vous lâcherai pas.

--Monsieur Potard, reprit le jeune homme d'un ton calme, vous êtes monté et prévenu; vous êtes le jouet d'un malentendu et d'une méprise; cela excuse à mes yeux ce que vos paroles peuvent avoir de blessant. Parlez donc, expliquez-vous avec plus de détail, et que je sache au moins sur quoi vos soupçons sont fondés.»

En prononçant ces mots, Édouard avait pris des airs si diplomatiques et un aplomb si étudié que l'irritation du voyageur ne lit que s'en accroître.

«Ah! il faut des preuves? s'écria-t-il; nous marchons le code à la main; je joue au magistrat! Encore la méthode moderne! Les séducteurs d'aujourd'hui se mettent en règle avec la loi! A moins de les prendre la main dans le sac, ils se tirent de qualité. Très-bien! Vous voulez des preuves, monsieur Beaupertuis? alors écoutez!

--J'écoute! répondit Édouard sans rien perdre de sa tranquillité.

--Je veux bien, jeune homme, que vous ayez une pauvre idée de la perspicacité de vos chefs de file. Le mépris de l'âge et de l'expérience est encore une invention récente; mais il ne faut pas en abuser. Par exemple, si simple que soit un homme, croyez-vous qu'il puisse se méprendre sur le motif qui vous guidait, lorsque je vous surpris dans ma maison, sur le palier de mon appartement?

--Mais il me semble, dit Édouard, que je vous donnai alors une explication, et qu'elle parut vous satisfaire.

--Vous voyez que non, Beaupertuis. Et plus tard, quand nous eûmes quitté la place Saint-Nizier pour aller loger aux Brotteaux, pensez-vous que je me sois trompé sur l'apparition nocturne qui troublait mon repos? Vous entriez alors chez moi à la faveur des ténèbres, jeune homme, et par le chemin des voleurs.

--L'accusation est grave, monsieur; quelles sont vos preuves? répliqua Édouard avec son calme imperturbable.

--C'est cela, des preuves! toujours des preuves! Procédé moderne! Nous sommes ici comme aux assises. On fait un appel à la conscience d'un homme, et il vous répond par des arguments d'avocat. Vous verrez qu'il faudra désormais faire constater les séductions par huissier, et fournir le témoignage judiciaire du déshonneur de nos enfants! Oh! les modernes! les modernes! Mais où avez-vous donc le cœur, malheureux!

--Voyons, père Potard, dit Édouard en l'interrompant, ne vous exaspérez point ainsi. Vous êtes la victime d'une illusion, c'est tout ce que je puis vous dire. Voici trois ans que je n'ai pas mis les pieds à Lyon. Toujours en voyage! toujours!

--Je vous attendais là, jeune homme. C'est vrai: vous êtes un tacticien habile; quand le moderne se mêle d'intriguer, il n'y épargne pas la façon. Vous avez dressé ce finaud d'Eustache, et il vous sert à dépister les chiens. Pour tromper un Argus incommode, rien ne vous a coûté, ni les lettres venues de loin, ni le timbre de la poste, ni la complicité de votre commis. Ah çà! vous nous prenez donc pour des buses, pour des oies domestiques, pour des pingouins? ajouta le voyageur en se croisant les bras avec indignation. Est-ce que vous vous imaginez que nous sommes nés d'hier, jeune homme, et que nous ne voyons pas des ficelles qui sont grosses comme des câbles?»

Potard était si évidemment monté, que Beaupertuis, malgré toute son assurance, n'osa pas l'interrompre d'une manière ouverte, et se contenta de jeter les yeux à droite et à gauche comme un homme qui voudrait quitter la partie.

«Ah! des preuves! poursuivit son interlocuteur; il vous en faut absolument? Cherchons donc s'il n'en existe pas quelqu'une. Qui sait si le hasard, dans sa justice aveugle, n'aurait pas trahi le coupable?»

Édouard devint plus attentif et examina le vieux voyageur avec défiance. De son côté, Potard cherchait à le pénétrer avec un regard plein de menace et d'ironie. En même temps il étendait la main vers l'oreille gauche du jeune homme.

«Qu'avez-vous donc là, monsieur?» lui dit-il.

Beaupertuis ne put se défendre d'un moment de trouble; mais ce ne fut qu'un oubli imperceptible, la durée d'un éclair.

«Où donc, monsieur? répondit-il froidement.

--Ici, poursuivit Potard avec quelque impatience, sous mon doigt; touchez donc votre cartilage.»

Le jeune homme, comme pour se rendre à l'invitation de Potard et avec une insouciance affectée, porta la main à son oreille.

Bah! dit-il, une écorchure!

--Une écorchure! s'écria Potard dont les yeux s'enflammaient de colère. Bien trouvé! explication moderne! Monsieur, monsieur, ajouta-t-il en s'échauffant, les écorchures ne laissent pas des cicatrices de ce calibre: c'est un trou de grenaille que vous avez là, monsieur; et ce trou, c'est mon fusil qui l'a fait, la nuit où vous sortîtes de chez moi à la dérobée, en fuyant devant ma vengeance comme un filou, comme un malfaiteur.

--Vous m'injuriez gravement, monsieur Potard, dit Beaupertuis avec quelque fierté.

--Vous n'êtes pas au bout, jeune homme, et vous me traînerez en police correctionnelle si cela vous convient. Genre moderne; vous êtes digne d'en user. Voyez-vous, je vous ai conduit ici avec l'intention de vous prendre par les sentiments. C'est dans ce but que je vous ai raconté mes aventures et les circonstances romanesques au milieu desquelles ma Jenny est née. Je voulais vous toucher, vous amener ainsi à un aveu. En me dépouillant entièrement pour ma fille, je croyais faire une part suffisante à la question d'intérêt, et je comptais sur votre désintéressement pour ajouter ce qui peut manquer de ce côté. C'était une expérience; il s'agissait de savoir si vous aviez de l'âme: j'ai trouvé chez vous un caillou en place du cœur.

--Monsieur!

--Oui, monsieur, et vous n'êtes pas le seul. C'est encore une découverte moderne; l'égoïsme et l'intérêt pétrifient tout aujourd'hui. Voici un quart d'heure que je vous observe: vous n'avez pas eu un seul élan généreux, pas une inspiration naturelle. Vous avez tout calculé; vos gestes, vos paroles, votre contenance.

--Monsieur Potard...,

--Laissez-moi achever, jeune homme, et nous réglerons nos comptes ensuite. J'ai donc essayé de toucher votre cœur: il est resté insensible. Maintenant, retenez bien ceci: le séducteur de ma Jenny n'aura de repos ici-bas que le jour où sa faute aura été réparée. Je n'ai pas placé toutes mes affections sur une seule tête, tremblé pour elle toute ma vie, épuisé ce que la tendresse d'un père peut imaginer de dévouement et de soins, sacrifié à cette enfant mon bonheur, mon repos, ma gaieté même, pour que l'œuvre de tant d'années vienne se flétrir au contact d'un Machiavel blasé avant l'âge, d'un tartufe, d'un Escobar, d'un jésuite...

--Monsieur, ces insultes...

--Prenez-les comme vous voudrez, jeune homme, s'écria Potard avec emportement: je ne rétracte rien. Allez, vous n'êtes pas au bout. Ah! vous voulez ruser avec moi, jouer au fin et me gorger de couleuvres! Eh bien! je m'attache à vos pas pour ne plus vous quitter: je deviens, dès aujourd'hui, votre cauchemar, votre spectre, votre statue du commandeur: je vous entraînerai aux enfers s'il le faut, plutôt que de vous lâcher. Si vous voulez que nous nous battions, nous nous battrons, à l'épée, au pistolet, à la carabine, au canon-Paixhans, comme vous voudrez; nous nous battrons dix fois, vingt fois, trente fois, jusqu'à ce que je vous aie laissé sur le carreau. Vraiment, ce serait un rôle trop commode que celui de séducteur. On aperçoit une jeune fille à la promenade, on la suit, elle a le malheur de remarquer cette attention, l'imprudence d'y répondre, et, de faiblesse en faiblesse, elle en vient jusqu'à l'oubli de son honneur. C'est bien: il ne reste plus au suborneur qu'à s'en vanter lâchement avec quelques amis, et à voler vers d'autres conquêtes. Voilà de vos calculs, messieurs les Lovelaces! Et l'avenir de cette jeune fille brisé en un jour, et les larmes de sang que va verser un père en voyant le deuil et la honte assis sur le seuil de sa maison, tout cela vous importe peu; il n'y a pas même place dans vos âmes pour le remords. Monsieur Beaupertuis, ajouta Potard en élevant la voix avec véhémence, avec moi il n'en ira point ainsi: vous ne porterez pas aussi gaiement le poids de votre crime; vous ne m'aurez pas plongé dans le cœur un poignard empoisonné sans que j'essaie de vous rendre mal pour mal, blessure pour blessure. Plutôt que de laisser un pareil outrage impuni, voyez-vous, monsieur... je ferais un exemple... un exemple épouvantable... je vous assassinerais.»

En prononçant ces derniers mots, Potard avait porté les mains sur son interlocuteur et l'avait saisi au collet. Sa figure bouleversée, ses yeux injectés de sang, indiquaient à quel degré d'exaspération il était parvenu, Beaupertuis comprit, à la vigueur des phalanges qui le contenaient, que la partie ne serait pas égale pour lui; sans rien perdre de son sang-froid, il essaya de conjurer le danger par une diversion:

«Monsieur Potard, dit-il, ne vous laissez pas emporter; cela n'arrange rien. En aucune manière, il ne me convient de paraître céder à la violence.»

Le voyageur ne lâchait pas prise et continuait à secouer le jeune homme sous son poignet de fer.

«J'en aurai le cœur net, s'écriait-il, je vous briserai en dix mille morceaux. Perdre mon enfant! Beaupertuis, vous me pousserez au crime.»

Cependant, cette fureur s'étant un peu calmée, Édouard put espérer de se faire entendre.

«Monsieur, poursuivit-il, avant de descendre à une scène indigne de vous et de moi, peut-être auriez-vous dû vous assurer davantage de l'exactitude de vos soupçons. Et si vous vous trompiez!

--Encore! répondit Potard que l'impatience regagnait.

--Assez de voies de fait, s'il vous plaît, monsieur. Je me mets à vos ordres. Que vous faut-il? La preuve de votre méprise? je vous la fournirai.

--Comment cela, jeune homme?

--Chez moi, dans trois jours, le temps d'écrire à Lyon. Je vous quitte peur aller me mettre en mesure.»

En même temps Édouard fit un pas vers la porte, mais le voyageur le prévint et lui barra le passage.

«A merveille! dit-il, encore une combinaison moderne; une fois hors d'ici, vous prendriez la clef des champs, et il me faudrait retrouver votre piste. Le jeu est vieux, monsieur Machiavel, tâchez de nous en servir d'un autre.

--Mais vraiment...

--Non, vous dis-je, je vous tiens, vous ne m'échapperez plus. Il faut que tout ceci s'éclaircisse, voyez-vous; je ne suis pas un père de comédie. Cependant, causons. Vous demandez du temps, vous en aurez, mais sans me quitter d'une semelle. Voici ce que nous allons faire. Écoutez-moi.

--Je vous écoute.

--Nous allons rouler hors de Dijon tous les deux; nous prendrons le coupé pour Lyon. Une fois là, je vous conduis auprès de Jenny et de Marguerite, et vous vous expliquerez devant elles. Après cette entrevue, si j'ai tort, je vous offrirai toutes les réparations du monde, qu'en dites-vous?»

Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot. Beaupertuis avait rapidement réfléchi, et ce fut sans la moindre hésitation qu'il répondit au voyageur;

«J'accepte vos conditions.

--Eh bien! venez, s'écria Potard; et pour que Je vous aie toujours sous la main, nous n'aurons plus qu'une seule chambre. Avec les modernes, il faut avoir l'œil ouvert.»


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