XI.A LYON.Avant de suivre Potard et son compagnon dans l'épreuve décisive qu'ils poursuivent, il convient de jeter un coup d'œil en arrière pour fixer la situation de quelques personnages du cette histoire.L'instinct paternel n'avait pas trompé notre héros: sa Jenny avait été séduite par Édouard, et cette séduction ne différait guère de celles qui atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier épanouissement. Les circonstances en étaient toutes simples, toutes vulgaires; l'ignorance de l'enfant avait merveilleusement servi les calculs d'Édouard; quelques mots d'amour suffirent pour l'exalter et la vaincre.Comment eût-elle résisté? Marguerite n'était pour elle ni un conseil ni un guide. Une mère seule peut deviner les premières impressions qui naissent dans un cœur, surveiller cette effervescence, la dominer et empêcher qu'elle n'aille jusqu'à une faute. Jenny avait reçu des éléments d'éducation, et Marguerite avait soin de la maintenir dans quelques pratiques de piété; mais ce qui devait être une sauvegarde se changea précisément en écueil. En fait de lectures, la jeune fille se sentit bientôt entraînée vers celles qui parlaient à son imagination et la peuplaient de héros de fantaisie. Elle lut des romans, et son âme naïve fut troublée par les passions fiévreuses qui y règnent. Aussi le premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut-il le signal de sa défaite; l'occasion seule manquait encore, mais elle ne tarda pas à se présenter.Potard avait séjourné à Lyon, il aurait pu opposer à la séduction les ressources de l'expérience, écarter de Jenny le poison que versent les cabinets de lecture, défendre la place contre les ruses des assiégeants. Mais les affaires tenaient le voyageur éloigné pendant plus de dix mois dans le cours de l'année, et sa fille disposait ainsi d'une liberté à peu près sans limites. D'ailleurs, par la position équivoque qu'il avait prise, Potard s'était volontairement privé d'une partie de son ascendant sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obéir, elle en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre héros portait ce joug avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles; et ce fut ainsi qu'elle s'éleva, libre comme l'air, et contenue seulement par son excellente nature. Marguerite, quand on la poussait à bout, grondait bien de temps à autre; mais la bonne femme ne savait pas résister non plus aux caresses de sa Jenny. Il suffisait que la jeune fille se jetât dans ses bras pour que la Bourguignonne fondit en larmes et se sentit désarmée.Ainsi grandit la fille d'Agathe, marquée, comme sa mère, du sceau de la fatalité. Tous les dimanches, sa nourrice, en bonne chrétienne, la conduisait à l'église du Saint-Nizier; cette circonstance, hélas! précipita la chute. Au nombre des élégants qui venaient papillonner autour des fleurs de beauté répandues dans la nef et dans les chapelles, Édouard Beaupertuis était l'un des mieux gantés et des plus assidus. Il remarqua Jenny, et fit tout au monde pour en être remarqué. Rien ne prête autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voilés ou impétueux, qui semblent vibrer à l'unisson des cordes de l'âme. Bien des passions mondaines naissent dans une enceinte ou ne devraient éclore que des pensées chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si prompte au péché qu'elle s'arme de ce qui est destiné à la vaincre; tout lui sert de prétexte; elle se joue des chaînes qu'on lui impose. Pendant que Marguerite, agenouillée sur les dalles du temple, le rosaire en main et la prière sur les lèvres, s'absorbait consciencieusement dans ses devoirs religieux, Jenny échangeait avec Édouard des regards pleins d'ivresse et les signes d'intelligence à l'usage des amoureux. Une fois arrivée là, rien ne pouvait la défendre, et sur cette pente glissante elle roula promptement vers l'abîme. Aucune difficulté de position, aucun embarras de surveillance ne la protégeaient; elle n'essaya pas même de se garantir d'un péril qu'elle ignorait, et s'abandonna à ce premier penchant avec l'imprudence du son âge. A seize ans calcule-t-on jamais?Dés ce jour Édouard fut le maître absolu des volontés de cette enfant; il exerça sur elle un empire sans bornes. Elle devint son esclave et ne s'appartint plus. Ni Potard, ni Marguerite ne furent plus rien pour elle: elle attendait le mot d'ordre du dehors, prête à tout trahir plutôt que de déplaire à celui qu'elle aimait. Beaupertuis, on l'a vu, était un de ces esprits froids qui pèsent leurs actions et ne se déterminent qu'après un long calcul. Il façonna Jenny à sa guise, la rendit impénétrable pour d'autres que lui, s'en fit un instrument docile, et l'isola des influences qui pouvaient balancer la sienne. C'est ainsi qu'il était parvenu à maintenir dans leurs rapports un mystère qui en doublait le charme et en garantissait la sécurité. La jeune fille se trouvait fascinée à ce point que jamais elle n'avait interrogé Édouard sur ses intentions, ni étendu sa pensée jusqu'aux conséquences de sa faute.Beaupertuis avait besoin de ce dévouement aveugle: il servait ses plans et aidait à ses projets. Le jeune homme trouvait dans Jenny une maîtresse qu'il lui eût été difficile de remplacer; il y tenait donc, et beaucoup, mais à ce titre seulement. Il avait tout pesé, il ne pouvait pas en faire sa femme. C'était un jeune homme prudent et avisé, comme tous les enfants du siècle. Il avait calculé une sa figure, sa fortune et sa position représentaient une dot du deux cent mille francs, et il s'était dit qu'il ne marcherait vers l'autel qu'à ce prix. Encore, en véritable commerçant, tenait-il ses prétentions plus haut afin de pouvoir au besoin en rabattre quelque chose. En attendant, Jenny était une distraction fort convenable, un moyen de passer, sans ennui et sans impatience, les heures du célibat. A vingt-cinq ans, d'ailleurs, rien n'est pressé en fait d'établissement, Édouard pouvait prolonger pendant quelques années encore cette chasse aux grosses dots et aux riches héritières. Tels étaient les calculs de cet habile jeune homme, et eussent ils été moins sages, son père aurait pris soin de les rectifier. Le chef de la maison Beaupertuis était un de ces hommes qui n'apprécient les choses qu'en raison de ce qu'elles rendent, et qui demandent à un sentiment à quoi il est bon et ce qu'il peut rapporter. Cette race qui peuple aujourd'hui notre corps électoral et nos deux Chambres, trouvait dans le chef et fondateur de la maison Beaupertuis la personnification complète de ses préjugés et de ses tendances. L'honneur, mot sonore et creux! l'amour, agréable chimère! Le dévouement, erreur d'un autre âge! Le désintéressement, utopie! Vive l'intérêt! c'est le dieu et le culte du temps! Hors du domaine des intérêts, qu'y a-t-il du réel ici-bas, si ce n'est la privation et la misère? et sous la royauté de l'argent, quoi de plus glorieux que de se faire, à force de millions, une place parmi les seigneurs de l'atelier et de la finance?Voilà dans quelles mains Jenny était tombée; c'est à ce rôle que la réduisaient les calculs du fils et les opinions bien connues du père. On a vu qu'Édouard ne démentait pas le sang des Beaupertuis, et quel honneur il faisait à son auteur sous le rapport de la prudence. C'est ce que Potard appelait, dans son langage, les procédés modernes. Ce brave garçon, tout expansif, ne pouvait pas croire à une habileté si réfléchie et si soutenue. Aussi, quand il sortit avec Beaupertuis du restaurant borgne où avait eu lieu sa conférence, un doute involontaire s'empara de son esprit à la vue d'un jeune homme si calme, si maître de lui-même. Il eut peur de s'être trompé, d'avoir obéi trop promptement à une première impression. Cette hésitation ne fut pas toutefois de longue durée. Il s'agissait de sa fille, ce motif justifiait tout à ses yeux. Il s'était d'ailleurs avancé de manière à ne pouvoir reculer, et trop de circonstances accusaient Édouard pour qu'il ne poussât pas jusqu'au bout cette douloureuse enquête.Affermi dans ses projets, il ramena donc Beaupertuis à l'hôtel du Chapeau-Rouge et l'installa à ses côtés, dans sa propre chambre. De toute la soirée il ne lu quitta pas, alla arrêter avec lui deux places à la diligence de Lyon qui devait partir le lendemain, acheva ses préparatifs dans la soirée et ne se coucha que vers minuit. Depuis dix heures, Édouard avait pris ce parti, et quand Potard gagna son lit, le jeune homme était plongé dans un profond sommeil.«Décidément, je me serai trompé, se dit le vieux voyageur en le regardant; un coupable ne dort pas ainsi, surtout côte à côte de son bourreau.Sur cette réflexion, il s'assoupit, et grâce au vin de la Côte-d'Or, il ne se réveilla qu'au jour. A peine ses yeux se furent-ils ouverts qu'il les dirigea vers le lit de son compagnon. Les rideaux étaient fermés, et aucun indice ne trahirait la présence d'un être vivant. Potard se leva, alla brusquement vers cette couche... elle était déserte. Il agita les sonnettes à les briser; les garçons de l'hôtel accoururent. Éperdu, il les interrogea; les réponses étaient désespérantes. Édouard Beaupertuis était parti depuis deux heures; il avait pris une voiture de poste, et roulait sur la route de Lyon. A cette nouvelle, Potard bondit comme un tigre blessé, s'habilla à la hâte, ramassa ses effets pêle-mêle et alla se jeter dans un cabriolet de voyage pour s'élancer à la poursuite du fugitif.«Deux heures d'avance! s'écriait-il; avec de l'argent, cela se rattrape. Postillons, six francs de guides, et si vous crevez un cheval, je le paie.»Mais Édouard avait fait le même calcul, et sa générosité dépassait encore celle de Potard. Le désir d'échapper à cette poursuite lui donnait des ailes et lui suggérait une foule d'expédients. Souvent le vieux voyageur trouvait le relais démonté ou garni seulement de bêtes poussives. Il s'arrachait les cheveux de rage, mais son désespoir ne réparait rien. Il perdit ainsi huit heures sur le fugitif, qui détalait devant lui avec la rapidité de la foudre. Enfin un cabriolet entra au grand trot dans le faubourg du Vaize, traversa la ville et les deux fleuves, et vint déboucher sur l'allée sablonneuse des Brotteaux. Quelques minutes après, il descendait sur le seuil de son logement. Au premier appel, personne ne répondit; il redoubla avec force; même silence Il s'adressa aux voisins, personne ne put le satisfaire; il fit enfoncer la porte, et se précipita comme un furieux dans la maison.O déception! la cage était vide; les oiseaux venaient de dénicher.XXX.(La fin au prochain numéro.)Les Salles d'Asile.(Voir t. III; p. 198.)Nous avons montré dans notre précisent article la pieuse origine des salles d'asile. On les a vues civiliser et moraliser un vallon des Vosges sans que durant de longues années ce bienfait et cette salutaire action se révélassent au reste du pays. On a vu ensuite les efforts également ignorés, tentés à Paris au commencement de ce siècle; puis, enfin, l'application plus large, parce quelle fut mieux secondée, de cette même idée en Angleterre et en France. L'institution s'est depuis répandue dans tous les centres de population de ces deux grands États. Dès 1835, Strasbourg comptait dix salles d'asile, Lyon, cinq; Versailles, cinq; un grand nombre d'autres villes en étaient déjà dotées. Aujourd'hui, grandes ou petites, toutes les cités ont leur salle d'enfants, et tout conseil municipal qui a la conscience et l'intelligence de ses devoirs, inscrit une fondation de ce genre au premier rang des dépenses de la commune. Le nombre s'en accroît journellement.La Suisse, cette contrée ardente à saisir toutes les espérances d'amélioration morale et tous les moyens d'affermir le bonheur et la prospérité de ses habitants, est une des nations qui entrèrent des premières dans la voie ouverte. Genève et Lausanne fondèrent des écoles de petits enfants, qui, dirigées, l'une par M. Monod, l'autre par M. Penchaud, devinrent bientôt des établissements modèles, imités dans les autres cantons.--En Lombardie, s'élevèrent desScuole Infantili, et, par une sorte d'extension de l'idée première de l'institution, plusieurs de ces écoles furent destinées aux enfants des parents dans l'aisance.--A Naples et dans le Piémont, des salles furent également ouvertes; mais la Toscane exige une mention particulière pour le zèle qu'elle a apporté à multiplier ces fondations, pour leur excellente organisation et pour les innovations quelle y a introduites.Entrée des Enfants dans la Salle d'asile Cochin.La Prière. La Lecture.Il y a maintenant à Florence, à Livourne, à Pise et dans tout le grand duché vingt de ces asiles contenant 2,000 enfants. La dépense annuelle de chacun de ceux-ci revient à vingt-cinq francs, y compris le loyer de la maison, le salaire des maîtres, les gages des domestiques, et la soupe qui est donnée chaque jour à tous les enfants. Là les asiles sont, comme chez nous, institués pour les pauvres. Ils sont généralement divisés en deux classes, ayant chacune une salle séparée et une maîtresse particulière; la première pour les enfants depuis dix-huit mois ou deux ans jusqu'à quatre ou cinq ans; l'autre pour les enfants de quatre à cinq ans, à sept ou huit. L'introduction de travaux manuels dans les asiles en Italie est générale, et on procède maintenant à des essais pour continuer l'habitude de cette industrie précoce, en donnant quelques travaux à faire dans les écoles primaires. Un comité de marchands et d'artisans fait partie de la société pour les asiles à Florence; ils fournissent aux enfants une besogne facile et leur donnent plus tard les moyens d'exercer un art ou un métier. On s'attache à ce que les travaux manuels des enfants soient de nature à être longtemps prolongés individuellement, de manière à ce que l'élément social de la vie de famille se soutienne paisiblement parmi eux, et que cette jeune population soit aussi longtemps que possible préservée des dangers des manufactures. Des exercices de gymnastique dans les récréations, dans la classe, des exercices calculés pour développer les facultés physiques et intellectuelles des enfants, sans leur faire éprouver la moindre fatigue; le soin de ne jamais les astreindre à demeurer assis plus d'un quart d'heure de suite, telles sont les précautions dont un des effets les plus frappants est l'amélioration de la santé des enfants qui fréquentent les salles. Les cas de mort dans les asiles sont d'environ deux ou trois sur cent, tandis que la mortalité des enfants, entre deux et six ans, qui ne les fréquentent pas est à Florence de seize sur cent.--Les résultats probables ne s'arrêteront pas aux enfants, mais ils s'étendront jusqu'aux parents.Une grande partie des enfants reçus dans les asiles de Florence viennent de l'hospice des Enfants-Trouvés, et, sur six cents, quatre cents appartiennent à cette classe. Une extrême misère avait forcé leurs auteurs à les abandonner; mais aussitôt que l'existence des asiles fut connue, la tendresse paternelle reprit ses droits sur le cœur de ces malheureux parents; ces infortunés enfants furent appelés à goûter les douceurs de la famille et se virent réintégrés dans leur condition civile. Dans les trois années antérieures à l'ouverture des asiles, le nombre des enfants retirés de l'hospice de Florence avait été d'environ 176; mais en 1833, aussitôt que les salles furent ouvertes, ce nombre s'éleva à 214, et en 1837 il s'accrut jusqu'à 404. Peu de faits aussi féconds en importantes et heureuses conséquences ont jamais été mis en lumière dans la statistique morale d'un pays.En Autriche, en Bavière, en Prusse, de nombreux établissements sont venus rivaliser avec les nôtres. Dans le grand-duché de Saxe-Weimar, il n'y a pas un village qui ne soit depuis dix ans déjà pourvu d'une de ces salles hospitalières; et le Danemark n'a pas voulu être le dernier État d'Europe à recueillir leurs bons effets.Les États-Unis d'Amérique entrèrent largement dans cette voie, et dès 1835, la seule ville de New-York avait ouvert vingt-sept salles dans l'intérieur de ses murs.--Les colonies anglaises ne devaient pas non plus demeurer dépourvues de ces écoles pour le premier âge. Missionnaires de l'enfance, de nombreux maîtres quitteront leur patrie, et, parmi eux, deux fils de James Buchanan ont, dès 1829, obtenu des succès dans le sud de l'Afrique, en dirigeant desInfant Schools, ouvertes aux enfants des Cafres, des Hottentots, et d'autres tribus à demi sauvages.Vue générale de la Salle d'asile Cochin.Il ne nous reste plus maintenant qu'à faire connaître l'emploi de la journée dans nos asiles. Disons, avant de retracer ce qui se passe dans tous, que, dans un certain nombre seulement, on a fait pénétrer le travail, qui joue, comme nous l'avons fait voir, un si grand rôle dans les établissements de ce genre en Toscane. Son introduction devrait, nous le pensons, être générale; nous le voudrions simple, sans fatigue aucune, peu prolongé, pour qu'il fût comme une variété ou même comme une distraction des autres exercices; il occupe les enfants, les rend attentifs, permet d'obtenir du silence, et porte chacun des petits travailleurs à la réflexion. On peut, pendant ce court labeur, diriger les pensées de l'enfant par quelques récits, quelques questions, par l'explication des paroles, des chants et des prières qu'il répète journellement.A Strasbourg, depuis longtemps déjà, toutes les petites filles des salles d'asile en état de tenir des aiguilles tricotent; le nombre de paires de bas confectionnées par elles est considérable. Chaque année on les distribue en prix aux enfants.Le Jury.Les garçons sont occupés a parfiler de la soie, qui se file ensuite et peut se teindre, puis être tricotée. A Lyon, dans quelques autres villes encore, et dans plusieurs des asiles de Paris, le travail a également été adopte comme propre à faire contracter aux enfants une habitude qui, inculquée à cet âge, devient un goût, bientôt après une seconde nature, et plus lard les doit préserver de la misère et de ses maux. A Paris, pendant l'année 1843, plus de huit mille enfants ont été reçus dans les vingt-quatre salles d'asile pendant la journée de travail de leur mère. Des souscriptions ont permis de fournir aux plus pauvres d'entre eux les vêtements qui leur manquaient. Plus de deux mille huit cents enfants ont profité de ce bienfait. Aux termes des règlements, les enfants, pour être admis, doivent avoir atteint l'âge de deux ans, et n'avoir pas dépassé celui de six. On les y conserve jusqu'à sept: mais, par humanité, on feint souvent de croire à la déclaration peu exacte d'une mère pauvre, et sur les huit mille enfants accueillis, il en est plus d'un qui n'a guère plus de dix huit mois, et se trouve par conséquent avoir à justifier, par un air encore plus grave et plus raisonnable que celui de son âge réel, les six mois dont sa mère l'a vieilli par une fraude bien excusable, et sur laquelle la situation de la famille détermine à fermer les yeux.Le règlement imprimé qu'on remet aux parents qui amènent pour la première fois leurs enfants à l'asile, nous fait connaître quelques-unes des sages mesures qui sont prescrites dans ces établissements.--Les parents, avant d'envoyer leurs enfants, doivent, chaque matin, leur avoir lavé les mains et le visage, les avoir peignés, et avoir veillé à ce que leurs vêtements ne soient ni troués ni déchirés. De fréquentes inobservations de cette règle entraîneraient le renvoi; mais, chaque matin, à l'arrivée et avant l'entrée dans la salle, on passe ce qu'on appelle la revue des mains, et l'établissement est pourvu d'une fontaine et des éponges nécessaires pour réparer les infractions au règlement.--Les enfants doivent arriver à l'asile à huit heures et demie au plus tard. Ceux qui se présentent après neuf heures ne sont reçus qu'en cas d'excuse valable.--Chaque enfant doit être porteur d'un panier qui contienne sa nourriture pour la journée.L'heure de l'entrée en classe est indiquée par une cloche.Aussitôt les enfants dispersés se réunissent, le maître ou la maîtresse les place sur deux files. Le maître prescrit le silence et fait fairefront.Alors est passée la revue de propreté dont nous parlions tout à l'heure. Lorsqu'elle est terminée, le maître donne un coup de sifflet pour indiquer qu'on va se mettre en marche, et, avec une touche en bois, il marque la mesure du chant qu'il va entonner. Quand le chant commence, le maître fait marquer le pas aux élèves jusqu'à ce une la mesure soit battue juste, et ce n'est que lorsqu'elle est bien établie, que l'on se met en mouvement. Pendant la marche, on veille à ce que les enfante se tiennent droit et aient les mains jointes derrière le dos. L'une des marches les plus usitées dans les asiles de Paris est celle que Wilhelm a mise en musique et qui se trouve dans le 16e cahier de sonOrphéon. Le chant continue jusqu'à ce que tous les enfants soient entrés dans les intervalles des bancs; les premiers arrivés marquent le pas, et lorsque les derniers sont en place, le maître donne un coup de sifflet en disant:Halte!Après une légère pause, qui permet de s'assurer si le mouvement s'est arrêté au commandement, le maître dit:front. Alors les enfants, au moyen d'un quart de conversion, font face au milieu de la classe, en attendant le signal de la prière.«L'usage de la faire répéter, phrase par phrase, à tous les enfants, dit madame Nau de Champlouis, dans uneInstruction élémentaire pour la formation et la tenue des salle d'asile, a beaucoup d'inconvénients, et surtout celui de réduire à un exercice purement machinal ce qu'un doit désirer de rendre une œuvre de réflexion. J'ai vu, dans quelques asiles, cet usage remplacé par une autre méthode que je lui préfère de beaucoup. Le maître dit la prière à haute voix, tous les enfants la suivent en silence; dès qu'un d'eux a prouvé qu'il l'a bien retenue par cœur, il obtient, comme récompense, de la dire tout haut en place du maître. J'ai pu remarquer plus d'une fois combien ils attachaient de prix à cette faveur; bientôt tous l'ont réclamée à leur tour et s'en sont montrés dignes. Le but qu'on se proposait par la répétition immédiate de chaque phrase a été aussi bien atteint, et l'esprit de la prière a mieux pénétré ces jeunes cœurs.» L'auteur de cet utile manuel recommande judicieusement aux maîtres et aux maîtresses de ne pas multiplier les prières, afin d'éviter l'inconvénient de rendre, en quelque sorte, banal ce pieux exercice par sa répétition trop fréquente. Elles doivent, bien entendu, être courtes, simples, en rapport enfin avec l'âge le plus tendre.On comprend que ces écoles gardiennes ont presque uniquement pour but l'éducation des enfants, et qu'on ne doit y avoir en vue leur instruction que secondairement. Voici donc l'emploi de la journée prescrit par leJournal des Salles d'Asile: «Après la prière commencent des chants, les uns vifs et animés, les autres simples et touchants, qui expriment toutes les idées les plus appropriées à la vie des enfants, aux sentiments et aux habitudes morales dont on veut les pénétrer; puis viennent les évolutions, les exercices qui les occupent, les amusent, les tiennent sans cesse en haleine et en action. Toute l'instruction consiste en exercices, pour satisfaire au besoin continuel du mouvement et à la surabondance de vie et d'activité qui sont propres à l'enfance. Tout exercice ne doit pas durer au delà de dix minutes pour ne point fatiguer l'attention des enfants.--Toute punition corporelle, ou même sévère, est interdite, les enfants ne devant être conduits, surtout dans le premier âge, que par une discipline douce et maternelle. La seule punition est l'isolement de leurs petits camarades, pendant quelques minutes. Il s'agit, avant tout, de rendre aimable et de faire aimer la salle d'asile, le maître ou la directrice, les enseignements donnés, sous la forme de conversations familières, par demandes et par réponses, ou d'exercices et de jeux. On a beaucoup fait quand on a disposé l'enfant à se plaire dans la salle d'asile, à s'y trouver content et heureux, à ne la quitter qu'à regret, à y revenir chaque matin avec empressement.--Pour qu'une seule personne, assistée d'une seule aide, puisse suffire à la surveillance de deux cent cinquante ou trois cents enfants, elle les divise en fractions de huit ou dix, même de trois ou quatre, sous la direction d'un petit moniteur pour les garçons, d'une petite monitrice pour les filles. De plus, un ou deux enfants, de deux, trois ou quatre ans, sont confiés à un enfant de cinq ou six ans, qui, tout fier et heureux d'avoir à exercer une sorte de patronage et d'autorité, donne les soins les plus touchants à ses petite pupilles, et apprécie d'autant mieux tout ce qui peut leur être nécessaire ou agréable, qu'il se rapproche plus de leur âge, qu'il comprend mieux leur faiblesse, leurs petits chagrins, leurs moindres désirs, et fait exactement pour eux ce que la mère la plus tendre et la plus attentive pourrait faire pour l'enfant le plus chéri et le mieux choyé.--Tour à tour, les enfants apprennent à lire les lettres, les syllabes, les mots, les phrases que la directrice ou le maître trace sur un grand tableau noir exposé à tous les yeux. Ils s'amusent et s'exercent à compter au moyen de petites billes rondes, de différentes couleurs, figurant les unités, les dizaines, les centaines, qui sont enfilées dans de petites barres de fer: c'est ce qu'on appelle un boulier.--Les chants reviennent à des intervalles assez rapprochés.--Les plus âgés sont exercés à former les lettres sur le tableau noir. On peut leur donner aussi quelques autres notions bien élémentaires (1) d'arithmétique, de géographie, d'histoire naturelle, d'histoire sainte, mais en évitant avec un grand soin la fatigue, une attention prolongée et une immobilité qui est contraire à leur organisation, et qui le deviendrait à leur santé.Note 1:Le comité central d'instruction primaire y a introduit cette année, avec un plein succès, l'enseignement des poids et mesures, à l'aide du tableau figuratif de M. Dalechamps, instituteur communal du onzième arrondissement de Paris.On s'est très-bien trouvé de l'épellation chantée. Ainsi, toute la classe chante l'alphabet en suivant les lettres et en les chantant comme s'il était question de solfier des notes. Ainsi, sur l'airAh! vous dirai-je, maman?au lieu de chanter do, do, sol, sol, la, la, sol, la classe, en suivant la baguette qui lui montre les lettres, chante A, B, C, D, E, F, G; le plus faible enfant saisit à la fois la note et la lettre, et la leçon est prise; ou bien, sur l'air d'un accord parfait, sol, si, ré, sol, on indique chaque lettre l'une après l'autre:je vois un A,je vois un B;et l'alphabet se trouve ainsi enseigné jusqu'à Z. L'éloquence du geste est permise dans ce mode de lecture, comme accompagnement de la voix. On peut, le bras tendu, montrer les lettres du bout des doigts, fermer le poing, battre la mesure, frapper des mains, lire vite, lire doucement, élever la voix, la baisser, le tout à commandement; l'oreille s'habitue à un certain rhythme, le corps est tenu en activité; le mouvement des bras, celui des pieds, entretiennent la vivacité de circulation, la plénitude de respiration, la turbulence d'action et la précision d'exécution; dans tout cet ensemble l'enfant est entraîné, il vit, il oublie qu'il apprend à lire; et en effet la lecture n'est pas, comme on le voit, le seul résultat de sa leçon. Lorsque ce procédé fut usité pour la première fois par les fondateurs des salles d'asile à Paris, l'un d'eux s'avisa de dire un jour au ministre de l'instruction publique (c'était en 1828): «Monseigneur, nous avons le moyen d'apprendre à lire aux enfants en chantant.--Pourquoi pas en dansant? repartit le ministre, qui croyait repousser une plaisanterie.--Vous avez raison, monseigneur, répliqua l'interlocuteur,ce serait encore mieux; nous y penserons.» Depuis ce temps il fut mis en usage de gesticuler et de sauter en mesure, tout en chantant:Je vois un A.Cette méthode, dit leJournal des Salles d'Asile, fait la joie de nos petite disciples. Nous n'assurons pas qu'elle soit la méthode sans pareille, la méthode par excellence; nous n'afficherons pas sur les murailles qu'elle peut procurer une lecture courante en vingt leçons, mais nous affirmerons qu'elle familiarise les enfants des salles d'asile avec la connaissance des lettres, avec celle des sons, avec l'habitude de la mesure, et qu'elle réunit l'utile à l'agréable pour un âge qui a besoin de mouvement autant et plus que d'enseignement.La mise en rang des enfants avant leur entrée dans la salle, la prière, la lecture, ont été retracés par le crayon des artistes del'Illustration.Ils ont voulu donner aussi à nos lecteurs une vue générale de l'intérieur de la salle de l'asile Cochin, et leur y faire voir jusqu'au lit de camp sur lequel on étend, durant les exercices, ceux des enfants que le sommeil a gagnés. Comme on retient cette jeune population jusqu'au soir, pour donner aux parents la disposition libre de leur journée entière, cette précaution, en quelque sorte maternelle, a plus d'une fois son utilité.--Enfin un dernier dessin représente le prononcé d'une des peines bien légères dont nous avons parlé plus haut. Les lignes suivantes duCours normalde M. de Gérando expliquent et font apprécier cette innovation heureuse; «On a introduit depuis quelque temps, disait-il, l'institution d'un petit jury, formé par les enfants eux-mêmes, pour prononcer sur les fautes de leurs camarades. Vous trouverez dans cette institution, employée à propos et avec réserve, un moyen d'une heureuse efficacité pour faire réfléchir les enfants sur la moralité des actions, et pour les conduire à consulter le témoignage intime de leur conscience. Et ce qui nous prouve que la conscience leur dicte, en effet, naturellement, les règles du bien et du mal, lorsqu'ils l'interrogent avec une attention sincère et impartiale, c'est que les arrêts prononcés par ces petite jurys sont ordinairement empreints d'une équité remarquable.»On a vu que tout est calculé pour que chacun des exercices fût une sorte de récréation. Mais pour satisfaire au besoin d'air et pour permettre aux enfants des mouvements plus vifs et plus animés, on les exerce dans les préaux à courir, à gravir, à sauter, à se livrer enfin à des exercices de gymnastiques simples, qui leur développent les muscles en les mettant souvent en activité.C'est après une journée ainsi remplie que l'enfant retourne, le soir, dans sa famille gai, heureux, n'ayant recueilli que des impressions bienveillantes et morales qu'il reporte au milieu des siens.Académie des Sciences.COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844(Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 396 et 394; t. III, p. 26, 58, 134 et 154.)VII.--Sciences médicales.Anatomie et physiologie.--Une note de M. Lacauchie contient la description de nouveaux organes appartenant au système chylifère des mésentères. Ces organes n'existent que dans les replis mésentériques du péritoine; on les suit depuis le commencement de l'intestin jusque dans le méso-rectum, et leur nombre est d'autant plus grand qu'on les observe sur un point plus rapproché de l'estomac. Ce sont de petite corps ellipsoïdes de plus d'un millimètre de longueur dans le sens de leur grand axe, transparents, parcourus dans leur centre par une ligne blanchâtre. Placés entre les deux feuillets du péritoine, ils abondent au voisinage du pancréas et vers la fin de l'intestin grêle autour de la glande chylifère dite pancréas d'Aselli.Quelle est la nature, quels sont les usages de ces organes? Ces questions sont encore à résoudre. L'auteur de la note pense qu'ils produisent une matière particulière qui vient se mêler au chyle pour le modifier.Depuis la publication de cette note, M. Pacini a écrit de Pise pour réclamer la priorité de la découverte de ces organes qu'il a décrite en 1840 et qu'il considère comme des dépendances du système nerveux. Il les a rencontrés chez plusieurs mammifères et chez l'homme, sur les nerfs de la vie animale aux mains, aux pieds comme dans le mésentère sur les nerfs de la vie organique. M. Henle, de Zurich, les a également observées chez le chat comme M. Lacauchie et antérieurement à lui. Il partage les opinions de M. Pacini sur la nature de ces organes.M. Flourens, en présentant à l'Académie un mémoire sur la moelle épinière par M. Misco, anatomiste italien, a fait une courte analyse de ce mémoire. L'auteur conclut de ses recherches qu'au lieu des huit faisceaux que l'on considère comme formant la moelle épinière, il faut en compter dix; il décrit ces faisceaux, dont il a modifié la nomenclature, suivant un usage que nous ne saurions approuver; ne serait-il pas, en effet, plus simple et plus juste de donner, seulement aux deux faisceaux décrits pour la première fois, des noms qui les distinguent des autres, en laissant à ceux-ci les noms sous lesquels on les a toujours connus et qu'ils ont reçus des savants qui les ont découverts. C'est une chose fâcheuse pour la science, et notamment en anatomie, que ce changement de noms qui ne peut que troubler la mémoire et finit par accumuler sur un seul organe quatre ou cinq dénominations, au grand détriment de la clarté du style et au grand désespoir du lecteur.On doit à M. Gunsburg l'observation d'un fait curieux d'anatomie pathologique qui rappelle les cas analogues communiqués par M. Serres en août 1843. Nous hésitons cependant à considérer comme une dégénérescence ganglionnaire le fait observé par M. Gunsburg. A la suite d'un rhumatisme général très-intense, et pendant lequel les mouvements des membres étaient impossibles, le malade avait recouvré la faculté de mouvoir les bras, mais dans les extrémités inférieures la motilité, resta presque nulle et finit même par cesser complètement. La paralysie du rectum et de la vessie se joignit à celle des jambes; le malade mourut, et à l'autopsie on trouva les quatre troncs nerveux de la troisième et de la quatrième paire sacrée se terminant de chaque côté, après un cours de douze centimètres, à une tumeur blanchâtre de la forme d'une poire, longue, à droite, de deux centimètres sur un centimètre de largeur et trois millimètres d'épaisseur au milieu; la tumeur de gauche avait environ le tiers de la droite en grandeur; les deux troncs nerveux ne se prolongeaient pas au delà de la tumeur.Ces renflements terminaux examinés au microscope se composaient de fibres nerveuses ramifiées, entrelacées et comprenant entre elles des cellules transparentes aplaties, dans lesquelles on distinguait un noyau et des globules. L'examen des autres nerfs moteurs ni rien offert de particulier.Nous serions tentés de voir un arrêt de développement plutôt qu'une dégénérescence dans ces troncs nerveux terminés brusquement. La dégénérescence ganglionnaire sur un point n'aurait pas fait disparaître le reste du nerf; d'ailleurs la troisième et la quatrième paire se rendent principalement aux organes génito-urinaires et au rectum; leur altération fait comprendre la paralysie de ces parties, mais les anastomoses qui les unissent entre elles et au reste du plexus sacré ne suffisent pas à expliquer la perte complète du mouvement dans les membres abdominaux dont les nerfs étaient à l'état normal dès leur origine principale.MM. Sucquet et Dupré ont présenté à l'Académie des mémoires sur différents moyens d'assainir les amphithéâtres d'anatomie et de conserver les cadavres. Le procédé de M. Sucquet consiste à faire macérer les sujets dans une solution de sulfate neutre de zinc. M. Dupré propose de faire pénétrer par une des artères principales les substances antiseptiques, sous forme gazeuse.M. Maunoir, de Genève, a envoyé à l'Académie un mémoire sur la muscularité de l'iris; nous en rendrons compte lorsque la commission nommée pour l'examiner aura fait son rapport.M. Foville a présenté à l'Académie, par l'entremise de M. Flourens, le premier volume d'un ouvrage sur l'anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux cérébro-spinal, dont le savant secrétaire a donné une courte analyse. Cet ouvrage a pour objet principal de faire connaître la structure de la moelle épinière et du cerveau. L'auteur expose, dans une série de recherches historiques, les idées des anciens sur le système nerveux, et les méthodes successives de dissection employées depuis Galien jusqu'à nos jours. Vient ensuite; un exposé de l'état actuel de la science, puis une idée, générale du système nerveux suivie de la description extérieure de la moelle et de l'encéphale. Les différences qui séparent le cerveau de l'homme de celui des animaux sont tracées d'après la forme extérieure seulement. M. Foville décrit ensuite la structure intime de l'axe cérébro-spinal, en suivant dans la moelle, le cervelet et le cerveau les fibres nerveuses et les fibres sensoriales motrices. Enfin l'étude de certaines déformations artificielles du crâne est jointe à la description de ses formes normales.M. Flourens a également fait connaître à l'Académie des faits curieux dont on doit la découverte ou l'observation plus complète à M. Coste. Ces faits se trouvent consignés dans une nouvelle livraison de l'Histoire générale et particulière du développement des êtres organisés. Un des plus remarquables est l'existence de chaque côté du cou du fœtus des mammifères et de l'homme même, de quatre fentes transversales s'ouvrant dans le pharynx et séparées par des cloisons correspondant aux arcs branchiaux des poissons. Viennent ensuite des recherches fort intéressantes sur le système vasculaire de l'allantoïde.L'Académie a reçu également de MM. Jacquart et Maignier une lettre contenant des détails sur les recherches délicates auxquelles se sont livrés ces deux anatomistes pour éclairer une question intéressante d'ovologie. Il résulte de leurs observations que, dans les premières semaines de la gestation, l'embryon humain est situé en dehors de la cavité amniotique et adhère seulement à l'amnios par son extrémité caudale et sa face dorsale.--On connaît les belles expériences de Réaumur et de Spallanzani sur le suc gastrique et les digestions artificielles. Ces naturalistes se procuraient le suc gastrique au moyen d'éponges introduites dans l'estomac d'animaux à jeun, puis expulsées par le vomissement provoqué. Spallanzani s'en procurait souvent en prenant lui-même un vomitif à jeun; quelques hommes peuvent même en rendre presque sans effort et sans autre provocation qu'une gorgée d'eau ou une bouchée de pain avalée à jeun; c'était ainsi que Pinel en rendait jusqu'à une demi-livre. On conçoit que de pareilles manœuvres ne sauraient être répétées fréquemment sans nuire beaucoup à l'estomac de l'expérimentateur, et qu'on ne peut se procurer par ces moyens du suc gastrique d'animaux souvent, en grande quantité et bien pur.Beaumont, médecin anglais qui a longtemps observé les phénomènes de la digestion chez un homme qui portail une fistule stomacale, se procurait du suc gastrique facilement, et sans nuire à son malade, en introduisant des éponges par cette fistule.Tel est le procédé que M. Blondlot a mis en usage sur un chien; il a ouvert une fistule stomacale par laquelle il a pu librement communiquer avec l'intérieur de l'estomac, et en extraire du suc gastrique ou diverses substances à différents degrés de la digestion. Il a réuni ses observations dans un ouvrage intitulé:Recherches sur les phénomènes de la digestion et spécialement sur la composition du suc gastrique. Le même chien lui sert depuis deux ans, et, quoique de petite taille, peut fournir en une fois cent grammes de suc gastrique pur.M. Blondlot a trouvé le suc gastrique constamment acide; cette acidité paraît tenir à la présence du phosphate acide de chaux; il en a étudié l'action sur les aliments simples et composés, soit dans l'estomac, soit hors de l'estomac et sous l'influence d'une température artificielle. Le principe essentiellement actif du suc gastrique paraît être une matière organisée particulière qui fonctionne à la maniéré des ferments. Son action n'a lieu qu'en présence d'un acide et sous l'influence d'une température comprise entre 10 et 40 degrés, MM. Flourens et Payen ont répété dans leurs laboratoires les expériences de M. Blondlot, et sont arrivés aux mêmes résultats. M. Payen est parvenu, par un procédé qu'il n'a pas encore décrit, à extraire du suc gastrique son principe actif qu'il propose de nommergasteraseet nonpepsine, comme le principe extrait par Schwann et Müller de l'estomac du veau au moyen de l'acide chlorhydrique.Une question fort importante soulevée par M. Biot est celle de savoir quelles modifications la fécule éprouve quand on la met en contact avec le suc gastrique par les procédés suivis pour les autres substances. En effet, suivant le résultat que donnera l'expérience, on saura si le sucre contenu dans l'urine des diabétiques et analogue au sucre de fécule est préalablement formé dans l'estomac par la décomposition des matières féculacées, ou s'il se produit dans l'acte de la formation de l'urine. On comprend quelle influence peut avoir la solution de cette question sur le choix du régime alimentaire à prescrire aux diabétiques.Il serait encore important, a dit M. Biot, de savoir si certains sels composés qui agissent sur l'économie animale quand ils sont ingérés dans l'estomac, sont simplement dissous par le suc gastrique, ou s'ils sont décomposés par lui dans leurs éléments constituants. M. Payen, en promettant de faire des expériences à ce sujet, annonce que, d'après les observations de M. Blondlot, la fécule n'éprouverait pas d'altération dans le suc gastrique.Une autre question non moins importante pour l'humanité souffrante, c'est celle de la vertu lithontriptique du suc gastrique. M. Millot, dans une lettre à l'Académie, annonçait qu'ayant observé que des calculs urinaires se ramollissaient ans l'urine de diabétique, il avait essayé de l'action du suc gastrique sur ces calculs et les avait vus s'y désagréger quelle que fût leur nature.M. Leroy d'Étiolles, dans une autre séance, en rapportant un passage de Sennebier, qui rappelle qu'un élève de Spallanzani avait découvert la propriété lithontriptique du suc gastrique, annonça qu'ayant voulu vérifier les expériences faites sous les yeux du grand naturaliste, il était arrivé à des résultats tout a fait négatifs, sauf pour les calculs alternants dont les couches s'étaient séparées, mais sans ramollissement des fragments. Plus tard, M. Leroy d'Étiolles ayant placé dans l'estomac du chien de M. Blondlot un fragment de calcul urinaire du poids de 95 centigrammes, après quarante-huit heures de séjour dans l'estomac, ce calcul ne pesait plus que 80 centigrammes; cette déperdition s'est opérée, dit M. Leroy, sans ramollissement ni disgrégation, mais par une sorte d'usure superficielle.Ce dernier résultat nous semble donner gain de cause à Spallanzani et à M. Millot; en effet, on sait que dans l'acte de la digestion l'estomac, par un mouvement qui lui est propre, agite et ressasse pour ainsi dire les substances qu'il contient, on a même longtemps, et jusqu'à l'expérience des tubes et des boules creuses de Spallanzani, attribué à ce frottement des parois de l'estomac la dissolution des aliments que l'on considérait comme une trituration. Nul doute que, si notre estomac était organisé comme celui des gallinacés, nous ne pussions comme eux détruire à la longue, par des frottements répétés des matières dures, des noyaux siliceux: mais, sans aller si loin, on conçoit que le frottement des parois de l'estomac, surtout chez le chien, qui digère facilement les os, puisse désagréger la superficie d'un calcul dont le ciment est dissous d'une manière égale à la superficie, il va sans dire que c'est de la circonférence au centre, et couche par couche, que la destruction du calcul doit avoir lieu: et l'on ne peut expliquer que par cette double action du suc gastrique et de l'estomac l'usure superficielle dont parle M. Leroy d'Étiolles.Maintenant faut-il de cette expérience conclure que le suc gastrique injecté dans la vessie débarrassera les calculeux de leurs pierres? Nous ne le croyons nullement. Entre le suc gastrique d'un chien, dans l'estomac de ce chien qui en produit sans cesse, et ce suc gastrique placé à certaine dose dans la vessie d'un homme, entre un calcul placé dans l'estomac d'un chien, et ne pouvant qu'y diminuer, et ce même calcul dans la vessie d'un malade où il est, à proprement parler, chez lui, où il s'augmente chaque jour et se trouve dans d'excellentes conditions de conservation, il y a trop de différence, et nous ne pensons pas que le suc gastrique remplace jamais le lithotome et l'instrument dont on doit la découverte à M. Leroy d'Étiolles.M. Scharling a rendu un service aux personnes qui s'occupent d'expériences sur la respiration, en précisant les circonstances principales dont il est important de tenir compte et de faire mention dans ces expériences.(La fin à un prochain numéro.)Le grand événement qui occupe Paris depuis quarante-huit heures, c'est la mort de M. Laffitte. Nous laissons à un autre le soin de raconter cette vie patriotique et dévouée, et de tracer l'esquisse de ce fin esprit et de ce caractère aimable et bienveillant; mais un courrier de Paris ne saurait se mettre en route le lendemain de la mort d'un tel homme, sans partager le deuil de la ville, sans mettre un crêpe à son chapeau et une fleur funèbre à sa boutonnière. Les jours de fête, les courriers parés de bouquets joyeux et de rameaux verdoyants, s'élancent bride abattue sur la route et font claquer leur fouet en signe de réjouissance. Il faut les voir, vils, ardents, intrépides, une main appuyée crânement sur la hanche, et de l'autre agitant dans l'air ce fouet à triple carillon, leur sceptre et leur épée. Comme ils partent! comme ils volent! connue ils dévorent l'espace! La poussière tourbillonne autour d'eux; du pied des chevaux jaillit l'étincelle. Qui peut les arrêter? Ils sont les messagers d'heureuses nouvelles, et les bonnes nouvelles n'arrivent jamais trop vite. Aussi leur course rapide ressemble-t-elle à un divertissement: ils ont des égards pour tous les bouchons, des bons mots pour tous les originaux qui passent, des regards amoureux et des gaillardises pour toutes les châtelaines d'auberge et pour les Amaryllis en sabots et en jupon court qu'ils rencontrent le long du chemin.Cette joie, cette allure fringante, cette insouciante ardeur nous sont aujourd'hui détendues; au moment de partir et de quitter Paris, notre courrier est arrêté par un immense convoi funèbre. C'est aujourd'hui jeudi le 30 mai 1844, et les restes mortels de l'homme aimable, de l'homme bienfaisant, du citoyen éprouvé, traversent la ville, escortés et pleurés par une foule immense. Ailleurs nous vous raconterons les détails de cette touchante et vaste solennité de la mort. En ce moment, notre courrier n'est occupé qu'à guider son cheval à travers cette multitude innombrable, le tenant en bride, de peur d'accident, et cherchant une issue pour gagner l'espace et se mettre en route pour l'étranger et les départements, qui l'attendent.--Silence! voici le char funèbre. Notre courrier s'arrête respectueusement, salue avec tristesse, et, après cet hommage rendu à un homme de bien et cette dette de piété acquittée envers la mort, il reprend sa course et passe d'un air morne.Le ciel semble avoir prévu ce grand deuil que Paris devait éprouver; il a gardé l'air sombre et le voile lugubre qui le recouvre depuis quinze jours. Des nuages tristes rendent sa face maussade; une pluie froide l'inonde. On grelotte à Paris comme au mois de décembre; Paris a les pieds mouillés, Paris reprend son paletot; et si les groom, les femmes de chambre et les portières pestent contre cette distraction du mois de mai qui leur donne, en plein printemps, à brosser des bottes et des pantalons qui semblent sortis des pieds boueux de l'hiver, les décrotteurs en plein vent et en boutique s'en félicitent. Vous le voyez! le mauvais temps, comme les mauvaises actions, profite toujours à quelqu'un. C'est pour cela, sans doute, ô Jupiter! que tu as mêlé ce bas monde de pluie et de soleil, de bien et de mal; ne faut-il pas que tout le monde vive?En parlant de vivre, voici une mort singulière et touchante: il y a huit jours, dans un village voisin de Paris, une jeune fille de seize ans, naïve alerte, épanouie, de cette espèce joyeuse et rapide qui vole à travers les prairies, cueille la pâquerette et la fleur d'aubépine et court après les papillons; un jeune fille échappant dès le matin à la sollicitude maternelle qui voulait la retenir, s'écria en sautant par-dessus la haie voisine: «Je vais chercher des nids de fauvettes!» La mère savait son goût innocent d'aventures bucoliques et la laissa faire, bien certaine qu'au retour elle lui rapporterait de son air le plus heureux, de son sourire le plus frais et le plus doux, quelque bouquet de fleurs sauvages cueilli dans les bois ou glané dans les prés verdoyants, sur le bord des fontaines. Quelle joie pour une mère! Théocrite, Virgile et M. de Florian vous diraient cela mieux que moi.Elle partit donc... on l'attendit toute la matinée; le soir, on l'attendait encore, et la blanche jeune fille n'était pas revenue. Qu'y a-t-il? Que lui est-il arrivé? Où est ma Tille? Avez-vous vu ma fille? ma fille! ma fille! au nom du ciel! L'éveil est donné, l'effroi se répand partout, la mère pleure, les valets, d'un air affairé et lugubre, courent le village et la campagne, interrogeant celui-ci, apostrophant celui-là: enfin, après bien des recherches vaines, après un flux et reflux d'espérances et de terreurs sans nombre, on arrive au pied d'un bel églantier en fleur, incliné sur une nappe d'eau limpide; et sur cette onde voilée d'arbustes embaumés, qu'aperçoit-on? un voile blanc, puis un chapeau de paille agité par la brise comme une fragile nacelle, et enfin,--le dirai-je?--un cadavre pâle et flottant à la surface. C'était la jeune fille, ce matin encore vivant de sa vie de seize ans, c'est-à-dire avec un horizon charmant devant ses yeux, et qui semblait l'appeler au loin à un bonheur sans fin.On approcha du cadavre et on le relira de l'eau;--elle était bien morte; nul espoir de ranimer cette joue livide et ce cœur éteint;--dans sa main droite, contractée violemment, la pauvre enfant tenait quelques restes de mousse, de brins d'herbe et de plumes légères, tels que les oiseaux en composent leur nid, tristes débris mêlés à une feuille d'églantier.Ces arbres fleuris, le chant des fauvettes gazouillant sous leur dôme de feuillage, l'eau murmurante l'avaient attirée; et là, sans doute, ravie et se promettant d'apporter à sa mère les trophées de sa conquête, elle s était suspendue à la branche fragile pour saisir et la fleur et le nid de la fauvette; mais la branche cédant tout à coup et se brisant, la fleur, le nid et la jeune fille disparurent dans l'eau placée là comme un piège et comme un abîme. Qui sait,--mais sommes-nous au temps de la mythologie?--qui sait si quelque hamadryade, jalouse de voir l'imprudente venir ainsi dépouiller ses domaines et détruire l'espoir de ses hôtes harmonieux ne brisa point la branche d'une main irritée? ou peut-être trompée par une fallacieuse image, la malheureuse jeune fille s est-elle noyée dans l'onde perfide en croyant s'y mirer?Ce qui suit vous semblera moins poétique; mais si la poésie est bonne, la réalité a bien son prix: j'en atteste l'ordre du jour que vient de rendre M. le général Jacqueminot, commandant de la garde nationale de Paris et de la banlieue: il s'agit de pantalons et non pas d'autre chose; ce n'est pas le cas d'invoquer la muse de Virgile et d'Ovide. Or, voici mon histoire de pantalons en deux mots.Voyant dernièrement le soleil en pleine ardeur et les chaudes haleines du printemps caresser amoureusement la garde nationale, M. le général Jacqueminot l'avait officiellement autorisée à prendre ce que nous autres vieux grognards nous appelons la tenue d'été. Le chasseur donc, et le grenadier, et le capitaine, et le colonel, et le sergent, et le tambour s'en allaient, d'un pied leste et d'un air pimpant, vêtus du pantalon léger, toile grise ou toile blanche, suivant le poste où ils devaient avoir l'honneur de se livrer aux ineffables charmes de la faction et aux attraits délirants de la patrouille Que vous dirai-je? La garde nationale était blanche, depuis quinze jours, comme un acacia en fleur, et s'épanouissait au soleil. Mais la bise a ses malices et la pluie aime à jouer des tours. Si elles abattent les fleurs par leurs efforts combinés, si elles glacent et tuent les fruits dans leurs calices, elles n'ont pas plus de respect pour les pantalons blancs des douze légions. La seule différence, c'est que les fleurs n'ont pas d'autre vêtement que leur enveloppe parfumée et fragile:--il faut, bon gré mal gré, qu'elles y périssent;--tandis que la garde nationale peut changer de pantalons, et passer à sa fantaisie de la toile glaciale au drap réconfortant.M. le général Jacqueminot, en César prudent, n'a pas manqué de profiter de cette situation magnifique et de cette double culotte; les pantalons blancs, tirés de l'armoire par un ordre du jour printanier, viennent d'y rentrer sur un autre ordre du jour, et le pantalon de drap, recommençant son règne interrompu, triomphe en ce moment sur toute la ligne. La garde nationale est en pleine tenue d'hiver depuis une semaine C'est une insulte au mois de mai, n'est-il pas juste de lui rendre injure pour injure? D'ailleurs les pituites, les rhumes de cerveau, les éternuements, les maux de gorge et le jujube allaient grand train dans les douze légions, et il était temps d'y mettre ordre, sauf à s'aliéner les médecins et les apothicaires.Dans le monde politique et parlementaire que M. le général Jacqueminot fréquente et dont il est un des héros, n'y a-t-il pas beaucoup de braves qui changent d'opinion et de parti comme la garde nationale change de culottes, selon le vent qui souffle?Ce temps désagréable, qui contraint les soldats citoyens à se casemater et à se draper, commence à disperser la foule départementale qui s'était précipitée sur Paris; en même temps la pluie fait peur aux hordes qui se tenaient encore dans leurs foyers, n'attendant que le moment où les hôtels garnis et les spectacles parisiens seraient un peu dégagés pour prendre la poste et la diligence, et y faire invasion à leur tour. On commence donc à respirer dans notre bonne ville de Paris, et à voir clair dans cette multitude d'étrangers qui s'écoulent peu à peu et rentrent chez eux. Paris se tâte, s'interroge, se retrouve et s'aperçoit, Dieu merci, qu'il n'est pas devenu tout à fait Bar-sur-Aube ou Quimper-Corentin.Nous conseillons cependant à nos chers frères et féaux amis des départements qui sont encore ici, de patienter et de ne pas ployer leur tente étourdiment, et en voici la raison; mademoiselle Taglioni va donner décidément six représentations à l'Opera; au moment même où mes honorables lecteurs liront ces lignes, l'illustre danseuse aura fait sa première pirouette et son premier entrechat. La foule y sera, et déjà on s'arrache les yeux pour avoir des loges. Cela ne vaut-il pas la peine de rester à Paris au risque de forcer madame Marlborough de monter à sa tour pour voir pourquoi M. Marlborough ne revient pas?Une sylphide comme Taglioni est une rareté; on n'en verra probablement jamais de pareille. Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'après ces six apparitions, personne ne la reverra plus, ni Paris, ni la province, ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni l'Ancien, ni le Nouveau-Monde; mademoiselle Taglioni est décidée à ployer ses ailes et à faire souche de simple bourgeoise et de mère de famille: assez voltigé comme cela!Voici les conditions proposées par mademoiselle Taglioni pour ses six représentations, et acceptées par l'Académie royale de musique: mademoiselle Taglioni prélèvera deux mille francs sur la recette de chaque soirée; il lui sera, en outre, accordé une représentation exclusivement à son bénéfice, et dont le total est garanti à quinze mille francs.C'est donc une trentaine de mille francs que la sylphide récoltera en un mois et emportera sur son aile, au risque d'alourdir un peu son vol. On se déciderait pour beaucoup moins à aller terre à terre.Mademoiselle Taglioni, après cette dernière apparition, aurait, a-t-on dit, l'intention de se retirer sur le lac de Côme. Cette nouvelle est fausse: le lac de Côme sent encore la sylphide et la poésie; et mademoiselle Taglioni est bien résolue à ne plus vivre que dans la prose; elle vient de louer, à cet effet, un appartement au Marais, rue Saint-Louis, tout près de la rue des Minimes; mademoiselle Taglioni se propose d'y couler ses heureux jours en paix, se promenant tous les matins et tous les soirs à la place Royale, et passant son dimanche à jouer aux dominos au café Turc.Ainsi finissent les déesses de notre temps!Un homme de beaucoup d'esprit qui a essayé un peu de tout en ce monde. M. Harel, s'est décidé à essayer de l'éloquence académique, et ce nouveau coup d'essai lui a parfaitement réussi. Le prix proposé l'année dernière par l'Académie Française, et dont l'Éloge de Voltaireétait le sujet, vient d'être donné au travail de M. Harel; ceci ne s'est point passé sans difficultés et sans lutte; non pas que le mérite littéraire de l'ouvrage de M. Harel fût mis en question, mais c'était le droit de Voltaire lui-même aux honneurs d'un éloge qui était attaqué et contredit par un certain parti philosophique qui a sa part d'influence à l'Académie. Enfin, les voltairiens l'ont emporté, et, M. Harel tient sa couronne. Qu'en vont dire Fréron et le père Garasse?Les illustres mariages et les mariages riches continuent à pleuvoir de tous côtes. Après ceux que nous avons annoncés la semaine dernière, voici venir celui de M. le duc d'Albuféra, fils de l'illustre maréchal Sachet, avec mademoiselle Schikler, fille du fameux banquier prussien mort il y a un an en odeur de millions. Le laurier et le billet de banque s'entrelacent dans cette affaire.C'est à la fin du mois qu'Édouard Donon-Cadot, fils du riche banquier de Pontoise, et prévenu de complicité dans l'assassinat de son père, paraîtra devant la cour d'assises. M. Chaux-d'Est-Ange plaide pour ce malheureux jeune homme. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette terrible aventure, et puissions-nous avoir un innocent à leur montrer!Théâtres.Théâtre-Français.Catherine II, tragédie en cinq actes, de M. Hippolyte Romand.On connaît la triste et lamentable aventure d'Iwan VI; encore enfant et appelé au trône après la mort de l'impératrice Anne, une révolte le renversa au bout de quelques mois et mit le sceptre impérial aux mains de l'indolente et voluptueuse Élisabeth; Iwan, devenu une menace et un danger, fut enfermé dans une forteresse; il y vécut pendant vingt ans, sans relâche à sa captivité; un jour enfin, sous le règne de Catherine II, on apprit que quelques soldats conduits par un officier, ayant tenté de délivrer Iwan pour le proclamer empereur, le commandant de la prison avait tué le prince à coups de sabre, plutôt que de le laisser au pouvoir des rebelles; manière un peu violente de répondre d'un prisonnier.Quand Iwan périt de cette façon tragique, il avait vingt-quatre ans.Bien que la tragédie de M. Hippolyte Romand porte le nom de Catherine, Iwan y joue un rôle très-important et pourrait, sans trop de vanité, réclamer son droit à baptiser l'ouvrage. C'est en effet la captivité, c'est la mort d'Iwan qui en fait le fond et l'intérêt. Seulement, M. H. Romand s'inquiétant fort peu du récit historique, le modifie à son gré, le dénature à sa fantaisie, et, au lieu du fait connu, substitue l'invention romanesque.Scène de Catherine II, 3e acte; Iwan, M. Beauvallet; Orloff, M. Guyon; Bestuchef,M. Maubant; Catherine, mademoiselle Rachel; Augusta, mademoiselle Araldi.Il suppose Catherine éprise d'Iwan et projetant d'en faire son mari et de l'élever au trône; c'est là une pensée peu vraisemblable dans une femme comme Catherine, qui tenait tant à son autorité achetée par beaucoup de hardiesse et si glorieusement exercée. Mais enfin, prenons du poète ce qu'il lui convient de nous donner. Catherine aime donc Iwan et songe à le rendre libre. De son côté Iwan a été séduit par la beauté de Catherine, qu'il a vue plusieurs fois passer sur un traîneau rapide au pied de sa prison; et même, si je ne me trompe, les deux amants ont ou plus d'une entrevue sentimentale sous les verrons; mais par une idée singulière, et qui n'est peut-être pas suffisamment digne de la sévérité de la tragédie, Catherine a dissimulé son nom et sa personne, et s'est donnée à Iwan pour une certaine princesse Augusta qui fait partie de sa cour. Iwan donc croit aimer la princesse Augusta et non pas Catherine, qu'il s'imagine au contraire n'avoir jamais vue.Mademoiselle Rachel Félix,d'après un médaillon de M. Adam Salomon.Tout irait à souhait, et probablement Catherine épouserait Iwan, mariage qui ferait bien rire l'histoire, si Orloff n'était pas là; or, Orloff n'a pas le moins du monde l'envie de céder à Iwan sa place dans la confiance de Catherine, et de se dépouiller de son autorité. Il est donc de son intérêt de jeter le trouble entre Iwan et Catherine, en attendant mieux; c'est ce qu'il fait sans ménagement aucun, et voici à quelle occasion: Catherine a résolu de faire sortir Iwan de sa prison et de l'amener dans son palais; elle veut le préparer par là au bonheur qu'elle lui réserve. Si j'ai bonne mémoire, c'est à l'aide d'un jeu fantasmagorique qu'elle le tire de sa forteresse, et qu'elle l'introduit dans sa cour. Il y a dans tout cela, ce me semble, une espèce de philtre, qui fait d'Iwan une sorte de dormeur éveillé. Or, voici notre prisonnier à Saint-Pétersbourg, dans le palais impérial, où Catherine va venir accompagnée de tout l'éclat souverain, et suivie du cortège des courtisans.Orloff, qui craint pour son pouvoir le résultat de cette entrevue, a pris ses précautions: il est allé trouver Iwan dans sa prison, et là il lui a raconté les actions les plus compromettantes pour Catherine. Orloff, en outre, a remis à Iwan une lettre qui contient des faits très-graves sur la mort de Pierre III. Iwan a le cœur ingénu; il s'indigne, et manifeste pour Catherine une antipathie très-peu respectueuse. C'est ce que Orloff demandait, espérant bien qu'à l'occasion il aurait le profit de cette indignation.Ce profit, en effet, ne se fait point attendre. Iwan, comme nous l'avons dit, arrive au palais; toute la cour est assemblée. Par continuation du roman de là-haut, Catherine a posé une couronne sur la tête de la princesse Augusta, pour donner le change à Iwan et lui faire croire qu'Augusta est l'impératrice. Quant à elle, Catherine, elle continue à remplir le rôle d'Augusta. L'impératrice se promet, sans doute, beaucoup de satisfaction de ce quiproquo; que de joie quand Iwan apprendra le nom véritable de celle qu'il aime! quelle charmante surprise quand il saura qu'il a affaire à Catherine!Il en arrive tout autrement, et la vertu d'Iwan ne donne pas le temps à Catherine de se nommer. Voyant venir la princesse Augusta, il s'imagine trouver en elle Catherine II; le récit d'Orloff lui revient à l'esprit; alors il ne se contient plus et adresse à Augusta, sous prétexte qu'elle est Catherine, les plus vives apostrophes. Cependant la véritable Catherine est présente et reçoit ce déluge d'accusations en silence et en continuant à garder, aux yeux d'Iwan, le plus strict anonyme. Je vouss demande si la cour est scandalisée de l'aventure; on reconduit Iwan en prison sur un signe de l'impératrice; Iwan cependant ne se retire pas sans avoir montré violemment à la prétendue Catherine (Augusta) la lettre qu'il tient d'Orloff et qui compromet la véritable Catherine.--Je ne sais si je me fais comprendre au milieu de cet imbroglio.L'insulte a été violente et publique; mais Catherine ne désespère pas de ramener Iwan et de conserver son amour; toujours cachée sous le nom d'Augusta, elle se rend près de lui, dans sa prison. Iwan, encore tout ému de la scène que nous avons racontée, continue à témoigner son éloignement pour Catherine; Catherine cherche à l'excuser; c'est sa propre cause qu'elle plaide sans qu'Iwan s'en doute; celui-ci, qui a l'entêtement de la vertu convaincue, ne recule pas d'une ligne, et la situation n'est déjà plus tenable pour Catherine, quand tout à coup Orloff arrive; il écoutait aux portes sans doute. Orloff, en bon apôtre, fait semblant de vouloir prendre le parti de l'impératrice outragée par Iwan. «Je me défendrai bien moi-même!» s'écrie enfin Catherine poussée à bout et laissant son amour-propre reprendre le dessus et dominer son amour.«Quoi, vous êtes Catherine! s'écrie Iwan.--Oui,» répond-elle. Dès ce moment tout est dit; il n'y a plus d'erreur possible: c'est à Catherine elle-même qu'Iwan s'adresse, et il ne la ménage pas plus maintenant qu'il ne le faisait en croyant parler à Augusta.Je n'ai pas besoin de dire que l'amour qu'Iwan ressentait pour la soi-disant Augusta est complètement détruit par cette découverte qu'il fait de Catherine dans cette Augusta jusqu'ici adorée: autant Iwan l'adorait, autant il l'exècre maintenant. Catherine tente un dernier effort pour reconquérir ce cœur révolté; mais elle y perd son éloquence, et Iwan s'amende si peu qu'il va jusqu'à la menacer de son poignard, ce qui est bien fort; que vous en semble?En même temps, Iwan conspire contre Catherine et veut la renverser, du fond de sa prison: ses amis sont tout prêts; dans un instant Catherine sera au pouvoir d'Iwan; il a la complaisance de le lui annoncer.Iwan se trompe, car Orloff veille; résolu de se défaire d'Iwan, de peur d'un pardon de la part de Catherine, il aposte des gens dévoués à sa cause, et les charge de tuer Iwan; ainsi font-ils. Catherine, sauvée par ce coup de main, n'en donne pas moins un regret à Iwan, en même temps qu'elle exprime son mécontentement à Orloff; Catherine déclare ensuite qu'elle va chercher dans la gloire une compensation aux déceptions de l'amour.Telle est la table inventée par M. Romand; on peut lui reprocher l'invraisemblance des moyens, et surtout ce quiproquo peu tragique et cette substitution de personnes sur lesquels l'ouvrage repose presque tout entier; peut-être aussi l'action flotte-t-elle çà et là dans le vague, et les personnages font-ils comme l'action; la marche de l'œuvre et les caractères ne sont pas toujours assez nettement indiqués et soutenus; mais ces défauts--qui n'a pas les siens?--sont rachetés par des situations très-vives et très-dramatiques, par la chaleur des sentiments et par des parties de style très-brillantes et très-énergiques qui compensent amplement les faiblesses de quelques tirades incertaines et flottantes. En un mot,Catherine IIest un ouvrage qui n'est point sans taches, mais ces taches s'effacent à côté de beautés incontestables. Heureux qui a ce partage! Félicitons donc M. Romand de cette œuvre, qui honore son talent; félicitons-le du succès qu'il a obtenu.Mademoiselle Rachel a reparu, dans le rôle de Catherine, après une absence trop longue pour ses admirateurs; mademoiselle Rachel, dans ce rôle, a été fière, impérieuse et pleine de mouvements dramatiques; Beauvallet (Iwan) l'a très-tragiquement secondée. Les beaux vers de M. Romand et mademoiselle Rachel maintiendrontCatherine IIdans ce succès du premier jour et ne feront que l'affermir.THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.--LE TROUBADOUR OMNIBUS!LES DOUZE ARRONDISSEMENTS DE PARIS, PAR CHAM.Nous ne sommes plus, grâce à Dieu, dans le tragique, tant s'en faut. Quittons M. Beauvallet, et passons au théâtre du Palais-Royal. Le théâtre du Palais-Royal est un garçon de bonne humeur, qui est bien loin de conspirer et d'égorger les gens, comme ce scélérat de Théâtre-Français, qui tire son poignard à tout propos; lui, au contraire, divertit son public et met sur ses chagrins, s'il en a, le baume d'un gros rire à gorge déployée. Telle est le suprême et excellent spécifique quele Troubadour Omnibusadministre en ce moment aux habitués du théâtre du Palais-Royal. Ce troubadour est représenté par M. Levassor; quant à son nom ou à son titre d'Omibus, il ne l'a pas volé: c'est bien un omnibus en effet, contenant un peu de tout, chantant, dansant, déclamant, gambadant, selon la circonstance.Mon troubadour se trouve au spectacle et dans une stalle d'orchestre. La troupe tout entière est indisposée, et le spectacle va manquer faute de pièces et d'acteurs. «Présent!... dit notre troubadour, quittant son rôle de spectateur et s'offrant au directeur aux abois. Voulez-vous de la tragédie? en voici; de la comédie? en voilà, du ballet, du mélodrame, de la musique, de la danse? en voici et en voilà encore! Vous ne pouvez pas nous donner lesTrois Quartiers, comédie de MM. Picard et Mazères? Je vais vous montrer les douze arrondissements de Paris. Racine et Corneille sont malades? prenez ma lanterne magique. Et ainsi notre troubadour console le directeur, et ravit le publie, surpris et charmé de son aplomb, de son savoir et de son trésor de ressources burlesques et inépuisables.Il n'y a rien de tel que d'être tout à tous, et d'avoir plusieurs muscades dans son sac.1. La Halle.--Un poisson qui n'est pas inodore.2. Quartier Notre-Dame-de-Lorette.--Le cauchemar d'une polkeuse.3. Exposition de l'Industrie.--Inconvénient d'un chapeau hydrofuge pour un homme qui veut se noyer.4. Le Temple.--Un habit neuf d'occasion.5. Les Champs-Élysées.--Une promenade sentimentale sur des chevaux de louage.6. Les Quais.--Les bains à 4 sous.7. École de Médecine.--Les semblables traités par les semblables.8. Faubourg Saint-Antoine.--L'éléphant de la Bastille, mangé par les rats, change de place.9. Le Marais.--Un vieil ivrogne engageant ses bottes pour se mettre sur un bon pied.10. Quartier Mouffetard.--Fabrication d'un cheval au Marché aux Chevaux.11. Observatoire.--La Lune observe les Astronomes.12. Gros-Caillon.--Un fumeur heureux de respirer les parfums du tabac de la régie.
Avant de suivre Potard et son compagnon dans l'épreuve décisive qu'ils poursuivent, il convient de jeter un coup d'œil en arrière pour fixer la situation de quelques personnages du cette histoire.
L'instinct paternel n'avait pas trompé notre héros: sa Jenny avait été séduite par Édouard, et cette séduction ne différait guère de celles qui atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier épanouissement. Les circonstances en étaient toutes simples, toutes vulgaires; l'ignorance de l'enfant avait merveilleusement servi les calculs d'Édouard; quelques mots d'amour suffirent pour l'exalter et la vaincre.
Comment eût-elle résisté? Marguerite n'était pour elle ni un conseil ni un guide. Une mère seule peut deviner les premières impressions qui naissent dans un cœur, surveiller cette effervescence, la dominer et empêcher qu'elle n'aille jusqu'à une faute. Jenny avait reçu des éléments d'éducation, et Marguerite avait soin de la maintenir dans quelques pratiques de piété; mais ce qui devait être une sauvegarde se changea précisément en écueil. En fait de lectures, la jeune fille se sentit bientôt entraînée vers celles qui parlaient à son imagination et la peuplaient de héros de fantaisie. Elle lut des romans, et son âme naïve fut troublée par les passions fiévreuses qui y règnent. Aussi le premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut-il le signal de sa défaite; l'occasion seule manquait encore, mais elle ne tarda pas à se présenter.
Potard avait séjourné à Lyon, il aurait pu opposer à la séduction les ressources de l'expérience, écarter de Jenny le poison que versent les cabinets de lecture, défendre la place contre les ruses des assiégeants. Mais les affaires tenaient le voyageur éloigné pendant plus de dix mois dans le cours de l'année, et sa fille disposait ainsi d'une liberté à peu près sans limites. D'ailleurs, par la position équivoque qu'il avait prise, Potard s'était volontairement privé d'une partie de son ascendant sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obéir, elle en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre héros portait ce joug avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles; et ce fut ainsi qu'elle s'éleva, libre comme l'air, et contenue seulement par son excellente nature. Marguerite, quand on la poussait à bout, grondait bien de temps à autre; mais la bonne femme ne savait pas résister non plus aux caresses de sa Jenny. Il suffisait que la jeune fille se jetât dans ses bras pour que la Bourguignonne fondit en larmes et se sentit désarmée.
Ainsi grandit la fille d'Agathe, marquée, comme sa mère, du sceau de la fatalité. Tous les dimanches, sa nourrice, en bonne chrétienne, la conduisait à l'église du Saint-Nizier; cette circonstance, hélas! précipita la chute. Au nombre des élégants qui venaient papillonner autour des fleurs de beauté répandues dans la nef et dans les chapelles, Édouard Beaupertuis était l'un des mieux gantés et des plus assidus. Il remarqua Jenny, et fit tout au monde pour en être remarqué. Rien ne prête autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voilés ou impétueux, qui semblent vibrer à l'unisson des cordes de l'âme. Bien des passions mondaines naissent dans une enceinte ou ne devraient éclore que des pensées chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si prompte au péché qu'elle s'arme de ce qui est destiné à la vaincre; tout lui sert de prétexte; elle se joue des chaînes qu'on lui impose. Pendant que Marguerite, agenouillée sur les dalles du temple, le rosaire en main et la prière sur les lèvres, s'absorbait consciencieusement dans ses devoirs religieux, Jenny échangeait avec Édouard des regards pleins d'ivresse et les signes d'intelligence à l'usage des amoureux. Une fois arrivée là, rien ne pouvait la défendre, et sur cette pente glissante elle roula promptement vers l'abîme. Aucune difficulté de position, aucun embarras de surveillance ne la protégeaient; elle n'essaya pas même de se garantir d'un péril qu'elle ignorait, et s'abandonna à ce premier penchant avec l'imprudence du son âge. A seize ans calcule-t-on jamais?
Dés ce jour Édouard fut le maître absolu des volontés de cette enfant; il exerça sur elle un empire sans bornes. Elle devint son esclave et ne s'appartint plus. Ni Potard, ni Marguerite ne furent plus rien pour elle: elle attendait le mot d'ordre du dehors, prête à tout trahir plutôt que de déplaire à celui qu'elle aimait. Beaupertuis, on l'a vu, était un de ces esprits froids qui pèsent leurs actions et ne se déterminent qu'après un long calcul. Il façonna Jenny à sa guise, la rendit impénétrable pour d'autres que lui, s'en fit un instrument docile, et l'isola des influences qui pouvaient balancer la sienne. C'est ainsi qu'il était parvenu à maintenir dans leurs rapports un mystère qui en doublait le charme et en garantissait la sécurité. La jeune fille se trouvait fascinée à ce point que jamais elle n'avait interrogé Édouard sur ses intentions, ni étendu sa pensée jusqu'aux conséquences de sa faute.
Beaupertuis avait besoin de ce dévouement aveugle: il servait ses plans et aidait à ses projets. Le jeune homme trouvait dans Jenny une maîtresse qu'il lui eût été difficile de remplacer; il y tenait donc, et beaucoup, mais à ce titre seulement. Il avait tout pesé, il ne pouvait pas en faire sa femme. C'était un jeune homme prudent et avisé, comme tous les enfants du siècle. Il avait calculé une sa figure, sa fortune et sa position représentaient une dot du deux cent mille francs, et il s'était dit qu'il ne marcherait vers l'autel qu'à ce prix. Encore, en véritable commerçant, tenait-il ses prétentions plus haut afin de pouvoir au besoin en rabattre quelque chose. En attendant, Jenny était une distraction fort convenable, un moyen de passer, sans ennui et sans impatience, les heures du célibat. A vingt-cinq ans, d'ailleurs, rien n'est pressé en fait d'établissement, Édouard pouvait prolonger pendant quelques années encore cette chasse aux grosses dots et aux riches héritières. Tels étaient les calculs de cet habile jeune homme, et eussent ils été moins sages, son père aurait pris soin de les rectifier. Le chef de la maison Beaupertuis était un de ces hommes qui n'apprécient les choses qu'en raison de ce qu'elles rendent, et qui demandent à un sentiment à quoi il est bon et ce qu'il peut rapporter. Cette race qui peuple aujourd'hui notre corps électoral et nos deux Chambres, trouvait dans le chef et fondateur de la maison Beaupertuis la personnification complète de ses préjugés et de ses tendances. L'honneur, mot sonore et creux! l'amour, agréable chimère! Le dévouement, erreur d'un autre âge! Le désintéressement, utopie! Vive l'intérêt! c'est le dieu et le culte du temps! Hors du domaine des intérêts, qu'y a-t-il du réel ici-bas, si ce n'est la privation et la misère? et sous la royauté de l'argent, quoi de plus glorieux que de se faire, à force de millions, une place parmi les seigneurs de l'atelier et de la finance?
Voilà dans quelles mains Jenny était tombée; c'est à ce rôle que la réduisaient les calculs du fils et les opinions bien connues du père. On a vu qu'Édouard ne démentait pas le sang des Beaupertuis, et quel honneur il faisait à son auteur sous le rapport de la prudence. C'est ce que Potard appelait, dans son langage, les procédés modernes. Ce brave garçon, tout expansif, ne pouvait pas croire à une habileté si réfléchie et si soutenue. Aussi, quand il sortit avec Beaupertuis du restaurant borgne où avait eu lieu sa conférence, un doute involontaire s'empara de son esprit à la vue d'un jeune homme si calme, si maître de lui-même. Il eut peur de s'être trompé, d'avoir obéi trop promptement à une première impression. Cette hésitation ne fut pas toutefois de longue durée. Il s'agissait de sa fille, ce motif justifiait tout à ses yeux. Il s'était d'ailleurs avancé de manière à ne pouvoir reculer, et trop de circonstances accusaient Édouard pour qu'il ne poussât pas jusqu'au bout cette douloureuse enquête.
Affermi dans ses projets, il ramena donc Beaupertuis à l'hôtel du Chapeau-Rouge et l'installa à ses côtés, dans sa propre chambre. De toute la soirée il ne lu quitta pas, alla arrêter avec lui deux places à la diligence de Lyon qui devait partir le lendemain, acheva ses préparatifs dans la soirée et ne se coucha que vers minuit. Depuis dix heures, Édouard avait pris ce parti, et quand Potard gagna son lit, le jeune homme était plongé dans un profond sommeil.
«Décidément, je me serai trompé, se dit le vieux voyageur en le regardant; un coupable ne dort pas ainsi, surtout côte à côte de son bourreau.
Sur cette réflexion, il s'assoupit, et grâce au vin de la Côte-d'Or, il ne se réveilla qu'au jour. A peine ses yeux se furent-ils ouverts qu'il les dirigea vers le lit de son compagnon. Les rideaux étaient fermés, et aucun indice ne trahirait la présence d'un être vivant. Potard se leva, alla brusquement vers cette couche... elle était déserte. Il agita les sonnettes à les briser; les garçons de l'hôtel accoururent. Éperdu, il les interrogea; les réponses étaient désespérantes. Édouard Beaupertuis était parti depuis deux heures; il avait pris une voiture de poste, et roulait sur la route de Lyon. A cette nouvelle, Potard bondit comme un tigre blessé, s'habilla à la hâte, ramassa ses effets pêle-mêle et alla se jeter dans un cabriolet de voyage pour s'élancer à la poursuite du fugitif.
«Deux heures d'avance! s'écriait-il; avec de l'argent, cela se rattrape. Postillons, six francs de guides, et si vous crevez un cheval, je le paie.»
Mais Édouard avait fait le même calcul, et sa générosité dépassait encore celle de Potard. Le désir d'échapper à cette poursuite lui donnait des ailes et lui suggérait une foule d'expédients. Souvent le vieux voyageur trouvait le relais démonté ou garni seulement de bêtes poussives. Il s'arrachait les cheveux de rage, mais son désespoir ne réparait rien. Il perdit ainsi huit heures sur le fugitif, qui détalait devant lui avec la rapidité de la foudre. Enfin un cabriolet entra au grand trot dans le faubourg du Vaize, traversa la ville et les deux fleuves, et vint déboucher sur l'allée sablonneuse des Brotteaux. Quelques minutes après, il descendait sur le seuil de son logement. Au premier appel, personne ne répondit; il redoubla avec force; même silence Il s'adressa aux voisins, personne ne put le satisfaire; il fit enfoncer la porte, et se précipita comme un furieux dans la maison.
O déception! la cage était vide; les oiseaux venaient de dénicher.
XXX.
(La fin au prochain numéro.)
(Voir t. III; p. 198.)
Nous avons montré dans notre précisent article la pieuse origine des salles d'asile. On les a vues civiliser et moraliser un vallon des Vosges sans que durant de longues années ce bienfait et cette salutaire action se révélassent au reste du pays. On a vu ensuite les efforts également ignorés, tentés à Paris au commencement de ce siècle; puis, enfin, l'application plus large, parce quelle fut mieux secondée, de cette même idée en Angleterre et en France. L'institution s'est depuis répandue dans tous les centres de population de ces deux grands États. Dès 1835, Strasbourg comptait dix salles d'asile, Lyon, cinq; Versailles, cinq; un grand nombre d'autres villes en étaient déjà dotées. Aujourd'hui, grandes ou petites, toutes les cités ont leur salle d'enfants, et tout conseil municipal qui a la conscience et l'intelligence de ses devoirs, inscrit une fondation de ce genre au premier rang des dépenses de la commune. Le nombre s'en accroît journellement.
La Suisse, cette contrée ardente à saisir toutes les espérances d'amélioration morale et tous les moyens d'affermir le bonheur et la prospérité de ses habitants, est une des nations qui entrèrent des premières dans la voie ouverte. Genève et Lausanne fondèrent des écoles de petits enfants, qui, dirigées, l'une par M. Monod, l'autre par M. Penchaud, devinrent bientôt des établissements modèles, imités dans les autres cantons.--En Lombardie, s'élevèrent desScuole Infantili, et, par une sorte d'extension de l'idée première de l'institution, plusieurs de ces écoles furent destinées aux enfants des parents dans l'aisance.--A Naples et dans le Piémont, des salles furent également ouvertes; mais la Toscane exige une mention particulière pour le zèle qu'elle a apporté à multiplier ces fondations, pour leur excellente organisation et pour les innovations quelle y a introduites.
Entrée des Enfants dans la Salle d'asile Cochin.
La Prière. La Lecture.
Il y a maintenant à Florence, à Livourne, à Pise et dans tout le grand duché vingt de ces asiles contenant 2,000 enfants. La dépense annuelle de chacun de ceux-ci revient à vingt-cinq francs, y compris le loyer de la maison, le salaire des maîtres, les gages des domestiques, et la soupe qui est donnée chaque jour à tous les enfants. Là les asiles sont, comme chez nous, institués pour les pauvres. Ils sont généralement divisés en deux classes, ayant chacune une salle séparée et une maîtresse particulière; la première pour les enfants depuis dix-huit mois ou deux ans jusqu'à quatre ou cinq ans; l'autre pour les enfants de quatre à cinq ans, à sept ou huit. L'introduction de travaux manuels dans les asiles en Italie est générale, et on procède maintenant à des essais pour continuer l'habitude de cette industrie précoce, en donnant quelques travaux à faire dans les écoles primaires. Un comité de marchands et d'artisans fait partie de la société pour les asiles à Florence; ils fournissent aux enfants une besogne facile et leur donnent plus tard les moyens d'exercer un art ou un métier. On s'attache à ce que les travaux manuels des enfants soient de nature à être longtemps prolongés individuellement, de manière à ce que l'élément social de la vie de famille se soutienne paisiblement parmi eux, et que cette jeune population soit aussi longtemps que possible préservée des dangers des manufactures. Des exercices de gymnastique dans les récréations, dans la classe, des exercices calculés pour développer les facultés physiques et intellectuelles des enfants, sans leur faire éprouver la moindre fatigue; le soin de ne jamais les astreindre à demeurer assis plus d'un quart d'heure de suite, telles sont les précautions dont un des effets les plus frappants est l'amélioration de la santé des enfants qui fréquentent les salles. Les cas de mort dans les asiles sont d'environ deux ou trois sur cent, tandis que la mortalité des enfants, entre deux et six ans, qui ne les fréquentent pas est à Florence de seize sur cent.--Les résultats probables ne s'arrêteront pas aux enfants, mais ils s'étendront jusqu'aux parents.
Une grande partie des enfants reçus dans les asiles de Florence viennent de l'hospice des Enfants-Trouvés, et, sur six cents, quatre cents appartiennent à cette classe. Une extrême misère avait forcé leurs auteurs à les abandonner; mais aussitôt que l'existence des asiles fut connue, la tendresse paternelle reprit ses droits sur le cœur de ces malheureux parents; ces infortunés enfants furent appelés à goûter les douceurs de la famille et se virent réintégrés dans leur condition civile. Dans les trois années antérieures à l'ouverture des asiles, le nombre des enfants retirés de l'hospice de Florence avait été d'environ 176; mais en 1833, aussitôt que les salles furent ouvertes, ce nombre s'éleva à 214, et en 1837 il s'accrut jusqu'à 404. Peu de faits aussi féconds en importantes et heureuses conséquences ont jamais été mis en lumière dans la statistique morale d'un pays.
En Autriche, en Bavière, en Prusse, de nombreux établissements sont venus rivaliser avec les nôtres. Dans le grand-duché de Saxe-Weimar, il n'y a pas un village qui ne soit depuis dix ans déjà pourvu d'une de ces salles hospitalières; et le Danemark n'a pas voulu être le dernier État d'Europe à recueillir leurs bons effets.
Les États-Unis d'Amérique entrèrent largement dans cette voie, et dès 1835, la seule ville de New-York avait ouvert vingt-sept salles dans l'intérieur de ses murs.--Les colonies anglaises ne devaient pas non plus demeurer dépourvues de ces écoles pour le premier âge. Missionnaires de l'enfance, de nombreux maîtres quitteront leur patrie, et, parmi eux, deux fils de James Buchanan ont, dès 1829, obtenu des succès dans le sud de l'Afrique, en dirigeant desInfant Schools, ouvertes aux enfants des Cafres, des Hottentots, et d'autres tribus à demi sauvages.
Vue générale de la Salle d'asile Cochin.
Il ne nous reste plus maintenant qu'à faire connaître l'emploi de la journée dans nos asiles. Disons, avant de retracer ce qui se passe dans tous, que, dans un certain nombre seulement, on a fait pénétrer le travail, qui joue, comme nous l'avons fait voir, un si grand rôle dans les établissements de ce genre en Toscane. Son introduction devrait, nous le pensons, être générale; nous le voudrions simple, sans fatigue aucune, peu prolongé, pour qu'il fût comme une variété ou même comme une distraction des autres exercices; il occupe les enfants, les rend attentifs, permet d'obtenir du silence, et porte chacun des petits travailleurs à la réflexion. On peut, pendant ce court labeur, diriger les pensées de l'enfant par quelques récits, quelques questions, par l'explication des paroles, des chants et des prières qu'il répète journellement.
A Strasbourg, depuis longtemps déjà, toutes les petites filles des salles d'asile en état de tenir des aiguilles tricotent; le nombre de paires de bas confectionnées par elles est considérable. Chaque année on les distribue en prix aux enfants.
Le Jury.
Les garçons sont occupés a parfiler de la soie, qui se file ensuite et peut se teindre, puis être tricotée. A Lyon, dans quelques autres villes encore, et dans plusieurs des asiles de Paris, le travail a également été adopte comme propre à faire contracter aux enfants une habitude qui, inculquée à cet âge, devient un goût, bientôt après une seconde nature, et plus lard les doit préserver de la misère et de ses maux. A Paris, pendant l'année 1843, plus de huit mille enfants ont été reçus dans les vingt-quatre salles d'asile pendant la journée de travail de leur mère. Des souscriptions ont permis de fournir aux plus pauvres d'entre eux les vêtements qui leur manquaient. Plus de deux mille huit cents enfants ont profité de ce bienfait. Aux termes des règlements, les enfants, pour être admis, doivent avoir atteint l'âge de deux ans, et n'avoir pas dépassé celui de six. On les y conserve jusqu'à sept: mais, par humanité, on feint souvent de croire à la déclaration peu exacte d'une mère pauvre, et sur les huit mille enfants accueillis, il en est plus d'un qui n'a guère plus de dix huit mois, et se trouve par conséquent avoir à justifier, par un air encore plus grave et plus raisonnable que celui de son âge réel, les six mois dont sa mère l'a vieilli par une fraude bien excusable, et sur laquelle la situation de la famille détermine à fermer les yeux.
Le règlement imprimé qu'on remet aux parents qui amènent pour la première fois leurs enfants à l'asile, nous fait connaître quelques-unes des sages mesures qui sont prescrites dans ces établissements.--Les parents, avant d'envoyer leurs enfants, doivent, chaque matin, leur avoir lavé les mains et le visage, les avoir peignés, et avoir veillé à ce que leurs vêtements ne soient ni troués ni déchirés. De fréquentes inobservations de cette règle entraîneraient le renvoi; mais, chaque matin, à l'arrivée et avant l'entrée dans la salle, on passe ce qu'on appelle la revue des mains, et l'établissement est pourvu d'une fontaine et des éponges nécessaires pour réparer les infractions au règlement.--Les enfants doivent arriver à l'asile à huit heures et demie au plus tard. Ceux qui se présentent après neuf heures ne sont reçus qu'en cas d'excuse valable.--Chaque enfant doit être porteur d'un panier qui contienne sa nourriture pour la journée.
L'heure de l'entrée en classe est indiquée par une cloche.
Aussitôt les enfants dispersés se réunissent, le maître ou la maîtresse les place sur deux files. Le maître prescrit le silence et fait fairefront.Alors est passée la revue de propreté dont nous parlions tout à l'heure. Lorsqu'elle est terminée, le maître donne un coup de sifflet pour indiquer qu'on va se mettre en marche, et, avec une touche en bois, il marque la mesure du chant qu'il va entonner. Quand le chant commence, le maître fait marquer le pas aux élèves jusqu'à ce une la mesure soit battue juste, et ce n'est que lorsqu'elle est bien établie, que l'on se met en mouvement. Pendant la marche, on veille à ce que les enfante se tiennent droit et aient les mains jointes derrière le dos. L'une des marches les plus usitées dans les asiles de Paris est celle que Wilhelm a mise en musique et qui se trouve dans le 16e cahier de sonOrphéon. Le chant continue jusqu'à ce que tous les enfants soient entrés dans les intervalles des bancs; les premiers arrivés marquent le pas, et lorsque les derniers sont en place, le maître donne un coup de sifflet en disant:Halte!Après une légère pause, qui permet de s'assurer si le mouvement s'est arrêté au commandement, le maître dit:front. Alors les enfants, au moyen d'un quart de conversion, font face au milieu de la classe, en attendant le signal de la prière.
«L'usage de la faire répéter, phrase par phrase, à tous les enfants, dit madame Nau de Champlouis, dans uneInstruction élémentaire pour la formation et la tenue des salle d'asile, a beaucoup d'inconvénients, et surtout celui de réduire à un exercice purement machinal ce qu'un doit désirer de rendre une œuvre de réflexion. J'ai vu, dans quelques asiles, cet usage remplacé par une autre méthode que je lui préfère de beaucoup. Le maître dit la prière à haute voix, tous les enfants la suivent en silence; dès qu'un d'eux a prouvé qu'il l'a bien retenue par cœur, il obtient, comme récompense, de la dire tout haut en place du maître. J'ai pu remarquer plus d'une fois combien ils attachaient de prix à cette faveur; bientôt tous l'ont réclamée à leur tour et s'en sont montrés dignes. Le but qu'on se proposait par la répétition immédiate de chaque phrase a été aussi bien atteint, et l'esprit de la prière a mieux pénétré ces jeunes cœurs.» L'auteur de cet utile manuel recommande judicieusement aux maîtres et aux maîtresses de ne pas multiplier les prières, afin d'éviter l'inconvénient de rendre, en quelque sorte, banal ce pieux exercice par sa répétition trop fréquente. Elles doivent, bien entendu, être courtes, simples, en rapport enfin avec l'âge le plus tendre.
On comprend que ces écoles gardiennes ont presque uniquement pour but l'éducation des enfants, et qu'on ne doit y avoir en vue leur instruction que secondairement. Voici donc l'emploi de la journée prescrit par leJournal des Salles d'Asile: «Après la prière commencent des chants, les uns vifs et animés, les autres simples et touchants, qui expriment toutes les idées les plus appropriées à la vie des enfants, aux sentiments et aux habitudes morales dont on veut les pénétrer; puis viennent les évolutions, les exercices qui les occupent, les amusent, les tiennent sans cesse en haleine et en action. Toute l'instruction consiste en exercices, pour satisfaire au besoin continuel du mouvement et à la surabondance de vie et d'activité qui sont propres à l'enfance. Tout exercice ne doit pas durer au delà de dix minutes pour ne point fatiguer l'attention des enfants.--Toute punition corporelle, ou même sévère, est interdite, les enfants ne devant être conduits, surtout dans le premier âge, que par une discipline douce et maternelle. La seule punition est l'isolement de leurs petits camarades, pendant quelques minutes. Il s'agit, avant tout, de rendre aimable et de faire aimer la salle d'asile, le maître ou la directrice, les enseignements donnés, sous la forme de conversations familières, par demandes et par réponses, ou d'exercices et de jeux. On a beaucoup fait quand on a disposé l'enfant à se plaire dans la salle d'asile, à s'y trouver content et heureux, à ne la quitter qu'à regret, à y revenir chaque matin avec empressement.--Pour qu'une seule personne, assistée d'une seule aide, puisse suffire à la surveillance de deux cent cinquante ou trois cents enfants, elle les divise en fractions de huit ou dix, même de trois ou quatre, sous la direction d'un petit moniteur pour les garçons, d'une petite monitrice pour les filles. De plus, un ou deux enfants, de deux, trois ou quatre ans, sont confiés à un enfant de cinq ou six ans, qui, tout fier et heureux d'avoir à exercer une sorte de patronage et d'autorité, donne les soins les plus touchants à ses petite pupilles, et apprécie d'autant mieux tout ce qui peut leur être nécessaire ou agréable, qu'il se rapproche plus de leur âge, qu'il comprend mieux leur faiblesse, leurs petits chagrins, leurs moindres désirs, et fait exactement pour eux ce que la mère la plus tendre et la plus attentive pourrait faire pour l'enfant le plus chéri et le mieux choyé.--Tour à tour, les enfants apprennent à lire les lettres, les syllabes, les mots, les phrases que la directrice ou le maître trace sur un grand tableau noir exposé à tous les yeux. Ils s'amusent et s'exercent à compter au moyen de petites billes rondes, de différentes couleurs, figurant les unités, les dizaines, les centaines, qui sont enfilées dans de petites barres de fer: c'est ce qu'on appelle un boulier.--Les chants reviennent à des intervalles assez rapprochés.--Les plus âgés sont exercés à former les lettres sur le tableau noir. On peut leur donner aussi quelques autres notions bien élémentaires (1) d'arithmétique, de géographie, d'histoire naturelle, d'histoire sainte, mais en évitant avec un grand soin la fatigue, une attention prolongée et une immobilité qui est contraire à leur organisation, et qui le deviendrait à leur santé.
Note 1:Le comité central d'instruction primaire y a introduit cette année, avec un plein succès, l'enseignement des poids et mesures, à l'aide du tableau figuratif de M. Dalechamps, instituteur communal du onzième arrondissement de Paris.
On s'est très-bien trouvé de l'épellation chantée. Ainsi, toute la classe chante l'alphabet en suivant les lettres et en les chantant comme s'il était question de solfier des notes. Ainsi, sur l'airAh! vous dirai-je, maman?au lieu de chanter do, do, sol, sol, la, la, sol, la classe, en suivant la baguette qui lui montre les lettres, chante A, B, C, D, E, F, G; le plus faible enfant saisit à la fois la note et la lettre, et la leçon est prise; ou bien, sur l'air d'un accord parfait, sol, si, ré, sol, on indique chaque lettre l'une après l'autre:
je vois un A,
je vois un B;
et l'alphabet se trouve ainsi enseigné jusqu'à Z. L'éloquence du geste est permise dans ce mode de lecture, comme accompagnement de la voix. On peut, le bras tendu, montrer les lettres du bout des doigts, fermer le poing, battre la mesure, frapper des mains, lire vite, lire doucement, élever la voix, la baisser, le tout à commandement; l'oreille s'habitue à un certain rhythme, le corps est tenu en activité; le mouvement des bras, celui des pieds, entretiennent la vivacité de circulation, la plénitude de respiration, la turbulence d'action et la précision d'exécution; dans tout cet ensemble l'enfant est entraîné, il vit, il oublie qu'il apprend à lire; et en effet la lecture n'est pas, comme on le voit, le seul résultat de sa leçon. Lorsque ce procédé fut usité pour la première fois par les fondateurs des salles d'asile à Paris, l'un d'eux s'avisa de dire un jour au ministre de l'instruction publique (c'était en 1828): «Monseigneur, nous avons le moyen d'apprendre à lire aux enfants en chantant.--Pourquoi pas en dansant? repartit le ministre, qui croyait repousser une plaisanterie.--Vous avez raison, monseigneur, répliqua l'interlocuteur,ce serait encore mieux; nous y penserons.» Depuis ce temps il fut mis en usage de gesticuler et de sauter en mesure, tout en chantant:Je vois un A.Cette méthode, dit leJournal des Salles d'Asile, fait la joie de nos petite disciples. Nous n'assurons pas qu'elle soit la méthode sans pareille, la méthode par excellence; nous n'afficherons pas sur les murailles qu'elle peut procurer une lecture courante en vingt leçons, mais nous affirmerons qu'elle familiarise les enfants des salles d'asile avec la connaissance des lettres, avec celle des sons, avec l'habitude de la mesure, et qu'elle réunit l'utile à l'agréable pour un âge qui a besoin de mouvement autant et plus que d'enseignement.
La mise en rang des enfants avant leur entrée dans la salle, la prière, la lecture, ont été retracés par le crayon des artistes del'Illustration.Ils ont voulu donner aussi à nos lecteurs une vue générale de l'intérieur de la salle de l'asile Cochin, et leur y faire voir jusqu'au lit de camp sur lequel on étend, durant les exercices, ceux des enfants que le sommeil a gagnés. Comme on retient cette jeune population jusqu'au soir, pour donner aux parents la disposition libre de leur journée entière, cette précaution, en quelque sorte maternelle, a plus d'une fois son utilité.--Enfin un dernier dessin représente le prononcé d'une des peines bien légères dont nous avons parlé plus haut. Les lignes suivantes duCours normalde M. de Gérando expliquent et font apprécier cette innovation heureuse; «On a introduit depuis quelque temps, disait-il, l'institution d'un petit jury, formé par les enfants eux-mêmes, pour prononcer sur les fautes de leurs camarades. Vous trouverez dans cette institution, employée à propos et avec réserve, un moyen d'une heureuse efficacité pour faire réfléchir les enfants sur la moralité des actions, et pour les conduire à consulter le témoignage intime de leur conscience. Et ce qui nous prouve que la conscience leur dicte, en effet, naturellement, les règles du bien et du mal, lorsqu'ils l'interrogent avec une attention sincère et impartiale, c'est que les arrêts prononcés par ces petite jurys sont ordinairement empreints d'une équité remarquable.»
On a vu que tout est calculé pour que chacun des exercices fût une sorte de récréation. Mais pour satisfaire au besoin d'air et pour permettre aux enfants des mouvements plus vifs et plus animés, on les exerce dans les préaux à courir, à gravir, à sauter, à se livrer enfin à des exercices de gymnastiques simples, qui leur développent les muscles en les mettant souvent en activité.
C'est après une journée ainsi remplie que l'enfant retourne, le soir, dans sa famille gai, heureux, n'ayant recueilli que des impressions bienveillantes et morales qu'il reporte au milieu des siens.
(Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 396 et 394; t. III, p. 26, 58, 134 et 154.)
Anatomie et physiologie.--Une note de M. Lacauchie contient la description de nouveaux organes appartenant au système chylifère des mésentères. Ces organes n'existent que dans les replis mésentériques du péritoine; on les suit depuis le commencement de l'intestin jusque dans le méso-rectum, et leur nombre est d'autant plus grand qu'on les observe sur un point plus rapproché de l'estomac. Ce sont de petite corps ellipsoïdes de plus d'un millimètre de longueur dans le sens de leur grand axe, transparents, parcourus dans leur centre par une ligne blanchâtre. Placés entre les deux feuillets du péritoine, ils abondent au voisinage du pancréas et vers la fin de l'intestin grêle autour de la glande chylifère dite pancréas d'Aselli.
Quelle est la nature, quels sont les usages de ces organes? Ces questions sont encore à résoudre. L'auteur de la note pense qu'ils produisent une matière particulière qui vient se mêler au chyle pour le modifier.
Depuis la publication de cette note, M. Pacini a écrit de Pise pour réclamer la priorité de la découverte de ces organes qu'il a décrite en 1840 et qu'il considère comme des dépendances du système nerveux. Il les a rencontrés chez plusieurs mammifères et chez l'homme, sur les nerfs de la vie animale aux mains, aux pieds comme dans le mésentère sur les nerfs de la vie organique. M. Henle, de Zurich, les a également observées chez le chat comme M. Lacauchie et antérieurement à lui. Il partage les opinions de M. Pacini sur la nature de ces organes.
M. Flourens, en présentant à l'Académie un mémoire sur la moelle épinière par M. Misco, anatomiste italien, a fait une courte analyse de ce mémoire. L'auteur conclut de ses recherches qu'au lieu des huit faisceaux que l'on considère comme formant la moelle épinière, il faut en compter dix; il décrit ces faisceaux, dont il a modifié la nomenclature, suivant un usage que nous ne saurions approuver; ne serait-il pas, en effet, plus simple et plus juste de donner, seulement aux deux faisceaux décrits pour la première fois, des noms qui les distinguent des autres, en laissant à ceux-ci les noms sous lesquels on les a toujours connus et qu'ils ont reçus des savants qui les ont découverts. C'est une chose fâcheuse pour la science, et notamment en anatomie, que ce changement de noms qui ne peut que troubler la mémoire et finit par accumuler sur un seul organe quatre ou cinq dénominations, au grand détriment de la clarté du style et au grand désespoir du lecteur.
On doit à M. Gunsburg l'observation d'un fait curieux d'anatomie pathologique qui rappelle les cas analogues communiqués par M. Serres en août 1843. Nous hésitons cependant à considérer comme une dégénérescence ganglionnaire le fait observé par M. Gunsburg. A la suite d'un rhumatisme général très-intense, et pendant lequel les mouvements des membres étaient impossibles, le malade avait recouvré la faculté de mouvoir les bras, mais dans les extrémités inférieures la motilité, resta presque nulle et finit même par cesser complètement. La paralysie du rectum et de la vessie se joignit à celle des jambes; le malade mourut, et à l'autopsie on trouva les quatre troncs nerveux de la troisième et de la quatrième paire sacrée se terminant de chaque côté, après un cours de douze centimètres, à une tumeur blanchâtre de la forme d'une poire, longue, à droite, de deux centimètres sur un centimètre de largeur et trois millimètres d'épaisseur au milieu; la tumeur de gauche avait environ le tiers de la droite en grandeur; les deux troncs nerveux ne se prolongeaient pas au delà de la tumeur.
Ces renflements terminaux examinés au microscope se composaient de fibres nerveuses ramifiées, entrelacées et comprenant entre elles des cellules transparentes aplaties, dans lesquelles on distinguait un noyau et des globules. L'examen des autres nerfs moteurs ni rien offert de particulier.
Nous serions tentés de voir un arrêt de développement plutôt qu'une dégénérescence dans ces troncs nerveux terminés brusquement. La dégénérescence ganglionnaire sur un point n'aurait pas fait disparaître le reste du nerf; d'ailleurs la troisième et la quatrième paire se rendent principalement aux organes génito-urinaires et au rectum; leur altération fait comprendre la paralysie de ces parties, mais les anastomoses qui les unissent entre elles et au reste du plexus sacré ne suffisent pas à expliquer la perte complète du mouvement dans les membres abdominaux dont les nerfs étaient à l'état normal dès leur origine principale.
MM. Sucquet et Dupré ont présenté à l'Académie des mémoires sur différents moyens d'assainir les amphithéâtres d'anatomie et de conserver les cadavres. Le procédé de M. Sucquet consiste à faire macérer les sujets dans une solution de sulfate neutre de zinc. M. Dupré propose de faire pénétrer par une des artères principales les substances antiseptiques, sous forme gazeuse.
M. Maunoir, de Genève, a envoyé à l'Académie un mémoire sur la muscularité de l'iris; nous en rendrons compte lorsque la commission nommée pour l'examiner aura fait son rapport.
M. Foville a présenté à l'Académie, par l'entremise de M. Flourens, le premier volume d'un ouvrage sur l'anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux cérébro-spinal, dont le savant secrétaire a donné une courte analyse. Cet ouvrage a pour objet principal de faire connaître la structure de la moelle épinière et du cerveau. L'auteur expose, dans une série de recherches historiques, les idées des anciens sur le système nerveux, et les méthodes successives de dissection employées depuis Galien jusqu'à nos jours. Vient ensuite; un exposé de l'état actuel de la science, puis une idée, générale du système nerveux suivie de la description extérieure de la moelle et de l'encéphale. Les différences qui séparent le cerveau de l'homme de celui des animaux sont tracées d'après la forme extérieure seulement. M. Foville décrit ensuite la structure intime de l'axe cérébro-spinal, en suivant dans la moelle, le cervelet et le cerveau les fibres nerveuses et les fibres sensoriales motrices. Enfin l'étude de certaines déformations artificielles du crâne est jointe à la description de ses formes normales.
M. Flourens a également fait connaître à l'Académie des faits curieux dont on doit la découverte ou l'observation plus complète à M. Coste. Ces faits se trouvent consignés dans une nouvelle livraison de l'Histoire générale et particulière du développement des êtres organisés. Un des plus remarquables est l'existence de chaque côté du cou du fœtus des mammifères et de l'homme même, de quatre fentes transversales s'ouvrant dans le pharynx et séparées par des cloisons correspondant aux arcs branchiaux des poissons. Viennent ensuite des recherches fort intéressantes sur le système vasculaire de l'allantoïde.
L'Académie a reçu également de MM. Jacquart et Maignier une lettre contenant des détails sur les recherches délicates auxquelles se sont livrés ces deux anatomistes pour éclairer une question intéressante d'ovologie. Il résulte de leurs observations que, dans les premières semaines de la gestation, l'embryon humain est situé en dehors de la cavité amniotique et adhère seulement à l'amnios par son extrémité caudale et sa face dorsale.
--On connaît les belles expériences de Réaumur et de Spallanzani sur le suc gastrique et les digestions artificielles. Ces naturalistes se procuraient le suc gastrique au moyen d'éponges introduites dans l'estomac d'animaux à jeun, puis expulsées par le vomissement provoqué. Spallanzani s'en procurait souvent en prenant lui-même un vomitif à jeun; quelques hommes peuvent même en rendre presque sans effort et sans autre provocation qu'une gorgée d'eau ou une bouchée de pain avalée à jeun; c'était ainsi que Pinel en rendait jusqu'à une demi-livre. On conçoit que de pareilles manœuvres ne sauraient être répétées fréquemment sans nuire beaucoup à l'estomac de l'expérimentateur, et qu'on ne peut se procurer par ces moyens du suc gastrique d'animaux souvent, en grande quantité et bien pur.
Beaumont, médecin anglais qui a longtemps observé les phénomènes de la digestion chez un homme qui portail une fistule stomacale, se procurait du suc gastrique facilement, et sans nuire à son malade, en introduisant des éponges par cette fistule.
Tel est le procédé que M. Blondlot a mis en usage sur un chien; il a ouvert une fistule stomacale par laquelle il a pu librement communiquer avec l'intérieur de l'estomac, et en extraire du suc gastrique ou diverses substances à différents degrés de la digestion. Il a réuni ses observations dans un ouvrage intitulé:Recherches sur les phénomènes de la digestion et spécialement sur la composition du suc gastrique. Le même chien lui sert depuis deux ans, et, quoique de petite taille, peut fournir en une fois cent grammes de suc gastrique pur.
M. Blondlot a trouvé le suc gastrique constamment acide; cette acidité paraît tenir à la présence du phosphate acide de chaux; il en a étudié l'action sur les aliments simples et composés, soit dans l'estomac, soit hors de l'estomac et sous l'influence d'une température artificielle. Le principe essentiellement actif du suc gastrique paraît être une matière organisée particulière qui fonctionne à la maniéré des ferments. Son action n'a lieu qu'en présence d'un acide et sous l'influence d'une température comprise entre 10 et 40 degrés, MM. Flourens et Payen ont répété dans leurs laboratoires les expériences de M. Blondlot, et sont arrivés aux mêmes résultats. M. Payen est parvenu, par un procédé qu'il n'a pas encore décrit, à extraire du suc gastrique son principe actif qu'il propose de nommergasteraseet nonpepsine, comme le principe extrait par Schwann et Müller de l'estomac du veau au moyen de l'acide chlorhydrique.
Une question fort importante soulevée par M. Biot est celle de savoir quelles modifications la fécule éprouve quand on la met en contact avec le suc gastrique par les procédés suivis pour les autres substances. En effet, suivant le résultat que donnera l'expérience, on saura si le sucre contenu dans l'urine des diabétiques et analogue au sucre de fécule est préalablement formé dans l'estomac par la décomposition des matières féculacées, ou s'il se produit dans l'acte de la formation de l'urine. On comprend quelle influence peut avoir la solution de cette question sur le choix du régime alimentaire à prescrire aux diabétiques.
Il serait encore important, a dit M. Biot, de savoir si certains sels composés qui agissent sur l'économie animale quand ils sont ingérés dans l'estomac, sont simplement dissous par le suc gastrique, ou s'ils sont décomposés par lui dans leurs éléments constituants. M. Payen, en promettant de faire des expériences à ce sujet, annonce que, d'après les observations de M. Blondlot, la fécule n'éprouverait pas d'altération dans le suc gastrique.
Une autre question non moins importante pour l'humanité souffrante, c'est celle de la vertu lithontriptique du suc gastrique. M. Millot, dans une lettre à l'Académie, annonçait qu'ayant observé que des calculs urinaires se ramollissaient ans l'urine de diabétique, il avait essayé de l'action du suc gastrique sur ces calculs et les avait vus s'y désagréger quelle que fût leur nature.
M. Leroy d'Étiolles, dans une autre séance, en rapportant un passage de Sennebier, qui rappelle qu'un élève de Spallanzani avait découvert la propriété lithontriptique du suc gastrique, annonça qu'ayant voulu vérifier les expériences faites sous les yeux du grand naturaliste, il était arrivé à des résultats tout a fait négatifs, sauf pour les calculs alternants dont les couches s'étaient séparées, mais sans ramollissement des fragments. Plus tard, M. Leroy d'Étiolles ayant placé dans l'estomac du chien de M. Blondlot un fragment de calcul urinaire du poids de 95 centigrammes, après quarante-huit heures de séjour dans l'estomac, ce calcul ne pesait plus que 80 centigrammes; cette déperdition s'est opérée, dit M. Leroy, sans ramollissement ni disgrégation, mais par une sorte d'usure superficielle.
Ce dernier résultat nous semble donner gain de cause à Spallanzani et à M. Millot; en effet, on sait que dans l'acte de la digestion l'estomac, par un mouvement qui lui est propre, agite et ressasse pour ainsi dire les substances qu'il contient, on a même longtemps, et jusqu'à l'expérience des tubes et des boules creuses de Spallanzani, attribué à ce frottement des parois de l'estomac la dissolution des aliments que l'on considérait comme une trituration. Nul doute que, si notre estomac était organisé comme celui des gallinacés, nous ne pussions comme eux détruire à la longue, par des frottements répétés des matières dures, des noyaux siliceux: mais, sans aller si loin, on conçoit que le frottement des parois de l'estomac, surtout chez le chien, qui digère facilement les os, puisse désagréger la superficie d'un calcul dont le ciment est dissous d'une manière égale à la superficie, il va sans dire que c'est de la circonférence au centre, et couche par couche, que la destruction du calcul doit avoir lieu: et l'on ne peut expliquer que par cette double action du suc gastrique et de l'estomac l'usure superficielle dont parle M. Leroy d'Étiolles.
Maintenant faut-il de cette expérience conclure que le suc gastrique injecté dans la vessie débarrassera les calculeux de leurs pierres? Nous ne le croyons nullement. Entre le suc gastrique d'un chien, dans l'estomac de ce chien qui en produit sans cesse, et ce suc gastrique placé à certaine dose dans la vessie d'un homme, entre un calcul placé dans l'estomac d'un chien, et ne pouvant qu'y diminuer, et ce même calcul dans la vessie d'un malade où il est, à proprement parler, chez lui, où il s'augmente chaque jour et se trouve dans d'excellentes conditions de conservation, il y a trop de différence, et nous ne pensons pas que le suc gastrique remplace jamais le lithotome et l'instrument dont on doit la découverte à M. Leroy d'Étiolles.
M. Scharling a rendu un service aux personnes qui s'occupent d'expériences sur la respiration, en précisant les circonstances principales dont il est important de tenir compte et de faire mention dans ces expériences.
(La fin à un prochain numéro.)
Le grand événement qui occupe Paris depuis quarante-huit heures, c'est la mort de M. Laffitte. Nous laissons à un autre le soin de raconter cette vie patriotique et dévouée, et de tracer l'esquisse de ce fin esprit et de ce caractère aimable et bienveillant; mais un courrier de Paris ne saurait se mettre en route le lendemain de la mort d'un tel homme, sans partager le deuil de la ville, sans mettre un crêpe à son chapeau et une fleur funèbre à sa boutonnière. Les jours de fête, les courriers parés de bouquets joyeux et de rameaux verdoyants, s'élancent bride abattue sur la route et font claquer leur fouet en signe de réjouissance. Il faut les voir, vils, ardents, intrépides, une main appuyée crânement sur la hanche, et de l'autre agitant dans l'air ce fouet à triple carillon, leur sceptre et leur épée. Comme ils partent! comme ils volent! connue ils dévorent l'espace! La poussière tourbillonne autour d'eux; du pied des chevaux jaillit l'étincelle. Qui peut les arrêter? Ils sont les messagers d'heureuses nouvelles, et les bonnes nouvelles n'arrivent jamais trop vite. Aussi leur course rapide ressemble-t-elle à un divertissement: ils ont des égards pour tous les bouchons, des bons mots pour tous les originaux qui passent, des regards amoureux et des gaillardises pour toutes les châtelaines d'auberge et pour les Amaryllis en sabots et en jupon court qu'ils rencontrent le long du chemin.
Cette joie, cette allure fringante, cette insouciante ardeur nous sont aujourd'hui détendues; au moment de partir et de quitter Paris, notre courrier est arrêté par un immense convoi funèbre. C'est aujourd'hui jeudi le 30 mai 1844, et les restes mortels de l'homme aimable, de l'homme bienfaisant, du citoyen éprouvé, traversent la ville, escortés et pleurés par une foule immense. Ailleurs nous vous raconterons les détails de cette touchante et vaste solennité de la mort. En ce moment, notre courrier n'est occupé qu'à guider son cheval à travers cette multitude innombrable, le tenant en bride, de peur d'accident, et cherchant une issue pour gagner l'espace et se mettre en route pour l'étranger et les départements, qui l'attendent.--Silence! voici le char funèbre. Notre courrier s'arrête respectueusement, salue avec tristesse, et, après cet hommage rendu à un homme de bien et cette dette de piété acquittée envers la mort, il reprend sa course et passe d'un air morne.
Le ciel semble avoir prévu ce grand deuil que Paris devait éprouver; il a gardé l'air sombre et le voile lugubre qui le recouvre depuis quinze jours. Des nuages tristes rendent sa face maussade; une pluie froide l'inonde. On grelotte à Paris comme au mois de décembre; Paris a les pieds mouillés, Paris reprend son paletot; et si les groom, les femmes de chambre et les portières pestent contre cette distraction du mois de mai qui leur donne, en plein printemps, à brosser des bottes et des pantalons qui semblent sortis des pieds boueux de l'hiver, les décrotteurs en plein vent et en boutique s'en félicitent. Vous le voyez! le mauvais temps, comme les mauvaises actions, profite toujours à quelqu'un. C'est pour cela, sans doute, ô Jupiter! que tu as mêlé ce bas monde de pluie et de soleil, de bien et de mal; ne faut-il pas que tout le monde vive?
En parlant de vivre, voici une mort singulière et touchante: il y a huit jours, dans un village voisin de Paris, une jeune fille de seize ans, naïve alerte, épanouie, de cette espèce joyeuse et rapide qui vole à travers les prairies, cueille la pâquerette et la fleur d'aubépine et court après les papillons; un jeune fille échappant dès le matin à la sollicitude maternelle qui voulait la retenir, s'écria en sautant par-dessus la haie voisine: «Je vais chercher des nids de fauvettes!» La mère savait son goût innocent d'aventures bucoliques et la laissa faire, bien certaine qu'au retour elle lui rapporterait de son air le plus heureux, de son sourire le plus frais et le plus doux, quelque bouquet de fleurs sauvages cueilli dans les bois ou glané dans les prés verdoyants, sur le bord des fontaines. Quelle joie pour une mère! Théocrite, Virgile et M. de Florian vous diraient cela mieux que moi.
Elle partit donc... on l'attendit toute la matinée; le soir, on l'attendait encore, et la blanche jeune fille n'était pas revenue. Qu'y a-t-il? Que lui est-il arrivé? Où est ma Tille? Avez-vous vu ma fille? ma fille! ma fille! au nom du ciel! L'éveil est donné, l'effroi se répand partout, la mère pleure, les valets, d'un air affairé et lugubre, courent le village et la campagne, interrogeant celui-ci, apostrophant celui-là: enfin, après bien des recherches vaines, après un flux et reflux d'espérances et de terreurs sans nombre, on arrive au pied d'un bel églantier en fleur, incliné sur une nappe d'eau limpide; et sur cette onde voilée d'arbustes embaumés, qu'aperçoit-on? un voile blanc, puis un chapeau de paille agité par la brise comme une fragile nacelle, et enfin,--le dirai-je?--un cadavre pâle et flottant à la surface. C'était la jeune fille, ce matin encore vivant de sa vie de seize ans, c'est-à-dire avec un horizon charmant devant ses yeux, et qui semblait l'appeler au loin à un bonheur sans fin.
On approcha du cadavre et on le relira de l'eau;--elle était bien morte; nul espoir de ranimer cette joue livide et ce cœur éteint;--dans sa main droite, contractée violemment, la pauvre enfant tenait quelques restes de mousse, de brins d'herbe et de plumes légères, tels que les oiseaux en composent leur nid, tristes débris mêlés à une feuille d'églantier.
Ces arbres fleuris, le chant des fauvettes gazouillant sous leur dôme de feuillage, l'eau murmurante l'avaient attirée; et là, sans doute, ravie et se promettant d'apporter à sa mère les trophées de sa conquête, elle s était suspendue à la branche fragile pour saisir et la fleur et le nid de la fauvette; mais la branche cédant tout à coup et se brisant, la fleur, le nid et la jeune fille disparurent dans l'eau placée là comme un piège et comme un abîme. Qui sait,--mais sommes-nous au temps de la mythologie?--qui sait si quelque hamadryade, jalouse de voir l'imprudente venir ainsi dépouiller ses domaines et détruire l'espoir de ses hôtes harmonieux ne brisa point la branche d'une main irritée? ou peut-être trompée par une fallacieuse image, la malheureuse jeune fille s est-elle noyée dans l'onde perfide en croyant s'y mirer?
Ce qui suit vous semblera moins poétique; mais si la poésie est bonne, la réalité a bien son prix: j'en atteste l'ordre du jour que vient de rendre M. le général Jacqueminot, commandant de la garde nationale de Paris et de la banlieue: il s'agit de pantalons et non pas d'autre chose; ce n'est pas le cas d'invoquer la muse de Virgile et d'Ovide. Or, voici mon histoire de pantalons en deux mots.
Voyant dernièrement le soleil en pleine ardeur et les chaudes haleines du printemps caresser amoureusement la garde nationale, M. le général Jacqueminot l'avait officiellement autorisée à prendre ce que nous autres vieux grognards nous appelons la tenue d'été. Le chasseur donc, et le grenadier, et le capitaine, et le colonel, et le sergent, et le tambour s'en allaient, d'un pied leste et d'un air pimpant, vêtus du pantalon léger, toile grise ou toile blanche, suivant le poste où ils devaient avoir l'honneur de se livrer aux ineffables charmes de la faction et aux attraits délirants de la patrouille Que vous dirai-je? La garde nationale était blanche, depuis quinze jours, comme un acacia en fleur, et s'épanouissait au soleil. Mais la bise a ses malices et la pluie aime à jouer des tours. Si elles abattent les fleurs par leurs efforts combinés, si elles glacent et tuent les fruits dans leurs calices, elles n'ont pas plus de respect pour les pantalons blancs des douze légions. La seule différence, c'est que les fleurs n'ont pas d'autre vêtement que leur enveloppe parfumée et fragile:--il faut, bon gré mal gré, qu'elles y périssent;--tandis que la garde nationale peut changer de pantalons, et passer à sa fantaisie de la toile glaciale au drap réconfortant.
M. le général Jacqueminot, en César prudent, n'a pas manqué de profiter de cette situation magnifique et de cette double culotte; les pantalons blancs, tirés de l'armoire par un ordre du jour printanier, viennent d'y rentrer sur un autre ordre du jour, et le pantalon de drap, recommençant son règne interrompu, triomphe en ce moment sur toute la ligne. La garde nationale est en pleine tenue d'hiver depuis une semaine C'est une insulte au mois de mai, n'est-il pas juste de lui rendre injure pour injure? D'ailleurs les pituites, les rhumes de cerveau, les éternuements, les maux de gorge et le jujube allaient grand train dans les douze légions, et il était temps d'y mettre ordre, sauf à s'aliéner les médecins et les apothicaires.
Dans le monde politique et parlementaire que M. le général Jacqueminot fréquente et dont il est un des héros, n'y a-t-il pas beaucoup de braves qui changent d'opinion et de parti comme la garde nationale change de culottes, selon le vent qui souffle?
Ce temps désagréable, qui contraint les soldats citoyens à se casemater et à se draper, commence à disperser la foule départementale qui s'était précipitée sur Paris; en même temps la pluie fait peur aux hordes qui se tenaient encore dans leurs foyers, n'attendant que le moment où les hôtels garnis et les spectacles parisiens seraient un peu dégagés pour prendre la poste et la diligence, et y faire invasion à leur tour. On commence donc à respirer dans notre bonne ville de Paris, et à voir clair dans cette multitude d'étrangers qui s'écoulent peu à peu et rentrent chez eux. Paris se tâte, s'interroge, se retrouve et s'aperçoit, Dieu merci, qu'il n'est pas devenu tout à fait Bar-sur-Aube ou Quimper-Corentin.
Nous conseillons cependant à nos chers frères et féaux amis des départements qui sont encore ici, de patienter et de ne pas ployer leur tente étourdiment, et en voici la raison; mademoiselle Taglioni va donner décidément six représentations à l'Opera; au moment même où mes honorables lecteurs liront ces lignes, l'illustre danseuse aura fait sa première pirouette et son premier entrechat. La foule y sera, et déjà on s'arrache les yeux pour avoir des loges. Cela ne vaut-il pas la peine de rester à Paris au risque de forcer madame Marlborough de monter à sa tour pour voir pourquoi M. Marlborough ne revient pas?
Une sylphide comme Taglioni est une rareté; on n'en verra probablement jamais de pareille. Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'après ces six apparitions, personne ne la reverra plus, ni Paris, ni la province, ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni l'Ancien, ni le Nouveau-Monde; mademoiselle Taglioni est décidée à ployer ses ailes et à faire souche de simple bourgeoise et de mère de famille: assez voltigé comme cela!
Voici les conditions proposées par mademoiselle Taglioni pour ses six représentations, et acceptées par l'Académie royale de musique: mademoiselle Taglioni prélèvera deux mille francs sur la recette de chaque soirée; il lui sera, en outre, accordé une représentation exclusivement à son bénéfice, et dont le total est garanti à quinze mille francs.
C'est donc une trentaine de mille francs que la sylphide récoltera en un mois et emportera sur son aile, au risque d'alourdir un peu son vol. On se déciderait pour beaucoup moins à aller terre à terre.
Mademoiselle Taglioni, après cette dernière apparition, aurait, a-t-on dit, l'intention de se retirer sur le lac de Côme. Cette nouvelle est fausse: le lac de Côme sent encore la sylphide et la poésie; et mademoiselle Taglioni est bien résolue à ne plus vivre que dans la prose; elle vient de louer, à cet effet, un appartement au Marais, rue Saint-Louis, tout près de la rue des Minimes; mademoiselle Taglioni se propose d'y couler ses heureux jours en paix, se promenant tous les matins et tous les soirs à la place Royale, et passant son dimanche à jouer aux dominos au café Turc.
Ainsi finissent les déesses de notre temps!
Un homme de beaucoup d'esprit qui a essayé un peu de tout en ce monde. M. Harel, s'est décidé à essayer de l'éloquence académique, et ce nouveau coup d'essai lui a parfaitement réussi. Le prix proposé l'année dernière par l'Académie Française, et dont l'Éloge de Voltaireétait le sujet, vient d'être donné au travail de M. Harel; ceci ne s'est point passé sans difficultés et sans lutte; non pas que le mérite littéraire de l'ouvrage de M. Harel fût mis en question, mais c'était le droit de Voltaire lui-même aux honneurs d'un éloge qui était attaqué et contredit par un certain parti philosophique qui a sa part d'influence à l'Académie. Enfin, les voltairiens l'ont emporté, et, M. Harel tient sa couronne. Qu'en vont dire Fréron et le père Garasse?
Les illustres mariages et les mariages riches continuent à pleuvoir de tous côtes. Après ceux que nous avons annoncés la semaine dernière, voici venir celui de M. le duc d'Albuféra, fils de l'illustre maréchal Sachet, avec mademoiselle Schikler, fille du fameux banquier prussien mort il y a un an en odeur de millions. Le laurier et le billet de banque s'entrelacent dans cette affaire.
C'est à la fin du mois qu'Édouard Donon-Cadot, fils du riche banquier de Pontoise, et prévenu de complicité dans l'assassinat de son père, paraîtra devant la cour d'assises. M. Chaux-d'Est-Ange plaide pour ce malheureux jeune homme. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette terrible aventure, et puissions-nous avoir un innocent à leur montrer!
Théâtre-Français.Catherine II, tragédie en cinq actes, de M. Hippolyte Romand.
On connaît la triste et lamentable aventure d'Iwan VI; encore enfant et appelé au trône après la mort de l'impératrice Anne, une révolte le renversa au bout de quelques mois et mit le sceptre impérial aux mains de l'indolente et voluptueuse Élisabeth; Iwan, devenu une menace et un danger, fut enfermé dans une forteresse; il y vécut pendant vingt ans, sans relâche à sa captivité; un jour enfin, sous le règne de Catherine II, on apprit que quelques soldats conduits par un officier, ayant tenté de délivrer Iwan pour le proclamer empereur, le commandant de la prison avait tué le prince à coups de sabre, plutôt que de le laisser au pouvoir des rebelles; manière un peu violente de répondre d'un prisonnier.
Quand Iwan périt de cette façon tragique, il avait vingt-quatre ans.
Bien que la tragédie de M. Hippolyte Romand porte le nom de Catherine, Iwan y joue un rôle très-important et pourrait, sans trop de vanité, réclamer son droit à baptiser l'ouvrage. C'est en effet la captivité, c'est la mort d'Iwan qui en fait le fond et l'intérêt. Seulement, M. H. Romand s'inquiétant fort peu du récit historique, le modifie à son gré, le dénature à sa fantaisie, et, au lieu du fait connu, substitue l'invention romanesque.
Scène de Catherine II, 3e acte; Iwan, M. Beauvallet; Orloff, M. Guyon; Bestuchef,M. Maubant; Catherine, mademoiselle Rachel; Augusta, mademoiselle Araldi.
Il suppose Catherine éprise d'Iwan et projetant d'en faire son mari et de l'élever au trône; c'est là une pensée peu vraisemblable dans une femme comme Catherine, qui tenait tant à son autorité achetée par beaucoup de hardiesse et si glorieusement exercée. Mais enfin, prenons du poète ce qu'il lui convient de nous donner. Catherine aime donc Iwan et songe à le rendre libre. De son côté Iwan a été séduit par la beauté de Catherine, qu'il a vue plusieurs fois passer sur un traîneau rapide au pied de sa prison; et même, si je ne me trompe, les deux amants ont ou plus d'une entrevue sentimentale sous les verrons; mais par une idée singulière, et qui n'est peut-être pas suffisamment digne de la sévérité de la tragédie, Catherine a dissimulé son nom et sa personne, et s'est donnée à Iwan pour une certaine princesse Augusta qui fait partie de sa cour. Iwan donc croit aimer la princesse Augusta et non pas Catherine, qu'il s'imagine au contraire n'avoir jamais vue.
Mademoiselle Rachel Félix,d'après un médaillon de M. Adam Salomon.
Tout irait à souhait, et probablement Catherine épouserait Iwan, mariage qui ferait bien rire l'histoire, si Orloff n'était pas là; or, Orloff n'a pas le moins du monde l'envie de céder à Iwan sa place dans la confiance de Catherine, et de se dépouiller de son autorité. Il est donc de son intérêt de jeter le trouble entre Iwan et Catherine, en attendant mieux; c'est ce qu'il fait sans ménagement aucun, et voici à quelle occasion: Catherine a résolu de faire sortir Iwan de sa prison et de l'amener dans son palais; elle veut le préparer par là au bonheur qu'elle lui réserve. Si j'ai bonne mémoire, c'est à l'aide d'un jeu fantasmagorique qu'elle le tire de sa forteresse, et qu'elle l'introduit dans sa cour. Il y a dans tout cela, ce me semble, une espèce de philtre, qui fait d'Iwan une sorte de dormeur éveillé. Or, voici notre prisonnier à Saint-Pétersbourg, dans le palais impérial, où Catherine va venir accompagnée de tout l'éclat souverain, et suivie du cortège des courtisans.
Orloff, qui craint pour son pouvoir le résultat de cette entrevue, a pris ses précautions: il est allé trouver Iwan dans sa prison, et là il lui a raconté les actions les plus compromettantes pour Catherine. Orloff, en outre, a remis à Iwan une lettre qui contient des faits très-graves sur la mort de Pierre III. Iwan a le cœur ingénu; il s'indigne, et manifeste pour Catherine une antipathie très-peu respectueuse. C'est ce que Orloff demandait, espérant bien qu'à l'occasion il aurait le profit de cette indignation.
Ce profit, en effet, ne se fait point attendre. Iwan, comme nous l'avons dit, arrive au palais; toute la cour est assemblée. Par continuation du roman de là-haut, Catherine a posé une couronne sur la tête de la princesse Augusta, pour donner le change à Iwan et lui faire croire qu'Augusta est l'impératrice. Quant à elle, Catherine, elle continue à remplir le rôle d'Augusta. L'impératrice se promet, sans doute, beaucoup de satisfaction de ce quiproquo; que de joie quand Iwan apprendra le nom véritable de celle qu'il aime! quelle charmante surprise quand il saura qu'il a affaire à Catherine!
Il en arrive tout autrement, et la vertu d'Iwan ne donne pas le temps à Catherine de se nommer. Voyant venir la princesse Augusta, il s'imagine trouver en elle Catherine II; le récit d'Orloff lui revient à l'esprit; alors il ne se contient plus et adresse à Augusta, sous prétexte qu'elle est Catherine, les plus vives apostrophes. Cependant la véritable Catherine est présente et reçoit ce déluge d'accusations en silence et en continuant à garder, aux yeux d'Iwan, le plus strict anonyme. Je vouss demande si la cour est scandalisée de l'aventure; on reconduit Iwan en prison sur un signe de l'impératrice; Iwan cependant ne se retire pas sans avoir montré violemment à la prétendue Catherine (Augusta) la lettre qu'il tient d'Orloff et qui compromet la véritable Catherine.--Je ne sais si je me fais comprendre au milieu de cet imbroglio.
L'insulte a été violente et publique; mais Catherine ne désespère pas de ramener Iwan et de conserver son amour; toujours cachée sous le nom d'Augusta, elle se rend près de lui, dans sa prison. Iwan, encore tout ému de la scène que nous avons racontée, continue à témoigner son éloignement pour Catherine; Catherine cherche à l'excuser; c'est sa propre cause qu'elle plaide sans qu'Iwan s'en doute; celui-ci, qui a l'entêtement de la vertu convaincue, ne recule pas d'une ligne, et la situation n'est déjà plus tenable pour Catherine, quand tout à coup Orloff arrive; il écoutait aux portes sans doute. Orloff, en bon apôtre, fait semblant de vouloir prendre le parti de l'impératrice outragée par Iwan. «Je me défendrai bien moi-même!» s'écrie enfin Catherine poussée à bout et laissant son amour-propre reprendre le dessus et dominer son amour.
«Quoi, vous êtes Catherine! s'écrie Iwan.--Oui,» répond-elle. Dès ce moment tout est dit; il n'y a plus d'erreur possible: c'est à Catherine elle-même qu'Iwan s'adresse, et il ne la ménage pas plus maintenant qu'il ne le faisait en croyant parler à Augusta.
Je n'ai pas besoin de dire que l'amour qu'Iwan ressentait pour la soi-disant Augusta est complètement détruit par cette découverte qu'il fait de Catherine dans cette Augusta jusqu'ici adorée: autant Iwan l'adorait, autant il l'exècre maintenant. Catherine tente un dernier effort pour reconquérir ce cœur révolté; mais elle y perd son éloquence, et Iwan s'amende si peu qu'il va jusqu'à la menacer de son poignard, ce qui est bien fort; que vous en semble?
En même temps, Iwan conspire contre Catherine et veut la renverser, du fond de sa prison: ses amis sont tout prêts; dans un instant Catherine sera au pouvoir d'Iwan; il a la complaisance de le lui annoncer.
Iwan se trompe, car Orloff veille; résolu de se défaire d'Iwan, de peur d'un pardon de la part de Catherine, il aposte des gens dévoués à sa cause, et les charge de tuer Iwan; ainsi font-ils. Catherine, sauvée par ce coup de main, n'en donne pas moins un regret à Iwan, en même temps qu'elle exprime son mécontentement à Orloff; Catherine déclare ensuite qu'elle va chercher dans la gloire une compensation aux déceptions de l'amour.
Telle est la table inventée par M. Romand; on peut lui reprocher l'invraisemblance des moyens, et surtout ce quiproquo peu tragique et cette substitution de personnes sur lesquels l'ouvrage repose presque tout entier; peut-être aussi l'action flotte-t-elle çà et là dans le vague, et les personnages font-ils comme l'action; la marche de l'œuvre et les caractères ne sont pas toujours assez nettement indiqués et soutenus; mais ces défauts--qui n'a pas les siens?--sont rachetés par des situations très-vives et très-dramatiques, par la chaleur des sentiments et par des parties de style très-brillantes et très-énergiques qui compensent amplement les faiblesses de quelques tirades incertaines et flottantes. En un mot,Catherine IIest un ouvrage qui n'est point sans taches, mais ces taches s'effacent à côté de beautés incontestables. Heureux qui a ce partage! Félicitons donc M. Romand de cette œuvre, qui honore son talent; félicitons-le du succès qu'il a obtenu.
Mademoiselle Rachel a reparu, dans le rôle de Catherine, après une absence trop longue pour ses admirateurs; mademoiselle Rachel, dans ce rôle, a été fière, impérieuse et pleine de mouvements dramatiques; Beauvallet (Iwan) l'a très-tragiquement secondée. Les beaux vers de M. Romand et mademoiselle Rachel maintiendrontCatherine IIdans ce succès du premier jour et ne feront que l'affermir.
THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.--LE TROUBADOUR OMNIBUS!LES DOUZE ARRONDISSEMENTS DE PARIS, PAR CHAM.
Nous ne sommes plus, grâce à Dieu, dans le tragique, tant s'en faut. Quittons M. Beauvallet, et passons au théâtre du Palais-Royal. Le théâtre du Palais-Royal est un garçon de bonne humeur, qui est bien loin de conspirer et d'égorger les gens, comme ce scélérat de Théâtre-Français, qui tire son poignard à tout propos; lui, au contraire, divertit son public et met sur ses chagrins, s'il en a, le baume d'un gros rire à gorge déployée. Telle est le suprême et excellent spécifique quele Troubadour Omnibusadministre en ce moment aux habitués du théâtre du Palais-Royal. Ce troubadour est représenté par M. Levassor; quant à son nom ou à son titre d'Omibus, il ne l'a pas volé: c'est bien un omnibus en effet, contenant un peu de tout, chantant, dansant, déclamant, gambadant, selon la circonstance.
Mon troubadour se trouve au spectacle et dans une stalle d'orchestre. La troupe tout entière est indisposée, et le spectacle va manquer faute de pièces et d'acteurs. «Présent!... dit notre troubadour, quittant son rôle de spectateur et s'offrant au directeur aux abois. Voulez-vous de la tragédie? en voici; de la comédie? en voilà, du ballet, du mélodrame, de la musique, de la danse? en voici et en voilà encore! Vous ne pouvez pas nous donner lesTrois Quartiers, comédie de MM. Picard et Mazères? Je vais vous montrer les douze arrondissements de Paris. Racine et Corneille sont malades? prenez ma lanterne magique. Et ainsi notre troubadour console le directeur, et ravit le publie, surpris et charmé de son aplomb, de son savoir et de son trésor de ressources burlesques et inépuisables.
Il n'y a rien de tel que d'être tout à tous, et d'avoir plusieurs muscades dans son sac.
1. La Halle.--Un poisson qui n'est pas inodore.2. Quartier Notre-Dame-de-Lorette.--Le cauchemar d'une polkeuse.3. Exposition de l'Industrie.--Inconvénient d'un chapeau hydrofuge pour un homme qui veut se noyer.4. Le Temple.--Un habit neuf d'occasion.5. Les Champs-Élysées.--Une promenade sentimentale sur des chevaux de louage.6. Les Quais.--Les bains à 4 sous.7. École de Médecine.--Les semblables traités par les semblables.8. Faubourg Saint-Antoine.--L'éléphant de la Bastille, mangé par les rats, change de place.9. Le Marais.--Un vieil ivrogne engageant ses bottes pour se mettre sur un bon pied.10. Quartier Mouffetard.--Fabrication d'un cheval au Marché aux Chevaux.11. Observatoire.--La Lune observe les Astronomes.12. Gros-Caillon.--Un fumeur heureux de respirer les parfums du tabac de la régie.