Le Sacrifice d'Alceste.

M. Paul Garnier a exposé en outre des régulateurs, des chronomètres, un indicateur dynamomètre, des pendules de voyage d'une solidité et d'une simplicité admirables, et d'autres pièces détachées pour l'horlogerie du commerce, qui prouvent que cet artiste n'est étranger à aucune des branches de son art, et qu'il poursuit le progrès dans toutes.MARBRERIE.Peu de contrées sont plus riches que la France en substances minérales propres aux grands travaux de sculpture et d'architecture, et, cependant, ces richesses enfouies dans le sol y sont restées longtemps, sinon inconnues, au moins abandonnées. L'Italie nous fournissait les marbres blancs pour la statuaire; l'Espagne et l'Orient, les marbres riches en couleurs pour l'ornement des édifices. Ce n'est que sous François 1er et sous Henri IV qu'on se mit à rechercher les marbres indigènes. Louis XIV les adopta pour les décorations du Louvre et des Tuileries. Puis on les abandonna de nouveau, et ce n'est qu'au commencement de ce siècle que des recherches heureuses permirent à la France de s'affranchir du tribut qu'elle payait aux marbres étrangers. Plus de soixante départements peuvent fournir des marbres variés de couleurs et de beauté, et propres aux usages les plus précieux. Le marbre blanc des Pyrénées soutient avec avantage la comparaison avec les plus beaux marbres de Carrare. Du reste, la preuve que, maintenant, la France trouve en elle-même ses propres ressources, et depuis longtemps déjà, c'est que la valeur des marbres importés, qui était de 1,726, 114 fr. en 1823, n'était plus en 1833 que de 368,701 fr.L'exposition des marbres, cette année, est aussi brillante qu'en 1834 et en 1839, quant à la qualité et à l'aspect, et peut-être supérieure quant au goût des ornements et de la sculpture, et surtout quant au bon marché. Nous avons surtout remarqué les marbres des Pyrénées et ceux des Vosges. Les derniers sont un marbre brèche à fond gris, avec nuances variées, du marbre noir, blanc, bleu turquin, brèche violet; la serpentine des Vosges y occupe aussi un rang remarquable.Dans les Hautes-Pyrénées, M. Géruzet continue à soutenir sa réputation bien méritée. Il expose une cheminée en stalactite d'une belle exécution, et un échantillon de stalactite remarquable par ses nuances et sa grandeur; un verre d'eau en marbre amarante d'une grande légèreté; une colonne creuse, qu'il est parvenu à confectionner au prix de 30 fr. le mètre courant. Cet industriel occupe constamment 82 ouvriers, 212 scies, tant droites que circulaires, 6 roues hydrauliques d'une force ensemble de 75 chevaux. Il est monté de manière à pouvoir tourner des colonnes d'un seul bloc et de 10 à 12 mètres de longueur.Mais voici un résultat plus étonnant obtenu par M. Amant dans la maison centrale d'Eysses. Les détenus de cette maison, appliqués à la marbrerie au nombre de deux cents, ont taillé avec la plus grande perfection des cheminées, des consoles, des tables, des guéridons, et la plupart après un an ou deux d'apprentissage. Les cheminées principalement ont attiré notre attention, tant par leurs belles couleurs que par l'exécution. Ainsi, une cheminée à petites consoles en marbre rouge-vert rubanné a été faite par un détenu âgé de vingt-six ans, qui était cordier, et qui n'est dans l'atelier que depuis un an. Un bénitier orné de feuilles d'eau, en marbre blanc veiné de Carrare, a été exécuté par un maçon, après trois ans d'atelier. La pièce la plus remarquable, une table ornée d'auves avec balustres à facettes et pied à griffes, volutes et feuilles d'acanthe, est due à un peintre en bâtiments détenu depuis cinq ans. Nous ne ferons aucune réflexion sur ces beaux résultats, nous dirons seulement que M. Amant est parvenu, par le bon marché de ses produits, à en répandre le goût et l'usage dans un pays où une cheminée de marbre est un objet de luxe.Nous avons parlé à nos lecteurs, dans un précédent article, de la sculpture mécanique de M. Contzen. Voici venir un compétiteur qui lui aussi expose de la sculpture mécanique, mais obtenue par d'autres procédés. Il travaille la pierre tendre ou dure, le marbre, l'albâtre, le bois et toutes les matières dures. Cet artiste est M. Séguin, qui va, à votre désir, vous offrir des ornements renaissance, rocaille, gothique, etc., sur des parties droites, courbes, concaves et convexes de toute grandeur, des bas-reliefs, médaillons, portraits, des bustes, des cariatides pour consoles et cheminées, des moulures, des chapiteaux, etc. Que lui faut-il pour cela? un moule, une certaine poudre, de l'eau et un mouvement rapide, et en peu d'heures vous avez le résultat le plus fini, le plus délicat que l'on puisse désirer.LUTHERIE--PIANOS.Il y a à l'exposition une galerie qui jouit du privilège d'attirer incessamment la foule et de la retenir des heures entières, pressée, agglomérée et silencieuse: c'est la galerie des instruments de musique, pianos, orgues, etc. O vous qui aimez à voir de beaux instruments, allez-y bien vite; mais si vous aimez la bonne musique, prenez la précaution que prit Ulysse pour ses compagnons, mais non par le même motif, bouchez-vous les oreilles et partez bien vite, car jamais charivari organisé n'a trouvé un plus bel emplacement et de plus nobles encouragements. De tous côtés des sons se heurtent dans l'air et éclatent sur vous en dissonances monstrueuses, en cascades de notes qui n'ont rien à faire avec l'harmonie, en accords les plus contre nature: ici c'est l'orgue, là un instrument de Sax, plus loin, en avant, en arriére, de tous côtés, un piano, deux pianos, dix pianos, cent pianos, et tout cela marche en même temps. Serait-ce, par hasard, les profondes méditations qu'a dû faire un de nos musiciens feuilletonistes les plus excentriques sur les effets d'harmonie étrange qui ont fait élection de domicile dans cette galerie de neuf à cinq heures, qui lui ont inspiré l'idée de ce festival monstre avec 843 musiciens, dont 10 fifres, dont on doit régaler les malheureux exposants et ceux qui voudront bien donner 10 francs!Le bilan de l'exposition musicale, cette année, peut se chiffrer ainsi:Sept exposants d'orgues d'église, dix d'orgues expressives, quatre-vingt-neuf de pianos, dix-huit d'instruments à cordes, et vingt-neuf d'instruments à vent. C'est déjà un bon commencement pour le concert-monstre.Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur les instruments à corde. Notre lutherie commence à prendre un nom, et les amateurs, en continuant à apprécier comme il convient les Amati et les Stradivari, ne dédaignent pas les produits des Gand, des Vuillaume, des Bernardel, qui sont obligés de copier servilement la forme, les couleurs, et même les défauts des instruments des grands maîtres. Tous ces habiles artistes excellent trop dans l'imitation pour qu'on doute que, livrés à eux-mêmes, ils ne puissent acquérir un nom pour eux et leurs produits. La grande difficulté pour ces instruments c'est d'avoir du bois convenable, du bois dont toutes les molécules vibrent de même. Aussi la perfection serait-elle de trouver une table d'harmonie sur laquelle il ne se forme pas denodositésqui interceptent les vibrations et dénaturent le son. L'habile physicien, M. Savart, était parvenu à composer la table supérieure d'un violon de petits morceaux de bois qu'il avait éprouvés isolément. Ce violon avait un beau son, mais sa forme était disgracieuse; et d'ailleurs aucun luthier, que nous sachions, ne s'astreindrait à ces recherches minutieuses et patientes, qui augmenteraient énormément le prix de l'instrument. Ce qui rend les instruments anciens préférables aux nouveaux, c'est qu'à la longue, et sous les vibrations répétées des cordes, les molécules des tables se sont disposées, habituées, pour ainsi dire, à vibrer ensemble, à prendre la même sonorité, et à devenir, par l'effet du temps, ce que la physique indique qu'elles doivent être pour donner le son le plus plein et le plus beau.Exposition.--Piano de M. Érard.Instruments de Sax: SaxTromba et cornet à cylindre.Quant aux pianos et orgues, quatre-vingt-neuf d'une part et sept de l'autre. Mais à tout seigneur tout honneur! Commençons par les orgues. Deux des exposants se distinguent tout d'abord et par leur ancienne renommée, et par la perfection soutenue de leurs produits. Ce sont MM. Cavaillé-Coll, et Daublaine-Collinet. Ces facteurs ont résumé dans leur art tous les progrès, et ont appliqué avec bonheur à leurs instruments les perfectionnements les plus récents.L'orgue de MM. Cavaillé-Coll est le modèle de l'orgue destiné à la Madeleine. Le plus beau titre de ces habiles facteurs est d'ailleurs le magnifique orgue de Saint-Denis.La maison Daublaine-Collinet soutient dignement sa réputation. On sait que M. Barker, un des chefs de cette maison, est parvenu à rendre les claviers réunis aussi doux au toucher que le clavier d'un piano, au moyen d'un appareil pneumatique très-ingénieux. Le perfectionnement que présente l'orgue exposé cette année, qui est destiné à l'église Saint-Nicolas de Toulouse, consiste à produire l'expression par une seule pédale et avec des nuances très-variées, au lieu de l'obtenir, comme on le fait sur les autres orgues, au moyen du mouvement alternatif de deux pédales agissant sur la soufflerie.Du reste, une tendance bien manifeste aujourd'hui, et qui a donné naissance à l'harmonium, au mélophone, etc., est de pouvoir se procurer sur les instruments à touches l'expression qu'on obtient sur les instruments à cordes ou à vent. C'est dans cette direction que le progrès se fait, et il y a déjà bien loin de l'épinette et du clavecin d'autrefois au piano à queue, et surtout au piano à sons soutenus de nos jours.Comme toujours, à la tête de nos facteurs se placent Érard, Pape, Pleyel, Herz, puis M. Boisselet, de Marseille, et quelques autres fort remarquables, parmi lesquels nous citerons MM. Faure et Roger.C'est à la maison Érard que revient l'immortel honneur d'avoir fait les premiers pianos complets, et d'avoir, par une série de travaux non interrompus depuis près de soixante-dix ans, perfectionné, amélioré, complété cet admirable instrument. C'est ici que nous regrettons que l'espace nous soit mesuré, et que nous ne puissions entrer dans les développements que comporte la science du facteur. Il en est en effet du mécanisme du piano comme de celui d'une montre; tout le monde en a, mais bien peu en connaissent les éléments. Nous ne pourrions donc pas être entendu à demi-mot, et nous devons nous borner à signaler, en les récapitulant, les nombreux perfectionnements dus à Érard:Instruments de Sax.1° Un nouvel échappement qui, de 1809 à 1844, a été constamment amélioré, et qui rend le toucher plus facile et fait mieux résonner la corde;2º Un système d'agrafes pour tenir les cordes et qui procure un tirage plus égal et plus rationnel;3° Le barrage métallique inventé en 1822, et qui a été perfectionné par des essais successifs jusqu'à cette année. Pour se rendre compte de l'importance de ce procédé, il faut songer que le tirage des cordes du piano équivaut à environ 12,000 kilogrammes. De là la nécessité de pièces d'une grande force et d'une grande rigidité pour résister à ce tirage énorme;4° L'application depuis 1834 d'un nouveau système de monture et de proportion des cordes de basse qui leur permet de résister à des variations de température de quinze à vingt degrés;5° L'introduction de la basse harmonique qui a permis de mettre en rapport les dessus des grands pianos avec le médium et les basses.M. Érard ne s'est pas borné à la partie la plus importante de son art, il a également apporté tous ses soins à l'ébénisterie et à l'ornementation de ses instruments, comme nos lecteurs peuvent s'en convaincre par le dessin d'un piano en chêne sculpté, peint et doré, que nous mettons sous leurs yeux.Sculptures exécutées par les détenus de lamaison centrale d'Eysses (Lot-et-Garonne),sous la direction de M. de Saint-Amant.M. Pleyel a conservé la vieille réputation de ses pianos si bien appropriés à nos petits appartements; il les a améliorés en leur donnant plus de son et plus de tenue.M. Pape a exposé un piano qui compte huit octaves et qui se distingue en outre par la réduction du format, l'augmentation de sonorité et la simplicité de son mécanisme, qui se trouve réduit à quelques frottements, les marteaux fonctionnant directement sous les touches, sans l'intermédiaire d'aucun levier.L'exposition de M. Boisselet se distingue par deux utiles innovations: l'une est lepiano-octavié. Ce piano a la propriété de produire les octaves avec un seul doigt et par un seul mouvement. Les pianistes apprécieront cet immense avantage. L'autre est un piano à sons soutenus à volonté, qui rend possible l'exécution d'un chant en notes liées et de longue valeur, sans qu'on soit obligé de laisser le doigt sur la touche, tandis qu'en même temps on peut faire entendre des passages en notes brèves et piquées.Exposition.--Pendule exécutée par Paul Garnier, horloger, pour lord Seymour.Pendule exécutée par M. Victor Paillard,sur les dessins de M. Feuchères.Mais voici un de nos plus habiles facteurs avec deux perfectionnements notables; M Henri Herz, avec son piano à queue, du format des pianos carrés, donnant autant de son que les grands pianos à queue, et surtout avec son piano droit dont les sons se prolongent et se nuancent à volonté. Nous passerons rapidement sur le premier, dont nous avons admiré les sons larges et pleins, et dont nous approuvons tout à fait l'ensemble et les détails. Mais ce qui nous a le plus frappé, c'est le piano à sons continus et nuancés. Ici rien n'est ajouté au piano, pas de lame métallique, pas de tuyaux, un simple soufflet disposé de façon à ce que la note une fois frappée, la corde mise en vibration conserve cette vibration sous un courant d'air qui en augmente ou en diminue l'intensité à volonté. Cette invention est due à M. Isoard, qui en s'associant à M. Herz, a donné à son idée et à ses essais la vie et la direction qui leur manquaient. C'est, à notre avis, pour nos habiles pianistes une mine inépuisable de richesses encore inconnues. Donner aux sons du piano l'expression, c'est galvaniser un cadavre, et nous pensons que cette heureuse innovation doit changer bientôt le genre de musique de cet instrument.Bénitier modelé par M Châtillon, exécutéen bronze par M. Victor Paillard.MM. Faure et Roger, au milieu de bons pianos dus à leur fabrication courante, ont exposé un piano droit (style Louis XV) en bois de rose avec dorures et porcelaines qui en font un magnifique meuble de salon. L'espace nous empêche de nous appesantir sur les diverses innovations dues à ces habiles facteurs.Enregistrons en passant trois inventions dues à M. Guérin: c'est le pianographe, espèce de daguerréotype musical qui permet de fixer instantanément les improvisations, les pensées les plus fugitives; le sténoclure destiné à plier les doigts aux exercices du piano, et une nouvelle clef de piano à engrenage, dont l'effet est d'augmenter la facilité à accorder, en amenant peu à peu, par un mouvement doux et sans saccade, la corde au point désiré.Signalons aussi les inventions de M. Sax dans les instruments à vent. M. Sax a perfectionné tous les instruments en cuivre et en bois; il a appliqué de nouveaux systèmes de cylindres aux instruments en cuivre sans rien changer à leur sonorité. Son exposition forme une musique militaire complète: bugles à cylindres, trompettes grandes et petites, nouveau basson, flûte, clarinette basse et contre-basse, et principalement le saxophone, véritable création, puis le saxotromba, que sais-je, des cornets, des trombones, tout s'y trouve et dans des conditions d'exécution telles qu'on peut dire que ce sont des instruments nouveaux. Quant à nous, nous ne doutons pas que l'auteur, le promoteur et le conducteur du festival monstre ne leur donne une large place dans son orchestre; et en attendant ce grand jour, nous félicitons sincèrement M. Sax des habiles modifications et des utiles perfectionnements de sa fabrication.Le Sacrifice d'Alceste.(PREMIÈRE PARTIE)«En vérité! m'écriai-je», du ton irrésistible d'un homme qui a trouvé un argument péremptoire, on dirait que vous n'avez pas lu Euripide!Cette autorité imposante (je dois prévenir le lecteur qu'il y a de cela quelques années, et qu'on avait encore la faiblesse d'estimer les anciens), cette autorité produisit l'effet attendu. Il y eut un moment de silence.«Pourquoi? répondit enfin le plus intrépide des adversaires; je l'ai même traduit. Ensuite?--Pourquoi? parce que vous comprendriez alors le sacrifice d'Alceste. Vous auriez vu que les anciens admettaient, comme moi, le dévouement de l'amour dans toute sa puissance, et qu'Alceste se dévouant pour son mari, donnant sa vie pour racheter la sienne, est l'emblème le plus touchant de ce sacrifice...--Renouvelé des Grecs!» interrompit un autre, qui prit sa revanche par une plaisanterie, et mit pour un moment les rieurs de son côté.Pendant tout ce vacarme, mon oncle Antoine, appuyé sur son fauteuil, les pieds sur les chenets et les bras croisés, sifflotait sans mot dire son thème favori de la bataille de Marengo.«Voyons donc, papa: lui dis-je en lui mettant la main sur l'épaule; on dirait que vous n'êtes pas de mon avis.--Si fait! dit l'oncle Antoine. Seulement, raie Alceste de tes arguments. C'est une invraisemblance hellénique.»A ce mot irrévérencieux, il y eut un nouveau tumulte. L'oncle Antoine l'apaisa bien vite.«J'ai une histoire là-dessus,» dit-il.Alors, il se fit silence; on se resserra autour de son fauteuil; il frappa deux ou trois fois la pincette sur les tisons, et commença:Tu as entendu ton père, me dit-il, parler souvent du comte de Keraudran? C'était un aimable homme, et j'étais fort lié avec lui... avant la révolution. Nathaniel de Keraudran était bien fait de sa personne, d'un esprit peu commun et d'une instruction rare; seulement, sa tête bretonne avait été douée d'une imagination tellement vive, que parfois on pouvait craindre qu'elle ne dominât sa raison. Les croyances superstitieuses dont il avait été bercé, les vieilles légendes galliques qui avaient entouré son enfance, avaient laissé dans son âme des traces ineffaçables. Un penchant secret l'entraînait sans cesse vers ces idées vagues et mystiques de rapports magnétiques, de puissances cachées et surnaturelles, de pressentiments, de divinations spontanées, enfin, vers toutes ces faiblesses du cœur et de l'âme qui prennent leur source dans les passions exaltées d'une imagination poétique et rêveuse. Malgré cela, et peut-être même à cause de cela, Keraudran était un homme remarquable. Sa conversation était spirituelle et vive, son caractère égal, son cœur sensible, son amitié dévouée. Nous fûmes presque inséparables!Nathaniel de Keraudran était fiancé avec Mathilde de Larcy, charmante enfant gâtée de dix-huit ans. Il l'aimait comme un fou, et franchement Mathilde était faite pour tourner la tête la mieux organisée. Vous me dispenserez de vous décrire ses superbes cheveux noirs, ses grands yeux bleus, son teint blanc et rose, et surtout l'inexprimable vivacité de sa physionomie, qui semblait si bien d'accord avec les mille petits caprices charmants qui faisaient à la fois le bonheur et le tourment de mon pauvre ami. Ils s'aimaient comme deux enfants, et devaient se marier dans quelques mois.Cependant, en approchant de ce moment si désiré, il semblait que Mathilde perdit quelque chose de sa gaieté, de sa vivacité habituelles. Elle devenait rêveuse, et fixait par intervalles sur Keraudran des regards pénétrants, dont l'expression à la fois mélancolique et passionnée excitait ma surprise. Au reste, je l'expliquai facilement par le prochain départ du fiancé, qui devait aller à Rennes dans quelques jours pour préparer leur union.Je ne pus m'empêcher de lui en dire quelques mots un soir que pendant la promenade, plus rêveuse encore que de coutume, elle avait pris mon bras.«Vous croyez donc que Nathaniel m'aime! me répondit-elle avec expression Oh! oui, il m'aime comme les hommes savent aimer!... Il m'aime parce que je suis riche et jolie; il m'aime pour le plaisir que je puis lui donner. Le cœur d'une femme vaut mieux que cela, monsieur le marquis! L'amour d'une femme, c'est le dévouement; l'amour d'un homme, c'est l'égoïsme.--Si vous avez une exception à faire dans cette condamnation générale, répondis-je, vous pouvez la faire pour Keraudran... Je le connais assez pour en répondre.--Bonne caution! dit-elle en riant. Répondez-vous toujours ainsi l'un pour l'autre? Ce serait comique. Je serais curieuse de savoir si vous feriez honneur à la lettre de change tirée sur vous au nom de Keraudran?--Essayez!» répliquai-je.Elle rit encore un moment, puis retomba dans sa rêverie. Quelques jours après, Keraudran partit pour Rennes, et je l'y accompagnai.Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que Keraudran avait contracté une singulière habitude. Tous les soirs, à dix heures, il envoyait un baiser... à la lune. Je me moquai passablement de lui, et il convint, non sans quelque confusion, qu'il avait promis à Mathilde de remplir scrupuleusement ce devoir.«A la même heure, me dit-il, Mathilde regarde également le ciel, et nos pensées s'unissent par un lien sympathique, malgré la distance qui nous sépare...»Je ne pus m'empêcher de rire.«Vous êtes bien heureux de vous aimer ainsi... Seulement cet astre inconstant et de forme bizarre me paraît assez mal choisi.»A cette plaisanterie, Keraudran faillit se fâcher pour tout de bon, et nous en restâmes lâ.Malgré l'impatience de Keraudran, notre séjour à Rennes se prolongeait. Un soir, nous entrâmes dans un café pour passer le temps, et nous nous mîmes à regarder plusieurs individus qui jouaient aux échecs. Keraudran se croyait fort à ce jeu, et il suivit avec intérêt la partie qui se trouvait engagée. Moi, je regardai surtout l'un des joueurs. C'était un homme déjà sur le retour, mais grand et robuste. Sa tête, fortement caractérisée, avait une expression remarquable, et ses grands yeux, abrités sous d'épais sourcils noirs, brillaient d'un tel éclat, qu'il était difficile d'en soutenir le regard. Au reste, il semblait distrait et préoccupé; Keraudran semblait surtout attirer son attention, et il négligeait évidemment son jeu, qui s'embrouillait de plus en plus.«Enfin, s'écria l'adversaire, je le tiens!»Et il fil un coup qu'il méditait depuis longtemps.«La partie est gagnée,» dit Keraudran.L'inconnu sourit, et lui jetant un regard expressif:«Croyez-vous?» répondit-il.En même temps il déplaça une pièce, et en trois coups son adversaire fut mat. Keraudran resta stupéfait. L'inconnu lui fit un geste amical et s'éloigna. Nous sortîmes du café presque aussitôt.«Voici un homme extraordinaire! me dit Keraudran avec enthousiasme.--C'est un homme qui joue bien aux échecs,» répondis-je froidement.Nous continuâmes à nous promener en silence sur la place. L'heure du rendez-vous était arrivée, et la lune brillait de tout son éclat dans un ciel d'azur. Keraudran s'arrêta, la regarda un moment, et lui envoya le baiser d'usage. Au bruit qu'il entendit derrière lui, il se retourna brusquement et vit l'inconnu. Il fit un pas pour se retirer; mais celui-ci s'avança et le retint par le bras. Il y avait dans ce mouvement et dans l'expression de sa remarquable figure quelque chose d'imposant et de noble qui fascina Keraudran.«Pourquoi n'attendez-vous pas la réponse? lui demanda-t-il.--La réponse? repartit Keraudran avec surprise. Quelle réponse puis-je attendre?--Un moment! répliqua l'étranger avec une certaine autorité; et il serra fortement la main du jeune homme, tandis qu'il lui posait son autre main ouverte sur le cœur, en regardant fixement l'astre qui brillait au ciel.--La voici! continua t-il: «Les sympathies de deux âmes qui s'aiment franchissent la distance, de même que l'amour doit franchir le temps.» Souvenez-vous de ces paroles, et vous verrez que je ne me suis pas trompé. Vous êtes heureux, jeune homme, d'être aimé ainsi.»En achevant ces mots, il s'éloigna. Keraudran resta immobile.«C'est étrange! murmura-t-il.--Il s'amuse à tes dépens,» lui dis-je. Mais il m'entendit à peine; évidemment son imagination était frappée.Deux jours après, lorsque j'entrai dans sa chambre le matin, je le trouvai à demi vêtu, assis sur son lit, la tête dans sa main et profondément absorbé dans ses méditations, il tenait une lettre qu'il relisait par intervalles.«Qu'y a-t il?» lui demandai-je. Il tressaillit.«Te souviens-tu des paroles que m'a dites l'inconnu avant-hier soir?--Ma foi... à peu près. Il était question de sympathies, de distance, d'amour, de temps; toutes choses assez banales et qui prêtent fort bien à l'improvisation.--Tiens!» me dit-il, et il me tendit la lettre qu'il tenait à la main. Elle lui arrivait par la poste, et lui était écrite par Mathilde. Elle lui parlait de leurs conversations nocturnes, et je lus en effet cette phrase singulière: «Ce soir, lui disait-elle, en regardant à l'heure fixée la discrète et pâle intermédiaire de nos pensées, je n'ai pu m'empêcher de croire que les sympathies de deux âmes qui s'aiment franchissent la distance, de même que l'amour doit franchir le temps.»«Eh bien! reprit Keraudran, voyant que je restais muet, qu'en dis-tu maintenant?--Je ne dis rien, de peur de me tromper, répondis-je. C'est, en effet, assez singulier. Il a deviné juste, s'il n'a fait que deviner.»Mais j'eus beau examiner le cachet, il était intact. D'ailleurs la lettre avait été évidemment écrite à peu près au moment même de la rencontre, et l'étranger ne pouvait en avoir en connaissance. Ce ne pouvait être qu'un de ces hasards fabuleux qui arrivent aux joueurs audacieux et aux équilibristes. Je ne pouvais donner d'autre explication. Mais Keraudran secoua la tête et haussa les épaules.«Quand on veut tout expliquer, on n'explique rien.»Je n'avais rien à répondre, et je le laissai. Je ne sais trop quand et comment il revit l'individu en question, mais il paraît qu'ils eurent plusieurs conversations en mon absence. Mon scepticisme choquait Nathaniel, et loin de moi il s'abandonnait bien plus facilement à son imagination rêveuse. Un soir, cependant, il me dit:«Il faut que lu viennes avec moi.--Où? répondis-je.--Dans l'église des Cordeliers. J'y ai rendez-vous, et j'ai besoin que tu voies comme moi ce qui s'y passera.--Ah! ah! répliquai-je, le sorcier est de la partie! Eh bien, partons je ne demande pas mieux.»Nous nous rendîmes aux Cordeliers. La soirée était superbe. La chaleur du jour avait été, tempérée par une brise rafraîchissante, et le ciel scintillait d'étoiles. Lorsque nous entrâmes dans l'église, elle nous parut déserte; mais à peine avions-nous fait quelques pas dans la nef que nous aperçûmes le grand inconnu devant nous. Dans cette obscurité croissante, sa haute taille et sa figure majestueuse prenaient un caractère imposant qui commandait en quelque sorte le respect. On eût dit qu'on voyait jaillir de ses paupières le feu de ses regards. Il s'approcha de nous lentement.«Je suis satisfait de vous voir, dit-il d'une voix grave; je suis disposé, et je tiendrai tout ce que je vous ai promis.--Et vous?--Que faut-il faire?» dit Keraudran.Et je m'aperçus au son de sa voix de l'émotion qui le dominait.«Priez, espérez... et ne parlez pas.»Il parut ensuite se recueillir un moment; puis il leva la tête et regarda la lune qui commençait à traverser les vitraux.«L'heure est venue! ajouta-t-il à voix basse; suivez-moi.»Nous le suivîmes dans une chapelle latérale qu'inondait un rayon de lumière argentée. Là, une jeune fille d'une douzaine d'années était étendue, profondément endormie, dans une stalle garnie de velours rouge; ses cheveux blonds flottant sur ses épaules étaient couverts d'une légère guirlande de bluets; sa figure délicate et pâle, sa longue robe blanche, vivement éclairées par la lune au milieu de cette obscurité, sous les noirs arceaux de la chapelle, semblaient en faire une forme aérienne, transparente et légère. Je m'arrêtai à la considérer; il y avait un charme indicible dans cette poétique et frêle vision.«Voici l'enfant, dit notre guide; le sommeil magnétique l'enchaîne, et son regard, quoique voilé, va percer le temps et l'espace. Je suis maître de lui, et je n'ai qu'à commander pour être obéi.»En même temps il leva le bras... et comme du même mouvement, par une attraction irrésistible, le bras de l'enfant se souleva, et se dirigea vers le sien, restant immobile et tendu; il baissa sa main, et par la même action mécanique, le bras de la jeune fille se reposa sur l'accoudoir; il fit un signe, et la tête angélique de l'enfant, comme si elle eût suivi la voir l'indication muette du doigt fascinateur, se tourna lentement et regarda les vitraux.--C'était étrange.«Avez-vous apporté le gage? dit l'inconnu à voix baisse à Keraudran.--Le voici! répondit-il; et il lui remit une tresse de cheveux, don que sa fiancée lui avait remis avant son départ.--C'est bien, répondit-il; et il alla le placer sur le cœur de l'enfant, puis il revint auprès de nous.--Regarde!» dit-il d'une voix basse mais vibrante.L'enfant se souleva avec roideur, comme sous l'impulsion d'une volonté étrangère, se retourna et regarda à travers l'ogive le disque brillant de la lune.«Je la vois! murmura-t-elle; elle regarde aussi.»Sa voix semblait une modulation lointaine, indépendante de ses lèvres.«Qui vois-tu?--Celle que j'ai sur le cœur.--Comment est-elle? que fait-elle? où est-elle?--Elle est appuyée sur le balcon d'une terrasse sculptée--les boucles de ses cheveux noirs flottent sur son cou et sa poitrine... ses grands yeux bleus me regardent... son regard est si doux!... Elle envoie un baiser... là!...»Et par un mouvement elle indiqua Keraudran, qui l'écoutait avec avidité; mais l'enfant se tut, retomba sur le fauteuil avec un soupir, et parut reprendre son sommeil immobile.«Que voulez-vous apprendre encore? demanda l'inconnu.--Peut-on voir dans l'avenir, comme dans le présent? répondit Keraudran.--Sans doute! répliqua l'inconnu. Et reprenant son geste impérieux.--Regarde! dit-il à l'enfant.--Non, non, assez! répondit la jeune fille d'une voix suppliante en s'agitant avec effort; je souffre! grâce... je n'en puis plus...»Et sa tête se renversant convulsivement allait frapper les stalles de chêne.«Lève-toi, et regarde! continua l'inconnu. Comment la vois-tu dans trois jours?--Elle rit, et tresse une guirlande de jasmin.--Dans huit jours?--Je la vois encore... oui... c'est elle... mais... elle est changée... elle est pâle... ah! je souffre... car... elle souffre aussi.. ah! j'étouffe... elle est bien pâle... ah!... ah!... ah! le cœur me fait mal!»Et elle s'agitait péniblement. Son gracieux visage se contractait et s'agitait convulsivement; ses mains semblaient vouloir éloigner d'elle quelque chose qui eût pesé sur sa poitrine; sa voix devenait de plus en plus faible et sourde, entremêlée de soupirs et de gémissements étouffés. Il y avait, je l'avoue, dans ces paroles sinistres, dans cet enfant se débattant ainsi, comme sous la pression d'un démon invisible, quelque chose de saisissant qui remplissait l'âme d'une émotion involontaire et d'une sorte d'effroi.«Ah! oui! continuait l'enfant... je la vois... ses joues sont creuses et ses yeux brillants.. ils me font mal... ah! ah!... au secours... au secours... je n'en puis plus... j'étouffe... qu'on m'ôte ce cadavre... je l'ai sur le cœur... ah! ah!»L'inconnu se précipita, et enleva à l'enfant la fatale mèche de cheveux. Elle retomba immobile sur la stalle.«Êtes-vous satisfait? dit-il à Keraudran d'une voix émue... Sortez!»Keraudran restait devant lui en proie à une agitation fébrile, ne pouvant ni parler ni partir. Je l'entraînai hors de l'église, et le ramenai chez lui. Son émotion était si violente, que je craignais presque pour sa raison. Je n'essayai de le calmer que le lendemain matin; mais mes raisons eurent peu d'influence. Keraudran était fasciné, et moi-même j'avais peu de chose à lui dire. Je ne voyais pas le but de cette comédie, et il réfutait sans peine mes arguments, qui n'étaient au reste que des présomptions.«Je ne puis rester ici, me dit-il; je n'aurai de repos qu'auprès de Mathilde. Je verrai alors s'ils m'ont trompé.»Deux jours après nous étions au château de Lurcy; Mathilde, rayonnante et plus gaie que je ne l'avais vue depuis longtemps, accueillit avec tendresse son fiancé. Cette courte absence semblait avoir dissipé les nuages qui avaient obscurci un moment leur intimité.«Tu es bien heureux! dis-je à Keraudran en revenant avec lui d'une promenade que nous avions faite dans le parterre.--Attendons encore, répondit-il avec un soupir en me serrant la main; le délai fatal n'est pas expiré.--Tu es fou!» répliquai-je.En ce moment nous entrions au salon, dont les larges fenêtres s'ouvraient sur la terrasse, ornée de fleurs odoriférantes. Mathilde était appuyée sur le balcon; elle s'avança en riant au devant de nous.«Tenez, beau chevalier! dit-elle avec gaieté, je vous ai tressé de mes mains une guirlande.»Et elle tendit à Keraudran une guirlande de jasmin qu'elle achevait de nouer. Keraudran me tenait encore le bras. Je le sentis tressaillir et chanceler; et j'avoue que cette singulière coïncidence, que ce rapprochement inconcevable avec la vision de l'enfant me frappa au cœur.«Eh bien! dit Mathilde en continuant de rire, est-ce ainsi le vous recevez mes présents, Nathaniel? me laisserez-vous encore longtemps le bras tendu?»Nathaniel se précipita vers elle, prit la guirlande, et par et mouvement involontaire, tombant en même temps à ses pieds, couvrit ses mains de baisers éperdus.«Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en essayant de se dégager, en voilà trop maintenant, Nathaniel!... Assez, assez!»Et son émotion était visible, «Quoi! vous pleurez! mon Dieu! qu'avez-vous donc?»Nathaniel balbutia quelques mots entrecoupés, sans suite, j'essayai moi-même d'intervenir pour terminer cette scène dont je redoutais l'issue. Keraudran sortit et me laissa seul avec Mathilde.«C'est étrange! dit-elle après un moment de silence; comprenez-vous cela?--Mais, sans doute! répondis-je avec, quelque embarras, Keraudran a été touché de votre attention... Il vous aime tant!--Je le crois... je crois même en être sûre... mais... c'est égal, c'est trop; et je ne puis m'expliquer cela.»Je n'essayai pas de l'aider dans cette recherche, car j'étais un peu troublé moi-même. Au reste, elle l'oublia bien vite, prenant l'émotion de Keraudran comme une nouvelle preuve de sa tendresse, elle fut d'autant plus gaie, d'autant plus affectueuse. Deux ou trois jours passèrent ainsi rapidement.Le troisième jour après notre arrivée, nous étions réunis soir dans le parterre. Elle était silencieuse. Je m'en aperçut et je m'en plaignis.«Ce n'est pas ma faute, me répondit-elle; j'ai un mal de tête affreux. Je crois même que j'ai un peu de fièvre.» Keraudran se rapprocha vivement de nous.«Quoi! vous souffrez! dit-il d'une voix altérée.--Ce n'est rien, reprit-elle en souriant, une migraine! nous avons trop ri ce matin.»Elle se retira de bonne heure.--Le lendemain elle ne parut pas au déjeuner, et fit dire qu'elle était indisposée. Elle ne parut que fort tard, en peignoir. Je la trouvai réellement changée. Elle était pâle et silencieuse, et se plaignait de douleurs dans la poitrine.--Keraudran paraissait presque fou. J'avoue que je devenais inquiet.--Le lendemain, elle fut obligée de garder le lit. Je ne savais plus que penser, Keraudran avait disparu dès qu'il avait appris quelle avait passé une mauvaise nuit, et je ne savais ce qu'il était devenu.--C'était en effet le huitième jour.Le neuvième jour, je vis entrer chez moi Keraudran méconnaissable. Je ne pus m'empêcher de tressaillir en apercevant ses traits décomposés, sa physionomie bouleversée, ses yeux hagards.«L'as-tu vue aujourd'hui? me dit-il d'une voix étouffée.--Non! répondis-je.--Est-ce quelle ne va pas mieux?»Il fit un geste de désespoir et tomba dans un fauteuil.--Je me rendis à son appartement, et demandai si je pouvais être introduit. La vieille gouvernante y consentit avec quelque difficulté, et je fus admis. Je fus frappé du changement qui était opéré en si peu de temps. Elle était excessivement pâle, et paraissait déjà maigrie. Dans ce demi-jour, qui régnait dans sa chambre, je pouvais distinguer cependant ses yeux mobiles, qui semblaient animés de cet éclat extraordinaire que donne une fièvre ardente, et que faisait encore ressortir le cercle bleuâtre dont ils étaient entourés. Je fus terrifié en reconnaissant ces symptômes qui nous avaient été décrits si bien, et en voyant se réaliser l'effrayante vision de la jeune fille. Je crus encore entendre les gémissements terrifié de l'enfant, et ce en sinistre: «Otez-moi cadavre!»--Je sentais malgré moi mes genoux fléchir et une sueur froide m'inonder le visage Je dis quelques mots, auxquels elle répondit d'une voix faible et entrecoupée,--puis je sortis.«Mon Dieu! quelle est donc cette maladie? que dit le médecin?» demandai-je à la gouvernante.Elle haussa légèrement les épaules.«Imprudence de jeune fille! répondit-elle avec un sourire. Que voulez-vous? elles ne comprennent jamais le danger de cela.»Je sentis que je ne pouvais insister davantage, et je me retirai hors de moi. Je ne revis Keraudran que le soir. Quand il entra dans ma chambre, je crus voir s'avancer un spectre, à l'abattement de sa physionomie, et en même temps l'égarèrent de ses regards m'effrayèrent; je craignis sérieusement pour sa raison, et j'essayai, par quelques mots, de lui donner une confiance que, réellement, j'avais peu moi-même Il m'écoutait à peine; son regard, mobile et vague, était invariablement fixé devant lui, et, par intervalles, un frissonnement convulsif passait sur tous ses membres. Il n'interrompit tout à coup.«Maintenant je suis sans inquiétude!» me dit-il d'une voix caverneuse, avec un indéfinissable sourire.Je le regardai avec étonnement.«Je suis sans inquiétude! reprit-il d'un ton plus sombre encore.--Comment cela?--Oui... j'ai entre mes mains le remède qui doit la sauver!»Et comme il remarqua mon air incrédule, il ajouta:«Je l'ai retrouvé... et je viens de lui parler.--Qui? interrompis-je vivement, le jongleur des Cordeliers? Que t'a-t-il dit encore, cet homme que Dieu confonde?--Il m'a donné le remède qui doit la sauver» répéta-t-il l'un air égaré. Je l'ai... le voici' et il tira de son sein une petite fiole, qui me parut pleine d'une liqueur épaisse et noirâtre.--Ah! malheureux! m'écriai-je en essayant de la lui prendre des mains; garde-toi bien de l'essayer! Qui sait ce que ce détestable charlatan a mis dans cette fiole?...--Je le sais, moi!... c'est du poison!--Du poison?...»Je restai stupéfait.«Voyons, Nathaniel, es-tu fou?--Oui, c'est du poison!... et ce poison, continua-t-il d'une voix sourde et vibrante, ce poison est pour moi!»Je gardai un moment le silence, ne sachant trop si mon malheureux ami jouissait encore, en effet, de toute sa raison, et cherchant à lire sur son visage, où se peignait toute l'agonie du désespoir.«Oui, continua-t-il d'une voix entrecoupée, je l'ai vu, je lui ai parlé... nous avons interrogé le présent et l'avenir... L'enfant a lu dans son sein... elle y a vu la cause du mal et le remède... Le remède..., le voici... je dois le prendre, c'est du poison. Je mourrai, mais elle vivra. Mon seul attouchement l'aura sauvée.--Quelle atroce folie! quel ridicule délire! m'écrai-je Comment peux-tu croire, Nathaniel, à de semblables rêveries? Reviens à toi, mon ami.--Écoute! dit Keraudran d'une voix saccadée, et en me saisissant fortement le bras. Tu doutes toujours, n'est-ce pas? c'est ton esprit, ta nature! Eh bien, homme sensé, homme raisonnable, explique-moi comment cet homme a lu, vingt-quatre heures à l'avance, la lettre que j'ai reçue le lendemain; explique-moi cette guirlande de jasmin qui m'a été offerte à l'heure même qu'il me l'avait prédite; explique-moi... comment Mathilde se meurt!... et tu me diras ensuite pourquoi je ne puis la sauver.»J'avoue, mes amis, que je restai muet. Mon bon sens, qui se révoltait contre cette succession de faits incompréhensibles, surnaturels, ne me fournissait pas un seul argument solide pour les réfuter. Au reste, Keraudran ne m'en laissa même pas le temps.«L'arrêt est prononcé! continua-t-il d'un ton sombre avec une sorte d'égarement; le poison est là. Si demain, au point du jour, je n'ai pas fait passer dans mes veines ce venin mortel... qui lui donnera la vie... elle est morte!... et moi je vivrai!... Mais non, elle vivra... et alors, moi... je ne serai plus!...»Il tomba dans le fauteuil, et se cacha la figure entre ses mains.«Pour l'amour du ciel, Keraudran, m'écriai-je, garde-toi bien!....--Laisse-moi! répliqua-t-il en m'échappant; la nuit porte conseil! Adieu!» Et il sortit précipitamment. Je voulus le suivre et le rejoindre, mais il se barricada dans son appartement, et je ne pus pénétrer jusqu'à lui.Vous concevez que ma nuit fut triste et sans sommeil. Je vous laisse à juger aussi quelle fut celle de Keraudran. Le lendemain matin j'allai frapper à son appartement: je n'obtins pas de réponse. Fort effrayé, j'allai me procurer la seconde clef pour ouvrir la porte, et en revenant en toute hâte, je rencontrai la vieille gouvernante qui montait aussi l'escalier avec précipitation.«Pour Dieu! madame Gervais, comment va mademoiselle Mathilde? demandai-je.--Beaucoup mieux, Dieu merci! me répondit-elle. Je l'ai veillée toute la nuit. Elle a eu, au petit jour, une crise terrible; mais elle est toute soulagée; la lièvre l'a quittée, et elle repose J'allais le dire à M. Nathaniel.--Au petit jour!» répétai-je avec un saisissement dont je ne pus me défendre; et je hâtai le pas vers l'appartement de Keraudran. J'ouvris la porte et j'entrai. Les volets étaient fermés; la bougie placée sur la table, entièrement consumée, fumait en s'éteignant, et ne jetait plus que par intervalles une rouge et vacillante lueur, trop faible pour distinguer les objets. La chambre était silencieuse, et paraissait déserte. Je courus au lit; il était vide. Je courus à la fenêtre et j'ouvris les volets pour donner de la lumière... Keraudran, à demi vêtu, était étendu sur le sol, auprès de la table.--Je le relevai... Il était sans connaissance. Je regardai avec effroi, et je vis la fiole fatale renversée et vide; mais la liqueur était encore tout entière dans la coupe où mon pauvre ami l'avait versée... Il n'avait pas eu la force de la boire et de consommer le sacrifice... Il était tombe évanoui.«Dieu soit loué! m'écriai-je à haute voix; il n'a pas bu... Et je le portai sur son lit.«Il n'a pas bu? répéta madame Gervais en regardant la liqueur; c'est vrai! tout y est.» Et elle sortit aussitôt, me laissant seul avec Keraudran, que je fis revenir à lui avec beaucoup de peine.«Mathilde' dit-il avec effort.--Elle est sauvée, répondis-je.--Sauvée!.. répéta-t-il en se levant sur son séant malgré sa faiblesse; et je n'ai pus bu!--Eh! non, parbleu! mais elle va beaucoup mieux malgré cela; il n'y a plus de danger.--Dieu soit béni! dit-il en retombant sur le lit. Ah! j'ai cru en mourir.»En effet, la unit terrible qu'il avait passée, et toutes les émotions qui avaient précédé ce fatal moment, l'avaient épuisé. Il était en proie à une lièvre ardente. Il voulut se lever pour aller s'assurer lui-même de la guérison de Mathilde; mais il ne pouvait se soutenir, et je le mis au lit malgré lui. Quelques minutes après il avait le délire, et ne parlait que visions, mort et poison. J'envoyai vite chercher le médecin.Je redescendais pour apprendre des nouvelles de Mathilde que je croyais encore très-souffrante, quand je rencontrai madame Gervais à la porte de l'appartement.«Mademoiselle m'envoie savoir comment M. Nathaniel a passé la nuit.» me dit-elle aussitôt qu'elle me vit.Je restai un peu surpris de cette phrase et du ton qui l'accompagnait.«Mais... fort mal! répondis-je. J'ai envoyé chercher le médecin. Je suis fort inquiet.--Et mademoiselle Mathilde?--Oh!... elle va bien. Elle se lèvera aujourd'hui.»Puis elle se mit à rire et rentre.J'étais stupéfait. Je descendis au jardin pour rencontrer quelqu'un qui pût me donner quelques éclaircissements, lorsqu'on traversant le parterre, et levant les yeux sur la façade du château, je vis, à ma grande surprise, Mathilde debout, habillée, et appuyée sur son balcon Je croyais rêver. Elle me vit aussi, me fit un geste aimable de la main et de la tête, et disparut. Je restai cloué à la même place, lorsqu'un vint m'avertir que le docteur était chez Keraudran. J'y courus. Il me rassura et prescrivit une ordonnance que je me chargeai d'exécuter. Lorsqu'il sortit, j'entendis du bruit dans le château, et j'appris que Mathilde avait fait mettre les chevaux à la voiture et qu'elle partait. Presque aussitôt après on vint remettre de sa part à Keraudran une lettre, qu'il ne lut que quelques jours plus tard, mais dont voici à peu près le contenu:«Vous m'aviez dit souvent que vous m'aimiez plus que vous-même, plus que votre existence, que vous donneriez mille fois votre vie pour la mienne. J'ai voulu savoir si vous me la donneriez une seule; j'ai fait l'épreuve de ce dévouement que vous m'aviez promis, et j'ai vu que, pour vous aussi, promettre et tenir sont deux.«J'ai perdu une illusion; mais je ne risque plus d'être trompée. Comme vous vous étiez déjà résigné à ma perte, je pense que vous accepterez sans beaucoup de regret une séparation qui, bien qu'elle ne soit pas éternelle, Dieu merci! n'en sera pas moins sans retour. Adieu.»Mathilde.»Dès ce moment, tout devint clair comme le jour, les prédictions du sorcier et la maladie de la fiancée n'étaient qu'une comédie arrangée à l'avance. Il faut avouer qu'elle avait été bien jouée.Ici mon oncle Antoine s'arrêta.«Mais, qu'est-ce que cela prouve, papa? repartis-je. Sans doute ton Keraudran n'eut pas la force d'accomplir le sacrifice d'Alceste? Eh bien! c'est qu'il n'aimait pas assez pour cela.--Erreur! répliqua mon oncle Antoine, double erreur! 1° Parce qu'il aimait assez pour sacrifier sa vie, et que c'est la forme seule du sacrifiée, présent, inévitable, raisonné, à heure fixe, qui répugne à la nature humaine, et qu'il ne put accomplir; 2º parce qu'il n'est pas nécessaire d'aimer bien vivement pour sacrifier sa vie... et la suite le prouvera bien.--Il y eut donc une suite? s'écria-t-on.--Sans doute!» répondit l'oncle Antoine.D. Fabre d'Olivet.(La suite à un prochain numéro.)Les Forçats.Le 18 mai dernier, 231 voix contre 128 ont adopté, à la Chambre des députés, un projet de loi sur les prisons dont la discussion avait occupé vingt séances.Dans la Chambre des députés comme dans la presse et dans le public, ce projet de loi a soulevé de vives et éloquentes protestations. Mais ce n'est pas ici le lieu de les reproduire et d'en discuter la valeur.D'après le titre III, qui règle le sort des condamnés, le projet de loi voté par la Chambre des députés décrète la suppression des bagnes et l'adoption de l'isolement cellulaire perpétuel pour tous les condamnés; non pas, il est vrai, tel que l'ont inventé les quakers de Philadelphie, mais tempéré par le travail et les fréquentes visites du médecin, de l'aumônier, de l'instituteur, des membres des associations charitables, des comités de surveillance, des entrepreneurs des travaux, des parents, etc.Dans notre numéro 60 (20 avril) nous avons montré le système nouveau appliqué dans la prison modèle de Pettonville, en Angleterre. Aujourd'hui nous allons mettre sous les yeux de nos abonnés le système ancien tel qu'il fonctionne actuellement dans le bagne de Toulon.Alors même qu'ils ne seraient pas remplacés par des pénitenciers cellulaires, les bagnes seront tôt ou tard détruits. Trop de causes graves nécessitent leur suppression, pour qu'ils puissent subsister encore longtemps. Nous le répétons, nous ne voulons discuter ici aucune des graves questions que soulève la réforme des prisons. Montrer simplement et que sont les bagnes en 1844, faire connaître ou plutôt faire voir ces prisons fameuses, ici est notre seul but. Aussi nous bornerons-nous à donner à nos lecteurs une courte explication sommaire des curieux dessins qui accompagnent notre texte, et dans lesquels M. Letuaire, artiste éminent de Toulon, représente les scènes principales de la vie d'un forçat.La création des bagnes n'est pas nouvelle.Les galères, qui remontent à une grande antiquité, furent supprimées lorsque, par suite des changements notables introduits par le temps dans les diverses institutions maritimes de l'Europe, l'on conçut la pensée d'employer aux travaux des ports les criminels condamnés aux fers.Des lors il ne fut plus question pour ces hommes de ramer comme autrefois, on les affecta aux armements et désarmements, ainsi qu'aux constructions neuves, aux travaux hydrauliques, aux excavations, au creusement des bassins, aux fondations des quais et des cales, enfin à tous les ouvrages de force, à toutes les manœuvres et opérations des ateliers, chantiers et magasins des ports.Pour cela, il fallut nécessairement construire de grands établissements destinés à recevoir, loger et garder ces condamnés avec toutes les précautions convenables.C'est ainsi qu'en exécution d'une ordonnance de Louis XV, les bagnes furent crées en 1748, il y a près de cent ans.Arrivée des Forçats au BagneAussitôt les mesures les plus sévères et les plus minutieuses furent prises pour l'installation de ces prisons nouvelles et exceptionnelles; et, depuis, les administrateurs distingués qui, sans interruption, se sont succédé à la tête de nos ports, ont constamment apporté leur sollicitude et leur attention à l'amélioration du bagne.Aujourd'hui on compte quatre bagnes en France: trois civils, ceux de Toulon, Brest et Rochefort, et un militaire, celui de Lorient. Les trois bagnes civils contiennent environ sept à huit mille forçats condamnés aux travaux forcés à temps ou à perpétuité.Sur ce nombre, Toulon et Brest en comptent chacun plus de trois mille.Une administration fort peu nombreuse est chargée du soin difficile, mais important, de contenir les condamnés, de les diriger et de les garder, de pourvoir à leur nourriture, à leur habillement, et de régler les faibles salaires qui leur sont accordés pour les travaux les plus pénibles, de punir les fautes et de récompenser la bonne conduite, de recevoir leurs réclamations et d'y faire droit, de correspondre avec leurs familles, de rendre les comptes d'un service aussi minutieux que compliqué, d'entretenir sans cesse des relations avec toutes les autorités maritimes, civiles, militaires et judiciaires du royaume; enfin, des innombrables détails que l'on peut imaginer, puisqu'il s'agit de l'agglomération de trois à quatre mille condamnés dans la même maison de force.Cette administration est confiée à un commissaire de la marine, qui porte le titre de chef du servicedes chiourmes.Un commis principal, avec le titre d'agent comptable, est chargé de l'immense comptabilité de ce grand détail, et n'a pour le seconder que deux ou trois commis de marine.Enregistrement des Forçats.Les auxiliaires de ces agents supérieurs sont nommés adjudants ou sous-adjudants des chiourmes. Ils se divisent en trois classes; et, malgré les difficultés et les dangers de leurs fonctions, ils n'ont que les faibles appointements de 1,500, 1,200 et l,000 fr. par an.Enfin, chaque bagne a une garde militaire plus ou moins considérable, composée de gardes chiourmes, divisée en escouades, et commandée par des sergents-majors, des sergents et des caporaux.Ces renseignements préliminaires terminés, arrivons au bagne avec un condamné.Bain des Forçats.Jugé par une cour d'assises éloignée; le malheureux qui descend de la voiture cellulaire est resté plusieurs jours et plusieurs nuits enfermé dans un étroit espace où il ne pouvait faire aucun mouvement, où il respirait à peine la quantité d'air nécessaire à sa poitrine. Ses yeux se ferment malgré lui, éblouis par la lumière du jour; ses pieds sont enflés, et tous ses membres tellement endoloris, qu'il faut le porter ou le soutenir jusqu'à la chaloupe qui l'attend sur le port. Des forçats lui rendent ce service. Le chef des chiourmes assiste presque toujours en personne à l'arrivée de la voiture cellulaire et à la réception des condamnés.Les places réservées aux nouveaux arrivés occupées, la chaloupe se dirige vers le bagne. Ce sont des forçats qui rament, mais le gouvernail reste confié à un pilote libre. Des gardes chiourmes se tiennent debout entre les condamnés. La chaloupe court rapidement sur les vagues, et bientôt les condamnés pénètrent dans cette prison redoutable, dont la plupart d'entre eux ne doivent plus jamais franchir les limites: Quel moment terrible! frappés dans leur honneur, dans leur fortune, dans leur liberté, dans leur état civil, ils disent un adieu éternel à cette vie du monde maintenant finie pour eux... Est-ce un remords ou le désespoir qui leur cause cette émotion que la plupart d'entre eux essaient vainement de dissimuler?A peine débarqués au bagne, on les conduit tous dans le bureau de M. le commissaire de la marine; on les fait asseoir sur un banc, et cet employé supérieur, assisté d'adjudants et de sous-adjudants, procède immédiatement à la vérification de leurs papiers, s'assure de leur identité, et les enregistre sur les livres du bagne. Désormais ils n'auront même plus de nom; le numéro de leur inscription servira seul à constater leur individualité.Coupe des Cheveux.Au sortir du bureau des commissaires, ils sont conduits à la salle de bain. Là, ou les lave dans une cuve en bois; des forçats les frottent avec une grosse éponge, tandis que d'autres vident et remplissent incessamment la cuve d'eau de mer. Des adjudants et des gardes chiourmes président toujours à cette opération, qui ne dure que quelques minutes.A peine nettoyé, chaque homme passe de la cuve dans une salle voisine, où le médecin attaché spécialement au bagne,--un chirurgien de première classe de la marine,--l'examine avec soin de la tête aux pieds. A côté du docteur, vous remarquez un forçat debout; il tient d'une main une planchette recouverte d'une feuille de papier, et de l'autre un crayon. C'est le secrétaire du docteur, chargé d'écrire toutes ses observations. Les malades sont immédiatement envoyés à l'hôpital pour y recevoir tous les soins que réclame leur état.La visite du docteur terminée, les forçats reconnus valides et bien portants reçoivent leurs effets d'habillement, qui se composent des objets suivants:1º Une seule casaque, ou robe de moui rouge;2° Un seul pantalon de moui jaune en hiver et de toile en été;3° Deux chemises de grosse toile écrue;4° Une paire de gros souliers ferrés;5° Un bonnet de laine rouge ou vert; vert pour les condamnés à vie, rouge pour les condamnés à temps. Chaque bonnet porte une plaque sur laquelle est gravé le numéro d'enregistrement de son possesseur.Visite des Forçats.Depuis quelques années on leur donne, en cas de pluie, comme ils n'ont pas de casaque de rechange, une espèce de manteau en toile sur lequel le motbagneest écrit en grosses lettres rouges:Dès qu'ils ont revêtu ce costume, ils se rendent, toujours accompagnés d'adjudants et de gardes chiourmes, dans une des salles des condamnés à vie. Là on leur coupe les cheveux presque ras, et le coiffeur a soin de tracer sur leur tête un nombre considérable de raies, afin qu'ils soient plus faciles à reconnaître, s'ils parvenaient à s'évader.Les trois quarts de la vie des forçats se passent dans une salle semblable à celle où se fait cette opération, et que représente notre dessin. Pendant une partie de la journée, ils travaillent au grand jour, en plein air, avec des hommes libres. Si pénible qu'elle soit, cette fatigue leur est salutaire; mais, le soir, on les renferme dans ces tristes salles. La nuit venue, ils y sont enchaînas sur un lit de bois, les uns contre les autres, par une tringle de fer, sans pouvoir faire un seul mouvement...Ferrement des Forçats.Mais il reste une dernière précaution à prendre pour rendre les évasions plus difficiles: les forçats ont tous des fers aux pieds, et ils sont accouplés deux à deux par une chaîne d'un mètre environ de longueur. Notre dessin représentant la ferrure ne nécessite aucune explication. Ce sont des forçats qui remplissent les fonctions de ferreur.Le jour de leur arrivée, les forçats ne sont pas encore accouplés. On se contente de leur river un anneau à un pied, et on les conduit dans la salle qu'ils doivent désormais habiter jusqu'à l'expiration de leur peine. Ils y restent en général trois jours. Non-seulement ils ne travaillent pas, mais on leur donne une nourriture plus abondante et plus succulente. Ce n'est que lorsqu'on les suppose remis des fatigues du voyage qu'on les accouple et qu'on les contraint à travailler.Les nouveaux arrivés au repos.                                     Visite des fers.Comme cet anneau auquel ils ne sont pas habitués les blesse, ils tâchent de se procurer un morceau de toile et de drap pour le garnir et garantir ainsi leurs jambes d'un frottement douloureux.Parmi les trois mille forçats du bagne de Brest ou de Toulon, toutes les classes de la société ont leurs représentants.On y trouve des propriétaires, des négociants, des médecins, des notaires, des avocats, des fabricants, des artisans, des paysans, des militaires, etc. Tous ces condamnés sont confondus et accouplés dans les mêmes salles, soumis au même régime, aux mêmes règlements, aux mêmes récompenses, aux mêmes travaux, à la même surveillance; tous, ils sont condamnés aux travaux forcés. L'égalité la plus inflexible règne au bagne.Quels que soient leur ancienne position sociale, leurs habitudes, leur fortune, leur famille, leurs talents, leur constitution physique, tant qu'ils sont bien portants, ils vont, sans distinction, travailler dans les ateliers, dans les magasins et sur les chantiers de l'arsenal, ou aux excavations ou à bord des bâtiments en armement ou en désarmement; ils y sont occupés selon leur aptitude et leurs forces.Dans l'hiver, les travaux finissent à quatre heures et demie. Au coup de canon, tous les forçats sont ramenés au bagne, et ils ne sortent plus de leurs salles respectives jusqu'au lendemain matin.La nécessité de maintenir l'ordre le plus parfait, l'avantage de détourner les condamnés des mauvaises pensées ou des projets funestes qu'ils pourraient former pendant les heures d'inaction qui précèdent celle du silence et du repos; ces motifs et d'autres encore, qu'il serait inutile d'énumérer ici, ont, de tout temps, fait accorder aux forçats la faculté de se livrer à de petits travaux d'industrie, qu'ils font dans leurs soirées.Dès leur rentrée en salle, et aussitôt qu'ils se sont replacés sur leurs bancs, ils se mettent à l'ouvrage; les uns gravent des cocos et des tabatières; d'autres tournent, lisent, écrivent, copient de la musique; d'autres rédigent des lettres ou des mémoires pour leurs camarades illettrés ou pour eux-mêmes, et «ces occupations nombreuses et variées produisent les résultats les plus heureux, dit M. Venuste-Gleizes, directeur du bagne de Brest, dans son intéressant mémoire sur l'état actuel des bagnes en France. D'abord les condamnés y trouvent le moyen de se procurer de petits profits qui améliorent leur triste position; ensuite (et ceci est d'une extrême importance) le bagne est tranquille. Les forçats travailleurs sont infiniment soumis parce qu'ils savent bien que la privation de cette permission serait la peine de la plus légère désobéissance, de la simple contravention à l'ordre et à la police qui doivent régner dans les salles.»Travaux des Forçats.Au coup de sifflet, tous les forçats d'une salle cessent leurs travaux, puis on dit la prière du soir et ils s'étendent sur l'étroite portion de planche qui leur sert de lit. Pour se garantir du froid ils n'ont qu'une couverture. Quand ils se sont allongés à leurs places respectives, on les enchaîne tous ensemble par une tringle de fer passée dans les anneaux de leurs fers; pendant la nuit des gardes chiourmes se promènent dans le couloir pour contraindre ceux qui ne dorment pas à rester parfaitement immobiles et silencieux, et pour réprimer à l'instant même toute tentative de désordre.Le matin, au coup de canon, les bagnes s'ouvrent, les gardes enlèvent les tringles de fer, et les forçats, se levant, roulent leur couverture jusqu'au haut de leur lit, puis ils vont travailler. Toutes tes fois qu'ils sortent de leur salle, un garde chiourme procède à la visite des fers, en présence d'un adjudant, pour s'assurer qu'ils n'ont pas été limés. A cet effet, chaque forçat déboutonne le bas de son pantalon, tend sa jambe sur un petit banc, et le garde chiourme frappe les fers avec un marteau. La planche que l'on aperçoit contre le mur s'appelle planche de sûreté; tous les noms des forçats enfermés dans la salle y sont inscrits, et à mesure qu'ils sortent, un garde place une cheville de bois à côté de leur nom. On s'assure ainsi par un coup d'œil qu'ils ont tous passé à la visite et qu'il n'en manque aucun.Les forçats sortis, d'autres forçats, qui ne sont plus accouplés, lavent et balaient la salle, vident les baquets, etc. En récompense de ces services pénibles, on accorde à ces derniers un petit matelas pour la nuit...Le dernier dessin que nous publions aujourd'hui représente les forçats employés dans le bagne aux travaux les plus rudes, à retourner des pièces de bois, à les transporter, à les hisser sur les chantiers, etc. Leur zèle a souvent besoin d'être stimulé par des avertissements, quelquefois même par des coups de canne. Leurs travaux sont presque toujours forcés. Aux heures de repas, et quand l'ouvrage manque, les uns s'étendent et dorment à terre, les autres confectionnent ces divers petits ouvrages qu'ils vendent aux visiteurs des bagnes.(La suite à un prochain numéro.)

M. Paul Garnier a exposé en outre des régulateurs, des chronomètres, un indicateur dynamomètre, des pendules de voyage d'une solidité et d'une simplicité admirables, et d'autres pièces détachées pour l'horlogerie du commerce, qui prouvent que cet artiste n'est étranger à aucune des branches de son art, et qu'il poursuit le progrès dans toutes.

Peu de contrées sont plus riches que la France en substances minérales propres aux grands travaux de sculpture et d'architecture, et, cependant, ces richesses enfouies dans le sol y sont restées longtemps, sinon inconnues, au moins abandonnées. L'Italie nous fournissait les marbres blancs pour la statuaire; l'Espagne et l'Orient, les marbres riches en couleurs pour l'ornement des édifices. Ce n'est que sous François 1er et sous Henri IV qu'on se mit à rechercher les marbres indigènes. Louis XIV les adopta pour les décorations du Louvre et des Tuileries. Puis on les abandonna de nouveau, et ce n'est qu'au commencement de ce siècle que des recherches heureuses permirent à la France de s'affranchir du tribut qu'elle payait aux marbres étrangers. Plus de soixante départements peuvent fournir des marbres variés de couleurs et de beauté, et propres aux usages les plus précieux. Le marbre blanc des Pyrénées soutient avec avantage la comparaison avec les plus beaux marbres de Carrare. Du reste, la preuve que, maintenant, la France trouve en elle-même ses propres ressources, et depuis longtemps déjà, c'est que la valeur des marbres importés, qui était de 1,726, 114 fr. en 1823, n'était plus en 1833 que de 368,701 fr.

L'exposition des marbres, cette année, est aussi brillante qu'en 1834 et en 1839, quant à la qualité et à l'aspect, et peut-être supérieure quant au goût des ornements et de la sculpture, et surtout quant au bon marché. Nous avons surtout remarqué les marbres des Pyrénées et ceux des Vosges. Les derniers sont un marbre brèche à fond gris, avec nuances variées, du marbre noir, blanc, bleu turquin, brèche violet; la serpentine des Vosges y occupe aussi un rang remarquable.

Dans les Hautes-Pyrénées, M. Géruzet continue à soutenir sa réputation bien méritée. Il expose une cheminée en stalactite d'une belle exécution, et un échantillon de stalactite remarquable par ses nuances et sa grandeur; un verre d'eau en marbre amarante d'une grande légèreté; une colonne creuse, qu'il est parvenu à confectionner au prix de 30 fr. le mètre courant. Cet industriel occupe constamment 82 ouvriers, 212 scies, tant droites que circulaires, 6 roues hydrauliques d'une force ensemble de 75 chevaux. Il est monté de manière à pouvoir tourner des colonnes d'un seul bloc et de 10 à 12 mètres de longueur.

Mais voici un résultat plus étonnant obtenu par M. Amant dans la maison centrale d'Eysses. Les détenus de cette maison, appliqués à la marbrerie au nombre de deux cents, ont taillé avec la plus grande perfection des cheminées, des consoles, des tables, des guéridons, et la plupart après un an ou deux d'apprentissage. Les cheminées principalement ont attiré notre attention, tant par leurs belles couleurs que par l'exécution. Ainsi, une cheminée à petites consoles en marbre rouge-vert rubanné a été faite par un détenu âgé de vingt-six ans, qui était cordier, et qui n'est dans l'atelier que depuis un an. Un bénitier orné de feuilles d'eau, en marbre blanc veiné de Carrare, a été exécuté par un maçon, après trois ans d'atelier. La pièce la plus remarquable, une table ornée d'auves avec balustres à facettes et pied à griffes, volutes et feuilles d'acanthe, est due à un peintre en bâtiments détenu depuis cinq ans. Nous ne ferons aucune réflexion sur ces beaux résultats, nous dirons seulement que M. Amant est parvenu, par le bon marché de ses produits, à en répandre le goût et l'usage dans un pays où une cheminée de marbre est un objet de luxe.

Nous avons parlé à nos lecteurs, dans un précédent article, de la sculpture mécanique de M. Contzen. Voici venir un compétiteur qui lui aussi expose de la sculpture mécanique, mais obtenue par d'autres procédés. Il travaille la pierre tendre ou dure, le marbre, l'albâtre, le bois et toutes les matières dures. Cet artiste est M. Séguin, qui va, à votre désir, vous offrir des ornements renaissance, rocaille, gothique, etc., sur des parties droites, courbes, concaves et convexes de toute grandeur, des bas-reliefs, médaillons, portraits, des bustes, des cariatides pour consoles et cheminées, des moulures, des chapiteaux, etc. Que lui faut-il pour cela? un moule, une certaine poudre, de l'eau et un mouvement rapide, et en peu d'heures vous avez le résultat le plus fini, le plus délicat que l'on puisse désirer.

Il y a à l'exposition une galerie qui jouit du privilège d'attirer incessamment la foule et de la retenir des heures entières, pressée, agglomérée et silencieuse: c'est la galerie des instruments de musique, pianos, orgues, etc. O vous qui aimez à voir de beaux instruments, allez-y bien vite; mais si vous aimez la bonne musique, prenez la précaution que prit Ulysse pour ses compagnons, mais non par le même motif, bouchez-vous les oreilles et partez bien vite, car jamais charivari organisé n'a trouvé un plus bel emplacement et de plus nobles encouragements. De tous côtés des sons se heurtent dans l'air et éclatent sur vous en dissonances monstrueuses, en cascades de notes qui n'ont rien à faire avec l'harmonie, en accords les plus contre nature: ici c'est l'orgue, là un instrument de Sax, plus loin, en avant, en arriére, de tous côtés, un piano, deux pianos, dix pianos, cent pianos, et tout cela marche en même temps. Serait-ce, par hasard, les profondes méditations qu'a dû faire un de nos musiciens feuilletonistes les plus excentriques sur les effets d'harmonie étrange qui ont fait élection de domicile dans cette galerie de neuf à cinq heures, qui lui ont inspiré l'idée de ce festival monstre avec 843 musiciens, dont 10 fifres, dont on doit régaler les malheureux exposants et ceux qui voudront bien donner 10 francs!

Le bilan de l'exposition musicale, cette année, peut se chiffrer ainsi:

Sept exposants d'orgues d'église, dix d'orgues expressives, quatre-vingt-neuf de pianos, dix-huit d'instruments à cordes, et vingt-neuf d'instruments à vent. C'est déjà un bon commencement pour le concert-monstre.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur les instruments à corde. Notre lutherie commence à prendre un nom, et les amateurs, en continuant à apprécier comme il convient les Amati et les Stradivari, ne dédaignent pas les produits des Gand, des Vuillaume, des Bernardel, qui sont obligés de copier servilement la forme, les couleurs, et même les défauts des instruments des grands maîtres. Tous ces habiles artistes excellent trop dans l'imitation pour qu'on doute que, livrés à eux-mêmes, ils ne puissent acquérir un nom pour eux et leurs produits. La grande difficulté pour ces instruments c'est d'avoir du bois convenable, du bois dont toutes les molécules vibrent de même. Aussi la perfection serait-elle de trouver une table d'harmonie sur laquelle il ne se forme pas denodositésqui interceptent les vibrations et dénaturent le son. L'habile physicien, M. Savart, était parvenu à composer la table supérieure d'un violon de petits morceaux de bois qu'il avait éprouvés isolément. Ce violon avait un beau son, mais sa forme était disgracieuse; et d'ailleurs aucun luthier, que nous sachions, ne s'astreindrait à ces recherches minutieuses et patientes, qui augmenteraient énormément le prix de l'instrument. Ce qui rend les instruments anciens préférables aux nouveaux, c'est qu'à la longue, et sous les vibrations répétées des cordes, les molécules des tables se sont disposées, habituées, pour ainsi dire, à vibrer ensemble, à prendre la même sonorité, et à devenir, par l'effet du temps, ce que la physique indique qu'elles doivent être pour donner le son le plus plein et le plus beau.

Exposition.--Piano de M. Érard.

Instruments de Sax: SaxTromba et cornet à cylindre.

Quant aux pianos et orgues, quatre-vingt-neuf d'une part et sept de l'autre. Mais à tout seigneur tout honneur! Commençons par les orgues. Deux des exposants se distinguent tout d'abord et par leur ancienne renommée, et par la perfection soutenue de leurs produits. Ce sont MM. Cavaillé-Coll, et Daublaine-Collinet. Ces facteurs ont résumé dans leur art tous les progrès, et ont appliqué avec bonheur à leurs instruments les perfectionnements les plus récents.

L'orgue de MM. Cavaillé-Coll est le modèle de l'orgue destiné à la Madeleine. Le plus beau titre de ces habiles facteurs est d'ailleurs le magnifique orgue de Saint-Denis.

La maison Daublaine-Collinet soutient dignement sa réputation. On sait que M. Barker, un des chefs de cette maison, est parvenu à rendre les claviers réunis aussi doux au toucher que le clavier d'un piano, au moyen d'un appareil pneumatique très-ingénieux. Le perfectionnement que présente l'orgue exposé cette année, qui est destiné à l'église Saint-Nicolas de Toulouse, consiste à produire l'expression par une seule pédale et avec des nuances très-variées, au lieu de l'obtenir, comme on le fait sur les autres orgues, au moyen du mouvement alternatif de deux pédales agissant sur la soufflerie.

Du reste, une tendance bien manifeste aujourd'hui, et qui a donné naissance à l'harmonium, au mélophone, etc., est de pouvoir se procurer sur les instruments à touches l'expression qu'on obtient sur les instruments à cordes ou à vent. C'est dans cette direction que le progrès se fait, et il y a déjà bien loin de l'épinette et du clavecin d'autrefois au piano à queue, et surtout au piano à sons soutenus de nos jours.

Comme toujours, à la tête de nos facteurs se placent Érard, Pape, Pleyel, Herz, puis M. Boisselet, de Marseille, et quelques autres fort remarquables, parmi lesquels nous citerons MM. Faure et Roger.

C'est à la maison Érard que revient l'immortel honneur d'avoir fait les premiers pianos complets, et d'avoir, par une série de travaux non interrompus depuis près de soixante-dix ans, perfectionné, amélioré, complété cet admirable instrument. C'est ici que nous regrettons que l'espace nous soit mesuré, et que nous ne puissions entrer dans les développements que comporte la science du facteur. Il en est en effet du mécanisme du piano comme de celui d'une montre; tout le monde en a, mais bien peu en connaissent les éléments. Nous ne pourrions donc pas être entendu à demi-mot, et nous devons nous borner à signaler, en les récapitulant, les nombreux perfectionnements dus à Érard:

Instruments de Sax.

1° Un nouvel échappement qui, de 1809 à 1844, a été constamment amélioré, et qui rend le toucher plus facile et fait mieux résonner la corde;

2º Un système d'agrafes pour tenir les cordes et qui procure un tirage plus égal et plus rationnel;

3° Le barrage métallique inventé en 1822, et qui a été perfectionné par des essais successifs jusqu'à cette année. Pour se rendre compte de l'importance de ce procédé, il faut songer que le tirage des cordes du piano équivaut à environ 12,000 kilogrammes. De là la nécessité de pièces d'une grande force et d'une grande rigidité pour résister à ce tirage énorme;

4° L'application depuis 1834 d'un nouveau système de monture et de proportion des cordes de basse qui leur permet de résister à des variations de température de quinze à vingt degrés;

5° L'introduction de la basse harmonique qui a permis de mettre en rapport les dessus des grands pianos avec le médium et les basses.

M. Érard ne s'est pas borné à la partie la plus importante de son art, il a également apporté tous ses soins à l'ébénisterie et à l'ornementation de ses instruments, comme nos lecteurs peuvent s'en convaincre par le dessin d'un piano en chêne sculpté, peint et doré, que nous mettons sous leurs yeux.

Sculptures exécutées par les détenus de lamaison centrale d'Eysses (Lot-et-Garonne),sous la direction de M. de Saint-Amant.

M. Pleyel a conservé la vieille réputation de ses pianos si bien appropriés à nos petits appartements; il les a améliorés en leur donnant plus de son et plus de tenue.

M. Pape a exposé un piano qui compte huit octaves et qui se distingue en outre par la réduction du format, l'augmentation de sonorité et la simplicité de son mécanisme, qui se trouve réduit à quelques frottements, les marteaux fonctionnant directement sous les touches, sans l'intermédiaire d'aucun levier.

L'exposition de M. Boisselet se distingue par deux utiles innovations: l'une est lepiano-octavié. Ce piano a la propriété de produire les octaves avec un seul doigt et par un seul mouvement. Les pianistes apprécieront cet immense avantage. L'autre est un piano à sons soutenus à volonté, qui rend possible l'exécution d'un chant en notes liées et de longue valeur, sans qu'on soit obligé de laisser le doigt sur la touche, tandis qu'en même temps on peut faire entendre des passages en notes brèves et piquées.

Exposition.--Pendule exécutée par Paul Garnier, horloger, pour lord Seymour.

Pendule exécutée par M. Victor Paillard,sur les dessins de M. Feuchères.

Mais voici un de nos plus habiles facteurs avec deux perfectionnements notables; M Henri Herz, avec son piano à queue, du format des pianos carrés, donnant autant de son que les grands pianos à queue, et surtout avec son piano droit dont les sons se prolongent et se nuancent à volonté. Nous passerons rapidement sur le premier, dont nous avons admiré les sons larges et pleins, et dont nous approuvons tout à fait l'ensemble et les détails. Mais ce qui nous a le plus frappé, c'est le piano à sons continus et nuancés. Ici rien n'est ajouté au piano, pas de lame métallique, pas de tuyaux, un simple soufflet disposé de façon à ce que la note une fois frappée, la corde mise en vibration conserve cette vibration sous un courant d'air qui en augmente ou en diminue l'intensité à volonté. Cette invention est due à M. Isoard, qui en s'associant à M. Herz, a donné à son idée et à ses essais la vie et la direction qui leur manquaient. C'est, à notre avis, pour nos habiles pianistes une mine inépuisable de richesses encore inconnues. Donner aux sons du piano l'expression, c'est galvaniser un cadavre, et nous pensons que cette heureuse innovation doit changer bientôt le genre de musique de cet instrument.

Bénitier modelé par M Châtillon, exécutéen bronze par M. Victor Paillard.

MM. Faure et Roger, au milieu de bons pianos dus à leur fabrication courante, ont exposé un piano droit (style Louis XV) en bois de rose avec dorures et porcelaines qui en font un magnifique meuble de salon. L'espace nous empêche de nous appesantir sur les diverses innovations dues à ces habiles facteurs.

Enregistrons en passant trois inventions dues à M. Guérin: c'est le pianographe, espèce de daguerréotype musical qui permet de fixer instantanément les improvisations, les pensées les plus fugitives; le sténoclure destiné à plier les doigts aux exercices du piano, et une nouvelle clef de piano à engrenage, dont l'effet est d'augmenter la facilité à accorder, en amenant peu à peu, par un mouvement doux et sans saccade, la corde au point désiré.

Signalons aussi les inventions de M. Sax dans les instruments à vent. M. Sax a perfectionné tous les instruments en cuivre et en bois; il a appliqué de nouveaux systèmes de cylindres aux instruments en cuivre sans rien changer à leur sonorité. Son exposition forme une musique militaire complète: bugles à cylindres, trompettes grandes et petites, nouveau basson, flûte, clarinette basse et contre-basse, et principalement le saxophone, véritable création, puis le saxotromba, que sais-je, des cornets, des trombones, tout s'y trouve et dans des conditions d'exécution telles qu'on peut dire que ce sont des instruments nouveaux. Quant à nous, nous ne doutons pas que l'auteur, le promoteur et le conducteur du festival monstre ne leur donne une large place dans son orchestre; et en attendant ce grand jour, nous félicitons sincèrement M. Sax des habiles modifications et des utiles perfectionnements de sa fabrication.

«En vérité! m'écriai-je», du ton irrésistible d'un homme qui a trouvé un argument péremptoire, on dirait que vous n'avez pas lu Euripide!

Cette autorité imposante (je dois prévenir le lecteur qu'il y a de cela quelques années, et qu'on avait encore la faiblesse d'estimer les anciens), cette autorité produisit l'effet attendu. Il y eut un moment de silence.

«Pourquoi? répondit enfin le plus intrépide des adversaires; je l'ai même traduit. Ensuite?

--Pourquoi? parce que vous comprendriez alors le sacrifice d'Alceste. Vous auriez vu que les anciens admettaient, comme moi, le dévouement de l'amour dans toute sa puissance, et qu'Alceste se dévouant pour son mari, donnant sa vie pour racheter la sienne, est l'emblème le plus touchant de ce sacrifice...

--Renouvelé des Grecs!» interrompit un autre, qui prit sa revanche par une plaisanterie, et mit pour un moment les rieurs de son côté.

Pendant tout ce vacarme, mon oncle Antoine, appuyé sur son fauteuil, les pieds sur les chenets et les bras croisés, sifflotait sans mot dire son thème favori de la bataille de Marengo.

«Voyons donc, papa: lui dis-je en lui mettant la main sur l'épaule; on dirait que vous n'êtes pas de mon avis.

--Si fait! dit l'oncle Antoine. Seulement, raie Alceste de tes arguments. C'est une invraisemblance hellénique.»

A ce mot irrévérencieux, il y eut un nouveau tumulte. L'oncle Antoine l'apaisa bien vite.

«J'ai une histoire là-dessus,» dit-il.

Alors, il se fit silence; on se resserra autour de son fauteuil; il frappa deux ou trois fois la pincette sur les tisons, et commença:

Tu as entendu ton père, me dit-il, parler souvent du comte de Keraudran? C'était un aimable homme, et j'étais fort lié avec lui... avant la révolution. Nathaniel de Keraudran était bien fait de sa personne, d'un esprit peu commun et d'une instruction rare; seulement, sa tête bretonne avait été douée d'une imagination tellement vive, que parfois on pouvait craindre qu'elle ne dominât sa raison. Les croyances superstitieuses dont il avait été bercé, les vieilles légendes galliques qui avaient entouré son enfance, avaient laissé dans son âme des traces ineffaçables. Un penchant secret l'entraînait sans cesse vers ces idées vagues et mystiques de rapports magnétiques, de puissances cachées et surnaturelles, de pressentiments, de divinations spontanées, enfin, vers toutes ces faiblesses du cœur et de l'âme qui prennent leur source dans les passions exaltées d'une imagination poétique et rêveuse. Malgré cela, et peut-être même à cause de cela, Keraudran était un homme remarquable. Sa conversation était spirituelle et vive, son caractère égal, son cœur sensible, son amitié dévouée. Nous fûmes presque inséparables!

Nathaniel de Keraudran était fiancé avec Mathilde de Larcy, charmante enfant gâtée de dix-huit ans. Il l'aimait comme un fou, et franchement Mathilde était faite pour tourner la tête la mieux organisée. Vous me dispenserez de vous décrire ses superbes cheveux noirs, ses grands yeux bleus, son teint blanc et rose, et surtout l'inexprimable vivacité de sa physionomie, qui semblait si bien d'accord avec les mille petits caprices charmants qui faisaient à la fois le bonheur et le tourment de mon pauvre ami. Ils s'aimaient comme deux enfants, et devaient se marier dans quelques mois.

Cependant, en approchant de ce moment si désiré, il semblait que Mathilde perdit quelque chose de sa gaieté, de sa vivacité habituelles. Elle devenait rêveuse, et fixait par intervalles sur Keraudran des regards pénétrants, dont l'expression à la fois mélancolique et passionnée excitait ma surprise. Au reste, je l'expliquai facilement par le prochain départ du fiancé, qui devait aller à Rennes dans quelques jours pour préparer leur union.

Je ne pus m'empêcher de lui en dire quelques mots un soir que pendant la promenade, plus rêveuse encore que de coutume, elle avait pris mon bras.

«Vous croyez donc que Nathaniel m'aime! me répondit-elle avec expression Oh! oui, il m'aime comme les hommes savent aimer!... Il m'aime parce que je suis riche et jolie; il m'aime pour le plaisir que je puis lui donner. Le cœur d'une femme vaut mieux que cela, monsieur le marquis! L'amour d'une femme, c'est le dévouement; l'amour d'un homme, c'est l'égoïsme.

--Si vous avez une exception à faire dans cette condamnation générale, répondis-je, vous pouvez la faire pour Keraudran... Je le connais assez pour en répondre.

--Bonne caution! dit-elle en riant. Répondez-vous toujours ainsi l'un pour l'autre? Ce serait comique. Je serais curieuse de savoir si vous feriez honneur à la lettre de change tirée sur vous au nom de Keraudran?

--Essayez!» répliquai-je.

Elle rit encore un moment, puis retomba dans sa rêverie. Quelques jours après, Keraudran partit pour Rennes, et je l'y accompagnai.

Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que Keraudran avait contracté une singulière habitude. Tous les soirs, à dix heures, il envoyait un baiser... à la lune. Je me moquai passablement de lui, et il convint, non sans quelque confusion, qu'il avait promis à Mathilde de remplir scrupuleusement ce devoir.

«A la même heure, me dit-il, Mathilde regarde également le ciel, et nos pensées s'unissent par un lien sympathique, malgré la distance qui nous sépare...»

Je ne pus m'empêcher de rire.

«Vous êtes bien heureux de vous aimer ainsi... Seulement cet astre inconstant et de forme bizarre me paraît assez mal choisi.»

A cette plaisanterie, Keraudran faillit se fâcher pour tout de bon, et nous en restâmes lâ.

Malgré l'impatience de Keraudran, notre séjour à Rennes se prolongeait. Un soir, nous entrâmes dans un café pour passer le temps, et nous nous mîmes à regarder plusieurs individus qui jouaient aux échecs. Keraudran se croyait fort à ce jeu, et il suivit avec intérêt la partie qui se trouvait engagée. Moi, je regardai surtout l'un des joueurs. C'était un homme déjà sur le retour, mais grand et robuste. Sa tête, fortement caractérisée, avait une expression remarquable, et ses grands yeux, abrités sous d'épais sourcils noirs, brillaient d'un tel éclat, qu'il était difficile d'en soutenir le regard. Au reste, il semblait distrait et préoccupé; Keraudran semblait surtout attirer son attention, et il négligeait évidemment son jeu, qui s'embrouillait de plus en plus.

«Enfin, s'écria l'adversaire, je le tiens!»

Et il fil un coup qu'il méditait depuis longtemps.

«La partie est gagnée,» dit Keraudran.

L'inconnu sourit, et lui jetant un regard expressif:

«Croyez-vous?» répondit-il.

En même temps il déplaça une pièce, et en trois coups son adversaire fut mat. Keraudran resta stupéfait. L'inconnu lui fit un geste amical et s'éloigna. Nous sortîmes du café presque aussitôt.

«Voici un homme extraordinaire! me dit Keraudran avec enthousiasme.

--C'est un homme qui joue bien aux échecs,» répondis-je froidement.

Nous continuâmes à nous promener en silence sur la place. L'heure du rendez-vous était arrivée, et la lune brillait de tout son éclat dans un ciel d'azur. Keraudran s'arrêta, la regarda un moment, et lui envoya le baiser d'usage. Au bruit qu'il entendit derrière lui, il se retourna brusquement et vit l'inconnu. Il fit un pas pour se retirer; mais celui-ci s'avança et le retint par le bras. Il y avait dans ce mouvement et dans l'expression de sa remarquable figure quelque chose d'imposant et de noble qui fascina Keraudran.

«Pourquoi n'attendez-vous pas la réponse? lui demanda-t-il.

--La réponse? repartit Keraudran avec surprise. Quelle réponse puis-je attendre?

--Un moment! répliqua l'étranger avec une certaine autorité; et il serra fortement la main du jeune homme, tandis qu'il lui posait son autre main ouverte sur le cœur, en regardant fixement l'astre qui brillait au ciel.--La voici! continua t-il: «Les sympathies de deux âmes qui s'aiment franchissent la distance, de même que l'amour doit franchir le temps.» Souvenez-vous de ces paroles, et vous verrez que je ne me suis pas trompé. Vous êtes heureux, jeune homme, d'être aimé ainsi.»

En achevant ces mots, il s'éloigna. Keraudran resta immobile.

«C'est étrange! murmura-t-il.

--Il s'amuse à tes dépens,» lui dis-je. Mais il m'entendit à peine; évidemment son imagination était frappée.

Deux jours après, lorsque j'entrai dans sa chambre le matin, je le trouvai à demi vêtu, assis sur son lit, la tête dans sa main et profondément absorbé dans ses méditations, il tenait une lettre qu'il relisait par intervalles.

«Qu'y a-t il?» lui demandai-je. Il tressaillit.

«Te souviens-tu des paroles que m'a dites l'inconnu avant-hier soir?

--Ma foi... à peu près. Il était question de sympathies, de distance, d'amour, de temps; toutes choses assez banales et qui prêtent fort bien à l'improvisation.

--Tiens!» me dit-il, et il me tendit la lettre qu'il tenait à la main. Elle lui arrivait par la poste, et lui était écrite par Mathilde. Elle lui parlait de leurs conversations nocturnes, et je lus en effet cette phrase singulière: «Ce soir, lui disait-elle, en regardant à l'heure fixée la discrète et pâle intermédiaire de nos pensées, je n'ai pu m'empêcher de croire que les sympathies de deux âmes qui s'aiment franchissent la distance, de même que l'amour doit franchir le temps.»

«Eh bien! reprit Keraudran, voyant que je restais muet, qu'en dis-tu maintenant?

--Je ne dis rien, de peur de me tromper, répondis-je. C'est, en effet, assez singulier. Il a deviné juste, s'il n'a fait que deviner.»

Mais j'eus beau examiner le cachet, il était intact. D'ailleurs la lettre avait été évidemment écrite à peu près au moment même de la rencontre, et l'étranger ne pouvait en avoir en connaissance. Ce ne pouvait être qu'un de ces hasards fabuleux qui arrivent aux joueurs audacieux et aux équilibristes. Je ne pouvais donner d'autre explication. Mais Keraudran secoua la tête et haussa les épaules.

«Quand on veut tout expliquer, on n'explique rien.»

Je n'avais rien à répondre, et je le laissai. Je ne sais trop quand et comment il revit l'individu en question, mais il paraît qu'ils eurent plusieurs conversations en mon absence. Mon scepticisme choquait Nathaniel, et loin de moi il s'abandonnait bien plus facilement à son imagination rêveuse. Un soir, cependant, il me dit:

«Il faut que lu viennes avec moi.

--Où? répondis-je.

--Dans l'église des Cordeliers. J'y ai rendez-vous, et j'ai besoin que tu voies comme moi ce qui s'y passera.

--Ah! ah! répliquai-je, le sorcier est de la partie! Eh bien, partons je ne demande pas mieux.»

Nous nous rendîmes aux Cordeliers. La soirée était superbe. La chaleur du jour avait été, tempérée par une brise rafraîchissante, et le ciel scintillait d'étoiles. Lorsque nous entrâmes dans l'église, elle nous parut déserte; mais à peine avions-nous fait quelques pas dans la nef que nous aperçûmes le grand inconnu devant nous. Dans cette obscurité croissante, sa haute taille et sa figure majestueuse prenaient un caractère imposant qui commandait en quelque sorte le respect. On eût dit qu'on voyait jaillir de ses paupières le feu de ses regards. Il s'approcha de nous lentement.

«Je suis satisfait de vous voir, dit-il d'une voix grave; je suis disposé, et je tiendrai tout ce que je vous ai promis.--Et vous?

--Que faut-il faire?» dit Keraudran.

Et je m'aperçus au son de sa voix de l'émotion qui le dominait.

«Priez, espérez... et ne parlez pas.»

Il parut ensuite se recueillir un moment; puis il leva la tête et regarda la lune qui commençait à traverser les vitraux.

«L'heure est venue! ajouta-t-il à voix basse; suivez-moi.»

Nous le suivîmes dans une chapelle latérale qu'inondait un rayon de lumière argentée. Là, une jeune fille d'une douzaine d'années était étendue, profondément endormie, dans une stalle garnie de velours rouge; ses cheveux blonds flottant sur ses épaules étaient couverts d'une légère guirlande de bluets; sa figure délicate et pâle, sa longue robe blanche, vivement éclairées par la lune au milieu de cette obscurité, sous les noirs arceaux de la chapelle, semblaient en faire une forme aérienne, transparente et légère. Je m'arrêtai à la considérer; il y avait un charme indicible dans cette poétique et frêle vision.

«Voici l'enfant, dit notre guide; le sommeil magnétique l'enchaîne, et son regard, quoique voilé, va percer le temps et l'espace. Je suis maître de lui, et je n'ai qu'à commander pour être obéi.»

En même temps il leva le bras... et comme du même mouvement, par une attraction irrésistible, le bras de l'enfant se souleva, et se dirigea vers le sien, restant immobile et tendu; il baissa sa main, et par la même action mécanique, le bras de la jeune fille se reposa sur l'accoudoir; il fit un signe, et la tête angélique de l'enfant, comme si elle eût suivi la voir l'indication muette du doigt fascinateur, se tourna lentement et regarda les vitraux.--C'était étrange.

«Avez-vous apporté le gage? dit l'inconnu à voix baisse à Keraudran.

--Le voici! répondit-il; et il lui remit une tresse de cheveux, don que sa fiancée lui avait remis avant son départ.

--C'est bien, répondit-il; et il alla le placer sur le cœur de l'enfant, puis il revint auprès de nous.--Regarde!» dit-il d'une voix basse mais vibrante.

L'enfant se souleva avec roideur, comme sous l'impulsion d'une volonté étrangère, se retourna et regarda à travers l'ogive le disque brillant de la lune.

«Je la vois! murmura-t-elle; elle regarde aussi.»

Sa voix semblait une modulation lointaine, indépendante de ses lèvres.

«Qui vois-tu?

--Celle que j'ai sur le cœur.

--Comment est-elle? que fait-elle? où est-elle?

--Elle est appuyée sur le balcon d'une terrasse sculptée--les boucles de ses cheveux noirs flottent sur son cou et sa poitrine... ses grands yeux bleus me regardent... son regard est si doux!... Elle envoie un baiser... là!...»

Et par un mouvement elle indiqua Keraudran, qui l'écoutait avec avidité; mais l'enfant se tut, retomba sur le fauteuil avec un soupir, et parut reprendre son sommeil immobile.

«Que voulez-vous apprendre encore? demanda l'inconnu.

--Peut-on voir dans l'avenir, comme dans le présent? répondit Keraudran.

--Sans doute! répliqua l'inconnu. Et reprenant son geste impérieux.

--Regarde! dit-il à l'enfant.

--Non, non, assez! répondit la jeune fille d'une voix suppliante en s'agitant avec effort; je souffre! grâce... je n'en puis plus...»

Et sa tête se renversant convulsivement allait frapper les stalles de chêne.

«Lève-toi, et regarde! continua l'inconnu. Comment la vois-tu dans trois jours?

--Elle rit, et tresse une guirlande de jasmin.

--Dans huit jours?

--Je la vois encore... oui... c'est elle... mais... elle est changée... elle est pâle... ah! je souffre... car... elle souffre aussi.. ah! j'étouffe... elle est bien pâle... ah!... ah!... ah! le cœur me fait mal!»

Et elle s'agitait péniblement. Son gracieux visage se contractait et s'agitait convulsivement; ses mains semblaient vouloir éloigner d'elle quelque chose qui eût pesé sur sa poitrine; sa voix devenait de plus en plus faible et sourde, entremêlée de soupirs et de gémissements étouffés. Il y avait, je l'avoue, dans ces paroles sinistres, dans cet enfant se débattant ainsi, comme sous la pression d'un démon invisible, quelque chose de saisissant qui remplissait l'âme d'une émotion involontaire et d'une sorte d'effroi.

«Ah! oui! continuait l'enfant... je la vois... ses joues sont creuses et ses yeux brillants.. ils me font mal... ah! ah!... au secours... au secours... je n'en puis plus... j'étouffe... qu'on m'ôte ce cadavre... je l'ai sur le cœur... ah! ah!»

L'inconnu se précipita, et enleva à l'enfant la fatale mèche de cheveux. Elle retomba immobile sur la stalle.

«Êtes-vous satisfait? dit-il à Keraudran d'une voix émue... Sortez!»

Keraudran restait devant lui en proie à une agitation fébrile, ne pouvant ni parler ni partir. Je l'entraînai hors de l'église, et le ramenai chez lui. Son émotion était si violente, que je craignais presque pour sa raison. Je n'essayai de le calmer que le lendemain matin; mais mes raisons eurent peu d'influence. Keraudran était fasciné, et moi-même j'avais peu de chose à lui dire. Je ne voyais pas le but de cette comédie, et il réfutait sans peine mes arguments, qui n'étaient au reste que des présomptions.

«Je ne puis rester ici, me dit-il; je n'aurai de repos qu'auprès de Mathilde. Je verrai alors s'ils m'ont trompé.»

Deux jours après nous étions au château de Lurcy; Mathilde, rayonnante et plus gaie que je ne l'avais vue depuis longtemps, accueillit avec tendresse son fiancé. Cette courte absence semblait avoir dissipé les nuages qui avaient obscurci un moment leur intimité.

«Tu es bien heureux! dis-je à Keraudran en revenant avec lui d'une promenade que nous avions faite dans le parterre.

--Attendons encore, répondit-il avec un soupir en me serrant la main; le délai fatal n'est pas expiré.

--Tu es fou!» répliquai-je.

En ce moment nous entrions au salon, dont les larges fenêtres s'ouvraient sur la terrasse, ornée de fleurs odoriférantes. Mathilde était appuyée sur le balcon; elle s'avança en riant au devant de nous.

«Tenez, beau chevalier! dit-elle avec gaieté, je vous ai tressé de mes mains une guirlande.»

Et elle tendit à Keraudran une guirlande de jasmin qu'elle achevait de nouer. Keraudran me tenait encore le bras. Je le sentis tressaillir et chanceler; et j'avoue que cette singulière coïncidence, que ce rapprochement inconcevable avec la vision de l'enfant me frappa au cœur.

«Eh bien! dit Mathilde en continuant de rire, est-ce ainsi le vous recevez mes présents, Nathaniel? me laisserez-vous encore longtemps le bras tendu?»

Nathaniel se précipita vers elle, prit la guirlande, et par et mouvement involontaire, tombant en même temps à ses pieds, couvrit ses mains de baisers éperdus.

«Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en essayant de se dégager, en voilà trop maintenant, Nathaniel!... Assez, assez!»

Et son émotion était visible, «Quoi! vous pleurez! mon Dieu! qu'avez-vous donc?»

Nathaniel balbutia quelques mots entrecoupés, sans suite, j'essayai moi-même d'intervenir pour terminer cette scène dont je redoutais l'issue. Keraudran sortit et me laissa seul avec Mathilde.

«C'est étrange! dit-elle après un moment de silence; comprenez-vous cela?

--Mais, sans doute! répondis-je avec, quelque embarras, Keraudran a été touché de votre attention... Il vous aime tant!

--Je le crois... je crois même en être sûre... mais... c'est égal, c'est trop; et je ne puis m'expliquer cela.»

Je n'essayai pas de l'aider dans cette recherche, car j'étais un peu troublé moi-même. Au reste, elle l'oublia bien vite, prenant l'émotion de Keraudran comme une nouvelle preuve de sa tendresse, elle fut d'autant plus gaie, d'autant plus affectueuse. Deux ou trois jours passèrent ainsi rapidement.

Le troisième jour après notre arrivée, nous étions réunis soir dans le parterre. Elle était silencieuse. Je m'en aperçut et je m'en plaignis.

«Ce n'est pas ma faute, me répondit-elle; j'ai un mal de tête affreux. Je crois même que j'ai un peu de fièvre.» Keraudran se rapprocha vivement de nous.

«Quoi! vous souffrez! dit-il d'une voix altérée.

--Ce n'est rien, reprit-elle en souriant, une migraine! nous avons trop ri ce matin.»

Elle se retira de bonne heure.--Le lendemain elle ne parut pas au déjeuner, et fit dire qu'elle était indisposée. Elle ne parut que fort tard, en peignoir. Je la trouvai réellement changée. Elle était pâle et silencieuse, et se plaignait de douleurs dans la poitrine.--Keraudran paraissait presque fou. J'avoue que je devenais inquiet.--Le lendemain, elle fut obligée de garder le lit. Je ne savais plus que penser, Keraudran avait disparu dès qu'il avait appris quelle avait passé une mauvaise nuit, et je ne savais ce qu'il était devenu.--C'était en effet le huitième jour.

Le neuvième jour, je vis entrer chez moi Keraudran méconnaissable. Je ne pus m'empêcher de tressaillir en apercevant ses traits décomposés, sa physionomie bouleversée, ses yeux hagards.

«L'as-tu vue aujourd'hui? me dit-il d'une voix étouffée.

--Non! répondis-je.

--Est-ce quelle ne va pas mieux?»

Il fit un geste de désespoir et tomba dans un fauteuil.--Je me rendis à son appartement, et demandai si je pouvais être introduit. La vieille gouvernante y consentit avec quelque difficulté, et je fus admis. Je fus frappé du changement qui était opéré en si peu de temps. Elle était excessivement pâle, et paraissait déjà maigrie. Dans ce demi-jour, qui régnait dans sa chambre, je pouvais distinguer cependant ses yeux mobiles, qui semblaient animés de cet éclat extraordinaire que donne une fièvre ardente, et que faisait encore ressortir le cercle bleuâtre dont ils étaient entourés. Je fus terrifié en reconnaissant ces symptômes qui nous avaient été décrits si bien, et en voyant se réaliser l'effrayante vision de la jeune fille. Je crus encore entendre les gémissements terrifié de l'enfant, et ce en sinistre: «Otez-moi cadavre!»--Je sentais malgré moi mes genoux fléchir et une sueur froide m'inonder le visage Je dis quelques mots, auxquels elle répondit d'une voix faible et entrecoupée,--puis je sortis.

«Mon Dieu! quelle est donc cette maladie? que dit le médecin?» demandai-je à la gouvernante.

Elle haussa légèrement les épaules.

«Imprudence de jeune fille! répondit-elle avec un sourire. Que voulez-vous? elles ne comprennent jamais le danger de cela.»

Je sentis que je ne pouvais insister davantage, et je me retirai hors de moi. Je ne revis Keraudran que le soir. Quand il entra dans ma chambre, je crus voir s'avancer un spectre, à l'abattement de sa physionomie, et en même temps l'égarèrent de ses regards m'effrayèrent; je craignis sérieusement pour sa raison, et j'essayai, par quelques mots, de lui donner une confiance que, réellement, j'avais peu moi-même Il m'écoutait à peine; son regard, mobile et vague, était invariablement fixé devant lui, et, par intervalles, un frissonnement convulsif passait sur tous ses membres. Il n'interrompit tout à coup.

«Maintenant je suis sans inquiétude!» me dit-il d'une voix caverneuse, avec un indéfinissable sourire.

Je le regardai avec étonnement.

«Je suis sans inquiétude! reprit-il d'un ton plus sombre encore.

--Comment cela?

--Oui... j'ai entre mes mains le remède qui doit la sauver!»

Et comme il remarqua mon air incrédule, il ajouta:

«Je l'ai retrouvé... et je viens de lui parler.

--Qui? interrompis-je vivement, le jongleur des Cordeliers? Que t'a-t-il dit encore, cet homme que Dieu confonde?

--Il m'a donné le remède qui doit la sauver» répéta-t-il l'un air égaré. Je l'ai... le voici' et il tira de son sein une petite fiole, qui me parut pleine d'une liqueur épaisse et noirâtre.

--Ah! malheureux! m'écriai-je en essayant de la lui prendre des mains; garde-toi bien de l'essayer! Qui sait ce que ce détestable charlatan a mis dans cette fiole?...

--Je le sais, moi!... c'est du poison!

--Du poison?...»

Je restai stupéfait.

«Voyons, Nathaniel, es-tu fou?

--Oui, c'est du poison!... et ce poison, continua-t-il d'une voix sourde et vibrante, ce poison est pour moi!»

Je gardai un moment le silence, ne sachant trop si mon malheureux ami jouissait encore, en effet, de toute sa raison, et cherchant à lire sur son visage, où se peignait toute l'agonie du désespoir.

«Oui, continua-t-il d'une voix entrecoupée, je l'ai vu, je lui ai parlé... nous avons interrogé le présent et l'avenir... L'enfant a lu dans son sein... elle y a vu la cause du mal et le remède... Le remède..., le voici... je dois le prendre, c'est du poison. Je mourrai, mais elle vivra. Mon seul attouchement l'aura sauvée.

--Quelle atroce folie! quel ridicule délire! m'écrai-je Comment peux-tu croire, Nathaniel, à de semblables rêveries? Reviens à toi, mon ami.

--Écoute! dit Keraudran d'une voix saccadée, et en me saisissant fortement le bras. Tu doutes toujours, n'est-ce pas? c'est ton esprit, ta nature! Eh bien, homme sensé, homme raisonnable, explique-moi comment cet homme a lu, vingt-quatre heures à l'avance, la lettre que j'ai reçue le lendemain; explique-moi cette guirlande de jasmin qui m'a été offerte à l'heure même qu'il me l'avait prédite; explique-moi... comment Mathilde se meurt!... et tu me diras ensuite pourquoi je ne puis la sauver.»

J'avoue, mes amis, que je restai muet. Mon bon sens, qui se révoltait contre cette succession de faits incompréhensibles, surnaturels, ne me fournissait pas un seul argument solide pour les réfuter. Au reste, Keraudran ne m'en laissa même pas le temps.

«L'arrêt est prononcé! continua-t-il d'un ton sombre avec une sorte d'égarement; le poison est là. Si demain, au point du jour, je n'ai pas fait passer dans mes veines ce venin mortel... qui lui donnera la vie... elle est morte!... et moi je vivrai!... Mais non, elle vivra... et alors, moi... je ne serai plus!...»

Il tomba dans le fauteuil, et se cacha la figure entre ses mains.

«Pour l'amour du ciel, Keraudran, m'écriai-je, garde-toi bien!....

--Laisse-moi! répliqua-t-il en m'échappant; la nuit porte conseil! Adieu!» Et il sortit précipitamment. Je voulus le suivre et le rejoindre, mais il se barricada dans son appartement, et je ne pus pénétrer jusqu'à lui.

Vous concevez que ma nuit fut triste et sans sommeil. Je vous laisse à juger aussi quelle fut celle de Keraudran. Le lendemain matin j'allai frapper à son appartement: je n'obtins pas de réponse. Fort effrayé, j'allai me procurer la seconde clef pour ouvrir la porte, et en revenant en toute hâte, je rencontrai la vieille gouvernante qui montait aussi l'escalier avec précipitation.

«Pour Dieu! madame Gervais, comment va mademoiselle Mathilde? demandai-je.

--Beaucoup mieux, Dieu merci! me répondit-elle. Je l'ai veillée toute la nuit. Elle a eu, au petit jour, une crise terrible; mais elle est toute soulagée; la lièvre l'a quittée, et elle repose J'allais le dire à M. Nathaniel.

--Au petit jour!» répétai-je avec un saisissement dont je ne pus me défendre; et je hâtai le pas vers l'appartement de Keraudran. J'ouvris la porte et j'entrai. Les volets étaient fermés; la bougie placée sur la table, entièrement consumée, fumait en s'éteignant, et ne jetait plus que par intervalles une rouge et vacillante lueur, trop faible pour distinguer les objets. La chambre était silencieuse, et paraissait déserte. Je courus au lit; il était vide. Je courus à la fenêtre et j'ouvris les volets pour donner de la lumière... Keraudran, à demi vêtu, était étendu sur le sol, auprès de la table.--Je le relevai... Il était sans connaissance. Je regardai avec effroi, et je vis la fiole fatale renversée et vide; mais la liqueur était encore tout entière dans la coupe où mon pauvre ami l'avait versée... Il n'avait pas eu la force de la boire et de consommer le sacrifice... Il était tombe évanoui.

«Dieu soit loué! m'écriai-je à haute voix; il n'a pas bu... Et je le portai sur son lit.

«Il n'a pas bu? répéta madame Gervais en regardant la liqueur; c'est vrai! tout y est.» Et elle sortit aussitôt, me laissant seul avec Keraudran, que je fis revenir à lui avec beaucoup de peine.

«Mathilde' dit-il avec effort.

--Elle est sauvée, répondis-je.

--Sauvée!.. répéta-t-il en se levant sur son séant malgré sa faiblesse; et je n'ai pus bu!

--Eh! non, parbleu! mais elle va beaucoup mieux malgré cela; il n'y a plus de danger.

--Dieu soit béni! dit-il en retombant sur le lit. Ah! j'ai cru en mourir.»

En effet, la unit terrible qu'il avait passée, et toutes les émotions qui avaient précédé ce fatal moment, l'avaient épuisé. Il était en proie à une lièvre ardente. Il voulut se lever pour aller s'assurer lui-même de la guérison de Mathilde; mais il ne pouvait se soutenir, et je le mis au lit malgré lui. Quelques minutes après il avait le délire, et ne parlait que visions, mort et poison. J'envoyai vite chercher le médecin.

Je redescendais pour apprendre des nouvelles de Mathilde que je croyais encore très-souffrante, quand je rencontrai madame Gervais à la porte de l'appartement.

«Mademoiselle m'envoie savoir comment M. Nathaniel a passé la nuit.» me dit-elle aussitôt qu'elle me vit.

Je restai un peu surpris de cette phrase et du ton qui l'accompagnait.

«Mais... fort mal! répondis-je. J'ai envoyé chercher le médecin. Je suis fort inquiet.--Et mademoiselle Mathilde?

--Oh!... elle va bien. Elle se lèvera aujourd'hui.»

Puis elle se mit à rire et rentre.

J'étais stupéfait. Je descendis au jardin pour rencontrer quelqu'un qui pût me donner quelques éclaircissements, lorsqu'on traversant le parterre, et levant les yeux sur la façade du château, je vis, à ma grande surprise, Mathilde debout, habillée, et appuyée sur son balcon Je croyais rêver. Elle me vit aussi, me fit un geste aimable de la main et de la tête, et disparut. Je restai cloué à la même place, lorsqu'un vint m'avertir que le docteur était chez Keraudran. J'y courus. Il me rassura et prescrivit une ordonnance que je me chargeai d'exécuter. Lorsqu'il sortit, j'entendis du bruit dans le château, et j'appris que Mathilde avait fait mettre les chevaux à la voiture et qu'elle partait. Presque aussitôt après on vint remettre de sa part à Keraudran une lettre, qu'il ne lut que quelques jours plus tard, mais dont voici à peu près le contenu:

«Vous m'aviez dit souvent que vous m'aimiez plus que vous-même, plus que votre existence, que vous donneriez mille fois votre vie pour la mienne. J'ai voulu savoir si vous me la donneriez une seule; j'ai fait l'épreuve de ce dévouement que vous m'aviez promis, et j'ai vu que, pour vous aussi, promettre et tenir sont deux.«J'ai perdu une illusion; mais je ne risque plus d'être trompée. Comme vous vous étiez déjà résigné à ma perte, je pense que vous accepterez sans beaucoup de regret une séparation qui, bien qu'elle ne soit pas éternelle, Dieu merci! n'en sera pas moins sans retour. Adieu.»Mathilde.»

«Vous m'aviez dit souvent que vous m'aimiez plus que vous-même, plus que votre existence, que vous donneriez mille fois votre vie pour la mienne. J'ai voulu savoir si vous me la donneriez une seule; j'ai fait l'épreuve de ce dévouement que vous m'aviez promis, et j'ai vu que, pour vous aussi, promettre et tenir sont deux.

«J'ai perdu une illusion; mais je ne risque plus d'être trompée. Comme vous vous étiez déjà résigné à ma perte, je pense que vous accepterez sans beaucoup de regret une séparation qui, bien qu'elle ne soit pas éternelle, Dieu merci! n'en sera pas moins sans retour. Adieu.»

Mathilde.»

Dès ce moment, tout devint clair comme le jour, les prédictions du sorcier et la maladie de la fiancée n'étaient qu'une comédie arrangée à l'avance. Il faut avouer qu'elle avait été bien jouée.

Ici mon oncle Antoine s'arrêta.

«Mais, qu'est-ce que cela prouve, papa? repartis-je. Sans doute ton Keraudran n'eut pas la force d'accomplir le sacrifice d'Alceste? Eh bien! c'est qu'il n'aimait pas assez pour cela.

--Erreur! répliqua mon oncle Antoine, double erreur! 1° Parce qu'il aimait assez pour sacrifier sa vie, et que c'est la forme seule du sacrifiée, présent, inévitable, raisonné, à heure fixe, qui répugne à la nature humaine, et qu'il ne put accomplir; 2º parce qu'il n'est pas nécessaire d'aimer bien vivement pour sacrifier sa vie... et la suite le prouvera bien.

--Il y eut donc une suite? s'écria-t-on.

--Sans doute!» répondit l'oncle Antoine.

D. Fabre d'Olivet.

(La suite à un prochain numéro.)

Le 18 mai dernier, 231 voix contre 128 ont adopté, à la Chambre des députés, un projet de loi sur les prisons dont la discussion avait occupé vingt séances.

Dans la Chambre des députés comme dans la presse et dans le public, ce projet de loi a soulevé de vives et éloquentes protestations. Mais ce n'est pas ici le lieu de les reproduire et d'en discuter la valeur.

D'après le titre III, qui règle le sort des condamnés, le projet de loi voté par la Chambre des députés décrète la suppression des bagnes et l'adoption de l'isolement cellulaire perpétuel pour tous les condamnés; non pas, il est vrai, tel que l'ont inventé les quakers de Philadelphie, mais tempéré par le travail et les fréquentes visites du médecin, de l'aumônier, de l'instituteur, des membres des associations charitables, des comités de surveillance, des entrepreneurs des travaux, des parents, etc.

Dans notre numéro 60 (20 avril) nous avons montré le système nouveau appliqué dans la prison modèle de Pettonville, en Angleterre. Aujourd'hui nous allons mettre sous les yeux de nos abonnés le système ancien tel qu'il fonctionne actuellement dans le bagne de Toulon.

Alors même qu'ils ne seraient pas remplacés par des pénitenciers cellulaires, les bagnes seront tôt ou tard détruits. Trop de causes graves nécessitent leur suppression, pour qu'ils puissent subsister encore longtemps. Nous le répétons, nous ne voulons discuter ici aucune des graves questions que soulève la réforme des prisons. Montrer simplement et que sont les bagnes en 1844, faire connaître ou plutôt faire voir ces prisons fameuses, ici est notre seul but. Aussi nous bornerons-nous à donner à nos lecteurs une courte explication sommaire des curieux dessins qui accompagnent notre texte, et dans lesquels M. Letuaire, artiste éminent de Toulon, représente les scènes principales de la vie d'un forçat.

La création des bagnes n'est pas nouvelle.

Les galères, qui remontent à une grande antiquité, furent supprimées lorsque, par suite des changements notables introduits par le temps dans les diverses institutions maritimes de l'Europe, l'on conçut la pensée d'employer aux travaux des ports les criminels condamnés aux fers.

Des lors il ne fut plus question pour ces hommes de ramer comme autrefois, on les affecta aux armements et désarmements, ainsi qu'aux constructions neuves, aux travaux hydrauliques, aux excavations, au creusement des bassins, aux fondations des quais et des cales, enfin à tous les ouvrages de force, à toutes les manœuvres et opérations des ateliers, chantiers et magasins des ports.

Pour cela, il fallut nécessairement construire de grands établissements destinés à recevoir, loger et garder ces condamnés avec toutes les précautions convenables.

C'est ainsi qu'en exécution d'une ordonnance de Louis XV, les bagnes furent crées en 1748, il y a près de cent ans.

Arrivée des Forçats au Bagne

Aussitôt les mesures les plus sévères et les plus minutieuses furent prises pour l'installation de ces prisons nouvelles et exceptionnelles; et, depuis, les administrateurs distingués qui, sans interruption, se sont succédé à la tête de nos ports, ont constamment apporté leur sollicitude et leur attention à l'amélioration du bagne.

Aujourd'hui on compte quatre bagnes en France: trois civils, ceux de Toulon, Brest et Rochefort, et un militaire, celui de Lorient. Les trois bagnes civils contiennent environ sept à huit mille forçats condamnés aux travaux forcés à temps ou à perpétuité.

Sur ce nombre, Toulon et Brest en comptent chacun plus de trois mille.

Une administration fort peu nombreuse est chargée du soin difficile, mais important, de contenir les condamnés, de les diriger et de les garder, de pourvoir à leur nourriture, à leur habillement, et de régler les faibles salaires qui leur sont accordés pour les travaux les plus pénibles, de punir les fautes et de récompenser la bonne conduite, de recevoir leurs réclamations et d'y faire droit, de correspondre avec leurs familles, de rendre les comptes d'un service aussi minutieux que compliqué, d'entretenir sans cesse des relations avec toutes les autorités maritimes, civiles, militaires et judiciaires du royaume; enfin, des innombrables détails que l'on peut imaginer, puisqu'il s'agit de l'agglomération de trois à quatre mille condamnés dans la même maison de force.

Cette administration est confiée à un commissaire de la marine, qui porte le titre de chef du servicedes chiourmes.

Un commis principal, avec le titre d'agent comptable, est chargé de l'immense comptabilité de ce grand détail, et n'a pour le seconder que deux ou trois commis de marine.

Enregistrement des Forçats.

Les auxiliaires de ces agents supérieurs sont nommés adjudants ou sous-adjudants des chiourmes. Ils se divisent en trois classes; et, malgré les difficultés et les dangers de leurs fonctions, ils n'ont que les faibles appointements de 1,500, 1,200 et l,000 fr. par an.

Enfin, chaque bagne a une garde militaire plus ou moins considérable, composée de gardes chiourmes, divisée en escouades, et commandée par des sergents-majors, des sergents et des caporaux.

Ces renseignements préliminaires terminés, arrivons au bagne avec un condamné.

Bain des Forçats.

Jugé par une cour d'assises éloignée; le malheureux qui descend de la voiture cellulaire est resté plusieurs jours et plusieurs nuits enfermé dans un étroit espace où il ne pouvait faire aucun mouvement, où il respirait à peine la quantité d'air nécessaire à sa poitrine. Ses yeux se ferment malgré lui, éblouis par la lumière du jour; ses pieds sont enflés, et tous ses membres tellement endoloris, qu'il faut le porter ou le soutenir jusqu'à la chaloupe qui l'attend sur le port. Des forçats lui rendent ce service. Le chef des chiourmes assiste presque toujours en personne à l'arrivée de la voiture cellulaire et à la réception des condamnés.

Les places réservées aux nouveaux arrivés occupées, la chaloupe se dirige vers le bagne. Ce sont des forçats qui rament, mais le gouvernail reste confié à un pilote libre. Des gardes chiourmes se tiennent debout entre les condamnés. La chaloupe court rapidement sur les vagues, et bientôt les condamnés pénètrent dans cette prison redoutable, dont la plupart d'entre eux ne doivent plus jamais franchir les limites: Quel moment terrible! frappés dans leur honneur, dans leur fortune, dans leur liberté, dans leur état civil, ils disent un adieu éternel à cette vie du monde maintenant finie pour eux... Est-ce un remords ou le désespoir qui leur cause cette émotion que la plupart d'entre eux essaient vainement de dissimuler?

A peine débarqués au bagne, on les conduit tous dans le bureau de M. le commissaire de la marine; on les fait asseoir sur un banc, et cet employé supérieur, assisté d'adjudants et de sous-adjudants, procède immédiatement à la vérification de leurs papiers, s'assure de leur identité, et les enregistre sur les livres du bagne. Désormais ils n'auront même plus de nom; le numéro de leur inscription servira seul à constater leur individualité.

Coupe des Cheveux.

Au sortir du bureau des commissaires, ils sont conduits à la salle de bain. Là, ou les lave dans une cuve en bois; des forçats les frottent avec une grosse éponge, tandis que d'autres vident et remplissent incessamment la cuve d'eau de mer. Des adjudants et des gardes chiourmes président toujours à cette opération, qui ne dure que quelques minutes.

A peine nettoyé, chaque homme passe de la cuve dans une salle voisine, où le médecin attaché spécialement au bagne,--un chirurgien de première classe de la marine,--l'examine avec soin de la tête aux pieds. A côté du docteur, vous remarquez un forçat debout; il tient d'une main une planchette recouverte d'une feuille de papier, et de l'autre un crayon. C'est le secrétaire du docteur, chargé d'écrire toutes ses observations. Les malades sont immédiatement envoyés à l'hôpital pour y recevoir tous les soins que réclame leur état.

La visite du docteur terminée, les forçats reconnus valides et bien portants reçoivent leurs effets d'habillement, qui se composent des objets suivants:

1º Une seule casaque, ou robe de moui rouge;

2° Un seul pantalon de moui jaune en hiver et de toile en été;

3° Deux chemises de grosse toile écrue;

4° Une paire de gros souliers ferrés;

5° Un bonnet de laine rouge ou vert; vert pour les condamnés à vie, rouge pour les condamnés à temps. Chaque bonnet porte une plaque sur laquelle est gravé le numéro d'enregistrement de son possesseur.

Visite des Forçats.

Depuis quelques années on leur donne, en cas de pluie, comme ils n'ont pas de casaque de rechange, une espèce de manteau en toile sur lequel le motbagneest écrit en grosses lettres rouges:

Dès qu'ils ont revêtu ce costume, ils se rendent, toujours accompagnés d'adjudants et de gardes chiourmes, dans une des salles des condamnés à vie. Là on leur coupe les cheveux presque ras, et le coiffeur a soin de tracer sur leur tête un nombre considérable de raies, afin qu'ils soient plus faciles à reconnaître, s'ils parvenaient à s'évader.

Les trois quarts de la vie des forçats se passent dans une salle semblable à celle où se fait cette opération, et que représente notre dessin. Pendant une partie de la journée, ils travaillent au grand jour, en plein air, avec des hommes libres. Si pénible qu'elle soit, cette fatigue leur est salutaire; mais, le soir, on les renferme dans ces tristes salles. La nuit venue, ils y sont enchaînas sur un lit de bois, les uns contre les autres, par une tringle de fer, sans pouvoir faire un seul mouvement...

Ferrement des Forçats.

Mais il reste une dernière précaution à prendre pour rendre les évasions plus difficiles: les forçats ont tous des fers aux pieds, et ils sont accouplés deux à deux par une chaîne d'un mètre environ de longueur. Notre dessin représentant la ferrure ne nécessite aucune explication. Ce sont des forçats qui remplissent les fonctions de ferreur.

Le jour de leur arrivée, les forçats ne sont pas encore accouplés. On se contente de leur river un anneau à un pied, et on les conduit dans la salle qu'ils doivent désormais habiter jusqu'à l'expiration de leur peine. Ils y restent en général trois jours. Non-seulement ils ne travaillent pas, mais on leur donne une nourriture plus abondante et plus succulente. Ce n'est que lorsqu'on les suppose remis des fatigues du voyage qu'on les accouple et qu'on les contraint à travailler.

Les nouveaux arrivés au repos.                                     Visite des fers.

Comme cet anneau auquel ils ne sont pas habitués les blesse, ils tâchent de se procurer un morceau de toile et de drap pour le garnir et garantir ainsi leurs jambes d'un frottement douloureux.

Parmi les trois mille forçats du bagne de Brest ou de Toulon, toutes les classes de la société ont leurs représentants.

On y trouve des propriétaires, des négociants, des médecins, des notaires, des avocats, des fabricants, des artisans, des paysans, des militaires, etc. Tous ces condamnés sont confondus et accouplés dans les mêmes salles, soumis au même régime, aux mêmes règlements, aux mêmes récompenses, aux mêmes travaux, à la même surveillance; tous, ils sont condamnés aux travaux forcés. L'égalité la plus inflexible règne au bagne.

Quels que soient leur ancienne position sociale, leurs habitudes, leur fortune, leur famille, leurs talents, leur constitution physique, tant qu'ils sont bien portants, ils vont, sans distinction, travailler dans les ateliers, dans les magasins et sur les chantiers de l'arsenal, ou aux excavations ou à bord des bâtiments en armement ou en désarmement; ils y sont occupés selon leur aptitude et leurs forces.

Dans l'hiver, les travaux finissent à quatre heures et demie. Au coup de canon, tous les forçats sont ramenés au bagne, et ils ne sortent plus de leurs salles respectives jusqu'au lendemain matin.

La nécessité de maintenir l'ordre le plus parfait, l'avantage de détourner les condamnés des mauvaises pensées ou des projets funestes qu'ils pourraient former pendant les heures d'inaction qui précèdent celle du silence et du repos; ces motifs et d'autres encore, qu'il serait inutile d'énumérer ici, ont, de tout temps, fait accorder aux forçats la faculté de se livrer à de petits travaux d'industrie, qu'ils font dans leurs soirées.

Dès leur rentrée en salle, et aussitôt qu'ils se sont replacés sur leurs bancs, ils se mettent à l'ouvrage; les uns gravent des cocos et des tabatières; d'autres tournent, lisent, écrivent, copient de la musique; d'autres rédigent des lettres ou des mémoires pour leurs camarades illettrés ou pour eux-mêmes, et «ces occupations nombreuses et variées produisent les résultats les plus heureux, dit M. Venuste-Gleizes, directeur du bagne de Brest, dans son intéressant mémoire sur l'état actuel des bagnes en France. D'abord les condamnés y trouvent le moyen de se procurer de petits profits qui améliorent leur triste position; ensuite (et ceci est d'une extrême importance) le bagne est tranquille. Les forçats travailleurs sont infiniment soumis parce qu'ils savent bien que la privation de cette permission serait la peine de la plus légère désobéissance, de la simple contravention à l'ordre et à la police qui doivent régner dans les salles.»

Travaux des Forçats.

Au coup de sifflet, tous les forçats d'une salle cessent leurs travaux, puis on dit la prière du soir et ils s'étendent sur l'étroite portion de planche qui leur sert de lit. Pour se garantir du froid ils n'ont qu'une couverture. Quand ils se sont allongés à leurs places respectives, on les enchaîne tous ensemble par une tringle de fer passée dans les anneaux de leurs fers; pendant la nuit des gardes chiourmes se promènent dans le couloir pour contraindre ceux qui ne dorment pas à rester parfaitement immobiles et silencieux, et pour réprimer à l'instant même toute tentative de désordre.

Le matin, au coup de canon, les bagnes s'ouvrent, les gardes enlèvent les tringles de fer, et les forçats, se levant, roulent leur couverture jusqu'au haut de leur lit, puis ils vont travailler. Toutes tes fois qu'ils sortent de leur salle, un garde chiourme procède à la visite des fers, en présence d'un adjudant, pour s'assurer qu'ils n'ont pas été limés. A cet effet, chaque forçat déboutonne le bas de son pantalon, tend sa jambe sur un petit banc, et le garde chiourme frappe les fers avec un marteau. La planche que l'on aperçoit contre le mur s'appelle planche de sûreté; tous les noms des forçats enfermés dans la salle y sont inscrits, et à mesure qu'ils sortent, un garde place une cheville de bois à côté de leur nom. On s'assure ainsi par un coup d'œil qu'ils ont tous passé à la visite et qu'il n'en manque aucun.

Les forçats sortis, d'autres forçats, qui ne sont plus accouplés, lavent et balaient la salle, vident les baquets, etc. En récompense de ces services pénibles, on accorde à ces derniers un petit matelas pour la nuit...

Le dernier dessin que nous publions aujourd'hui représente les forçats employés dans le bagne aux travaux les plus rudes, à retourner des pièces de bois, à les transporter, à les hisser sur les chantiers, etc. Leur zèle a souvent besoin d'être stimulé par des avertissements, quelquefois même par des coups de canne. Leurs travaux sont presque toujours forcés. Aux heures de repas, et quand l'ouvrage manque, les uns s'étendent et dorment à terre, les autres confectionnent ces divers petits ouvrages qu'ils vendent aux visiteurs des bagnes.

(La suite à un prochain numéro.)


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