NOTES ET IMPRESSIONS

ParisienneetProvinciale, en dehors de Paris, sont des synonymes deCourtisaneouMénagère, de Proud'hon. C'est un peu rustique, et aussi faux que cette autre formule: «Toute femme qui n'est pas à Dieu est à Vénus.»--Vesta.On ne saurait imaginer combien est banal, étroit, arriéré, ennuyé et ennuyeux, le monde d'une Petite ville de province; mais les gens sont partout les mêmes, et ce microcosme est la réduction exacte des plus grandes, qui se croient des rivales de Paris. Trois castes les composent: aristocratie orgueilleuse et fermée, bourgeoisie vaniteuse et jalouse, peuple envieux et gouailleur; castes aussi tranchées, séparées et divisées, par ce temps qui a la prétention d'imposer des mœurs égalitaires, qu'elles le furent jadis par la classification des Trois Ordres. Autrefois, elles n'avaient pas plus d'affinité que l'huile et le vinaigre; aujourd'hui, la Politique est le sel qui opère le mélange, et le Clergé, la Noblesse, la Bourgeoisie et le Peuple se fusionnent pour assaisonner la salade nationale. De là une physionomie nouvelle du monde provincial, où la garnison circule sans s'y mêler, et où les fonctionnaires forment une colonie temporaire. On a beau les changer, ils ont tous comme un air de famille, il semble que ce sont toujours les mêmes; le nouveau ressemble à son prédécesseur, son successeur lui ressemblera, et on ne parvient à les distinguer que par quelque signe particulier, quand ils en ont un.--Tapis Vert.Ce que je reproche à la province, ce n'est pas sa chape de plomb, qui endort la pensée et engourdit le cœur, c'est son hypocrisie peureuse, la basse jalousie, l'envie à l'œil louche, qui y voit très clair, la haine, qui faussent les caractères et humilient l'intelligence, en soumettant tout le monde à l'esclavage de l'Opinion, qu'on méprise en secret. On se défie de l'ami et on flatte l'ennemi; on ménage la chèvre et le chou, on craint le loup et on ne veut pas se brouiller avec le batelier.--Épine de rose.En causant avec les habitants de toutes les classes, les fonctionnaires, les notables, les marchands, les artisans, on apprend des choses vraies et beaucoup plus intéressantes que les monographies historiques. Tout le monde sait quelque chose et aime à dire ce qu'il a appris, à raconter ce qu'il a vu, à donner son avis sur les hommes et les choses qui le touchent de près et qu'il a occasion d'observer tous les jours. On a aussi quelquefois la chance de rencontrer des gens instruits et affables, qui ont du plaisir à faire les honneurs de leur pays.--Tourist.D'abord parce que c'est Paris, et que de toutes les capitales c'est la ville libre par excellence. La liberté ne consiste pas seulement à aller et à venir à sa guise, mais encore à n'avoir de rapports forcés avec personne. Les relations y sont nombreuses, faciles, et n'engagent à rien. On y vit tranquillement à sa guise, sans gêner personne et sans qu'on s'occupe de vous. Paris n'a jamais supporté de joug d'aucune sorte; quand on a l'indépendance de la fortune, on jouit de toutes les autres, jamais on ne rencontre d'obstacle, d'entrave, de gêne, on est libre dans la ville de toutes les libertés. De même règne partout l'égalité; le plus simple bourgeois ne songe même pas à s'étonner de se voir au théâtre, en omnibus, etc., entre un duc et un ministre. Enfin Paris la Grand'ville, le Beau Paris, est la Cité fraternelle et hospitalière, la seconde patrie de ceux qui en ont une et la patrie d'élection de ceux qui n'en ont plus.--Liberté, Égalité, Fraternité.Charles Joliet.(A suivre.)NOTES ET IMPRESSIONSL'on peut dérober à la façon des abeilles, sans faire tort à personne; mais le vol de la fourmi qui enlève le grain entier ne doit jamais être imité.La Mothe Le Vayer.** *Quand nous voyons qu'on nous vole nos idées, recherchons, avant de crier, si elles sont bien à nous.Anatole France.** *Avoir trop d'esprit est une accusation qui sert, en Angleterre comme en France, à tenir éloignées du pouvoir les supériorités qui font ombrage aux médiocres.(Mémoires)Talleyrand.** *La raison a, de tout temps, aimé à morigéner le sentiment.Léon Say.** *Tous les souvenirs du monde, bons ou mauvais, ne valent pas la plus mince espérance.Émile Gaboriau.** *Un bonheur qui a passé par la jalousie est comme un joli visage qui a passé par la petite vérole: il reste grêlé.Claude Larcher(P. Bourget.)** *En amour, tout est rompu du jour où l'un des deux amants a pensé que la rupture était possible.Claude Larcher(P. Bourget.)** *Toute chaîne, fût-elle d'or, fait un jour un forçat de celui qui la porte.Adrien Chabot.** *Le musicien qui a des réminiscences s'imagine, en les répétant, qu'elles lui appartiennent, comme le menteur, à force de reproduire un mensonge, finit par croire qu'il dit la vérité.(Pensées posthumes.)Louis Lacombe.** *L'âme reprend son vol, dès qu'on revit par elle.(Pages intimes.)Eugène Manuel.** *La médecine de nos jours est aussi originale que savante: elle invente encore plus de maladies que de remèdes.** *La célébrité qui s'acquiert le plus vite est celle du crime.G.-M. Valtour.L'EXPOSITION FRANÇAISE DE MOSCOU.--Vue générale du palais et de ses annexes.Sur le sable.                                               La récolte des œufs.L'empailleur.                                                       Deux amis.Une capture.LE COMMERCE DES ALLIGATORS DANS LA FLORIDE.Ouverture de la session parlementaire.--C'est lundi 13 courant qu'a eu lieu la rentrée des Chambres. Cette fois-ci le vénérable M. Pierre Blanc, celui qu'on a surnommé un peu familièrement peut-être levieil Allobroge,ne présidait pas la séance comme il l'a fait chaque année depuis si longtemps déjà. Ce n'est pas qu'il ne soit toujours vert et jeune en dépit de ses quatre-vingt-cinq ans, mais le froid et la neige l'avaient retenu bloqué dans son pays, la Savoie. Il a été remplacé au fauteuil présidentiel par M. de Gasté, un peu plus jeune que lui, mais pas beaucoup plus. Les secrétaires d'âge installés au bureau étaient MM. Argeliès, Lasserre, Pierre Richard et Maurice Barrés. Quatre députés, deux boulangistes. La proportion a dû paraître un peu forte, mais c'est le hasard qui est le seul coupable.La présidence de M. de Gasté avait provoqué une certaine curiosité. Son discours a été court. Après avoir fait part à l'Assemblée de ses regrets que le vénéré M. Blanc ait été retenu loin de Paris, il a continué ainsi:«N'ayant pas quitté Paris et quoique malade moi-même, j'obéis au règlement en venant ouvrir les travaux de votre session ordinaire.«Dans la très courte allocution que je prononcerai, vous me permettrez, mes chers collègues, d'introduire le vœu que vous me veniez en aide, le jour où je vous demanderai de modifier nos lois constitutionnelles et de leur donner plus de similitude avec la Constitution américaine qu'avec la Constitution anglaise.«En ce qui concerne nos travaux intérieurs, vous ne reprocherez pas à l'un de vos vétérans de regretter qu'à chaque renouvellement de l'Assemblée les propositions disparaissent et que les meilleures réformes voient ainsi quelquefois plus de trois législatures se succéder sans même être examinées.»Il termine en souhaitant que pendant Tannée 1891 les commissions apportent à leurs travaux la plus grande activité.Après que le doyen d'âge a pris place au fauteuil présidentiel, on a procédé au tirage au sort des bureaux.M. Floquet a été élu président définitif.Au Sénat, la séance d'ouverture a été présidée par M. de Lur-Saluces, sénateur de la Gironde.Le ministère; l'Emprunt.--L'impression générale, à la rentrée des Chambres, était que le ministère n'avait pas à craindre cette année les surprises qui suivent parfois la période d'accalmie connue sous le nom de «trêve des confiseurs». Par extraordinaire, on ne songe pas à renverser un cabinet qui date déjà de deux ans.Le succès de l'emprunt explique en partie cette situation privilégiée faite aux membres du gouvernement et aussi, on peut le dire, les résultats des élections sénatoriales qui sont portés à l'actif du ministre de l'intérieur. Mais, si la victoire électorale des républicains peut contrarier ceux qui sont restés attaches aux anciens partis, le triomphe que vient de remporter notre pays dans l'ordre financier est fait pour réjouir tout le monde.L'État demandait aux souscripteurs de s'engager pour 869 millions: les souscripteurs lui ont offert plus de 14 milliards. Le premier versement était fixé à 141 millions. Le Trésor a encaissé dans la journée du 10 janvier la somme énorme de deux milliards trois cent quarante millions.Nous donnons du reste dans une autre partie du journal (voir page 55) tous les détails relatifs à cette prodigieuse opération.Le clergé et la République; le discours de M. Méline.--La question religieuse tend à prendre une place de plus en plus importante dans la politique des partis. Il est probable, on pourrait dire, il est certain, que si, dans la présente législature, il se produit quelque changement décisif dans l'attitude des divers groupes parlementaires, et surtout dans le corps électoral, ce changement tiendra pour une large part aux déclarations formulées par le cardinal Lavigerie. Cela ne tient pas seulement à la personnalité de l'auteur de ces déclarations, qui est considérable par elle-même. Si le discours qu'il a prononcé à Alger a eu un tel retentissement, c'est qu'on sentait qu'il était appuyé en cette circonstance par une autorité plus haute que la sienne, et que sa pensée répondait à celle, non de tous les prélats de France, mais d'un grand nombre d'entre eux. A ce point de vue, il y a un intérêt réel à rechercher si l'opinion assez générale qu'on s'est faite qu'il avait été en quelque sorte le porte-parole non-seulement d'une partie de l'épiscopat, mais aussi peut-être du Vatican, était justifiée.Nous avons déjà vu que le cardinal Rampolla, qui, lui, parlait sans contestation possible au nom du Saint-Siège, n'a pas désavoué le cardinal Lavigerie. Loin de là, dans la lettre qu'il adressait à l'évêque l'Annecy, il émettait, avec tous les tempéraments possibles et sous la forme réservée qui est dans la tradition de l'Église, cette pensée que les catholiques doivent s'accommoder de toutes les formes de gouvernement.Voici un autre document qui mérite également d'arrêter l'attention. C'est une lettre que l'évêque de Saint-Denis et de la Réunion a adressée au cardinal Lavigerie et qui constitue une adhésion explicite aux théories que celui-ci a émises à Alger. Cette lettre est d'autant plus significative qu'elle est datée de Rome et qu'elle a été écrite à la suite d'un entretien avec le Pape. Au cours de cet entretien, Léon XIII a dit à son visiteur: «Vous devez être content du toast du cardinal Lavigerie?» A quoi l'évêque a répondu:«Très saint-père, le cardinal a rendu à l'Église des services signalés; je ne crois pas qu'il lui en ait rendu de plus considérable que celui qui résultera de ces mémorables paroles. Les conséquences de cette déclaration ne seront peut-être pas immédiates, mais dans quelque temps on reconnaîtra que le cardinal qui, dans les batailles du bien contre le mal, a les vues soudaines du génie, a frappé un coup des plus heureux.»Ces lignes, écrites, il faut le répéter, au lendemain d'une entrevue avec le pape, n'ont pas été désavouées, non plus que les déclarations du cardinal Lavigerie lui-même. Sans prendre parti dans cette question essentiellement délicate, puisqu'elle touche à la conscience des membres de l'épiscopat sur un point de doctrine à la fois religieuse et politique, il est permis cependant d'affirmer que le chef de l'Église, s'il n'impose pas à ses représentants immédiats en France un acte d'adhésion formelle en faveur de la République, les laisse toutefois libres d'accepter sous leur responsabilité le régime établi.Le fait a une portée considérable puisque aujourd'hui c'est la question religieuse qui sert de terrain de lutte entre les amis et les adversaires de la République. Aussi est-il intéressant de voir l'accueil que les républicains font à ceux qui accomplissent ou qui projettent l'évolution entreprise par le cardinal Lavigerie, qui serait suivi, dit-on, non seulement par l'évêque de Saint-Denis, mais aussi par plusieurs autres membres de l'épiscopat, entre autres les archevêques ou évêques de Tours, Cambrai, Rouen, Digne, Bayonne, Langres, etc... On a à ce sujet de nombreux documents, mais on peut considérer comme les résumant le discours prononcé par M. Méline à Remiremont, à l'occasion de la reconstitution de «l'alliance républicaine» dans cette ville.Après avoir fait à son tour le procès du boulangisme, l'ancien président de la Chambre a déclaré que, tout en recommandant, dans les rapports de l'Église et de l'État, une politique de modération, il est partisan de la laïcité de l'enseignement public et du service militaire obligatoire pour tous, sans exception. Il convient toutefois, a ajouté l'orateur, «'introduire dans l'application de ces lois tous les tempéraments, toutes les précautions de transition compatibles avec leur texte et leur esprit.»Faisant allusion à la discussion qui s'est élevée à la Chambre sur le régime fiscal des congrégations, M. Méline a déclaré qu'il n'a pas hésité à marquer par son vote que, s'il entend faire payer aux congrégations tout ce qu'elles doivent, il entend du moins qu'on leur applique la loi comme à tous les citoyens, avec justice et sans passion.L'orateur a rappelé enfin les récents discours du cardinal Lavigerie et la lettre de l'évêque de la Réunion. «Bien que ces adhésions, a-t-il dit, soient accompagnées de restrictions inacceptables, il y a là malgré tout un aveu précieux et un symptôme significatif. Toutefois il importe que le parti républicain soit circonspect, jusqu'au jour où les actes suivront les paroles.»Le discours de M. Méline a été longuement commenté par toute la presse, parce que, en effet, on sait que c'est de ce côté que va se porter l'effort des partis au cours de l'année qui vient de commencer, et que, si le mouvement inauguré par un certain nombre de prélats se généralise, des modifications d'une portée considérable peuvent se produire dans la situation politique du pays.Afrique:Soudan français.--Nous annoncions dans notre dernier numéro que le commandant Archinard s était mis en marche sur Nioro, la dernière forteresse d'Ahmadou et que, très probablement, il avait déjà pris contact avec l'ennemi. En effet une dépêché de Kayes a fait savoir depuis que la place de Nioro avait été enlevée et qu'Ahmadou était en fuite.Le colonel Archinard n'avait sous ses ordres que 700 hommes, mais, comme nous l'avons dit, il disposait de l'artillerie nécessaire pour détruire les fortifications de Nioro. L'affaire a dû être chaude toutefois, car les Toucouleurs se battent avec une bravoure exceptionnelle, et nos troupes, épuisées par une marche de 300 kilomètres, ont dû faire des prodiges de valeur pour triompher de pareils adversaires.La conquête de Nioro complète l'œuvre commencée l'an dernier par le colonel Archinard. Actuellement la ligne de nos postes entre le Sénégal et le Niger se trouve couverte à grande distance par les forteresses conquises sur l'ex-sultan de Segou. Il ne reste plus rien du vaste empire d'El Hadj-Omar, le grand conquérant que Faidherbe a arrêté dans sa marche vers l'Océan Atlantique.Au Dahomey.--D'après les dernières nouvelles apportées par le courrier de la côte occidentale d'Afrique. M. Ballot, résident de France à Porto-Novo, est parti en mission pour Abomey en compagnie de M. M. Le Blanc, lieutenant de vaisseau, Decœur, capitaine d'artillerie de marine, et le Père Dorgère. Cette mission allait porter les cadeaux du gouvernement français à Behanzin, roi du Dahomey. Le roi Toffa, de Porto-Novo qui voudrait, paraît-il, se réconcilier avec son ennemi, aurait joint ses cadeaux à ceux du gouvernement français.Pendant ce temps, les Allemands font au roi de Dahomey un cadeau d'un autre genre. Les chefs des établissements qu'ils ont à Whidah ont présenté à Behanzin un fusil à aiguille qui a été agréé par lui et dont l'armée dahoméenne va être, dit-on, pourvue. Behanzin en a été tellement satisfait qu'il a immédiatement fait don de quatre esclaves à chacune des maisons desquelles il avait reçu ces étrennes utiles.Ce n'est pas tout. Deux cabécères ont été envoyés par le roi à Lagos pour traiter avec un commerçant anglais au sujet de la fourniture de fusils et de munitions de guerre destinés à l'armée dahoméenne. Le marché a reçu même un commencement d'exécution, car une somme de 125,000 francs a été versée entre les mains du fournisseur.Il n'est pas difficile de prévoir que nous aurons encore de ce côté de nouvelles surprises. La pacification est loin d'être définitive. Au moment où il reçoit nos cadeaux, le roi de Dahomey se préoccupe de mettre ses troupes en état de nous résister, et en même temps, pour empêcher nos officiers d'étudier la route de Kotonou à Whidah, il a rappelé aux Européens que la plage leur était interdite, et que la route seule de l'intérieur leur était permise. Or, celle-ci est à peu près impraticable. Il ne faut pas oublier que le nègre est un composé du sauvage et du diplomate.Beaux-Arts.--Le bureau du comité des 90.--Le nouveau comité des 90 a nommé son bureau. M. Bailly a été réélu président à une forte majorité. MM. Bonnat et Paul Dubois ont été choisis comme vice présidents. M. Tony Robert-Fleury a été réélu secrétaire et M. Daumet secrétaire-trésorier.Dans le sous-comité d'administration figurent MM. Gérome, J. Lefebvre. Cormon, Guillemet, Bernier, Detaille, Albert Maignan, Busson, Humbert et Yon, pour la peinture; MM. Boisseau, Bartholdi, Cuvelier et Mathurin Moreau, pour la sculpture; MM. Normand et Pascal, pour l'architecture; MM. Sirouy et Lefort, pour la gravure.M. Bouguereau, vice-président de l'ancien comité, n'a pas été réélu.Les membres de la section de peinture se sont réunis lundi dernier sous la présidence de M. Bonnat et ont modifié l'article des statuts concernant la composition du jury.En vertu des résolutions adoptées, il sera constitué un grand jury dans lequel devra être tiré au sort le jury annuel. Ce grand jury comprendra: 1° tous les jurés qui depuis 1864 ont été élus par leurs confrères; 2° les artistes hors concours nommés par les artistes de la première catégorie et par le comité de peinture réunis.Les jurés ayant fonctionné une année ne pourront fonctionner l'année suivante.Nécrologie.--Le duc Nicolas de Leuchtenberg.Céline Montaland, sociétaire de la Comédie-Française.Le baron Haussmann, préfet de la Seine sous l'Empire.M. Jules de Lestapis, ancien sénateur des Basses-Pyrénées.M. Lehugeur, professeur au Lycée Louis-le-Grand.M. Charles Gauthier, professeur à l'École nationale des Arts Décoratifs.Le statuaire Eugène Delaplanche.M. Ernest Boysse, chef adjoint des secrétaires-rédacteurs de la Chambre.M. Gustave Dalsace, grand négociant de Paris.M. Arthur Mallet, un des chefs de la maison de banque Mallet frères.LES THÉÂTRESThéâtre de l'Odéon; reprise desFaux Bonshommes,comédie en quatre actes, de MM. Barrière et Capendu.La comédie desFaux Bonshommesest trop connue pour que nous nous étendions longuement à son sujet et pour que nous ne nous contentions pas d'en annoncer la reprise, faite cette fois-ci sur notre seconde scène française--en attendant mieux encore, sans doute. Tout l'intérêt de la soirée se portait donc sur l'interprétation, et cette dernière, sans être supérieure, a été suffisamment bonne pour nous démontrer que la comédie de MM. Barrière et Capendu, bien qu'âgée de trente-quatre ans, est toujours jeune et peut satisfaire non seulement les hommes mûrs qui l'ont applaudie autrefois, mais les générations nouvelles.L'Odéon n'avait pas de Péponet dans sa troupe, il a appelé à lui M. Daubray, du Palais-Royal. M. Daubray, certes, est un excellent comique, mais un comique plutôt qu'un vrai comédien, il ajouéle rôle de Péponet, il n'a pas été Péponet. Le créateur du rôle, Delannoy, avait autrement compris son personnage. Dumény dans le rôle d'Edgar, est charmant, comme toujours, de finesse et de malice. Cornaglia fait M. Dufouré, et il s'en acquitte consciencieusement, mais où est Parade? Montbars mérite une mention toute particulière dans Bassecourt. Du côté des femmes, nous citerons Mme Crosnier, parfaite de naturel, Mlle Dieudonné, très mutine, et Mlle Dubut qui rend à merveille la douce physionomie d'Emmeline. En somme, reprise très intéressante et dont le directeur de l'Odéon n'aura pas à se repentir.S.LES LIVRES NOUVEAUXTruandailles,par M. Jean Richepin. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Charpentier).--Avec ce titre-là, il n'y a pas au moins danger de s'y méprendre. Ce ne sont point des nouvelles à l'eau de rose et la mère qui en permettrait la lecture à sa fille aurait réellement perdu le sens, au moins le sens des mots. On savait bien que M. Richepin était un oseur... Oh! oui, la preuve en était faite, en vers ainsi qu'en prose. Mais on pouvait croire qu'une fois la queue de son chien coupée, il oserait enfin une chose: avoir du talent ou du génie, sans pistolet ni pétard, sans vouloir épater le bourgeois.Il paraît que non; la queue de son chien repousse et, chaque fois, l'auteur de laChanson des Gueuxs'abandonne au plaisir de la couper.David d'Angers et ses relations littéraires.Correspondance du maître avec Victor Hugo, Lamartine, Chateaubriand, de Vigny, Lamennais, Balzac, Charlet, Louis et Victor Pavie, lady Morgan, Cooper, Humboldt, etc. publiée par Henry Jouin. 1 vol. in-8° avec un portrait inédit de David d'Angers (Plon, Nourrit et Cie).--Nous ne dirons pas que ce volume vient compléter l'ouvrage publié, il y a douze ans, par M. Henry Jouin:David d'Angers, sa vie, son œuvre, ses écrits et ses contemporains. Cette biographie, éloquente et savante, n'avait pas besoin d'être complétée. David et les hommes de son temps ont écrit ce livre, dit M. H. Jouin, qui s'en déclare, il est vrai, responsable, mais comme éditeur seulement, sorte de «mémoires des autres», à l'entendre; mais ces autres ont les noms les plus illustres de la première partie du siècle. Au milieu de noms plus célèbres se détache en première ligne celui d'un ami du maître, Victor Pavie. Les proches de Pavie possédaient les lettres de David; le fils du statuaire, M. Robert David d'Angers, conservait les réponses de Pavie; qu'on ajoute à ces documents, qui font ressortir avec relief la figure du maître, les autographes des contemporains «saluant de tous les points du monde un artisan de leur gloire», et l'on aura l'idée de la richesse et de l'intérêt d'une telle publication. M. Henry Jouin a fait précéder le volume d'une introduction fort intéressante et suivre la plupart des lettres d'une note qui fait connaître les circonstances auxquelles elles se rapportent.Mémoires de la duchesse de Brancas,publiés avec préface, notes et tables, par Eugène Asse.--Paris, Jouaust, 1890. In-18 elzévirien de XLVII-233 pages. 3 fr. 50 c. La librairie des bibliophiles enrichit son élégante petite «Bibliothèque des Mémoires» d'un volume tout à fait curieux. C'est encore M. Eugène Asse, dont ont connaît la vaste érudition historique et littéraire, qui, après nous avoir tout récemment donné lesMémoires de Mme de Lafayette, publie aujourd'hui les souvenirs de Mme de Brancas, sur Louis XV et Mme de Châteauroux. La préface de l'habile éditeur est, par elle-même, un des chapitres les plus piquants qui aient été écrits sur la «moralité» d'une certaine partie de la cour, sous le règne du prince qui se piquait le moins de vertu. Aux trop courts Mémoires de la duchesse de Brancas, M. Eugène Asse a joint la correspondance (46 lettres de Châteauroux), ainsi qu'un extrait bien choisi du fameux pamphlet,Mémoires de la cour de Perse, le tout formant un ensemble très curieux, sinon fort édifiant.F. D.La Liberté de conscience,par Léon Marillier. 1 in-12. 3 fr. 50 (Armand Colin.)--Savait-on qu'un prix de quinze mille francs avait été destiné par un donateur anonyme à récompenser «le meilleur ouvrage ayant pour objet de faire sentir et reconnaître la nécessité d'établir de plus en plus la liberté de conscience dans les institutions et les mœurs? Savait-on qu'un concours avait été établi, un jury institué, avec M. Jules Simon pour président? Si tout le monde ne l'a pas su, tout le monde ne l'a pas ignoré, car 324 manuscrits ont répondu à l'appel du donateur. Le rapporteur, M. L. Marillier, agrégé de philosophie, maître de conférences à l'École des Hautes Etudes, pour porter un jugement sur cet ensemble, n'a pas écrit moins d'un volume qui est un traité, très complet--et très profitable--de la question.La Décoration et l'Art industriel à l'Exposition universelle de 1889, par Roger Marx, inspecteur des musées au ministère de l'instruction publique.--Paris, Quantin, 1890. Grand in-8° de 60 pages, avec 30 gravures. Tirage à petit nombre sur papier de luxe.--Cette belle publication, dont le titre indique suffisamment l'objet, renferme la remarquable conférence faite, le 17 juin dernier, par M. Roger Marx, au Congrès de la Société centrale des architectes français. L'auteur, dont on n'a point oublié les intéressantes études sur diverses questions d'art (l'Art lorrain, l'Estampe, la Gravure, etc.), a traité son sujet, il n'est pas besoin de le dire, avec autant de charme que de compétence et a trouvé le moyen de condenser en un petit nombre de pages une multitude de renseignements instructifs et de justes aperçus.Les Pièces de Molière(librairie des Bibliophiles.)--La neuvième vient de paraître: c'est l'Impromptu de Versailles. Notice et notes de M. Auguste Vitu, dessins de Leloir, gravés par Champollion.Dans la collection desPetits chefs-d'œuvre(librairie des Bibliophiles), lesAnecdotes sur Richelieu, de Rulhière, avec une préface par M. Eugène Asse, vif et piquant opuscule, qui est à la fois le bulletin des victoires amoureuses du petit-neveu du cardinal et le martyrologe de la vertu de ses contemporaines.CÉLINE MONTALANDSi jamais la dénomination «d'enfant de la balle» convint à quelqu'un, ce fut certes à Céline Montaland. Née d'un père qui appartenait au théâtre, filleule, comme Mme Céline Chaumont, de Mme Céline Caillot, qui fit les beaux jours du Vaudeville lorsqu'il était situé place de la Bourse nos pères appelaient ce temps l'époque des trois Célines. Céline Montaland monta sur les planches à l'âge de six ans, le 13 décembre 1849. Et sous quels auspices!... elle créait dansGabrielle, d'Émile Augier, le rôle de la petite fille que l'excellent comédien Régnier, alors sous le coup de la perte de son enfant, serrait dans ses bras...Céline Montaland montra, dans ce rôle, tant de gentillesse, de naturel, d'esprit, que des auteurs, confiants dans son talent si précoce, écrivirent des rôles pour elle. Labiche lui donna à jouerUne fille, bien gardéeetMam'zelle fait ses dents...Et, dans toutes ces créations, on l'admirait, disait Jules Janin, «non pas comme un baby précoce, mais comme on admirerait une très grande actrice jouant le rôle d'un baby.»On promena l'enfant prodige en France, en Algérie, en Italie, dans le monde entier. Le général Bosquet la nommait «l'enfant Bonheur». Victor Emmanuel donnait des revues en son honneur, et je ne sais plus quel empereur obligeait ses troupes à faire un détour pour que Céline les vit passer de sa fenêtre. Ces triomphes précoces ne l'empêchèrent pas de travailler.Elle s'essaya dans les genres les plus divers: à la Porte-Saint-Martin dans la féerie, au Gymnase dans la comédie, aux matinées Ballande dans le classique, aux théâtres des Nouveautés et Taitbout dans l'opérette. Cependant les années marchaient: revenue au genre sérieux, elle interpréta à l'Odéon la mère dansJack, de M. Alphonse Daudet. Puis, après quelques mois passés en Russie, elle fut appelée par M. Émile Perrin à la Comédie-Française. Elle débuta le 13 décembre 1881 et réussit complètement dansBataille de Damesde MM. Scribe et Legouvé. Depuis nous l'avons applaudie dans la plupart des pièces nouvelles que représenta le Théâtre-Français, en dernier lieu dansMargotde M. Meilhac.En disant adieu à sa sociétaire disparue, M. Jules Claretie a dit d'elle: «Elle était, et elle s'en vantait en souriant, la doyenne de la maison (puisqu'elle y avait paru pour la première fois en 1849), cette charmante et vaillante femme, d'une bonté si rare, sans affectation et sans phrases, toujours prête au labeur, exacte, consciencieuse, dévouée aux intérêts de la Comédie... Elle emporte un peu de la verve, de la gaieté saine, de la grâce souriante de la maison.»Adolphe Aderer.LES OBSÈQUES DU DUC DE LEUCHTENBERGLes obsèques du duc de Leuchtenberg ont été célébrées en grande pompe; les honneurs dus aux membres des familles impériales lui ont été rendus par deux compagnies du 4e régiment de ligne, deux batteries à cheval du 31e d'artillerie et trois escadrons de cavalerie; ces troupes étaient commandées par le général de division Ladvocat et le général de brigade Moulin. M. Carnot, président de la République, s'était fait représenter à ses obsèques par les officiers de sa maison militaire; tous les ministres présents à Paris, un grand nombre de députés, de sénateurs, et le corps diplomatique y assistaient.Notre gravure représente le service funèbre célébré à l'église russe de la rue Daru, trop petite pour contenir tous ceux qui avaient suivi le convoi. Au pied du cercueil, recouvert d'un drap d'or, insigne funéraire de la famille impériale, placé simplement sur le parquet de l'église, entouré d'arbustes verts et de camélias blancs, l'archiprêtre Wassilief lit les saints évangiles dans la bible que le père Arsène tient ouverte devant lui; à la tête, et de chaque côté, deux officiers de l'armée russe, en grande tenue, immobiles, à droite le lieutenant Schipof, à gauche le lieutenant prince Orlof, portent sur des coussins de velours grenat les nombreuses décorations du défunt. Au premier rang, à gauche, sont placés le général Bruyère et le colonel Litchenstein, représentant le président de la République; un peu plus loin, et sur le même rang, la duchesse d'Oldenbourg, portant en sautoir le grand cordon de Sainte-Catherine. Au premier rang, à droite, et tournant le dos, se trouve le duc Eugène de Leuchtenberg, revêtu du costume de général russe, frère du défunt. Suivant les usages de l'église orthodoxe, tous les assistants portent dans la main droite un petit cierge qu'ils tiennent pendant la plus grande partie de la cérémonie.M. FOUCHER DE CAREILLe comte Foucher de Careil qui vient de mourir sénateur républicain de Seine-et-Marne était fils du général comte Foucher de Careil, dont le nom est inscrit sur l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile. Il appartenait donc, par son origine, à un monde qui considère généralement comme une sorte de forfaiture l'acceptation du régime que la France s'est donné. M. Foucher de Careil avait fait plus et mieux que de se rallier à la République: il avait collaboré à sa fondation. Déjà, dans les dernières années de l'Empire, il avait manifesté ses tendances libérales, par une candidature au conseil général du Calvados, et dans diverses conférences à Paris. Après le 4 septembre, il se solidarisa avec ceux qui essayaient d'établir un gouvernement régulier au milieu des ruines de la patrie; il servit M. Thiers et accepta une préfecture. Il était préfet de Seine-et-Marne quand le 24 mai 1873 l'obligea à quitter l'administration. Enfin, la constitution républicaine ayant été votée en 1875, M. Foucher de Careil fut envoyé au Sénat par le département de Seine-et-Marne dès les premières élections pour la Chambre-Haute, en janvier 1876.Il a été réélu en 1882; il a été réélu récemment encore, on peut dire sans contestation. Dans l'intervalle, M. le comte Foucher de Careil avait représenté (de 1881 à 1883) la France à Vienne en qualité d'ambassadeur. Son nom, sa grande fortune, son savoir varié, sa compétence très répandue, son urbanité, avaient mis notre envoyé en très bonne posture à la cour si aristocratique et si exigeante d'Autriche-Hongrie.M. EUGÈNE DELAPLANCHEDans notre numéro du 27 décembre dernier, nous donnions une des dernières et non des moins belles œuvres du grand artiste qui vient de mourir, le monument du cardinal Donnet élevé dans la basilique de Saint-André de Bordeaux. M. Eugène Delaplanche était gravement malade déjà à ce moment, et il ne lui a pas été donné d'assister à l'inauguration de ce magnifique monument. Peu de jours après, le 10 janvier, il mourait, et sa mort sera à jamais regrettée, car la France perd en lui un des hommes qui lui faisaient le plus d'honneur, un artiste qui à certaines heures de sa vie a été réellement inspiré.Eugène Delaplanche était né en 1836. Sa carrière a été particulièrement laborieuse et rapide. Elève de Durer et de l'École des Beaux-Arts, il remporta, en 1858, le deuxième prix de Rome avecAchille saisissant ses armes, et, en 1861, le premier avecUlysse bandant l'arc que les prétendants n'ont pu ployer. Il donna bientôt au Salon une série d'œuvres qui toutes furent récompensées, nous citerons entr'autres: L'Enfant monté sur une tortue, etÈve après le péché, qui figure aujourd'hui au musée du Luxembourg. Il travailla dès lors avec une infatigable ardeur.La Musique, la Vierge au lys, le Message d'amour, Sainte-Agnès, l'Éducation maternelle, mirent le sceau à sa réputation.M. Eugène Delaplanche était officier de la Légion d'honneur.LES GLACES DANS LA MER DU NORDUn des plus pittoresques spectacles que l'on puisse imaginer est celui qu'offre en ce moment la mer du Nord et cela sur une très vaste étendue: à Ostende, notamment.Devant la digue, à l'entrée du port, les glaçons se sont accumulés, depuis les froids de ces derniers temps, sur une surface énorme, sans se souder cependant.Avant d'être venus échouer dans ces parages, ils ont été roulés par les cours d'eau qui aboutissent à la mer et dont la glace a été brisée. Presque tous sont couverts de neige, malgré le mouvement continuel dont ils sont agités. L'eau sous cette couche de glaçons a une couleur indéfinissable, mais qui parait sale par un effet de contraste avec la blancheur éblouissante de la neige. A deux ou trois cents mètres de la côte, le champ de glaçons s'arrête brusquement et la mer apparaît libre.Mais ce qu'il y a de plus curieux encore et de plus saisissant, c'est la vue du vapeur anglais Asthon, qui se trouve pris dans ces glaçons tandis qu'à quelques mètres de lui, sur la mer libre, les chaloupes de pêche naviguent toutes voiles dehors.1,500 FRANCS DE RENTEA l'Hôtel-de-Ville. C'est un des gros guichets de souscription; ceux-là seuls qui peuvent acheter 1.500 francs de rentes, et au-dessus, passeront par ce guichet; une pancarte suspendue tout près de là ne laisse aucun doute à ce sujet.Or, 1,500 francs de rentes représentent un capital de 16,225 francs, exigeant un versement immédiat de 7,500 francs, à raison de 15 francs pour 3 francs de rentes. En outre, à la répartition, qui devait se faire et qui a eu lieu en effet sauf liquidation ultérieure, quarante-huit heures après, nouvelle somme de 7,500 francs à verser. En tout, 15,000 francs.Les personnages loqueteux qui figurent dans notre dessin n' ont vraiment pas l'air de capitalistes capables de débourser 15,000 francs en si peu de temps. Pourtant, ils sont là, au meilleur rang. Arrivés longtemps avant la première lueur de l'aube, ils attendent. Qu'attendent-ils? L'ouverture du bienheureux guichet? Non pas! Ils n'ont pas des 750 louis à offrir comme cela au gouvernement. Ils attendent tout simplement l'arrivée d'un vrai souscripteur, d'un souscripteur pour de bon, à qui ils vendront leur place. Car ces hommes sont des marchands de places.Assez lucratif, ce métier: il le serait davantage s'il n'y avait pas tant de morte-saison. Une place se vend 3 francs, 5 francs, voire 10 francs: cela dépend de l'importance de la souscription, du plus ou moins de popularité de la valeur émise, de la température aussi.Il y a deux ans, lors de l'émission des Bons de l'Exposition, les marchands de places,--des camelots, habituellement.--gagnèrent beaucoup d'argent. Un groupe de ces industriels s'était constitué en syndicat, à la porte du Crédit Foncier. Ils opéraient de la manière que voici: Au nombre d'une douzaine, ils stationnaient en tête de la queue. Deux ou trois rabatteurs amenaient le client, lepante, lesinge: l'un et l'autre se disent. Ledit client payait, et le groupe l'admettait dans son sein, sans pour cela céder un pouce de terrain. Deux, trois, dix clients, quinze clients; et le groupe de marchands de places était toujours là, jouant des coudes, se moquant des réclamations, encaissant force écus de cent sous. On juge de la colère du vrai public; de cela, les marchands de places se souciaient aussi peu que possible. Il fallut, pour les faire déguerpir, l'intervention d'un brigadier de sergents de ville et de plusieurs agents. Mais ils partirent sans regrets; ils avaient «fait passer» de 100 à 150 personnes, et se partagèrent, par conséquent, de 500 à 750 fr.: une honnête journée, comme on voit.Un conseil: Si jamais il vous arrive d'acheter une place à une queue de souscription, ne la payez que lorsque votre vendeur sera hors des rangs. Sous aucun prétexte, ne vous laissez introduire dans un groupe. Votre désir de souscrire suppose un portefeuille bien garni. Les camelots, j'en suis bien convaincu, sont tous, du premier au dernier, des gens d'une délicatesse infinie et d'une rigide probité. Mais enfin, il ne faut pas tenter le diable.C. F.L'EXPOSITION FRANÇAISE DE MOSCOUL'Exposition française qui doit s'ouvrir à Moscou le 1/13 mai 1891 aura lieu dans un palais que le gouvernement russe a gracieusement concédé aux organisateurs.Construit pour l'exposition nationale russe qui eut lieu à Moscou en 1872, il est la propriété personnelle du czar et fait partie du domaine de la couronne.La restauration de ce palais, confiée par les constructeurs, MM. Pombla, à notre compatriote, M. Oscar Didio, ingénieur à Moscou, a été exécutée avec la plus grande rapidité.Avec notre dessin sous les yeux, le lecteur se rendra compte aisément de l'importance des travaux exécutés, car, indépendamment du palais principal, une foule de pavillons et de constructions diverses ont été comme semés dans le beau jardin qui l'entoure. Nous mentionnerons surtout la grande halle vitrée des machines qui s'étend en bordure sur la droite de notre gravure: puis, en contournant le palais, nous trouvons successivement des restaurants, des montagnes russes, le théâtre, et tout à fait sur la gauche, le ballon captif, le réservoir d'eau, et, plus bas, le pavillon impérial affecté aux réceptions de la cour et aux fêtes qui seront organisées pendant la durée de l'Exposition.On compte sur un grand succès à Moscou, mais tout n'est pas prêt encore, et l'échéance du 1er mai est proche. Un sérieux coup de collier est nécessaire.E. F.LES ALLIGATORSLa famille des crocodiliens se subdivise, on le sait, en plusieurs sous-genres: le crocodile, qui habite l'Égypte; le gavial, que l'on trouve dans l'Inde; le caïman et l'alligator, qui se rencontrent en Amérique; ce dernier plus particulièrement dans la Floride. Il s'y multiplie au point de devenir, de la part des gens de couleur de ce pays, l'objet d'un commerce curieux.Montrons d'abord l'Edende l'alligator. Une rive basse et marécageuse borde le fleuve à perte de vue; c'est là que sous le chaud soleil, dans l'alluvion vaseux, l'animal dépose ses œufs et qu'il dort immobile pendant des journées entières.Mais un bruit vient tout à coup troubler sa quiétude; il relève la tête et aperçoit son ennemi naturel occupé à fouiller le sable pour chercher ses œufs. Une douce satisfaction se reflète sur la figure de l'homme, car la récolte s'annonce bien.Déjà le chercheur d'œufs est parti avec son panier plein. L'alligator va pouvoir continuer à dormir en paix. Hélas non! car encore une fois le sable a crié sous des pas. Ils sont deux à présent, un vieux solide accompagné d'un plus jeune. Fuyons!...Trop tard, le chemin du fleuve est coupé, les chasseurs d'alligators connaissent leur métier et vont manœuvrer habilement. Cerné de deux côtés, le malheureux animal est saisi par quatre bras robustes, vivement retourné sur le dos, le ventre en l'air, et, tandis que le vieux, assis sur lui, maintient vigoureusement la tête, son compagnon attache les deux mâchoires au moyen d'une liane.Une dernière ressource lui restera, c'est de verser toutes les larmes que lui prête la fable pour essayer d'attendrir son bourreau. Peine inutile, la captivité dans une ménagerie foraine ou la mort l'attendent.Sa progéniture du moins aura-t-elle un meilleur sort? Pas davantage, car c'est encore dans un but de commerce que l'homme prendra soin de ses œufs et les fera éclore.Les petits qui en sortiront seront mis dans un seau transformé en aquarium et tous les matins portés à travers les rues jusqu'à ce que quelque petit garçon séduit par leur gentillesse achète l'un d'eux: il deviendra alors, peut-être, le singulier favori que nous vous voyons sur notre dessin.Le petit garçon est nonchalamment assis devant le seuil de la maison, une jambe étendue, l'autre ramenée vers lui, tandis que son alligator familier est couché dans une pose d'abandon, frottant câlinement son gros et rude museau sur le genou de l'enfant. Singulier favori, en vérité, qui pourrait bien se transformer un beau jour en bête féroce. Heureusement, l'empailleur est là: pardon, le taxidermiste. La pipe à la bouche, ses lunettes de pseudo-savant sur le nez, celui-là aussi gagnera sa vie avec l'alligator. Il va leur rendre la vie, presque le mouvement, en les montant, dans les attitudes les plus diverses, sur des planchettes de bois, à la grande joie des amateurs et des enfants.CHARME DANGEREUXPARANDRE THEURIETIllustrations d'ÉMILE BAYARDSuite. Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.La physionomie du petit port n'avait pas changé. Dans l'ombre de l'unique rue en pente, les femmes tricotaient, quiètement assises sur le seuil; les barques se balançaient comme autrefois le long de la jetée rocheuse; comme le mois passé, les bois d'oliviers baignés de soleil faisaient silence entre le port endormi et les vagues qui se brisaient contre le cap Saint-Hospice.Mania s'arrêta en face du porche de l'hôtel Victoria:--Tenez, reprit-elle, voici notre affaire... L'auberge est déserte et nous serons là comme chez nous.Elle le précéda dans le raide escalier qui conduisait au premier étage et Jacques la suivit avec un serrement de cœur. L'hôtesse délurée et rieuse les accueillit dans la salle solitaire. Jacques tremblait qu'elle ne le reconnût, mais elle voyait passer tant de gens que leurs figures se brouillaient dans sa mémoire indifférente et elle ne parut pas se souvenir de lui.--Bonjour, ma bonne femme, dit Mania, nous voudrions nous reposer un moment chez vous et y goûter tranquillement... A cette heure-ci vous ne devez pas avoir beaucoup de visiteurs?--Malheureusement non, reprit l'hôtesse, nous n'avons guère de clients qu'à l'heure du déjeuner, et encore, aujourd'hui, il n'est, venu personne... C'est vous qui m'étrennerez, monsieur et madame!--Tâchez que nous ne soyons pas dérangés, reprit Jacques, et apportez-nous de quoi nous rafraîchir... Que pouvez-vous nous donner?«Peu de chose, murmurait la bonne femme en s'excusant; les gens qui étaient venus la veille avaient tout dévoré.»--Elle apporta des biscuits, des mandarines et une bouteille d'Asti.Jacques était honteux de ce maigre régal. Dans sa vanité de snob et d'amoureux, il aurait voulu offrir à cette grande dame autre chose que le vin et les fruits dont se contentaient les vulgaires clients de l'auberge, et il s'excusait plus encore que l'hôtesse. Mania, au contraire, était ravie; cela la changeait de l'ennui cérémonieux desfive o'clocket donnait plus de saveur à son escapade; les mandarines décorées de leurs feuilles vertes et servies sur une nappe de grosse toile, le vin mousseux versé dans d'épais verres à côtes, sous les solives enfumées d'un cabaret, amusaient son caprice.--De quoi vous plaignez-vous? s'écria-t-elle, ce sera charmant, cette dînette à l'auberge!Quand l'hôtelière se fut retirée et qu'ils se trouvèrent seuls, Mme Liebling enleva son chapeau, se déganta, ouvrit la fenêtre toute grande, puis trempa ses lèvres dans son verre.--Venez un peu ici, continua-t-elle en s'asseyant contre la barre d'appui de la croisée, et avouez qu'on y est bien mieux que sous la véranda du restaurant de la Réserve!...Jacques se gardait de la contredire. L'épaule effleurée par l'épaule de Mania, le visage tout près de celui de la jeune femme, il respirait l'odeur d'œillet blanc qui parfumait ses vêtements, il s'en grisait et ne détachait plus ses yeux de ceux de sa voisine. Il avait chassé de son cœur les anciens souvenirs et les récents remords; il se disait que le monde entier pouvait s'évanouir, pourvu qu'il restât avec Mania à cette petite fenêtre, et que cette intimité délicieuse se prolongeât pendant des heures. Il n'osait plus bouger ni parler, de peur que le moindre mouvement, le plus faible murmure n'accélérât la fuite du temps qui lui était parcimonieusement mesuré.--Oh! murmurait Mme Liebling, ces belles montagnes lilas, le vert profond de cette eau calme, ce port étroit avec ses rochers rouges et ses bois d'oliviers, quel endroit adorable! Si vous voulez me faire plaisir, vous me peindrez un jour ce petit coin avec la couleur qu'il a en ce moment, avec cette ombre violette qui s'avance sur la mer, et cette lumière rose qui se recule à mesure, comme pour nous rappeler le peu de durée de nos meilleures joies... oui, promettez-moi de me donner ce tableau... Je le regarderai avec un doux serrement de cœur plus tard... quand vous ne m'aimerez plus.--Comment pouvez-vous parler de la sorte? s'exclama Jacques avec vivacité, je ne cesserai de vous aimer que lorsque je serai dans la terre.--Oui, répliqua-t-elle en hochant la tête, ces choses-là se disent et même on les croit au moment où on les dit, mais la réalité est là avec sa prose... On n'est pas plus libre d'aimer que de désaimer.--Vous vous trompez, protesta-t-il, je vous chérirai toute ma vie... Je vous le jure!Elle haussa les épaules et un sourire désabusé lui courut sur les lèvres:--Ne jurez pas, de peur d'être obligé de vous parjurer comme saint Pierre!... Nous ne nous appartenons pas plus que les heures ne nous appartiennent, et vous ne faites pas exception à la loi commune.Il voulut se récrier, mais elle lui imposa silence en lui effleurant le bras de sa main fluette et allongée.--Non, vous ne vous appartenez pas!... À chaque instant il y a un tiers entre vous et moi... Je m'en suis bien aperçue tout à l'heure encore, quand, au beau milieu de la promenade, vous êtes devenu tout à coup taciturne. Si vous êtes franc, avouez qu'à ce moment-là vous pensiez à une autre...Il détourna la tête avec embarras, puis, dépité de se voir ainsi percé à jour, il murmura entre ses dents serrées:--Vous savez pourtant bien que je suis devenu votre esclave!... Comment osez-vous suspecter un amour qui éclate dans le moindre de mes actes?... Ce serait plutôt moi qui aurais le droit de douter, moi à qui vous n'avez jamais dit franchement que vous m'aimiez!--Pourquoi alors suis-je ici, je vous prie? demanda-t-elle avec un hautain pli des lèvres; pourquoi me suis-je fourvoyée avec vous dans ce cabaret de village?Elle s'était éloignée de lui et, debout au milieu de la salle, elle le regardait ironiquement.--Pourquoi? repartit-il, irrité à son tour et répondant à cette attitude dédaigneuse par un éclat de rudesse paysanne, pourquoi?... Peut-être pour vous amuser, ou satisfaire votre curiosité, en constatant avec quel aveuglement un naïf peut se laisser prendre aux caprices d'une coquette?...Elle ressentit vivement la brutalité de ce coup de boutoir immérité, car elle était sincère à ce moment,--et des larmes lui montèrent aux yeux.--Vous avez une singulière opinion de moi! murmura-t-elle.Dès qu'il vit les paupières de Mania se mouiller, Jacques fut désarmé et son irritation tomba. Il alla vers elle, lui prit les mains, y appuya son front et balbutia humblement:--Pardon! je suis un rustre et un sot!--Non, dit-elle, tandis qu'un sourire rassérénait ses yeux humides, mais vous êtes pire, vous êtes méchant.--Hélas! ce qui me rend mauvais, c'est justement parce que je vous aime trop... Vous me possédez à un degré que je ne saurais dire, et si vous me voyez parfois préoccupé, ce n'est point parce que j'en regrette une autre, c'est parce que je souffre de ne pas vous avoir tout à moi.Elle le dévisagea un instant sans parler, puis elle s'approcha de la table, vida son verre de vin d'Asti, et, attendrie par cette entière soumission, elle lui tendit tes mains.--Allons, reprit-elle, la paix est faite, vous m'appartenez, j'en prends acte, et d'abord je ne veux plus que vous doutiez de moi. Regardez mes yeux, ils n'ont jamais menti... Qu'y voyez-vous?--Ils me grisent comme toujours, mais...--Aveugle! n'y voyez-vous point que je vous aime? chuchota-t-elle de sa voix de sirène, en rapprochant son visage de celui de Jacques.--Mania!..Il la saisit dans ses bras et baisa ses yeux verts comme pour les empêcher de l'éblouir davantage, puis ses lèvres descendirent jusqu'à la bouche souriante de la jeune femme et s'y posèrent. Il était pris de vertige; il serrait convulsivement, sauvagement, contre sa poitrine ce corps souple qui s'abandonnait. Il couvrait de baisers fous les cheveux blonds, le cou blanc, la nuque frissonnante. Étourdi, il fermait les yeux et croyait savourer dans ses caresses toute la voluptueuse poésie du midi. Il y buvait la lumière, il y respirait les parfums de la terre de Provence, cette palpitante créature lui semblait incarner tout ce qu'il avait désiré, adorés depuis son arrivée à Nice.--Encore!... encore! soupirait-il d'une voix étouffée, et il la baisait de nouveau.Mania restait muette; elle se laissait caresser, seulement parfois ses lèvres fermées frémissaient en s'appuyant contre celles de Jacques, et c'était alors un délice qui le paralysait tout entier.--Au dehors, à travers son extase, il entendait comme en un rêve, très loin, des voix d'enfants sur la jetée ou un clapotement de rames dans le port...Pendant ce temps, sur la route poudreuse de la Corniche, parmi les massifs de caroubiers tordant leur branches noueuses, le long des jardins tout roses de pêchers en fleurs, un landau découvert emportait Thérèse, la petite mère, Lechantre et Christine.Après le départ de Jacques, Francis avait demandé aux trois femmes où elles désiraient se promener, et les voyant indécises:--Je suis sûr, s'était-il écrié, que Mme Moret et Christine ne connaissent pas le cap Ferrât... S'il n'y a point d'opposition, je propose d'en faire le tour et de descendre jusqu'à Saint-Jean...Il n'y eut pas d'opposition; la maman Moret s'en rapportait à M. Lechantre, Christine était indifférente; quant à Thérèse, le choix de cette promenade la touchait tout particulièrement. Saint-Jean réveillait en elle le souvenir de sa dernière excursion avec Jacques, et un mélancolique désir la prenait de revoir ces chemins où elle avait laissé des lambeaux de son bonheur.Le landau avait gravi la route de Montboron, puis dépassé Villefranche. La petite mère, joyeuse comme un enfant, n'en finissait pas de s'émerveiller à la vue des buissons de roses et des arbres fruitiers déjà en boutons.--Sont-ils heureux, les gens de ce pays-ci! s'exclamait-elle, leurs pêchers sont déjà fleuris, tandis que les nôtres grelottent encore... Quand je conterai ça à Rochetaillée, personne ne voudra me croire.--Oui, madame Moret, ajoutait gaiement Lechantre, c'est un climat exceptionnel... Après avoir mis Adam à la porte, le Père Eternel s'est attendri un brin, et il a transporté ici un petit morceau du Paradis terrestre, afin que nous puissions juger de toutes les bonnes choses que nous avons perdues par la faute de notre mère Ève.--Vous me direz ce que vous voudrez, reprenait dédaigneusement Christine, toute cette précocité n'est pas naturelle, et les gens d'ici sont trop vains de la beauté de leur pays; aussi Dieu leur envoie-t-il des tremblements de terre pour leur rappeler que ce bas-monde n'est pas un lieu de délices.--Amen! répliquait Francis; vous avez tout de même, Christine, une drôle de façon de concevoir les bontés de la Providence...Thérèse souriait distraitement, sans se mêler à la conversation. Les yeux grand ouverts, elle contemplait les montagnes baignées de lumière; la mer bleue, glacée d'argent comme une immense étoffe de satin; les découpures de la côte où la brise, d'un seul souffle, blanchissait les feuilles retroussées des oliviers, et elle se rappelait les plus minimes détails de la journée passée à Saint-Jean avec Jacques.--En ce temps-là, il ne mentait pas encore, il se trouvait heureux près d'elle, et il le lui répétait tendrement sous les citronniers du verger, où fleurissaient des champs de juliennes. Trois semaines s'étaient écoulées à peine... Par quelle fatalité son cœur avait-il si promptement changé? Les géraniums de la haie fleuronnaient encore, les juliennes blanches, là-bas, répandaient toujours leur parfum de girofle, et, moins durables que de brèves fleurs, l'amour de Jacques n'était déjà plus qu'un souvenir, une illusion flottant dans le passé comme l'ombre d'une aile d'oiseau sur la mer... Et, tandis qu'elle revisitait seule les sentiers où ils avaient cheminé côte à côte, tandis qu'elle respirait seule le parfum amer des joies irretrouvables d'autrefois, où était-il, lui, l'ami de son enfance, l'homme auquel elle avait si ingénument enchaîné sa vie, et qui lui avait promis de l'aimer dans les bons comme dans les mauvais jours?... Ah! elle n'avait même plus la faculté de s'abuser, elle ne savait que trop à quelle occupation il employait les heures qu'il lui dérobait. Un affreux pressentiment lui disait qu'à ce même instant Jacques était sans doute absorbé par sa passion pour Mme Liebling. Peut-être était-il près d'elle!...Peut-être lui répétait-il les mêmes phrases tendres, les mêmes serments de fidélité dont les vergers de Saint-Jacques gardaient encore le vibrant souvenir?... Car l'amour n'a pas deux langages, et, si les cœurs changent, les mots qui expriment la tendresse restent invariables!... A cette pensée, dans sa poitrine, un flot de jalousie roulait âcre et trouble comme la vague d'une marée montante; muette, les lèvres serrées, les yeux brûlants, elle regardait machinalement le chemin sablonneux où le landau marchait au pas, le long de la mer éblouissante.Quand on fut en vue de Saint-Jean, le cocher demanda s'il devait pousser jusqu'au village.--Oui, certainement! s'écria Thérèse, désireuse d'accomplir jusqu'au bout son douloureux pèlerinage.On arriva à l'entrée du hameau. Le cocher fit tourner son landau à l'endroit où les voitures s'arrêtent d'ordinaire et les promeneurs descendirent.Près du carrefour, dans un coin ombreux, une voiture de maître stationnait déjà, montrant ses coussins capitonnés de soie blanche, sa caisse élégante au vernis brillant, aux panneaux timbrés d'un tortil et de deux initiales enlacées. Devant les chevaux qui secouaient leurs harnais scintillants et leurs gourmettes décorées de roses, un cocher en livrée bleue fumait nonchalamment.--Je crois, mesdames, dit Lechantre, que nous ferons bien de pousser jusqu'au port... Il y a là une auberge où nous pourrons nous rafraîchir.Thérèse, restée en arrière, examinait attentivement le luxueux équipage aux portières armoriées, et s'approchait pour déchiffrer le monogramme peint sur le panneau brun.--Les deux majuscules entrelacées sous un tortil de baron figuraient un M et un L.--Une rougeur lui monta aux joues et un horrible soupçon lui martela le cerveau.--Venez-vous, Thérèse? dit Lechantre.Redevenue très pâle, les yeux d'un noir d'encre, les sourcils rejoints, elle suivit docilement le groupe qui descendait déjà la rue étroite. Quand on atteignit l'hôtel Victoria, Lechantre fit halte, entrebâilla la porte du rez-de-chaussée, et ne trouvant personne:--Attendez-moi, murmura-t-il, je vais voir la-haut si je puis y dénicher quelqu'un.Il grimpa le raide escalier du premier étage, ouvrit brusquement la porte de la salle, reconnut d'un clin d'œil Jacques et Mania causant très près l'un de l'autre, et, refermant plus vite encore l'huis entrebâillé tandis que les deux amoureux se retournaient ébaubis, il dégringola précipitamment... Trop tard! Thérèse était sur ses talons et gravissait l'escalier à son tour.--Ne montez pas, chuchota-t-il, c'est plein de cocottes... Vous y seriez déplacée, vous et Christine!Mais elle ne l'écoutait pas; l'écartant de la main, elle continuait son ascension. Une fois sur le palier, elle poussa de nouveau la porte et, pâle comme un spectre, alla droit aux deux coupables qui s'étaient levés effarés.Mania, néanmoins, avait repris rapidement son sang-froid. Sa lèvre hautaine se crispa. Jugeant sans doute Thérèse d'après elle, et s'attendant à quelque violence, elle reculait instinctivement.--Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-elle.--Ne craignez rien, madame, répliqua sarcastiquement Thérèse; je n'ai nulle envie d'interrompre votre galante conversation... J'ai voulu simplement m'assurer d'une chose dont je me doutais... Maintenant je suis fixée. Il n'y a plus rien de commun entre votre amant et moi et vous pouvez le garder tant qu'il vous plaira.Sans même lever les yeux sur Jacques, elle tourna les talons, redescendit, et s'adressant à Francis qui était restait anxieux au milieu de l'escalier et qui avait peine à dissimuler ses craintes:--Vous aviez raison, M. Lechantre, dit-elle d'une voix très calme, nous serions là-haut en trop mauvaise compagnie... Reconduisez-nous à notre voiture!XIVJacques et Mania étaient restés face à face, consternés par cette intrusion inattendue. Le peintre, absolument abasourdi et comprenant que, de toute façon, l'incident ne pouvait avoir que des suites désastreuses, n'osait plus regarder Mme Liebling. Pendant une longue minute tous deux demeurèrent muets. Ils entendirent la voix âpre de Thérèse monter jusqu'à eux, puis Lechantre engager les trois femmes à regagner la voiture.--Mania, pâle, les dents serrées, se sentait dans l'impossibilité d'articuler une parole. Le dépit et la honte la suffoquaient; elle se rendait compte du rôle humiliant qu'elle venait de jouer dans cette aventure et tout son orgueil se révoltait.--Si, comme cela était probable, Thérèse, obéissant à ses rancunes de femme outragée, ne reculait pas devant un scandale et si les détails de cet esclandre étaient publiés par elle ou par Lechantre, quelles risées et quels commentaires peu charitables dans la colonie étrangère de Nice! Mania se voyait déjà en proie aux railleries des gens de son monde et, qui sait? aux odieuses plaisanteries des petits journaux du crû... C'était bien la peine d'avoir résisté jusqu'alors aux entraînements du milieu corrompu dans lequel elle vivait, d'avoir tenu les adorateurs à distance et de s'être fait une réputation d'inattaquable respectabilité, pour que tout cet effort vint aboutir à un aussi piteux naufrage:--une intrigue avec un peintre marié à une petite bourgeoise, et l'intervention de la femme légitime surprenant les coupables dans une misérable auberge!... Y avait-il rien de plus ridicule?--A la pensée de cette histoire colportée dans le salon de la princesse Koloubine et arrivant aux oreilles du baron Liebling, Mania était secouée par un frisson de dégoût, et la colère donnait à ses yeux des lueurs fulgurantes.Jacques lisait sur sa figure contractée les cruelles appréhensions qui la torturaient. Il aurait voulu exprimer tout le chagrin qu'il ressentait, en se jetant aux pieds de Mme Liebling et en la suppliant de lui pardonner cette humiliation involontairement infligée; mais, en ce moment de désarroi, il lui était impossible de trouver des mots assez délicats pour traduire ses regrets et, craignant d'irriter encore la plaie en y appuyant maladroitement le doigt, il restait décontenancé et silencieux.Tout à coup, Mania prit son chapeau et se recoiffa rageusement. Elle cherchait vainement à renouer son voile; ses mains étaient agitées par un tel tremblement qu'elle ne pouvait y réussir. Elle arracha le morceau de tulle, le tordit dans ses doigts et le déchira, puis elle ramassa ses gants et se dirigea vers la porte.--Vous voulez partir? murmura péniblement Jacques en essayant de lui barrer le chemin.--Oui, dit-elle d'une voix altérée, je ne suppose pas que vous ayez l'intention de m'en empêcher? Laissez-moi passer... Je me trouverais mal si je restais une minute de plus ici... Oh! ajouta-t-elle en se regantant nerveusement, pourquoi y suis-je venue? Pourquoi me suis-je exposée à cette avanie?... Moi qui me glorifiais de ma réputation intacte, me voilà bien punie de mon orgueil!... Quand je pense que tout à l'heure j'ai été traitée comme la dernière des filles... Oh! non, non... jamais je n'ai souffert ce que je souffre!...Les sanglots l'étouffaient. Elle fut obligée de s'asseoir, et, les coudes sur la table, le front dans les mains, elle demeura un instant haletante. Sa poitrine se soulevait, sa gorge se gonflait; elle se laissait aller à de brusques mouvements de désespoir, et sa tête s'agitait convulsivement.--Mania! s'exclama Jacques, s'agenouillant près d'elle, ne partez pas dans cet état... Ne vous désolez pas... Me voici à vos pieds, à vos ordres pour réparer le mal que je vous cause...--Donnez-moi un verre d'eau!Il obéit et remplit un verre qu'elle but d'un trait. Peu à peu la crise nerveuse qui la secouait se termina par l'ordinaire détente: les larmes! Mania pleura, et Jacques essaya de la calmer en lui répétant qu'il l'aimait, en maudissant la fatalité qui faisait porter de si douloureux fruits à sa tendresse.--Je voudrais tant vous consoler! s'exclama-t-il, je donnerais le sang de mon cœur pour guérir votre peine... Parlez, que puis-je faire pour empêcher vos larmes de couler?--Rien, répondit-elle en secouant la tête, le mal est irréparable. Laissez-moi... Courez retrouver votre femme, raccommodez-vous avec elle, et redevenez ce que vous n'auriez jamais dû cesser d'être, un mari fidèle et docile...Elle avait prononcé ces mots avec conviction, sans la moindre arrière-pensée ironique; mais, pour surexciter la passion de Jacques, elle n'eût pu se servir d'un moyen plus efficace. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il rejetât sur Thérèse tout l'odieux de cette scène et pour que l'idée de renoncer à Mme Liebling l'exaspérât:--Me croyez-vous, répliqua-t-il, assez lâche pour vous abandonner après vous avoir compromise?--Vous me compromettrez bien plus encore, si cette déplorable aventure aboutit à un scandale... Quittons-nous et ne nous revoyons jamais! je n'avais que trop raison quand je vous disais que vous ne vous apparteniez pas... Notre tort à tous deux est de l'avoir oublié un instant.--Je vous prouverai que je suis maître de ma personne et je vous jure bien que cette incartade n'aura aucune suite fâcheuse!Un sourire sceptique effleura les lèvres de Mania.--Vous vous abusez étrangement si vous supposez que Mme Moret se résignera au rôle d'épouse sacrifiée... Mais soit, j'admets qu'elle passe l'éponge sur vos méfaits actuels; croyez-vous qu'elle se montrera plus tard d'aussi bonne composition?... Vous vivrez dans de continuelles transes, et moi, je serai constamment sous le coup d'un nouvel éclat... Grand merci! L'algarade de tantôt me suffit!Jacques eut un geste d'impatience et de colère.--Non, poursuivit Mme Liebling, il faut nous quitter... et cela aussi bien pour mon repos que dans l'intérêt de votre avenir... Souvenez-vous de ce que je vous disais à la villa Endymion: «Une mauvaise fée m'a jeté un sort, et je suis destinée à faire souffrir ceux qui m'aiment le mieux...» Cela s'est vérifié déjà, tenons-nous-en à cette première expérience... Adieu!Elle s'était levée et se dirigeait vers la porte. Mais Jacques ne l'entendait pas ainsi. La vue de Mania si adorable à travers ses larmes, les obstacles mêmes qu'elle venait de lui faire pressentir, l'enflammaient davantage et le poussaient à tout sacrifier pour s'assurer la possession de celle dont il ne pouvait envisager l'abandon sans une atroce douleur.-Je ne vous laisserai point partir! protesta-t-il en lui saisissant les mains... Vous parlez de souffrances?... Mais vous ne pouvez concevoir combien je serais misérable si je vous savais perdue pour moi!... Maintenant que je vous ai serrée dans mes bras, j'ai besoin de vous comme de l'air que je respire... Vous êtes tout l'intérêt et toute la passion de ma vie... Que m'importent mon art et l'avenir, si je ne vous ai plus? Que m'importe le monde, si je ne vous y retrouve plus?... Je vous appartiens et, si, vous me quittez, c'est fini de moi!Elle lui jeta un pénétrant regard, le jugea profondément épris et sincère et, gagnée elle-même par la flamme qui brûlait en lui, elle repartit avec une exaltation hautaine:--Certes, je crois que vous m'aimez... Mais, si vous voulez que je vous aime, il faut que vous m'apparteniez autrement qu'en paroles... Plus de partage... Ou moi ou l'autre... Choisissez!

ParisienneetProvinciale, en dehors de Paris, sont des synonymes deCourtisaneouMénagère, de Proud'hon. C'est un peu rustique, et aussi faux que cette autre formule: «Toute femme qui n'est pas à Dieu est à Vénus.»--Vesta.

On ne saurait imaginer combien est banal, étroit, arriéré, ennuyé et ennuyeux, le monde d'une Petite ville de province; mais les gens sont partout les mêmes, et ce microcosme est la réduction exacte des plus grandes, qui se croient des rivales de Paris. Trois castes les composent: aristocratie orgueilleuse et fermée, bourgeoisie vaniteuse et jalouse, peuple envieux et gouailleur; castes aussi tranchées, séparées et divisées, par ce temps qui a la prétention d'imposer des mœurs égalitaires, qu'elles le furent jadis par la classification des Trois Ordres. Autrefois, elles n'avaient pas plus d'affinité que l'huile et le vinaigre; aujourd'hui, la Politique est le sel qui opère le mélange, et le Clergé, la Noblesse, la Bourgeoisie et le Peuple se fusionnent pour assaisonner la salade nationale. De là une physionomie nouvelle du monde provincial, où la garnison circule sans s'y mêler, et où les fonctionnaires forment une colonie temporaire. On a beau les changer, ils ont tous comme un air de famille, il semble que ce sont toujours les mêmes; le nouveau ressemble à son prédécesseur, son successeur lui ressemblera, et on ne parvient à les distinguer que par quelque signe particulier, quand ils en ont un.--Tapis Vert.

Ce que je reproche à la province, ce n'est pas sa chape de plomb, qui endort la pensée et engourdit le cœur, c'est son hypocrisie peureuse, la basse jalousie, l'envie à l'œil louche, qui y voit très clair, la haine, qui faussent les caractères et humilient l'intelligence, en soumettant tout le monde à l'esclavage de l'Opinion, qu'on méprise en secret. On se défie de l'ami et on flatte l'ennemi; on ménage la chèvre et le chou, on craint le loup et on ne veut pas se brouiller avec le batelier.--Épine de rose.

En causant avec les habitants de toutes les classes, les fonctionnaires, les notables, les marchands, les artisans, on apprend des choses vraies et beaucoup plus intéressantes que les monographies historiques. Tout le monde sait quelque chose et aime à dire ce qu'il a appris, à raconter ce qu'il a vu, à donner son avis sur les hommes et les choses qui le touchent de près et qu'il a occasion d'observer tous les jours. On a aussi quelquefois la chance de rencontrer des gens instruits et affables, qui ont du plaisir à faire les honneurs de leur pays.--Tourist.

D'abord parce que c'est Paris, et que de toutes les capitales c'est la ville libre par excellence. La liberté ne consiste pas seulement à aller et à venir à sa guise, mais encore à n'avoir de rapports forcés avec personne. Les relations y sont nombreuses, faciles, et n'engagent à rien. On y vit tranquillement à sa guise, sans gêner personne et sans qu'on s'occupe de vous. Paris n'a jamais supporté de joug d'aucune sorte; quand on a l'indépendance de la fortune, on jouit de toutes les autres, jamais on ne rencontre d'obstacle, d'entrave, de gêne, on est libre dans la ville de toutes les libertés. De même règne partout l'égalité; le plus simple bourgeois ne songe même pas à s'étonner de se voir au théâtre, en omnibus, etc., entre un duc et un ministre. Enfin Paris la Grand'ville, le Beau Paris, est la Cité fraternelle et hospitalière, la seconde patrie de ceux qui en ont une et la patrie d'élection de ceux qui n'en ont plus.--Liberté, Égalité, Fraternité.Charles Joliet.

(A suivre.)

L'on peut dérober à la façon des abeilles, sans faire tort à personne; mais le vol de la fourmi qui enlève le grain entier ne doit jamais être imité.La Mothe Le Vayer.

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Quand nous voyons qu'on nous vole nos idées, recherchons, avant de crier, si elles sont bien à nous.Anatole France.

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Avoir trop d'esprit est une accusation qui sert, en Angleterre comme en France, à tenir éloignées du pouvoir les supériorités qui font ombrage aux médiocres.(Mémoires)Talleyrand.

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La raison a, de tout temps, aimé à morigéner le sentiment.Léon Say.

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Tous les souvenirs du monde, bons ou mauvais, ne valent pas la plus mince espérance.Émile Gaboriau.

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Un bonheur qui a passé par la jalousie est comme un joli visage qui a passé par la petite vérole: il reste grêlé.Claude Larcher(P. Bourget.)

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En amour, tout est rompu du jour où l'un des deux amants a pensé que la rupture était possible.Claude Larcher(P. Bourget.)

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Toute chaîne, fût-elle d'or, fait un jour un forçat de celui qui la porte.Adrien Chabot.

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Le musicien qui a des réminiscences s'imagine, en les répétant, qu'elles lui appartiennent, comme le menteur, à force de reproduire un mensonge, finit par croire qu'il dit la vérité.(Pensées posthumes.)Louis Lacombe.

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L'âme reprend son vol, dès qu'on revit par elle.(Pages intimes.)Eugène Manuel.

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La médecine de nos jours est aussi originale que savante: elle invente encore plus de maladies que de remèdes.

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La célébrité qui s'acquiert le plus vite est celle du crime.G.-M. Valtour.

L'EXPOSITION FRANÇAISE DE MOSCOU.--Vue générale du palais et de ses annexes.

Sur le sable.                                               La récolte des œufs.

L'empailleur.                                                       Deux amis.

Une capture.

LE COMMERCE DES ALLIGATORS DANS LA FLORIDE.

Ouverture de la session parlementaire.--C'est lundi 13 courant qu'a eu lieu la rentrée des Chambres. Cette fois-ci le vénérable M. Pierre Blanc, celui qu'on a surnommé un peu familièrement peut-être levieil Allobroge,ne présidait pas la séance comme il l'a fait chaque année depuis si longtemps déjà. Ce n'est pas qu'il ne soit toujours vert et jeune en dépit de ses quatre-vingt-cinq ans, mais le froid et la neige l'avaient retenu bloqué dans son pays, la Savoie. Il a été remplacé au fauteuil présidentiel par M. de Gasté, un peu plus jeune que lui, mais pas beaucoup plus. Les secrétaires d'âge installés au bureau étaient MM. Argeliès, Lasserre, Pierre Richard et Maurice Barrés. Quatre députés, deux boulangistes. La proportion a dû paraître un peu forte, mais c'est le hasard qui est le seul coupable.

La présidence de M. de Gasté avait provoqué une certaine curiosité. Son discours a été court. Après avoir fait part à l'Assemblée de ses regrets que le vénéré M. Blanc ait été retenu loin de Paris, il a continué ainsi:

«N'ayant pas quitté Paris et quoique malade moi-même, j'obéis au règlement en venant ouvrir les travaux de votre session ordinaire.

«Dans la très courte allocution que je prononcerai, vous me permettrez, mes chers collègues, d'introduire le vœu que vous me veniez en aide, le jour où je vous demanderai de modifier nos lois constitutionnelles et de leur donner plus de similitude avec la Constitution américaine qu'avec la Constitution anglaise.

«En ce qui concerne nos travaux intérieurs, vous ne reprocherez pas à l'un de vos vétérans de regretter qu'à chaque renouvellement de l'Assemblée les propositions disparaissent et que les meilleures réformes voient ainsi quelquefois plus de trois législatures se succéder sans même être examinées.»

Il termine en souhaitant que pendant Tannée 1891 les commissions apportent à leurs travaux la plus grande activité.

Après que le doyen d'âge a pris place au fauteuil présidentiel, on a procédé au tirage au sort des bureaux.

M. Floquet a été élu président définitif.

Au Sénat, la séance d'ouverture a été présidée par M. de Lur-Saluces, sénateur de la Gironde.

Le ministère; l'Emprunt.--L'impression générale, à la rentrée des Chambres, était que le ministère n'avait pas à craindre cette année les surprises qui suivent parfois la période d'accalmie connue sous le nom de «trêve des confiseurs». Par extraordinaire, on ne songe pas à renverser un cabinet qui date déjà de deux ans.

Le succès de l'emprunt explique en partie cette situation privilégiée faite aux membres du gouvernement et aussi, on peut le dire, les résultats des élections sénatoriales qui sont portés à l'actif du ministre de l'intérieur. Mais, si la victoire électorale des républicains peut contrarier ceux qui sont restés attaches aux anciens partis, le triomphe que vient de remporter notre pays dans l'ordre financier est fait pour réjouir tout le monde.

L'État demandait aux souscripteurs de s'engager pour 869 millions: les souscripteurs lui ont offert plus de 14 milliards. Le premier versement était fixé à 141 millions. Le Trésor a encaissé dans la journée du 10 janvier la somme énorme de deux milliards trois cent quarante millions.

Nous donnons du reste dans une autre partie du journal (voir page 55) tous les détails relatifs à cette prodigieuse opération.

Le clergé et la République; le discours de M. Méline.--La question religieuse tend à prendre une place de plus en plus importante dans la politique des partis. Il est probable, on pourrait dire, il est certain, que si, dans la présente législature, il se produit quelque changement décisif dans l'attitude des divers groupes parlementaires, et surtout dans le corps électoral, ce changement tiendra pour une large part aux déclarations formulées par le cardinal Lavigerie. Cela ne tient pas seulement à la personnalité de l'auteur de ces déclarations, qui est considérable par elle-même. Si le discours qu'il a prononcé à Alger a eu un tel retentissement, c'est qu'on sentait qu'il était appuyé en cette circonstance par une autorité plus haute que la sienne, et que sa pensée répondait à celle, non de tous les prélats de France, mais d'un grand nombre d'entre eux. A ce point de vue, il y a un intérêt réel à rechercher si l'opinion assez générale qu'on s'est faite qu'il avait été en quelque sorte le porte-parole non-seulement d'une partie de l'épiscopat, mais aussi peut-être du Vatican, était justifiée.

Nous avons déjà vu que le cardinal Rampolla, qui, lui, parlait sans contestation possible au nom du Saint-Siège, n'a pas désavoué le cardinal Lavigerie. Loin de là, dans la lettre qu'il adressait à l'évêque l'Annecy, il émettait, avec tous les tempéraments possibles et sous la forme réservée qui est dans la tradition de l'Église, cette pensée que les catholiques doivent s'accommoder de toutes les formes de gouvernement.

Voici un autre document qui mérite également d'arrêter l'attention. C'est une lettre que l'évêque de Saint-Denis et de la Réunion a adressée au cardinal Lavigerie et qui constitue une adhésion explicite aux théories que celui-ci a émises à Alger. Cette lettre est d'autant plus significative qu'elle est datée de Rome et qu'elle a été écrite à la suite d'un entretien avec le Pape. Au cours de cet entretien, Léon XIII a dit à son visiteur: «Vous devez être content du toast du cardinal Lavigerie?» A quoi l'évêque a répondu:

«Très saint-père, le cardinal a rendu à l'Église des services signalés; je ne crois pas qu'il lui en ait rendu de plus considérable que celui qui résultera de ces mémorables paroles. Les conséquences de cette déclaration ne seront peut-être pas immédiates, mais dans quelque temps on reconnaîtra que le cardinal qui, dans les batailles du bien contre le mal, a les vues soudaines du génie, a frappé un coup des plus heureux.»

Ces lignes, écrites, il faut le répéter, au lendemain d'une entrevue avec le pape, n'ont pas été désavouées, non plus que les déclarations du cardinal Lavigerie lui-même. Sans prendre parti dans cette question essentiellement délicate, puisqu'elle touche à la conscience des membres de l'épiscopat sur un point de doctrine à la fois religieuse et politique, il est permis cependant d'affirmer que le chef de l'Église, s'il n'impose pas à ses représentants immédiats en France un acte d'adhésion formelle en faveur de la République, les laisse toutefois libres d'accepter sous leur responsabilité le régime établi.

Le fait a une portée considérable puisque aujourd'hui c'est la question religieuse qui sert de terrain de lutte entre les amis et les adversaires de la République. Aussi est-il intéressant de voir l'accueil que les républicains font à ceux qui accomplissent ou qui projettent l'évolution entreprise par le cardinal Lavigerie, qui serait suivi, dit-on, non seulement par l'évêque de Saint-Denis, mais aussi par plusieurs autres membres de l'épiscopat, entre autres les archevêques ou évêques de Tours, Cambrai, Rouen, Digne, Bayonne, Langres, etc... On a à ce sujet de nombreux documents, mais on peut considérer comme les résumant le discours prononcé par M. Méline à Remiremont, à l'occasion de la reconstitution de «l'alliance républicaine» dans cette ville.

Après avoir fait à son tour le procès du boulangisme, l'ancien président de la Chambre a déclaré que, tout en recommandant, dans les rapports de l'Église et de l'État, une politique de modération, il est partisan de la laïcité de l'enseignement public et du service militaire obligatoire pour tous, sans exception. Il convient toutefois, a ajouté l'orateur, «'introduire dans l'application de ces lois tous les tempéraments, toutes les précautions de transition compatibles avec leur texte et leur esprit.»

Faisant allusion à la discussion qui s'est élevée à la Chambre sur le régime fiscal des congrégations, M. Méline a déclaré qu'il n'a pas hésité à marquer par son vote que, s'il entend faire payer aux congrégations tout ce qu'elles doivent, il entend du moins qu'on leur applique la loi comme à tous les citoyens, avec justice et sans passion.

L'orateur a rappelé enfin les récents discours du cardinal Lavigerie et la lettre de l'évêque de la Réunion. «Bien que ces adhésions, a-t-il dit, soient accompagnées de restrictions inacceptables, il y a là malgré tout un aveu précieux et un symptôme significatif. Toutefois il importe que le parti républicain soit circonspect, jusqu'au jour où les actes suivront les paroles.»

Le discours de M. Méline a été longuement commenté par toute la presse, parce que, en effet, on sait que c'est de ce côté que va se porter l'effort des partis au cours de l'année qui vient de commencer, et que, si le mouvement inauguré par un certain nombre de prélats se généralise, des modifications d'une portée considérable peuvent se produire dans la situation politique du pays.

Afrique:Soudan français.--Nous annoncions dans notre dernier numéro que le commandant Archinard s était mis en marche sur Nioro, la dernière forteresse d'Ahmadou et que, très probablement, il avait déjà pris contact avec l'ennemi. En effet une dépêché de Kayes a fait savoir depuis que la place de Nioro avait été enlevée et qu'Ahmadou était en fuite.

Le colonel Archinard n'avait sous ses ordres que 700 hommes, mais, comme nous l'avons dit, il disposait de l'artillerie nécessaire pour détruire les fortifications de Nioro. L'affaire a dû être chaude toutefois, car les Toucouleurs se battent avec une bravoure exceptionnelle, et nos troupes, épuisées par une marche de 300 kilomètres, ont dû faire des prodiges de valeur pour triompher de pareils adversaires.

La conquête de Nioro complète l'œuvre commencée l'an dernier par le colonel Archinard. Actuellement la ligne de nos postes entre le Sénégal et le Niger se trouve couverte à grande distance par les forteresses conquises sur l'ex-sultan de Segou. Il ne reste plus rien du vaste empire d'El Hadj-Omar, le grand conquérant que Faidherbe a arrêté dans sa marche vers l'Océan Atlantique.

Au Dahomey.--D'après les dernières nouvelles apportées par le courrier de la côte occidentale d'Afrique. M. Ballot, résident de France à Porto-Novo, est parti en mission pour Abomey en compagnie de M. M. Le Blanc, lieutenant de vaisseau, Decœur, capitaine d'artillerie de marine, et le Père Dorgère. Cette mission allait porter les cadeaux du gouvernement français à Behanzin, roi du Dahomey. Le roi Toffa, de Porto-Novo qui voudrait, paraît-il, se réconcilier avec son ennemi, aurait joint ses cadeaux à ceux du gouvernement français.

Pendant ce temps, les Allemands font au roi de Dahomey un cadeau d'un autre genre. Les chefs des établissements qu'ils ont à Whidah ont présenté à Behanzin un fusil à aiguille qui a été agréé par lui et dont l'armée dahoméenne va être, dit-on, pourvue. Behanzin en a été tellement satisfait qu'il a immédiatement fait don de quatre esclaves à chacune des maisons desquelles il avait reçu ces étrennes utiles.

Ce n'est pas tout. Deux cabécères ont été envoyés par le roi à Lagos pour traiter avec un commerçant anglais au sujet de la fourniture de fusils et de munitions de guerre destinés à l'armée dahoméenne. Le marché a reçu même un commencement d'exécution, car une somme de 125,000 francs a été versée entre les mains du fournisseur.

Il n'est pas difficile de prévoir que nous aurons encore de ce côté de nouvelles surprises. La pacification est loin d'être définitive. Au moment où il reçoit nos cadeaux, le roi de Dahomey se préoccupe de mettre ses troupes en état de nous résister, et en même temps, pour empêcher nos officiers d'étudier la route de Kotonou à Whidah, il a rappelé aux Européens que la plage leur était interdite, et que la route seule de l'intérieur leur était permise. Or, celle-ci est à peu près impraticable. Il ne faut pas oublier que le nègre est un composé du sauvage et du diplomate.

Beaux-Arts.--Le bureau du comité des 90.--Le nouveau comité des 90 a nommé son bureau. M. Bailly a été réélu président à une forte majorité. MM. Bonnat et Paul Dubois ont été choisis comme vice présidents. M. Tony Robert-Fleury a été réélu secrétaire et M. Daumet secrétaire-trésorier.

Dans le sous-comité d'administration figurent MM. Gérome, J. Lefebvre. Cormon, Guillemet, Bernier, Detaille, Albert Maignan, Busson, Humbert et Yon, pour la peinture; MM. Boisseau, Bartholdi, Cuvelier et Mathurin Moreau, pour la sculpture; MM. Normand et Pascal, pour l'architecture; MM. Sirouy et Lefort, pour la gravure.

M. Bouguereau, vice-président de l'ancien comité, n'a pas été réélu.

Les membres de la section de peinture se sont réunis lundi dernier sous la présidence de M. Bonnat et ont modifié l'article des statuts concernant la composition du jury.

En vertu des résolutions adoptées, il sera constitué un grand jury dans lequel devra être tiré au sort le jury annuel. Ce grand jury comprendra: 1° tous les jurés qui depuis 1864 ont été élus par leurs confrères; 2° les artistes hors concours nommés par les artistes de la première catégorie et par le comité de peinture réunis.

Les jurés ayant fonctionné une année ne pourront fonctionner l'année suivante.

Nécrologie.--Le duc Nicolas de Leuchtenberg.

Céline Montaland, sociétaire de la Comédie-Française.

Le baron Haussmann, préfet de la Seine sous l'Empire.

M. Jules de Lestapis, ancien sénateur des Basses-Pyrénées.

M. Lehugeur, professeur au Lycée Louis-le-Grand.

M. Charles Gauthier, professeur à l'École nationale des Arts Décoratifs.

Le statuaire Eugène Delaplanche.

M. Ernest Boysse, chef adjoint des secrétaires-rédacteurs de la Chambre.

M. Gustave Dalsace, grand négociant de Paris.

M. Arthur Mallet, un des chefs de la maison de banque Mallet frères.

Théâtre de l'Odéon; reprise desFaux Bonshommes,comédie en quatre actes, de MM. Barrière et Capendu.

La comédie desFaux Bonshommesest trop connue pour que nous nous étendions longuement à son sujet et pour que nous ne nous contentions pas d'en annoncer la reprise, faite cette fois-ci sur notre seconde scène française--en attendant mieux encore, sans doute. Tout l'intérêt de la soirée se portait donc sur l'interprétation, et cette dernière, sans être supérieure, a été suffisamment bonne pour nous démontrer que la comédie de MM. Barrière et Capendu, bien qu'âgée de trente-quatre ans, est toujours jeune et peut satisfaire non seulement les hommes mûrs qui l'ont applaudie autrefois, mais les générations nouvelles.

L'Odéon n'avait pas de Péponet dans sa troupe, il a appelé à lui M. Daubray, du Palais-Royal. M. Daubray, certes, est un excellent comique, mais un comique plutôt qu'un vrai comédien, il ajouéle rôle de Péponet, il n'a pas été Péponet. Le créateur du rôle, Delannoy, avait autrement compris son personnage. Dumény dans le rôle d'Edgar, est charmant, comme toujours, de finesse et de malice. Cornaglia fait M. Dufouré, et il s'en acquitte consciencieusement, mais où est Parade? Montbars mérite une mention toute particulière dans Bassecourt. Du côté des femmes, nous citerons Mme Crosnier, parfaite de naturel, Mlle Dieudonné, très mutine, et Mlle Dubut qui rend à merveille la douce physionomie d'Emmeline. En somme, reprise très intéressante et dont le directeur de l'Odéon n'aura pas à se repentir.

S.

Truandailles,par M. Jean Richepin. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Charpentier).--Avec ce titre-là, il n'y a pas au moins danger de s'y méprendre. Ce ne sont point des nouvelles à l'eau de rose et la mère qui en permettrait la lecture à sa fille aurait réellement perdu le sens, au moins le sens des mots. On savait bien que M. Richepin était un oseur... Oh! oui, la preuve en était faite, en vers ainsi qu'en prose. Mais on pouvait croire qu'une fois la queue de son chien coupée, il oserait enfin une chose: avoir du talent ou du génie, sans pistolet ni pétard, sans vouloir épater le bourgeois.

Il paraît que non; la queue de son chien repousse et, chaque fois, l'auteur de laChanson des Gueuxs'abandonne au plaisir de la couper.

David d'Angers et ses relations littéraires.Correspondance du maître avec Victor Hugo, Lamartine, Chateaubriand, de Vigny, Lamennais, Balzac, Charlet, Louis et Victor Pavie, lady Morgan, Cooper, Humboldt, etc. publiée par Henry Jouin. 1 vol. in-8° avec un portrait inédit de David d'Angers (Plon, Nourrit et Cie).--Nous ne dirons pas que ce volume vient compléter l'ouvrage publié, il y a douze ans, par M. Henry Jouin:David d'Angers, sa vie, son œuvre, ses écrits et ses contemporains. Cette biographie, éloquente et savante, n'avait pas besoin d'être complétée. David et les hommes de son temps ont écrit ce livre, dit M. H. Jouin, qui s'en déclare, il est vrai, responsable, mais comme éditeur seulement, sorte de «mémoires des autres», à l'entendre; mais ces autres ont les noms les plus illustres de la première partie du siècle. Au milieu de noms plus célèbres se détache en première ligne celui d'un ami du maître, Victor Pavie. Les proches de Pavie possédaient les lettres de David; le fils du statuaire, M. Robert David d'Angers, conservait les réponses de Pavie; qu'on ajoute à ces documents, qui font ressortir avec relief la figure du maître, les autographes des contemporains «saluant de tous les points du monde un artisan de leur gloire», et l'on aura l'idée de la richesse et de l'intérêt d'une telle publication. M. Henry Jouin a fait précéder le volume d'une introduction fort intéressante et suivre la plupart des lettres d'une note qui fait connaître les circonstances auxquelles elles se rapportent.

Mémoires de la duchesse de Brancas,publiés avec préface, notes et tables, par Eugène Asse.--Paris, Jouaust, 1890. In-18 elzévirien de XLVII-233 pages. 3 fr. 50 c. La librairie des bibliophiles enrichit son élégante petite «Bibliothèque des Mémoires» d'un volume tout à fait curieux. C'est encore M. Eugène Asse, dont ont connaît la vaste érudition historique et littéraire, qui, après nous avoir tout récemment donné lesMémoires de Mme de Lafayette, publie aujourd'hui les souvenirs de Mme de Brancas, sur Louis XV et Mme de Châteauroux. La préface de l'habile éditeur est, par elle-même, un des chapitres les plus piquants qui aient été écrits sur la «moralité» d'une certaine partie de la cour, sous le règne du prince qui se piquait le moins de vertu. Aux trop courts Mémoires de la duchesse de Brancas, M. Eugène Asse a joint la correspondance (46 lettres de Châteauroux), ainsi qu'un extrait bien choisi du fameux pamphlet,Mémoires de la cour de Perse, le tout formant un ensemble très curieux, sinon fort édifiant.F. D.

La Liberté de conscience,par Léon Marillier. 1 in-12. 3 fr. 50 (Armand Colin.)--Savait-on qu'un prix de quinze mille francs avait été destiné par un donateur anonyme à récompenser «le meilleur ouvrage ayant pour objet de faire sentir et reconnaître la nécessité d'établir de plus en plus la liberté de conscience dans les institutions et les mœurs? Savait-on qu'un concours avait été établi, un jury institué, avec M. Jules Simon pour président? Si tout le monde ne l'a pas su, tout le monde ne l'a pas ignoré, car 324 manuscrits ont répondu à l'appel du donateur. Le rapporteur, M. L. Marillier, agrégé de philosophie, maître de conférences à l'École des Hautes Etudes, pour porter un jugement sur cet ensemble, n'a pas écrit moins d'un volume qui est un traité, très complet--et très profitable--de la question.

La Décoration et l'Art industriel à l'Exposition universelle de 1889, par Roger Marx, inspecteur des musées au ministère de l'instruction publique.--Paris, Quantin, 1890. Grand in-8° de 60 pages, avec 30 gravures. Tirage à petit nombre sur papier de luxe.--Cette belle publication, dont le titre indique suffisamment l'objet, renferme la remarquable conférence faite, le 17 juin dernier, par M. Roger Marx, au Congrès de la Société centrale des architectes français. L'auteur, dont on n'a point oublié les intéressantes études sur diverses questions d'art (l'Art lorrain, l'Estampe, la Gravure, etc.), a traité son sujet, il n'est pas besoin de le dire, avec autant de charme que de compétence et a trouvé le moyen de condenser en un petit nombre de pages une multitude de renseignements instructifs et de justes aperçus.

Les Pièces de Molière(librairie des Bibliophiles.)--La neuvième vient de paraître: c'est l'Impromptu de Versailles. Notice et notes de M. Auguste Vitu, dessins de Leloir, gravés par Champollion.

Dans la collection desPetits chefs-d'œuvre(librairie des Bibliophiles), lesAnecdotes sur Richelieu, de Rulhière, avec une préface par M. Eugène Asse, vif et piquant opuscule, qui est à la fois le bulletin des victoires amoureuses du petit-neveu du cardinal et le martyrologe de la vertu de ses contemporaines.

CÉLINE MONTALAND

Si jamais la dénomination «d'enfant de la balle» convint à quelqu'un, ce fut certes à Céline Montaland. Née d'un père qui appartenait au théâtre, filleule, comme Mme Céline Chaumont, de Mme Céline Caillot, qui fit les beaux jours du Vaudeville lorsqu'il était situé place de la Bourse nos pères appelaient ce temps l'époque des trois Célines. Céline Montaland monta sur les planches à l'âge de six ans, le 13 décembre 1849. Et sous quels auspices!... elle créait dansGabrielle, d'Émile Augier, le rôle de la petite fille que l'excellent comédien Régnier, alors sous le coup de la perte de son enfant, serrait dans ses bras...

Céline Montaland montra, dans ce rôle, tant de gentillesse, de naturel, d'esprit, que des auteurs, confiants dans son talent si précoce, écrivirent des rôles pour elle. Labiche lui donna à jouerUne fille, bien gardéeetMam'zelle fait ses dents...Et, dans toutes ces créations, on l'admirait, disait Jules Janin, «non pas comme un baby précoce, mais comme on admirerait une très grande actrice jouant le rôle d'un baby.»

On promena l'enfant prodige en France, en Algérie, en Italie, dans le monde entier. Le général Bosquet la nommait «l'enfant Bonheur». Victor Emmanuel donnait des revues en son honneur, et je ne sais plus quel empereur obligeait ses troupes à faire un détour pour que Céline les vit passer de sa fenêtre. Ces triomphes précoces ne l'empêchèrent pas de travailler.

Elle s'essaya dans les genres les plus divers: à la Porte-Saint-Martin dans la féerie, au Gymnase dans la comédie, aux matinées Ballande dans le classique, aux théâtres des Nouveautés et Taitbout dans l'opérette. Cependant les années marchaient: revenue au genre sérieux, elle interpréta à l'Odéon la mère dansJack, de M. Alphonse Daudet. Puis, après quelques mois passés en Russie, elle fut appelée par M. Émile Perrin à la Comédie-Française. Elle débuta le 13 décembre 1881 et réussit complètement dansBataille de Damesde MM. Scribe et Legouvé. Depuis nous l'avons applaudie dans la plupart des pièces nouvelles que représenta le Théâtre-Français, en dernier lieu dansMargotde M. Meilhac.

En disant adieu à sa sociétaire disparue, M. Jules Claretie a dit d'elle: «Elle était, et elle s'en vantait en souriant, la doyenne de la maison (puisqu'elle y avait paru pour la première fois en 1849), cette charmante et vaillante femme, d'une bonté si rare, sans affectation et sans phrases, toujours prête au labeur, exacte, consciencieuse, dévouée aux intérêts de la Comédie... Elle emporte un peu de la verve, de la gaieté saine, de la grâce souriante de la maison.»

Adolphe Aderer.

LES OBSÈQUES DU DUC DE LEUCHTENBERG

Les obsèques du duc de Leuchtenberg ont été célébrées en grande pompe; les honneurs dus aux membres des familles impériales lui ont été rendus par deux compagnies du 4e régiment de ligne, deux batteries à cheval du 31e d'artillerie et trois escadrons de cavalerie; ces troupes étaient commandées par le général de division Ladvocat et le général de brigade Moulin. M. Carnot, président de la République, s'était fait représenter à ses obsèques par les officiers de sa maison militaire; tous les ministres présents à Paris, un grand nombre de députés, de sénateurs, et le corps diplomatique y assistaient.

Notre gravure représente le service funèbre célébré à l'église russe de la rue Daru, trop petite pour contenir tous ceux qui avaient suivi le convoi. Au pied du cercueil, recouvert d'un drap d'or, insigne funéraire de la famille impériale, placé simplement sur le parquet de l'église, entouré d'arbustes verts et de camélias blancs, l'archiprêtre Wassilief lit les saints évangiles dans la bible que le père Arsène tient ouverte devant lui; à la tête, et de chaque côté, deux officiers de l'armée russe, en grande tenue, immobiles, à droite le lieutenant Schipof, à gauche le lieutenant prince Orlof, portent sur des coussins de velours grenat les nombreuses décorations du défunt. Au premier rang, à gauche, sont placés le général Bruyère et le colonel Litchenstein, représentant le président de la République; un peu plus loin, et sur le même rang, la duchesse d'Oldenbourg, portant en sautoir le grand cordon de Sainte-Catherine. Au premier rang, à droite, et tournant le dos, se trouve le duc Eugène de Leuchtenberg, revêtu du costume de général russe, frère du défunt. Suivant les usages de l'église orthodoxe, tous les assistants portent dans la main droite un petit cierge qu'ils tiennent pendant la plus grande partie de la cérémonie.

M. FOUCHER DE CAREIL

Le comte Foucher de Careil qui vient de mourir sénateur républicain de Seine-et-Marne était fils du général comte Foucher de Careil, dont le nom est inscrit sur l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile. Il appartenait donc, par son origine, à un monde qui considère généralement comme une sorte de forfaiture l'acceptation du régime que la France s'est donné. M. Foucher de Careil avait fait plus et mieux que de se rallier à la République: il avait collaboré à sa fondation. Déjà, dans les dernières années de l'Empire, il avait manifesté ses tendances libérales, par une candidature au conseil général du Calvados, et dans diverses conférences à Paris. Après le 4 septembre, il se solidarisa avec ceux qui essayaient d'établir un gouvernement régulier au milieu des ruines de la patrie; il servit M. Thiers et accepta une préfecture. Il était préfet de Seine-et-Marne quand le 24 mai 1873 l'obligea à quitter l'administration. Enfin, la constitution républicaine ayant été votée en 1875, M. Foucher de Careil fut envoyé au Sénat par le département de Seine-et-Marne dès les premières élections pour la Chambre-Haute, en janvier 1876.

Il a été réélu en 1882; il a été réélu récemment encore, on peut dire sans contestation. Dans l'intervalle, M. le comte Foucher de Careil avait représenté (de 1881 à 1883) la France à Vienne en qualité d'ambassadeur. Son nom, sa grande fortune, son savoir varié, sa compétence très répandue, son urbanité, avaient mis notre envoyé en très bonne posture à la cour si aristocratique et si exigeante d'Autriche-Hongrie.

M. EUGÈNE DELAPLANCHE

Dans notre numéro du 27 décembre dernier, nous donnions une des dernières et non des moins belles œuvres du grand artiste qui vient de mourir, le monument du cardinal Donnet élevé dans la basilique de Saint-André de Bordeaux. M. Eugène Delaplanche était gravement malade déjà à ce moment, et il ne lui a pas été donné d'assister à l'inauguration de ce magnifique monument. Peu de jours après, le 10 janvier, il mourait, et sa mort sera à jamais regrettée, car la France perd en lui un des hommes qui lui faisaient le plus d'honneur, un artiste qui à certaines heures de sa vie a été réellement inspiré.

Eugène Delaplanche était né en 1836. Sa carrière a été particulièrement laborieuse et rapide. Elève de Durer et de l'École des Beaux-Arts, il remporta, en 1858, le deuxième prix de Rome avecAchille saisissant ses armes, et, en 1861, le premier avecUlysse bandant l'arc que les prétendants n'ont pu ployer. Il donna bientôt au Salon une série d'œuvres qui toutes furent récompensées, nous citerons entr'autres: L'Enfant monté sur une tortue, etÈve après le péché, qui figure aujourd'hui au musée du Luxembourg. Il travailla dès lors avec une infatigable ardeur.La Musique, la Vierge au lys, le Message d'amour, Sainte-Agnès, l'Éducation maternelle, mirent le sceau à sa réputation.

M. Eugène Delaplanche était officier de la Légion d'honneur.

LES GLACES DANS LA MER DU NORD

Un des plus pittoresques spectacles que l'on puisse imaginer est celui qu'offre en ce moment la mer du Nord et cela sur une très vaste étendue: à Ostende, notamment.

Devant la digue, à l'entrée du port, les glaçons se sont accumulés, depuis les froids de ces derniers temps, sur une surface énorme, sans se souder cependant.

Avant d'être venus échouer dans ces parages, ils ont été roulés par les cours d'eau qui aboutissent à la mer et dont la glace a été brisée. Presque tous sont couverts de neige, malgré le mouvement continuel dont ils sont agités. L'eau sous cette couche de glaçons a une couleur indéfinissable, mais qui parait sale par un effet de contraste avec la blancheur éblouissante de la neige. A deux ou trois cents mètres de la côte, le champ de glaçons s'arrête brusquement et la mer apparaît libre.

Mais ce qu'il y a de plus curieux encore et de plus saisissant, c'est la vue du vapeur anglais Asthon, qui se trouve pris dans ces glaçons tandis qu'à quelques mètres de lui, sur la mer libre, les chaloupes de pêche naviguent toutes voiles dehors.

1,500 FRANCS DE RENTE

A l'Hôtel-de-Ville. C'est un des gros guichets de souscription; ceux-là seuls qui peuvent acheter 1.500 francs de rentes, et au-dessus, passeront par ce guichet; une pancarte suspendue tout près de là ne laisse aucun doute à ce sujet.

Or, 1,500 francs de rentes représentent un capital de 16,225 francs, exigeant un versement immédiat de 7,500 francs, à raison de 15 francs pour 3 francs de rentes. En outre, à la répartition, qui devait se faire et qui a eu lieu en effet sauf liquidation ultérieure, quarante-huit heures après, nouvelle somme de 7,500 francs à verser. En tout, 15,000 francs.

Les personnages loqueteux qui figurent dans notre dessin n' ont vraiment pas l'air de capitalistes capables de débourser 15,000 francs en si peu de temps. Pourtant, ils sont là, au meilleur rang. Arrivés longtemps avant la première lueur de l'aube, ils attendent. Qu'attendent-ils? L'ouverture du bienheureux guichet? Non pas! Ils n'ont pas des 750 louis à offrir comme cela au gouvernement. Ils attendent tout simplement l'arrivée d'un vrai souscripteur, d'un souscripteur pour de bon, à qui ils vendront leur place. Car ces hommes sont des marchands de places.

Assez lucratif, ce métier: il le serait davantage s'il n'y avait pas tant de morte-saison. Une place se vend 3 francs, 5 francs, voire 10 francs: cela dépend de l'importance de la souscription, du plus ou moins de popularité de la valeur émise, de la température aussi.

Il y a deux ans, lors de l'émission des Bons de l'Exposition, les marchands de places,--des camelots, habituellement.--gagnèrent beaucoup d'argent. Un groupe de ces industriels s'était constitué en syndicat, à la porte du Crédit Foncier. Ils opéraient de la manière que voici: Au nombre d'une douzaine, ils stationnaient en tête de la queue. Deux ou trois rabatteurs amenaient le client, lepante, lesinge: l'un et l'autre se disent. Ledit client payait, et le groupe l'admettait dans son sein, sans pour cela céder un pouce de terrain. Deux, trois, dix clients, quinze clients; et le groupe de marchands de places était toujours là, jouant des coudes, se moquant des réclamations, encaissant force écus de cent sous. On juge de la colère du vrai public; de cela, les marchands de places se souciaient aussi peu que possible. Il fallut, pour les faire déguerpir, l'intervention d'un brigadier de sergents de ville et de plusieurs agents. Mais ils partirent sans regrets; ils avaient «fait passer» de 100 à 150 personnes, et se partagèrent, par conséquent, de 500 à 750 fr.: une honnête journée, comme on voit.

Un conseil: Si jamais il vous arrive d'acheter une place à une queue de souscription, ne la payez que lorsque votre vendeur sera hors des rangs. Sous aucun prétexte, ne vous laissez introduire dans un groupe. Votre désir de souscrire suppose un portefeuille bien garni. Les camelots, j'en suis bien convaincu, sont tous, du premier au dernier, des gens d'une délicatesse infinie et d'une rigide probité. Mais enfin, il ne faut pas tenter le diable.

C. F.

L'EXPOSITION FRANÇAISE DE MOSCOU

L'Exposition française qui doit s'ouvrir à Moscou le 1/13 mai 1891 aura lieu dans un palais que le gouvernement russe a gracieusement concédé aux organisateurs.

Construit pour l'exposition nationale russe qui eut lieu à Moscou en 1872, il est la propriété personnelle du czar et fait partie du domaine de la couronne.

La restauration de ce palais, confiée par les constructeurs, MM. Pombla, à notre compatriote, M. Oscar Didio, ingénieur à Moscou, a été exécutée avec la plus grande rapidité.

Avec notre dessin sous les yeux, le lecteur se rendra compte aisément de l'importance des travaux exécutés, car, indépendamment du palais principal, une foule de pavillons et de constructions diverses ont été comme semés dans le beau jardin qui l'entoure. Nous mentionnerons surtout la grande halle vitrée des machines qui s'étend en bordure sur la droite de notre gravure: puis, en contournant le palais, nous trouvons successivement des restaurants, des montagnes russes, le théâtre, et tout à fait sur la gauche, le ballon captif, le réservoir d'eau, et, plus bas, le pavillon impérial affecté aux réceptions de la cour et aux fêtes qui seront organisées pendant la durée de l'Exposition.

On compte sur un grand succès à Moscou, mais tout n'est pas prêt encore, et l'échéance du 1er mai est proche. Un sérieux coup de collier est nécessaire.

E. F.

LES ALLIGATORS

La famille des crocodiliens se subdivise, on le sait, en plusieurs sous-genres: le crocodile, qui habite l'Égypte; le gavial, que l'on trouve dans l'Inde; le caïman et l'alligator, qui se rencontrent en Amérique; ce dernier plus particulièrement dans la Floride. Il s'y multiplie au point de devenir, de la part des gens de couleur de ce pays, l'objet d'un commerce curieux.

Montrons d'abord l'Edende l'alligator. Une rive basse et marécageuse borde le fleuve à perte de vue; c'est là que sous le chaud soleil, dans l'alluvion vaseux, l'animal dépose ses œufs et qu'il dort immobile pendant des journées entières.

Mais un bruit vient tout à coup troubler sa quiétude; il relève la tête et aperçoit son ennemi naturel occupé à fouiller le sable pour chercher ses œufs. Une douce satisfaction se reflète sur la figure de l'homme, car la récolte s'annonce bien.

Déjà le chercheur d'œufs est parti avec son panier plein. L'alligator va pouvoir continuer à dormir en paix. Hélas non! car encore une fois le sable a crié sous des pas. Ils sont deux à présent, un vieux solide accompagné d'un plus jeune. Fuyons!...

Trop tard, le chemin du fleuve est coupé, les chasseurs d'alligators connaissent leur métier et vont manœuvrer habilement. Cerné de deux côtés, le malheureux animal est saisi par quatre bras robustes, vivement retourné sur le dos, le ventre en l'air, et, tandis que le vieux, assis sur lui, maintient vigoureusement la tête, son compagnon attache les deux mâchoires au moyen d'une liane.

Une dernière ressource lui restera, c'est de verser toutes les larmes que lui prête la fable pour essayer d'attendrir son bourreau. Peine inutile, la captivité dans une ménagerie foraine ou la mort l'attendent.

Sa progéniture du moins aura-t-elle un meilleur sort? Pas davantage, car c'est encore dans un but de commerce que l'homme prendra soin de ses œufs et les fera éclore.

Les petits qui en sortiront seront mis dans un seau transformé en aquarium et tous les matins portés à travers les rues jusqu'à ce que quelque petit garçon séduit par leur gentillesse achète l'un d'eux: il deviendra alors, peut-être, le singulier favori que nous vous voyons sur notre dessin.

Le petit garçon est nonchalamment assis devant le seuil de la maison, une jambe étendue, l'autre ramenée vers lui, tandis que son alligator familier est couché dans une pose d'abandon, frottant câlinement son gros et rude museau sur le genou de l'enfant. Singulier favori, en vérité, qui pourrait bien se transformer un beau jour en bête féroce. Heureusement, l'empailleur est là: pardon, le taxidermiste. La pipe à la bouche, ses lunettes de pseudo-savant sur le nez, celui-là aussi gagnera sa vie avec l'alligator. Il va leur rendre la vie, presque le mouvement, en les montant, dans les attitudes les plus diverses, sur des planchettes de bois, à la grande joie des amateurs et des enfants.

Suite. Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.

La physionomie du petit port n'avait pas changé. Dans l'ombre de l'unique rue en pente, les femmes tricotaient, quiètement assises sur le seuil; les barques se balançaient comme autrefois le long de la jetée rocheuse; comme le mois passé, les bois d'oliviers baignés de soleil faisaient silence entre le port endormi et les vagues qui se brisaient contre le cap Saint-Hospice.

Mania s'arrêta en face du porche de l'hôtel Victoria:

--Tenez, reprit-elle, voici notre affaire... L'auberge est déserte et nous serons là comme chez nous.

Elle le précéda dans le raide escalier qui conduisait au premier étage et Jacques la suivit avec un serrement de cœur. L'hôtesse délurée et rieuse les accueillit dans la salle solitaire. Jacques tremblait qu'elle ne le reconnût, mais elle voyait passer tant de gens que leurs figures se brouillaient dans sa mémoire indifférente et elle ne parut pas se souvenir de lui.

--Bonjour, ma bonne femme, dit Mania, nous voudrions nous reposer un moment chez vous et y goûter tranquillement... A cette heure-ci vous ne devez pas avoir beaucoup de visiteurs?

--Malheureusement non, reprit l'hôtesse, nous n'avons guère de clients qu'à l'heure du déjeuner, et encore, aujourd'hui, il n'est, venu personne... C'est vous qui m'étrennerez, monsieur et madame!

--Tâchez que nous ne soyons pas dérangés, reprit Jacques, et apportez-nous de quoi nous rafraîchir... Que pouvez-vous nous donner?

«Peu de chose, murmurait la bonne femme en s'excusant; les gens qui étaient venus la veille avaient tout dévoré.»--Elle apporta des biscuits, des mandarines et une bouteille d'Asti.

Jacques était honteux de ce maigre régal. Dans sa vanité de snob et d'amoureux, il aurait voulu offrir à cette grande dame autre chose que le vin et les fruits dont se contentaient les vulgaires clients de l'auberge, et il s'excusait plus encore que l'hôtesse. Mania, au contraire, était ravie; cela la changeait de l'ennui cérémonieux desfive o'clocket donnait plus de saveur à son escapade; les mandarines décorées de leurs feuilles vertes et servies sur une nappe de grosse toile, le vin mousseux versé dans d'épais verres à côtes, sous les solives enfumées d'un cabaret, amusaient son caprice.

--De quoi vous plaignez-vous? s'écria-t-elle, ce sera charmant, cette dînette à l'auberge!

Quand l'hôtelière se fut retirée et qu'ils se trouvèrent seuls, Mme Liebling enleva son chapeau, se déganta, ouvrit la fenêtre toute grande, puis trempa ses lèvres dans son verre.

--Venez un peu ici, continua-t-elle en s'asseyant contre la barre d'appui de la croisée, et avouez qu'on y est bien mieux que sous la véranda du restaurant de la Réserve!...

Jacques se gardait de la contredire. L'épaule effleurée par l'épaule de Mania, le visage tout près de celui de la jeune femme, il respirait l'odeur d'œillet blanc qui parfumait ses vêtements, il s'en grisait et ne détachait plus ses yeux de ceux de sa voisine. Il avait chassé de son cœur les anciens souvenirs et les récents remords; il se disait que le monde entier pouvait s'évanouir, pourvu qu'il restât avec Mania à cette petite fenêtre, et que cette intimité délicieuse se prolongeât pendant des heures. Il n'osait plus bouger ni parler, de peur que le moindre mouvement, le plus faible murmure n'accélérât la fuite du temps qui lui était parcimonieusement mesuré.

--Oh! murmurait Mme Liebling, ces belles montagnes lilas, le vert profond de cette eau calme, ce port étroit avec ses rochers rouges et ses bois d'oliviers, quel endroit adorable! Si vous voulez me faire plaisir, vous me peindrez un jour ce petit coin avec la couleur qu'il a en ce moment, avec cette ombre violette qui s'avance sur la mer, et cette lumière rose qui se recule à mesure, comme pour nous rappeler le peu de durée de nos meilleures joies... oui, promettez-moi de me donner ce tableau... Je le regarderai avec un doux serrement de cœur plus tard... quand vous ne m'aimerez plus.

--Comment pouvez-vous parler de la sorte? s'exclama Jacques avec vivacité, je ne cesserai de vous aimer que lorsque je serai dans la terre.

--Oui, répliqua-t-elle en hochant la tête, ces choses-là se disent et même on les croit au moment où on les dit, mais la réalité est là avec sa prose... On n'est pas plus libre d'aimer que de désaimer.

--Vous vous trompez, protesta-t-il, je vous chérirai toute ma vie... Je vous le jure!

Elle haussa les épaules et un sourire désabusé lui courut sur les lèvres:

--Ne jurez pas, de peur d'être obligé de vous parjurer comme saint Pierre!... Nous ne nous appartenons pas plus que les heures ne nous appartiennent, et vous ne faites pas exception à la loi commune.

Il voulut se récrier, mais elle lui imposa silence en lui effleurant le bras de sa main fluette et allongée.

--Non, vous ne vous appartenez pas!... À chaque instant il y a un tiers entre vous et moi... Je m'en suis bien aperçue tout à l'heure encore, quand, au beau milieu de la promenade, vous êtes devenu tout à coup taciturne. Si vous êtes franc, avouez qu'à ce moment-là vous pensiez à une autre...

Il détourna la tête avec embarras, puis, dépité de se voir ainsi percé à jour, il murmura entre ses dents serrées:

--Vous savez pourtant bien que je suis devenu votre esclave!... Comment osez-vous suspecter un amour qui éclate dans le moindre de mes actes?... Ce serait plutôt moi qui aurais le droit de douter, moi à qui vous n'avez jamais dit franchement que vous m'aimiez!

--Pourquoi alors suis-je ici, je vous prie? demanda-t-elle avec un hautain pli des lèvres; pourquoi me suis-je fourvoyée avec vous dans ce cabaret de village?

Elle s'était éloignée de lui et, debout au milieu de la salle, elle le regardait ironiquement.

--Pourquoi? repartit-il, irrité à son tour et répondant à cette attitude dédaigneuse par un éclat de rudesse paysanne, pourquoi?... Peut-être pour vous amuser, ou satisfaire votre curiosité, en constatant avec quel aveuglement un naïf peut se laisser prendre aux caprices d'une coquette?...

Elle ressentit vivement la brutalité de ce coup de boutoir immérité, car elle était sincère à ce moment,--et des larmes lui montèrent aux yeux.

--Vous avez une singulière opinion de moi! murmura-t-elle.

Dès qu'il vit les paupières de Mania se mouiller, Jacques fut désarmé et son irritation tomba. Il alla vers elle, lui prit les mains, y appuya son front et balbutia humblement:

--Pardon! je suis un rustre et un sot!

--Non, dit-elle, tandis qu'un sourire rassérénait ses yeux humides, mais vous êtes pire, vous êtes méchant.

--Hélas! ce qui me rend mauvais, c'est justement parce que je vous aime trop... Vous me possédez à un degré que je ne saurais dire, et si vous me voyez parfois préoccupé, ce n'est point parce que j'en regrette une autre, c'est parce que je souffre de ne pas vous avoir tout à moi.

Elle le dévisagea un instant sans parler, puis elle s'approcha de la table, vida son verre de vin d'Asti, et, attendrie par cette entière soumission, elle lui tendit tes mains.

--Allons, reprit-elle, la paix est faite, vous m'appartenez, j'en prends acte, et d'abord je ne veux plus que vous doutiez de moi. Regardez mes yeux, ils n'ont jamais menti... Qu'y voyez-vous?

--Ils me grisent comme toujours, mais...

--Aveugle! n'y voyez-vous point que je vous aime? chuchota-t-elle de sa voix de sirène, en rapprochant son visage de celui de Jacques.

--Mania!..

Il la saisit dans ses bras et baisa ses yeux verts comme pour les empêcher de l'éblouir davantage, puis ses lèvres descendirent jusqu'à la bouche souriante de la jeune femme et s'y posèrent. Il était pris de vertige; il serrait convulsivement, sauvagement, contre sa poitrine ce corps souple qui s'abandonnait. Il couvrait de baisers fous les cheveux blonds, le cou blanc, la nuque frissonnante. Étourdi, il fermait les yeux et croyait savourer dans ses caresses toute la voluptueuse poésie du midi. Il y buvait la lumière, il y respirait les parfums de la terre de Provence, cette palpitante créature lui semblait incarner tout ce qu'il avait désiré, adorés depuis son arrivée à Nice.

--Encore!... encore! soupirait-il d'une voix étouffée, et il la baisait de nouveau.

Mania restait muette; elle se laissait caresser, seulement parfois ses lèvres fermées frémissaient en s'appuyant contre celles de Jacques, et c'était alors un délice qui le paralysait tout entier.--Au dehors, à travers son extase, il entendait comme en un rêve, très loin, des voix d'enfants sur la jetée ou un clapotement de rames dans le port...

Pendant ce temps, sur la route poudreuse de la Corniche, parmi les massifs de caroubiers tordant leur branches noueuses, le long des jardins tout roses de pêchers en fleurs, un landau découvert emportait Thérèse, la petite mère, Lechantre et Christine.

Après le départ de Jacques, Francis avait demandé aux trois femmes où elles désiraient se promener, et les voyant indécises:

--Je suis sûr, s'était-il écrié, que Mme Moret et Christine ne connaissent pas le cap Ferrât... S'il n'y a point d'opposition, je propose d'en faire le tour et de descendre jusqu'à Saint-Jean...

Il n'y eut pas d'opposition; la maman Moret s'en rapportait à M. Lechantre, Christine était indifférente; quant à Thérèse, le choix de cette promenade la touchait tout particulièrement. Saint-Jean réveillait en elle le souvenir de sa dernière excursion avec Jacques, et un mélancolique désir la prenait de revoir ces chemins où elle avait laissé des lambeaux de son bonheur.

Le landau avait gravi la route de Montboron, puis dépassé Villefranche. La petite mère, joyeuse comme un enfant, n'en finissait pas de s'émerveiller à la vue des buissons de roses et des arbres fruitiers déjà en boutons.

--Sont-ils heureux, les gens de ce pays-ci! s'exclamait-elle, leurs pêchers sont déjà fleuris, tandis que les nôtres grelottent encore... Quand je conterai ça à Rochetaillée, personne ne voudra me croire.

--Oui, madame Moret, ajoutait gaiement Lechantre, c'est un climat exceptionnel... Après avoir mis Adam à la porte, le Père Eternel s'est attendri un brin, et il a transporté ici un petit morceau du Paradis terrestre, afin que nous puissions juger de toutes les bonnes choses que nous avons perdues par la faute de notre mère Ève.

--Vous me direz ce que vous voudrez, reprenait dédaigneusement Christine, toute cette précocité n'est pas naturelle, et les gens d'ici sont trop vains de la beauté de leur pays; aussi Dieu leur envoie-t-il des tremblements de terre pour leur rappeler que ce bas-monde n'est pas un lieu de délices.

--Amen! répliquait Francis; vous avez tout de même, Christine, une drôle de façon de concevoir les bontés de la Providence...

Thérèse souriait distraitement, sans se mêler à la conversation. Les yeux grand ouverts, elle contemplait les montagnes baignées de lumière; la mer bleue, glacée d'argent comme une immense étoffe de satin; les découpures de la côte où la brise, d'un seul souffle, blanchissait les feuilles retroussées des oliviers, et elle se rappelait les plus minimes détails de la journée passée à Saint-Jean avec Jacques.--En ce temps-là, il ne mentait pas encore, il se trouvait heureux près d'elle, et il le lui répétait tendrement sous les citronniers du verger, où fleurissaient des champs de juliennes. Trois semaines s'étaient écoulées à peine... Par quelle fatalité son cœur avait-il si promptement changé? Les géraniums de la haie fleuronnaient encore, les juliennes blanches, là-bas, répandaient toujours leur parfum de girofle, et, moins durables que de brèves fleurs, l'amour de Jacques n'était déjà plus qu'un souvenir, une illusion flottant dans le passé comme l'ombre d'une aile d'oiseau sur la mer... Et, tandis qu'elle revisitait seule les sentiers où ils avaient cheminé côte à côte, tandis qu'elle respirait seule le parfum amer des joies irretrouvables d'autrefois, où était-il, lui, l'ami de son enfance, l'homme auquel elle avait si ingénument enchaîné sa vie, et qui lui avait promis de l'aimer dans les bons comme dans les mauvais jours?... Ah! elle n'avait même plus la faculté de s'abuser, elle ne savait que trop à quelle occupation il employait les heures qu'il lui dérobait. Un affreux pressentiment lui disait qu'à ce même instant Jacques était sans doute absorbé par sa passion pour Mme Liebling. Peut-être était-il près d'elle!...

Peut-être lui répétait-il les mêmes phrases tendres, les mêmes serments de fidélité dont les vergers de Saint-Jacques gardaient encore le vibrant souvenir?... Car l'amour n'a pas deux langages, et, si les cœurs changent, les mots qui expriment la tendresse restent invariables!... A cette pensée, dans sa poitrine, un flot de jalousie roulait âcre et trouble comme la vague d'une marée montante; muette, les lèvres serrées, les yeux brûlants, elle regardait machinalement le chemin sablonneux où le landau marchait au pas, le long de la mer éblouissante.

Quand on fut en vue de Saint-Jean, le cocher demanda s'il devait pousser jusqu'au village.

--Oui, certainement! s'écria Thérèse, désireuse d'accomplir jusqu'au bout son douloureux pèlerinage.

On arriva à l'entrée du hameau. Le cocher fit tourner son landau à l'endroit où les voitures s'arrêtent d'ordinaire et les promeneurs descendirent.

Près du carrefour, dans un coin ombreux, une voiture de maître stationnait déjà, montrant ses coussins capitonnés de soie blanche, sa caisse élégante au vernis brillant, aux panneaux timbrés d'un tortil et de deux initiales enlacées. Devant les chevaux qui secouaient leurs harnais scintillants et leurs gourmettes décorées de roses, un cocher en livrée bleue fumait nonchalamment.

--Je crois, mesdames, dit Lechantre, que nous ferons bien de pousser jusqu'au port... Il y a là une auberge où nous pourrons nous rafraîchir.

Thérèse, restée en arrière, examinait attentivement le luxueux équipage aux portières armoriées, et s'approchait pour déchiffrer le monogramme peint sur le panneau brun.--Les deux majuscules entrelacées sous un tortil de baron figuraient un M et un L.--Une rougeur lui monta aux joues et un horrible soupçon lui martela le cerveau.

--Venez-vous, Thérèse? dit Lechantre.

Redevenue très pâle, les yeux d'un noir d'encre, les sourcils rejoints, elle suivit docilement le groupe qui descendait déjà la rue étroite. Quand on atteignit l'hôtel Victoria, Lechantre fit halte, entrebâilla la porte du rez-de-chaussée, et ne trouvant personne:

--Attendez-moi, murmura-t-il, je vais voir la-haut si je puis y dénicher quelqu'un.

Il grimpa le raide escalier du premier étage, ouvrit brusquement la porte de la salle, reconnut d'un clin d'œil Jacques et Mania causant très près l'un de l'autre, et, refermant plus vite encore l'huis entrebâillé tandis que les deux amoureux se retournaient ébaubis, il dégringola précipitamment... Trop tard! Thérèse était sur ses talons et gravissait l'escalier à son tour.

--Ne montez pas, chuchota-t-il, c'est plein de cocottes... Vous y seriez déplacée, vous et Christine!

Mais elle ne l'écoutait pas; l'écartant de la main, elle continuait son ascension. Une fois sur le palier, elle poussa de nouveau la porte et, pâle comme un spectre, alla droit aux deux coupables qui s'étaient levés effarés.

Mania, néanmoins, avait repris rapidement son sang-froid. Sa lèvre hautaine se crispa. Jugeant sans doute Thérèse d'après elle, et s'attendant à quelque violence, elle reculait instinctivement.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-elle.

--Ne craignez rien, madame, répliqua sarcastiquement Thérèse; je n'ai nulle envie d'interrompre votre galante conversation... J'ai voulu simplement m'assurer d'une chose dont je me doutais... Maintenant je suis fixée. Il n'y a plus rien de commun entre votre amant et moi et vous pouvez le garder tant qu'il vous plaira.

Sans même lever les yeux sur Jacques, elle tourna les talons, redescendit, et s'adressant à Francis qui était restait anxieux au milieu de l'escalier et qui avait peine à dissimuler ses craintes:

--Vous aviez raison, M. Lechantre, dit-elle d'une voix très calme, nous serions là-haut en trop mauvaise compagnie... Reconduisez-nous à notre voiture!

Jacques et Mania étaient restés face à face, consternés par cette intrusion inattendue. Le peintre, absolument abasourdi et comprenant que, de toute façon, l'incident ne pouvait avoir que des suites désastreuses, n'osait plus regarder Mme Liebling. Pendant une longue minute tous deux demeurèrent muets. Ils entendirent la voix âpre de Thérèse monter jusqu'à eux, puis Lechantre engager les trois femmes à regagner la voiture.--Mania, pâle, les dents serrées, se sentait dans l'impossibilité d'articuler une parole. Le dépit et la honte la suffoquaient; elle se rendait compte du rôle humiliant qu'elle venait de jouer dans cette aventure et tout son orgueil se révoltait.--Si, comme cela était probable, Thérèse, obéissant à ses rancunes de femme outragée, ne reculait pas devant un scandale et si les détails de cet esclandre étaient publiés par elle ou par Lechantre, quelles risées et quels commentaires peu charitables dans la colonie étrangère de Nice! Mania se voyait déjà en proie aux railleries des gens de son monde et, qui sait? aux odieuses plaisanteries des petits journaux du crû... C'était bien la peine d'avoir résisté jusqu'alors aux entraînements du milieu corrompu dans lequel elle vivait, d'avoir tenu les adorateurs à distance et de s'être fait une réputation d'inattaquable respectabilité, pour que tout cet effort vint aboutir à un aussi piteux naufrage:--une intrigue avec un peintre marié à une petite bourgeoise, et l'intervention de la femme légitime surprenant les coupables dans une misérable auberge!... Y avait-il rien de plus ridicule?--A la pensée de cette histoire colportée dans le salon de la princesse Koloubine et arrivant aux oreilles du baron Liebling, Mania était secouée par un frisson de dégoût, et la colère donnait à ses yeux des lueurs fulgurantes.

Jacques lisait sur sa figure contractée les cruelles appréhensions qui la torturaient. Il aurait voulu exprimer tout le chagrin qu'il ressentait, en se jetant aux pieds de Mme Liebling et en la suppliant de lui pardonner cette humiliation involontairement infligée; mais, en ce moment de désarroi, il lui était impossible de trouver des mots assez délicats pour traduire ses regrets et, craignant d'irriter encore la plaie en y appuyant maladroitement le doigt, il restait décontenancé et silencieux.

Tout à coup, Mania prit son chapeau et se recoiffa rageusement. Elle cherchait vainement à renouer son voile; ses mains étaient agitées par un tel tremblement qu'elle ne pouvait y réussir. Elle arracha le morceau de tulle, le tordit dans ses doigts et le déchira, puis elle ramassa ses gants et se dirigea vers la porte.

--Vous voulez partir? murmura péniblement Jacques en essayant de lui barrer le chemin.

--Oui, dit-elle d'une voix altérée, je ne suppose pas que vous ayez l'intention de m'en empêcher? Laissez-moi passer... Je me trouverais mal si je restais une minute de plus ici... Oh! ajouta-t-elle en se regantant nerveusement, pourquoi y suis-je venue? Pourquoi me suis-je exposée à cette avanie?... Moi qui me glorifiais de ma réputation intacte, me voilà bien punie de mon orgueil!... Quand je pense que tout à l'heure j'ai été traitée comme la dernière des filles... Oh! non, non... jamais je n'ai souffert ce que je souffre!...

Les sanglots l'étouffaient. Elle fut obligée de s'asseoir, et, les coudes sur la table, le front dans les mains, elle demeura un instant haletante. Sa poitrine se soulevait, sa gorge se gonflait; elle se laissait aller à de brusques mouvements de désespoir, et sa tête s'agitait convulsivement.

--Mania! s'exclama Jacques, s'agenouillant près d'elle, ne partez pas dans cet état... Ne vous désolez pas... Me voici à vos pieds, à vos ordres pour réparer le mal que je vous cause...

--Donnez-moi un verre d'eau!

Il obéit et remplit un verre qu'elle but d'un trait. Peu à peu la crise nerveuse qui la secouait se termina par l'ordinaire détente: les larmes! Mania pleura, et Jacques essaya de la calmer en lui répétant qu'il l'aimait, en maudissant la fatalité qui faisait porter de si douloureux fruits à sa tendresse.

--Je voudrais tant vous consoler! s'exclama-t-il, je donnerais le sang de mon cœur pour guérir votre peine... Parlez, que puis-je faire pour empêcher vos larmes de couler?

--Rien, répondit-elle en secouant la tête, le mal est irréparable. Laissez-moi... Courez retrouver votre femme, raccommodez-vous avec elle, et redevenez ce que vous n'auriez jamais dû cesser d'être, un mari fidèle et docile...

Elle avait prononcé ces mots avec conviction, sans la moindre arrière-pensée ironique; mais, pour surexciter la passion de Jacques, elle n'eût pu se servir d'un moyen plus efficace. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il rejetât sur Thérèse tout l'odieux de cette scène et pour que l'idée de renoncer à Mme Liebling l'exaspérât:

--Me croyez-vous, répliqua-t-il, assez lâche pour vous abandonner après vous avoir compromise?

--Vous me compromettrez bien plus encore, si cette déplorable aventure aboutit à un scandale... Quittons-nous et ne nous revoyons jamais! je n'avais que trop raison quand je vous disais que vous ne vous apparteniez pas... Notre tort à tous deux est de l'avoir oublié un instant.

--Je vous prouverai que je suis maître de ma personne et je vous jure bien que cette incartade n'aura aucune suite fâcheuse!

Un sourire sceptique effleura les lèvres de Mania.

--Vous vous abusez étrangement si vous supposez que Mme Moret se résignera au rôle d'épouse sacrifiée... Mais soit, j'admets qu'elle passe l'éponge sur vos méfaits actuels; croyez-vous qu'elle se montrera plus tard d'aussi bonne composition?... Vous vivrez dans de continuelles transes, et moi, je serai constamment sous le coup d'un nouvel éclat... Grand merci! L'algarade de tantôt me suffit!

Jacques eut un geste d'impatience et de colère.

--Non, poursuivit Mme Liebling, il faut nous quitter... et cela aussi bien pour mon repos que dans l'intérêt de votre avenir... Souvenez-vous de ce que je vous disais à la villa Endymion: «Une mauvaise fée m'a jeté un sort, et je suis destinée à faire souffrir ceux qui m'aiment le mieux...» Cela s'est vérifié déjà, tenons-nous-en à cette première expérience... Adieu!

Elle s'était levée et se dirigeait vers la porte. Mais Jacques ne l'entendait pas ainsi. La vue de Mania si adorable à travers ses larmes, les obstacles mêmes qu'elle venait de lui faire pressentir, l'enflammaient davantage et le poussaient à tout sacrifier pour s'assurer la possession de celle dont il ne pouvait envisager l'abandon sans une atroce douleur.

-Je ne vous laisserai point partir! protesta-t-il en lui saisissant les mains... Vous parlez de souffrances?... Mais vous ne pouvez concevoir combien je serais misérable si je vous savais perdue pour moi!... Maintenant que je vous ai serrée dans mes bras, j'ai besoin de vous comme de l'air que je respire... Vous êtes tout l'intérêt et toute la passion de ma vie... Que m'importent mon art et l'avenir, si je ne vous ai plus? Que m'importe le monde, si je ne vous y retrouve plus?... Je vous appartiens et, si, vous me quittez, c'est fini de moi!

Elle lui jeta un pénétrant regard, le jugea profondément épris et sincère et, gagnée elle-même par la flamme qui brûlait en lui, elle repartit avec une exaltation hautaine:

--Certes, je crois que vous m'aimez... Mais, si vous voulez que je vous aime, il faut que vous m'apparteniez autrement qu'en paroles... Plus de partage... Ou moi ou l'autre... Choisissez!


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