LE PRINCE BAUDOUINC'est une tradition de la famille des d'Orléans que le mois de janvier est pour elle une époque néfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient, par alliance, hérité de cette légende familiale, car janvier a marqué pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27 janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'héritier présomptif du trône de Belgique, le successeur de droit de son père le roi Léopold II. L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brûlait de fond en comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clémentine n'y laissât la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier, à 1 heure trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emporté par une pneumonie aïgue accompagnée d'endocardite et d'hémorrhagie rénale, le prince Baudouin, fils aîné du comte et de la comtesse de Flandre, neveu du roi, par conséquent, et son successeur désigné, le frère de S. M. Léopold II ayant manifesté le vœu de ne lui point éventuellement succéder.Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg était né le 3 juin 1869. Il avait donc vingt-un ans et sept mois. Il était entré le Ier mai 1881 à l'École militaire où le roi l'avait présenté en personne.LE PRINCE BAUDOUIN DE FLANDRED'après une photographie de M. Gunther, à Bruxelles.Le jeune prince sortit de l'École après avoir suivi les deux années de cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes simples, c'est-à-dire de la préparation à la cavalerie et à l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au régiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au régiment de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrêté royal était préparé, qui le nommait major à un régiment de ligne en garnison à Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une reconnaissance en service de campagne, opérée par le prince il y a trois semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a régné, qu'il a contracté le germe de l'affection mortelle qui l'a emporté d'une façon presque foudroyante: ce n'est qu'à 5 heures du soir, le 23 de ce mois, que ses médecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et Mélisont estimaient que l'état de l'auguste malade était grave--et la même nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a été cruellement éprouvée ces temps derniers: tous les enfants du comte et de la comtesse de Flandre ont été assez sérieusement malades et, encore aujourd'hui, la sœur aînée du prince Baudouin, la princesse Henriette, est à peine convalescente: aussi lui a-t-on laissé ignorer le plus longtemps possible la mort de son frère qu'elle adorait et qui l'avait soignée avec un dévouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la comtesse de Flandre--admirable de dévouement et de courageuses résignation--allât pendant quatre jours de la couche funèbre de son fils au lit de sa fille, obligée de quitter ses habits de deuil et de se composer un visage!Le prince Baudouin était déjà très aimé, très populaire: c'était une nature essentiellement sympathique. Il était préparé au rôle auguste qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois «belges de cœur et d'âme»--suivant une expression heureuse de Léopold II--était assurée de durer.Le portrait que nous donnons de lui est le plus récent qui ait été fait. Nous donnons également une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont les traits ne sont nullement altérés, est couché, en grande tenue de carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de fleurs.Georges du Bosch.LA MORT DU PRINCE HERITIER DE BELGIQUE.--L'exposition ducorps.--D'après un croquis de notre correspondant, M. Heins.L'ÉDUCATION DES PEAUX-ROUGESEUT-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie américaine?Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrète m'a valu les drôles de réponses suivantes:--Faire la toilette de ces bêtes puantes! s'est récriée en minaudant une suave miss de Boston. Voilà bien de vos idées françaises!--Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago.--Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres!Et le riche débitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un malheureux Chochône titubant ainsi qu'un ilote, au mépris de la loi qui défend de vendre de «l'eau-de-feu» auxPupilles de la République.--Regardez! me dit mister Smith, notable épicier de Denver. Les voilà qui commencent à mordre à la réclame!Son doigt pointait vers l'étiquette: Cirage de Smith, collée au dos d'un guerrier sioux, dégénéré, sans le savoir, en homme-sandwich, la risée des gamins.--Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un sénateur de Washington. Cela ne paie pas.De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la nation américaine, ont trouvé commode cette dernière opinion, formulée par les aventuriers, spéculateurs en terres et rôdeurs de frontières:--Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est assez. Les cartouches sont chères...Aussi, des poétiques héros de la légende de Cooper et de Chateaubriand, il ne va bientôt plus rester aux États-Unis que ces statuettes en bois polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes parisiennes, à l'entrée des débits de tabac...Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'armée américaine, le capitaine Pratt, est en train de démontrer qu'il y avait quelque chose de mieux à faire des Indiens que de les détruire.Pris d'admiration pour l'héroïsme des Cheyennes qu'il avait la consigne d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes prisonniers, échappés au carnage, seraient admis à l'institution de Hampton, en Virginie, où l'on donne une éducation sommaire aux fils des affranchis noirs.J'ai visité Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je tiens ces notes.En quel état ils arrivèrent, les prisonniers cheyennes! Mains liées, ignorants du sort qui les attendait, désespérés, prêts à la révolte ou au suicide...En trois mois ils furent méconnaissables; soumis, disciplinés, calmes, confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer à leur tribu; presque tous demandèrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de ses protégés. Puis il demanda une enquête d'où sortit une petite subvention du département de la guerre.L'œuvre était fondée. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent avec étonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques s'abattit sur l'institution. C'étaient des Cheyennes de l'agence Saint-Augustin. On les reçut avec du thé, du café, des rafraîchissements. On les habilla, on les dégrossit, on les distribua dans les ateliers. Ce nouvel essai réussit assez bien pour qu'on fit venir un troisième convoi de 49 garçons Sioux Criss, Maudans et Gros Ventre, avec 9 fillettes de 9 à 18 ans.Très curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns, déguenillés, farouches, silencieux, défiants. Les autres à demi civilisés déjà; propres, bien vêtus, qui commencèrent les compliments et félicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les défiances tombèrent. Un ancien dit à un nouveau: «Viens, mon frère, je te montrerai le chemin.» Et ce fut fini.Les débuts se firent à tâtons. De livre point; rien que de la musique, de la marche en cadence, des soins de propreté, les premiers exercices de la règle scolaire. On passa aux «leçons de choses», à l'enseignement par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes, peintures, reliefs en bois: en plâtre, etc. Ces intelligences sauvages s'éclairèrent de lueurs inconnues, qui, pénétrant doucement les crânes épais, réveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les ténèbres de leur pauvre esprit, stupéfait d'abord, bientôt amusé à des notions des sensations nouvelles.Mais la découverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien des deux sexes fut la page écrite ou imprimée, «le papier qui parle.» L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'étude devint une passion chez les petits Peaux-Rouges. «Si je ne savais pas lire et écrire quand je retournerai à la tribu, disait un jeune brave, mon peuple se rirait de moi.»On leur apprit à lire dans les histoires illustrées: Robinson Crusoé et autres. «Quelle émotion! me dit le capitaine. Quel religieux silence pendant les commentaires!» Avec une subtilité admirable, nos petits sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; même le sens abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent à causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: «Qui parle ainsi?» Chaque élève désigna son voisin. Le professeur alors expliqua la laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne pouvait se résoudre à mentir. Puis, brusquement: «Qui de vous veut être George Washington?» Deux garçons se levèrent aussitôt et dirent à la fois: «C'est moi qui ai parlé.»Moins aisé fut, pour les petites filles, de saisir le sens figuré d'un verset d'hymne méthodiste:«Résistez à la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une autre victoire.»Deux heures après avoir chanté ces paroles, la petite Fleur-de-Fraise courut à la maîtresse. Et d'un air triomphant:» Moi, victoire! moi, victoire! Louisa Tête-de-Taureau fâchée.--Ellegrande tentation. Alors, moi je tape.Moi victoire!»Au jardin de l'institution, des collégiens yankees, rencontrant un jour les petites Indiennes, leur posèrent mille questions saugrenues: «Comment t'appelles-tu? Sais-tu parleraméricain? Es-tu sauvage?»Impatientée, la petite Feuille-Verte regarda dans les yeux l'un des auteurs de cette inconvenance: «Je ne parle pasaméricain, et je suis très sauvage.»Dès le troisième mois d'école, ce petit monde est déjà sensible à tout ce qui rappelle sa condition. La petite Grâce entend une exclamation échappée à un visiteur. Elle court à la maîtresse: «Legentlemana dit nous sommes depauvres êtres. Est-ce que nous sommessi pauvres que cela, dites!»Dès le troisième mois aussi, les petites filles parlent «américain» à leurs poupées. Peut-être, pour elles, sont-ce des «bébés pâles,» qui ne comprennent pas l'indien; ou encore se trouvent-elles enhardies, la poupée ne relevant pas leurs fautes de grammaire.Pour consacrer le succès de son œuvre, le capitaine Pratt obtint de convoquer à Hampton une assemblée des principaux chefs. Ils arrivèrent des «réserves», sous la conduite des agents. J'ai eu le rare spectacle de cette cérémonie touchante.Qu'on se figure une vingtaine de chefs, superbes sous leurs costumes de guerre, les mocassins ornés de scalps yankees, coiffes de plumes d'aigle, chargés de fétiches et de peintures de guerre--tout l'attirail enfin du répertoire romantique. Et pour les recevoir, rangée en ordre, la petite troupe de leurs enfants, transformés en misses et gentlemen américains. Le contraste était saisissant.Pauvre Loup, chef des Gros-Ventre, trouva le fils de son propre frère, Corne-Dure, dans l'atelier de peinture, affublé d'un tablier de toile et badigeonnant de rouge vif des seaux de bois.Le triomphe muet de l'artiste n'avait d'égal que l'orgueilleuse admiration du chef et de ses compagnons, dignes et silencieux.Fils de l'Étoile se fit conduire vers sa fille, la considéra quelques secondes sans une parole. Puis, tirant de dessous la couverture écarlate qui le drapait une petite cordelette, il l'agita sous les yeux de la fillette avec deux minuscules mocassins, et traça en l'air des zigzags hiéroglyphiques. L'enfant poussa deux ou trois éclats de rire joyeux et fondit en larmes attendries.L'interprète nous expliqua cette pantomime qui donnait à l'élève de Hampton des nouvelles de sa petite sœur, encore au berceau quand son aîné avait quitté lewigwampaternel, et aujourd'hui grande de deux pieds,--longueur de la corde.Après un séjour de vingt-quatre heures les chefs partirent, enchantés de leur visite, et allèrent conter à leurs «gens» les merveilles dont ils avaient été les témoins.Le résultat de cette heureuse tentative fut un vote du Congrès créant à Carlisle, Pennsylvanie, un second collège indien dans les baraques d'un vieux fort dressé sur l'emplacement où Benjamin Francklin, et avant lui William Penn, conclurent des «traités d'amitié» avec les peaux Rouges.Carlisle devint en peu de temps un second Hampton où l'on élève des enfants pris dans toutes les tribus américaines.On y compte, en ce moment, 190 élèves dont 57 filles. Toutes les professions industrielles, tous les métiers manuels, l'agriculture, ont dans ces enfants des apprentis studieux qui deviennent d'habiles ouvriers. Les filles tissent la laine, font les habits. Virginia, fille de l'Ours-qui-grogne, chef de Kiowas, envoya l'hiver dernier à son père une chemise de toile qu'elle avait taillée, cousue, lavée et repassée. Des petites Sioux l'ont imitée dernièrement. Un jeune cordonnier a, de même, envoyé à son père une paire de bottes de sa façon.Enfin, Samuel, jeune Paunie, publie leJournal de l'Écolequ'il écrit et compose lui-même, tandis que deux autres font la copie duRadle-Keatah-Toh, Etoile du Matin, organe mensuel de Carlisle. Rien de curieux, pour un chroniqueur parisien, comme le spectacle des confrères à peau-rouge corrigeant leurs épreuves, avant de tirer le journal qui est très soigneusement rédigé, me dit le capitaine, et aussi habilement imprimé que bien des feuilles de chez nous.Détail intéressant: les caractères employés sont ceux de l'alphabet inventé par l'Indien Sequoyah, fils d'une Chérokie et du fameux trappeur français, Louis Gueste.L'expérience de Hampton et de Carlisle prouve que l'Indien est capable d'éducation.Les enfants indiens sont pareils aux nôtres, quelques-uns d'une intelligence très vive, d'autres à l'entendement épais. La moyenne pourtant est des plus remarquables. Le goût des arts mécaniques, celui du dessin, leur sont naturels. Toutes les qualités supérieures de la race sont respectées par l'éducation. Les petits Indiens sont courageux au physique et au moral, généreux, fiers, sensibles, pleins d'observation, de finesse et de sentiments délicats. Mais ils restent ombrageux, d'une timidité invétérée avec les blancs.Quant à l'impression causée dans les tribus indiennes par la visite des chefs à Hampton et Carlisle, une lettre, entre des centaines que possède le capitaine Pratt, en donnera l'idée.«Ma chère fille.--Je t'envoie mon portrait. Tu vois que je porte mon habit de guerre. Mais je vais porter celui des hommes pâles. Je veux essayer de vivre comme un blanc. Ainsi tu n'as rien à craindre de moi. Je veux que tu apprennes et que tu sois bonne fille. Nous sommes fiers de toi; mais ce sera plus encore quand tu reviendras.L'agent m'a dit que j'irais te voir. Je veux t'acheter une chaîne d'or et avoir ta face en porcelaine (photographie). Tout notre peuple bâtit des maisons et va cultiver des fermes. Je t'ai toujours aimée; cela me rend heureux de savoir que tu apprends. Je fais écrire mon frère, la Grande-Étoile, pour moi. Si je pouvais lire et écrire, je serais bien heureux. Ton père: L'Aigle-Noir.»«P. S.--Pourquoi me demandes-tu des mocassins? Je t'ai envoyée là-bas pour être comme une fille pâle et porter des souliers.»Nous voilà loin de la réponse faite par le sachem Saponi, il y a cent ans, au commissaire anglais. Celui-ci offrait au chef indien d'emmener son fils et sa fille pour les faire élever en Angleterre: «Leur enseignerez-vous mieux que moi, dit-il, à tanner le daim, à scalper un ennemi? Donnez-moi plutôt vos fils, je les élèverai dans mon wigwam, et j'en ferai des hommes.»Un grand chef Sioux, Queue Tachetée, avait à Hampton plusieurs enfants. Il vint les voir, et trouva que son fils aîné n'avait plus besoin d'interprète auprès des Américains. Il prit peur et emmena tous ses enfants avec lui. Dans sa tribu on voulut le déposer. «Si l'école est mauvaise, pourquoi y as-tu laissé nos enfants?» demandèrent-ils. Quand ils surent le motif de son action, un chef dit: «La Queue-Tachetée va si souvent dans la tente du Grand-Père (le président à la Maison Blanche) qu'il a appris àparler double, comme les Yankee, pour mentir comme eux.»Les meilleurs élèves de Hampton et de Carlisle sont renvoyés dans les tribus pour y faire de la propagande, mais la plupart préfèrent revenir habiter auprès de l'école pour exercer leur métier. Et peu à peu, par la fréquentation des deux sexes, on voit, à l'âge de la puberté, sous l'influence de l'éducation, s'éveiller au cœur des jeunes sauvages les premières tendresses naïves de l'amour civilisé.Le capitaine Pratt m'a donné à lire la confidence qu'il avait reçue d'un amoureux comanche.«Longtemps passé dans Territoire Indien, moi chasser, moi faire la guerre.Moi, pas penser aux filles. Alors, toi, capitaine, tu me conduis à Hampton. J'apprends parler «américain». Tout le monde bon pour moi. Moi j'étudie, moi j'apprends! travailler. Là beaucoup de filles belles et bonnes.Mais moi, pas penser aux filles. Alors moi je tâche faire bien. Je travaille fort. Tu m'envoies territoire indien chercher filles et garçons indiens.J'ai amené quinze. Je vois tout mon peuple, tous mes vieux amis.Mais moi, pas penser aux filles.Mais Laura, elle, pense. Elle me dit elle sera une femme pour moi. Je l'amène vers toi à Carlisle.Elle apprend parler «américain». Elle étudie, elle coud. Maintenant le père de Laura parti aux terres de chasse du Grand-Esprit (mort). Moi, je! pense, je pense tout le jour, je pense toute la nuit: qui va prendre soin de Laura? Et après, je pense: moi je travaillerai à Carlisle. Je travaillerai fort et je prendrai soin de Laura.»Laura! Une comanche du nom de Laura! N'est-ce pas la fin de tout?Voici maintenant un Pétrarque peau-rouge, tel qu'il se peint lui-même dans une lettre d'amour(!) tombée aux mains d'un surveillant d'atelier.«Miss... j'ai dit: je t'aime. J'ai besoin t'écrire.Quand je te donne une lettre, j'ai besoin tu répondes vite. Cela fait mon cœur joyeux, masœur en l'école. Quand je parle, je ne dis pas un mensonge.Mon cœur est vrai. Toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime d'amour. Je suis sincère. Ma pensée est droite.J'ai besoin toujours nous rions l'un à l'autre. Quand nous sommes ensemble toujours nous vivons heureux. Je pense; c'est bien comme cela. Toi penses, toute seule, et après, dis-moi ta pensée. Je veux te dire encore une chose: ne parle pas au Renard Gris. Cela me fait triste. Encore une chose; quand j'écris pour toi, ne dis rien. Si on voit la lettre, on m'emmène loin. Je ne te vois plus. Je suis triste, triste dans mon cœur. Ne montre rien.Je veux te dire une seule chose: toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime d'amour.Mon cœur donne une poignée de mains avec toi.»Après cette lettre, qui osera dire qu'on ne peut civiliser les Indiens?Mais l'Américain préfère les tuer...Jehan Soudan.LA MODELes réceptions sont rares, en ces mois frileux, et quelques dîners seuls, très élégants, permettent aux jeunes femmes d'arborer les toilettes du soir, prémisses de la saison. On a dîné chez la duchesse de Gramont, on a dîné chez la baronne Alphonse de Rothschild, on a dîné chez la duchesse de la Torre, on a dîné chez Mme Standish, et la fleur des élégantes, rassemblée autour de ces tables aristocratiques, a affirmé son goût pour le velours clair, que relèvent les broderies byzantines et les fourrures précieuses. Fourreaux directoire--auxquels Thermidor va nous ramener, dit-on, tout à fait--robes Henri II et robes Louis XIV, aux revers somptueusement doublés, qui retournent mollement sur la traîne, ou fantaisies originales, sans style voulu, qui mélangent les époques, sans souci d'en dégager aucune ligne spéciale, et font une harmonie de toutes pièces, glanées au gré du caprice.Worth, toujours l'arbitre suprême du goût féminin, paraît, cette année, se soucier peu d'un style unique. Le Henri II domine, à coup sûr, dans ses créations, et fait le fond, si l'on peut dire, de ses costumes, mais, amalgamé volontiers de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV même, comme dans cette jolie toilette de dîner que portait naguère l'une des très belles et aristocratiques mondaines que la mort a rapidement emportées, ces derniers temps: je veux parler de la comtesse de Villeneuve.Le corsage est décolleté à peine, la manche arrêtée seulement au coude. Car, par cette température surtout, dont la rudesse inaccoutumée exige de la part de toute femme délicate tant de précautions, la robe de dîner, sauf pour les dîners officiels ou de très grande cérémonie chez de hauts personnages, n'est point essentiellement décolletée. La «demi-peau» lui suffit, la richesse des étoffes suppléant en cette occasion à l'échancrure du corsage. Donc, corsage demi-décolleté, en satin vert malachite, à basque Louis XV, encadré autour des épaules par une dentelle d'or qui s'applique, devant, aux petits revers à la Robespierre, tout doublés de satin lilas de Parme. La manche collante, en satin lilas avec engageante de dentelle d'or, emboîte le coude qu'elle dégage. De gros bouillons noués, en satin malachite, forment épaulière, tandis qu'un corselet de velours pensée emboîte la taille, arrêté de côté, sous le corsage ouvert en veste, pour reparaître derrière et se nouer en longs bouts tombants sur la jupe, à traîne droite, de satin vert doublée de satin lilas, qui se retourne selon le goût Louis XIII, dégageant un jupon à panneaux, que réunissent entre eux des agrafes passementées d'or: ce jupon, en satin lilas, reposant lui-même sur un autre jupon de satin crème, aperçu à travers l'échancrure des panneaux. Des pierreries au corsage et dans les cheveux complètent cette toilette, un peu compliquée, mais de très grande allure.Une autre toilette très remarquée est de satin bouton d'or, toute cloutée d'or, les clous formant de grosses pastilles éparpillées. La robe est tout unie, genre directoire, le corsage presque entièrement décolleté en rond sur une chemisette de crêpe bleue pâle. Des draperies de crêpe azur, enroulées au haut du bras, l'enveloppent jusqu'au-dessus du coude, appuyées à un fin bracelet de satin, incrusté d'or et de turquoises. Les mêmes broderies, en agrafe aux épaules, et en bandelettes, dans les cheveux à la grecque.Toutes ces toilettes, apparues aux dîners, conviennent à merveille à la tenue d'opéra, la soirée s'achevant volontiers à l'académie musicale lorsque qu'aucune attraction ne l'occupe chez les maîtres de maison.Elles ne sont pas même déplacées, à la condition de n'être pas trop surchargées de bijoux, dans une loge, au samedi de l'Opéra-Comique, ou même au mardi des Français, quoique le chapeau très habillé soit infiniment mieux approprié aux abonnements de ces deux théâtres. Mais on ne peut pas toujours rentrer pour changer de toilette. Et un petit collet Henri II, en velours clair, tout brodé d'or et de pierreries et bordé de plumes, que l'on garde sur les épaules, en atténue l'excessive élégance.La coiffure qui convient à la plupart est la coiffure à la grecque, plus ou moins relevée d'aigrettes, de turbans ou de bandelettes. Beaucoup de plumes, plus encore d'or, des bijoux à profusion; peu de fleurs, la saison rigoureuse ne leur étant point propice, le tout en sommet, sur le chignon, un peu en arrière.Violette.LE CARNAVAL DE NICE.--Les bannièreset le char de la Presse.LE CARNAVAL DE NICE.--La société musicale deVichy.--D'après des documents communiqués par le comité des fêtes.(Agrandissement)LE CARNAVAL DE NICE EN 1891.--Le cortègegargantualesque.--D'après des documents communiqués par le comité des fêtes.Le char chinois.La contre-basse.La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu à s'occuper à deux reprises différentes de questions qui concernent l'Afrique. C'est un sujet qui reviendra souvent au cours des débats parlementaires, car, en attendant le moment assez éloigné où les possessions qu'elles ont sur le continent noir soient, pour les puissances, une source de richesse, elles sont et resteront longtemps une cause de conflits.En premier lieu, c'est de la navigation sur le Niger qu'il a été question. Nous avons raconté les divers incidents du voyage effectué par M. Mizon et les difficultés qu'il a rencontrées de la part de la Société anglaise du Niger. M. le prince d'Aremberg a voulu avoir, sur ce point, des déclarations précises du ministre des affaires étrangères. Il a rappelé que M. Mizon a été attaqué et blessé pendant qu'il remontait un des affluents du fleuve et de plus que l'agent général de la Société anglaise avait notifié à notre compatriote qu'il pourrait continuer son voyage sur la rivière, mais qu'on ne lui permettrait pas de débarquer sur ses rives.Or, l'article 26 de l'acte de Berlin assure la liberté de navigation à tous les pavillons sur le Niger et ses affluents; le gouvernement anglais est donc tenu de contraindre la Compagnie du Niger, à laquelle il a accordé une sorte de charte, à respecter les stipulations de cet acte international.Le ministre des affaires étrangères a répondu qu'il n'y avait aucun doute à cet égard. L'ambassadeur de la République à Londres a fait au sujet de cette affaire des observations amicales au gouvernement britannique, qui a aussitôt envoyé des ordres pour que la Compagnie du Niger laissât notre compatriote, M. Mizon, poursuivre son voyage en toute liberté.L'incident a été clos après cette déclaration.L'autre débat portait sur la Tripolitaine. On sait qu'il existe en Italie un parti--et on a toute sorte de bonnes raisons de penser que c'est le parti du gouvernement--qui s'est attaché à surexciter en toutes circonstances les susceptibilités du pays, en faisant croire que la France n'attend qu'une occasion de mettre la main sur la Tripolitaine. A plusieurs reprises le gouvernement français a pris soin de démentir de la façon la plus catégorique les nouvelles fantaisistes répandues à ce sujet dans la péninsule. La presse italienne revient cependant à la charge, et cela se comprend. Comment le gouvernement italien pourrait-il justifier les armements qu'il impose au pays, s'il n'entretenait cette idée qu'un danger le menace à tout instant et que, par conséquent, il doit être toujours en état de défendre ses intérêts? Voilà pourquoi il est bon que notre gouvernement saisisse de son côté toute occasion de rétablir sur ce point la vérité, et fasse justice d'allégations que son silence pourrait accréditer.C'était là l'objet de la question que M. Pichon a adressée au ministre des affaires étrangères. M. Ribot a répondu avec finesse et netteté et même avec une pointe de spirituelle ironie qui lui ont valu les applaudissements de toute la chambre. Rappelant les sentiments de sympathie que M. Crispi a récemment attestés envers la France, il a dit que le premier ministre du roi Humbert devait, à coup sùr, être plus attristé que nous des polémiques toujours hostiles de la presse de son pays.Le ministre ne s'en est pas tenu là et a replacé la question sur son véritable terrain, en affirmant l'accord complet qui existe entre la France et la Turquie en ce qui concerne la Tripolitaine. Il ne faut pas oublier en effet que cette province fait partie intégrante de l'empire ottoman, et que le sultan est le seul souverain avec lequel nous ayons à nous entendre pour tout ce qui concerne nos rapports et nos intérêts dans cette région de l'Afrique. Il est donc singulier de voir la presse italienne en proie à ces inquiétudes, manifestement artificielles, alors que le gouvernement ottoman, loin d'éprouver aucune émotion, entretient avec nous les relations les plus cordiales.--M. Richard a interrogé le ministre des travaux publics au sujet du chauffage des wagons de 2e et 3e classes. On sait que les compagnies de chemins de fer ne sont pas tenues par leur cahier des charges de faire chauffer ces voitures sur les lignes de banlieue; mais sur les réclamations du public, le gouvernement avait fait espérer qu'une amélioration, conforme à l'humanité, serait apportée à cette situation. Après un débat assez agité et assez confus, on est arrivé à cette conclusion, que les voitures dont il s'agit seraient chauffées l'année prochaine. Fort heureusement, le dégel est survenu sur ces entrefaites.Le conseil supérieur du travail.--M. Jules Roche, ministre du commerce, vient d'instituer dans son département un «Conseil supérieur du travail» dont il a indiqué lui-même le caractère dans le rapport qu'il a adressé à ce sujet au président de la République.Dans la pensée du ministre, ce conseil sera essentiellement un instrument d'études pour examiner les projets et pour préparer les solutions sur lesquelles le parlement aura à se prononcer. Il est destiné à fournir d'une manière rapide et sûre les renseignements concernant les questions ouvrières, que l'on n'a pu obtenir jusqu'ici qu'en ouvrant des enquêtes longues et coûteuses, enquêtes dont les résultats n'ont pas répondu, la plupart du temps, à l'effort déployé.Afin de permettre à toutes les opinions de se produire, M. Jules Roche a décidé que le Conseil serait composé pour un tiers de membres du parlement et, en général, de personnes particulièrement versées dans les matières économiques et sociales, et, pour les deux autres tiers, en nombre égal, de patrons et d'ouvriers. Pour ces derniers, son choix s'est porté principalement sur des membres des conseils des prud'hommes, secrétaires généraux des syndicats, anciens délégués, etc., c'est-à-dire sur des ouvriers déjà désignés par leurs camarades, par conséquent possédant leur confiance et pouvant apprécier judicieusement les mesures propres à améliorer la situation des travailleurs.Société nationale des Beaux-Arts.--L'assemblée générale de la Société nationale des Beaux-Arts a eu lieu vendredi dernier à l'Hôtel-Continental. M. René Billotte, secrétaire, a donné lecture de la lettre par laquelle M. Meissonier se démet de ses fonctions de président, et annoncé que la délégation avait proposé M. Puvis de Chavannes pour le remplacer.L'assemblée a ratifié par ses acclamations la nomination de son nouveau président.M. Billotte a fait savoir ensuite que MM. Carolus Duran, Dalou et Bracquemond ont été élus vice-présidents par la délégation; après quoi, M. Dubufe a exposé la situation actuelle et les projets de la Société.L'assemblée a accueilli par des applaudissements l'annonce faite que le jardin serait aménagé pour l'exposition de sculpture et s'est séparé après un vote manifestant sa pleine confiance dans le nouveau président.Le Conseil supérieur des colonies.--Depuis plusieurs années, le conseil supérieur des colonies ne s'était pas réuni. M. Etienne, sous-secrétaire d'État, vient de le convoquer pour lui soumettre deux projets d'une réelle importance.L'un de ces projets concerne l'organisation politique et administrative de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. L'exposé des motifs de la loi proposée par le sous-secrétaire d'État dit qu'il y a lieu d'accorder, sans plus tarder, le régime du droit commun à ceux de nos établissements d'Outre-Mer qui sont en situation d'en recueillir les bénéfices et dont l'état social se rapproche le plus de celui de la Métropole. La Martinique, la Guadeloupe et la Réunion sont donc tout indiquées pour fournir un type nouveau d'organisation coloniale et échapper au régime des décrets, en vigueur jusqu'ici.En vertu de cette nouvelle organisation, les gouvernements deviennent les chefs actifs de toute l'administration; ils sont assistés d'un secrétaire général. Ils disposent des forces de terre et de mer et peuvent, en cas de besoin, requérir les forces navales de passage dans les eaux de leur gouvernement, le commandant en chef restant juge, toutefois, de la suite qu'il convient de donner à ces réquisitions. Mais il est expressément établi que le caractère du gouverneur est essentiellement civil, et qu'en aucun cas et sous aucun prétexte il ne peut prendre le commandement des troupes.L'autre projet présenté par M. Etienne est relatif à l'Indo-Chine. Il fixe à Hanoï la résidence du gouverneur général et supprime le conseil supérieur de l'Indo-Chine. Un conseil du protectorat, dont feront partie les hauts fonctionnaires au Tonkin et en Annam, et quelques-uns des fonctionnaires annamites désignés par le gouverneur général, sera institué à Hanoï.La représentation de «Thermidor.»-Les beaux jours deRabagassont revenus. Lundi dernier, un certain nombre de spectateurs, ou plutôt de manifestants, se sont mis en tête d'empêcher les comédiens du Théâtre-Français de continuer les représentations de la pièce de M. Sardou,Thermidor, en essayant de couvrir la voix des acteurs par le bruit des sifflets et des hurlements variés. On a même été jusqu'à jeter des sous sur la scène, et un de ses projectiles a failli blesser M. Coquelin, qui est rentré, dit-on, dans les coulisses fort surexcité. A la sortie, les manifestants qui ne veulent pas qu'on touche à Robespierre, quelque peu malmené par l'auteur, se sont organisés en tribunal révolutionnaire et ont proclamé, au milieu de la rue, la condamnation sans appel, non seulement de l'auteur, mais du directeur des Beaux-Arts, qui a autorisé la pièce, et de M. Claretie qui l'a soumise au public.On sait que devant la menace d'une interpellation, le gouvernement a interdit les représentations de la pièce. Espérons que ce n'est qu'une suspension temporaire.Nécrologie.--M. Alexandre, ancien président de chambre à la cour d'appel de Paris.M. le baron Portalis, conseiller-maître honoraire à la cour des comptes.M. Garrigat, ancien député et sénateur.M. Louis Dubief, inspecteur honoraire de l'Académie de Paris, ancien directeur du collège Sainte-Barbe.M. Durand, président du tribunal civil de Versailles.M. Fabre de la Berrodière, ancien conseiller à la cour de Bordeaux.M. le baron Le Guay, sénateur de Maine-et-Loire.SUR LA COTE D'AZURLa «saison» sur le littoral est en pleine animation. Après les courses, qui ont obtenu un succès immense, les grands concours internationaux de tir aux pigeons mettent aux prises les premiers tireurs du monde, accourus pour se disputer des prix importants. L'aimable et habile organisateur du stand monégasque, M. Blondin, est obligé de se multiplier pour répondre à tous.Ce ne sont pas d'ailleurs les distractions qui manquent: concerts classiques et internationaux, représentations théâtrales à sensation sous la direction de M. Bias, bals, réceptions mondaines, attirent et sollicitent de tous côtés la foule des hôtes de marque en déplacement sur le littoral qui jouit maintenant, après une éclipse de quelques jours, du bon soleil vivifiant auquel il doit sa réputation.Les étrangers circulent de tous côtés sur les promenades, ombrelles déployées, et les petites marchandes de fleurs ambulantes leur offrent des bouquets de violettes.Heureux pays qui ignore les horreurs du dégel dont nous subissons maintenant les atteintes après deux mois de température sibérienne.Ici on est tout à la joie, comme dans la polka de Farbach. A la Jetée-Promenade, le lieu à la mode, on vient de donner une première audition duSalve Reginade M. de Basilewski. Hôte fidèle de Nice, M. de Basilewski est l'un des vice-présidents du comité des fêtes. Sa personnalité sympathique avait contribué à attirer à la Jetée-Promenade l'élite de la société mondaine et cosmopolite.Aussi est-ce devant une salle comble que leSalve Reginade M. de Basilewski a été interprété avec soli, chants et orchestre. M. Georges Lamothe tenait l'orgue.D'unanimes applaudissements ont consacré la réputation du compositeur gentilhomme.Et, comme succès oblige, la Jetée-Promenade prépare une fête d'inauguration générale qui sera un conte des Mille et une nuits en action.La Société des régates de Monaco, qui tient à bien faire les choses, vient de préparer un programme qui satisfera les plus difficiles. Et comme tout se passe en musique dans ce délicieux pays, la Société musicale que préside M. Coudert sera de la fête. Après une aubade donnée à leurs Altesses Sérénissimes, elle se fera entendre, le 6 février, dans un grand concert de charité qui aura lieu à trois heures de l'après-midi sur le boulevard de la Condamine. Le soir une grande retraite aux flambeaux partira du vieux Monaco, traversera la Condamine et s'arrêtera à Monte-Carlo.Comme on le voit, on n'oublie jamais les pauvres sur le littoral, et, si l'on tient à s'amuser, on tient à le faire en soulageant les malheureux.LES EXPLORATEURS DU THIBETAu moment où paraîtra notre numéro, M. Bonvalot et le prince H. d'Orléans entretiendront le public de la Société de Géographie de Paris de leur intéressant voyage à travers le Thibet.Dans l'Illustrationdu 22 novembre 1890 nous avons déjà donné une carte indiquant assez exactement leur itinéraire. Partis de Paris le 6 juillet 1889, ils sont rentrés à Marseille le 22 novembre 1890, avec le Père de Deken, le missionnaire belge qui a été leur compagnon de route.Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage était incontestablement la traversée des hauts plateaux du Thibet par le chemin appelé laPetite route, chemin inexploré avant eux.Il nous a donc semblé intéressant, ne pouvant suivre pas à pas les explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de les prendre à ce moment-là.Complètement enveloppés dans leurs épaisses fourrures, ils traînent péniblement leur chevaux fatigués et essayent de dégourdir, par les longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut absolument, car le froid, en effet, à ces hauteurs, est mortel, et le «mal de montagne» fait rarement grâce à ses victimes.Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder étaient charriés à dos de buffles et escortés par des indigènes.Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont été faits à leur arrivée en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations étaient encore empreintes sur leurs visages.M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, qui a fait en cette occasion ses débuts avec une énergie morale et une force de résistance assez rares à son âge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort intéressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des livres, etc.Le prince d'Orléans a pris de son côté une série nombreuse de vues photographiques qui serviront bientôt à l'illustration complète du récit de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les documents publiés dans ce numéro.Abeniacar.L'ASILE DE NUITDU PALAIS DES ARTS-LIBÉRAUXOn sait à quel admirable élan de charité a donné lieu le rigoureux hiver que, espérons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs publics, Presse, initiative privée, ont rivalisé de zèle dans cette pensée commune: venir immédiatement au secours des malheureux, les soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des aliments.C'est, à cette pensée que répond l'ouverture des asiles ou des refuges de nuit.Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus intéressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libéraux. Nous ne décrirons pas l'immense hall, ou l'élégante cohue des heureux a passé pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, où la foule des déshérités de la vie défile en ce moment. A la suite d'une entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand, directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures à peine, tout était prêt pour recevoir les premiers qui se présenteraient: le lendemain, l'installation était complète.C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumière, la chaleur, la vie, là ou hier encore s'étendait une succussion de bâtiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brûlant 250 hectolitres de coke par jour, et formés de grandes grilles coniques de fer noir où le charbon grésille et flamboie, jettent une lueur pourpre sur le grouillis humain qui les entoure et font paraître pâle la flamme des becs de gaz à plusieurs branches piqués dans le sol. Sur un des côtés, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'alignée sur les tables, l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une note claire dans le rouge et le noir du tableau.A terre, contre les parois, bien serrés les uns contre les autres, des couchages de soldats fournis aussi par la guerre, formés d'un matelas, d'un drap et d'une couverture, sont prêts à recevoir les hôtes que leur amènera le hasard.Au centre du hall, des espaces vides entourés d'un filet reçoivent les dépôts de charbon.Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libéraux.Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis par la préfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetières, des marchés, des entrepôts de vins; des hommes de corvée provenant des refuges municipaux ordinaires font le ménage, la cuisine, etc., sous la surveillance d'infirmières prêtées par l'Assistance publique; quant au service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement.L'entrée a lieu de 6 à 10 heures du soir. Chaque homme reçoit en entrant sa gamelle contenant un litre de soupe composée de 125 grammes de pain et 100 grammes de légumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc., puis il va se coucher.A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et l'asile est évacué pour le service du nettoyage et de l'aérage, l'assainissement ou la désinfection.Dans la matinée, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des braseros.A midi, troisième distribution.La première journée de son ouverture, l'asile a reçu 151 pensionnaires, la seconde journée 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et 23 enfants. Pour ces deux dernières catégories, il va de soi qu'on a fait des installations les séparant des hommes.Qu'on ne s'inquiète pas, la clientèle peut augmenter, tout le monde sera logé. On compte à Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou besogneux environ; ce chiffre s'élève actuellement à 12,000 par jour.Les dispositions sont prises, soit à l'Exposition, soit dans les autres asiles, il y a place pour tous.Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tête, tout compris, ce qui élève la dépense-à 10,000 francs environ par jour, soit 300,000 francs par mois.Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va la souscription publique, on ne sera pas obligé de fermer de si tôt. Les secours sont arrivés aux malheureux pour longtemps.Hacks.LA NEIGE A ALGERLa neige à Alger! Cela a presque l'air d'un paradoxe, mais tout est possible en ce singulier hiver. Elle a commencé à tomber sérieusement le 19 janvier à une du matin et atteignait vingt-cinq centimètres au lever du jour; les rues, les toits, tout en était couvert, dans la ville haute notamment, et sur la place du Gouvernement, à tel point que sur cette dernière les amateurs ont pu élever un bonhomme de neige qui ne mesurait pas moins de quatre mètres, presque la hauteur du socle de la statue du duc d'Orléans.L'impression produite sur la population musulmane a été indescriptible. Les vieux bédouins se rappellent qu'en 1829, la veille de la prise d'Alger, un tremblement de terre eut lieu, suivi d'une abondante chute de neige. Mais elle n'eut pas la persistance de celle de cette année. Personne d'ailleurs n'y pensait plus.La population, un moment interdite, en a vite pris son parti, on en a fait un amusement, et pendant vingt-quatre heures Alger n'a eu rien à envier à Nijni-Nowgorod ou à Pékin: on s'y est battu à coups de boules de neige!LE DÉGLAÇAGE DE LA SEINEOn sait que la Seine était complètement prise depuis plusieurs semaines en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnières et Neuilly et entre Bezons et Bougival. A l'arrivée du dégel, il était à craindre que les glaçons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux d'amont, parce qu'ils étaient formés moins récemment, ne vinssent former à ces endroits des barrages qui auraient amené des inondations désastreuses.Pour éviter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'épaisse et solide couche de glace un chenal par ou le charriage pût s'écouler, et ce sont les troupes du génie qui se sont chargées de ce travail en y appliquant les puissants engins explosifs dont elles disposent.C'est leur manière de procéder que nous avons fait dessiner spécialement pour l'Illustrationet voici en quelque mots comment s'y prennent nos braves sapeurs, que nous montrons opérant sur la Seine entre Asnières et Neuilly.Sous la direction d'un lieutenant, guidé lui-même par les avis des ingénieurs de l'État, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimètres à peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que leur travail avance, d'autres y déroulent un long cordeau détonnant de mélinite entourée d'étain. Derrière eux, le sergent dispose les pétards de mélinite, 1 par mètre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mètres, suivant l'épaisseur de la glace; jusqu'à 30 centimètres d'épaisseur, on pose simplement le pétard sur la glace; au-delà de 30 centimètres, il est plus sûr de faire un trou à la pioche et de placer la mélinite en-dessous. On réunit les pétards au cordeau, et tout est prêt pour l'explosion.Ce cordeau détonnant brûle avec une rapidité que l'on peut estimer à 2 ou 3,000 mètres par seconde, aussi les sapeurs en déroulent-ils autant qu'il peuvent en garnir de pétards dans leur journée, c'est-à-dire environ 3 kilomètres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le tout en même temps. Pour avoir le temps de se mettre à l'abri, à l'extrémité du cordeau détonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford qui met quelques minutes à brûler.Quant à l'effet de l'explosion, il diffère suivant que les pétards ont été placés sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de glace est comme écrasée l'un formidable coup de marteau; dans le second, les projections ordinaires des éclatements se produisent. Mais de toutes façons le résultat est le même, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre aux glaces de descendre librement au fil de l'eau.Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe enfin sur les débris de l'explosion, et en facilite l'écoulement.Telle est la cause des détonations que les riverains de la Seine ont pu entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les habitants de Bougival auxquels le déplacement de l'air, occasionné par les vibrations de la glace, a, paraît-il, brisé quelques milliers de carreaux.L'EMBACLE DE L'ESCAUTPartout de mauvaises nouvelles arrivent des débâcles qui font sortir les fleuves de leurs lits, qui emportent les ponts, qui noient les bas quartiers des villes.Dans cette révolte générale des eaux fluviales, il semble que l'Escaut ait été, dans tout son parcours, plus particulièrement funeste aux riverains. Cette singularité s'explique par la largeur du fleuve, par son peu de profondeur relative, par la platitude des territoires qu'il arrose.Mais c'est surtout à l'embouchure du fleuve, à Anvers, que les péripéties de la débâcle ont été effrayantes.Depuis des semaines, l'accumulation formidable des glaçons avait transformé l'estuaire de l'Escaut en une véritable mer de glace. Par les fenêtres de la vieille tour normande, aujourd'hui aménagée en musée historique, qui commande l'entrée du fleuve et qui fait face à la Tête-de-Flandre, le spectacle était vraiment admirable.A l'ordinaire, une sorte de bac à vapeur relie sur ces deux points les voies ferrées. Il transporte les voyageurs, les marchandises, les animaux, sans interruption, d'une rive à l'autre. Depuis longtemps, il avait dû renoncer à son service. Des blocs de glace, dont quelques-uns mesuraient jusqu'à deux hectares de superficie, barraient l'entrée du fleuve. Quand une fissure accidentellement provoquée entre les glaçons mettait un de ces blocs énormes en route vers la mer, on voyait un petit bateau, tout en fer, se détacher du quai anversois et pointer à toute vapeur vers la Tête-de-Flandre. Dans cette navigation périlleuse, leTenaceet l'Infatigableont été successivement désemparés. Le premier de ces deux vapeurs, représenté par la photographie de notre correspondant, a eu son hélice brisée; le second son avant défoncé par une banquise.La deuxième photographie est une épreuve, prise au milieu même du fleuve, sur la glace, à vingt minutes d'Anvers, au point dit Hoboken.LE CARNAVAL DE NICEAu moment ou nous paraissons, le carnaval, le vrai carnaval est prêt à sortir ses bannières et ses chars dans sa ville de prédilection: nous avons nommé Nice. Celui de cette année sera particulièrement intéressant, aussi avons-nous pensé à en donner dès maintenant un avant-goût à nos lecteurs en leur en mettant sous les yeux les principaux épisodes. Les noms, du reste, qui composent le comité d'organisation des fêtes, placé sous le patronage de l'administration municipale, sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Faut-il en citer quelques-uns? Dans le comité d'honneur: MM. l'amiral Duperré, les généraux de Vaulgrenant et des Garets, le préfet des Alpes-Maritimes, etc.; et dans le comité administratif: le maire de Nice, M. de Malausséna, MM. de Beauvine, le baron de Contes de Bucamp, de Basilewski, Verany, et tant d'autres dont l'habileté et le zèle n'ont pas besoin d'être stimulés.Les fêtes du carnaval dureront cette année un peu plus que d'habitude. Elles commenceront le 31 janvier pour se terminer le 10 mars. Le 31 janvier, à huit heures du soir, Carnaval XIX, roi de Nice pour quelques jours, fera son entrée solennelle, au son des fanfares, tandis que le canon tirera des salves.Voici l'ordre du cortège qui défilera, on peut en être sûr, au milieu d'une foule compacte.Des gendarmes d'abord, en grande tenue, ouvrant la marche, puis un char à feu, brillamment illuminé, et jetant une clarté vive sur les polichinelles à cheval qui viennent ensuite. Précédée et suivie de pompiers en tenue de gala, la musique du 161e de ligne.Immédiatement après, une immense contre-basse dont les flancs recèlent une joyeuse musique jetant à tous les échos sa fanfare éclatante. Ensuite, la musique de Vichy, très pittoresque; enfin le char de Gargantua-Carnaval. Un gigantesque Carnaval, à la face enluminée, est à califourchon sur un foudre. Le char est tiré à vingt-sept chevaux. Chaque cavalier a un attribut. C'est ainsi que nous aurons les radis, les saucissons, les jambons, les ravioli, les escargots, les crevettes, les tomates et les aubergines, la dinde aux marrons, les salades, les melons, le fromage et les fruits. En un mot, tous les plats du repas destiné à Gargantua-Carnaval.Derrière le char, les courtisans, c'est-à-dire des bouteilles au col argenté, au chef rutilant. Les chevaux sont menés par une nuée de marmitons nègres, aux costumes plus blancs que neige. Un char à feu, les fanfares des 6e et 8e chasseurs alpins, la musiqueLa Lyre niçoiseet le char des Chinois fermeront la marche, avec la gendarmerie à cheval.N'oublions pas les bannières flottant au vent, et parmi les chars, celui de la Presse qui nous touche particulièrement.Sur les côtés du cortège, des soldats en bourgeron portent des tulipes lumineuses.Le cortège suivra l'avenue de la Gare, toute pavoisée, arrivera à la place Masséna, puis se dirigera vers le Jardin public, et, après être passé devant la préfecture et la mairie, il reviendra, traversant les principales rues, à son point de départ, où il doit se disloquer.WOISARD.AUX PETITES SOEURSNOUVELLEPar RENÉ BAZINILe père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de l'apentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la chaise qu'il venait de rempailler, car il était, de son état, rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se sentit pauvre.Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à la base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant--à cette époque napoléonienne où il y avait des commandants si décoratifs--les épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins blancs, la poitrine bombée, il jouissait de la considération de ses compagnons d'armes et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordées militaires à des anniversaires glorieux, une poule chapardée à des Bédouins, deux ou trois réparties trop vives à des chefs plus jeunes que lui: des misères. L'actif était superbe; cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation à l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor de chasse de tir: la menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois il avait passé en triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes au retour d'Italie ou de Crimée. On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de sa prestance, et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe à Solférino, et une balle dans le mollet à Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué d'une santé à toute épreuve. Le Bolloche était heureux.Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être commandé et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. Encore vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément trouvé à se marier. La femme n'était pas toute jeune, mais lui commençait à vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux yeux de bien des gens, une dot, une petite maison bâtie dans un bas-fond, au-delà des octrois, et autour un pré de quelques ares ou pour mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traversées, l'hiver, par un filet d'eau, dont il restait, l'été, un marécage en rond, grand comme une aire à battre.Le voisinage des joncs qui poussaient la, l'ignorance de tout métier, une certaine adresse de main, furent causes que l'ancien soldat se mit à rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui donner de l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration immédiate. Il voulut--bien que très peu dévot--la porter lui-même à l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien désiré tant qu'elle.»Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que la mère. Toute petite, avant même ses premiers pas, elle se roulait dans l'apentis, tandis qu'il travaillait. Elle riait, et il était content. Si elle pleurait, il avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berçait, il lui chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids. A peine fut-elle assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc, il lui apprit à tresser des cages, des paniers, des bateaux qu'on allait ensemble lancer sur la mare.Puis l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père, et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention. Et toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement joncée, mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs, arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure à fermer seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée.Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à l'envie,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas aimable. En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'eût prise pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose de visage, légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux plus longs ou plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement qu'on devinait en elle un cœur tout simple. Elle riait volontiers, et son rire demeurait dans la pensée, comme une chose fraîche. Elle ne portait pas de bonnet, un peu par économie, beaucoup pour montrer ses cheveux qui ondaient sur ses tempes en deux écheveaux d'or, et qu'elle tordait par derrière, à la diable. Son goût lui conseillait les robes claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge à sa casaque d'indienne.Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui. Le Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils parlaient presque toujours d'avenir.Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le père Le Bolloche. D'abord la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit. Après des semaines de souffrance, il fallut couper la cuisse. Toute la réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des étiquettes rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de voir couler son argent. Il fut une saison entière convalescent. Et, quand il reprit sa place sous l'apentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la souplesse, l'énergie, cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres. Le mal l'avait usé.Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes, l'âne, les poules et la chatte, qui formaient le personnel confié à sa sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat serait le même.Il se trompait. Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le père ni la fille ne refusaient le travail; ce fut le travail qui commença à manquer. D'une saison à l'autre, la diminution des commandes se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette, continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et d'envoyer aux fenêtres où fleurissent les géraniums-lierres en éventail et les oeillets en pyramides son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur de chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la cause? Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures massives recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon marché sortis des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel les rempailleurs étaient lentement évincés. Un métier finissait.Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont senti avec un étonnement désespéré l'outil tomber de leurs mains, et l'état appris aux jours d'enfance, l'état qui avait honorablement nourri le père et leur avait suffi à eux-mêmes une moitié de leur vie, devenir ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dûr? Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est passé, accrochés à ces professions en ruines, n'ont plus qu'à disparaître avec elles.C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir l'atelier sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied. Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois, grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme, ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet pour leurs petits.Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le dernier sou de leur épargne à tous fût dépensé.Et voilà que cette heure était arrivée. La grand-mère,--qui tenait les comptes, de mémoire, bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le matin même, prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver un expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré.C'est à quoi le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée par la tristesse, à trois pas de l'apentis, un jour de printemps.Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui lui vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable de ce sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était pas une solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition? Jamais il n'y consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire à la grand-mère: «Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, demandez à l'assistance publique...» Allons donc! Est-ce qu'un enfant peut seulement penser à cela? Vendre la maison? Il faudrait en louer une autre, et les loyers avaient doublé, triplé, depuis que Le Bolloche habitait son coin de pré. Où serait l'avantage? Evidemment il n'y avait qu'un seul parti, dont sa femme et lui avaient causé déjà: ils partiraient tous deux, ils laisseraient la maison à l'aïeule qui était trop vieille, et à Désirée qui était trop jeune et trop aimée pour porter un tel deuil.Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle aux choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les boutons d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut promettre une fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés, couraient autour, n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces trouées lamentables qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues, tendues de fil de fer aux endroits faibles, elles défendaient la maison mieux qu'un mur. Et le mur qui longeait la route, pour un peu moussu qu'il fût, était encore solide et d'aplomb. Le Bolloche avait souvent rêvé d'élever là, pour son gendre, une maison semblable à l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le métier ne l'avait pas trahi! Quelle jolie vue on aurait eue des fenêtres, sur la rue qui remonte vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie le dimanche, si coquette avec ses cabarets peints de couleurs vives, ses jeux de boules, ses charmilles et ses grands jardins tout roses de pêchers en fleurs!A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le vent l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombante le long de sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une chaise qui, pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de rayons jaunes. La jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver ce travail. Elle arrivait sans se plaindre, contente même, dans la lueur du couchant qui traînait sur le pré. Et quand Le Bolloche la vit, il comprit mieux encore que la séparation d'avec elle serait la plus dûre de toutes, et qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien.--Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la besogne, en voilà: une chaise comme vous les aimez, à rempailler en gros jonc.--Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma dernière, et je suis assis dessus.Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle était joyeuse. Qu'avait-il?--Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler.Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau que longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement comme il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre chose, mais presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et hors de son naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait côte à côte, lui un peu penché, elle au contraire la taille cambrée et la tête levée. Ils parlaient bas. Malgré le calme du soir, on n'entendait que des bourdonnements alternés et le grincement régulier de la gaine de cuir où s'enfonçait la jambe coupée.Quand ils rentrèrent. Le Bolloche alla se placer en face de la grand-mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de la cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste familier d'ancien soldat.--Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.--C'est vrai, mon petit.--Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus que je ne gagne. Ça ne peut durer: Il faut que je m'en aille avec Victorine.La nonagénaire, toute alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement ridé de l'orbite.--T'en aller, fit-elle, et où t'en irais-tu, Etienne?Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand-mère l'eût réellement regardé et qu'il n'eût pu supporter ce regard. Il répondit, avec un peu de confusion:--Aux petites sœurs, Victorine prétend qu'on y est bien.La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.
C'est une tradition de la famille des d'Orléans que le mois de janvier est pour elle une époque néfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient, par alliance, hérité de cette légende familiale, car janvier a marqué pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27 janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'héritier présomptif du trône de Belgique, le successeur de droit de son père le roi Léopold II. L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brûlait de fond en comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clémentine n'y laissât la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier, à 1 heure trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emporté par une pneumonie aïgue accompagnée d'endocardite et d'hémorrhagie rénale, le prince Baudouin, fils aîné du comte et de la comtesse de Flandre, neveu du roi, par conséquent, et son successeur désigné, le frère de S. M. Léopold II ayant manifesté le vœu de ne lui point éventuellement succéder.
Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg était né le 3 juin 1869. Il avait donc vingt-un ans et sept mois. Il était entré le Ier mai 1881 à l'École militaire où le roi l'avait présenté en personne.
LE PRINCE BAUDOUIN DE FLANDRED'après une photographie de M. Gunther, à Bruxelles.
Le jeune prince sortit de l'École après avoir suivi les deux années de cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes simples, c'est-à-dire de la préparation à la cavalerie et à l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au régiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au régiment de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrêté royal était préparé, qui le nommait major à un régiment de ligne en garnison à Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une reconnaissance en service de campagne, opérée par le prince il y a trois semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a régné, qu'il a contracté le germe de l'affection mortelle qui l'a emporté d'une façon presque foudroyante: ce n'est qu'à 5 heures du soir, le 23 de ce mois, que ses médecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et Mélisont estimaient que l'état de l'auguste malade était grave--et la même nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a été cruellement éprouvée ces temps derniers: tous les enfants du comte et de la comtesse de Flandre ont été assez sérieusement malades et, encore aujourd'hui, la sœur aînée du prince Baudouin, la princesse Henriette, est à peine convalescente: aussi lui a-t-on laissé ignorer le plus longtemps possible la mort de son frère qu'elle adorait et qui l'avait soignée avec un dévouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la comtesse de Flandre--admirable de dévouement et de courageuses résignation--allât pendant quatre jours de la couche funèbre de son fils au lit de sa fille, obligée de quitter ses habits de deuil et de se composer un visage!
Le prince Baudouin était déjà très aimé, très populaire: c'était une nature essentiellement sympathique. Il était préparé au rôle auguste qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois «belges de cœur et d'âme»--suivant une expression heureuse de Léopold II--était assurée de durer.
Le portrait que nous donnons de lui est le plus récent qui ait été fait. Nous donnons également une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont les traits ne sont nullement altérés, est couché, en grande tenue de carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de fleurs.Georges du Bosch.
LA MORT DU PRINCE HERITIER DE BELGIQUE.--L'exposition ducorps.--D'après un croquis de notre correspondant, M. Heins.
EUT-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie américaine?
Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrète m'a valu les drôles de réponses suivantes:
--Faire la toilette de ces bêtes puantes! s'est récriée en minaudant une suave miss de Boston. Voilà bien de vos idées françaises!
--Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago.
--Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres!
Et le riche débitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un malheureux Chochône titubant ainsi qu'un ilote, au mépris de la loi qui défend de vendre de «l'eau-de-feu» auxPupilles de la République.
--Regardez! me dit mister Smith, notable épicier de Denver. Les voilà qui commencent à mordre à la réclame!
Son doigt pointait vers l'étiquette: Cirage de Smith, collée au dos d'un guerrier sioux, dégénéré, sans le savoir, en homme-sandwich, la risée des gamins.
--Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un sénateur de Washington. Cela ne paie pas.
De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la nation américaine, ont trouvé commode cette dernière opinion, formulée par les aventuriers, spéculateurs en terres et rôdeurs de frontières:
--Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est assez. Les cartouches sont chères...
Aussi, des poétiques héros de la légende de Cooper et de Chateaubriand, il ne va bientôt plus rester aux États-Unis que ces statuettes en bois polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes parisiennes, à l'entrée des débits de tabac...
Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'armée américaine, le capitaine Pratt, est en train de démontrer qu'il y avait quelque chose de mieux à faire des Indiens que de les détruire.
Pris d'admiration pour l'héroïsme des Cheyennes qu'il avait la consigne d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes prisonniers, échappés au carnage, seraient admis à l'institution de Hampton, en Virginie, où l'on donne une éducation sommaire aux fils des affranchis noirs.
J'ai visité Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je tiens ces notes.
En quel état ils arrivèrent, les prisonniers cheyennes! Mains liées, ignorants du sort qui les attendait, désespérés, prêts à la révolte ou au suicide...
En trois mois ils furent méconnaissables; soumis, disciplinés, calmes, confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer à leur tribu; presque tous demandèrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de ses protégés. Puis il demanda une enquête d'où sortit une petite subvention du département de la guerre.
L'œuvre était fondée. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent avec étonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques s'abattit sur l'institution. C'étaient des Cheyennes de l'agence Saint-Augustin. On les reçut avec du thé, du café, des rafraîchissements. On les habilla, on les dégrossit, on les distribua dans les ateliers. Ce nouvel essai réussit assez bien pour qu'on fit venir un troisième convoi de 49 garçons Sioux Criss, Maudans et Gros Ventre, avec 9 fillettes de 9 à 18 ans.
Très curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns, déguenillés, farouches, silencieux, défiants. Les autres à demi civilisés déjà; propres, bien vêtus, qui commencèrent les compliments et félicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les défiances tombèrent. Un ancien dit à un nouveau: «Viens, mon frère, je te montrerai le chemin.» Et ce fut fini.
Les débuts se firent à tâtons. De livre point; rien que de la musique, de la marche en cadence, des soins de propreté, les premiers exercices de la règle scolaire. On passa aux «leçons de choses», à l'enseignement par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes, peintures, reliefs en bois: en plâtre, etc. Ces intelligences sauvages s'éclairèrent de lueurs inconnues, qui, pénétrant doucement les crânes épais, réveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les ténèbres de leur pauvre esprit, stupéfait d'abord, bientôt amusé à des notions des sensations nouvelles.
Mais la découverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien des deux sexes fut la page écrite ou imprimée, «le papier qui parle.» L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'étude devint une passion chez les petits Peaux-Rouges. «Si je ne savais pas lire et écrire quand je retournerai à la tribu, disait un jeune brave, mon peuple se rirait de moi.»
On leur apprit à lire dans les histoires illustrées: Robinson Crusoé et autres. «Quelle émotion! me dit le capitaine. Quel religieux silence pendant les commentaires!» Avec une subtilité admirable, nos petits sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; même le sens abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent à causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: «Qui parle ainsi?» Chaque élève désigna son voisin. Le professeur alors expliqua la laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne pouvait se résoudre à mentir. Puis, brusquement: «Qui de vous veut être George Washington?» Deux garçons se levèrent aussitôt et dirent à la fois: «C'est moi qui ai parlé.»
Moins aisé fut, pour les petites filles, de saisir le sens figuré d'un verset d'hymne méthodiste:
«Résistez à la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une autre victoire.»
Deux heures après avoir chanté ces paroles, la petite Fleur-de-Fraise courut à la maîtresse. Et d'un air triomphant:» Moi, victoire! moi, victoire! Louisa Tête-de-Taureau fâchée.--Ellegrande tentation. Alors, moi je tape.Moi victoire!»
Au jardin de l'institution, des collégiens yankees, rencontrant un jour les petites Indiennes, leur posèrent mille questions saugrenues: «Comment t'appelles-tu? Sais-tu parleraméricain? Es-tu sauvage?»
Impatientée, la petite Feuille-Verte regarda dans les yeux l'un des auteurs de cette inconvenance: «Je ne parle pasaméricain, et je suis très sauvage.»
Dès le troisième mois d'école, ce petit monde est déjà sensible à tout ce qui rappelle sa condition. La petite Grâce entend une exclamation échappée à un visiteur. Elle court à la maîtresse: «Legentlemana dit nous sommes depauvres êtres. Est-ce que nous sommessi pauvres que cela, dites!»
Dès le troisième mois aussi, les petites filles parlent «américain» à leurs poupées. Peut-être, pour elles, sont-ce des «bébés pâles,» qui ne comprennent pas l'indien; ou encore se trouvent-elles enhardies, la poupée ne relevant pas leurs fautes de grammaire.
Pour consacrer le succès de son œuvre, le capitaine Pratt obtint de convoquer à Hampton une assemblée des principaux chefs. Ils arrivèrent des «réserves», sous la conduite des agents. J'ai eu le rare spectacle de cette cérémonie touchante.
Qu'on se figure une vingtaine de chefs, superbes sous leurs costumes de guerre, les mocassins ornés de scalps yankees, coiffes de plumes d'aigle, chargés de fétiches et de peintures de guerre--tout l'attirail enfin du répertoire romantique. Et pour les recevoir, rangée en ordre, la petite troupe de leurs enfants, transformés en misses et gentlemen américains. Le contraste était saisissant.
Pauvre Loup, chef des Gros-Ventre, trouva le fils de son propre frère, Corne-Dure, dans l'atelier de peinture, affublé d'un tablier de toile et badigeonnant de rouge vif des seaux de bois.
Le triomphe muet de l'artiste n'avait d'égal que l'orgueilleuse admiration du chef et de ses compagnons, dignes et silencieux.
Fils de l'Étoile se fit conduire vers sa fille, la considéra quelques secondes sans une parole. Puis, tirant de dessous la couverture écarlate qui le drapait une petite cordelette, il l'agita sous les yeux de la fillette avec deux minuscules mocassins, et traça en l'air des zigzags hiéroglyphiques. L'enfant poussa deux ou trois éclats de rire joyeux et fondit en larmes attendries.
L'interprète nous expliqua cette pantomime qui donnait à l'élève de Hampton des nouvelles de sa petite sœur, encore au berceau quand son aîné avait quitté lewigwampaternel, et aujourd'hui grande de deux pieds,--longueur de la corde.
Après un séjour de vingt-quatre heures les chefs partirent, enchantés de leur visite, et allèrent conter à leurs «gens» les merveilles dont ils avaient été les témoins.
Le résultat de cette heureuse tentative fut un vote du Congrès créant à Carlisle, Pennsylvanie, un second collège indien dans les baraques d'un vieux fort dressé sur l'emplacement où Benjamin Francklin, et avant lui William Penn, conclurent des «traités d'amitié» avec les peaux Rouges.
Carlisle devint en peu de temps un second Hampton où l'on élève des enfants pris dans toutes les tribus américaines.
On y compte, en ce moment, 190 élèves dont 57 filles. Toutes les professions industrielles, tous les métiers manuels, l'agriculture, ont dans ces enfants des apprentis studieux qui deviennent d'habiles ouvriers. Les filles tissent la laine, font les habits. Virginia, fille de l'Ours-qui-grogne, chef de Kiowas, envoya l'hiver dernier à son père une chemise de toile qu'elle avait taillée, cousue, lavée et repassée. Des petites Sioux l'ont imitée dernièrement. Un jeune cordonnier a, de même, envoyé à son père une paire de bottes de sa façon.
Enfin, Samuel, jeune Paunie, publie leJournal de l'Écolequ'il écrit et compose lui-même, tandis que deux autres font la copie duRadle-Keatah-Toh, Etoile du Matin, organe mensuel de Carlisle. Rien de curieux, pour un chroniqueur parisien, comme le spectacle des confrères à peau-rouge corrigeant leurs épreuves, avant de tirer le journal qui est très soigneusement rédigé, me dit le capitaine, et aussi habilement imprimé que bien des feuilles de chez nous.
Détail intéressant: les caractères employés sont ceux de l'alphabet inventé par l'Indien Sequoyah, fils d'une Chérokie et du fameux trappeur français, Louis Gueste.
L'expérience de Hampton et de Carlisle prouve que l'Indien est capable d'éducation.
Les enfants indiens sont pareils aux nôtres, quelques-uns d'une intelligence très vive, d'autres à l'entendement épais. La moyenne pourtant est des plus remarquables. Le goût des arts mécaniques, celui du dessin, leur sont naturels. Toutes les qualités supérieures de la race sont respectées par l'éducation. Les petits Indiens sont courageux au physique et au moral, généreux, fiers, sensibles, pleins d'observation, de finesse et de sentiments délicats. Mais ils restent ombrageux, d'une timidité invétérée avec les blancs.
Quant à l'impression causée dans les tribus indiennes par la visite des chefs à Hampton et Carlisle, une lettre, entre des centaines que possède le capitaine Pratt, en donnera l'idée.
«Ma chère fille.--Je t'envoie mon portrait. Tu vois que je porte mon habit de guerre. Mais je vais porter celui des hommes pâles. Je veux essayer de vivre comme un blanc. Ainsi tu n'as rien à craindre de moi. Je veux que tu apprennes et que tu sois bonne fille. Nous sommes fiers de toi; mais ce sera plus encore quand tu reviendras.
L'agent m'a dit que j'irais te voir. Je veux t'acheter une chaîne d'or et avoir ta face en porcelaine (photographie). Tout notre peuple bâtit des maisons et va cultiver des fermes. Je t'ai toujours aimée; cela me rend heureux de savoir que tu apprends. Je fais écrire mon frère, la Grande-Étoile, pour moi. Si je pouvais lire et écrire, je serais bien heureux. Ton père: L'Aigle-Noir.»
«P. S.--Pourquoi me demandes-tu des mocassins? Je t'ai envoyée là-bas pour être comme une fille pâle et porter des souliers.»
Nous voilà loin de la réponse faite par le sachem Saponi, il y a cent ans, au commissaire anglais. Celui-ci offrait au chef indien d'emmener son fils et sa fille pour les faire élever en Angleterre: «Leur enseignerez-vous mieux que moi, dit-il, à tanner le daim, à scalper un ennemi? Donnez-moi plutôt vos fils, je les élèverai dans mon wigwam, et j'en ferai des hommes.»
Un grand chef Sioux, Queue Tachetée, avait à Hampton plusieurs enfants. Il vint les voir, et trouva que son fils aîné n'avait plus besoin d'interprète auprès des Américains. Il prit peur et emmena tous ses enfants avec lui. Dans sa tribu on voulut le déposer. «Si l'école est mauvaise, pourquoi y as-tu laissé nos enfants?» demandèrent-ils. Quand ils surent le motif de son action, un chef dit: «La Queue-Tachetée va si souvent dans la tente du Grand-Père (le président à la Maison Blanche) qu'il a appris àparler double, comme les Yankee, pour mentir comme eux.»
Les meilleurs élèves de Hampton et de Carlisle sont renvoyés dans les tribus pour y faire de la propagande, mais la plupart préfèrent revenir habiter auprès de l'école pour exercer leur métier. Et peu à peu, par la fréquentation des deux sexes, on voit, à l'âge de la puberté, sous l'influence de l'éducation, s'éveiller au cœur des jeunes sauvages les premières tendresses naïves de l'amour civilisé.
Le capitaine Pratt m'a donné à lire la confidence qu'il avait reçue d'un amoureux comanche.
«Longtemps passé dans Territoire Indien, moi chasser, moi faire la guerre.Moi, pas penser aux filles. Alors, toi, capitaine, tu me conduis à Hampton. J'apprends parler «américain». Tout le monde bon pour moi. Moi j'étudie, moi j'apprends! travailler. Là beaucoup de filles belles et bonnes.
Mais moi, pas penser aux filles. Alors moi je tâche faire bien. Je travaille fort. Tu m'envoies territoire indien chercher filles et garçons indiens.
J'ai amené quinze. Je vois tout mon peuple, tous mes vieux amis.Mais moi, pas penser aux filles.
Mais Laura, elle, pense. Elle me dit elle sera une femme pour moi. Je l'amène vers toi à Carlisle.
Elle apprend parler «américain». Elle étudie, elle coud. Maintenant le père de Laura parti aux terres de chasse du Grand-Esprit (mort). Moi, je! pense, je pense tout le jour, je pense toute la nuit: qui va prendre soin de Laura? Et après, je pense: moi je travaillerai à Carlisle. Je travaillerai fort et je prendrai soin de Laura.»
Laura! Une comanche du nom de Laura! N'est-ce pas la fin de tout?
Voici maintenant un Pétrarque peau-rouge, tel qu'il se peint lui-même dans une lettre d'amour(!) tombée aux mains d'un surveillant d'atelier.
«Miss... j'ai dit: je t'aime. J'ai besoin t'écrire.
Quand je te donne une lettre, j'ai besoin tu répondes vite. Cela fait mon cœur joyeux, masœur en l'école. Quand je parle, je ne dis pas un mensonge.
Mon cœur est vrai. Toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime d'amour. Je suis sincère. Ma pensée est droite.J'ai besoin toujours nous rions l'un à l'autre. Quand nous sommes ensemble toujours nous vivons heureux. Je pense; c'est bien comme cela. Toi penses, toute seule, et après, dis-moi ta pensée. Je veux te dire encore une chose: ne parle pas au Renard Gris. Cela me fait triste. Encore une chose; quand j'écris pour toi, ne dis rien. Si on voit la lettre, on m'emmène loin. Je ne te vois plus. Je suis triste, triste dans mon cœur. Ne montre rien.
Je veux te dire une seule chose: toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime d'amour.Mon cœur donne une poignée de mains avec toi.»
Après cette lettre, qui osera dire qu'on ne peut civiliser les Indiens?
Mais l'Américain préfère les tuer...Jehan Soudan.
Les réceptions sont rares, en ces mois frileux, et quelques dîners seuls, très élégants, permettent aux jeunes femmes d'arborer les toilettes du soir, prémisses de la saison. On a dîné chez la duchesse de Gramont, on a dîné chez la baronne Alphonse de Rothschild, on a dîné chez la duchesse de la Torre, on a dîné chez Mme Standish, et la fleur des élégantes, rassemblée autour de ces tables aristocratiques, a affirmé son goût pour le velours clair, que relèvent les broderies byzantines et les fourrures précieuses. Fourreaux directoire--auxquels Thermidor va nous ramener, dit-on, tout à fait--robes Henri II et robes Louis XIV, aux revers somptueusement doublés, qui retournent mollement sur la traîne, ou fantaisies originales, sans style voulu, qui mélangent les époques, sans souci d'en dégager aucune ligne spéciale, et font une harmonie de toutes pièces, glanées au gré du caprice.
Worth, toujours l'arbitre suprême du goût féminin, paraît, cette année, se soucier peu d'un style unique. Le Henri II domine, à coup sûr, dans ses créations, et fait le fond, si l'on peut dire, de ses costumes, mais, amalgamé volontiers de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV même, comme dans cette jolie toilette de dîner que portait naguère l'une des très belles et aristocratiques mondaines que la mort a rapidement emportées, ces derniers temps: je veux parler de la comtesse de Villeneuve.
Le corsage est décolleté à peine, la manche arrêtée seulement au coude. Car, par cette température surtout, dont la rudesse inaccoutumée exige de la part de toute femme délicate tant de précautions, la robe de dîner, sauf pour les dîners officiels ou de très grande cérémonie chez de hauts personnages, n'est point essentiellement décolletée. La «demi-peau» lui suffit, la richesse des étoffes suppléant en cette occasion à l'échancrure du corsage. Donc, corsage demi-décolleté, en satin vert malachite, à basque Louis XV, encadré autour des épaules par une dentelle d'or qui s'applique, devant, aux petits revers à la Robespierre, tout doublés de satin lilas de Parme. La manche collante, en satin lilas avec engageante de dentelle d'or, emboîte le coude qu'elle dégage. De gros bouillons noués, en satin malachite, forment épaulière, tandis qu'un corselet de velours pensée emboîte la taille, arrêté de côté, sous le corsage ouvert en veste, pour reparaître derrière et se nouer en longs bouts tombants sur la jupe, à traîne droite, de satin vert doublée de satin lilas, qui se retourne selon le goût Louis XIII, dégageant un jupon à panneaux, que réunissent entre eux des agrafes passementées d'or: ce jupon, en satin lilas, reposant lui-même sur un autre jupon de satin crème, aperçu à travers l'échancrure des panneaux. Des pierreries au corsage et dans les cheveux complètent cette toilette, un peu compliquée, mais de très grande allure.
Une autre toilette très remarquée est de satin bouton d'or, toute cloutée d'or, les clous formant de grosses pastilles éparpillées. La robe est tout unie, genre directoire, le corsage presque entièrement décolleté en rond sur une chemisette de crêpe bleue pâle. Des draperies de crêpe azur, enroulées au haut du bras, l'enveloppent jusqu'au-dessus du coude, appuyées à un fin bracelet de satin, incrusté d'or et de turquoises. Les mêmes broderies, en agrafe aux épaules, et en bandelettes, dans les cheveux à la grecque.
Toutes ces toilettes, apparues aux dîners, conviennent à merveille à la tenue d'opéra, la soirée s'achevant volontiers à l'académie musicale lorsque qu'aucune attraction ne l'occupe chez les maîtres de maison.
Elles ne sont pas même déplacées, à la condition de n'être pas trop surchargées de bijoux, dans une loge, au samedi de l'Opéra-Comique, ou même au mardi des Français, quoique le chapeau très habillé soit infiniment mieux approprié aux abonnements de ces deux théâtres. Mais on ne peut pas toujours rentrer pour changer de toilette. Et un petit collet Henri II, en velours clair, tout brodé d'or et de pierreries et bordé de plumes, que l'on garde sur les épaules, en atténue l'excessive élégance.
La coiffure qui convient à la plupart est la coiffure à la grecque, plus ou moins relevée d'aigrettes, de turbans ou de bandelettes. Beaucoup de plumes, plus encore d'or, des bijoux à profusion; peu de fleurs, la saison rigoureuse ne leur étant point propice, le tout en sommet, sur le chignon, un peu en arrière.Violette.
LE CARNAVAL DE NICE.--Les bannièreset le char de la Presse.
LE CARNAVAL DE NICE.--La société musicale deVichy.--D'après des documents communiqués par le comité des fêtes.
(Agrandissement)LE CARNAVAL DE NICE EN 1891.--Le cortègegargantualesque.--D'après des documents communiqués par le comité des fêtes.
Le char chinois.
La contre-basse.
La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu à s'occuper à deux reprises différentes de questions qui concernent l'Afrique. C'est un sujet qui reviendra souvent au cours des débats parlementaires, car, en attendant le moment assez éloigné où les possessions qu'elles ont sur le continent noir soient, pour les puissances, une source de richesse, elles sont et resteront longtemps une cause de conflits.
En premier lieu, c'est de la navigation sur le Niger qu'il a été question. Nous avons raconté les divers incidents du voyage effectué par M. Mizon et les difficultés qu'il a rencontrées de la part de la Société anglaise du Niger. M. le prince d'Aremberg a voulu avoir, sur ce point, des déclarations précises du ministre des affaires étrangères. Il a rappelé que M. Mizon a été attaqué et blessé pendant qu'il remontait un des affluents du fleuve et de plus que l'agent général de la Société anglaise avait notifié à notre compatriote qu'il pourrait continuer son voyage sur la rivière, mais qu'on ne lui permettrait pas de débarquer sur ses rives.
Or, l'article 26 de l'acte de Berlin assure la liberté de navigation à tous les pavillons sur le Niger et ses affluents; le gouvernement anglais est donc tenu de contraindre la Compagnie du Niger, à laquelle il a accordé une sorte de charte, à respecter les stipulations de cet acte international.
Le ministre des affaires étrangères a répondu qu'il n'y avait aucun doute à cet égard. L'ambassadeur de la République à Londres a fait au sujet de cette affaire des observations amicales au gouvernement britannique, qui a aussitôt envoyé des ordres pour que la Compagnie du Niger laissât notre compatriote, M. Mizon, poursuivre son voyage en toute liberté.
L'incident a été clos après cette déclaration.
L'autre débat portait sur la Tripolitaine. On sait qu'il existe en Italie un parti--et on a toute sorte de bonnes raisons de penser que c'est le parti du gouvernement--qui s'est attaché à surexciter en toutes circonstances les susceptibilités du pays, en faisant croire que la France n'attend qu'une occasion de mettre la main sur la Tripolitaine. A plusieurs reprises le gouvernement français a pris soin de démentir de la façon la plus catégorique les nouvelles fantaisistes répandues à ce sujet dans la péninsule. La presse italienne revient cependant à la charge, et cela se comprend. Comment le gouvernement italien pourrait-il justifier les armements qu'il impose au pays, s'il n'entretenait cette idée qu'un danger le menace à tout instant et que, par conséquent, il doit être toujours en état de défendre ses intérêts? Voilà pourquoi il est bon que notre gouvernement saisisse de son côté toute occasion de rétablir sur ce point la vérité, et fasse justice d'allégations que son silence pourrait accréditer.
C'était là l'objet de la question que M. Pichon a adressée au ministre des affaires étrangères. M. Ribot a répondu avec finesse et netteté et même avec une pointe de spirituelle ironie qui lui ont valu les applaudissements de toute la chambre. Rappelant les sentiments de sympathie que M. Crispi a récemment attestés envers la France, il a dit que le premier ministre du roi Humbert devait, à coup sùr, être plus attristé que nous des polémiques toujours hostiles de la presse de son pays.
Le ministre ne s'en est pas tenu là et a replacé la question sur son véritable terrain, en affirmant l'accord complet qui existe entre la France et la Turquie en ce qui concerne la Tripolitaine. Il ne faut pas oublier en effet que cette province fait partie intégrante de l'empire ottoman, et que le sultan est le seul souverain avec lequel nous ayons à nous entendre pour tout ce qui concerne nos rapports et nos intérêts dans cette région de l'Afrique. Il est donc singulier de voir la presse italienne en proie à ces inquiétudes, manifestement artificielles, alors que le gouvernement ottoman, loin d'éprouver aucune émotion, entretient avec nous les relations les plus cordiales.
--M. Richard a interrogé le ministre des travaux publics au sujet du chauffage des wagons de 2e et 3e classes. On sait que les compagnies de chemins de fer ne sont pas tenues par leur cahier des charges de faire chauffer ces voitures sur les lignes de banlieue; mais sur les réclamations du public, le gouvernement avait fait espérer qu'une amélioration, conforme à l'humanité, serait apportée à cette situation. Après un débat assez agité et assez confus, on est arrivé à cette conclusion, que les voitures dont il s'agit seraient chauffées l'année prochaine. Fort heureusement, le dégel est survenu sur ces entrefaites.
Le conseil supérieur du travail.--
M. Jules Roche, ministre du commerce, vient d'instituer dans son département un «Conseil supérieur du travail» dont il a indiqué lui-même le caractère dans le rapport qu'il a adressé à ce sujet au président de la République.
Dans la pensée du ministre, ce conseil sera essentiellement un instrument d'études pour examiner les projets et pour préparer les solutions sur lesquelles le parlement aura à se prononcer. Il est destiné à fournir d'une manière rapide et sûre les renseignements concernant les questions ouvrières, que l'on n'a pu obtenir jusqu'ici qu'en ouvrant des enquêtes longues et coûteuses, enquêtes dont les résultats n'ont pas répondu, la plupart du temps, à l'effort déployé.
Afin de permettre à toutes les opinions de se produire, M. Jules Roche a décidé que le Conseil serait composé pour un tiers de membres du parlement et, en général, de personnes particulièrement versées dans les matières économiques et sociales, et, pour les deux autres tiers, en nombre égal, de patrons et d'ouvriers. Pour ces derniers, son choix s'est porté principalement sur des membres des conseils des prud'hommes, secrétaires généraux des syndicats, anciens délégués, etc., c'est-à-dire sur des ouvriers déjà désignés par leurs camarades, par conséquent possédant leur confiance et pouvant apprécier judicieusement les mesures propres à améliorer la situation des travailleurs.
Société nationale des Beaux-Arts.--
L'assemblée générale de la Société nationale des Beaux-Arts a eu lieu vendredi dernier à l'Hôtel-Continental. M. René Billotte, secrétaire, a donné lecture de la lettre par laquelle M. Meissonier se démet de ses fonctions de président, et annoncé que la délégation avait proposé M. Puvis de Chavannes pour le remplacer.
L'assemblée a ratifié par ses acclamations la nomination de son nouveau président.
M. Billotte a fait savoir ensuite que MM. Carolus Duran, Dalou et Bracquemond ont été élus vice-présidents par la délégation; après quoi, M. Dubufe a exposé la situation actuelle et les projets de la Société.
L'assemblée a accueilli par des applaudissements l'annonce faite que le jardin serait aménagé pour l'exposition de sculpture et s'est séparé après un vote manifestant sa pleine confiance dans le nouveau président.
Le Conseil supérieur des colonies.--
Depuis plusieurs années, le conseil supérieur des colonies ne s'était pas réuni. M. Etienne, sous-secrétaire d'État, vient de le convoquer pour lui soumettre deux projets d'une réelle importance.
L'un de ces projets concerne l'organisation politique et administrative de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. L'exposé des motifs de la loi proposée par le sous-secrétaire d'État dit qu'il y a lieu d'accorder, sans plus tarder, le régime du droit commun à ceux de nos établissements d'Outre-Mer qui sont en situation d'en recueillir les bénéfices et dont l'état social se rapproche le plus de celui de la Métropole. La Martinique, la Guadeloupe et la Réunion sont donc tout indiquées pour fournir un type nouveau d'organisation coloniale et échapper au régime des décrets, en vigueur jusqu'ici.
En vertu de cette nouvelle organisation, les gouvernements deviennent les chefs actifs de toute l'administration; ils sont assistés d'un secrétaire général. Ils disposent des forces de terre et de mer et peuvent, en cas de besoin, requérir les forces navales de passage dans les eaux de leur gouvernement, le commandant en chef restant juge, toutefois, de la suite qu'il convient de donner à ces réquisitions. Mais il est expressément établi que le caractère du gouverneur est essentiellement civil, et qu'en aucun cas et sous aucun prétexte il ne peut prendre le commandement des troupes.
L'autre projet présenté par M. Etienne est relatif à l'Indo-Chine. Il fixe à Hanoï la résidence du gouverneur général et supprime le conseil supérieur de l'Indo-Chine. Un conseil du protectorat, dont feront partie les hauts fonctionnaires au Tonkin et en Annam, et quelques-uns des fonctionnaires annamites désignés par le gouverneur général, sera institué à Hanoï.
La représentation de «Thermidor.»
-Les beaux jours deRabagassont revenus. Lundi dernier, un certain nombre de spectateurs, ou plutôt de manifestants, se sont mis en tête d'empêcher les comédiens du Théâtre-Français de continuer les représentations de la pièce de M. Sardou,Thermidor, en essayant de couvrir la voix des acteurs par le bruit des sifflets et des hurlements variés. On a même été jusqu'à jeter des sous sur la scène, et un de ses projectiles a failli blesser M. Coquelin, qui est rentré, dit-on, dans les coulisses fort surexcité. A la sortie, les manifestants qui ne veulent pas qu'on touche à Robespierre, quelque peu malmené par l'auteur, se sont organisés en tribunal révolutionnaire et ont proclamé, au milieu de la rue, la condamnation sans appel, non seulement de l'auteur, mais du directeur des Beaux-Arts, qui a autorisé la pièce, et de M. Claretie qui l'a soumise au public.
On sait que devant la menace d'une interpellation, le gouvernement a interdit les représentations de la pièce. Espérons que ce n'est qu'une suspension temporaire.
Nécrologie.--M. Alexandre, ancien président de chambre à la cour d'appel de Paris.
M. le baron Portalis, conseiller-maître honoraire à la cour des comptes.
M. Garrigat, ancien député et sénateur.
M. Louis Dubief, inspecteur honoraire de l'Académie de Paris, ancien directeur du collège Sainte-Barbe.
M. Durand, président du tribunal civil de Versailles.
M. Fabre de la Berrodière, ancien conseiller à la cour de Bordeaux.
M. le baron Le Guay, sénateur de Maine-et-Loire.
La «saison» sur le littoral est en pleine animation. Après les courses, qui ont obtenu un succès immense, les grands concours internationaux de tir aux pigeons mettent aux prises les premiers tireurs du monde, accourus pour se disputer des prix importants. L'aimable et habile organisateur du stand monégasque, M. Blondin, est obligé de se multiplier pour répondre à tous.
Ce ne sont pas d'ailleurs les distractions qui manquent: concerts classiques et internationaux, représentations théâtrales à sensation sous la direction de M. Bias, bals, réceptions mondaines, attirent et sollicitent de tous côtés la foule des hôtes de marque en déplacement sur le littoral qui jouit maintenant, après une éclipse de quelques jours, du bon soleil vivifiant auquel il doit sa réputation.
Les étrangers circulent de tous côtés sur les promenades, ombrelles déployées, et les petites marchandes de fleurs ambulantes leur offrent des bouquets de violettes.
Heureux pays qui ignore les horreurs du dégel dont nous subissons maintenant les atteintes après deux mois de température sibérienne.
Ici on est tout à la joie, comme dans la polka de Farbach. A la Jetée-Promenade, le lieu à la mode, on vient de donner une première audition duSalve Reginade M. de Basilewski. Hôte fidèle de Nice, M. de Basilewski est l'un des vice-présidents du comité des fêtes. Sa personnalité sympathique avait contribué à attirer à la Jetée-Promenade l'élite de la société mondaine et cosmopolite.
Aussi est-ce devant une salle comble que leSalve Reginade M. de Basilewski a été interprété avec soli, chants et orchestre. M. Georges Lamothe tenait l'orgue.
D'unanimes applaudissements ont consacré la réputation du compositeur gentilhomme.
Et, comme succès oblige, la Jetée-Promenade prépare une fête d'inauguration générale qui sera un conte des Mille et une nuits en action.
La Société des régates de Monaco, qui tient à bien faire les choses, vient de préparer un programme qui satisfera les plus difficiles. Et comme tout se passe en musique dans ce délicieux pays, la Société musicale que préside M. Coudert sera de la fête. Après une aubade donnée à leurs Altesses Sérénissimes, elle se fera entendre, le 6 février, dans un grand concert de charité qui aura lieu à trois heures de l'après-midi sur le boulevard de la Condamine. Le soir une grande retraite aux flambeaux partira du vieux Monaco, traversera la Condamine et s'arrêtera à Monte-Carlo.
Comme on le voit, on n'oublie jamais les pauvres sur le littoral, et, si l'on tient à s'amuser, on tient à le faire en soulageant les malheureux.
Au moment où paraîtra notre numéro, M. Bonvalot et le prince H. d'Orléans entretiendront le public de la Société de Géographie de Paris de leur intéressant voyage à travers le Thibet.
Dans l'Illustrationdu 22 novembre 1890 nous avons déjà donné une carte indiquant assez exactement leur itinéraire. Partis de Paris le 6 juillet 1889, ils sont rentrés à Marseille le 22 novembre 1890, avec le Père de Deken, le missionnaire belge qui a été leur compagnon de route.
Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage était incontestablement la traversée des hauts plateaux du Thibet par le chemin appelé laPetite route, chemin inexploré avant eux.
Il nous a donc semblé intéressant, ne pouvant suivre pas à pas les explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de les prendre à ce moment-là.
Complètement enveloppés dans leurs épaisses fourrures, ils traînent péniblement leur chevaux fatigués et essayent de dégourdir, par les longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut absolument, car le froid, en effet, à ces hauteurs, est mortel, et le «mal de montagne» fait rarement grâce à ses victimes.
Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder étaient charriés à dos de buffles et escortés par des indigènes.
Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont été faits à leur arrivée en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations étaient encore empreintes sur leurs visages.
M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, qui a fait en cette occasion ses débuts avec une énergie morale et une force de résistance assez rares à son âge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort intéressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des livres, etc.
Le prince d'Orléans a pris de son côté une série nombreuse de vues photographiques qui serviront bientôt à l'illustration complète du récit de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les documents publiés dans ce numéro.Abeniacar.
On sait à quel admirable élan de charité a donné lieu le rigoureux hiver que, espérons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs publics, Presse, initiative privée, ont rivalisé de zèle dans cette pensée commune: venir immédiatement au secours des malheureux, les soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des aliments.
C'est, à cette pensée que répond l'ouverture des asiles ou des refuges de nuit.
Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus intéressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libéraux. Nous ne décrirons pas l'immense hall, ou l'élégante cohue des heureux a passé pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, où la foule des déshérités de la vie défile en ce moment. A la suite d'une entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand, directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures à peine, tout était prêt pour recevoir les premiers qui se présenteraient: le lendemain, l'installation était complète.
C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumière, la chaleur, la vie, là ou hier encore s'étendait une succussion de bâtiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brûlant 250 hectolitres de coke par jour, et formés de grandes grilles coniques de fer noir où le charbon grésille et flamboie, jettent une lueur pourpre sur le grouillis humain qui les entoure et font paraître pâle la flamme des becs de gaz à plusieurs branches piqués dans le sol. Sur un des côtés, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'alignée sur les tables, l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une note claire dans le rouge et le noir du tableau.
A terre, contre les parois, bien serrés les uns contre les autres, des couchages de soldats fournis aussi par la guerre, formés d'un matelas, d'un drap et d'une couverture, sont prêts à recevoir les hôtes que leur amènera le hasard.
Au centre du hall, des espaces vides entourés d'un filet reçoivent les dépôts de charbon.
Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libéraux.
Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis par la préfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetières, des marchés, des entrepôts de vins; des hommes de corvée provenant des refuges municipaux ordinaires font le ménage, la cuisine, etc., sous la surveillance d'infirmières prêtées par l'Assistance publique; quant au service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement.
L'entrée a lieu de 6 à 10 heures du soir. Chaque homme reçoit en entrant sa gamelle contenant un litre de soupe composée de 125 grammes de pain et 100 grammes de légumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc., puis il va se coucher.
A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et l'asile est évacué pour le service du nettoyage et de l'aérage, l'assainissement ou la désinfection.
Dans la matinée, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des braseros.
A midi, troisième distribution.
La première journée de son ouverture, l'asile a reçu 151 pensionnaires, la seconde journée 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et 23 enfants. Pour ces deux dernières catégories, il va de soi qu'on a fait des installations les séparant des hommes.
Qu'on ne s'inquiète pas, la clientèle peut augmenter, tout le monde sera logé. On compte à Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou besogneux environ; ce chiffre s'élève actuellement à 12,000 par jour.
Les dispositions sont prises, soit à l'Exposition, soit dans les autres asiles, il y a place pour tous.
Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tête, tout compris, ce qui élève la dépense-à 10,000 francs environ par jour, soit 300,000 francs par mois.
Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va la souscription publique, on ne sera pas obligé de fermer de si tôt. Les secours sont arrivés aux malheureux pour longtemps.Hacks.
La neige à Alger! Cela a presque l'air d'un paradoxe, mais tout est possible en ce singulier hiver. Elle a commencé à tomber sérieusement le 19 janvier à une du matin et atteignait vingt-cinq centimètres au lever du jour; les rues, les toits, tout en était couvert, dans la ville haute notamment, et sur la place du Gouvernement, à tel point que sur cette dernière les amateurs ont pu élever un bonhomme de neige qui ne mesurait pas moins de quatre mètres, presque la hauteur du socle de la statue du duc d'Orléans.
L'impression produite sur la population musulmane a été indescriptible. Les vieux bédouins se rappellent qu'en 1829, la veille de la prise d'Alger, un tremblement de terre eut lieu, suivi d'une abondante chute de neige. Mais elle n'eut pas la persistance de celle de cette année. Personne d'ailleurs n'y pensait plus.
La population, un moment interdite, en a vite pris son parti, on en a fait un amusement, et pendant vingt-quatre heures Alger n'a eu rien à envier à Nijni-Nowgorod ou à Pékin: on s'y est battu à coups de boules de neige!
On sait que la Seine était complètement prise depuis plusieurs semaines en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnières et Neuilly et entre Bezons et Bougival. A l'arrivée du dégel, il était à craindre que les glaçons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux d'amont, parce qu'ils étaient formés moins récemment, ne vinssent former à ces endroits des barrages qui auraient amené des inondations désastreuses.
Pour éviter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'épaisse et solide couche de glace un chenal par ou le charriage pût s'écouler, et ce sont les troupes du génie qui se sont chargées de ce travail en y appliquant les puissants engins explosifs dont elles disposent.
C'est leur manière de procéder que nous avons fait dessiner spécialement pour l'Illustrationet voici en quelque mots comment s'y prennent nos braves sapeurs, que nous montrons opérant sur la Seine entre Asnières et Neuilly.
Sous la direction d'un lieutenant, guidé lui-même par les avis des ingénieurs de l'État, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimètres à peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que leur travail avance, d'autres y déroulent un long cordeau détonnant de mélinite entourée d'étain. Derrière eux, le sergent dispose les pétards de mélinite, 1 par mètre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mètres, suivant l'épaisseur de la glace; jusqu'à 30 centimètres d'épaisseur, on pose simplement le pétard sur la glace; au-delà de 30 centimètres, il est plus sûr de faire un trou à la pioche et de placer la mélinite en-dessous. On réunit les pétards au cordeau, et tout est prêt pour l'explosion.
Ce cordeau détonnant brûle avec une rapidité que l'on peut estimer à 2 ou 3,000 mètres par seconde, aussi les sapeurs en déroulent-ils autant qu'il peuvent en garnir de pétards dans leur journée, c'est-à-dire environ 3 kilomètres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le tout en même temps. Pour avoir le temps de se mettre à l'abri, à l'extrémité du cordeau détonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford qui met quelques minutes à brûler.
Quant à l'effet de l'explosion, il diffère suivant que les pétards ont été placés sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de glace est comme écrasée l'un formidable coup de marteau; dans le second, les projections ordinaires des éclatements se produisent. Mais de toutes façons le résultat est le même, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre aux glaces de descendre librement au fil de l'eau.
Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe enfin sur les débris de l'explosion, et en facilite l'écoulement.
Telle est la cause des détonations que les riverains de la Seine ont pu entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les habitants de Bougival auxquels le déplacement de l'air, occasionné par les vibrations de la glace, a, paraît-il, brisé quelques milliers de carreaux.
Partout de mauvaises nouvelles arrivent des débâcles qui font sortir les fleuves de leurs lits, qui emportent les ponts, qui noient les bas quartiers des villes.
Dans cette révolte générale des eaux fluviales, il semble que l'Escaut ait été, dans tout son parcours, plus particulièrement funeste aux riverains. Cette singularité s'explique par la largeur du fleuve, par son peu de profondeur relative, par la platitude des territoires qu'il arrose.
Mais c'est surtout à l'embouchure du fleuve, à Anvers, que les péripéties de la débâcle ont été effrayantes.
Depuis des semaines, l'accumulation formidable des glaçons avait transformé l'estuaire de l'Escaut en une véritable mer de glace. Par les fenêtres de la vieille tour normande, aujourd'hui aménagée en musée historique, qui commande l'entrée du fleuve et qui fait face à la Tête-de-Flandre, le spectacle était vraiment admirable.
A l'ordinaire, une sorte de bac à vapeur relie sur ces deux points les voies ferrées. Il transporte les voyageurs, les marchandises, les animaux, sans interruption, d'une rive à l'autre. Depuis longtemps, il avait dû renoncer à son service. Des blocs de glace, dont quelques-uns mesuraient jusqu'à deux hectares de superficie, barraient l'entrée du fleuve. Quand une fissure accidentellement provoquée entre les glaçons mettait un de ces blocs énormes en route vers la mer, on voyait un petit bateau, tout en fer, se détacher du quai anversois et pointer à toute vapeur vers la Tête-de-Flandre. Dans cette navigation périlleuse, leTenaceet l'Infatigableont été successivement désemparés. Le premier de ces deux vapeurs, représenté par la photographie de notre correspondant, a eu son hélice brisée; le second son avant défoncé par une banquise.
La deuxième photographie est une épreuve, prise au milieu même du fleuve, sur la glace, à vingt minutes d'Anvers, au point dit Hoboken.
Au moment ou nous paraissons, le carnaval, le vrai carnaval est prêt à sortir ses bannières et ses chars dans sa ville de prédilection: nous avons nommé Nice. Celui de cette année sera particulièrement intéressant, aussi avons-nous pensé à en donner dès maintenant un avant-goût à nos lecteurs en leur en mettant sous les yeux les principaux épisodes. Les noms, du reste, qui composent le comité d'organisation des fêtes, placé sous le patronage de l'administration municipale, sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Faut-il en citer quelques-uns? Dans le comité d'honneur: MM. l'amiral Duperré, les généraux de Vaulgrenant et des Garets, le préfet des Alpes-Maritimes, etc.; et dans le comité administratif: le maire de Nice, M. de Malausséna, MM. de Beauvine, le baron de Contes de Bucamp, de Basilewski, Verany, et tant d'autres dont l'habileté et le zèle n'ont pas besoin d'être stimulés.
Les fêtes du carnaval dureront cette année un peu plus que d'habitude. Elles commenceront le 31 janvier pour se terminer le 10 mars. Le 31 janvier, à huit heures du soir, Carnaval XIX, roi de Nice pour quelques jours, fera son entrée solennelle, au son des fanfares, tandis que le canon tirera des salves.
Voici l'ordre du cortège qui défilera, on peut en être sûr, au milieu d'une foule compacte.
Des gendarmes d'abord, en grande tenue, ouvrant la marche, puis un char à feu, brillamment illuminé, et jetant une clarté vive sur les polichinelles à cheval qui viennent ensuite. Précédée et suivie de pompiers en tenue de gala, la musique du 161e de ligne.
Immédiatement après, une immense contre-basse dont les flancs recèlent une joyeuse musique jetant à tous les échos sa fanfare éclatante. Ensuite, la musique de Vichy, très pittoresque; enfin le char de Gargantua-Carnaval. Un gigantesque Carnaval, à la face enluminée, est à califourchon sur un foudre. Le char est tiré à vingt-sept chevaux. Chaque cavalier a un attribut. C'est ainsi que nous aurons les radis, les saucissons, les jambons, les ravioli, les escargots, les crevettes, les tomates et les aubergines, la dinde aux marrons, les salades, les melons, le fromage et les fruits. En un mot, tous les plats du repas destiné à Gargantua-Carnaval.
Derrière le char, les courtisans, c'est-à-dire des bouteilles au col argenté, au chef rutilant. Les chevaux sont menés par une nuée de marmitons nègres, aux costumes plus blancs que neige. Un char à feu, les fanfares des 6e et 8e chasseurs alpins, la musiqueLa Lyre niçoiseet le char des Chinois fermeront la marche, avec la gendarmerie à cheval.
N'oublions pas les bannières flottant au vent, et parmi les chars, celui de la Presse qui nous touche particulièrement.
Sur les côtés du cortège, des soldats en bourgeron portent des tulipes lumineuses.
Le cortège suivra l'avenue de la Gare, toute pavoisée, arrivera à la place Masséna, puis se dirigera vers le Jardin public, et, après être passé devant la préfecture et la mairie, il reviendra, traversant les principales rues, à son point de départ, où il doit se disloquer.WOISARD.
Par RENÉ BAZIN
Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de l'apentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la chaise qu'il venait de rempailler, car il était, de son état, rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se sentit pauvre.
Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à la base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant--à cette époque napoléonienne où il y avait des commandants si décoratifs--les épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins blancs, la poitrine bombée, il jouissait de la considération de ses compagnons d'armes et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordées militaires à des anniversaires glorieux, une poule chapardée à des Bédouins, deux ou trois réparties trop vives à des chefs plus jeunes que lui: des misères. L'actif était superbe; cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation à l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor de chasse de tir: la menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois il avait passé en triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes au retour d'Italie ou de Crimée. On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de sa prestance, et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe à Solférino, et une balle dans le mollet à Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué d'une santé à toute épreuve. Le Bolloche était heureux.
Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être commandé et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. Encore vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément trouvé à se marier. La femme n'était pas toute jeune, mais lui commençait à vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux yeux de bien des gens, une dot, une petite maison bâtie dans un bas-fond, au-delà des octrois, et autour un pré de quelques ares ou pour mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traversées, l'hiver, par un filet d'eau, dont il restait, l'été, un marécage en rond, grand comme une aire à battre.
Le voisinage des joncs qui poussaient la, l'ignorance de tout métier, une certaine adresse de main, furent causes que l'ancien soldat se mit à rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui donner de l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.
Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration immédiate. Il voulut--bien que très peu dévot--la porter lui-même à l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien désiré tant qu'elle.»
Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que la mère. Toute petite, avant même ses premiers pas, elle se roulait dans l'apentis, tandis qu'il travaillait. Elle riait, et il était content. Si elle pleurait, il avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berçait, il lui chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids. A peine fut-elle assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc, il lui apprit à tresser des cages, des paniers, des bateaux qu'on allait ensemble lancer sur la mare.
Puis l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père, et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention. Et toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement joncée, mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs, arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure à fermer seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée.
Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à l'envie,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas aimable. En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'eût prise pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose de visage, légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux plus longs ou plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement qu'on devinait en elle un cœur tout simple. Elle riait volontiers, et son rire demeurait dans la pensée, comme une chose fraîche. Elle ne portait pas de bonnet, un peu par économie, beaucoup pour montrer ses cheveux qui ondaient sur ses tempes en deux écheveaux d'or, et qu'elle tordait par derrière, à la diable. Son goût lui conseillait les robes claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge à sa casaque d'indienne.
Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui. Le Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils parlaient presque toujours d'avenir.
Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le père Le Bolloche. D'abord la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit. Après des semaines de souffrance, il fallut couper la cuisse. Toute la réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des étiquettes rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de voir couler son argent. Il fut une saison entière convalescent. Et, quand il reprit sa place sous l'apentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la souplesse, l'énergie, cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres. Le mal l'avait usé.
Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes, l'âne, les poules et la chatte, qui formaient le personnel confié à sa sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat serait le même.
Il se trompait. Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le père ni la fille ne refusaient le travail; ce fut le travail qui commença à manquer. D'une saison à l'autre, la diminution des commandes se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette, continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et d'envoyer aux fenêtres où fleurissent les géraniums-lierres en éventail et les oeillets en pyramides son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur de chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la cause? Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures massives recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon marché sortis des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel les rempailleurs étaient lentement évincés. Un métier finissait.
Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont senti avec un étonnement désespéré l'outil tomber de leurs mains, et l'état appris aux jours d'enfance, l'état qui avait honorablement nourri le père et leur avait suffi à eux-mêmes une moitié de leur vie, devenir ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dûr? Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est passé, accrochés à ces professions en ruines, n'ont plus qu'à disparaître avec elles.
C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir l'atelier sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied. Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois, grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme, ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet pour leurs petits.
Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le dernier sou de leur épargne à tous fût dépensé.
Et voilà que cette heure était arrivée. La grand-mère,--qui tenait les comptes, de mémoire, bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le matin même, prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver un expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré.
C'est à quoi le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée par la tristesse, à trois pas de l'apentis, un jour de printemps.
Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui lui vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable de ce sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était pas une solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition? Jamais il n'y consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire à la grand-mère: «Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, demandez à l'assistance publique...» Allons donc! Est-ce qu'un enfant peut seulement penser à cela? Vendre la maison? Il faudrait en louer une autre, et les loyers avaient doublé, triplé, depuis que Le Bolloche habitait son coin de pré. Où serait l'avantage? Evidemment il n'y avait qu'un seul parti, dont sa femme et lui avaient causé déjà: ils partiraient tous deux, ils laisseraient la maison à l'aïeule qui était trop vieille, et à Désirée qui était trop jeune et trop aimée pour porter un tel deuil.
Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle aux choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les boutons d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut promettre une fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés, couraient autour, n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces trouées lamentables qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues, tendues de fil de fer aux endroits faibles, elles défendaient la maison mieux qu'un mur. Et le mur qui longeait la route, pour un peu moussu qu'il fût, était encore solide et d'aplomb. Le Bolloche avait souvent rêvé d'élever là, pour son gendre, une maison semblable à l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le métier ne l'avait pas trahi! Quelle jolie vue on aurait eue des fenêtres, sur la rue qui remonte vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie le dimanche, si coquette avec ses cabarets peints de couleurs vives, ses jeux de boules, ses charmilles et ses grands jardins tout roses de pêchers en fleurs!
A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le vent l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombante le long de sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une chaise qui, pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de rayons jaunes. La jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver ce travail. Elle arrivait sans se plaindre, contente même, dans la lueur du couchant qui traînait sur le pré. Et quand Le Bolloche la vit, il comprit mieux encore que la séparation d'avec elle serait la plus dûre de toutes, et qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien.
--Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la besogne, en voilà: une chaise comme vous les aimez, à rempailler en gros jonc.
--Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma dernière, et je suis assis dessus.
Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle était joyeuse. Qu'avait-il?
--Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler.
Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau que longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement comme il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre chose, mais presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et hors de son naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait côte à côte, lui un peu penché, elle au contraire la taille cambrée et la tête levée. Ils parlaient bas. Malgré le calme du soir, on n'entendait que des bourdonnements alternés et le grincement régulier de la gaine de cuir où s'enfonçait la jambe coupée.
Quand ils rentrèrent. Le Bolloche alla se placer en face de la grand-mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de la cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste familier d'ancien soldat.
--Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.
--C'est vrai, mon petit.
--Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus que je ne gagne. Ça ne peut durer: Il faut que je m'en aille avec Victorine.
La nonagénaire, toute alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement ridé de l'orbite.
--T'en aller, fit-elle, et où t'en irais-tu, Etienne?
Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand-mère l'eût réellement regardé et qu'il n'eût pu supporter ce regard. Il répondit, avec un peu de confusion:
--Aux petites sœurs, Victorine prétend qu'on y est bien.
La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.