LE VOYAGE D'EXPLORATION AU TIBET DU PRINCE HENRI D'ORLÉANS ET DE M. BONVALOT. En marche sur les hauts plateaux.--D'après des photographies de M. le prince Henri d'Orléans.a mort du prince héritier de Belgique a été un deuil pour Paris. A la première représentation deThermidor, le Président de la République n'a pas occupé son avant-scène et la baignoire du duc d'Aumale est restée vide. Elle était même mélancolique à voir cette unique baignoire grillée, dans cette salle brillante, étincelante, toute parée. Une grande première s'il en fût.Une grosse affaire ceThermidor, et qui a mis en mouvement toute la curiosité artistique et toute la passion politique. Après quelque cent ans, on ne peut, paraît-il, parler de la Terreur sur un théâtre sans être accusé d'attentat à la République. Nous a-t-on assez raconté depuis des mois à propos du comédien Labussière, héros de la pièce de M. Sardou, l'arrestation des comédiens français coupables d'avoir jouéPaméla, une pièce qu'on trouvait alors anti-civique! Ma parole, il se trouverait encore des gens capables de décréter d'accusation les artistes qui ont reçu et jouéThermidor.Je ne plaisante pas, je constate. Pour les fanatiques de la politique, un homme qui écrit un article, un livre ou une pièce désagréables à leurs idées, est aussi coupable qu'Eyraud et que Fouroux et on ne demanderait pour lui aucune commutation de peine.--La grâce de Fouroux! La grâce d'Eyraud!Je ne vois que des entrefilets de ce genre dans les journaux. Il paraît qu'on doit gracier Eyraud à cause de sa famille. Avait-il songé à la famille de l'huissier Gouffé quand il ne le graciait pas? On va aussi, je pense, demander la grâce de ce Wladimiroff que me paraît un joli type d'amoureux moderne. Il n'a pas fait bonne figure devant ses juges, le héros du «drame de Ville-d'Avray». Ce Chambige slave--pardon, j'insulte Chambige--n'a pas du tout conquis le public et surtout le public féminin. Or, à la Cour d'assises comme au théâtre, il faut avoir pour soi les femmes.--Cherchez la femme, dit la police.--Entraînez la femme, disent l'auteur dramatique et l'avocat.Et il ne l'a pas entraînée du tout, la femme, ce M. Wladimiroff! Il s'était contenté de la tuer dans la personne de Mme Dida.Ces assassinspar amour(ainsi s'intitulent-ils), sont d'ailleurs bien curieux. Ils jurent: 1° de tuer l'objet aimé; 2° de se tuer après. Mais, après avoir accompli la première partie de leur tâche, ils reculent généralement devant la seconde.Or, c'est cette seconde partie qui est la plus difficile à accomplir. Il est assez facile de dire à une malheureuse: «Mourons ensemble, veux-tu?»Et, par amour de la phrase, l'autre répond aussi sans difficulté: «Oui, mourons ensemble!»Elle ajoute même quelquefois, étant romanesque:--Avec joie, mon adoré, avec joie!Mais quand l'amoureux, l'Antony, leWerther à deux, a ajouté: «Viens avec moi dans l'éternité», et pressé la gâchette d'un pistolet, quand la femme est tombée, qu'Antony se trouve en face d'un cadavre, soudain il réfléchit, Antony, il hésite, il trouve, avec une rapidité au moins égale à celle qu'il a mise à pousser la détente, il découvre brusquement que la vie, cette guenille, a encore d'aimables lambeaux et le pistolet qu'il dirige contre lui-même est tenu d'une main beaucoup moins ferme que celui qu'il a braqué sur la victime.Et il vit, Antony, ou du moins il voudrait bien vivre! Mais les gendarmes s'en mêlent, et aussi ces vilains juges d'instruction que les assassins de profession--qui méprisent volontiers les assassins par amour--appellent, dans leur argot, lescurieux.Des curieux qui ne sont pas des fervents de lacuriosité, c'est-à-dire de la collection, comme ce Champfleury dont on vend les livres, les bibelots, les faïences et les autographes, cette semaine. Vente très intéressante, car Champfleury était un amasseur de documents, un chasseur de curiosités.Comme ce Trublet dont on a dit:Il compilait, compilait, compilait...on pourrait dire de lui:Il entassait, entassait, entassait...Assiettes révolutionnaires, poésies de la période révolutionnaire, poésies de la période romantique, bouquins intéressants, lithographies de Daumier, dessins de Gavarni, Champfleury enfouissait tout dans son cabinet de Sèvres où la mort est entrée, prenant et dispersant toutes ces collections pour la plus grande joie des autres curieux.M. Paul Eudel a écrit une bien jolie préface pour le catalogue de cette vente. Il raconte des gamineries de Champfleury, qui était resté unmystificateur, comme Labussière, et aussi des anecdotes qui montrent le flair du dénicheur d'objets d'art.--Je ne suis pas sérieux, disait Champfleury, il y a assez de gens sérieux sans moi.Et, dit M. Eudel, il ajoutait de ce ton traînard qui lui était personnel:--Je me suis bien amusé dernièrement. Dans la rue Geoffroy-Marie, au siège de la Société des gens de lettres, se trouvait sur le mur cette indication au bas de l'escalier:Sauvage Allant et Cieà l'entresol.Cela m'agaçait toujours lorsque je passais devant cette adresse. Aussi, un beau jour, je n'ai pu résister à la tentation, il me fallut gratter une partie de l'inscription, et on lit à présent:Sauvage....................à l'entresol.Plaisanterie de vieux gamin. Mais il y a là tout un caractère et toute une époque.Voici le chercheur maintenant:Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-Michel, Champfleury--j'emprunte encore l'anecdote à M. Eudel--aperçoit parmi un lot de vieilles faïences une porcelaine siamoise qui lui paraît merveilleuse. Il la marchande. La vendeuse ne veut pas en dire le prix.--Je vous en donne cinq cents francs!La marchande en eût peut-être demandé vingt ou trente. Elle dit alors qu'elle réfléchira. Champfleury s'en va. La bonne femme s'en va offrir ça et là sa porcelaine siamoise et, ne trouvant pas d'acquéreur, la porte de guerre lasse à Champfleury, qui l'achète et la place au musée de Sèvres.Quelque temps après, des ambassadeurs siamois de passage à Paris viennent visiter le musée. Champfleury, très fier, leur montre le vase qu'il a acheté.--Ce cloisonné! dit un des ambassadeurs. Mais c'est là une pièce des plus rares, un morceau de choix. Du onzième siècle. Il serait déjà précieux chez nous.--Et à combien l'estimez-vous?--Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze à vingt mille francs!Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempêta, parla de procès. On l'avait trompée. Elle demandait la résiliation de la vente. Elle alla clabauder chez des députés, nos maîtres. On parla d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit à la marchande un groupe de Sèvres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosités Champfleury avaitdu nez.Il avait aussi des amis. On le voit à la liste de ses correspondants.Des amis et des plus huppés. Ce Wagner, dont on célèbre le génie sur tous les tons et dont on réclame le répertoire sur la scène de l'Opéra comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le défendit, le loua un des premiers.On trouvera--ou l'on a trouvé, car c'est vendu maintenant--parmi les autographes de Champfleury des lettres fort intéressantes relatives aux répétitions duTannhauseret, à la date du 16 mars 1870--quatre mois avant la guerre--Richard Wagner écrivait de Lucerne à Champfleury, en français, une lettre où il lui parle de sesespérances favoritesà lui Wagner, «la fusion de l'esprit français et de l'esprit germanique».Et quelques mois après le maître-musicien insultait niaisement Paris assiégé et écrivait son Chœur des rats.. Mais, en mars, il disait:«Vous savez que j'ai toujours eu l'idée de l'érection à Paris d'un théâtre international où seraient données, dans leur langue, les grandes œuvres des diverses nations.Seule la France, et Paris en particulier, saurait relier en un faisceau des productions hétérogènes en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable au développement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les œuvres françaises qui devraient être données sur cette scène exceptionnelle, très indépendante des intérêts du jour, celles de Méhul tiendraient une première place...»Richard Wagner se réclamant d'un génie français, voilàun comble!Bien intéressante aussi certaine lettre de Gustave Courbet à Champfleury datée du lendemain de la guerre d'Italie et où le peintre, abandonnant sonCombat de cerfs, qu'il vient d'achever, écrit à son ami:«Enfin, voici du très scabreux. Je finis l'Amour et Psychéque vous connaissez, avec de légères additions. Ensuite j'ai envie de leur faire un tableau de la guerre, soit le cimetière de Solférino ou autre tuerie au second plan, puis, au premier plan, deux deleurs soldatsqui se distinguent le plus dans ce genre d'exercice: un turco et un zouave. Ces deux bêtes fauves courraient comme deux vampires emportant avec eux des têtes d'Autrichiens au bout de leurs bayonnettes, puis des dépouilles, le tout au crépuscule; les dents du nègre éclaireraient la campagne.»Eh bien, voilà un homme qui ne saurait être soupçonné--comme David--d'avoir mis son talent au service de la gloire militaire. Il n'aime vraiment pas la guerre, Gustave Courbet, mais il a une manière de la faire haïr qui sent déjà sonOde à la Colonne.Dans une autre lettre Courbet dit à Champfleury qu'il n'aime pas l'empire, qu'il veut la France libre (et il a raison); mais il ajoute: «Autrement, si je ne considère que moi-même, ce gouvernement fait mon affaire admirablement, il me donne l'orgueil d'être une personnalité!»Comme les lettres intimes éclairent un caractère! Je ne penserai plus à Courbet sans songer à ces deux petites missives-là.Mais je m'aperçois que je vous ai peu parlé de Paris. C'est qu'à Paris il n'y a rien de nouveau, si ce n'est la fin de ce froid noir qui nous attristait et désolait--quand il ne les tuait pas--les pauvres diables.La presse a fait acte d'union en oubliant l'odieuse, 'absurde, l'inique politique, et en se réconciliant pour un jour dans une œuvre de charité. Sans distinction d'opinion, elle a ouvert une souscription publique. Mais le souscripteur le plus important c'est (jusqu'ici) le soleil qui s'est inscrit dès la première liste et comme suit:Tous mes rayons de soleil. Total: La santé.On lui a fait le meilleur accueil.Rastignac.NOTES ET IMPRESSIONSOn a vu de mauvaises institutions corrigées dans la pratique par la sagesse des hommes, et de bonnes rendues impuissantes par leurs passions.Paul Janet.** *Si nous mettions d'un côté tous nos sourires, de l'autre toutes nos larmes, nous aurions un climat limousin, ou les jours de pluie remportent de beaucoup sur les jours de soleil.(Revue félibréenne.)L'abbé Joseph Roux.** *La différence qu'il y a entre une longue vie et un bon dîner, c'est que, dans un bon dîner, les douceurs viennent à la fin.R.-L. Stevenson.** *Il est rare qu'une idée juste et généreuse ne rencontre pas un homme de cœur pour la réaliser.Jules Rochard.** *Pourquoi parler de vérité en histoire? Il y a autant de vérités historiques que d'esprits qui se tournent vers le passé: autant de Thermidors que de Sardous.Maurice Barrés.** *Ce n'est pas créer le mal que de le voir, et il faut le voir pour y porter remède.(Questions actuelles.)Paul Deschanel.** *Il n'y a pas de misères humaines avec lesquelles un homme d'esprit ne plaisante et ne joue, tant qu'il n'en est pas lui-même atteint.** *Laissez-nous nous moquer un peu des médecins quand nous nous portons bien: ils prennent assez leur revanche quand nous sommes malades.G.-M. Valtour.COMMENT LE FROID A CESSÉ SUR L'EUROPEQuelle loi météorologique régit les saisons? Voilà une question qui nous est adressée de toutes parts et à laquelle nous aimerions pouvoir répondre. Si la connaissance du temps est encore à ses débuts et infiniment éloignée des certitudes qui font la gloire de l'astronomie, ce n'est pas une raison pour désespérer d'arriver jamais à aucun résultat, et c'est au contraire une raison de plus pour ne négliger aucune circonstance--surtout lorsqu'elles sont importantes--d'étudier la question et de faire faire un pas en avant à la météorologie. Peut-être les remarques suivantes contribueront-elles à avancer un peu la solution du problème.Les cyclones qui ont été observés récemment aux États-Unis et qui ont traversé l'Atlantique pour aborder l'Europe par l'Écosse ont été liés d'une manière tout à fait directe et très étroite au changement subit du temps et à la cessation du froid sur toute l'Europe. Il y a certainement là une relation de cause à effet.Quand l'Europe est sous le coup de froids rigoureux comme ceux qui ont sévi du 26 novembre au 20 janvier, l'atmosphère qui pèse sur elle est, contrairement à nos impressions nerveuses, plus lourde que celle qui accompagne la pluie et les tempêtes. Le baromètre se tient aux environs de 770 millimètres.Les minima thermométriques correspondent à ces maxima barométriques. C'est ce qu'on appelle le régime anticyclonique, baromètre élevé, vents du nord et de l'est, froids plus ou moins intenses. Ce régime est détruit par l'arrivée des dépressions atmosphériques. Le vent tourne à l'ouest, le baromètre baisse, le dégel et les pluies arrivent, et parfois même un temps de printemps, chaud et magnifique, comme celui de dimanche et lundi derniers, où le soleil a été plus chaud et plus brillant que dans bien des journées de mai. Le contraste a été subit et pourrait être considéré comme fantastique si la variabilité de notre climat ne nous y avait accoutumés de tout temps.Carte barométrique du 20 janvier. Carte thermométrique du 20 janvier.Pour bien nous rendre compte de cet état de choses, comparons entre elles deux journées montrant bien ce contraste. Choisissons celles des 20 et 21 janvier. Voici d'abord la carte barométrique et la carte thermométrique de la première. On a réuni par une même courbe les points qui ont la même pression barométrique, et, pour la seconde carte, également par une même courbe ceux qui ont la même température. Il est visible, sur la première de ces deux cartes, que la haute pression de 770 millim. s'étend de Brest à Paris, Belfort, Lyon, Toulouse, Madrid, et celle de 765 m. de Portsmouth à Hambourg, Prague, Munich, Gap, Barcelone. Les hautes pressions règnent également sur la Russie. Les faibles pressions, inférieures à 760mm, commencent à se marquer sur l'Irlande, l'Écosse, la mer du Nord et la Norvège; je dis commencent, parce que la veille et les jours précédents les hautes pressions dominaient là comme sur le reste de l'Europe.Eh bien, ce jour-là, 20 janvier, dernier jour du froid, on voit par la carte thermométrique que toute l'Europe était dans le froid, à l'exception des îles britanniques. La courbe de zéro part de Trébizonde pour passer par Belgrade, Florence, la Corse, Barcelone, Cordoue, Lisbonne et remonter par le Portugal jusqu'à Londres et Christiania. La courbe de 5° au-dessous de zéro passe par Turin, Cette, Bayonne, Nantes, Bruxelles, Copenhague. La courbe de 10° de froid enveloppe une partie de la France et la Suisse, de Lyon à Berne et à Belfort. La veille, le froid sévissait plus fort encore à l'est de la France: -15°,-20° et -25°.Voilà l'état anticyclonique: froids rigoureux et haute pression.Comment ce froid a-t-il cessé?Tout d'un coup, par l'accentuation de la dépression barométrique qui commençait la veille.Carte barométrique du 21 janvier. Carte thermométrique du 21 janvier.Voyez la carte du 21: les fortes pressions ont été éloignées vers l'est jusqu'en Prusse, et une dépression considérable, un vaste cyclone tourne ayant son centre sur la mer du Nord. Le vent souffle de l'ouest, le dégel et la pluie arrivent et l'Europe entière a passé subitement du froid au chaud. La courbe de zéro au lieu d'entourer la France, l'Espagne, et tout l'ouest du continent, monte de Marseille à Bruxelles, la courbe de 5° au-dessus de zéro monte d'Alicante à Tours et au Havre. Les froids sont refoulés sur la Russie, ce qui est normal. Même régime le lendemain 22, le dégel et la pluie continuent. Le 23,la France entière est à gauche de la courbe de zéro, c'est-à-dire dans la chaleur. Un nouveau cyclone ayant son centre au nord de l'Écosse accentue encore le changement de régime. Le 24, la courbe de zéro va de Trente à Prague, Berlin et Copenhague! Nous reproduisons aussi la carte de ce jour, car elle est vraiment stupéfiante pour ceux qui savent la lire et la comparer aux précédentes. Il en est de même le 25:l'Europe presque entière est à gauche de la courbe de zéro: cyclone sur la Suède.Carte thermométrique du 24 janvier.Il nous a paru intéressant de mettre ces faits sous les yeux de nos lecteurs. L'hiver a cessé par l'arrivée d'une série de cyclones, qui tous ont passé au nord des îles britanniques. La question de pronostiquer la fin des hivers reviendrait donc à celle de pronostiquer l'arrivée des cyclones, l'arrivée des dépressions barométriques, l'arrivée du vent d'ouest. Lors même que le cyclone amènerait des tempêtes de neige (ce qui est du reste arrivé cette année), le changement de régime n'en serait pas moins probable.Nous venons de parler de la cessation de l'hiver. Est-il vraiment terminé, comme nous aimerions le croire? Le froid reviendra-t-il? Si les hautes pressions barométriques reparaissent, la même série de froids ne peut-elle recommencer, le vent du nord-est souffler de nouveau et glacer l'Europe entière?Quelle est la cause immédiate du froid?On pourrait croire que c'est cet impitoyable vent du nord-est, qui nous arrive de Russie et de Sibérie, où le thermomètre descend si souvent au-dessous de 30 degrés de glace; mais il importe encore ici d'analyser la question. Or, précisément aux dates des plus grands froids, tels que le 10 décembre 1879 et la période du 17 au 20 janvier derniers dont nous avons mis les cartes thermométriques sous les yeux de nos lecteurs, le froid ne va pas en augmentant dans la direction d'où vient le vent; il est, au contraire, moins fort en Russie qu'en France. Ce n'est donc pas le vent du nord-est qui nous apporte le froid.Pourtant les grands froids coïncident toujours avec ce courant polaire.Mais ils s'accentuent sur place, sur la France même. Pourquoi?Si l'atmosphère n'existait pas, la chaleur reçue du Soleil ne serait pas conservée un seul instant à la surface de notre planète, le sol ne s'échaufferait jamais et resterait constamment gelé, parce que la Terre vogue au sein d'un espace absolument froid, dont la température est de 273 degrés au-dessous de zéro.Si l'atmosphère était très raréfiée, comme celle qui existe au-dessus des hautes montagnes, notre planète serait également couverte de glaces éternelles.Quel est l'élément qui, dans l'atmosphère, est le plus efficace pour conserver la chaleur reçue du Soleil? Ce n'est ni l'oxygène, ni l'azote: c'est la vapeur d'eau. Une molécule de vapeur d'eau est 18,000 fois plus efficace pour conserver la chaleur qu'une molécule d'air sec. Grâce à cette faculté précieuse, l'atmosphère agit comme une véritable serre et emmagasine la chaleur solaire reçue, l'empêche de rayonner du sol et d'aller se perdre dans l'espace glacé.Eh bien! le courant du nord-est, arrivant des continents, est le plus sec de tous les courants atmosphériques. Pendant le régime des hautes pressions, c'est lui qui règne. L'air est sec. Il peut avoir plus d'épaisseur. Peu importe. Il n'a pas la propriété de conserver la chaleur. Cette chaleur reçue est, d'ailleurs, bien faible en décembre et janvier. Les jours sont courts, et les rayons solaires glissent obliquement sans pouvoir échauffer le sol. La terre se refroidit, d'autant plus complètement que l'atmosphère qui la recouvre est plus froide elle-même et surtout plus sèche. L'hiver pourrait revenir--moins glacial naturellement--si les hautes pressions revenaient elles-mêmes.Telle est l'explication qui nous semble la plus probable de l'origine comme de la fin des grands froids dans nos climats.Camille Flammarion.COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor» drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.--La scène entre Labussière (Coquelin) et le Pourvoyeur, au 1er acte.COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor», drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.--Fabienne (Mme Bartet) quittant la Conciergerie pour marcher à l'échafaud (4me acte).LA MORT DU ROI KALAKAUALE ROI DAVID KALAKAUALe souverain de l'archipel hawaïen, qui vient de mourir à San-Francisco où il s'était rendu pour rétablir sa santé compromise, était né le 16 novembre 1836; il avait cinquante-quatre ans, et régnait depuis quinze ans.Cette mort, qui en tout autre temps eût passé inaperçue du public, peut avoir de graves conséquences et précipiter des événements que tous ceux qui sont au courant des choses de l'Océanie sentent prochains. Depuis vingt ans, deux grandes successions sont ouvertes, et l'Europe se les dispute: l'Océanie d'une part, l'Afrique de l'autre. Les terres riches et fertiles que baigne l'Océan Pacifique éveillent les convoitises des grandes puissances. La race indigène qui les peuple s'éteint lentement au contact de la civilisation. La France, l'Angleterre et l'Allemagne ont pris pied sur cette insulaire partie du monde, dont la superficie habitable dépasse celle de l'Europe; solidement assises, la France à Tahiti, aux Marquises, à la Nouvelle Calédonie, l'Angleterre en Australie, à la Nouvelle-Zélande et dans la Nouvelle-Guinée, l'Allemagne sur la terre de l'empereur Guillaume et dans l'archipel Bismarck, elles attendent les événements. Elles ne sont pas seules. De San-Francisco, reine du Pacifique, les États-Unis surveillent la Polynésie et ont déjà fait du tropical royaume hawaïen une station maritime et une dépendance commerciale de la grande République, dont 2,100 milles marins la séparent. Ses missionnaires ont civilisé ces îles, ses colons les ont peuplées, ses capitaux en ont développé les ressources, ses lignes de paquebots ont relié l'archipel au continent, son commerce l'enrichit, et Honolulu, capitale du royaume, est devenue la Nice océanienne des valétudinaires et des millionnaires les États du Pacifique.Si le gouvernement américain hésite devant une annexion plus complète, si ses hommes d'État reculent devant la tentation de fonder, en dehors du continent, un État nouveau, il n'en est pas de même des colons américains établis dans l'archipel, des fils de colons qui y sont nés, et qui verraient dans cette annexion un retour à leur nationalité, une source de fortune, une plus-value de leurs terres, de grands débouchés assurés à leurs produits, une immigration importante. Depuis un demi-siècle, l'histoire du royaume hawaïen est celle de la lutte sourde soutenue par l'élément indigène contre les tendances annexionnistes des colons américains.** *Mêlé à cette lutte, appelé à y prendre part pendant de longues années, à des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires étrangères du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son histoire vaut d'être dite; elle est peut-être le prologue d'événements graves.Je revois encore, siégeant à la Chambre Haute où l'appelait son rang, le souverain qui vient de mourir. C'était alors un jeune homme de vingt-cinq ans, sérieux, appliqué, de vie irréprochable. Le regard, intelligent et doux, avait ce quelque chose de rêveur particulier aux races d'éclosion rapide et forcée. Sa naissance et son rang le désignaient à de hautes situations, mais rien alors ne faisait prévoir qu'il dût un jour occuper la première. Le roi Kaméhaméha IV régnait; la reine Emma lui avait donné un fils, le prince de Hawaï, et, en cas de mort de cet enfant, le trône revenait au prince Lot, frère du roi. David Kalakaua ambitionnait alors le ministère de l'Intérieur, généralement dévolu à un chef indigène, et s'y préparait en étudiant à fond le mécanisme administratif.Cependant les événements se précipitaient. Le 27 août 1862 le prince de Hawaï mourait, emporté en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kaméhaméha IV succombait à une attaque d'asthme et son frère lui succédait sous le nom de Kaméhaméha V.Lui-même devait mourir jeune; il s'éteignit subitement, le 11 novembre 1872, jour où il atteignait sa quarante-deuxième année. Avec lui finissait la dynastie des Kaméhaméhas. Les Chambres se réunirent pour désigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs. En première ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi, arrière-petit-fils, par les femmes, de Kaméhaméha Ier et âgé de trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi n'excluait les femmes du trône et la reine Emma pouvait être élue, mais elle se refusa à toutes les sollicitations, invitant ses partisans à donner leurs voix au prince William. Il fut nommé à une grande majorité.Elevé par les missionnaires américains, il avait reçu d'eux des idées libérales avancées. Avec la naissance et les dons extérieurs d'un prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi, il apportait sur le trône ces contradictions. Il n'était pas marié; invité par le parlement à désigner son successeur il s'y refusa nettement, alléguant que, n'étant pas convaincu de l'excellence de la forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi; il laissait donc à ses sujets, lui mort, et même de son vivant, toute liberté d'exprimer leurs préférences et de lui retirer, s'ils le désiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il eût été plus logique de ne pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3 février 1874 il mourait après un règne de treize mois.David Kalakaua restait seul, et le 12 février, malgré l'opposition malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait à se mettre sur les rangs pour faire échouer sa candidature, les chambres réunies l'appelaient au trône par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il y apportait des qualités sérieuses, un vif désir de maintenir l'autonomie hawaïenne, mais une volonté vacillante qui n'était pas à la hauteur du rôle que lui imposaient les circonstances. Elles étaient difficiles. La conclusion d'un traité de réciprocité avec le cabinet de Washington enrichissait les planteurs hawaïens auxquels il donnait le monopole de l'écoulement de leurs sucres sur le marché de San Francisco; mais il mettait le royaume dans une dépendance étroite des États-Unis. La dénonciation du traité pouvait le ruiner; l'annexion assurait à jamais sa prospérité: aussi était-elle plus que jamais ardemment désirée des planteurs, des capitalistes, des propriétaires du sol. En échange des faveurs octroyées, le gouvernement américain demandait la cession de l'embouchure de la rivière de la Perle, près de Honolulu, pour y établir un dépôt de charbon et une station navale. C'était la première main mise, la première aliénation partielle du territoire national, et les indigènes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les concessions demandées, le roi hésitait, cherchant à gagner du temps, mécontentant partisans et adversaires du traité.Puis, les théories républicaines de son prédécesseur avaient affaibli le prestige de la royauté. Désireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres; l'agitation croissait, dégénérant en révolte. Les colons s'armèrent et, impuissant à conjurer la tempête, le roi dut subir les conditions qu'ils lui imposèrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de ses ministres limité aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi, contraint et forcé, signait une Constitution qui lui enlevait une partie de ses prérogatives, et le 29 novembre de la même année, sous la pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le traité de réciprocité renouvelé pour sept ans en échange de la cession de l'embouchure de la Perle.Cette cession portait à son comble l'irritation des indigènes; ils voyaient, en outre, dans la déchéance partielle du roi une atteinte aux droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain, annonçant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des hommes résolus et ambitieux se mettaient à la tête des mécontents. Le roi était en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses partisans ni désavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection éclata, elle n'aboutit qu'à une inutile effusion de sang. David Kalakaua resta neutre, retiré dans sa maison de campagne, pendant que ses adhérents se faisaient tuer à Honolulu.Réduit à un rôle de plus en plus effacé, il ne fit plus, à partir de ce jour, que régner sans gouverner. Sa santé était atteinte, et quand ses médecins, inquiets, recommandèrent un séjour de quelques mois sous un climat moins débilitant que celui des îles, il accepta l'offre du gouvernement américain, qui mettait à sa disposition la frégate Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 décembre dernier débarquait à San-Francisco, où les honneurs royaux lui étaient rendus. Les troupes, l'escortèrent jusqu'au Palace-Hôtel, préparé pour le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus sympathique. Peu de jours après son arrivée, il s'alitait et mourait le 20 janvier.Nous donnons ci-dessus, en même temps que le portrait du roi défunt, celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait épousé en 1860, et dont il n'avait pas eu d'enfant.** *Aux termes de l'article de la Constitution réglant l'ordre de succession au trône, sa sœur, la princesse Liliuokalani, née le 2 septembre 1833, et mariée à un Américain, M. J. O. Dominis, devient reine des îles Hawaï.LA REINE KAPIOLINIUne lourde tâche lui incombe. Dans cet océan Pacifique sur lequel l'Europe déborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amérique s'étend, plus soucieuse d'une souveraineté de fait que d'une suzeraineté de nom. Dans l'archipel hawaïen la race blanche se multiplie et s'enrichit, la race indigène décroît, victime de ses aspirations à s'assimiler une civilisation meurtrière pour le sauvage. Et cependant, pour qui le connaît, ce peuple a mérité de vivre. Docile à l'impulsion européenne, il a répudié ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses instincts belliqueux, sa barbare féodalité, son autocratie tyrannique. Il a adopté les idées, les coutumes, les mœurs, la religion, les lois, non de ses vainqueurs, mais de ses aînés. Par son climat, par la fertilité de son sol, par son étonnante richesse, le royaume hawaïen est la perle de la Polynésie, perle de grand prix, dont la possession donnera à la puissance qui l'occupera la clef de l'océan Pacifique du nord, l'unique étape entre l'Amérique et l'Asie. Une femme saura-t-elle, pourra-t-elle défendre l'archipel contre les convoitises étrangères, et, sur les débris d'une race en décroissance rapide, maintenir l'indépendance nationale?C. de Varigny.LES THÉÂTRESComédie-Française:Thermidor, drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.Dès l'aube deux pêcheurs ont pris leurs places accoutumées sur les trains de bois de l'île Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus là pour goûter la fraîcheur du matin et pour suivre leurs lignes au courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mène de la berge au lavoir. Le plus âgé des pêcheurs, qui a nom Labussière, le reconnaît, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauvé la vie au régiment de Savoie-Carignan, où ils se sont connus soldats l'un et l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir médiocre comédien, Labussière allait porter la main sur son supérieur, lorsque Martial l'a empêché de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre diable.Depuis, sa vie s'est traînée on ne sait trop où, comme il lui plaît de le dire. Quant à Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte à la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amène à cette place et à cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait dans les environs de Paris une religieuse novice chassée du couvent des Ursulines de Compiègne. La malheureuse, mourante de faim et de froid, grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux, pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes à lui; bientôt les jeunes gens se sont aimés et se sont juré de s'appartenir l'un à l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti; Martial, qui était de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pré, a été blessé, et est demeuré trois longs mois prisonnier à Anvers; il a été ensuite un des soldats de Fleurus, le voilà à Paris. Sa parente est morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne?D'après quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue même à ce lavoir. Peut-être cette matinée de juillet, le 9 Thermidor, lui rendra-t-elle sa bien-aimée, et Labussière, qui donne la réplique à un ami retrouvé, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial rentre laissant la République glorieuse à la frontière. Là-bas, c'est le triomphe, ici c'est la terreur.Cependant, les laveuses qui sont arrivées depuis quelques instants poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant «à l'eau! à l'eau!» une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial. Les mégères l'ont condamnée à la façon dont le tribunal révolutionnaire agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas répondu à leurs propos; c'est une ci-devant. Martial cherche en vain à la défendre contre ces femelles t contre ces sans-culottes accourus à la rescousse, lorsque l'apparition «d'un pourvoyeur» arrête cette émeute. Cet agent sinistre de la police de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en prison, et de là à la mort sans autre forme de procès, si Labussière ne tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorité supérieure.Voilà le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des plus intéressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse, d'un drame qui va se dérouler dans une des plus terribles journées de la Révolution.Labussière qui a pris à tâche de sauver son ami Martial et Fabienne avec lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Bérillon, un gros bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline, costumière au petit théâtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et prête à rendre service même à un ci-devant.Seul avec Fabienne et Martial, Labussière s'explique. Il est employé au comité de salut public. Oui. Comment est-il arrivé là? Après son expulsion du théâtre Mareux, un jeune auteur, Pixérécourt, l'a recommandé au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a donné une place modeste auprès de lui. C'est Labussière qui met en ordre ces dossiers accusateurs qu'on réclame au moment où les victimes sont envoyées au tribunal révolutionnaire. Là, ce brave garçon a trouvé moyen d'être utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protégés; il exerce subrepticement un droit de grâce au péril de sa tête, il anéantit les accusations: ces papiers il les réduit en pâte dans un baquet pendant la nuit et, aux premières heures du matin il va, accompagné d'un petit employé, son complice, les jeter en boules dans la Seine.Mais on commence à trouver que le désordre est trop grand au dépôt et ces dossiers disparus inquiètent le chef de la police générale, Héron.Fabienne tressaille à ce nom: elle le connaît ce policier dont la femme était autrefois au service de la mère de Fabienne; elle a eu à implorer sa protection; Héron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui faire payer le service demandé, elle l'a repoussé en le renversant et s'est enfuie; ce qui s'est passé ensuite, Fabienne l'ignore, mais Labussière le sait. Héron a fait grand bruit de cette histoire; il a déclaré qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tenté de tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Héron poursuit Mlle Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussière, qu'à fuir Paris et à gagner, le soir même, la Belgique, et il va retenir leurs places à la diligence.Les deux amants restent seuls. Pressée par la parole suppliante de Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouvé un asile parmi les Ursulines de Compiègne; elle est devenue leur sœur, et c'est entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononcé ses vœux. «La loi les a brisés, ces vœux, répond Martial.» La jeune fille s'indigne à cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la torture de son amour, de ses larmes, de ses désirs, l'enflamme de sa passion; il la reprend enfin à Dieu: il la ressaisit toute entière. Fabienne partira avec lui quand il aura tout préparé pour le départ. A peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les pressentiments de Labussière ne l'avaient pas trompé. La foule hurle leÇa iraet des chansons obscènes pendant qu'on conduit à l'échafaud les religieuses de Compiègne. Au même instant les agents de Héron font irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a été découverte, est emmenée à la Conciergerie.Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comité de salut public aux Tuileries. Labussière et son ami Martial apprennent là l'arrestation de Fabienne, un envoyé de Fouquier-Tinville apporte à Labussière le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer toute suite l'affaire, afin que l'accusée comparaisse, le jour même, dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour égoïste de Martial n'hésite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une femme est là et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et faire la substitution, on enverra immédiatement la malheureuse à l'échafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauvée. Ce droit de mort sur une inconnue effraye Labussière qui se révolte d'abord et qui lutte contre les prières et les larmes de son ami. Cette scène magistrale marque le point culminant de l'œuvre. La salle en a été profondément émue.Cependant Fabienne est enfermée à la Conciergerie. Les deux amis sont accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les municipaux exécutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas définitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre créature, et dans un billet elle a dit à Martial le dernier adieu. Les condamnés défilent entre la haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne paraît, les cheveux coupés, prête pour la mort, lorsque Martial et Labussière lui présentent un papier. Elle n'a qu'à signer.La loi qui tue la femme l'épargne si elle déclare qu'elle va être mère. Cette noble fille se révolte à l'idée de sauver sa vie par un mensonge et par une honte et elle monte fière et vaillante à la mort. Martial s'élance vers elle; un gendarme l'arrête, et, comme Martial fait résistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet.Le succès, comme vous devez le penser, a été des plus grands, et la Comédie-Française a tout fait pour l'assurer et par la beauté des décors et par les soins apportés à la mise en scène. Quant aux trois comédiens chargés des trois principaux rôles de la pièce, ils ont fait merveille. Labussière c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son âme et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui joue Martial, a été très chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si émue, si touchante, a été acclamée par toute la salle.M. SAVIGNY.NOS GRAVURESThermidorest interdit, ou, pour être plus exact,suspendu. Cette interdiction, qui laisse entière l'appréciation de notre collaborateur Savigny, dont l'article était écrit avant que la nouvelle ne fut connue, ne peut qu'ajouter à l'intérêt des gravures que nous consacrons à la pièce.Notre premier dessin représente le décor du premier acte. Il est d'un aspect délicieux. C'est le matin d'un beau jour d'été. Nous sommes au bord de la Seine. A droite, le quai vers lequel on monte par un escalier de bois, un escalier tournant. A gauche, une île toute fraîche, qu'ombragent des saules, que bordent des roseaux...C'est là que se noue le drame. Déjà Labussière (M. Coquelin) a arraché Fabienne Lecoulteux (Mme Bartet), à la fureur des lavandières qui la poursuivaient et elle va pouvoir fuir avec Martial Hugon (M. Marais) lorsqu'attiré par le bruit, un des pourvoyeurs de la guillotine descend de la berge dans l'île. A sa vue, les lavandières reprennent courage... Mais Labussière ne perd pas la tête; on pourrait presque, s'il ne s'agissait d'un sujet aussi grave, dire qu'il ne perd par la carte... Car il lui suffit de montrer au pourvoyeur sa carte civique pour que le pourvoyeur s'incline respectueusement et lui demande pardon de l'avoir interrogé.Notre deuxième gravure représente les dernières scènes du dernier acte. Elles se déroulent dans la cour de la Conciergerie. Fabienne n'a pas voulu accepter le subterfuge qui lui était offert pour être sauvée... Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime et marche d'un pas ferme vers l'échafaud.Encore un mot:On sait avec quelle singulière ardeur M. Sardou suit les répétitions de ses œuvres, aucun détail de mise en scène, de costume, ne lui échappe. Le croquis ci-dessous nous montre le célèbre académicien, coiffé de son béret légendaire, communiquant ses observations à son principal interprète, Coquelin, ce dernier dans le costume de son rôle de Labussière.Ad. Ad.Le père de Deken. M. Bonvalot. Le prince Henri d'Orléans.Les explorateurs du Tibet.Le voyage d'exploration au Tibet du prince Henri d'Orléanset de M. Bonvalot.--Le transport des bagages.L'HIVER DE 1891.--L'Asile de nuit installé dans le Palais desArts-Libéraux, au Champ-de-Mars.LA NEIGE EN ALGÉRIE.--Une rue de la ville haute, àAlger.--Phot. Famin.LA NEIGE EN ALGÉRIE.--La place du Gouvernement, à Alger,vue prise le 19 janvier.--Phot. Geiser.Ohé! les masques, ohé! Allons, sortez de vos moules, faux nez et postiches de tout genre, et, dans un divertissant défilé, montrez-nous que la gaieté française est moins moribonde qu'on ne se l'imagine, et surtout qu'on ne le dit!Que de souvenirs joyeux, en effet, évoque pour le lecteur la vue de tous ces masques, et quelles bonnes histoires personnelles ne rappellent-ils pas à chacun de nous? Dans notre souvenir ils s'agitent, s'animent, et, de toutes les cavités de ces figures de carton blafardes ou rutilantes, il se dégage un vague murmure sonore, écho de nos folies de vingt ans!On a beau s'en défendre, il reste de ces premières impressions comme une griserie, et plus d'un, qui depuis longtemps ne se masque plus, hélas! s'est surpris à vouloir, pour une fois au moins, recommencer.De tous temps l'homme s'est masqué pour se moquer de l'homme. Bacchanales grecques, saturnales romaines, fête des fous ou des vendanges, procession du renard dans l'ancien temps, promenades du géant Gayant, de la tarrasque, du bœuf gras plus près de nous, le masque a tout accompagné et a subi de nombreuses transformations. On le rencontre pour la première fois, d'une façon certaine, au théâtre grec, où il avait un double but: d'abord donner plus de vérité à la représentation du personnage, ensuite renforcer par certains artifices la voix de l'acteur.Les masques antiques se divisaient en plusieurs catégories: masques de vieillards, de jeunes hommes, d'esclaves et de femmes. Mais ce n'étaient pas là des masques dans l'acception que l'on donne aujourd'hui à ce mot, ils ne comportaient aucune idée de déguisement.Ces masques du théâtre ancien se sont d'ailleurs perpétués jusqu'à une époque peu éloignée de nous. Polichinelle, le capitaine Matamore, Arlequin enfin, en sont comme les derniers reflets.De la scène, le masque ne tarde pas à passer à la ville, et cette mode prend naissance en Italie, à Venise, où elle est une conséquence toute naturelle de son célèbre carnaval.Dès lors, tout le monde se masque, mais alors aussi commencèrent les abus; adopté pour favoriser la galanterie et les divertissements, le masque servit bientôt à faciliter les crimes.François 1er, Charles IX et Henri III essayèrent par de nombreuses ordonnances de mettre fin à ces méfaits, mais inutilement.De même, bien plus tard, en 1789, le gouvernement crut devoir les proscrire comme portant atteinte à la dignité humaine; malgré cela ils n'en continuèrent pas moins à être de toutes les fêtes populaires et à rire bravement au nez de la loi.Mais l'époque moderne est arrivée, le masque va se transformer entièrement.Les premiers masques étaient en bois ou en écorce de bois, le cuir vint ensuite; puis la cire. Le bois en était souvent doublé de cuivre, d'airain ou d'argent, surtout pour les masques de théâtre, dans le but d'augmenter la sonorité et la résonance de la voix; ils étaient en quelque sorte l'exagération de la figure humaine dont ils essayaient cependant de se rapprocher. Les masques de cuir durèrent peu et ne tardèrent pas à être remplacés par ceux de cire qui, eux-mêmes, ne durèrent pas longtemps.A notre époque différents éléments servent à le fabriquer. On fait des masques en étoffe, en toile sans cire, ou en toile avec cire, en toile métallique. Les étoffes employées sont: la percale, les étoffes à dessins, la satinette, le satin de toutes qualités et de toutes couleurs, le velours, la dentelle, le tulle, les paillettes; mais le plus généralement le masque actuel est en carton.On emploie pour cela quatre qualités de carton: le gris, le blanc, le demi-fin; ainsi nommés, cela se comprend, d'après leurs qualités. On se sert enfin de ce qu'on appelle le masque fort pour fabriquer les pièces exceptionnelles qui ont besoin d'offrir une plus grande résistance.Nous n'insisterons pas sur les manipulations que nécessite la fabrication d'un masque: nous dirons simplement que la feuille de carton plus ou moins ramollie par l'humidité est appliquée contre les parois d'un moule, dont, une fois sèche, elle doit reproduire l'empreinte: cette manipulation exige beaucoup d'adresse et d'habitude et la possession d'un matériel spécial, très nombreux, puisqu'il faut autant de moules que l'on veut faire de formes différentes de masques.Chaque masque est ensuite placé, pour recevoir la couleur, sur un moule en relief en carton fort.On passe d'abord une couche de couleur chair claire, délayée avec de la colle de peau afin de donner de la raideur au carton. Cette première couche étant sèche, on en passe une seconde définitive et nuancée suivant le caractère qu'aura le masque; ensuite, avec un tampon de laine, on met du rouge au front, aux joues, au menton, etc.; les sourcils, cils, barbes et moustaches sont peints avec des couleurs très fines délayées dans de la gomme arabique: puis, sur le tout, on étend un encollage à la colle de pâte destinée à empêcher les taches, puis un vernis à l'alcool.Enfin, lorsque toutes ces opérations sont terminées, on perce les yeux, les narines, la bouche, avec des emporte-pièces.On rogne ensuite le tour du masque avec des ciseaux et il est prêt à être vendu.Ce rognage après coup demande quelques explications, car il est en quelque sorte la caractéristique du masque de fabrication française.En France, en effet, la feuille de carton employée est toujours plus grande que le moule, elle le déborde de un à deux centimètres et ce bord, rabattu en avant; forme autour du masque un écran circulaire protecteur qui empêche la peinture et le vernis d'en salir l'intérieur, lequel doit être en contact avec la figure, et lorsque plus tard on le découpera, la tranche de carton sera blanche et immaculée. Il en est de même pour le perçage des ouvertures après coup.En général les étrangers, les Allemands surtout, négligent ces précautions, mesurent leur carton juste aux dimensions du moule, découpent d'abord les ouvertures et peignent par-dessus. Ainsi les poils du pinceau débordent à l'intérieur du masque par la bordure et les trous et en maculent l'intérieur et la tranche.Toutes les fois donc que vous verrez de larges traînées de rouge chair ou de noir sur les bords, à l'intérieur, ou autour des yeux et de la bouche, toutes les fois que vous verrez un masque dont la tranche sera colorée, dites-vous: voilà de la fabrication étrangère, et n'achetez pas, à moins que, la sueur aidant, vous n'aimiez à voir votre figure transformée en arc-en-ciel après quelques instants de port.Un mot maintenant sur le masque de cire. Il a pour base la toile fine et un peu usée qui, durcie au moyen de la colle de pâte, se manipule comme le carton, puis est plongée dans de la cire bouillante. Cette manipulation délicate se comprend facilement.En résumé donc, carton et toile imprégnée de cire, voilà les principaux éléments des masques actuels, on n'en fait plus ni en peau, ni en bois, ce dernier est exclusivement réservé aux macarons qui sont des motifs de décoration et n'ont rien à voir avec les masques.Nous avons laissé à dessein pour la fin les masques en étoffes, tels que les loups et les dominos, parce que leur fabrication est un secret français jusqu'à ce jour soigneusement gardé, qui nous donne une réelle supériorité, et n'a pu encore être ni imité ni surpris par l'étranger.Il y a entre le loup et le domino une différence que peu de gens connaissent et qui est cependant originale. Nous devons la signaler ici.Le loup est rond ou plutôt ovale; quant au domino, c'est un loup de forme carrée. Le loup désigne la femme et le domino l'homme lorsque tous deux sont déguisés, et lorsque la femme est déguisée en homme elle doit porter le loup de son sexe pour indiquer ce déguisement, à moins que, pour compléter la supercherie ou l'illusion, elle ne porte le domino.De la fabrication au fabricant, il n'y a qu'un pas, franchissons-le:Jusqu'en 1770, l'Italie en a eu le monopole, ses fabricants n'avaient pas de rivaux; mais, peu à peu, la France s'est emparée de cette industrie, où l'Allemagne la suit et depuis cinq ou six ans environ paraît rivaliser avec elle, non sans résultats.Les fabricants sont d'ailleurs peu nombreux. On en compte 4 à Paris, 2 en Belgique, 2 en Allemagne et 1 enfin en Grèce, 9 en tout, pour le monde entier.Ces neuf fabricants vendent en moyenne, l'un dans l'autre, quatre millions de masques par an. Dans ce chiffre Paris entre pour douze cent mille environ, l'Allemagne pour le double, la Belgique et la Grèce se partagent le reste, et, chose curieuse, c'est à Paris même que se vendent le plus de masques allemands.Veut-on savoir maintenant en quels pays s'écoulent tous ces masques?Dans le monde entier, mais principalement dans l'Amérique du Sud.L'Angleterre en consomme très peu, la Russie quelques-uns à peine, la Turquie par contre énormément. L'Italie, que l'on croirait devoir être au premier rang, n'en fabrique plus et en consomme modérément; il en est de même pour l'Espagne, le Portugal, la Suède, la Norvège, la Suisse, la Roumanie.La Belgique et l'Allemagne naturellement se fournissent elles-mêmes. Quant à la Pologne, seule de tous les pays, elle n'en consomme pas.L'Asie, enfin, n'est représentée que par la Perse dont le souverain a fait d'assez importantes commandes de masques à l'une des principales maisons de notre place, mais pas du tout dans le but que l'on s'imagine.Les masques entrent en effet en Perse dans le matériel scolaire. Ils servent aux instituteurs à effrayer, en s'en affublant brusquement, leurs élèves paresseux ou désobéissants, qui doivent, à cette vue, cela se conçoit, pousser des cris... perçants et revenir, espérons-le, à de meilleurs sentiments.Les masques ont eu, on le voit, toutes les gloires; cette fin morale et instructive à laquelle on ne s'attendait pas fait qu'il leur doit être beaucoup pardonné. Et quel chemin parcouru par ce léger carton!Quel est, maintenant, le prix du masque et quelles en sont les variétés actuelles?Les prix en gros et en fabrique vont de deux centimes à six, sept et huit francs la pièce, suivant, bien entendu, les qualités, les genres et la quantité. Le détaillant les revend à son gré, il n'y a pas à cet égard de limites ni de tarifs.Quant aux variétés, elles sont innombrables et dépendent du génie inventif du fabricant et de sa richesse en moules. Elles comprennent les masques entiers, les demi-masques, et les pièces postiches isolées.Citons les principales, nous donnerons à côté quelques prix encore. Parmi les masques entiers d'abord:Les masques de carton pour enfants à 4 francs la grosse et 35 centimes la douzaine, puis ceux pour hommes à 8 francs la grosse et 70 centimes la douzaine, puis les masques-caricatures à oreilles garnis ou non de crins, dont l'Alphonse et la vieille femme sont les types, qui se vendent par douzaine de 6 à 15 francs; puis les masques de carton fantaisie, comprenant les diables, monstres, pompiers, paysans, jockeys, chinois, avec garnissage excentrique et coiffures mobiles, qui vont de 7 fr. 50 à 27 francs la douzaine; puis les caricatures proprement dites et les types divers, vieux fonctionnaires à favoris et lunettes, malades avec bandeaux et belles-mères avec des animaux sur le nez (à 18 francs la douzaine de belles-mères), enfin les têtes d'animaux, girafe, rhinocéros, éléphant, chameau, grand-duc, canard, autruche, phoque, tortue, maquereau, rouget, lièvre, rat, avec crânes et mâchoires articulés, qui vont jusqu'à 42 francs.Parmi les demi-masques nous trouvons deux variétés de nez: les nez fantastiques de 30 centimètres et les nez monstrueux de 40 centimètres de longueur; du fantastique qui est le moins au monstrueux qui est le plus, il y a 9 francs d'écart, plus de la moitié (9 à 18 francs la douzaine), mais cela ne fera jamais reculer un véritable amateur.Le nez est, on le sait, un organe orgueilleux et entreprenant, aussi le prix de cet organe peut-il s'élever jusqu'à 30 francs. Mais aussi, quel nez pour ce prix!Les masques en cire et en toile renferment peu de variétés, leur prix varie de 7 à 42 francs la douzaine. Ceux en toile métallique comportent aussi très peu de modèles.Les dominos et les loups méritent de nous arrêter un instant. Les plus vulgaires sont en carton et coûtent de 7 à 51 francs la grosse, suivant qu'ils sont avec ou sans barbettes cousues. Quant aux autres, ceux dont la fabrication est un secret, leurs prix varient suivant l'étoffe et suivant la barbette: en percale, l fr. 50 à 4 fr. 25 la douzaine; en satinette, 2.75 à 4.75; en satin, 2.50 à 30 francs pour les loups, de 2.75 à 42 fr. pour les dominos; le prix le plus élevé des dominos en velours est de 36 francs.De ces deux grandes variétés, masques pleins et demi-masques, c'est la première qui se vend en grande proportion le plus.** *Il nous reste, pour terminer cette énumération des types de masques, à parler des grosses têtes, dont deux spécimens, l'enfant qui pleure et l'enfant qui rit, forment le frontispice de nos dessins.Cet article, malgré son prix relativement élevé, se vend bien.Il n'y en a pas moins de 150 variétés différentes, dont la nomenclature est à elle seule tout un catalogue, et dont les prix flottent entre 4 et 10 francs la pièce, toujours, bien entendu, pris en fabrique et en gros.Voici les noms techniques de quelques-unes des plus remarquables parmi les grosses têtes: Coq du village, Donneur d'eau bénite, Eunuque, Fluxionneux, Guenon coiffée, Hyacinthe, Invalide à la tête de bois, Juge, Maquignon, Mascotte, Nez piqué, Polyte, Pamphile, Paulus, Rochefort, Ramollot, Shah de Perse, Sauvage du Brésil, etc. C'est dans cette catégorie que se trouvent tous les animaux: Blaireaux, Chouettes, Castors, Grue, Grenouille, Ane, Cheval, Dindon, Tigre, Veau, Eléphant, etc., etc., et toutes les nationalités: Chinois, Japonais, Anglais, Russes, Turcs, Persans, Allemands, etc., Cinghalais, enfin, et Javanais, souvenirs de notre dernière Exposition Universelle.Inutile de dire que les nègres y sont brillamment représentés par cinq modèles:Le Nègre, tout court, le Nègre à turbans, le Nègre planteur, la Négresse à perles et la Négresse à madras.Le monde entier est représenté dans cette collection, depuis le Kroumir jusqu'au Zoulou, sauf le Français cependant dont le type national est de ne pas en avoir, mais dont quelques spécimens locaux sont néanmoins reproduits: Alsacienne, Auvergnat et Normand.Si nous ajoutons à cette nomenclature la mention des têtes à doubles faces, dites janus, nous aurons complètement passé en revue les masques dont la gamme grotesque ou humoristique commence au nez d'un sou pour finir à la double face, réserviste d'un côté et rosière de l'autre, au prix de 10 fr. la pièce.Parmi les dessins que nous donnons aujourd'hui, le lecteur reconnaîtra facilement, reproduits d'après les modèles originaux, les différents masques dont nous avons parlé.Sur la première page il trouvera: en tête, l'enfant qui pleure et celui qui rit, au-dessous d'eux un masque à barbe, un glabre, un diable, un idiot, puis l'Alphonse au-dessus de l'Anglais et du monstre, et dans un cartouche deux masques d'acteurs anciens.La deuxième nous présente en groupe trois masques anciens et trois Japonais facilement reconnaissables, puis toute une pantomime en cinq Pierrots.Pierrot 1er montre sa langue à Pierrots 2 et 3, étonnés de la trouver si mauvaise. Conclusion: administration par une main secourable de 50 grammes d'huile de ricin à Pierrot transformé en malade. Le page se termine par un macaron de femme japonaise, portrait de belle-mère probablement à en juger par sa mine, et par le fameux masque de guerre du célèbre Shogun Yeyas Minamoto, légendaire au Japon et qui se trouve dans toutes les panoplies.La troisième page est un résumé de l'histoire des bêtes et de celle des races et contient deux types bien connus de masques, vrais ceux-là, d'acteurs modernes, Daubray d'abord, puis Lassouche, l'inoubliable créateur du genre qui porte son nom, et, comme en une vision, Sarah Bernhardt, Coquelin, Daudet, enfin Dumas.La quatrième page débute par deux caricatures, puis une bonne femme, un clown, un yankee, un monocle, Pierrot, et Jules Ferry: ce dernier, paraît-il, a toujours du succès. Cette page se termine par une scène représentant la peinture des masques.Un mot encore, et nous aurons tout dit.Ce n'est guère que depuis l'année dernière que le commerce du masque a paru un peu reprendre à Paris; la capitale a semblé se réveiller d'une longue torpeur. L'interdiction de la procession du bœuf gras avait porté le coup suprême à l'industrie qui nous occupe en supprimant la dernière mascarade, la dernière réjouissance officielle que la promenade des blanchisseuses, elle aussi d'ailleurs tombée en désuétude, n'avait pu remplacer.Aussi le cri des fabricants de masques était-il: «Le rétablissement du bœuf gras ou la mort!»Il est heureusement arrivé jusqu'aux oreilles de nos édiles! le peuple leur demandait et du pain et des masques, ils ont sagement fait d'y consentir.Terminons en constatant avec une satisfaction évidente d'amour-propre que l'homme est avant tout un animal judicieux et policé; il a de tout temps aimé à réglementer même ses folies: à ce titre le masque ne devait pas échapper à la vigilante attention du législateur.De tous temps aussi des ordonnances sont intervenues, défendant, autorisant, réautorisant les masques et les mascarades; celles encore en vigueur de nos jours sont la loi du 24 août 1790 et l'ordonnance de police du 25 février 1825 qui arment les corps municipaux contre la licence et les pétulances de la gent masquée.En voici les articles principaux:Défense avec le masque de porter bâton ou épée;Défense de paraître masqué avant ou après certaines heures;Défense de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre public ou de blesser la décence:Défense de proférer sous le masque des mots grossiers ou injurieux;Défense de jeter des corps étrangers dans les voitures ou dans les maisons Tout masque doit se conformer aux injonctions de l'autorité.La perpétration d'un crime sous le masque constitue une circonstance aggravante.Nous en avons fini avec l'histoire des masques: puissent-ils cette année encore ne pas mentir à leur joyeuse réputation!Hacks.L'HIVER DE 1891.--Le déglaçage de la Seine au moyen de la mélinite.(Voir l'article page 120.)Tracé de la rigole destinée à recevoir le cordeau détonnant de mélinite.Dévidage du cordeau.Le placement des pétards.Jonction de deux bouts du cordeau.L'HIVER DE 1891.--La traversée de l'Escaut: un vapeur sefrayant un passage à travers les glaces.L'HIVER DE 1891.--L'embâcle de l'Escaut, à Hoboken(Belgique). D'après les photographies de M. H. Colon, d'Anvers.
LE VOYAGE D'EXPLORATION AU TIBET DU PRINCE HENRI D'ORLÉANS ET DE M. BONVALOT. En marche sur les hauts plateaux.--D'après des photographies de M. le prince Henri d'Orléans.
a mort du prince héritier de Belgique a été un deuil pour Paris. A la première représentation deThermidor, le Président de la République n'a pas occupé son avant-scène et la baignoire du duc d'Aumale est restée vide. Elle était même mélancolique à voir cette unique baignoire grillée, dans cette salle brillante, étincelante, toute parée. Une grande première s'il en fût.
Une grosse affaire ceThermidor, et qui a mis en mouvement toute la curiosité artistique et toute la passion politique. Après quelque cent ans, on ne peut, paraît-il, parler de la Terreur sur un théâtre sans être accusé d'attentat à la République. Nous a-t-on assez raconté depuis des mois à propos du comédien Labussière, héros de la pièce de M. Sardou, l'arrestation des comédiens français coupables d'avoir jouéPaméla, une pièce qu'on trouvait alors anti-civique! Ma parole, il se trouverait encore des gens capables de décréter d'accusation les artistes qui ont reçu et jouéThermidor.
Je ne plaisante pas, je constate. Pour les fanatiques de la politique, un homme qui écrit un article, un livre ou une pièce désagréables à leurs idées, est aussi coupable qu'Eyraud et que Fouroux et on ne demanderait pour lui aucune commutation de peine.
--La grâce de Fouroux! La grâce d'Eyraud!
Je ne vois que des entrefilets de ce genre dans les journaux. Il paraît qu'on doit gracier Eyraud à cause de sa famille. Avait-il songé à la famille de l'huissier Gouffé quand il ne le graciait pas? On va aussi, je pense, demander la grâce de ce Wladimiroff que me paraît un joli type d'amoureux moderne. Il n'a pas fait bonne figure devant ses juges, le héros du «drame de Ville-d'Avray». Ce Chambige slave--pardon, j'insulte Chambige--n'a pas du tout conquis le public et surtout le public féminin. Or, à la Cour d'assises comme au théâtre, il faut avoir pour soi les femmes.
--Cherchez la femme, dit la police.
--Entraînez la femme, disent l'auteur dramatique et l'avocat.
Et il ne l'a pas entraînée du tout, la femme, ce M. Wladimiroff! Il s'était contenté de la tuer dans la personne de Mme Dida.
Ces assassinspar amour(ainsi s'intitulent-ils), sont d'ailleurs bien curieux. Ils jurent: 1° de tuer l'objet aimé; 2° de se tuer après. Mais, après avoir accompli la première partie de leur tâche, ils reculent généralement devant la seconde.
Or, c'est cette seconde partie qui est la plus difficile à accomplir. Il est assez facile de dire à une malheureuse: «Mourons ensemble, veux-tu?»
Et, par amour de la phrase, l'autre répond aussi sans difficulté: «Oui, mourons ensemble!»
Elle ajoute même quelquefois, étant romanesque:
--Avec joie, mon adoré, avec joie!
Mais quand l'amoureux, l'Antony, leWerther à deux, a ajouté: «Viens avec moi dans l'éternité», et pressé la gâchette d'un pistolet, quand la femme est tombée, qu'Antony se trouve en face d'un cadavre, soudain il réfléchit, Antony, il hésite, il trouve, avec une rapidité au moins égale à celle qu'il a mise à pousser la détente, il découvre brusquement que la vie, cette guenille, a encore d'aimables lambeaux et le pistolet qu'il dirige contre lui-même est tenu d'une main beaucoup moins ferme que celui qu'il a braqué sur la victime.
Et il vit, Antony, ou du moins il voudrait bien vivre! Mais les gendarmes s'en mêlent, et aussi ces vilains juges d'instruction que les assassins de profession--qui méprisent volontiers les assassins par amour--appellent, dans leur argot, lescurieux.
Des curieux qui ne sont pas des fervents de lacuriosité, c'est-à-dire de la collection, comme ce Champfleury dont on vend les livres, les bibelots, les faïences et les autographes, cette semaine. Vente très intéressante, car Champfleury était un amasseur de documents, un chasseur de curiosités.
Comme ce Trublet dont on a dit:
Il compilait, compilait, compilait...
on pourrait dire de lui:
Il entassait, entassait, entassait...
Assiettes révolutionnaires, poésies de la période révolutionnaire, poésies de la période romantique, bouquins intéressants, lithographies de Daumier, dessins de Gavarni, Champfleury enfouissait tout dans son cabinet de Sèvres où la mort est entrée, prenant et dispersant toutes ces collections pour la plus grande joie des autres curieux.
M. Paul Eudel a écrit une bien jolie préface pour le catalogue de cette vente. Il raconte des gamineries de Champfleury, qui était resté unmystificateur, comme Labussière, et aussi des anecdotes qui montrent le flair du dénicheur d'objets d'art.
--Je ne suis pas sérieux, disait Champfleury, il y a assez de gens sérieux sans moi.
Et, dit M. Eudel, il ajoutait de ce ton traînard qui lui était personnel:
--Je me suis bien amusé dernièrement. Dans la rue Geoffroy-Marie, au siège de la Société des gens de lettres, se trouvait sur le mur cette indication au bas de l'escalier:
Sauvage Allant et Cieà l'entresol.
Sauvage Allant et Cieà l'entresol.
Sauvage Allant et Cie
à l'entresol.
Cela m'agaçait toujours lorsque je passais devant cette adresse. Aussi, un beau jour, je n'ai pu résister à la tentation, il me fallut gratter une partie de l'inscription, et on lit à présent:
Sauvage....................à l'entresol.
Sauvage....................à l'entresol.
Sauvage....................
à l'entresol.
Plaisanterie de vieux gamin. Mais il y a là tout un caractère et toute une époque.
Voici le chercheur maintenant:
Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-Michel, Champfleury--j'emprunte encore l'anecdote à M. Eudel--aperçoit parmi un lot de vieilles faïences une porcelaine siamoise qui lui paraît merveilleuse. Il la marchande. La vendeuse ne veut pas en dire le prix.
--Je vous en donne cinq cents francs!
La marchande en eût peut-être demandé vingt ou trente. Elle dit alors qu'elle réfléchira. Champfleury s'en va. La bonne femme s'en va offrir ça et là sa porcelaine siamoise et, ne trouvant pas d'acquéreur, la porte de guerre lasse à Champfleury, qui l'achète et la place au musée de Sèvres.
Quelque temps après, des ambassadeurs siamois de passage à Paris viennent visiter le musée. Champfleury, très fier, leur montre le vase qu'il a acheté.
--Ce cloisonné! dit un des ambassadeurs. Mais c'est là une pièce des plus rares, un morceau de choix. Du onzième siècle. Il serait déjà précieux chez nous.
--Et à combien l'estimez-vous?
--Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze à vingt mille francs!
Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempêta, parla de procès. On l'avait trompée. Elle demandait la résiliation de la vente. Elle alla clabauder chez des députés, nos maîtres. On parla d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit à la marchande un groupe de Sèvres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosités Champfleury avaitdu nez.
Il avait aussi des amis. On le voit à la liste de ses correspondants.
Des amis et des plus huppés. Ce Wagner, dont on célèbre le génie sur tous les tons et dont on réclame le répertoire sur la scène de l'Opéra comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le défendit, le loua un des premiers.
On trouvera--ou l'on a trouvé, car c'est vendu maintenant--parmi les autographes de Champfleury des lettres fort intéressantes relatives aux répétitions duTannhauseret, à la date du 16 mars 1870--quatre mois avant la guerre--Richard Wagner écrivait de Lucerne à Champfleury, en français, une lettre où il lui parle de sesespérances favoritesà lui Wagner, «la fusion de l'esprit français et de l'esprit germanique».
Et quelques mois après le maître-musicien insultait niaisement Paris assiégé et écrivait son Chœur des rats.. Mais, en mars, il disait:
«Vous savez que j'ai toujours eu l'idée de l'érection à Paris d'un théâtre international où seraient données, dans leur langue, les grandes œuvres des diverses nations.Seule la France, et Paris en particulier, saurait relier en un faisceau des productions hétérogènes en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable au développement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les œuvres françaises qui devraient être données sur cette scène exceptionnelle, très indépendante des intérêts du jour, celles de Méhul tiendraient une première place...»
Richard Wagner se réclamant d'un génie français, voilàun comble!
Bien intéressante aussi certaine lettre de Gustave Courbet à Champfleury datée du lendemain de la guerre d'Italie et où le peintre, abandonnant sonCombat de cerfs, qu'il vient d'achever, écrit à son ami:
«Enfin, voici du très scabreux. Je finis l'Amour et Psychéque vous connaissez, avec de légères additions. Ensuite j'ai envie de leur faire un tableau de la guerre, soit le cimetière de Solférino ou autre tuerie au second plan, puis, au premier plan, deux deleurs soldatsqui se distinguent le plus dans ce genre d'exercice: un turco et un zouave. Ces deux bêtes fauves courraient comme deux vampires emportant avec eux des têtes d'Autrichiens au bout de leurs bayonnettes, puis des dépouilles, le tout au crépuscule; les dents du nègre éclaireraient la campagne.»
Eh bien, voilà un homme qui ne saurait être soupçonné--comme David--d'avoir mis son talent au service de la gloire militaire. Il n'aime vraiment pas la guerre, Gustave Courbet, mais il a une manière de la faire haïr qui sent déjà sonOde à la Colonne.
Dans une autre lettre Courbet dit à Champfleury qu'il n'aime pas l'empire, qu'il veut la France libre (et il a raison); mais il ajoute: «Autrement, si je ne considère que moi-même, ce gouvernement fait mon affaire admirablement, il me donne l'orgueil d'être une personnalité!»
Comme les lettres intimes éclairent un caractère! Je ne penserai plus à Courbet sans songer à ces deux petites missives-là.
Mais je m'aperçois que je vous ai peu parlé de Paris. C'est qu'à Paris il n'y a rien de nouveau, si ce n'est la fin de ce froid noir qui nous attristait et désolait--quand il ne les tuait pas--les pauvres diables.
La presse a fait acte d'union en oubliant l'odieuse, 'absurde, l'inique politique, et en se réconciliant pour un jour dans une œuvre de charité. Sans distinction d'opinion, elle a ouvert une souscription publique. Mais le souscripteur le plus important c'est (jusqu'ici) le soleil qui s'est inscrit dès la première liste et comme suit:
Tous mes rayons de soleil. Total: La santé.
On lui a fait le meilleur accueil.
Rastignac.
On a vu de mauvaises institutions corrigées dans la pratique par la sagesse des hommes, et de bonnes rendues impuissantes par leurs passions.Paul Janet.
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Si nous mettions d'un côté tous nos sourires, de l'autre toutes nos larmes, nous aurions un climat limousin, ou les jours de pluie remportent de beaucoup sur les jours de soleil.(Revue félibréenne.)L'abbé Joseph Roux.
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La différence qu'il y a entre une longue vie et un bon dîner, c'est que, dans un bon dîner, les douceurs viennent à la fin.R.-L. Stevenson.
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Il est rare qu'une idée juste et généreuse ne rencontre pas un homme de cœur pour la réaliser.Jules Rochard.
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Pourquoi parler de vérité en histoire? Il y a autant de vérités historiques que d'esprits qui se tournent vers le passé: autant de Thermidors que de Sardous.Maurice Barrés.
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Ce n'est pas créer le mal que de le voir, et il faut le voir pour y porter remède.(Questions actuelles.)Paul Deschanel.
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Il n'y a pas de misères humaines avec lesquelles un homme d'esprit ne plaisante et ne joue, tant qu'il n'en est pas lui-même atteint.
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Laissez-nous nous moquer un peu des médecins quand nous nous portons bien: ils prennent assez leur revanche quand nous sommes malades.G.-M. Valtour.
Quelle loi météorologique régit les saisons? Voilà une question qui nous est adressée de toutes parts et à laquelle nous aimerions pouvoir répondre. Si la connaissance du temps est encore à ses débuts et infiniment éloignée des certitudes qui font la gloire de l'astronomie, ce n'est pas une raison pour désespérer d'arriver jamais à aucun résultat, et c'est au contraire une raison de plus pour ne négliger aucune circonstance--surtout lorsqu'elles sont importantes--d'étudier la question et de faire faire un pas en avant à la météorologie. Peut-être les remarques suivantes contribueront-elles à avancer un peu la solution du problème.
Les cyclones qui ont été observés récemment aux États-Unis et qui ont traversé l'Atlantique pour aborder l'Europe par l'Écosse ont été liés d'une manière tout à fait directe et très étroite au changement subit du temps et à la cessation du froid sur toute l'Europe. Il y a certainement là une relation de cause à effet.
Quand l'Europe est sous le coup de froids rigoureux comme ceux qui ont sévi du 26 novembre au 20 janvier, l'atmosphère qui pèse sur elle est, contrairement à nos impressions nerveuses, plus lourde que celle qui accompagne la pluie et les tempêtes. Le baromètre se tient aux environs de 770 millimètres.
Les minima thermométriques correspondent à ces maxima barométriques. C'est ce qu'on appelle le régime anticyclonique, baromètre élevé, vents du nord et de l'est, froids plus ou moins intenses. Ce régime est détruit par l'arrivée des dépressions atmosphériques. Le vent tourne à l'ouest, le baromètre baisse, le dégel et les pluies arrivent, et parfois même un temps de printemps, chaud et magnifique, comme celui de dimanche et lundi derniers, où le soleil a été plus chaud et plus brillant que dans bien des journées de mai. Le contraste a été subit et pourrait être considéré comme fantastique si la variabilité de notre climat ne nous y avait accoutumés de tout temps.
Carte barométrique du 20 janvier. Carte thermométrique du 20 janvier.
Pour bien nous rendre compte de cet état de choses, comparons entre elles deux journées montrant bien ce contraste. Choisissons celles des 20 et 21 janvier. Voici d'abord la carte barométrique et la carte thermométrique de la première. On a réuni par une même courbe les points qui ont la même pression barométrique, et, pour la seconde carte, également par une même courbe ceux qui ont la même température. Il est visible, sur la première de ces deux cartes, que la haute pression de 770 millim. s'étend de Brest à Paris, Belfort, Lyon, Toulouse, Madrid, et celle de 765 m. de Portsmouth à Hambourg, Prague, Munich, Gap, Barcelone. Les hautes pressions règnent également sur la Russie. Les faibles pressions, inférieures à 760mm, commencent à se marquer sur l'Irlande, l'Écosse, la mer du Nord et la Norvège; je dis commencent, parce que la veille et les jours précédents les hautes pressions dominaient là comme sur le reste de l'Europe.
Eh bien, ce jour-là, 20 janvier, dernier jour du froid, on voit par la carte thermométrique que toute l'Europe était dans le froid, à l'exception des îles britanniques. La courbe de zéro part de Trébizonde pour passer par Belgrade, Florence, la Corse, Barcelone, Cordoue, Lisbonne et remonter par le Portugal jusqu'à Londres et Christiania. La courbe de 5° au-dessous de zéro passe par Turin, Cette, Bayonne, Nantes, Bruxelles, Copenhague. La courbe de 10° de froid enveloppe une partie de la France et la Suisse, de Lyon à Berne et à Belfort. La veille, le froid sévissait plus fort encore à l'est de la France: -15°,-20° et -25°.
Voilà l'état anticyclonique: froids rigoureux et haute pression.
Comment ce froid a-t-il cessé?
Tout d'un coup, par l'accentuation de la dépression barométrique qui commençait la veille.
Carte barométrique du 21 janvier. Carte thermométrique du 21 janvier.
Voyez la carte du 21: les fortes pressions ont été éloignées vers l'est jusqu'en Prusse, et une dépression considérable, un vaste cyclone tourne ayant son centre sur la mer du Nord. Le vent souffle de l'ouest, le dégel et la pluie arrivent et l'Europe entière a passé subitement du froid au chaud. La courbe de zéro au lieu d'entourer la France, l'Espagne, et tout l'ouest du continent, monte de Marseille à Bruxelles, la courbe de 5° au-dessus de zéro monte d'Alicante à Tours et au Havre. Les froids sont refoulés sur la Russie, ce qui est normal. Même régime le lendemain 22, le dégel et la pluie continuent. Le 23,la France entière est à gauche de la courbe de zéro, c'est-à-dire dans la chaleur. Un nouveau cyclone ayant son centre au nord de l'Écosse accentue encore le changement de régime. Le 24, la courbe de zéro va de Trente à Prague, Berlin et Copenhague! Nous reproduisons aussi la carte de ce jour, car elle est vraiment stupéfiante pour ceux qui savent la lire et la comparer aux précédentes. Il en est de même le 25:l'Europe presque entière est à gauche de la courbe de zéro: cyclone sur la Suède.
Carte thermométrique du 24 janvier.
Il nous a paru intéressant de mettre ces faits sous les yeux de nos lecteurs. L'hiver a cessé par l'arrivée d'une série de cyclones, qui tous ont passé au nord des îles britanniques. La question de pronostiquer la fin des hivers reviendrait donc à celle de pronostiquer l'arrivée des cyclones, l'arrivée des dépressions barométriques, l'arrivée du vent d'ouest. Lors même que le cyclone amènerait des tempêtes de neige (ce qui est du reste arrivé cette année), le changement de régime n'en serait pas moins probable.
Nous venons de parler de la cessation de l'hiver. Est-il vraiment terminé, comme nous aimerions le croire? Le froid reviendra-t-il? Si les hautes pressions barométriques reparaissent, la même série de froids ne peut-elle recommencer, le vent du nord-est souffler de nouveau et glacer l'Europe entière?
Quelle est la cause immédiate du froid?
On pourrait croire que c'est cet impitoyable vent du nord-est, qui nous arrive de Russie et de Sibérie, où le thermomètre descend si souvent au-dessous de 30 degrés de glace; mais il importe encore ici d'analyser la question. Or, précisément aux dates des plus grands froids, tels que le 10 décembre 1879 et la période du 17 au 20 janvier derniers dont nous avons mis les cartes thermométriques sous les yeux de nos lecteurs, le froid ne va pas en augmentant dans la direction d'où vient le vent; il est, au contraire, moins fort en Russie qu'en France. Ce n'est donc pas le vent du nord-est qui nous apporte le froid.
Pourtant les grands froids coïncident toujours avec ce courant polaire.
Mais ils s'accentuent sur place, sur la France même. Pourquoi?
Si l'atmosphère n'existait pas, la chaleur reçue du Soleil ne serait pas conservée un seul instant à la surface de notre planète, le sol ne s'échaufferait jamais et resterait constamment gelé, parce que la Terre vogue au sein d'un espace absolument froid, dont la température est de 273 degrés au-dessous de zéro.
Si l'atmosphère était très raréfiée, comme celle qui existe au-dessus des hautes montagnes, notre planète serait également couverte de glaces éternelles.
Quel est l'élément qui, dans l'atmosphère, est le plus efficace pour conserver la chaleur reçue du Soleil? Ce n'est ni l'oxygène, ni l'azote: c'est la vapeur d'eau. Une molécule de vapeur d'eau est 18,000 fois plus efficace pour conserver la chaleur qu'une molécule d'air sec. Grâce à cette faculté précieuse, l'atmosphère agit comme une véritable serre et emmagasine la chaleur solaire reçue, l'empêche de rayonner du sol et d'aller se perdre dans l'espace glacé.
Eh bien! le courant du nord-est, arrivant des continents, est le plus sec de tous les courants atmosphériques. Pendant le régime des hautes pressions, c'est lui qui règne. L'air est sec. Il peut avoir plus d'épaisseur. Peu importe. Il n'a pas la propriété de conserver la chaleur. Cette chaleur reçue est, d'ailleurs, bien faible en décembre et janvier. Les jours sont courts, et les rayons solaires glissent obliquement sans pouvoir échauffer le sol. La terre se refroidit, d'autant plus complètement que l'atmosphère qui la recouvre est plus froide elle-même et surtout plus sèche. L'hiver pourrait revenir--moins glacial naturellement--si les hautes pressions revenaient elles-mêmes.
Telle est l'explication qui nous semble la plus probable de l'origine comme de la fin des grands froids dans nos climats.Camille Flammarion.
COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor» drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.--La scène entre Labussière (Coquelin) et le Pourvoyeur, au 1er acte.
COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor», drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.--Fabienne (Mme Bartet) quittant la Conciergerie pour marcher à l'échafaud (4me acte).
LE ROI DAVID KALAKAUA
Le souverain de l'archipel hawaïen, qui vient de mourir à San-Francisco où il s'était rendu pour rétablir sa santé compromise, était né le 16 novembre 1836; il avait cinquante-quatre ans, et régnait depuis quinze ans.
Cette mort, qui en tout autre temps eût passé inaperçue du public, peut avoir de graves conséquences et précipiter des événements que tous ceux qui sont au courant des choses de l'Océanie sentent prochains. Depuis vingt ans, deux grandes successions sont ouvertes, et l'Europe se les dispute: l'Océanie d'une part, l'Afrique de l'autre. Les terres riches et fertiles que baigne l'Océan Pacifique éveillent les convoitises des grandes puissances. La race indigène qui les peuple s'éteint lentement au contact de la civilisation. La France, l'Angleterre et l'Allemagne ont pris pied sur cette insulaire partie du monde, dont la superficie habitable dépasse celle de l'Europe; solidement assises, la France à Tahiti, aux Marquises, à la Nouvelle Calédonie, l'Angleterre en Australie, à la Nouvelle-Zélande et dans la Nouvelle-Guinée, l'Allemagne sur la terre de l'empereur Guillaume et dans l'archipel Bismarck, elles attendent les événements. Elles ne sont pas seules. De San-Francisco, reine du Pacifique, les États-Unis surveillent la Polynésie et ont déjà fait du tropical royaume hawaïen une station maritime et une dépendance commerciale de la grande République, dont 2,100 milles marins la séparent. Ses missionnaires ont civilisé ces îles, ses colons les ont peuplées, ses capitaux en ont développé les ressources, ses lignes de paquebots ont relié l'archipel au continent, son commerce l'enrichit, et Honolulu, capitale du royaume, est devenue la Nice océanienne des valétudinaires et des millionnaires les États du Pacifique.
Si le gouvernement américain hésite devant une annexion plus complète, si ses hommes d'État reculent devant la tentation de fonder, en dehors du continent, un État nouveau, il n'en est pas de même des colons américains établis dans l'archipel, des fils de colons qui y sont nés, et qui verraient dans cette annexion un retour à leur nationalité, une source de fortune, une plus-value de leurs terres, de grands débouchés assurés à leurs produits, une immigration importante. Depuis un demi-siècle, l'histoire du royaume hawaïen est celle de la lutte sourde soutenue par l'élément indigène contre les tendances annexionnistes des colons américains.
** *
Mêlé à cette lutte, appelé à y prendre part pendant de longues années, à des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires étrangères du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son histoire vaut d'être dite; elle est peut-être le prologue d'événements graves.
Je revois encore, siégeant à la Chambre Haute où l'appelait son rang, le souverain qui vient de mourir. C'était alors un jeune homme de vingt-cinq ans, sérieux, appliqué, de vie irréprochable. Le regard, intelligent et doux, avait ce quelque chose de rêveur particulier aux races d'éclosion rapide et forcée. Sa naissance et son rang le désignaient à de hautes situations, mais rien alors ne faisait prévoir qu'il dût un jour occuper la première. Le roi Kaméhaméha IV régnait; la reine Emma lui avait donné un fils, le prince de Hawaï, et, en cas de mort de cet enfant, le trône revenait au prince Lot, frère du roi. David Kalakaua ambitionnait alors le ministère de l'Intérieur, généralement dévolu à un chef indigène, et s'y préparait en étudiant à fond le mécanisme administratif.
Cependant les événements se précipitaient. Le 27 août 1862 le prince de Hawaï mourait, emporté en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kaméhaméha IV succombait à une attaque d'asthme et son frère lui succédait sous le nom de Kaméhaméha V.
Lui-même devait mourir jeune; il s'éteignit subitement, le 11 novembre 1872, jour où il atteignait sa quarante-deuxième année. Avec lui finissait la dynastie des Kaméhaméhas. Les Chambres se réunirent pour désigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs. En première ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi, arrière-petit-fils, par les femmes, de Kaméhaméha Ier et âgé de trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi n'excluait les femmes du trône et la reine Emma pouvait être élue, mais elle se refusa à toutes les sollicitations, invitant ses partisans à donner leurs voix au prince William. Il fut nommé à une grande majorité.
Elevé par les missionnaires américains, il avait reçu d'eux des idées libérales avancées. Avec la naissance et les dons extérieurs d'un prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi, il apportait sur le trône ces contradictions. Il n'était pas marié; invité par le parlement à désigner son successeur il s'y refusa nettement, alléguant que, n'étant pas convaincu de l'excellence de la forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi; il laissait donc à ses sujets, lui mort, et même de son vivant, toute liberté d'exprimer leurs préférences et de lui retirer, s'ils le désiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il eût été plus logique de ne pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3 février 1874 il mourait après un règne de treize mois.
David Kalakaua restait seul, et le 12 février, malgré l'opposition malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait à se mettre sur les rangs pour faire échouer sa candidature, les chambres réunies l'appelaient au trône par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il y apportait des qualités sérieuses, un vif désir de maintenir l'autonomie hawaïenne, mais une volonté vacillante qui n'était pas à la hauteur du rôle que lui imposaient les circonstances. Elles étaient difficiles. La conclusion d'un traité de réciprocité avec le cabinet de Washington enrichissait les planteurs hawaïens auxquels il donnait le monopole de l'écoulement de leurs sucres sur le marché de San Francisco; mais il mettait le royaume dans une dépendance étroite des États-Unis. La dénonciation du traité pouvait le ruiner; l'annexion assurait à jamais sa prospérité: aussi était-elle plus que jamais ardemment désirée des planteurs, des capitalistes, des propriétaires du sol. En échange des faveurs octroyées, le gouvernement américain demandait la cession de l'embouchure de la rivière de la Perle, près de Honolulu, pour y établir un dépôt de charbon et une station navale. C'était la première main mise, la première aliénation partielle du territoire national, et les indigènes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les concessions demandées, le roi hésitait, cherchant à gagner du temps, mécontentant partisans et adversaires du traité.
Puis, les théories républicaines de son prédécesseur avaient affaibli le prestige de la royauté. Désireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres; l'agitation croissait, dégénérant en révolte. Les colons s'armèrent et, impuissant à conjurer la tempête, le roi dut subir les conditions qu'ils lui imposèrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de ses ministres limité aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi, contraint et forcé, signait une Constitution qui lui enlevait une partie de ses prérogatives, et le 29 novembre de la même année, sous la pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le traité de réciprocité renouvelé pour sept ans en échange de la cession de l'embouchure de la Perle.
Cette cession portait à son comble l'irritation des indigènes; ils voyaient, en outre, dans la déchéance partielle du roi une atteinte aux droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain, annonçant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des hommes résolus et ambitieux se mettaient à la tête des mécontents. Le roi était en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses partisans ni désavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection éclata, elle n'aboutit qu'à une inutile effusion de sang. David Kalakaua resta neutre, retiré dans sa maison de campagne, pendant que ses adhérents se faisaient tuer à Honolulu.
Réduit à un rôle de plus en plus effacé, il ne fit plus, à partir de ce jour, que régner sans gouverner. Sa santé était atteinte, et quand ses médecins, inquiets, recommandèrent un séjour de quelques mois sous un climat moins débilitant que celui des îles, il accepta l'offre du gouvernement américain, qui mettait à sa disposition la frégate Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 décembre dernier débarquait à San-Francisco, où les honneurs royaux lui étaient rendus. Les troupes, l'escortèrent jusqu'au Palace-Hôtel, préparé pour le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus sympathique. Peu de jours après son arrivée, il s'alitait et mourait le 20 janvier.
Nous donnons ci-dessus, en même temps que le portrait du roi défunt, celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait épousé en 1860, et dont il n'avait pas eu d'enfant.
** *
Aux termes de l'article de la Constitution réglant l'ordre de succession au trône, sa sœur, la princesse Liliuokalani, née le 2 septembre 1833, et mariée à un Américain, M. J. O. Dominis, devient reine des îles Hawaï.
LA REINE KAPIOLINI
Une lourde tâche lui incombe. Dans cet océan Pacifique sur lequel l'Europe déborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amérique s'étend, plus soucieuse d'une souveraineté de fait que d'une suzeraineté de nom. Dans l'archipel hawaïen la race blanche se multiplie et s'enrichit, la race indigène décroît, victime de ses aspirations à s'assimiler une civilisation meurtrière pour le sauvage. Et cependant, pour qui le connaît, ce peuple a mérité de vivre. Docile à l'impulsion européenne, il a répudié ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses instincts belliqueux, sa barbare féodalité, son autocratie tyrannique. Il a adopté les idées, les coutumes, les mœurs, la religion, les lois, non de ses vainqueurs, mais de ses aînés. Par son climat, par la fertilité de son sol, par son étonnante richesse, le royaume hawaïen est la perle de la Polynésie, perle de grand prix, dont la possession donnera à la puissance qui l'occupera la clef de l'océan Pacifique du nord, l'unique étape entre l'Amérique et l'Asie. Une femme saura-t-elle, pourra-t-elle défendre l'archipel contre les convoitises étrangères, et, sur les débris d'une race en décroissance rapide, maintenir l'indépendance nationale?C. de Varigny.
Comédie-Française:Thermidor, drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.
Dès l'aube deux pêcheurs ont pris leurs places accoutumées sur les trains de bois de l'île Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus là pour goûter la fraîcheur du matin et pour suivre leurs lignes au courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mène de la berge au lavoir. Le plus âgé des pêcheurs, qui a nom Labussière, le reconnaît, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauvé la vie au régiment de Savoie-Carignan, où ils se sont connus soldats l'un et l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir médiocre comédien, Labussière allait porter la main sur son supérieur, lorsque Martial l'a empêché de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre diable.
Depuis, sa vie s'est traînée on ne sait trop où, comme il lui plaît de le dire. Quant à Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte à la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amène à cette place et à cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait dans les environs de Paris une religieuse novice chassée du couvent des Ursulines de Compiègne. La malheureuse, mourante de faim et de froid, grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux, pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes à lui; bientôt les jeunes gens se sont aimés et se sont juré de s'appartenir l'un à l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti; Martial, qui était de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pré, a été blessé, et est demeuré trois longs mois prisonnier à Anvers; il a été ensuite un des soldats de Fleurus, le voilà à Paris. Sa parente est morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne?
D'après quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue même à ce lavoir. Peut-être cette matinée de juillet, le 9 Thermidor, lui rendra-t-elle sa bien-aimée, et Labussière, qui donne la réplique à un ami retrouvé, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial rentre laissant la République glorieuse à la frontière. Là-bas, c'est le triomphe, ici c'est la terreur.
Cependant, les laveuses qui sont arrivées depuis quelques instants poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant «à l'eau! à l'eau!» une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial. Les mégères l'ont condamnée à la façon dont le tribunal révolutionnaire agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas répondu à leurs propos; c'est une ci-devant. Martial cherche en vain à la défendre contre ces femelles t contre ces sans-culottes accourus à la rescousse, lorsque l'apparition «d'un pourvoyeur» arrête cette émeute. Cet agent sinistre de la police de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en prison, et de là à la mort sans autre forme de procès, si Labussière ne tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorité supérieure.
Voilà le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des plus intéressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse, d'un drame qui va se dérouler dans une des plus terribles journées de la Révolution.
Labussière qui a pris à tâche de sauver son ami Martial et Fabienne avec lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Bérillon, un gros bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline, costumière au petit théâtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et prête à rendre service même à un ci-devant.
Seul avec Fabienne et Martial, Labussière s'explique. Il est employé au comité de salut public. Oui. Comment est-il arrivé là? Après son expulsion du théâtre Mareux, un jeune auteur, Pixérécourt, l'a recommandé au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a donné une place modeste auprès de lui. C'est Labussière qui met en ordre ces dossiers accusateurs qu'on réclame au moment où les victimes sont envoyées au tribunal révolutionnaire. Là, ce brave garçon a trouvé moyen d'être utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protégés; il exerce subrepticement un droit de grâce au péril de sa tête, il anéantit les accusations: ces papiers il les réduit en pâte dans un baquet pendant la nuit et, aux premières heures du matin il va, accompagné d'un petit employé, son complice, les jeter en boules dans la Seine.
Mais on commence à trouver que le désordre est trop grand au dépôt et ces dossiers disparus inquiètent le chef de la police générale, Héron.
Fabienne tressaille à ce nom: elle le connaît ce policier dont la femme était autrefois au service de la mère de Fabienne; elle a eu à implorer sa protection; Héron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui faire payer le service demandé, elle l'a repoussé en le renversant et s'est enfuie; ce qui s'est passé ensuite, Fabienne l'ignore, mais Labussière le sait. Héron a fait grand bruit de cette histoire; il a déclaré qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tenté de tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Héron poursuit Mlle Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussière, qu'à fuir Paris et à gagner, le soir même, la Belgique, et il va retenir leurs places à la diligence.
Les deux amants restent seuls. Pressée par la parole suppliante de Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouvé un asile parmi les Ursulines de Compiègne; elle est devenue leur sœur, et c'est entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononcé ses vœux. «La loi les a brisés, ces vœux, répond Martial.» La jeune fille s'indigne à cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la torture de son amour, de ses larmes, de ses désirs, l'enflamme de sa passion; il la reprend enfin à Dieu: il la ressaisit toute entière. Fabienne partira avec lui quand il aura tout préparé pour le départ. A peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les pressentiments de Labussière ne l'avaient pas trompé. La foule hurle leÇa iraet des chansons obscènes pendant qu'on conduit à l'échafaud les religieuses de Compiègne. Au même instant les agents de Héron font irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a été découverte, est emmenée à la Conciergerie.
Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comité de salut public aux Tuileries. Labussière et son ami Martial apprennent là l'arrestation de Fabienne, un envoyé de Fouquier-Tinville apporte à Labussière le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer toute suite l'affaire, afin que l'accusée comparaisse, le jour même, dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour égoïste de Martial n'hésite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une femme est là et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et faire la substitution, on enverra immédiatement la malheureuse à l'échafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauvée. Ce droit de mort sur une inconnue effraye Labussière qui se révolte d'abord et qui lutte contre les prières et les larmes de son ami. Cette scène magistrale marque le point culminant de l'œuvre. La salle en a été profondément émue.
Cependant Fabienne est enfermée à la Conciergerie. Les deux amis sont accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les municipaux exécutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas définitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre créature, et dans un billet elle a dit à Martial le dernier adieu. Les condamnés défilent entre la haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne paraît, les cheveux coupés, prête pour la mort, lorsque Martial et Labussière lui présentent un papier. Elle n'a qu'à signer.
La loi qui tue la femme l'épargne si elle déclare qu'elle va être mère. Cette noble fille se révolte à l'idée de sauver sa vie par un mensonge et par une honte et elle monte fière et vaillante à la mort. Martial s'élance vers elle; un gendarme l'arrête, et, comme Martial fait résistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet.
Le succès, comme vous devez le penser, a été des plus grands, et la Comédie-Française a tout fait pour l'assurer et par la beauté des décors et par les soins apportés à la mise en scène. Quant aux trois comédiens chargés des trois principaux rôles de la pièce, ils ont fait merveille. Labussière c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son âme et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui joue Martial, a été très chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si émue, si touchante, a été acclamée par toute la salle.M. SAVIGNY.
Thermidorest interdit, ou, pour être plus exact,suspendu. Cette interdiction, qui laisse entière l'appréciation de notre collaborateur Savigny, dont l'article était écrit avant que la nouvelle ne fut connue, ne peut qu'ajouter à l'intérêt des gravures que nous consacrons à la pièce.
Notre premier dessin représente le décor du premier acte. Il est d'un aspect délicieux. C'est le matin d'un beau jour d'été. Nous sommes au bord de la Seine. A droite, le quai vers lequel on monte par un escalier de bois, un escalier tournant. A gauche, une île toute fraîche, qu'ombragent des saules, que bordent des roseaux...
C'est là que se noue le drame. Déjà Labussière (M. Coquelin) a arraché Fabienne Lecoulteux (Mme Bartet), à la fureur des lavandières qui la poursuivaient et elle va pouvoir fuir avec Martial Hugon (M. Marais) lorsqu'attiré par le bruit, un des pourvoyeurs de la guillotine descend de la berge dans l'île. A sa vue, les lavandières reprennent courage... Mais Labussière ne perd pas la tête; on pourrait presque, s'il ne s'agissait d'un sujet aussi grave, dire qu'il ne perd par la carte... Car il lui suffit de montrer au pourvoyeur sa carte civique pour que le pourvoyeur s'incline respectueusement et lui demande pardon de l'avoir interrogé.
Notre deuxième gravure représente les dernières scènes du dernier acte. Elles se déroulent dans la cour de la Conciergerie. Fabienne n'a pas voulu accepter le subterfuge qui lui était offert pour être sauvée... Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime et marche d'un pas ferme vers l'échafaud.
Encore un mot:
On sait avec quelle singulière ardeur M. Sardou suit les répétitions de ses œuvres, aucun détail de mise en scène, de costume, ne lui échappe. Le croquis ci-dessous nous montre le célèbre académicien, coiffé de son béret légendaire, communiquant ses observations à son principal interprète, Coquelin, ce dernier dans le costume de son rôle de Labussière.Ad. Ad.
Le père de Deken. M. Bonvalot. Le prince Henri d'Orléans.Les explorateurs du Tibet.
Le voyage d'exploration au Tibet du prince Henri d'Orléanset de M. Bonvalot.--Le transport des bagages.
L'HIVER DE 1891.--L'Asile de nuit installé dans le Palais desArts-Libéraux, au Champ-de-Mars.
LA NEIGE EN ALGÉRIE.--Une rue de la ville haute, àAlger.--Phot. Famin.
LA NEIGE EN ALGÉRIE.--La place du Gouvernement, à Alger,vue prise le 19 janvier.--Phot. Geiser.
Ohé! les masques, ohé! Allons, sortez de vos moules, faux nez et postiches de tout genre, et, dans un divertissant défilé, montrez-nous que la gaieté française est moins moribonde qu'on ne se l'imagine, et surtout qu'on ne le dit!
Que de souvenirs joyeux, en effet, évoque pour le lecteur la vue de tous ces masques, et quelles bonnes histoires personnelles ne rappellent-ils pas à chacun de nous? Dans notre souvenir ils s'agitent, s'animent, et, de toutes les cavités de ces figures de carton blafardes ou rutilantes, il se dégage un vague murmure sonore, écho de nos folies de vingt ans!
On a beau s'en défendre, il reste de ces premières impressions comme une griserie, et plus d'un, qui depuis longtemps ne se masque plus, hélas! s'est surpris à vouloir, pour une fois au moins, recommencer.
De tous temps l'homme s'est masqué pour se moquer de l'homme. Bacchanales grecques, saturnales romaines, fête des fous ou des vendanges, procession du renard dans l'ancien temps, promenades du géant Gayant, de la tarrasque, du bœuf gras plus près de nous, le masque a tout accompagné et a subi de nombreuses transformations. On le rencontre pour la première fois, d'une façon certaine, au théâtre grec, où il avait un double but: d'abord donner plus de vérité à la représentation du personnage, ensuite renforcer par certains artifices la voix de l'acteur.
Les masques antiques se divisaient en plusieurs catégories: masques de vieillards, de jeunes hommes, d'esclaves et de femmes. Mais ce n'étaient pas là des masques dans l'acception que l'on donne aujourd'hui à ce mot, ils ne comportaient aucune idée de déguisement.
Ces masques du théâtre ancien se sont d'ailleurs perpétués jusqu'à une époque peu éloignée de nous. Polichinelle, le capitaine Matamore, Arlequin enfin, en sont comme les derniers reflets.
De la scène, le masque ne tarde pas à passer à la ville, et cette mode prend naissance en Italie, à Venise, où elle est une conséquence toute naturelle de son célèbre carnaval.
Dès lors, tout le monde se masque, mais alors aussi commencèrent les abus; adopté pour favoriser la galanterie et les divertissements, le masque servit bientôt à faciliter les crimes.
François 1er, Charles IX et Henri III essayèrent par de nombreuses ordonnances de mettre fin à ces méfaits, mais inutilement.
De même, bien plus tard, en 1789, le gouvernement crut devoir les proscrire comme portant atteinte à la dignité humaine; malgré cela ils n'en continuèrent pas moins à être de toutes les fêtes populaires et à rire bravement au nez de la loi.
Mais l'époque moderne est arrivée, le masque va se transformer entièrement.
Les premiers masques étaient en bois ou en écorce de bois, le cuir vint ensuite; puis la cire. Le bois en était souvent doublé de cuivre, d'airain ou d'argent, surtout pour les masques de théâtre, dans le but d'augmenter la sonorité et la résonance de la voix; ils étaient en quelque sorte l'exagération de la figure humaine dont ils essayaient cependant de se rapprocher. Les masques de cuir durèrent peu et ne tardèrent pas à être remplacés par ceux de cire qui, eux-mêmes, ne durèrent pas longtemps.
A notre époque différents éléments servent à le fabriquer. On fait des masques en étoffe, en toile sans cire, ou en toile avec cire, en toile métallique. Les étoffes employées sont: la percale, les étoffes à dessins, la satinette, le satin de toutes qualités et de toutes couleurs, le velours, la dentelle, le tulle, les paillettes; mais le plus généralement le masque actuel est en carton.
On emploie pour cela quatre qualités de carton: le gris, le blanc, le demi-fin; ainsi nommés, cela se comprend, d'après leurs qualités. On se sert enfin de ce qu'on appelle le masque fort pour fabriquer les pièces exceptionnelles qui ont besoin d'offrir une plus grande résistance.
Nous n'insisterons pas sur les manipulations que nécessite la fabrication d'un masque: nous dirons simplement que la feuille de carton plus ou moins ramollie par l'humidité est appliquée contre les parois d'un moule, dont, une fois sèche, elle doit reproduire l'empreinte: cette manipulation exige beaucoup d'adresse et d'habitude et la possession d'un matériel spécial, très nombreux, puisqu'il faut autant de moules que l'on veut faire de formes différentes de masques.
Chaque masque est ensuite placé, pour recevoir la couleur, sur un moule en relief en carton fort.
On passe d'abord une couche de couleur chair claire, délayée avec de la colle de peau afin de donner de la raideur au carton. Cette première couche étant sèche, on en passe une seconde définitive et nuancée suivant le caractère qu'aura le masque; ensuite, avec un tampon de laine, on met du rouge au front, aux joues, au menton, etc.; les sourcils, cils, barbes et moustaches sont peints avec des couleurs très fines délayées dans de la gomme arabique: puis, sur le tout, on étend un encollage à la colle de pâte destinée à empêcher les taches, puis un vernis à l'alcool.
Enfin, lorsque toutes ces opérations sont terminées, on perce les yeux, les narines, la bouche, avec des emporte-pièces.
On rogne ensuite le tour du masque avec des ciseaux et il est prêt à être vendu.
Ce rognage après coup demande quelques explications, car il est en quelque sorte la caractéristique du masque de fabrication française.
En France, en effet, la feuille de carton employée est toujours plus grande que le moule, elle le déborde de un à deux centimètres et ce bord, rabattu en avant; forme autour du masque un écran circulaire protecteur qui empêche la peinture et le vernis d'en salir l'intérieur, lequel doit être en contact avec la figure, et lorsque plus tard on le découpera, la tranche de carton sera blanche et immaculée. Il en est de même pour le perçage des ouvertures après coup.
En général les étrangers, les Allemands surtout, négligent ces précautions, mesurent leur carton juste aux dimensions du moule, découpent d'abord les ouvertures et peignent par-dessus. Ainsi les poils du pinceau débordent à l'intérieur du masque par la bordure et les trous et en maculent l'intérieur et la tranche.
Toutes les fois donc que vous verrez de larges traînées de rouge chair ou de noir sur les bords, à l'intérieur, ou autour des yeux et de la bouche, toutes les fois que vous verrez un masque dont la tranche sera colorée, dites-vous: voilà de la fabrication étrangère, et n'achetez pas, à moins que, la sueur aidant, vous n'aimiez à voir votre figure transformée en arc-en-ciel après quelques instants de port.
Un mot maintenant sur le masque de cire. Il a pour base la toile fine et un peu usée qui, durcie au moyen de la colle de pâte, se manipule comme le carton, puis est plongée dans de la cire bouillante. Cette manipulation délicate se comprend facilement.
En résumé donc, carton et toile imprégnée de cire, voilà les principaux éléments des masques actuels, on n'en fait plus ni en peau, ni en bois, ce dernier est exclusivement réservé aux macarons qui sont des motifs de décoration et n'ont rien à voir avec les masques.
Nous avons laissé à dessein pour la fin les masques en étoffes, tels que les loups et les dominos, parce que leur fabrication est un secret français jusqu'à ce jour soigneusement gardé, qui nous donne une réelle supériorité, et n'a pu encore être ni imité ni surpris par l'étranger.
Il y a entre le loup et le domino une différence que peu de gens connaissent et qui est cependant originale. Nous devons la signaler ici.
Le loup est rond ou plutôt ovale; quant au domino, c'est un loup de forme carrée. Le loup désigne la femme et le domino l'homme lorsque tous deux sont déguisés, et lorsque la femme est déguisée en homme elle doit porter le loup de son sexe pour indiquer ce déguisement, à moins que, pour compléter la supercherie ou l'illusion, elle ne porte le domino.
De la fabrication au fabricant, il n'y a qu'un pas, franchissons-le:
Jusqu'en 1770, l'Italie en a eu le monopole, ses fabricants n'avaient pas de rivaux; mais, peu à peu, la France s'est emparée de cette industrie, où l'Allemagne la suit et depuis cinq ou six ans environ paraît rivaliser avec elle, non sans résultats.
Les fabricants sont d'ailleurs peu nombreux. On en compte 4 à Paris, 2 en Belgique, 2 en Allemagne et 1 enfin en Grèce, 9 en tout, pour le monde entier.
Ces neuf fabricants vendent en moyenne, l'un dans l'autre, quatre millions de masques par an. Dans ce chiffre Paris entre pour douze cent mille environ, l'Allemagne pour le double, la Belgique et la Grèce se partagent le reste, et, chose curieuse, c'est à Paris même que se vendent le plus de masques allemands.
Veut-on savoir maintenant en quels pays s'écoulent tous ces masques?
Dans le monde entier, mais principalement dans l'Amérique du Sud.
L'Angleterre en consomme très peu, la Russie quelques-uns à peine, la Turquie par contre énormément. L'Italie, que l'on croirait devoir être au premier rang, n'en fabrique plus et en consomme modérément; il en est de même pour l'Espagne, le Portugal, la Suède, la Norvège, la Suisse, la Roumanie.
La Belgique et l'Allemagne naturellement se fournissent elles-mêmes. Quant à la Pologne, seule de tous les pays, elle n'en consomme pas.
L'Asie, enfin, n'est représentée que par la Perse dont le souverain a fait d'assez importantes commandes de masques à l'une des principales maisons de notre place, mais pas du tout dans le but que l'on s'imagine.
Les masques entrent en effet en Perse dans le matériel scolaire. Ils servent aux instituteurs à effrayer, en s'en affublant brusquement, leurs élèves paresseux ou désobéissants, qui doivent, à cette vue, cela se conçoit, pousser des cris... perçants et revenir, espérons-le, à de meilleurs sentiments.
Les masques ont eu, on le voit, toutes les gloires; cette fin morale et instructive à laquelle on ne s'attendait pas fait qu'il leur doit être beaucoup pardonné. Et quel chemin parcouru par ce léger carton!
Quel est, maintenant, le prix du masque et quelles en sont les variétés actuelles?
Les prix en gros et en fabrique vont de deux centimes à six, sept et huit francs la pièce, suivant, bien entendu, les qualités, les genres et la quantité. Le détaillant les revend à son gré, il n'y a pas à cet égard de limites ni de tarifs.
Quant aux variétés, elles sont innombrables et dépendent du génie inventif du fabricant et de sa richesse en moules. Elles comprennent les masques entiers, les demi-masques, et les pièces postiches isolées.
Citons les principales, nous donnerons à côté quelques prix encore. Parmi les masques entiers d'abord:
Les masques de carton pour enfants à 4 francs la grosse et 35 centimes la douzaine, puis ceux pour hommes à 8 francs la grosse et 70 centimes la douzaine, puis les masques-caricatures à oreilles garnis ou non de crins, dont l'Alphonse et la vieille femme sont les types, qui se vendent par douzaine de 6 à 15 francs; puis les masques de carton fantaisie, comprenant les diables, monstres, pompiers, paysans, jockeys, chinois, avec garnissage excentrique et coiffures mobiles, qui vont de 7 fr. 50 à 27 francs la douzaine; puis les caricatures proprement dites et les types divers, vieux fonctionnaires à favoris et lunettes, malades avec bandeaux et belles-mères avec des animaux sur le nez (à 18 francs la douzaine de belles-mères), enfin les têtes d'animaux, girafe, rhinocéros, éléphant, chameau, grand-duc, canard, autruche, phoque, tortue, maquereau, rouget, lièvre, rat, avec crânes et mâchoires articulés, qui vont jusqu'à 42 francs.
Parmi les demi-masques nous trouvons deux variétés de nez: les nez fantastiques de 30 centimètres et les nez monstrueux de 40 centimètres de longueur; du fantastique qui est le moins au monstrueux qui est le plus, il y a 9 francs d'écart, plus de la moitié (9 à 18 francs la douzaine), mais cela ne fera jamais reculer un véritable amateur.
Le nez est, on le sait, un organe orgueilleux et entreprenant, aussi le prix de cet organe peut-il s'élever jusqu'à 30 francs. Mais aussi, quel nez pour ce prix!
Les masques en cire et en toile renferment peu de variétés, leur prix varie de 7 à 42 francs la douzaine. Ceux en toile métallique comportent aussi très peu de modèles.
Les dominos et les loups méritent de nous arrêter un instant. Les plus vulgaires sont en carton et coûtent de 7 à 51 francs la grosse, suivant qu'ils sont avec ou sans barbettes cousues. Quant aux autres, ceux dont la fabrication est un secret, leurs prix varient suivant l'étoffe et suivant la barbette: en percale, l fr. 50 à 4 fr. 25 la douzaine; en satinette, 2.75 à 4.75; en satin, 2.50 à 30 francs pour les loups, de 2.75 à 42 fr. pour les dominos; le prix le plus élevé des dominos en velours est de 36 francs.
De ces deux grandes variétés, masques pleins et demi-masques, c'est la première qui se vend en grande proportion le plus.
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Il nous reste, pour terminer cette énumération des types de masques, à parler des grosses têtes, dont deux spécimens, l'enfant qui pleure et l'enfant qui rit, forment le frontispice de nos dessins.
Cet article, malgré son prix relativement élevé, se vend bien.
Il n'y en a pas moins de 150 variétés différentes, dont la nomenclature est à elle seule tout un catalogue, et dont les prix flottent entre 4 et 10 francs la pièce, toujours, bien entendu, pris en fabrique et en gros.
Voici les noms techniques de quelques-unes des plus remarquables parmi les grosses têtes: Coq du village, Donneur d'eau bénite, Eunuque, Fluxionneux, Guenon coiffée, Hyacinthe, Invalide à la tête de bois, Juge, Maquignon, Mascotte, Nez piqué, Polyte, Pamphile, Paulus, Rochefort, Ramollot, Shah de Perse, Sauvage du Brésil, etc. C'est dans cette catégorie que se trouvent tous les animaux: Blaireaux, Chouettes, Castors, Grue, Grenouille, Ane, Cheval, Dindon, Tigre, Veau, Eléphant, etc., etc., et toutes les nationalités: Chinois, Japonais, Anglais, Russes, Turcs, Persans, Allemands, etc., Cinghalais, enfin, et Javanais, souvenirs de notre dernière Exposition Universelle.
Inutile de dire que les nègres y sont brillamment représentés par cinq modèles:
Le Nègre, tout court, le Nègre à turbans, le Nègre planteur, la Négresse à perles et la Négresse à madras.
Le monde entier est représenté dans cette collection, depuis le Kroumir jusqu'au Zoulou, sauf le Français cependant dont le type national est de ne pas en avoir, mais dont quelques spécimens locaux sont néanmoins reproduits: Alsacienne, Auvergnat et Normand.
Si nous ajoutons à cette nomenclature la mention des têtes à doubles faces, dites janus, nous aurons complètement passé en revue les masques dont la gamme grotesque ou humoristique commence au nez d'un sou pour finir à la double face, réserviste d'un côté et rosière de l'autre, au prix de 10 fr. la pièce.
Parmi les dessins que nous donnons aujourd'hui, le lecteur reconnaîtra facilement, reproduits d'après les modèles originaux, les différents masques dont nous avons parlé.
Sur la première page il trouvera: en tête, l'enfant qui pleure et celui qui rit, au-dessous d'eux un masque à barbe, un glabre, un diable, un idiot, puis l'Alphonse au-dessus de l'Anglais et du monstre, et dans un cartouche deux masques d'acteurs anciens.
La deuxième nous présente en groupe trois masques anciens et trois Japonais facilement reconnaissables, puis toute une pantomime en cinq Pierrots.
Pierrot 1er montre sa langue à Pierrots 2 et 3, étonnés de la trouver si mauvaise. Conclusion: administration par une main secourable de 50 grammes d'huile de ricin à Pierrot transformé en malade. Le page se termine par un macaron de femme japonaise, portrait de belle-mère probablement à en juger par sa mine, et par le fameux masque de guerre du célèbre Shogun Yeyas Minamoto, légendaire au Japon et qui se trouve dans toutes les panoplies.
La troisième page est un résumé de l'histoire des bêtes et de celle des races et contient deux types bien connus de masques, vrais ceux-là, d'acteurs modernes, Daubray d'abord, puis Lassouche, l'inoubliable créateur du genre qui porte son nom, et, comme en une vision, Sarah Bernhardt, Coquelin, Daudet, enfin Dumas.
La quatrième page débute par deux caricatures, puis une bonne femme, un clown, un yankee, un monocle, Pierrot, et Jules Ferry: ce dernier, paraît-il, a toujours du succès. Cette page se termine par une scène représentant la peinture des masques.
Un mot encore, et nous aurons tout dit.
Ce n'est guère que depuis l'année dernière que le commerce du masque a paru un peu reprendre à Paris; la capitale a semblé se réveiller d'une longue torpeur. L'interdiction de la procession du bœuf gras avait porté le coup suprême à l'industrie qui nous occupe en supprimant la dernière mascarade, la dernière réjouissance officielle que la promenade des blanchisseuses, elle aussi d'ailleurs tombée en désuétude, n'avait pu remplacer.
Aussi le cri des fabricants de masques était-il: «Le rétablissement du bœuf gras ou la mort!»
Il est heureusement arrivé jusqu'aux oreilles de nos édiles! le peuple leur demandait et du pain et des masques, ils ont sagement fait d'y consentir.
Terminons en constatant avec une satisfaction évidente d'amour-propre que l'homme est avant tout un animal judicieux et policé; il a de tout temps aimé à réglementer même ses folies: à ce titre le masque ne devait pas échapper à la vigilante attention du législateur.
De tous temps aussi des ordonnances sont intervenues, défendant, autorisant, réautorisant les masques et les mascarades; celles encore en vigueur de nos jours sont la loi du 24 août 1790 et l'ordonnance de police du 25 février 1825 qui arment les corps municipaux contre la licence et les pétulances de la gent masquée.
En voici les articles principaux:
Défense avec le masque de porter bâton ou épée;
Défense de paraître masqué avant ou après certaines heures;
Défense de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre public ou de blesser la décence:
Défense de proférer sous le masque des mots grossiers ou injurieux;
Défense de jeter des corps étrangers dans les voitures ou dans les maisons Tout masque doit se conformer aux injonctions de l'autorité.
La perpétration d'un crime sous le masque constitue une circonstance aggravante.
Nous en avons fini avec l'histoire des masques: puissent-ils cette année encore ne pas mentir à leur joyeuse réputation!Hacks.
L'HIVER DE 1891.--Le déglaçage de la Seine au moyen de la mélinite.(Voir l'article page 120.)
Tracé de la rigole destinée à recevoir le cordeau détonnant de mélinite.
Dévidage du cordeau.
Le placement des pétards.
Jonction de deux bouts du cordeau.
L'HIVER DE 1891.--La traversée de l'Escaut: un vapeur sefrayant un passage à travers les glaces.
L'HIVER DE 1891.--L'embâcle de l'Escaut, à Hoboken(Belgique). D'après les photographies de M. H. Colon, d'Anvers.