LA VIE A ROME

L'ILLUSTRATION SAMEDI 7 MARS 1891. 49e année--Nº 2506THÉÂTRE DU GYMNASE.--«Musotte», comédie en trois actes,de MM. Guy de Maupassant et Jacques Normand Jean Martinel (M. Duflos)arrivant chez Musotte (Mlle Raphaële Sizos),--2e acte.E suis encore tout étourdi des événements, déjà lointains pourtant et quasi oubliés, de la semaine passée. Quel étrange moment de notre histoire! Je sais des millions de gens paisibles qui s'endorment, comme moi, confiants dans la paix, le calme apparent, la raison, et qui sont exposés à se réveiller au coup de clairon ou au coup de cornet à bouquin d'une aventure.Plus nous allons, plus la marche des choses appartient à quelques personnalités tapageuses en quête d'un tremplin.Oh! les tremplins! Le clown Lavater sautait, au Cirque, sept ou huit chevaux sans tremplin aucun. Il faut des tremplins à nos affamés de renommée pour faire naître, consolider ou redorer leur gloire. Tremplin, l'affaire deThermidor. Tremplin, le voyage de l'impératrice Frédéric. La souveraine, qui a un peu trop traversé Saint-Cloud et visité Versailles comme une Anglaise voiturée par l'agence Cook, est partie sans avoir rencontré à Paris un autre sentiment que celui qu'on doit à une femme, et seuls quelquestremplinistesont manifesté. Nos peintres n'iront pas à Berlin et, perdant le tremplin que donne toute exhibition officielle, ont fourni un autre tremplin à ceux qui représentent les justes susceptibilités de l'orgueil national. La moralité de l'aventure, c'est que ceux qui se taisent payent pour ceux qui crient--même en France--et qu'en Alsace-Lorraine ils payent encore plus cher.Le sentiment patriotique est, d'ailleurs, une de ces fiertés auxquelles il ne faut pas toucher. Il en est de même de la morale. Elle est ou elle n'est pas. Et voilà que la Chambre des députés, convaincue de la vérité de ce précepte, a condamné par un vote le pari mutuel aux courses.Plus de paris, plus de jeu, plus de bookmakers, plus de courses! Au dire de M. de Kergorlay et du prince de Sagan, c'est un effondrement, une catastrophe. Comment les Courses vivront-elles si elles ne sont pas alimentées par l'Argent? et si les Courses tombent ou sont suspendues comme une pièce qui déplaît, comment nos haras pourront-ils subsister? Où notre cavalerie trouvera-t-elle des chevaux? Nous voilà tributaires de la Hongrie. Et cela parce qu'en vérité les bookmakers ont, comme on dit, trop tiré sur la corde et abusé de la passion du jeu qui est une des fièvres de l'humanité.Et non pas une fièvre intermittente. Non. Elle est dans le sang. L'enfant joue aux billes, le jeune homme aux cartes, les vieilles gens aux dominos.--Si l'on ne joue pas aux courses on jouera ailleurs, dit le prince de Sagan, protestant contre le rôle de la Chambre.Les Courses, c'est la maison de jeu au soleil (ou à la pluie); c'est le plein air du baccarat. Mieux vaut encore ce tapis vert que le tapis franc des maisons louches. Mais quoi! il n'y a rien à dire contre un vote appuyé par la morale. La chambre, en bonne bourgeoise honnête, a proscrit le jeu au Grand-Prix comme la police le proscrit elle-même dans les tables d'hôtes des horizontales vieillies. Ce n'est que le 8 mars--demain, dimanche--que la nouvelle loi sera appliquée. Il sera curieux, le Grand-Prix de Paris de 1891, le Grand-Prix de Paris moral!--Ce ne sera plus le Grand-Prix, ce sera le Grand-Prix Monthyon, disait hier mon ami D...** *Un autre de mes amis, M. C..., m'a indiqué et ouvert un coin de Paris qui eût peut-être fait reculer M. de Monthyon, mais qui est bien bien curieux, tout à fait curieux.Vous savez--si vous l'ignorez, je vous l'apprends--que depuis que Mlle Réjane a pris des leçons de Mlle Grille-d'Égout--Mlle Grille, comme on l'appelle familièrement--plus d'une femme a eu la tête tournée par le pas excentrique deMa Cousine, le grand succès, le clou de l'œuvre. Tout aussitôt, les danseuses des bals célèbres sont devenues des professeurs de pas étranges, et mon ami C... m'a présenté à la plus classique de ces artistes.Je vous la présente. Dans une rue proche de la rue Bréda, rue Clauzel, un rez-de-chaussée assez sombre. Au bout d'un couloir où je lis, collé contre la loge du concierge, cet avis:Les locataires sont priés de donner leur nom au concierge quand ils rentreront passé minuit--on descend deux marches, et on se trouve devant une petite porte sur laquelle est clouée une lithographie portant ce nom:Nini Patte-en-l'Air, danseuse excentrique.Le nom est original. La danseuse est intéressante. Le seuil franchi, on se trouve dans une chambre assez étroite, tapissée d'affiches de théâtre, de photographies, de couronnes dorées aux rubans ornés d'inscriptions--et une femme, jeune, au type méridional, Parisienne pourtant, je pense, est là, donnant des leçons à trois jeunes filles, qui se destinent aux quadrilles du Jardin de Paris ou du Moulin Rouge.Et ce ne sont pas des leçons pour rire. Rien de plus sérieux, je dirai de plus tragique. Il s'agit de donner de l'élasticité aux muscles, d'habituer les articulations à jouer librement, et, pour cela, l'élève s'étend sur le tapis, allongeant son corps, et le professeur, lui prenant le pied, ploie et reploie la jambe et arrive à la plier de telle sorte, que le coup-de-pied touche le front de la patiente. Je dis patiente, car je ne sais rien qui rappelle plus un supplice que cette leçon de danse excentrique. L'élève crie, qu'importe! C'est par de tels exercices, où les os craquent, qu'on se prépare à ces quadrilles où les amateurs applaudissent, fascinés par les dislocations clowniques de ces filles. Et comment d'un coup de pied léger, à peine perceptible, enlever un chapeau sur la tête d'un monsieur, si l'on ne s'est pas soumise à cette épreuve qui donne l'impression d'une torture?--Allons,Brin d'Amour!Allons,la Chinoise!En avant,Chahut! Chaos!Le tourniquet!C'est Nini Patte-en-l'Air qui commande, et gravement et sévèrement, comme un sergent instructeur parlant à des bleus.Les élèves tournent, lèvent la jambe...--Ce n'est pas ça! souriez! Il faut sourire, ou le public croira à l'effort!... Voyez!Et elle prend sa jupe du bout des doigts, spirituelle, légère, sa jambe fine émergeant, le bas noir bien tiré, d'un flot de dessous brodés. La jambe se lève avec une légèreté de battement d'ailes, puis elle retombe, et les pieds, des pieds d'Andalouse, prennent sur le tapis une pose gracieuse, sans effort.C'est leChahut, comme dit Montrouge, le pasteur, dansMiss Helyett, mais c'est à la fois gracieux et presque décent.--C'est ce que j'apprends, dans ce moment-ci, à une femme du monde, nous dit Nini Patte-en-l'Air. Ce nom, qui l'a trouvé?--Une femme du monde?--Oui. J'en ai beaucoup qui veulent apprendre la danse excentrique.--Pourquoi? Pour les bals travestis? Pour jouer dans quelque comédie?--Non. L'élève dont je vous parle, et qui est fort belle avec une bien jolie jambe, me dit qu'elle veut faire une surprise à ses invités quand elle donnera une soirée.Ainsi voilà la mode. On prenait autrefois, sous l'empire, des leçons de Thérésa pour chanter:Rien n'est sacré pour un sapeur. On prend aujourd'hui des leçons de Grille-d'Égout, quand on est Réjane, pour jouerMa cousine, et de Nini Patte-en-l'Air, quand on est charmante, pour donner du piquant et du piment aux quadrilles de ses soirées.Elle cause de tout cela en philosophe, Nini Patte-en-l'Air. On croirait entendre une de ces curieuses flegmatiques dont parle M. Arsène Houssaye en ses Confessions. Le côté social de son rôle lui échappe, mais quand il s'agit de la danse son œil s'allume.--Je n'ai jamais eu de professeur, j'avais cela dans le sang. Quand je danse, quand on fait cercle autour de moi, quand je tourne le bout du pied à la hauteur du front, je suis heureuse, rien ne vaut ça et l'on me donnerait des millions pour renoncer à la danse que je renverrais les millions et que je continuerais à danser!Peut-être y a-t-il quelque exagération dans ce mépris des richesses, à la Sénèque. Et je ne veux pas insister sur la fièvre et la joie que donne la danse de Nini Patte-en-l'Air: nos mondaines se précipiteraient avec trop de facilité sur les traces de Mlle Chahut ou de Mlle Brin d'Amour.On les aura vues, sans nul doute, ces danseuses, sur quelque char-réclame de la Mi-Carême, car les mascarades de la Mi-Carême sont les seules traces du carnaval parisien. PourquoiMi-Carême?C'estMi-Carnavalqu'il faut dire. Ce jour-là, les vendeurs de dentifrices, de corsets hygiéniques ou de biberons perfectionnés, joignent leurs voitures ornées de pancartes aux chars de blanchisseuses promenant les reines de lavoirs. Il y a comme un ressouvenir de la promenade légendaire du géant Gayant à travers les villes flamandes dans cette exhibition de figures énormes montrant leurs dents pour célébrer le kalodant ou leurs mains pour pousser à la consommation du savon Congolais. Le géant Gagnant et son fils Ch'tiot Binbin ont amusé notre enfance. Sa réclame commerciale appliquées la mascarade divertit notre âge mûr, et il ne me déplaît pas de voir des oripeaux sur le boulevard. Cela rompt la monotonie des paysages parisiens.Le Moyen-Age américanisé, voilà ce qu'est la promenade des géants-réclames. Le champ clos du temps passé remis à la mode, voilà ce qu'eût été la rencontre de deux maîtres d'armes célèbres. M. Mérignac et M. Vigeant. On n'a parlé pendant une semaine dans les salles d'armes, et aussi dans les salons, que de cette affaire qui a été arrangée, du reste, et c'était le mieux.Mais quel bruit elle a fait!--Ne pourrait-on pas avoir unservicecomme pour une première? demandait l'autre matin Mme de B...Le motif de la rencontre! Un refus, par M. Mérignac, de prendre M. Vigeant pour juge du camp, dans un assaut.Demande de réparation.--Soit, répond Mérignac, mais j'ai un assaut le 7. Je serai tout à vous le dimanche 8.--A dimanche!C'est, non plus par les hérauts d'armes, mais par les hérauts de la presse que les tournois s'annoncent. On ne sonne plus de la trompe! Un petit article suffit et voilà toute la curiosité éveillée. Deux maîtres de l'escrime croisant le fer, Vigeant et Mérignac mettant flamberge au vent, cela a du chic! Vigeant, justement, qui a un joli brin de plume au bout de son fleuret, a publié un livre amusant comme un chapitre desTrois Mousquetaireset intitulé:Duels de maîtres d'armes. Il y compte les exploits de Jean-Louis, de Lafougère, de Soyès, de Bertrand, les légendes de coups d'épées aussi fameux que ceux de d'Artagnan et de Lagardère. Je m'imagine qu'il tenait à ajouter un chapitre à son livre pour une édition prochaine. Montjoie et saint Denis! la chevalerie n'est pas morte.C'est, je crois, un coup contesté, dans un assaut, qui a été cause de la querelle. Le vieux Larribaud, un maître admirable, survivant du naufrage de laMéduse, un jour que, dans un assaut, on lui contestait un coup, s'interrompit, trempa le bout de son fleuret moucheté dans un encrier, toucha en plein plastron son adversaire--un maître d'armes--et lui dit:--Voilà. C'est marqué à l'encre. Quand vous voudrez, ce sera marqué au sang.Vigeant aurait pu conter ce trait dans sesDuels de maîtres d'armes.** *La démission de M. Paravey a fait beaucoup parler aussi, mais dans un autre monde. On pousse beaucoup M. Carvalho pour la direction de l'Opéra-Comique. L'homme qui a tant fait pour l'art musical français serait à sa place à la tête du théâtre. C'est un lutteur invaincu. Sa femme, la grande artiste, donne des leçons. Ils ont vendu leur galerie de tableaux. Dignement, par un labeur acharné, ils gardent leur rang dans le monde parisien. La presse, si injuste au lendemain de l'incendie, rend justice à l'homme qui a révéléFaust, Mireille, Roméo et Juliette, Carmen, le Passantde Paladilbe, laGrand-Tantede Massenet, tant d'autres œuvres, gloire le notre école française! Alors, pourquoi avoir essayé de l'écraser naguère? Ah! c'est comme cela. Mais ceux que la presse écrase se relèvent quand ils sont des forts.--Si j'étais directeur de l'Opéra-Comique, disait un jeune symboliste, je ne jouerais que du Wagner, et j'ouvrirais parLohengrin!--Moi, répondit un candidat très parisien--trop parisien--je commanderais un poème à Xandrof et je ferais chanter Kam-Hill, chanteur fin de siècle, en habit rouge!--Allons donc! fit B... Vous savez le mot de Fortunio?--Non.--«Kam-Hill, c'est le Maubant de la chansonnette!»RASTIGNACLA VIE A ROMELA BOURGEOISIEQuand un Anglais voit deux Parisiens pérorer et gesticuler au milieu de la rue, ils lui font le même effet de polichinelles qu'à ces Parisiens deux Napolitains pétulants et bavards. De même nous semblons aussi nonchalants et flâneurs à nos voisins britanniques--lesquels d'ailleurs sont jugés pareillement par leurs cousins yankees--que les Italiens le paraissent à nos yeux. Un habitant de l'île de Laputa qui considérerait la terre à vol d'oiseau prendrait New-York pour une maison de fous furieux, dont Londres serait la section des agités moins dangereux, tandis que Paris lui représenterait une agglomération de gens simplement surexcités, et Rome le calme séjour des tempéraments sains et tranquilles.C'est surtout sur les classes bourgeoises que porte cette observation, car, je l'ai remarqué ici même, le monde, au sens social du mot, est à peu près semblable partout, exception faite pour l'Amérique toutefois, par le motif qu'il n'y existe pas.Je n'apprendrai à personne que ledolce farnienteest un produit ultramontain. Non pas que l'activité intellectuelle ne soit considérable en Italie, la splendeur matérielle et morale du berceau de la civilisation occidentale est là pour le prouver; mais elle s'épanche toute en paroles. Un Italien, en compagnie de qui je visitais ces curieuses petites villes de l'Ombrie et de la Toscane, si surabondamment pourvues de chefs-d'œuvre en tout genre, et devant qui je m'étonnais qu'avec tant et de si beaux modèles sous les yeux l'art moderne de son pays produise... ce qu'il produit, me répondit avec beaucoup de raison:--Hélas! c'est justement notre passé qui nous accable. Nous ne pouvons pas refaire tout cela, n'est-ce pas? Alors mieux vaut nous contenter de regarder en nous croisant les bras.Plût à Dieu que cette sagesse eût été suivie par les peintres dont la décoration d'une salle du palais public de Sienne, consacrée à la mémoire de Victor-Emmanuel, me suggérait cette réflexion!** *Ce qui est vrai pour les choses de l'art l'est pour toutes les autres, et en particulier à Rome. Chez les rejetons des nourrissons de la louve, fleurit haut et vivace l'orgueil de sortir d'aïeux qui ont conquis le monde. «Tu regere populos, Romane, memento!»... le Romain s'en souvient parfaitement, mais il fait comme le fils d'un grand homme, qui se garde de chercher à glaner dans le champ de lauriers qu'a moissonné son père. Au surplus, il n'y a plus de monde à conquérir, hormis le continent noir que toutes les nations européennes s'arrachent par lambeaux. Les Italiens envoient des colonnes expéditionnaires à Massouah pour faire comme les autres, et c'est pour cela aussi qu'ils cuirassent de gros navires, qu'ils fondent des canons de 110 tonnes, qu'ils coulent leur armée dans le moule germanique--amour-propre de jeune royaume encore exalté par la vanité méridionale. Mais, au fond, ils se sentent vieux comme le monde, et trouvent qu'après avoir tant fait, ils peuvent se reposer.Après la grandeur de la République romaine et la splendeur des Césars, ce sont les guerres intestines et les agitations politiques, les crimes et les intrigues, les conspirations et les sociétés secrètes, une floraison prodigieuse d'art et d'intellectualité sous toutes ses formes, qui ont épuisé leur sève. Maintenant ils se regardent vivre. Et, si Rome est plus indolente encore que les autres grandes villes italiennes--Naples excepté, qui de tout temps a lézardé au soleil, sans passions et sans désirs--c'est que Rome ne se considère pas comme une des villes de l'Italie, mais comme l'Italie même. Devenue capitale d'un État fait de lambeaux épars depuis mille ans, il lui semble que les faisceaux au chiffre glorieux S. P. Q. R. ont de nouveau soumis les peuples. Elle a absorbé et faite sienne la grandeur des républiques de Gênes et de Venise, la richesse de la Lombardie, la magnificence de la Toscane, et tout ce poids lui pèse sur les épaules. Elle contemple le passé, elle jouit du présent, elle attend l'avenir.Voilà bien des mots pour dire que les Romains sont paresseux. C'est qu'en effet ce n'est pas absolument de la paresse, et il leur déplaît fort qu'on emploie à leur endroit ce substantif désobligeant. L'interprétation de mon ami de tout à l'heure--un Romain--est vraiment la bonne. Et puis il y en a une autre. L'autorité pontificale qui a pesé sur eux pendant tant de siècles n'a pas peu contribué à les endormir dans une paix conventuelle que ne troublaient guère les bruits et les agitations du dehors, soigneusement arrêtés comme des produits dangereux aux frontières des États de l'Église. Ils ne faisaient rien parce qu'ils n'avaient rien à faire, parce que surtout ils ne pouvaient rien faire, et la douce habitude leur en est restée.** *Très ardente et très intelligente pourtant, cette jeune bourgeoisie de Rome capitale, mais point encore rongée par les inquiétudes vagues, les agitations énervées, les impatiences fiévreuses, qui ruent la nôtre au pourchas de l'argent et des jouissances. N'était que ces mots sont devenus d'une irritante banalité, je dirais que si notre état d'âme doit être qualifié de fin de siècle, celui de la jeune Rome des classes moyennes est, au rebours, tout à fait commencement de siècle. Je préfère dire qu'elle est très province, la province vivante d'autrefois.Vivante, oui, mais pas de ce que le jargon du jour appelle la vie intense. Reportez-vous au siècle dernier, dans une bonne ville de parlement et d'université, et considérez ce qu'y était l'existence bourgeoise: vous aurez à peu près le tableau de celle de la Rome contemporaine. La vie mondaine y est quasiment nulle. On vit chez soi et de peu, n'étant point riche, la vanité italienne--alliée à une aimable simplicité--consacrant d'ailleurs aux dépenses extérieures tout ce que ne dévore pas le strict nécessaire de l'existence. Payer ses cigares--ces longs et minces virginias traversés d'une paille qu'on enlève pour établir un tirage permettant de fumer du bout des lèvres sans aspirer qu'à peine--et sa tasse de café ou salimonatachez Aragno, constitue l'article le plus important du budget d'argent de poche. Rentré chez soi, on avale un ample macaroni, arrosé d'un verre d'eau, et on grignote des olives noires en dégustant une fiaschette de vin blanc d'Orvièto ou de Grotta-Ferrata.C'est moins encore parcimonie que dédain de la bonne chère. Harpagon eût été heureux en ce pays où l'on ne mange que pour vivre, sans regarder à ce qu'on a sur son assiette. On est sobre par goût, et le climat déprimant, sous ce ciel bas et chaud chargé de langueur, a bientôt raison des substantiels appétits britanniques comme des raffinements du gourmet français. Les gens qui en voyage ont pour préoccupation principale la question des nourritures feront bien de ne point aller à Rome: ils n'y trouveraient pas un restaurant où avoir un bon dîner pour leur argent, et l'unique différence qui existe entre les diverses catégories de ces établissements est le total duconto. En d'autres pays il est rare que l'entretien de plusieurs hommes réunis autour d'une table ne tombe pas bientôt sur les mérites comparés des vins qu'ils ont et même qu'ils n'ont pas bus au cours de leurs expériences gastronomiques. A Rome c'est très sérieusement qu'ils discutent la qualité respective de l'eau de la fontaine de Trevi, qui vient des cascades de Tivoli, et de celle de la fontaine Pauline, amenée du lac de Brasciano. Quant àl'acqua acetosa, sa nature gazeuse et sa saveur légèrement piquante en font une boisson de luxe, le champagne des Romains.Paisibles dans leur intérieur, ils ne le sont pas moins au dehors. Les affaires ne les occupent guère, l'amour davantage, le bavardage et la flânerie remplissent le reste du temps. C'est à ces occupations essentielles que s'emploient les heures passées sur le Corso. On parle de tout et de rien, avec cette belle sonorité vocale, ronde, grave, un peu lente, qui, en ce pays de dialectes, fait dire que le modèle de la langue italienne est:la lingua toscana in bocca romana. La conversation est toujours vive, rarement banale, souvent spirituelle, avec ce mélange de finesse très subtile et de drôlerie un peu grosse propre à l'esprit italien. Pas de polissonneries: seulement une jovialité légèrement grivoise rappelant celle de nos pères. Le croira-t-on?--les Romains se scandalisent de certains produits de notre littérature, tout comme les Anglais, de pudique renom. Par contre, est-ce un effet de l'éducation ecclésiastique survivant à la laïcisation de l'État?--ils se complaisent à ces plaisanteries d'un sel spécial qu'on appelle en France les plaisanteries de curé. Le Romain, d'ailleurs, s'amuse de peu, et rit comme un enfant de ces bouffonneries d'un goût incontestable, et pourtant drôles en dépit qu'on en ait, par leur simplicité bonne enfant, dont le genre tout particulier, classé sous le nom delazzi, était jadis fort goûté chez nous, où les avaient importées les masques de la comédie italienne. Il est aussi certains sujets intimes, bannis de nos conversations les plus libres, et qui ici sont tolérés avec une impudeur dont la naïveté désarme les plus sévères. Rien d'aussi variable, d'une nation à l'autre, que les chinoiseries de la bienséance. C'est ainsi que ce qui, dans les romans de M. Zola, offense chez nous certaines délicatesses, fait en Italie le meilleur de son succès, tandis qu'on y est choqué par les côtés précisément qu'apprécient en France les moins enthousiastes de ses lecteurs.La bourgeoisie romaine est fort curieuse de littérature. Et comme, si justement orgueilleuse qu'elle soit de ses génies passés, qui ont malheureusement trop découragé les plumes modernes, on ne peut pas toujours relire laDivine comédieetJérusalem délivrée, lePrincede Machiavel et les sonnets de Pétrarque, comme, d'autre part, à partir d'une certaine condition sociale, tout le monde y sait le français, même ceux qui le parlent peu--et parmi les gens cultivés ils sont rares--nos écrivains sont ici fort connus, jugés avec discernement et généralement fort goûtés. Je n'aurais garde de prononcer des noms, crainte d'affliger ceux que je ne citerais pas; toutefois, j'espère ne chagriner personne en disant que Paul Bourget y est autant qu'à Paris le romancier cher à la jeune génération. On y aime sa subtile appréciation des nuances les plus fugitives et les plus atténuées, sa sensibilité délicate, la féminité, la grâce émue, l'élégance un peu languissante de sa manière. De toutes les qualités dont est fait son talent si complet et si complexe, ce sont celles relevées comme des faiblesses par les critiques austères ou grincheux qui vont le plus au cœur et à l'esprit de ses lecteurs d'au-delà des Alpes. Au surplus, l'hommage le plus flatteur que puisse attendre le créateur d'un genre est rendu à notre charmant psychologue par des imitations partie voulues, partie sincères, faites avec beaucoup de talent. Et vous ne vous imaginez pas comme cela fait bien, du Bourget en bel italien.La poésie surtout passionne cette jeunesse, et ce goût très vif pour une manifestation intellectuelle aussi élevée, joint à ce sentiment très juste de l'art qui est dans le sang de la race italienne, la préserve de l'alourdissement d'esprit et de l'empâtement dans les vulgarités de l'existence qui est trop souvent chez nous le lot des milieux bourgeois. Ils sont encore plus lettrés qu'artistes, et les poètes à Rome trouvent à qui parler. Je ne sais si l'on ne s'y intéresse pas moins à la politique qu'aux «vers barbares» de Josué Carducci, curieuse tentative pour ressusciter en italien le mètre et le rhythme latins. Ils s'occupent pourtant avec ardeur des affaires publiques, et, lors des récentes élections, le nombre des candidats a montré qu'en Italie, comme dans certain pays voisin, un mandat de député est maintenant tenu pour le plus sûr véhicule de toute ambition. Cela se doit attendre d'une nation d'avocats--et il faut dire que tout le monde ici est avocat ou fonctionnaire.** *J'ai peu parlé des femmes de la bourgeoisie romaine: c'est qu'il y a peu de chose à en dire. Leur vie est assez retirée, comme l'est, en somme, celle des homme, en dehors de la parlotte de la place Colonna, et les joies de la famille n'ont pas d'histoire. En cela encore Rome est bien ville de province. Je n'entends pas dire qu'on n'y aime point, bien au contraire, c'est ici le pays de l'amour. Mais l'amour y est tout uni et fort simple, nullement quintessencié ni subtil. On n'est pas toujours vertueux, certes; mais on est rarement pervers. On lit les romans de Bourget, on ne les vit pas. Les folies du carnaval fournissent d'excellentes occasions de flirtation dont on profite largement. Que le reste de l'année la jeunesse romaine trouve moyen de s'amuser, c'est à croire; mais ses plaisirs sont discrets, elle ne les affiche point. Que peut-on demander de plus à une grande ville!Marie-Anne de Bovet.M. Mérignac fils.    M. Adolphe Rouleau.                   M. Reynaud.    M. Ruzé.L'ASSAUT DE RETRAITE DE MÉRIGNACM. Mérignac aîné.M. Prévost.Le champion de l'escrime française, M. Paul Mérignac, donne aujourd'hui son assaut de retraite. Dans toute la force de l'âge, et en pleine vigueur, il renonce à tirer dorénavant en séance publique, pour se consacrer complètement à l'enseignement.C'est M. Prévost qui, en cette occasion, doit être son partenaire, et lui donner la réplique; aussi tout ce qui tient un fleuret à Paris s'occupe-t-il avec passion de cet événement parisien, car c'en est un vraiment que la rencontre de deux maîtres de cette force et de cette réputation. Il est facile de prévoir ce qu'ils seront, l'un en face de l'autre. M. Mérignac, à force de savoir, de précision dans sa pointe, par l'obéissance instantanée de son fer et la rapidité de son coup droit, opposera ses fulgurantes attaques au jeu impeccable de Prévost. Ce dernier, en effet, est un tireur délicat, fin, qui a su, tout jeune encore, conquérir une place superbe parmi les maîtres de l'escrime française.Grâce aux photographies que Nadar a faites pour l'Illustration, nous pouvons offrir d'avance au public la physionomie de quelques-uns des assauts qui auront lieu dans cette séance.Les couples sont ainsi formés:Mérignac fils, gaucher de valeur et qui pourrait un jour rappeler Gatechair par la finesse, tirera contre Ad. Rouleau, élève de son père, et un des meilleurs.Le baron Louis de Caters, qui manie aussi habilement la plume que la lame, et qui est un professionnel plutôt qu'un amateur, donnera la réplique à Rouvière, maître d'armes du Figaro.Ruzé, un fier jouteur, et Raynaud, un de nos plus fins fleurets.Chevillard, le premier élève de Mérignac, et Vavasseur, le premier élève de Prévost. Tous les deux d'une force incontestable et bien accouplés. Le premier, jeu très fin, très jolie main, doigté remarquable. L'autre tient de son maître la finesse et la correction.MM. Sauze et le prince de Caraman-Chimay, Beretrot et Gaillard, Rue et Thieriet. Enfin, pour couronner le tout, Mérignac et Prévost.Abeniacar.M. Chevillard.        M. Vavasseur.                      M. Rouvière.        Baron Louis de Taters.Essai de guérison de la tuberculose par la transfusion du sang de chèvre.LES PRÉDICATEURS DU CARÊMEOn jeûne moins qu'autrefois, mais on prêche autant. Il y a même, depuis quelques années, un redoublement de zèle apostolique de la part de l'Église, et, dans le public qui se presse au pied de la chaire chrétienne, un renouvellement de bienveillante curiosité. «Pourquoi, écrivait un moraliste, un mauvais prédicateur même est-il écouté avec plaisir par ceux qui sont pieux? C'est qu'il leur parle, de ce qu'ils aiment. Mais vous qui expliquez la religion aux hommes de ce siècle, et leur parlez de ce qu'ils ont aimé peut-être, ou de ce qu'ils voudraient aimer, songez qu'ils ne l'aiment pas encore, et, pour le leur faire aimer, ayez soin de bien parler.» Il n'a jamais été plus nécessaire aux sermonnaires catholiques de bien prêcher. J'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles quelques-uns des prédicateurs justement renommés de ce carême. Voici donc sur eux des notes toutes fraîches où l'on trouvera, sans passion d'aucune sorte, le témoignage d'un enfant du siècle très respectueux qui cherche simplement a dire la vérité.Mgr D'HULSTC'est Mgr d'Hulst qui a succédé dans la chaire de Notre-Dame au P. Monsabré. Le souvenir de Lacordaire planait déjà d'une manière un peu gênante sur le P. Monsabré lui-même. Il est peut-être encore plus dangereux pour Mgr d'Hulst qui n'a presque rien des dons ni des effets de l'orateur vibrant. Et d'abord son extérieur, qui commande le respect, ne s'impose pas tout de suite à l'attention. La figure est très distinguée, mais froide, sans avoir ce rayonnement apostolique qui brûle les yeux d'un auditoire, sans que l'autorité ou la séduction du visage, la noblesse ou la grâce de l'attitude, la flamme ou la douceur du regardaient une première action, soudaine ou insinuante, sur ceux qui regardent avant d'écouter. La voix est claire, distincte, un peu sèche. On l'entend bien, elle ne pénètre pas assez. C'est plutôt la voix d'un politique que d'un apôtre, ou, en d'autres termes, d'un conducteur d'hommes que d'un preneur d'âmes; elle n'a rien, même dans ses notes les plus heureuses, qui domine, qui émeuve ou qui apprivoise. Bonne pour l'enseignement de la philosophie chrétienne et pour les allocutions épiscopales, elle résonne, sans retentir, dans le grand vaisseau de la métropole. Le geste est rare, et, lui aussi, un peu maigre et un peu étroit. Sans doute, Mgr d'Hulst, qui n'est pas, qui ne veut pas être un orateur populaire, ne doit aimer ni les grands gestes ni les grandes phrases; il dédaigne de demander à l'artifice les vibrations que sa fierté méprise, et que la nature lui a refusées. Il a raison. Et cependant une action plus ample et plus chaleureuse, une rhétorique plus ardente ou moins sévère, ne nuiraient ni à sa cause ni à son talent.Le dimanche 15 février Mgr d'Hulst a prêché sur l'unité de la morale dans l'antiquité et dans les siècles chrétiens. Dimanche 22, sur larupture de l'unité et la crise de la morale. L'auditoire de Notre-Dame est un auditoire très nombreux et très recueilli, venu, on s'en aperçoit immédiatement, dans les dispositions les plus bienveillantes. Avec le P. Monsabré, la foule était moins choisie et plus agitée, la curiosité moins contenue et plus frémissante. Quand l'orateur dominicain se dirigeait vers la chaire, on se pressait davantage pour le voir, et, de rang en rang, on disait avec plus d'impatience: Le voilà! L'auditoire plus réservé de Mgr d'Hulst le regarde passer avec moins de désordre et semble l'écouter avec moins de passion, ou du moins avec une passion plus refoulée. De temps en temps, tous les quarts d'heure à peu près, quand l'orateur se repose et reprend haleine, il y a bien, surtout au milieu de la nef, un petit bourdonnement d'admiration: c'est la manière d'applaudir dans les églises, comme vous savez; mais cet assentiment pieux expire bientôt. L'année dernière, je m'en souviens, il était plus bruyant et plus prolongé.Le sujet même qu'a choisi Mgr d'Hulst ne prête pas beaucoup à la grande éloquence pour un orateur qui ne se soucie pas avant tout d'être éloquent, c'est-à-dire qui aime mieux convaincre son auditoire que l'étonner. Ce qu'il y a de plus remarquable dans Mgr d'Hulst, ce qui fait de lui un apologiste magistral de la foi chrétienne, un doctrinaire de premier ordre, et, quand il le veut, quand il abandonne la défense pour l'attaque, un champion de l'Église et un polémiste des plus vigoureux, c'est l'ordonnance et l'enchaînement de son discours, la trame serrée de ses déductions dont il enveloppe ses adversaires comme d'un filet, la logique impérieuse et claire, sinon la rigueur absolue de ses arguments. On sent que ses ennemis les philosophes n'auront pas beau jeu avec lui, et que, s'il ne les foudroie pas de son éloquence, sa théologie subtile et pressante essaiera de les emprisonner dans ses raisons.** *LE R. P. FEUILLETTELe R. P. Feuillette, dominicain, prêche à la Madeleine. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que les dominicains sont aujourd'hui les plus sympathiques des prédicateurs, comme, dans un autre ordre d'idées, les sœurs de charité sont les plus populaires des religieuses. Vous vous êtes sans doute demandé pourquoi. C'est que peut-être, tout simplement--et je livre mon idée pour ce qu'elle vaut à vos réflexions--nous sommes devenus, avec le temps, de plus en plus libéraux et de plus en plus charitables. Le souvenir de Lacordaire, qui persiste vaguement dans les foules, et, à plus forte raison, dans les classes éclairées, comme un de ces bruits lointains dont on ne sait plus l'origine, mais dont on entend encore les derniers murmures, la robe blanche du frère prêcheur, plus attrayante à l'œil que la robe noire ou même le camail violet, ne sont pas, d'autre part, sans influence. Bien des gens ignorent que le pape Grégoire IX, en 1233, confia le tribunal de l'Inquisition, dont personne, je crois, ne voudrait plus, aux frères prêcheurs; mais bien des gens aussi, et dans le quartier de la Madeleine particulièrement, inclinent volontiers vers ce catholicisme libéral, attribué aux dominicains, dont Lacordaire a été jadis le représentant orthodoxe, et La Mennais l'hérésiarque, si vous voulez. L'auditoire de la Madeleine est, naturellement, un auditoire mondain, je ne veux pas dire frivole. Entre la Madeleine et Saint-Pierre de Montrouge, par exemple, il y a la même différence qu'entre un hôtel de riche et une cité ouvrière. Peut-être même serait-il paradoxal, mais ingénieux, de faire le contraire de ce qu'on fait, pour être sûr d'un plein succès? Envoyer un sermonnaire aristocratique à Montrouge et un prédicateur populaire à la Madeleine, ne serait pas, je suppose, si maladroit à l'Église, ni si opposé à l'esprit de l'Évangile.Le P. Feuillette, que son auditoire paraît goûter beaucoup, non seulement comme prêtre, mais comme homme--cela n'est pas si indifférent!--est un prédicateur très agréable, et, ce qui ne gâte rien, très habile. Il a une grande habitude de la prédication; il en a le don, le goût et l'art. Je dirais, si j'osais me servir de cette expression profane, qu'il sait bien son métier, et qu'il le fait bien. Au vrai, pourquoi ce prêtre éloquent n'aurait-il pas le droit de mettre toutes ses ressources au service de son ministère et d'employer tout son talent au service de sa foi? Le P. Feuillette est donc agréable à voir et à entendre. Il est, comme on dit, bien de sa personne. Sa voix n'est ni très forte ni très limpide; ce n'est à coup sûr ni une voix de velours, ni une voix de tonnerre; mais il articule très bien, il parle lentement, avec une précaution adroite, et l'abondance de son geste vient en aide autant qu'il est possible et nécessaire à la fragilité de son organe. Il n'a pas l'air de savoir que la sympathie de son public le soutient, mais il s'en doute; il ne cesse pas de faire appel à son attention, et quand il s'arrête, de loin en loin, il ne hait pas de se sentir encouragé. Sans coquetterie, mais sans inexpérience, il ne sollicite point, mais il ne fuit pas non plus ces encouragements, et, lorsqu'il le juge à propos, il leur laisse tout le temps de se produire.** *LE R. P. GARDETUn autre dominicain, le R. P. Gardet, prêche à Sainte-Clotilde. L'orateur est grand, un peu maigre; il a des lunettes; mais il a aussi une jolie main, pour souligner sa parole, toujours élégante, et un joli organe, pour la rendre plus attrayante encore et plus persuasive. Ou je me trompe fort, ou le P. Gardet, qui est assez jeune, doit être une des espérances de son ordre, et son nom, moins connu actuellement que celui du P. Monsabré ou du P. Feuillette, ne tardera pas à se répandre. Sa modestie ne s'offensera pas, je l'espère, de cet éloge mérité, s'il lui tombe sous les yeux. Il aura toujours la ressource de me répondre ce que Massillon répondit à un auditeur qui venait de lui adresser des compliments: «Ce que vous me dites là, le diable me l'avait déjà dit avant vous.» Le public de Sainte-Clotilde ressemble beaucoup à celui de la Madeleine. C'est le même monde, ou à peu près; c'est par suite la même attitude, et la même disposition d'esprit et d'âme. C'est un public croyant, en général, sympathique à la personne et à l'enseignement religieux du prédicateur, mais dont la foi est une foi moderne, un peu endormie, et assez oublieuse, en temps ordinaire, de l'idéal évangélique que le prédicateur du carême a mission de lui rappeler.** *L'ABBÉ PERRAUDJe n'ai pu entendre l'abbé Perraud, chanoine d'Autun, frère de Mgr Perraud, évêque d'Autun et membre de l'Académie française, prêcher à Saint-Roch que mercredi soir à 8 heures et demie. Ces conférences du soir, réservées surtout aux hommes, mais où les femmes peuvent venir, et où elles viennent, sont très suivies. En raison de l'heure, et peut-être de l'auditoire, elles n'ont pas tout à fait le caractère des grands sermons du dimanche où il doit y avoir plus de solennité; elles sont intimes et familières. Si j'ai bien compris l'intention et l'accent de l'abbé Perraud, ces conférences sont de véritables causeries du soir auxquelles se laisse aller sans apparat, sinon sans étude, un excellent prêtre, qui ne cherche pas trop à bien parler, et qui veut moins préciser le dogme dans des esprits un peu éloignés du catéchisme, que réveiller la religion dans des âmes restées pieuses, malgré l'incertitude de leur foi et l'intermittence de leurs pratiques.L'abbé Perraud est un homme charmant, plein d'une onction vraie où l'on ne sent rien de fade, ni de mielleux, plein d'une candeur et d'une simplicité tout évangéliques, qui doivent agir sur ceux mêmes qu'il ne persuade pas et lui faire un ami inconnu de l'auditeur dont il n'a point modifié les convictions. Sa figure respire et sa voix exprime une charité parfaite. On entre tout de suite en communication, sinon en accord, avec lui. Je lui ai entendu louer, sans embarras, la pureté morale d'un païen, Cicéron, et la fierté morale d'un protestant, Ernest Naville. Ce libéralisme, moins rare que ne le croient les esprits forts, mais qui n'en est pas pour cela moins méritoire, m'a vivement touché. L'abbé Perraud nous a parlé doucement, posément, pendant près d'une heure, sans faire une phrase qui visât à être une phrase, des devoirs de l'homme, devoirs envers Dieu, envers la famille, la patrie et l'humanité. Ce n'est pas, me direz-vous, un sujet bien neuf. Eh! mon Dieu, non, et l'abbé Perraud lui-même ne le pense pas; c'est une leçon de philosophie morale faite par un prêtre, mais très bien faite, je vous assure, très pénétrante et très persuasive. Les patriotes de profession--et il y en a--ne parlent pas tous de la patrie avec autant de chaude simplicité que l'abbé Perraud. J'ai entendu, en différents endroits, bien des philanthropes; je n'en sais guère, non plus, pour parler mieux que lui, plus dignement et plus fortement, de nos devoirs humanitaires. J'ignore et je n'ai pas à chercher si ces conférences de Saint-Roch opéreront des conversions nombreuses. Ce que je puis dire et ce que je tiens à dire, c'est qu'elles sont intéressantes et salutaires, en tout état de cause, comme de pures homélies dont la pureté même est déjà un premier rafraîchissement.** *L'ABBÉ BRETTESL'abbé Brettes, le prédicateur de Saint-Thomas-d'Aquin, est un sermonnaire assez coloré. Sa voix est pleine et sonore, un peu grasse et un peu molle par moments, du moins pour mon goût, mais qui ne manque ni de charme, quand elle s'adoucit, ni d'éclat, quand elle s'élève. Sa parole est abondante et imagée, un peu familière quelquefois et un peu lâche, mais agréable, en somme, et dont l'impression, sans être ineffaçable, n'est pas déplaisante. Il prêchait sur la transfiguration de Jésus où il montrait le symbole de la transformation même du chrétien par la pénitence, la prière et le recueillement. Il avait pris pour texte ces lignes empruntées au chapitre XVI, l de l'Évangile selon Saint-Mathieu: «Jésus, ayant avec lui Pierre, Jacques et Jean, les mena à l'écart sur une haute montagne, et il se transfigura en leur présence. Son visage parut resplendissant comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la neige.» C'était un beau sujet et un beau texte, trop beau peut-être, car on s'attend à être ébloui. Un peu de la poésie religieuse d'un Châteaubriand ou d'un Lamartine n'aurait pas nui, en pareil cas, au sermon de l'abbé Brettes. Mais c'est là probablement un vœu trop profane! Le devoir d'un chrétien n'est pas d'être lettré, mais d'être attentif et soumis, ce qui n'est pas la même chose.Un correspondant aimable m'envoie de Versailles des notes utiles sur le R. P. Ollivier qui prêche là-bas dans la vieille église bâtie par Mansard. Le P. Ollivier est un moine robuste, carré d'épaules, dont la figure pleine et massive respire la force. On sait que la parole familière et mordante de ce sermonnaire plantureux effarouche et va même jusqu'à scandaliser de bonnes âmes qui ont les oreilles timides. Les expressions énergiques ne l'épouvantent pas. C'est ainsi qu'il appellera le «dévotisme» une «hystérie religieuse». Il ne craint pas de s'attaquer aux ultra-catholiques, plus intolérants et plus vétilleux que l'Église elle-même, et il s'écrie: «J'irai au but, comme un boulet de canon. Rien ne m'arrêtera dans ce que je crois être ma tâche. Tant pis pour ceux que j'atteins en passant!» J'imagine que cette éloquence en boulet de canon ferait plus plaisir à sainte Barbe qu'à saint Jean Chrysostome; mais il paraît que, lorsqu'il le veut, cet orateur foudroyant et tonitruant est le plus tendre, le plus suave et le plus évangélique des missionnaires.** *LE R. P. OLLIVIERVous avez certainement entendu parler des sermons contradictoires de Saint-Pierre de Montrouge qui sont un des attraits, et parfois, par la faute de l'auditoire, mais aussi de l'institution, un des scandales de la prédication, durant ce carême. Vous savez que pendant qu'il y a en chaire un prédicateur, en bas, au banc-d'œuvre, devant la chaire, un contradicteur, bienveillant du reste, un prêtre également, se lève pour répliquer, et développe, ou plutôt présente de brèves objections. Vous avouerai-je que cette coutume nouvelle qui me fait penser malgré moi aux réunions publiques n'a pas le don de me plaire, et que je la trouve déplacée et dangereuse: déplacée, parce qu'elle dénature l'église où elle se produit et la transforme en une salle quelconque de discussion; dangereuse, parce qu'elle trouble le lieu saint, et, par conséquent, le compromet, en paraissant offrir à des malveillants ou à des mal appris une occasion plus ou moins justifiée de faire du tapage!J'ai essayé, dans ces lignes rapides, de donner une idée sommaire, et à peu près juste, comme toutes les idées sommaires, du présent Carême. Je voudrais n'avoir irrité ni attristé personne, respecté toutes les opinions, ménagé même, ce qui est encore plus délicat, tous les amours-propres. Un prêtre ne pouvait se charger de cette besogne, et un laïque est toujours incompétent. Ceux dont la foi aurait été par hasard blessée excuseront notre bonne foi--et prieront pour nous.Henri Chantavoine.LA MI-CARÊME AU LAVOIRLes derniers coups de battoir.Depuis qu'est défunt le pauvre carnaval, la journée qui n'en était que l'ombre a pris les proportions d'un événement. A nous les grelots de la folie, pour la mi-carême! Et les voix qui poussent cet appel joyeux sont de rudes voix, et les gars qui veulent «s'en fourrer jusque-là» des joies bruyantes, sont de rudes gars, et leurs compagnes de plaisir ne sont pas des poules mouillées. Tout les lavoirs sont en l'air, garçons et blanchisseuses ont résolu de se divertir; ils y vont avec le même entrain qu'à leur ouvrage.Dans l'atmosphère âcre de la coulerie, à travers le buée qui monte de la cuve, et la pluie de gouttelettes d'eau distillée retombant des poutrelles du toit; tout le long de la grande salle où s'alignent les baquets, où gicle l'eau chaude; au plein du travail, quand les brosses frottent énergiquement; à l'heure du déjeuner sur le pouce, on sentait, ces jours derniers qu'il se passait quelque chose. Il s'agissait d'élire un roi et une reine. Que de compétitions, que de diplomatie, que de faux fuyants! Donner sa voix, n'est pas une petite affaire. Déjà quand il est question d'un député... donc pour un roi!Enfin! il a bien fallu aboutir. Du reste, au lavoir comme ailleurs, il est des personnalités qui s'imposent. Au parlement, on dit de certains de nos représentants qu'ils sont ministrables: il y a des rois de race dans le savon et la lessive. Ici, c'est le patron de l'établissement, un bon gros qui ne refoulera pas sur le question des litres--toute gloire se paye!--là on s'arrêtera à un garçon de coulerie, jarret infatigable et, dit-on, un cœur d'or. Reste la reine. Branche aînée ou branche cadette? La forte commère qui tiendra tête au roi, premier modèle, ou la jeune femme plus délurée qui formera un joli couple, avec l'élu genre numéro deux? Si ce sont les vieux partis qui l'emportent, si l'on plaide la cause de la raison, en convenant qu'il faut se faire représenter par quelqu'un «ayant de la tenue» alors nous aurons le duo solennel, redingote et robe de soie noire, à peine un bouquet, et un grand cordon en bandoulière. Les freluquets--la partie un peu antique du lavoir traite ainsi la jeunesse--abordent plus aisément le costume.Les dames s'habillent chez elles, et arrivent régulièrement en retard pour produire leur effet; quant aux garçons, après bien des tâtonnements, ils ont loué un tas de défroques chez le fripier voisin, et, finalement, malgré leurs prodiges d'inventions, on les verra apparaître en Porthos barbus, en mignons Henri III glabres, en mousquetaires d'opérette horriblement tragiques. L'habillage ne va pas sans difficultés. On peut enlever un paquet de linge gros comme une maison à la force du poignet, et n'avoir que des notions vagues sur l'art d'agrafer le pourpoint de soie et de velours. Attention!... Est-ce bien de ce côté que ça s'enfile? Ah! les bons éclats de rire, lorsque le camarade fait craquer son maillot et ne se retrouve plus dans les fanfreluches! Tout s'arrange néanmoins, et vite au coup de l'étrier: A la tienne!... A la nôtre!La transformation des buandiers.Grands seigneurs accomplis.--Silence! messieurs, la Reine!Parfaitement. C'est elle. C'est Louison, la laveuse; une gaillarde qui vous manie un drap trempé, à tour de bras, et ne craint pas de rivale quand il s'agit d'échanger un mot leste, voire un horion. Oui, c'est Louison, et ce n'est pas Louison. Louison en falbalas! Passer du cotillon relevé sur les hanches, du tablier en toile d'emballage, des sabots, du fichu jeté négligemment sur les épaules, à une Marie Stuart de satin, couverte de perles, de broderies, et avec un diadème dans les cheveux au lieu d'un peigne cassé au cours d'une bagarre! On s'y fait. La reine sait rester bonne fille! Peu à peu le cortège se complète, le char est à la porte, tout garni de drapeaux et de feuillages, les chevaux piaffent; un mouvement dans la foule: c'est le lavoir qui envahit le véhicule. En passant, la reine, agacée que tant de monde la regarde sous le nez, a laissé tomber de sa bouche souveraine un: «Tas d'imbéciles! On dirait qu'ils n'ont jamais rien vu!» très accentué.Le char est parti au grand trot, les cors emplissent l'air de leurs éclatantes fanfares, les gamins suivent en criant, les curieux s'amassent, le boulevard envahi représente une mer humaine. Cinq cent mille spectateurs attendent cinquante ou soixante chars! Et l'on est content, et l'on rit à qui mieux mieux! Parce que les grandes pensées, les réflexions amères ont besoin d'être coupées de temps en temps par un vent de folie. C'est humain.Autrefois les chars se répandaient par la ville à leur gré. On a voulu cette fois les réunir en cortège officiel et stimuler le zèle des organisateurs par une distribution de primes.Ce sera-t-il plus gai, étant plus beau? C'est à voir. Mais on ne s'ennuiera pas tout de même ce jour-là dans le monde des lavoirs. Après la promenade, banquet, toasts nombreux au roi et à la reine; après le banquet, bal; après le bal, les huîtres et la soupe à l'oignon pour se réconforter. Vingt-quatre heures de sommeil par là-dessus, et il n'y paraîtra plus.Et comme me disait un Charles IX convaincu de qui je sollicitais des explications: «On se tient admirablement, oui, monsieur, rien n'est plus difficile que d'avoir son plumet. La preuve, c'est que quand on l'a, on l'égare--en même temps que sa coiffure!»Ç'était un farceur!Edmond Renoir.La reine et son cortège.QUESTIONNAIREN° 15.--Lettres d'Amour.Quels sont les Grandes Amoureuses et les Amants célèbres qui ont écrit les plus belles Lettres d'amour?(14 juin 1890.)RÉPONSESSi les vers adressés aux Muses terrestres peuvent être considérés comme des messages d'amour, on pourrait en citer par milliers. Il en est d'assez peu connus, qui dorment dans des Albums ou des Anthologies. Je pourrais en composer un bouquet, je n'en détacherai qu'une fleur:

L'ILLUSTRATION SAMEDI 7 MARS 1891. 49e année--Nº 2506

THÉÂTRE DU GYMNASE.--«Musotte», comédie en trois actes,de MM. Guy de Maupassant et Jacques Normand Jean Martinel (M. Duflos)arrivant chez Musotte (Mlle Raphaële Sizos),--2e acte.

E suis encore tout étourdi des événements, déjà lointains pourtant et quasi oubliés, de la semaine passée. Quel étrange moment de notre histoire! Je sais des millions de gens paisibles qui s'endorment, comme moi, confiants dans la paix, le calme apparent, la raison, et qui sont exposés à se réveiller au coup de clairon ou au coup de cornet à bouquin d'une aventure.

Plus nous allons, plus la marche des choses appartient à quelques personnalités tapageuses en quête d'un tremplin.

Oh! les tremplins! Le clown Lavater sautait, au Cirque, sept ou huit chevaux sans tremplin aucun. Il faut des tremplins à nos affamés de renommée pour faire naître, consolider ou redorer leur gloire. Tremplin, l'affaire deThermidor. Tremplin, le voyage de l'impératrice Frédéric. La souveraine, qui a un peu trop traversé Saint-Cloud et visité Versailles comme une Anglaise voiturée par l'agence Cook, est partie sans avoir rencontré à Paris un autre sentiment que celui qu'on doit à une femme, et seuls quelquestremplinistesont manifesté. Nos peintres n'iront pas à Berlin et, perdant le tremplin que donne toute exhibition officielle, ont fourni un autre tremplin à ceux qui représentent les justes susceptibilités de l'orgueil national. La moralité de l'aventure, c'est que ceux qui se taisent payent pour ceux qui crient--même en France--et qu'en Alsace-Lorraine ils payent encore plus cher.

Le sentiment patriotique est, d'ailleurs, une de ces fiertés auxquelles il ne faut pas toucher. Il en est de même de la morale. Elle est ou elle n'est pas. Et voilà que la Chambre des députés, convaincue de la vérité de ce précepte, a condamné par un vote le pari mutuel aux courses.

Plus de paris, plus de jeu, plus de bookmakers, plus de courses! Au dire de M. de Kergorlay et du prince de Sagan, c'est un effondrement, une catastrophe. Comment les Courses vivront-elles si elles ne sont pas alimentées par l'Argent? et si les Courses tombent ou sont suspendues comme une pièce qui déplaît, comment nos haras pourront-ils subsister? Où notre cavalerie trouvera-t-elle des chevaux? Nous voilà tributaires de la Hongrie. Et cela parce qu'en vérité les bookmakers ont, comme on dit, trop tiré sur la corde et abusé de la passion du jeu qui est une des fièvres de l'humanité.

Et non pas une fièvre intermittente. Non. Elle est dans le sang. L'enfant joue aux billes, le jeune homme aux cartes, les vieilles gens aux dominos.

--Si l'on ne joue pas aux courses on jouera ailleurs, dit le prince de Sagan, protestant contre le rôle de la Chambre.

Les Courses, c'est la maison de jeu au soleil (ou à la pluie); c'est le plein air du baccarat. Mieux vaut encore ce tapis vert que le tapis franc des maisons louches. Mais quoi! il n'y a rien à dire contre un vote appuyé par la morale. La chambre, en bonne bourgeoise honnête, a proscrit le jeu au Grand-Prix comme la police le proscrit elle-même dans les tables d'hôtes des horizontales vieillies. Ce n'est que le 8 mars--demain, dimanche--que la nouvelle loi sera appliquée. Il sera curieux, le Grand-Prix de Paris de 1891, le Grand-Prix de Paris moral!

--Ce ne sera plus le Grand-Prix, ce sera le Grand-Prix Monthyon, disait hier mon ami D...

** *

Un autre de mes amis, M. C..., m'a indiqué et ouvert un coin de Paris qui eût peut-être fait reculer M. de Monthyon, mais qui est bien bien curieux, tout à fait curieux.

Vous savez--si vous l'ignorez, je vous l'apprends--que depuis que Mlle Réjane a pris des leçons de Mlle Grille-d'Égout--Mlle Grille, comme on l'appelle familièrement--plus d'une femme a eu la tête tournée par le pas excentrique deMa Cousine, le grand succès, le clou de l'œuvre. Tout aussitôt, les danseuses des bals célèbres sont devenues des professeurs de pas étranges, et mon ami C... m'a présenté à la plus classique de ces artistes.

Je vous la présente. Dans une rue proche de la rue Bréda, rue Clauzel, un rez-de-chaussée assez sombre. Au bout d'un couloir où je lis, collé contre la loge du concierge, cet avis:Les locataires sont priés de donner leur nom au concierge quand ils rentreront passé minuit--on descend deux marches, et on se trouve devant une petite porte sur laquelle est clouée une lithographie portant ce nom:

Nini Patte-en-l'Air, danseuse excentrique.

Le nom est original. La danseuse est intéressante. Le seuil franchi, on se trouve dans une chambre assez étroite, tapissée d'affiches de théâtre, de photographies, de couronnes dorées aux rubans ornés d'inscriptions--et une femme, jeune, au type méridional, Parisienne pourtant, je pense, est là, donnant des leçons à trois jeunes filles, qui se destinent aux quadrilles du Jardin de Paris ou du Moulin Rouge.

Et ce ne sont pas des leçons pour rire. Rien de plus sérieux, je dirai de plus tragique. Il s'agit de donner de l'élasticité aux muscles, d'habituer les articulations à jouer librement, et, pour cela, l'élève s'étend sur le tapis, allongeant son corps, et le professeur, lui prenant le pied, ploie et reploie la jambe et arrive à la plier de telle sorte, que le coup-de-pied touche le front de la patiente. Je dis patiente, car je ne sais rien qui rappelle plus un supplice que cette leçon de danse excentrique. L'élève crie, qu'importe! C'est par de tels exercices, où les os craquent, qu'on se prépare à ces quadrilles où les amateurs applaudissent, fascinés par les dislocations clowniques de ces filles. Et comment d'un coup de pied léger, à peine perceptible, enlever un chapeau sur la tête d'un monsieur, si l'on ne s'est pas soumise à cette épreuve qui donne l'impression d'une torture?

--Allons,Brin d'Amour!Allons,la Chinoise!En avant,Chahut! Chaos!Le tourniquet!

C'est Nini Patte-en-l'Air qui commande, et gravement et sévèrement, comme un sergent instructeur parlant à des bleus.

Les élèves tournent, lèvent la jambe...

--Ce n'est pas ça! souriez! Il faut sourire, ou le public croira à l'effort!... Voyez!

Et elle prend sa jupe du bout des doigts, spirituelle, légère, sa jambe fine émergeant, le bas noir bien tiré, d'un flot de dessous brodés. La jambe se lève avec une légèreté de battement d'ailes, puis elle retombe, et les pieds, des pieds d'Andalouse, prennent sur le tapis une pose gracieuse, sans effort.

C'est leChahut, comme dit Montrouge, le pasteur, dansMiss Helyett, mais c'est à la fois gracieux et presque décent.

--C'est ce que j'apprends, dans ce moment-ci, à une femme du monde, nous dit Nini Patte-en-l'Air. Ce nom, qui l'a trouvé?

--Une femme du monde?

--Oui. J'en ai beaucoup qui veulent apprendre la danse excentrique.

--Pourquoi? Pour les bals travestis? Pour jouer dans quelque comédie?

--Non. L'élève dont je vous parle, et qui est fort belle avec une bien jolie jambe, me dit qu'elle veut faire une surprise à ses invités quand elle donnera une soirée.

Ainsi voilà la mode. On prenait autrefois, sous l'empire, des leçons de Thérésa pour chanter:Rien n'est sacré pour un sapeur. On prend aujourd'hui des leçons de Grille-d'Égout, quand on est Réjane, pour jouerMa cousine, et de Nini Patte-en-l'Air, quand on est charmante, pour donner du piquant et du piment aux quadrilles de ses soirées.

Elle cause de tout cela en philosophe, Nini Patte-en-l'Air. On croirait entendre une de ces curieuses flegmatiques dont parle M. Arsène Houssaye en ses Confessions. Le côté social de son rôle lui échappe, mais quand il s'agit de la danse son œil s'allume.

--Je n'ai jamais eu de professeur, j'avais cela dans le sang. Quand je danse, quand on fait cercle autour de moi, quand je tourne le bout du pied à la hauteur du front, je suis heureuse, rien ne vaut ça et l'on me donnerait des millions pour renoncer à la danse que je renverrais les millions et que je continuerais à danser!

Peut-être y a-t-il quelque exagération dans ce mépris des richesses, à la Sénèque. Et je ne veux pas insister sur la fièvre et la joie que donne la danse de Nini Patte-en-l'Air: nos mondaines se précipiteraient avec trop de facilité sur les traces de Mlle Chahut ou de Mlle Brin d'Amour.

On les aura vues, sans nul doute, ces danseuses, sur quelque char-réclame de la Mi-Carême, car les mascarades de la Mi-Carême sont les seules traces du carnaval parisien. PourquoiMi-Carême?C'estMi-Carnavalqu'il faut dire. Ce jour-là, les vendeurs de dentifrices, de corsets hygiéniques ou de biberons perfectionnés, joignent leurs voitures ornées de pancartes aux chars de blanchisseuses promenant les reines de lavoirs. Il y a comme un ressouvenir de la promenade légendaire du géant Gayant à travers les villes flamandes dans cette exhibition de figures énormes montrant leurs dents pour célébrer le kalodant ou leurs mains pour pousser à la consommation du savon Congolais. Le géant Gagnant et son fils Ch'tiot Binbin ont amusé notre enfance. Sa réclame commerciale appliquées la mascarade divertit notre âge mûr, et il ne me déplaît pas de voir des oripeaux sur le boulevard. Cela rompt la monotonie des paysages parisiens.

Le Moyen-Age américanisé, voilà ce qu'est la promenade des géants-réclames. Le champ clos du temps passé remis à la mode, voilà ce qu'eût été la rencontre de deux maîtres d'armes célèbres. M. Mérignac et M. Vigeant. On n'a parlé pendant une semaine dans les salles d'armes, et aussi dans les salons, que de cette affaire qui a été arrangée, du reste, et c'était le mieux.

Mais quel bruit elle a fait!

--Ne pourrait-on pas avoir unservicecomme pour une première? demandait l'autre matin Mme de B...

Le motif de la rencontre! Un refus, par M. Mérignac, de prendre M. Vigeant pour juge du camp, dans un assaut.

Demande de réparation.

--Soit, répond Mérignac, mais j'ai un assaut le 7. Je serai tout à vous le dimanche 8.

--A dimanche!

C'est, non plus par les hérauts d'armes, mais par les hérauts de la presse que les tournois s'annoncent. On ne sonne plus de la trompe! Un petit article suffit et voilà toute la curiosité éveillée. Deux maîtres de l'escrime croisant le fer, Vigeant et Mérignac mettant flamberge au vent, cela a du chic! Vigeant, justement, qui a un joli brin de plume au bout de son fleuret, a publié un livre amusant comme un chapitre desTrois Mousquetaireset intitulé:Duels de maîtres d'armes. Il y compte les exploits de Jean-Louis, de Lafougère, de Soyès, de Bertrand, les légendes de coups d'épées aussi fameux que ceux de d'Artagnan et de Lagardère. Je m'imagine qu'il tenait à ajouter un chapitre à son livre pour une édition prochaine. Montjoie et saint Denis! la chevalerie n'est pas morte.

C'est, je crois, un coup contesté, dans un assaut, qui a été cause de la querelle. Le vieux Larribaud, un maître admirable, survivant du naufrage de laMéduse, un jour que, dans un assaut, on lui contestait un coup, s'interrompit, trempa le bout de son fleuret moucheté dans un encrier, toucha en plein plastron son adversaire--un maître d'armes--et lui dit:

--Voilà. C'est marqué à l'encre. Quand vous voudrez, ce sera marqué au sang.

Vigeant aurait pu conter ce trait dans sesDuels de maîtres d'armes.

** *

La démission de M. Paravey a fait beaucoup parler aussi, mais dans un autre monde. On pousse beaucoup M. Carvalho pour la direction de l'Opéra-Comique. L'homme qui a tant fait pour l'art musical français serait à sa place à la tête du théâtre. C'est un lutteur invaincu. Sa femme, la grande artiste, donne des leçons. Ils ont vendu leur galerie de tableaux. Dignement, par un labeur acharné, ils gardent leur rang dans le monde parisien. La presse, si injuste au lendemain de l'incendie, rend justice à l'homme qui a révéléFaust, Mireille, Roméo et Juliette, Carmen, le Passantde Paladilbe, laGrand-Tantede Massenet, tant d'autres œuvres, gloire le notre école française! Alors, pourquoi avoir essayé de l'écraser naguère? Ah! c'est comme cela. Mais ceux que la presse écrase se relèvent quand ils sont des forts.

--Si j'étais directeur de l'Opéra-Comique, disait un jeune symboliste, je ne jouerais que du Wagner, et j'ouvrirais parLohengrin!

--Moi, répondit un candidat très parisien--trop parisien--je commanderais un poème à Xandrof et je ferais chanter Kam-Hill, chanteur fin de siècle, en habit rouge!

--Allons donc! fit B... Vous savez le mot de Fortunio?

--Non.

--«Kam-Hill, c'est le Maubant de la chansonnette!»RASTIGNAC

Quand un Anglais voit deux Parisiens pérorer et gesticuler au milieu de la rue, ils lui font le même effet de polichinelles qu'à ces Parisiens deux Napolitains pétulants et bavards. De même nous semblons aussi nonchalants et flâneurs à nos voisins britanniques--lesquels d'ailleurs sont jugés pareillement par leurs cousins yankees--que les Italiens le paraissent à nos yeux. Un habitant de l'île de Laputa qui considérerait la terre à vol d'oiseau prendrait New-York pour une maison de fous furieux, dont Londres serait la section des agités moins dangereux, tandis que Paris lui représenterait une agglomération de gens simplement surexcités, et Rome le calme séjour des tempéraments sains et tranquilles.

C'est surtout sur les classes bourgeoises que porte cette observation, car, je l'ai remarqué ici même, le monde, au sens social du mot, est à peu près semblable partout, exception faite pour l'Amérique toutefois, par le motif qu'il n'y existe pas.

Je n'apprendrai à personne que ledolce farnienteest un produit ultramontain. Non pas que l'activité intellectuelle ne soit considérable en Italie, la splendeur matérielle et morale du berceau de la civilisation occidentale est là pour le prouver; mais elle s'épanche toute en paroles. Un Italien, en compagnie de qui je visitais ces curieuses petites villes de l'Ombrie et de la Toscane, si surabondamment pourvues de chefs-d'œuvre en tout genre, et devant qui je m'étonnais qu'avec tant et de si beaux modèles sous les yeux l'art moderne de son pays produise... ce qu'il produit, me répondit avec beaucoup de raison:

--Hélas! c'est justement notre passé qui nous accable. Nous ne pouvons pas refaire tout cela, n'est-ce pas? Alors mieux vaut nous contenter de regarder en nous croisant les bras.

Plût à Dieu que cette sagesse eût été suivie par les peintres dont la décoration d'une salle du palais public de Sienne, consacrée à la mémoire de Victor-Emmanuel, me suggérait cette réflexion!

** *

Ce qui est vrai pour les choses de l'art l'est pour toutes les autres, et en particulier à Rome. Chez les rejetons des nourrissons de la louve, fleurit haut et vivace l'orgueil de sortir d'aïeux qui ont conquis le monde. «Tu regere populos, Romane, memento!»... le Romain s'en souvient parfaitement, mais il fait comme le fils d'un grand homme, qui se garde de chercher à glaner dans le champ de lauriers qu'a moissonné son père. Au surplus, il n'y a plus de monde à conquérir, hormis le continent noir que toutes les nations européennes s'arrachent par lambeaux. Les Italiens envoient des colonnes expéditionnaires à Massouah pour faire comme les autres, et c'est pour cela aussi qu'ils cuirassent de gros navires, qu'ils fondent des canons de 110 tonnes, qu'ils coulent leur armée dans le moule germanique--amour-propre de jeune royaume encore exalté par la vanité méridionale. Mais, au fond, ils se sentent vieux comme le monde, et trouvent qu'après avoir tant fait, ils peuvent se reposer.

Après la grandeur de la République romaine et la splendeur des Césars, ce sont les guerres intestines et les agitations politiques, les crimes et les intrigues, les conspirations et les sociétés secrètes, une floraison prodigieuse d'art et d'intellectualité sous toutes ses formes, qui ont épuisé leur sève. Maintenant ils se regardent vivre. Et, si Rome est plus indolente encore que les autres grandes villes italiennes--Naples excepté, qui de tout temps a lézardé au soleil, sans passions et sans désirs--c'est que Rome ne se considère pas comme une des villes de l'Italie, mais comme l'Italie même. Devenue capitale d'un État fait de lambeaux épars depuis mille ans, il lui semble que les faisceaux au chiffre glorieux S. P. Q. R. ont de nouveau soumis les peuples. Elle a absorbé et faite sienne la grandeur des républiques de Gênes et de Venise, la richesse de la Lombardie, la magnificence de la Toscane, et tout ce poids lui pèse sur les épaules. Elle contemple le passé, elle jouit du présent, elle attend l'avenir.

Voilà bien des mots pour dire que les Romains sont paresseux. C'est qu'en effet ce n'est pas absolument de la paresse, et il leur déplaît fort qu'on emploie à leur endroit ce substantif désobligeant. L'interprétation de mon ami de tout à l'heure--un Romain--est vraiment la bonne. Et puis il y en a une autre. L'autorité pontificale qui a pesé sur eux pendant tant de siècles n'a pas peu contribué à les endormir dans une paix conventuelle que ne troublaient guère les bruits et les agitations du dehors, soigneusement arrêtés comme des produits dangereux aux frontières des États de l'Église. Ils ne faisaient rien parce qu'ils n'avaient rien à faire, parce que surtout ils ne pouvaient rien faire, et la douce habitude leur en est restée.

** *

Très ardente et très intelligente pourtant, cette jeune bourgeoisie de Rome capitale, mais point encore rongée par les inquiétudes vagues, les agitations énervées, les impatiences fiévreuses, qui ruent la nôtre au pourchas de l'argent et des jouissances. N'était que ces mots sont devenus d'une irritante banalité, je dirais que si notre état d'âme doit être qualifié de fin de siècle, celui de la jeune Rome des classes moyennes est, au rebours, tout à fait commencement de siècle. Je préfère dire qu'elle est très province, la province vivante d'autrefois.

Vivante, oui, mais pas de ce que le jargon du jour appelle la vie intense. Reportez-vous au siècle dernier, dans une bonne ville de parlement et d'université, et considérez ce qu'y était l'existence bourgeoise: vous aurez à peu près le tableau de celle de la Rome contemporaine. La vie mondaine y est quasiment nulle. On vit chez soi et de peu, n'étant point riche, la vanité italienne--alliée à une aimable simplicité--consacrant d'ailleurs aux dépenses extérieures tout ce que ne dévore pas le strict nécessaire de l'existence. Payer ses cigares--ces longs et minces virginias traversés d'une paille qu'on enlève pour établir un tirage permettant de fumer du bout des lèvres sans aspirer qu'à peine--et sa tasse de café ou salimonatachez Aragno, constitue l'article le plus important du budget d'argent de poche. Rentré chez soi, on avale un ample macaroni, arrosé d'un verre d'eau, et on grignote des olives noires en dégustant une fiaschette de vin blanc d'Orvièto ou de Grotta-Ferrata.

C'est moins encore parcimonie que dédain de la bonne chère. Harpagon eût été heureux en ce pays où l'on ne mange que pour vivre, sans regarder à ce qu'on a sur son assiette. On est sobre par goût, et le climat déprimant, sous ce ciel bas et chaud chargé de langueur, a bientôt raison des substantiels appétits britanniques comme des raffinements du gourmet français. Les gens qui en voyage ont pour préoccupation principale la question des nourritures feront bien de ne point aller à Rome: ils n'y trouveraient pas un restaurant où avoir un bon dîner pour leur argent, et l'unique différence qui existe entre les diverses catégories de ces établissements est le total duconto. En d'autres pays il est rare que l'entretien de plusieurs hommes réunis autour d'une table ne tombe pas bientôt sur les mérites comparés des vins qu'ils ont et même qu'ils n'ont pas bus au cours de leurs expériences gastronomiques. A Rome c'est très sérieusement qu'ils discutent la qualité respective de l'eau de la fontaine de Trevi, qui vient des cascades de Tivoli, et de celle de la fontaine Pauline, amenée du lac de Brasciano. Quant àl'acqua acetosa, sa nature gazeuse et sa saveur légèrement piquante en font une boisson de luxe, le champagne des Romains.

Paisibles dans leur intérieur, ils ne le sont pas moins au dehors. Les affaires ne les occupent guère, l'amour davantage, le bavardage et la flânerie remplissent le reste du temps. C'est à ces occupations essentielles que s'emploient les heures passées sur le Corso. On parle de tout et de rien, avec cette belle sonorité vocale, ronde, grave, un peu lente, qui, en ce pays de dialectes, fait dire que le modèle de la langue italienne est:la lingua toscana in bocca romana. La conversation est toujours vive, rarement banale, souvent spirituelle, avec ce mélange de finesse très subtile et de drôlerie un peu grosse propre à l'esprit italien. Pas de polissonneries: seulement une jovialité légèrement grivoise rappelant celle de nos pères. Le croira-t-on?--les Romains se scandalisent de certains produits de notre littérature, tout comme les Anglais, de pudique renom. Par contre, est-ce un effet de l'éducation ecclésiastique survivant à la laïcisation de l'État?--ils se complaisent à ces plaisanteries d'un sel spécial qu'on appelle en France les plaisanteries de curé. Le Romain, d'ailleurs, s'amuse de peu, et rit comme un enfant de ces bouffonneries d'un goût incontestable, et pourtant drôles en dépit qu'on en ait, par leur simplicité bonne enfant, dont le genre tout particulier, classé sous le nom delazzi, était jadis fort goûté chez nous, où les avaient importées les masques de la comédie italienne. Il est aussi certains sujets intimes, bannis de nos conversations les plus libres, et qui ici sont tolérés avec une impudeur dont la naïveté désarme les plus sévères. Rien d'aussi variable, d'une nation à l'autre, que les chinoiseries de la bienséance. C'est ainsi que ce qui, dans les romans de M. Zola, offense chez nous certaines délicatesses, fait en Italie le meilleur de son succès, tandis qu'on y est choqué par les côtés précisément qu'apprécient en France les moins enthousiastes de ses lecteurs.

La bourgeoisie romaine est fort curieuse de littérature. Et comme, si justement orgueilleuse qu'elle soit de ses génies passés, qui ont malheureusement trop découragé les plumes modernes, on ne peut pas toujours relire laDivine comédieetJérusalem délivrée, lePrincede Machiavel et les sonnets de Pétrarque, comme, d'autre part, à partir d'une certaine condition sociale, tout le monde y sait le français, même ceux qui le parlent peu--et parmi les gens cultivés ils sont rares--nos écrivains sont ici fort connus, jugés avec discernement et généralement fort goûtés. Je n'aurais garde de prononcer des noms, crainte d'affliger ceux que je ne citerais pas; toutefois, j'espère ne chagriner personne en disant que Paul Bourget y est autant qu'à Paris le romancier cher à la jeune génération. On y aime sa subtile appréciation des nuances les plus fugitives et les plus atténuées, sa sensibilité délicate, la féminité, la grâce émue, l'élégance un peu languissante de sa manière. De toutes les qualités dont est fait son talent si complet et si complexe, ce sont celles relevées comme des faiblesses par les critiques austères ou grincheux qui vont le plus au cœur et à l'esprit de ses lecteurs d'au-delà des Alpes. Au surplus, l'hommage le plus flatteur que puisse attendre le créateur d'un genre est rendu à notre charmant psychologue par des imitations partie voulues, partie sincères, faites avec beaucoup de talent. Et vous ne vous imaginez pas comme cela fait bien, du Bourget en bel italien.

La poésie surtout passionne cette jeunesse, et ce goût très vif pour une manifestation intellectuelle aussi élevée, joint à ce sentiment très juste de l'art qui est dans le sang de la race italienne, la préserve de l'alourdissement d'esprit et de l'empâtement dans les vulgarités de l'existence qui est trop souvent chez nous le lot des milieux bourgeois. Ils sont encore plus lettrés qu'artistes, et les poètes à Rome trouvent à qui parler. Je ne sais si l'on ne s'y intéresse pas moins à la politique qu'aux «vers barbares» de Josué Carducci, curieuse tentative pour ressusciter en italien le mètre et le rhythme latins. Ils s'occupent pourtant avec ardeur des affaires publiques, et, lors des récentes élections, le nombre des candidats a montré qu'en Italie, comme dans certain pays voisin, un mandat de député est maintenant tenu pour le plus sûr véhicule de toute ambition. Cela se doit attendre d'une nation d'avocats--et il faut dire que tout le monde ici est avocat ou fonctionnaire.

** *

J'ai peu parlé des femmes de la bourgeoisie romaine: c'est qu'il y a peu de chose à en dire. Leur vie est assez retirée, comme l'est, en somme, celle des homme, en dehors de la parlotte de la place Colonna, et les joies de la famille n'ont pas d'histoire. En cela encore Rome est bien ville de province. Je n'entends pas dire qu'on n'y aime point, bien au contraire, c'est ici le pays de l'amour. Mais l'amour y est tout uni et fort simple, nullement quintessencié ni subtil. On n'est pas toujours vertueux, certes; mais on est rarement pervers. On lit les romans de Bourget, on ne les vit pas. Les folies du carnaval fournissent d'excellentes occasions de flirtation dont on profite largement. Que le reste de l'année la jeunesse romaine trouve moyen de s'amuser, c'est à croire; mais ses plaisirs sont discrets, elle ne les affiche point. Que peut-on demander de plus à une grande ville!Marie-Anne de Bovet.

M. Mérignac fils.    M. Adolphe Rouleau.                   M. Reynaud.    M. Ruzé.

M. Mérignac aîné.

M. Prévost.

Le champion de l'escrime française, M. Paul Mérignac, donne aujourd'hui son assaut de retraite. Dans toute la force de l'âge, et en pleine vigueur, il renonce à tirer dorénavant en séance publique, pour se consacrer complètement à l'enseignement.

C'est M. Prévost qui, en cette occasion, doit être son partenaire, et lui donner la réplique; aussi tout ce qui tient un fleuret à Paris s'occupe-t-il avec passion de cet événement parisien, car c'en est un vraiment que la rencontre de deux maîtres de cette force et de cette réputation. Il est facile de prévoir ce qu'ils seront, l'un en face de l'autre. M. Mérignac, à force de savoir, de précision dans sa pointe, par l'obéissance instantanée de son fer et la rapidité de son coup droit, opposera ses fulgurantes attaques au jeu impeccable de Prévost. Ce dernier, en effet, est un tireur délicat, fin, qui a su, tout jeune encore, conquérir une place superbe parmi les maîtres de l'escrime française.

Grâce aux photographies que Nadar a faites pour l'Illustration, nous pouvons offrir d'avance au public la physionomie de quelques-uns des assauts qui auront lieu dans cette séance.

Les couples sont ainsi formés:

Mérignac fils, gaucher de valeur et qui pourrait un jour rappeler Gatechair par la finesse, tirera contre Ad. Rouleau, élève de son père, et un des meilleurs.

Le baron Louis de Caters, qui manie aussi habilement la plume que la lame, et qui est un professionnel plutôt qu'un amateur, donnera la réplique à Rouvière, maître d'armes du Figaro.

Ruzé, un fier jouteur, et Raynaud, un de nos plus fins fleurets.

Chevillard, le premier élève de Mérignac, et Vavasseur, le premier élève de Prévost. Tous les deux d'une force incontestable et bien accouplés. Le premier, jeu très fin, très jolie main, doigté remarquable. L'autre tient de son maître la finesse et la correction.

MM. Sauze et le prince de Caraman-Chimay, Beretrot et Gaillard, Rue et Thieriet. Enfin, pour couronner le tout, Mérignac et Prévost.Abeniacar.

M. Chevillard.        M. Vavasseur.                      M. Rouvière.        Baron Louis de Taters.

Essai de guérison de la tuberculose par la transfusion du sang de chèvre.

On jeûne moins qu'autrefois, mais on prêche autant. Il y a même, depuis quelques années, un redoublement de zèle apostolique de la part de l'Église, et, dans le public qui se presse au pied de la chaire chrétienne, un renouvellement de bienveillante curiosité. «Pourquoi, écrivait un moraliste, un mauvais prédicateur même est-il écouté avec plaisir par ceux qui sont pieux? C'est qu'il leur parle, de ce qu'ils aiment. Mais vous qui expliquez la religion aux hommes de ce siècle, et leur parlez de ce qu'ils ont aimé peut-être, ou de ce qu'ils voudraient aimer, songez qu'ils ne l'aiment pas encore, et, pour le leur faire aimer, ayez soin de bien parler.» Il n'a jamais été plus nécessaire aux sermonnaires catholiques de bien prêcher. J'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles quelques-uns des prédicateurs justement renommés de ce carême. Voici donc sur eux des notes toutes fraîches où l'on trouvera, sans passion d'aucune sorte, le témoignage d'un enfant du siècle très respectueux qui cherche simplement a dire la vérité.

Mgr D'HULST

C'est Mgr d'Hulst qui a succédé dans la chaire de Notre-Dame au P. Monsabré. Le souvenir de Lacordaire planait déjà d'une manière un peu gênante sur le P. Monsabré lui-même. Il est peut-être encore plus dangereux pour Mgr d'Hulst qui n'a presque rien des dons ni des effets de l'orateur vibrant. Et d'abord son extérieur, qui commande le respect, ne s'impose pas tout de suite à l'attention. La figure est très distinguée, mais froide, sans avoir ce rayonnement apostolique qui brûle les yeux d'un auditoire, sans que l'autorité ou la séduction du visage, la noblesse ou la grâce de l'attitude, la flamme ou la douceur du regardaient une première action, soudaine ou insinuante, sur ceux qui regardent avant d'écouter. La voix est claire, distincte, un peu sèche. On l'entend bien, elle ne pénètre pas assez. C'est plutôt la voix d'un politique que d'un apôtre, ou, en d'autres termes, d'un conducteur d'hommes que d'un preneur d'âmes; elle n'a rien, même dans ses notes les plus heureuses, qui domine, qui émeuve ou qui apprivoise. Bonne pour l'enseignement de la philosophie chrétienne et pour les allocutions épiscopales, elle résonne, sans retentir, dans le grand vaisseau de la métropole. Le geste est rare, et, lui aussi, un peu maigre et un peu étroit. Sans doute, Mgr d'Hulst, qui n'est pas, qui ne veut pas être un orateur populaire, ne doit aimer ni les grands gestes ni les grandes phrases; il dédaigne de demander à l'artifice les vibrations que sa fierté méprise, et que la nature lui a refusées. Il a raison. Et cependant une action plus ample et plus chaleureuse, une rhétorique plus ardente ou moins sévère, ne nuiraient ni à sa cause ni à son talent.

Le dimanche 15 février Mgr d'Hulst a prêché sur l'unité de la morale dans l'antiquité et dans les siècles chrétiens. Dimanche 22, sur larupture de l'unité et la crise de la morale. L'auditoire de Notre-Dame est un auditoire très nombreux et très recueilli, venu, on s'en aperçoit immédiatement, dans les dispositions les plus bienveillantes. Avec le P. Monsabré, la foule était moins choisie et plus agitée, la curiosité moins contenue et plus frémissante. Quand l'orateur dominicain se dirigeait vers la chaire, on se pressait davantage pour le voir, et, de rang en rang, on disait avec plus d'impatience: Le voilà! L'auditoire plus réservé de Mgr d'Hulst le regarde passer avec moins de désordre et semble l'écouter avec moins de passion, ou du moins avec une passion plus refoulée. De temps en temps, tous les quarts d'heure à peu près, quand l'orateur se repose et reprend haleine, il y a bien, surtout au milieu de la nef, un petit bourdonnement d'admiration: c'est la manière d'applaudir dans les églises, comme vous savez; mais cet assentiment pieux expire bientôt. L'année dernière, je m'en souviens, il était plus bruyant et plus prolongé.

Le sujet même qu'a choisi Mgr d'Hulst ne prête pas beaucoup à la grande éloquence pour un orateur qui ne se soucie pas avant tout d'être éloquent, c'est-à-dire qui aime mieux convaincre son auditoire que l'étonner. Ce qu'il y a de plus remarquable dans Mgr d'Hulst, ce qui fait de lui un apologiste magistral de la foi chrétienne, un doctrinaire de premier ordre, et, quand il le veut, quand il abandonne la défense pour l'attaque, un champion de l'Église et un polémiste des plus vigoureux, c'est l'ordonnance et l'enchaînement de son discours, la trame serrée de ses déductions dont il enveloppe ses adversaires comme d'un filet, la logique impérieuse et claire, sinon la rigueur absolue de ses arguments. On sent que ses ennemis les philosophes n'auront pas beau jeu avec lui, et que, s'il ne les foudroie pas de son éloquence, sa théologie subtile et pressante essaiera de les emprisonner dans ses raisons.

** *

LE R. P. FEUILLETTE

Le R. P. Feuillette, dominicain, prêche à la Madeleine. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que les dominicains sont aujourd'hui les plus sympathiques des prédicateurs, comme, dans un autre ordre d'idées, les sœurs de charité sont les plus populaires des religieuses. Vous vous êtes sans doute demandé pourquoi. C'est que peut-être, tout simplement--et je livre mon idée pour ce qu'elle vaut à vos réflexions--nous sommes devenus, avec le temps, de plus en plus libéraux et de plus en plus charitables. Le souvenir de Lacordaire, qui persiste vaguement dans les foules, et, à plus forte raison, dans les classes éclairées, comme un de ces bruits lointains dont on ne sait plus l'origine, mais dont on entend encore les derniers murmures, la robe blanche du frère prêcheur, plus attrayante à l'œil que la robe noire ou même le camail violet, ne sont pas, d'autre part, sans influence. Bien des gens ignorent que le pape Grégoire IX, en 1233, confia le tribunal de l'Inquisition, dont personne, je crois, ne voudrait plus, aux frères prêcheurs; mais bien des gens aussi, et dans le quartier de la Madeleine particulièrement, inclinent volontiers vers ce catholicisme libéral, attribué aux dominicains, dont Lacordaire a été jadis le représentant orthodoxe, et La Mennais l'hérésiarque, si vous voulez. L'auditoire de la Madeleine est, naturellement, un auditoire mondain, je ne veux pas dire frivole. Entre la Madeleine et Saint-Pierre de Montrouge, par exemple, il y a la même différence qu'entre un hôtel de riche et une cité ouvrière. Peut-être même serait-il paradoxal, mais ingénieux, de faire le contraire de ce qu'on fait, pour être sûr d'un plein succès? Envoyer un sermonnaire aristocratique à Montrouge et un prédicateur populaire à la Madeleine, ne serait pas, je suppose, si maladroit à l'Église, ni si opposé à l'esprit de l'Évangile.

Le P. Feuillette, que son auditoire paraît goûter beaucoup, non seulement comme prêtre, mais comme homme--cela n'est pas si indifférent!--est un prédicateur très agréable, et, ce qui ne gâte rien, très habile. Il a une grande habitude de la prédication; il en a le don, le goût et l'art. Je dirais, si j'osais me servir de cette expression profane, qu'il sait bien son métier, et qu'il le fait bien. Au vrai, pourquoi ce prêtre éloquent n'aurait-il pas le droit de mettre toutes ses ressources au service de son ministère et d'employer tout son talent au service de sa foi? Le P. Feuillette est donc agréable à voir et à entendre. Il est, comme on dit, bien de sa personne. Sa voix n'est ni très forte ni très limpide; ce n'est à coup sûr ni une voix de velours, ni une voix de tonnerre; mais il articule très bien, il parle lentement, avec une précaution adroite, et l'abondance de son geste vient en aide autant qu'il est possible et nécessaire à la fragilité de son organe. Il n'a pas l'air de savoir que la sympathie de son public le soutient, mais il s'en doute; il ne cesse pas de faire appel à son attention, et quand il s'arrête, de loin en loin, il ne hait pas de se sentir encouragé. Sans coquetterie, mais sans inexpérience, il ne sollicite point, mais il ne fuit pas non plus ces encouragements, et, lorsqu'il le juge à propos, il leur laisse tout le temps de se produire.

** *

LE R. P. GARDET

Un autre dominicain, le R. P. Gardet, prêche à Sainte-Clotilde. L'orateur est grand, un peu maigre; il a des lunettes; mais il a aussi une jolie main, pour souligner sa parole, toujours élégante, et un joli organe, pour la rendre plus attrayante encore et plus persuasive. Ou je me trompe fort, ou le P. Gardet, qui est assez jeune, doit être une des espérances de son ordre, et son nom, moins connu actuellement que celui du P. Monsabré ou du P. Feuillette, ne tardera pas à se répandre. Sa modestie ne s'offensera pas, je l'espère, de cet éloge mérité, s'il lui tombe sous les yeux. Il aura toujours la ressource de me répondre ce que Massillon répondit à un auditeur qui venait de lui adresser des compliments: «Ce que vous me dites là, le diable me l'avait déjà dit avant vous.» Le public de Sainte-Clotilde ressemble beaucoup à celui de la Madeleine. C'est le même monde, ou à peu près; c'est par suite la même attitude, et la même disposition d'esprit et d'âme. C'est un public croyant, en général, sympathique à la personne et à l'enseignement religieux du prédicateur, mais dont la foi est une foi moderne, un peu endormie, et assez oublieuse, en temps ordinaire, de l'idéal évangélique que le prédicateur du carême a mission de lui rappeler.

** *

L'ABBÉ PERRAUD

Je n'ai pu entendre l'abbé Perraud, chanoine d'Autun, frère de Mgr Perraud, évêque d'Autun et membre de l'Académie française, prêcher à Saint-Roch que mercredi soir à 8 heures et demie. Ces conférences du soir, réservées surtout aux hommes, mais où les femmes peuvent venir, et où elles viennent, sont très suivies. En raison de l'heure, et peut-être de l'auditoire, elles n'ont pas tout à fait le caractère des grands sermons du dimanche où il doit y avoir plus de solennité; elles sont intimes et familières. Si j'ai bien compris l'intention et l'accent de l'abbé Perraud, ces conférences sont de véritables causeries du soir auxquelles se laisse aller sans apparat, sinon sans étude, un excellent prêtre, qui ne cherche pas trop à bien parler, et qui veut moins préciser le dogme dans des esprits un peu éloignés du catéchisme, que réveiller la religion dans des âmes restées pieuses, malgré l'incertitude de leur foi et l'intermittence de leurs pratiques.

L'abbé Perraud est un homme charmant, plein d'une onction vraie où l'on ne sent rien de fade, ni de mielleux, plein d'une candeur et d'une simplicité tout évangéliques, qui doivent agir sur ceux mêmes qu'il ne persuade pas et lui faire un ami inconnu de l'auditeur dont il n'a point modifié les convictions. Sa figure respire et sa voix exprime une charité parfaite. On entre tout de suite en communication, sinon en accord, avec lui. Je lui ai entendu louer, sans embarras, la pureté morale d'un païen, Cicéron, et la fierté morale d'un protestant, Ernest Naville. Ce libéralisme, moins rare que ne le croient les esprits forts, mais qui n'en est pas pour cela moins méritoire, m'a vivement touché. L'abbé Perraud nous a parlé doucement, posément, pendant près d'une heure, sans faire une phrase qui visât à être une phrase, des devoirs de l'homme, devoirs envers Dieu, envers la famille, la patrie et l'humanité. Ce n'est pas, me direz-vous, un sujet bien neuf. Eh! mon Dieu, non, et l'abbé Perraud lui-même ne le pense pas; c'est une leçon de philosophie morale faite par un prêtre, mais très bien faite, je vous assure, très pénétrante et très persuasive. Les patriotes de profession--et il y en a--ne parlent pas tous de la patrie avec autant de chaude simplicité que l'abbé Perraud. J'ai entendu, en différents endroits, bien des philanthropes; je n'en sais guère, non plus, pour parler mieux que lui, plus dignement et plus fortement, de nos devoirs humanitaires. J'ignore et je n'ai pas à chercher si ces conférences de Saint-Roch opéreront des conversions nombreuses. Ce que je puis dire et ce que je tiens à dire, c'est qu'elles sont intéressantes et salutaires, en tout état de cause, comme de pures homélies dont la pureté même est déjà un premier rafraîchissement.

** *

L'ABBÉ BRETTES

L'abbé Brettes, le prédicateur de Saint-Thomas-d'Aquin, est un sermonnaire assez coloré. Sa voix est pleine et sonore, un peu grasse et un peu molle par moments, du moins pour mon goût, mais qui ne manque ni de charme, quand elle s'adoucit, ni d'éclat, quand elle s'élève. Sa parole est abondante et imagée, un peu familière quelquefois et un peu lâche, mais agréable, en somme, et dont l'impression, sans être ineffaçable, n'est pas déplaisante. Il prêchait sur la transfiguration de Jésus où il montrait le symbole de la transformation même du chrétien par la pénitence, la prière et le recueillement. Il avait pris pour texte ces lignes empruntées au chapitre XVI, l de l'Évangile selon Saint-Mathieu: «Jésus, ayant avec lui Pierre, Jacques et Jean, les mena à l'écart sur une haute montagne, et il se transfigura en leur présence. Son visage parut resplendissant comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la neige.» C'était un beau sujet et un beau texte, trop beau peut-être, car on s'attend à être ébloui. Un peu de la poésie religieuse d'un Châteaubriand ou d'un Lamartine n'aurait pas nui, en pareil cas, au sermon de l'abbé Brettes. Mais c'est là probablement un vœu trop profane! Le devoir d'un chrétien n'est pas d'être lettré, mais d'être attentif et soumis, ce qui n'est pas la même chose.

Un correspondant aimable m'envoie de Versailles des notes utiles sur le R. P. Ollivier qui prêche là-bas dans la vieille église bâtie par Mansard. Le P. Ollivier est un moine robuste, carré d'épaules, dont la figure pleine et massive respire la force. On sait que la parole familière et mordante de ce sermonnaire plantureux effarouche et va même jusqu'à scandaliser de bonnes âmes qui ont les oreilles timides. Les expressions énergiques ne l'épouvantent pas. C'est ainsi qu'il appellera le «dévotisme» une «hystérie religieuse». Il ne craint pas de s'attaquer aux ultra-catholiques, plus intolérants et plus vétilleux que l'Église elle-même, et il s'écrie: «J'irai au but, comme un boulet de canon. Rien ne m'arrêtera dans ce que je crois être ma tâche. Tant pis pour ceux que j'atteins en passant!» J'imagine que cette éloquence en boulet de canon ferait plus plaisir à sainte Barbe qu'à saint Jean Chrysostome; mais il paraît que, lorsqu'il le veut, cet orateur foudroyant et tonitruant est le plus tendre, le plus suave et le plus évangélique des missionnaires.

** *

LE R. P. OLLIVIER

Vous avez certainement entendu parler des sermons contradictoires de Saint-Pierre de Montrouge qui sont un des attraits, et parfois, par la faute de l'auditoire, mais aussi de l'institution, un des scandales de la prédication, durant ce carême. Vous savez que pendant qu'il y a en chaire un prédicateur, en bas, au banc-d'œuvre, devant la chaire, un contradicteur, bienveillant du reste, un prêtre également, se lève pour répliquer, et développe, ou plutôt présente de brèves objections. Vous avouerai-je que cette coutume nouvelle qui me fait penser malgré moi aux réunions publiques n'a pas le don de me plaire, et que je la trouve déplacée et dangereuse: déplacée, parce qu'elle dénature l'église où elle se produit et la transforme en une salle quelconque de discussion; dangereuse, parce qu'elle trouble le lieu saint, et, par conséquent, le compromet, en paraissant offrir à des malveillants ou à des mal appris une occasion plus ou moins justifiée de faire du tapage!

J'ai essayé, dans ces lignes rapides, de donner une idée sommaire, et à peu près juste, comme toutes les idées sommaires, du présent Carême. Je voudrais n'avoir irrité ni attristé personne, respecté toutes les opinions, ménagé même, ce qui est encore plus délicat, tous les amours-propres. Un prêtre ne pouvait se charger de cette besogne, et un laïque est toujours incompétent. Ceux dont la foi aurait été par hasard blessée excuseront notre bonne foi--et prieront pour nous.Henri Chantavoine.

Les derniers coups de battoir.

Depuis qu'est défunt le pauvre carnaval, la journée qui n'en était que l'ombre a pris les proportions d'un événement. A nous les grelots de la folie, pour la mi-carême! Et les voix qui poussent cet appel joyeux sont de rudes voix, et les gars qui veulent «s'en fourrer jusque-là» des joies bruyantes, sont de rudes gars, et leurs compagnes de plaisir ne sont pas des poules mouillées. Tout les lavoirs sont en l'air, garçons et blanchisseuses ont résolu de se divertir; ils y vont avec le même entrain qu'à leur ouvrage.

Dans l'atmosphère âcre de la coulerie, à travers le buée qui monte de la cuve, et la pluie de gouttelettes d'eau distillée retombant des poutrelles du toit; tout le long de la grande salle où s'alignent les baquets, où gicle l'eau chaude; au plein du travail, quand les brosses frottent énergiquement; à l'heure du déjeuner sur le pouce, on sentait, ces jours derniers qu'il se passait quelque chose. Il s'agissait d'élire un roi et une reine. Que de compétitions, que de diplomatie, que de faux fuyants! Donner sa voix, n'est pas une petite affaire. Déjà quand il est question d'un député... donc pour un roi!

Enfin! il a bien fallu aboutir. Du reste, au lavoir comme ailleurs, il est des personnalités qui s'imposent. Au parlement, on dit de certains de nos représentants qu'ils sont ministrables: il y a des rois de race dans le savon et la lessive. Ici, c'est le patron de l'établissement, un bon gros qui ne refoulera pas sur le question des litres--toute gloire se paye!--là on s'arrêtera à un garçon de coulerie, jarret infatigable et, dit-on, un cœur d'or. Reste la reine. Branche aînée ou branche cadette? La forte commère qui tiendra tête au roi, premier modèle, ou la jeune femme plus délurée qui formera un joli couple, avec l'élu genre numéro deux? Si ce sont les vieux partis qui l'emportent, si l'on plaide la cause de la raison, en convenant qu'il faut se faire représenter par quelqu'un «ayant de la tenue» alors nous aurons le duo solennel, redingote et robe de soie noire, à peine un bouquet, et un grand cordon en bandoulière. Les freluquets--la partie un peu antique du lavoir traite ainsi la jeunesse--abordent plus aisément le costume.

Les dames s'habillent chez elles, et arrivent régulièrement en retard pour produire leur effet; quant aux garçons, après bien des tâtonnements, ils ont loué un tas de défroques chez le fripier voisin, et, finalement, malgré leurs prodiges d'inventions, on les verra apparaître en Porthos barbus, en mignons Henri III glabres, en mousquetaires d'opérette horriblement tragiques. L'habillage ne va pas sans difficultés. On peut enlever un paquet de linge gros comme une maison à la force du poignet, et n'avoir que des notions vagues sur l'art d'agrafer le pourpoint de soie et de velours. Attention!... Est-ce bien de ce côté que ça s'enfile? Ah! les bons éclats de rire, lorsque le camarade fait craquer son maillot et ne se retrouve plus dans les fanfreluches! Tout s'arrange néanmoins, et vite au coup de l'étrier: A la tienne!... A la nôtre!

La transformation des buandiers.

Grands seigneurs accomplis.

--Silence! messieurs, la Reine!

Parfaitement. C'est elle. C'est Louison, la laveuse; une gaillarde qui vous manie un drap trempé, à tour de bras, et ne craint pas de rivale quand il s'agit d'échanger un mot leste, voire un horion. Oui, c'est Louison, et ce n'est pas Louison. Louison en falbalas! Passer du cotillon relevé sur les hanches, du tablier en toile d'emballage, des sabots, du fichu jeté négligemment sur les épaules, à une Marie Stuart de satin, couverte de perles, de broderies, et avec un diadème dans les cheveux au lieu d'un peigne cassé au cours d'une bagarre! On s'y fait. La reine sait rester bonne fille! Peu à peu le cortège se complète, le char est à la porte, tout garni de drapeaux et de feuillages, les chevaux piaffent; un mouvement dans la foule: c'est le lavoir qui envahit le véhicule. En passant, la reine, agacée que tant de monde la regarde sous le nez, a laissé tomber de sa bouche souveraine un: «Tas d'imbéciles! On dirait qu'ils n'ont jamais rien vu!» très accentué.

Le char est parti au grand trot, les cors emplissent l'air de leurs éclatantes fanfares, les gamins suivent en criant, les curieux s'amassent, le boulevard envahi représente une mer humaine. Cinq cent mille spectateurs attendent cinquante ou soixante chars! Et l'on est content, et l'on rit à qui mieux mieux! Parce que les grandes pensées, les réflexions amères ont besoin d'être coupées de temps en temps par un vent de folie. C'est humain.

Autrefois les chars se répandaient par la ville à leur gré. On a voulu cette fois les réunir en cortège officiel et stimuler le zèle des organisateurs par une distribution de primes.

Ce sera-t-il plus gai, étant plus beau? C'est à voir. Mais on ne s'ennuiera pas tout de même ce jour-là dans le monde des lavoirs. Après la promenade, banquet, toasts nombreux au roi et à la reine; après le banquet, bal; après le bal, les huîtres et la soupe à l'oignon pour se réconforter. Vingt-quatre heures de sommeil par là-dessus, et il n'y paraîtra plus.

Et comme me disait un Charles IX convaincu de qui je sollicitais des explications: «On se tient admirablement, oui, monsieur, rien n'est plus difficile que d'avoir son plumet. La preuve, c'est que quand on l'a, on l'égare--en même temps que sa coiffure!»

Ç'était un farceur!Edmond Renoir.

La reine et son cortège.

Quels sont les Grandes Amoureuses et les Amants célèbres qui ont écrit les plus belles Lettres d'amour?

(14 juin 1890.)

Si les vers adressés aux Muses terrestres peuvent être considérés comme des messages d'amour, on pourrait en citer par milliers. Il en est d'assez peu connus, qui dorment dans des Albums ou des Anthologies. Je pourrais en composer un bouquet, je n'en détacherai qu'une fleur:


Back to IndexNext