LES PIONNIERS DU SAHARA

L'ILLUSTRATIONPrix du Numéro: 75 cent.SAMEDI 21 MARS 189149e Année--Nº 2508La bénédiction des rameaux devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.auseriede carême. Variations sur le concours hippique. Dernières polémiques à propos l'Opéra et de la direction nouvelle. Si nous n'avions point leMage, qui est une nouveauté, etMariage Blanc, qui sera la primeur de cette fin de semaine, le Courrier de 1891 ressemblerait fort au Courrier de 1890 à pareille date, car on a tout dit sur les prédicateurs du carême, qui ne se renouvellent guère, et sur les programmes du concours hippique, qui ne se renouvellent pas.L'agonie du prince Napoléon a préoccupé encore les esprits, et le drame de l'hôtel de Russie, drame historique et drame de famille, a tenu éveillée l'attention du public. Je ne sais qui a rappelé, à propos de cette lutte contre la mort, la fameusecoquille--malicieuse ou involontaire--qui s'étala en pleinMoniteurlors de la maladie suprême du roi Jérôme. Les médecins avaient écrit sur leur bulletin: «Lemieuxpersiste»; les typographes du Moniteur imprimèrent: «Levieux persiste.» Il y eut grande colère aux Tuileries lorsque le premier numéro du journal officiel arriva. Vite, on expédia un aide-de-camp à l'imprimerie duMoniteurpour arrêter le tirage, ce qui fut fait. Mais de nombreux exemplaires étaient déjà sortis de la presse. On les paya, par curiosité, jusqu'à cinq cents francs le numéro. Un collectionneur anglais alla jusqu'à mille francs.On se racontait ces souvenirs d'un autre temps lundi dernier à l'Opéra, tout en causant de Varedha, prêtresse de la Djaki, et d'Anahita, reine du Touran. Cette première représentation duMagen'était en réalité que laseconde, et tout le monde officiel avait assisté le samedi à la répétition générale. Ce sont les répétitions décidément qui deviennent lespremières. M. le préfet de police le sait si bien, qu'il donnait une soirée le lundi, pendant que le rideau se levait sur cet opéra touranien--et très parisien de par ses auteurs, le musicien et le poète.N'y a-t-il pas une romance qui commence par quelque chose comme:O beau pays de la Touraine...Si je ne me trompe, c'est même dans lesHuguenotsqu'on la chante. Eh bien, avec leMageil ne s'agit plus de la Touraine, mais des Touraniens, et on nous restitue à l'Opéra le refrain d'une chanson touranienne qui date de deux mille cinq cents ansavant l'ère chrétienne. Elle est d'ailleurs tout à fait préhistorique, cette chanson-là. Le refrain, imprimé dans la brochure, est:Là, leïà, leïà, leïà, à, à!Relisez bien: c'est du touranien. M. Richepin, qui est un bon Touranien et un bon poète, a, pour nous, évoqué ce refrain que je conserve comme un bibelot antique et précieux.Là, leïà, leïà, leïà, à, à!En touranien, cela correspond-il àAu clair de la luneou à laMarseillaise?Je n'en sais rien, n'étant pas très versé dans les secrets de la Bactriane.Mme Dieulafoy nous le dirait peut-être.Là, leïà, leïà, leïà...Il y a d'autre vers, heureusement, dans leMage, et des vers français, d'une belle venue, d'un beau souffle. Il n'eut plus manqué qu'après les vers décadents, les vers symbolistes, les vers déliquescents, nous fussions menacés de vers touraniens.** *Ce jour même où le touranisme pénétrait à l'Opéra, les poètes avaient suivi le convoi d'un des leurs, un maître, M. de Banville, qui méritait bien un peu de soleil autour de son cercueil, lui si épris de lumière et de joie. Hélas! il est parti par un jour humide et triste, cruel aux nerveux et aux rhumatisants, un lugubre temps de carême.Mais les amis du mort ont réparé l'injustice du temps.Si jamais poète fut enseveli sous des roses, c'est Théodore de Banville. Les fleurs qu'on a répandues sur son cercueil n'étaient pas des fleurs de rhétorique. On l'aimait beaucoup, on l'a pleuré vraiment. Des poètes ont tenu les cordons du poêle, et ils ont ajouté des sonnets aux chants de la maîtrise de Saint-Sulpice.--Fleurs sur fleur, flowers upon flowers, comme dit le Laërte d'Hamlet.Théodore de Banville était devenu pour les jeunes poètes de ce temps le père, depuis la disparition de Victor Hugo. On l'eût profondément outragé, si on l'eût comparé au maître.--Il y a tout dans Victor Hugo, disait-il, et je lis tous les matins deux ou trois pages de ce grand homme, en l'admirant chaque jour davantage.Il n'eût pas admis le moindre point de comparaison. Mais, si la paternité poétique de Victor Hugo, si je puis dire, était faite d'autorité et de grandeur, celle de Banville était faite de tendresse. Il régnait et rayonnait par une grande bonté. Oh! une bonté qui n'allait pas sans quelque dédain et ne se faisait point parfois faute de railler. Mais une bonté vraiment bonne, souriante, avec une philosophie résignée.A soixante-huit ans, Théodore de Banville est mort jeune. Il écrivait et chantait encore la veille de sa mort. Sa santé, chancelante autrefois, si chancelante qu'on l'avait cru perdu un moment, il y a des années, s'était raffermie, et on pouvait espérer que ce jeune vieillard, si je puis dire, deviendrait un aïeul.Il y a vingt-cinq ou trente ans, on désespérait de le sauver. Il partait pour le Midi, condamné par la science, et c'est de là qu'il rapporta son joli volume, laMer de Nice.Comme il allait partir, l'impératrice Eugénie, qui aimait ses poésies, demanda pour lui la croix à je ne sais quel ministre.L'Excellence répondit:--Je la donne d'autant plus volontiers que c'est une croix sur un tombeau.Dieu merci, Banville devait survivre et vivre de longue années encore pour notre joie et nos oreilles, car sa muse chantait une chanson toute particulière où il y avait comme des tintements de rires et des bruits de baisers.C'était un Parisien du boulevard et c'était un Hellène du temps de Périclès. Il passait des Funambules à Athènes. Il entrait chez Debureau eu sortant du Parthénon. Debureau! Pierrot, ce Pierrot que, depuis, Willette a modernisé et revêtu d'un habit noir. Théodore de Banville l'aimait et l'a étudié avec une joie particulière. Celle de ses œuvres qui fit sensation il y a trente ans, le livre desOdes funambulesques, naquit de cet amour des mimes et des clowns. Il jongla avec les mots comme l'étonnant Schaffer jongle avec des tables au Nouveau-Cirque. Passez, muscade! sautez, vocables! Ce fut, lorsque parut ce volume, un éblouissement. CesOdes funambulesquesont marqué une date dans l'histoire de la poésie. Depuis on a beaucoup abusé de ces fantaisies, mais que c'était charmant lorsque Banville apparut, parmi les hommes graves, avec la clochette de Puck et le rire ailé d'Ariel!La fantaisie, c'était son domaine, à ce rimeur qui pourtant comprenait le réalisme de Champfleury et le naturalisme de Zola. Il passa dans la vie comme s'il eût traversé un théâtre, s'amusant si la comédie était bonne, indulgent si elle lui paraissait médiocre. Oh! le théâtre, il l'adorait! ce monde de carton et de toiles peintes lui semblait plus séduisant et, je crois même, plus vrai que l'autre. «J'ai connu des poètes, a-t-il écrit quelque part. Vous croyez que le seul rêve de ces païens est de gravir la montagne sainte où Cypris à la chevelure rousse boit avec les dieux ivres de calme? Non! il y a un monde cher à la fantaisie qu'ils préfèrent encore peut-être aux lauriers-roses de cet Olympe enchanté à la voix du rythme et des lyres! Il y a un univers créé par la pensée qui est à eux seuls, et où aucun bourgeois n'a jamais pénétré. Cet univers est immense et infini et il a pour horizonun chiffon de toile à raies roses...Ce chiffon de toile à raies roses--semblable au manteau de Scapin--Banville l'a toujours suivi des yeux, comme un soldat suit le drapeau dans la bataille. Il n'a voulu être rien que poète et il l'a été jusqu'aux moelles. Tout pour lui était un prétexte à rimes exquises, à rimes riches. Les vers, il les disait impassiblement--lui le passionné--en serrant les dents, avec un sourire éclairant sa figure sans barbe, paterne et narquoise. Toujours original, il n'a pas voulu qu'on prononçât de discours sur sa tombe. Cet amoureux des mots avait horreur des phrases. Il n'a pas voulu être de l'Académie. Il en eût été. On lui avait, je crois, fait des ouvertures. Il répondait:--Non. Trente-huit ou trente-neuf visites, je me fatigue facilement; il y aurait trop d'étages à monter.--On vous donnera des ascenseurs, répliquait un de ses jeunes amis, Coppée ou Sully-Prudhomme.--Eh bien, voilà: les ascenseurs, je les redoute. La nature nous a donné des jambes, ce n'est pas pour les échanger contre des machines. Je suis superstitieux. Tout cela est mauvais.Superstitieux, on l'a dit, au point qu'il n'eût rien entrepris un vendredi ou un 13. Or, voyez l'ironie des choses, Théodore de Banville est mort un vendredi et un 13.Cette terreur du vendredi est tellement répandue que, ce jour-là (on l'a remarqué), les omnibus font moins de recettes que les autres jours. Avoir peur d'un accident, en omnibus, faut-il dire que voilà qui est bien parisien? Eh non, c'est bien humain. L'humanité aura toujours de petites terreurs enfantines.Un poète, c'est un enfant par la vivacité des impressions, c'est, par le cœur, un homme épris de tout ce qui est beau en ce monde. On a souvent dit que Banville était un païen, dans le sens délicat et élevé du mot. Ce païen est mort en chrétien et les lettres de faire-part portaient que sa mort (cependant subite) avait été bénie par le pape. Peut-être, comme les voyageurs qui savent que le départ aura lieu à l'improviste, Théodore de Banville avait-il pris d'avance son passeport. Et ce n'est pas peut-être, cela est certain. Il croyait.--Ah! disait-il un jour à Victor Hugo, parlant de la mort, quelle belle occasion vous avez d'affirmer votre immortalité! que l'auteur de Notre-Dame de Paris soit enterré à Notre-Dame!Ce nom de Hugo revient encore sous la plume comme une actualité et il est écrit qu'aujourd'hui nous ne parlerons que des poètes, ou de leurs petits-fils.Le jeune Georges Hugo a dit adieu, pour un temps, à la vie parisienne et s'est jeté bravement à la vie de devoir, dans la mer et le vent, parmi les embruns dont Pierre Loti parle à son frère Yves. Du Cirque des Champs-Elysées passer à l'Océan, c'est bien. Où ai-je lu ce joli mot: Victor Hugo dirait à son petit-fils: «Sois brave comme Gilliat, tue la pieuvre et deviens, toi aussi, un travailleur de la mer!»Le petit-fils l'a fait, cela, et c'est bien.Lespremièresy perdent un spectateur élégant et la patrie y gagne un soldat qui porte le plus beau nom de la France. Maintenant--entre nous--il serait bon qu'on ne parlât plus des descendants de nos gens illustres que quand ils auront fait eux-mêmes des œuvres. Pour une démocratie, ce pays semble aimer vraiment un peu trop les dynasties.Il y a encore des œuvres, du reste, en ce pays. M. Zola a donné l'Argentcette semaine. Pour lui, l'argent est une force, et une force respectable, malgré les infamies qu'il fait commettre. Toute la thèse du romancier est là. Il ne s'incline pas devant leVeau d'Or, mais, dirai-je volontiers, il trouve que le Veau d'Or n'est pas un Veau. Un Taureau si l'on veut. Mais un veau, non pas. Une Force, vous dis-je. Et, en cela, M. Zola est bien l'élève de Balzac.--Être riche, disait l'auteur de laComédie humaine, c'est être libre. Être libre, c'est être tout. Balzac eût volontiers donné le mot d'ordre qu'on a tant reproché à M. Guizot: «Enrichissez-vous!»--Pourquoi faire porter à l'argent, dit Zola, la peine des crimes dont il est la cause? L'amour est-il moins souillé, lui qui crie la vie?C'est le dernier mot du livre et il est éloquent.J'en ai lu un autre livre qui est bien curieux: c'estUne année de ma viepar M. le comte de Hübner que nous avons connu baron de Hübner et ambassadeur d'Autriche à Paris. Fin diplomate, causeur exquis, comme il contait ses souvenirs! Aujourd'hui il les écrit. Il cite un bien joli mot de Metternich--piquant à répéter au lendemain du 18 mars qu'on vient de fêter:--En comparant la Révolution à un livre, je dirais que nous en sommes encore à l'avant-propos, tandis que la France est arrivée à peu près--pas tout à fait--aux dernières pages.Lesmotsde Metternich valaient ceux de Talleyrand.Rastignac.LES PIONNIERS DU SAHARAOn sait l'esprit et le but de l'Association fondée sous ce titre par le cardinal Lavigerie. Les documents, texte et dessins, que nous publions à ce sujet, nous viennent en droite ligne des confins du Sahara et nous sont fournis par un homme qui, accompagnant l'éminent cardinal dans toutes ses pérégrinations, travaillant lui-même sous ses yeux, était le mieux placé du monde pour donner de cette grandiose entreprise un tableau empreint de tout le caractère de vérité et de tout le relief désirables.Il n'est pas possible de rêver plus belle promenade que la route de Tuggourt au sortir de Biskra. Cette magnifique route ensoleillée traverse l'oasis dans toute sa longueur, elle est sillonnée par les caravanes apportant du sud les récoltes de dattes sur le marché de Biskra et par une foule de petits gamins, vêtus des oripeaux les plus bariolés, qui, chantant, jouant et courant, vivent presque uniquement de la charité des touristes, nombreux à cet endroit. Mais où il faut les voir, c'est sur le passage de Mgr Lavigerie.Chaque jour, le cardinal se rend au monastère qui s'achève pour recevoir les pionniers du Sahara, et c'est alors une bousculade générale parmi tous ces petits négrillots.Sitôt que la voiture de Son Eminence paraît, ce sont des cris de joie et des courses échevelées pour attraper au vol les sous que leur jette monseigneur. «Sourdi, sourdi barca, monsieur le marabout!» (un sou, un sou seulement!) Pauvres petits négros, se doutent-ils de ce que fait en ce moment pour leur race le «Marabout Kébir», comme ils l'appellent (le grand Marabout)?La M'Sallah (maison de prière), telle est l'inscription gravée sur le fronton de cette maison bâtie un peu dans le style florentin qui vient si joliment réveiller de sa tache blanche les bouquets de palmiers du bord de la route. Il y a un an à peine elle commençait à sortir de terre et déjà toute cette population, si hostile pour nous, sait maintenant que là seront soignés les plus pauvres, les plus déshérités, les plus humbles; aussi faut-il voir l'étonnement de ces pauvres diables qui n'attendent habituellement que des coups de bâtons de notre civilisation. Que sera-ce quand bientôt de pareils asiles s'élèveront là-bas, bien loin dans le sud, à El Golea, plus loin à Amguid, plus loin encore, partout où il y aura des malheureux, des martyrs!Nous croyions encore, il y a peu de temps, que l'esclavage et la traite des nègres étaient abolie depuis nombre d'années. Malheureusement il n'en est rien et les récits rapportés par les missionnaires nous affirment l'existence de ces horribles coutumes.«Les villages paisibles des nègres de l'intérieur sont cernés, tout d'un coup, pendant la nuit, par ces féroces aventuriers. Presque jamais ils ne se défendent, ou ceux qui le font sont bientôt massacrés par des hommes armés jusqu'aux dents. Ces malheureux fuient dans les ténèbres; mais tout ce qui est pris est immédiatement enchaîné et entraîné, hommes, femmes et enfants, vers des marchés lointains. On les y amène de contrées situées à soixante, quatre-vingts et cent jours de marche.Alors, commence pour eux une série d'épouvantables misères. Tous les esclaves sont à pied; aux hommes qui paraissent les plus forts et dont on pourrait craindre une révolte, on attache les mains et quelquefois les pieds, de telle sorte que la marche leur devient un supplice, et sur leur cou on place des cangues à compartiments, qui en relient plusieurs entre eux.On marche toute la journée au milieu des sables ou des terres brûlantes. Les conducteurs barbares sont seuls à cheval ou sur leurs chameaux. Le soir, lorsqu'on s'arrête pour prendre du repos, on distribue aux prisonniers quelques poignées de sorgho cru, c'est toute leur nourriture. Le lendemain il faut repartir.Mais, dès les premiers jours, les fatigues, la douleur, les privations, en ont affaibli un bon nombre. Les femmes, les vieillards, s'arrêtent les premiers. Alors, afin de frapper d'épouvante ce malheureux troupeau humain, ses conducteurs s'approchent de ceux qui paraissent plus épuisés, armés d'une barre de bois, pour épargner la poudre. Ils en assènent un coup terrible sur la nuque des victimes infortunées, qui poussent un cri et tombent en se tordant dans les convulsions de la mort.Le troupeau terrifié se remet aussitôt en marche. L'épouvante a donné des forces aux plus faibles. Chaque fois que quelqu'un s'arrête, le même affreux spectacle recommence.C'est ainsi que l'on marche, quelquefois des mois entiers. La caravane diminue chaque jour. Si, poussés par les maux extrêmes qu'ils endurent, quelques-uns tentent de se révolter ou de fuir, leurs maîtres féroces, pour se venger d'eux, leur tranchent les muscles des bras et des jambes, à coups de sabre ou de couteau, et les abandonnent ainsi le long de la route, attachés l'un à l'autre par leur cangue, et ils meurent de faim et de désespoir. Aussi a-t-on pu dire, avec vérité, que si l'on perdait la route qui conduit de l'Afrique équatoriale aux villes où se vendent les esclaves, on pourrait la retrouver aisément par les ossements des nègres dont elle est bordée!On calcule que chaque année, quatre cent mille nègres sont les victimes de ce fléau!Enfin, on arrive sur le marché où on conduit ce qui reste de ces infortunés, après un tel voyage. Souvent c'est le tiers, le quart, quelquefois moins encore, de ce qui a été pris au départ (1).»Note 1:Lettre du cardinal Lavigerie au pape Léon XIII, mars 1888.Il a fallu le zèle et le dévouement infatigables de Son Eminence le cardinal Lavigerie pour concevoir le remède à ces crimes et rêver la liberté pour ces esclaves. Il a fallu sa voix puissante pour émouvoir le monde entier et l'intéresser à la réussite de cette entreprise si pleine de périls.Mais, cette fois, ce ne sont plus des missionnaires, martyrs désignés, qu'il envoie, ce sont de vrais défenseurs armés, qu'il élève pour rendre à cette race opprimée la vie avec la liberté. De cette idée est né un nouvel ordre religieux rappelant en tous points l'ordre de Malte.En effet, l'Association (c'est ainsi que le cardinal la désigne) des frères armés ou pionniers du Sahara, est composée de volontaires qui, armés des meilleures armes modernes, iront créer au milieu des peuplades sauvages du Sahara des centres de civilisation, défricher la terre, creuser des puits, et employer toutes leurs forces à soulager de toute façon les misères dont ils seront les témoins.Et c'est non seulement une œuvre éminemment humanitaire, mais encore ce sont les intérêts de la France sauvegardés, notre commerce accru, l'avenir de notre plus belle colonie assuré. L'est-il bien en ce moment, si l'on réfléchit à l'issue terrible et habituelle de toutes les tentatives de pénétration dans le Sud? Qui nous dit que ces Touaregs, ces Snoussyas, si férocement réputés, encouragés par leurs tristes succès répétés, ne se lèveront pas bientôt en masse et ne viendront pas entraîner dans une insurrection générale des tribus toujours prêtes à la révolte?Même, chose étrange, ce n'est pas à la prédication directe de l'Évangile que Son Eminence compte recourir d'abord.«..... L'expérience universelle des missions montre que le monde mahométan est inaccessible aux inspirations diverses de la foi chrétienne et fermé à la prédication immédiate de l'Évangile. On peut le changer à la longue, mais, pour cela, il faut n'employer que les bienfaits, l'aumône, le soin des malades, et entraîner ainsi insensiblement les sectateurs de l'Islam, par une lente évolution, dans le courant du monde chrétien.C'est ainsi que nous avons commencé, chargeant nos missionnaires de secourir les misères qui les entouraient, de soigner les malades, de répandre autour d'eux les bienfaits de l'ordre et de la paix: l'agriculture, l'industrie, tout ce qui constitue, en un mot, les avantages extérieurs de notre civilisation, les seuls auxquels de semblables natures, enflammées par une foi aveugle et farouche, puissent se montrer accessibles.C'est dans ces conditions que sont partis les premiers missionnaires. Mais nous avons pu constater, dès la première heure, qu'il ne leur suffisait pas de faire le bien autour d'eux, de guérir les malades, de sacrifier même leur vie; nous avons vu que l'hostilité implacable des barbares n'était pas vaincue par ces sacrifices, et que, comme il arrive auprès de certains furieux, avant même de pouvoir tenter de les guérir par les secours de l'art, il fallait les mettre dans l'impossibilité de nuire et de se perdre eux-mêmes (2).»Note 2:Lettre du cardinal Lavigerie, 1891.Pour réussir dans une entreprise aussi complexe, aussi pleine de difficultés, il importe de les prévoir toutes, il importe que la troupe mise en campagne soit aguerrie et puisse subvenir elle-même à tous ses besoins. Aussi les détails de l'organisation intérieure de l'ordre sont-ils fort ingénieusement établis.Chaque compagnie des Pionniers du Sahara est séparée en quatre ou cinq groupes de nombre inégal concourant tous à la prospérité de l'unité qui est de cinquante hommes. Ces groupes se dénombrent ainsi: celui des infirmiers, chargés du soin des malades et de tout ce qui concerne la propreté, l'hygiène, l'entretien des vêtements selon les règles de la salubrité et de la prudence; le groupe des artisans, chargés de tout ce qui concerne la construction et l'entretien des habitations et du réduit commun; le groupe des agriculteurs, des frères préposés aux soins de la culture, des eaux, de la nourriture ordinaire, boulangers, cuisiniers et servants divers; enfin, des chasseurs destinés à trouver, dans le gibier du Sahara, un supplément nécessaire aux troupeaux qui seront confiés à la garde des indigènes.Ces différents groupes sont placés sous l'autorité d'un commandant et de deux lieutenants; des sergents et des caporaux se partageront les autres fractions. Ces chefs sont choisis à l'élection et nommés par Mgr le vicaire apostolique du Sahara sous l'autorité canonique duquel l'ordre est placé.Indépendamment de cette hiérarchie, des moniteurs sont chargés de la direction de chacun des divers groupes qui seront formés selon la nature des occupations de chacun.Aucun de ces volontaires ne doit avoir plus de trente-cinq ans. Un an de noviciat a été jugé nécessaire pour les aguerrir aux difficultés de la vie qu'ils devront mener. Ils l'emploieront à apprendre la langue arabe, à se perfectionner dans le rôle qu'ils auront demandé à remplir, et à rompre leur corps aux fatigues d'un climat souvent pénible et à l'alimentation plus que frugale du Sahara.A la fin de ce noviciat, ils seront appelés, s'il y a lieu, à prendre un engagement quinquennal, d'après le vote, à la majorité des voix et au scrutin secret, de tous les membres de la communauté. Cet engagement se renouvellera tous les cinq ans.Les Frères du Sahara auront trois tenues: la grande tenue, et la tenue de combat, toute blanche, se composant d'une tunique longue serrée à la taille par un ceinturon, la croix rouge de Malte sur la poitrine, le pantalon, un large burnous blanc, comme coiffure le casque blanc, surmonté d'un plumet blanc et orné de la croix.La seconde tenue rappellera beaucoup le costume des Arabes, et aura comme pièces principales la gandoura avec la croix rouge sur la poitrine, et le burnous. Un détail qui va bien étonner nos Parisiens. Le chapeau sera de paille, pointu, et à bords très larges, de façon à préserver les épaules. C'est le chapeau des Touaregs tel qu'ils l'ont dans le désert.Les Frères ne porteront ce costume que dans leurs marches, qu'ils feront toujours à dos de chameaux.La troisième tenue, la plus simple, celle de travail, se composera presque uniquement d'une sorte de sarrau serré à la taille, et du casque blanc comme coiffure.Tel est ce nouvel ordre si curieux, si spécial, et bien digne de tenter les vocations, selon l'esprit religieux moderne. Comme l'écrivait dernièrement, avec sa haute raison, Son Eminence le cardinal Lavigerie, «la vie exclusive de méditation et de prière est au dernier point respectable; mais elle n'est pas faite pour tous, et en particulier dans les temps où nous vivons, qui sont des temps d'agitation inquiète, de mouvement fébrile et perpétuel, ce n'est qu'à l'exception qu'elle peut convenir.«L'homme de notre temps a surtout besoin d'action extérieure, par suite de l'abaissement des caractères.«Le silence et la contemplation ne sont pas supportés par tous. Mais en soi l'homme peut se sanctifier par l'action comme par la contemplation et par la prière, surtout quand cette action est vivifiée, purifiée par des vertus telles que la charité, le désir d'expiation, le détachement des choses terrestres, l'amour de la patrie chrétienne, l'amour du travail, le désir de procurer le bien des hommes et la gloire de Dieu.»C'est ce but que se proposent les Frères du Sahara.V.Fantassins.                                                             Cavaliers.LES PIONNIERS DU SAHARA.--Uniformes de l'ordre, composés par M. Jean Veber, sous la direction du cardinal Lavigerie.LES PIONNIERS DU SAHARA.--La M'Sallah (la maison de prière), à Biskra.LES PIONNIERS DU SAHARA.--Le cardinal Lavigerie visitantles travaux d'installation, à Biskra. Dessins d'après nature de M. Jean Veber.LES COURSES DE CHEVAUX EN SIBÉRIELe public.Les courses ont été la grande préoccupation de ces jours derniers. Beaucoup même ont trouvé que cette question tenait une place beaucoup trop prépondérante dans la vie des Français de cette fin de siècle. Il nous a paru curieux, à ce propos, de rechercher si nous avions le monopole de ce goût qui va s'accentuant d'année en année. L'article que nous publions ci-dessous et auquel le nom de son auteur donne un attrait tout spécial, répond à ce sentiment de curiosité.Si les courses de chevaux ont pris en France les proportions que l'on sait, on conçoit facilement quel succès doit avoir un sport de ce genre dans un pays comme la Russie, la patrie par excellence des chevaux infatigables et des hardis cavaliers. Nous nous doutions bien que rien, dans l'organisation de ces courses, ne dût rappeler le spectacle offert par les hippodromes d'Auteuil et de Longchamp. Ce que nous en avions entendu dire ne nous inspirait pas moins le vif désir d'en voir une de près, et c'est la description fidèle de la fête à laquelle nous avons assisté que je vais tenter pour les lecteurs de l'Illustration.Qu'ils veuillent bien me suivre un instant par la pensée sur la carte d'Asie. Le premier grand fleuve que nous rencontrons en Sibérie, après avoir traversé les Monts Oural, de l'ouest à l'est, est l'Irtish. En remontant son cours, nous trouverons Tobaisk, Orusk, et, quelques centaines de kilomètres plus au sud, Semipalatinsk. C'est là que je veux m'arrêter.La villedes sept palaisn'en a que le nom. Son titre même de ville est usurpé; à dire vrai, ce n'est qu'un grand village, triste, désolé, privé de tout ombrage, enfouissant ses petites maisons de bois dans le sable qui borde son fleuve. N'était sa situation au milieu d'un pays peuplé de hordes nomades, on ne comprendrait guère ce que les Russes sont venus faire ici.Nous arrivons au bon moment. C'est demain leCourban Baïran, une des grandes fêtes musulmanes. Des réjouissances seront organisées dans le steppe par les Kirghises des environs. Leurs chefs ont appris l'arrivée de deuxFaranghis. C'est ainsi qu'ils appellent les Français, dont le nom, depuis un temps reculé, peut-être depuis les croisades, se trouve toujours lié à une idée de bravoure et est très populaire parmi eux. Aussi sont-ils heureux de nous prier d'assister à leurs jeux. Nous sommes encore plus heureux d'accepter, car nous allons pouvoir étudier de près ces populations aux mœurs si peu connues sur lesquelles l'imagination des poètes et des romanciers paraît s'être souvent exercée dans des récits de seconde main pleins de détails suspects.Nous nous mettons donc en route pour le steppe le 11 août au matin. Le soleil est déjà haut et le sable que nous foulons brûlant. Nous nous trouvons ainsi pris entre deux feux. Mais le supplice est de courte durée, car nous arrivons rapidement au bord de l'Irtish, que nous passons sur un bac mis en mouvement par le courant lui-même.Sur la rive opposée, nous traversons des villages importants habités par des kirghises pauvres qui ont renoncé à la vie nomade.Au-delà, le steppe s'étend à perte de vue, uni, sans verdure, couvert d'un gazon ras, jaune, desséché, sur lequel se détachent seulement quelques amoncellements de pierres.Au loin desaouls, villages mobiles de nomades, dressent leurs tentes, ouyourtesarrondies, rappelant par leurs formes et leur groupement les huttes des Esquimaux ou les habitations des castors. De tous côtés s'élèvent dans la plaine des tourbillons de poussière enveloppant, comme en des nuages de fumée, les cavaliers qui accourent pour assister à la fête. Ils galopent par petites troupes, accroupis sur leurs chevaux. Beaucoup portent au poing la lance que surmonte une bannière: c'est l'étendard des tribus.Bientôt la petite colline fixée pour le rendez-vous est couverte et les Kirghises continuent pourtant à venir. Sur quelque point que l'œil se porte, il voit de nouveaux cavaliers succéder aux cavaliers. Ce sont les flots d'une mer montante qui semble envahir la steppe et l'on se demande où elle s'arrêtera. Notre pensée se reporte alors, malgré nous, à quelques siècles en arrière; nous nous représentons ainsi les hordes des Mogols, ancêtres de ces nomades, s'avançant comme des nuées de sauterelles, toujours plus nombreux, inséparables de leurs chevaux et marchant à la conquête du monde sous la conduite d'un Tchengis Khan.Les yeux bridés, les pommettes saillantes, le nez large, le front fuyant, la barbe rare, à poils rudes, c'est bien là l'ancien type mogol. Ces Kirghises sont forts, bien musclés, énergiques. Ils portent tous un costume semblable: un bonnet conique de peau de mouton, entouré d'un bourrelet de fourrure qu'ils rabaissent l'hiver. Quelques-uns ont lemalakai, sorte de capuchon à trois pans qui préserve les oreilles et le cou. Leur vêtement est un long manteau, généralement de couleur sombre, serré à la taille par une ceinture. Ils ont des bottes, mais pas d'éperons.Les chefs seuls portent une tenue plus luxueuse. Ils se reconnaissent à une toque de velours et à une tunique que borde une frange d'or ou d'argent. Pour paraître civilisés, ils emprisonnent leurs jambes dans de vulgaires pantalons. Ceux qui ont la fonction de juges portent comme insigne une chaîne d'or suspendue au cou et fermée par une médaille.LesAksahals(chefs) nous reçoivent et nous conduisent à une tente dressée à notre intention.Après les saluts d'usage et les souhaits de bienvenue, les chefs nous demandent la permission de procéder aux apprêts de la Baïga--c'est le nom de la course de chevaux--qui sera le principal attrait de la journée.Tandis qu'on nous apporte des bols dekoumis(lait de jument fermenté), la foule des spectateurs est écartée à coups de bâtons; ils se rangent tant bien que mal en cercle autour du comité des courses, les uns sur des charrettes, d'autres à pied ou à cheval, et l'on procède à l'appel des chevaux engagés.Tout cheval peut concourir sans distinction d'âge ni de sexe. Tout propriétaire peut engager le nombre de chevaux qui lui plaît; il doit seulement verser quatre roubles par cheval engagé; ces mises sont destinées à constituer le prix. Comme on le voit, ce n'est qu'une simple poule. En présence des commissaires de la course, un officier de police se servant du dos d'un khirghise comme de pupitre, écrit au fur et à mesure les noms du propriétaire, ceux du jockey, le numéro d'ordre qui est assigné à celui-ci, et qu'il portera attaché sur sa blouse, enfin le caractère distinctif du cheval.Ce dernier est petit, il a les formes élégantes, les jambes déliées, le poitrail fort des arabes; la tête est moins fine; le chanfrein est busqué au lieu d'être droit. Il connaît peu la fatigue, passe avec beaucoup d'adresse par toutes les routes. On lui met seulement un mors court que retiennent deux minces lanières, et auquel est fixé un simple bridon. On l'a dressé tout jeune à obéir, surtout à la voix.Pour la course on lui divise la queue en deux tresses enserrées chacune, à la partie supérieure, dans une gaine de soie; un cordon, également de soie, entoure la moitié de la crinière qui est ramenée et dressée entre les oreilles en forme de toupet. L'animal n'est pas ferré: dans le steppe les Kirghises ne ferrent leurs montures que lorsqu'ils ont un très long voyage à entreprendre.La selle est en bois et posée sur une pièce de feutre; deux pans en cuir, de forme rectangulaire, souvent brodés, sont suspendus aux côtés, descendant sur les flancs du cheval. Le panneau est petit, droit, parfois recouvert d'une plaque ciselée; l'étrivière est courte; le cavalier a les jambes hautes, et semble agenouillé sur sa selle, ce qui ne l'empêche pas d'y être très solide.On peut dire en effet que ces nomades vivent de cheval, à cheval et pour le cheval. Une fois en selle, ils en descendent rarement; parfois ils ne quittent pas leur monture pour dormir; on s'explique ainsi qu'ils y restent des journées entières sans paraître s'en apercevoir.Aussi ne nous étonnons-nous pas devoir prendre pour jockeys dans la course de jeunes garçons de huit à quatorze ans. Ils portent une blouse blanche et ont un mouchoir rouge attaché sur la tête. La cravache qu'ils tiennent à la main est une simple lanière de cuir fixée à l'extrémité d'un bâton.L'inscription des chevaux engagés.Les chevaux engagés viennent se ranger en demi-cercle l'un à côté de l'autre, par ordre de numéros. Les jockeys s'étant passé à la ronde un pot de koumis, le signal est donné. Les cavaliers vont à la station de poste voisine (à 25 verstes d'ici). Ils s'y rendent au galop: leur allure est réglée par deux cavaliers commissaires qui les accompagnent. Arrivés à la station, ils feront volte-face et se rangeront dans l'ordre du départ; les commissaires compteront jusqu'à trois, et l'on reprendra la course.Pendant ce temps le comité resté au point de départ délibère et fixe le montant des prix: ils seront attribués aux six premiers arrivants; le premier de tous aura 16 roubles (environ 40 francs), les autres récompenses iront en diminuant progressivement.On ne voit guère ici de prix dépassant cent roubles. Cependant il n'en est pas partout de même. En 1874, chez les Karakirghises de l'Issyk Koul, à l'occasion de la mort d'un riche propriétaire, ses héritiers organisèrent une course dont le prix était de 1,000 chevaux, 100 chameaux, 100 peaux de loutre et 100 tilda (pièces d'or valant environ 10 francs). Si l'on prend pour valeur moyenne d'un cheval 10 roubles, d'un chameau 40, d'une peau de loutre 5, on trouvera comme valeur absolue 40,000 francs. Mais, comme l'argent a ici une valeur relative au moins quadruple de celle qu'il a chez nous, c'était en réalité une récompense d'une importance au moins égale pour le pays à celle du Grand-Prix de la ville de Paris pour la France. Dans cette course, la distance était de 60 kilomètres environ, en terrain accidenté; plus de deux cents chevaux entrèrent en ligne. Les trois premiers arrivés étaient des ambleurs.On n'a pas gardé, il est vrai, le souvenir d'une autre course aussi importante dans ces contrées. Mais il arrive parfois de voir assigner un prix de 2,000 brebis ou de 1,000 pièces d'or.Pendant que les chevaux courent au loin, les spectateurs se livrent à des luttes. Ils sont groupés en deux camps: d'un côté les Kirghises du village, de l'autre ceux de la plaine. Dans chaque parti, un chef armé d'un bâton maintient l'ordre et désigne les combattants. Ceux-ci gardent leurs vêtements et s'en servent même pour se saisir les uns les autres; ils ne s'empoignent pas à bras le corps, mais se tiennent les bras tendus, de sorte que tout l'effort est supporté par les reins. La victoire reste à celui qui a renversé son adversaire sur le dos. Les Kirghises, très amateurs de ce genre de combat, excitent les champions par leurs cris.Mais tout à coup les assistants, oubliant la lutte, rompent le cercle, se poussant, se bousculant, s'écrasant, pour se porter d'un même côté. Tandis que ceux qui sont à pied cherchent leurs chevaux, ceux restés en selle partent au triple galop. C'est qu'on a annoncé l'arrivée des cavaliers. Les commissaires de la course vont avoir alors fort à faire pour empêcher certaines tricheries, car les jockeys portent, fixées à leur selle, des cordes qu'ils lancent à leurs amis. Ceux-ci, arrivant montés sur des chevaux frais, relèvent ainsi l'allure du coursier dans le dernier effort, tout en paraissant simplement courir à côté de lui; puis ils lâchent la corde au bout de quelques centaines de mètres.Les gens du steppe ont sans doute la vue plus perçante que la nôtre, car c'est seulement quelques minutes après eux que nous commençons à apercevoir quelque chose comme un nuage de poussière d'abord, puis un point noir qui va grossissant et finit par nous montrer la forme d'un cheval. Le premier arrivant a une avance de 150 mètres. Il passe avec peine au milieu de la foule des cavaliers qui se pressent sur son passage pour le féliciter. La monture ne semble pas trop fatiguée et pourrait aller encore quelque temps. Elle vient pourtant de fournir 53 kilomètres 200 mètres en deux heures quatre minutes. Les cinq ou six suivants arrivent assez près les uns des autres. Quelques-uns ont franchi, trois jours auparavant, une distance de 300 à 600 kilomètres pour venir prendre part à la course. Un cheval tombe foudroyé, quand son cavalier l'arrête; les autres sont conduits aux tentes voisines où on les pansera. Quant aux jockeys, ils ne paraissent pas se ressentir de l'effort qu'ils viennent de faire: ils ont l'habitude de ces exercices.Le gagnant frappe sur sa cuisse, en signe de remerciements pour une récompense personnelle que nous lui remettons. Il l'a bien méritée, car sa part personnelle du prix acquis en principe par sa tribu est des plus minimes.Labaïgaest terminée. Les chefs viennent partager avec nous le plat favori des Sarthes, lepalaocomposé de mouton cuit en morceaux dans son jus avec du riz et des oignons. Dédaignant les cuillers de bois qui nous sont offertes, ils le mangent, selon la coutume, avec la main.LeKoumiscoule à flots; les gagnants célèbrent leur triomphe; les vaincus se consolent de la défaite. Tout le monde s'amuse. La foule se presse autour d'un barde accroupi devant la tente; celui-ci, les jambes croisées, accompagne, en remuant la tête, son chant sur une sorte de guitare à trois corde. D'une voix forte il improvise des louanges des deux étrangers venus de si loin, du beau pays de France. Nous sommes sous le charme de cette voix mâle et pure qui se fait entendre sur un rythme si doux. Puis la nuit vient; elle couvre déjà la plaine de son ombre et chacun songe au retour.L'heure où, selon le commandement du prophète, on ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir est passée, sans, cependant, que le nom d'Allah ait été invoqué. C'est pourtant la fête du Courban Baïran qui nous a amenés tous ici. Mais ils ne croient plus, ces gens qui ont conquis le monde. Avec leur foi guerrière ils ont perdu la foi religieuse. Ils n'aiment plus que leurs chevaux, leur femmes et le steppe, le steppe immense.Henri d'Orléans.L'arrivée. D'après des photographies du prince Henri d'Orléans.DE PARIS A MOSCOU SUR DES ÉCHASSES.--Le départ de Sylvain Dornon.THÉÂTRE DE L'OPÉRA.--Le «Mage», opéra en cinq actes, paroles de M. J. Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Camp: La scène d'amour du 1er acte entre Zarastra (M. Vergnet) et Anahita (Mme Lureau-Escalaïs).THÉÂTRE NATIONAL DE L'OPÉRA.--Le «Mage», opéra en cinq actes, paroles de M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Temple: délivrance d'Anahita par les Touraniens, au 4e acte.(Agrandissement)Heureux celui dont la viePour le bien aura lutté toujours!Car son âme est ravieAu bonheur éternel des célestes séjours.Les douleurs qu'il eut sur la terreLui deviendront là-haut des voluptés sans fin.S'il eut soif, c'est le vin qui toujours désaltère;Et c'est le pain servi pour jamais, s'il eut faim.O sort divin de celui qui sans trêve, sans trêveContre Ahriman aura nourri le feu,Il va, joyeux, au ciel conquis, vivre son rêve,Vêtu de gloire et d'or comme son Dieu!La semaine parlementaire.--La Chambre a voté la semaine dernière la proposition de M. Méline tendant à venir en aide aux agriculteurs dont les récoltes ont été perdues par suite de la persistance de la gelée. Cette proposition, on se le rappelle, avait rencontré une assez vive opposition, un grand nombre de députés estimant qu'elle était à la fois inefficace et contraire aux principes sur lesquels repose notre organisation sociale. Mais ceux-là mêmes qui l'avaient combattue à ce double point de vue pensaient qu'il y avait des mesures à prendre en faveur de l'agriculture, et M. Rivet s'est fait leur interprète en déposant à son tour un projet de loi ayant pour but «l'organisation d'une caisse nationale d'assurance agricole, laquelle serait alimentée par les ressources des communes.» M. Rivet demandait l'urgence; mais elle a été repoussée conformément à la déclaration du ministre des Finances. M. Rouvier estimait en effet qu'on ne pouvait discuter au pied levé une question aussi grave, puisque la proposition aurait pour effet d'engager le principe de l'assurance obligatoire qui n'existe pas dans notre législation. Cependant le sujet vaut d'être étudié et il est probable que l'auteur de la proposition fera en sorte que le rejet de l'urgence ne constitue pas un ajournement indéfini de la discussion.--La Chambre n'a pas voulu laisser au Sénat le monopole de l'étude des questions qui se rattachent à la situation de l'Algérie. Deux propositions intéressant notre grande colonie ont été déposées par M. Martineau: la première concerne le service militaire des indigènes musulmans; la seconde, leur naturalisation progressive. Ces deux propositions ont été renvoyées à une commission spéciale de onze membres.--Le projet de loi portant modification du régime fiscal en matière de successions et de donations entre vifs est venu en première délibération. Il s'agit de savoir si les droits du fisc continueront à porter sur l'ensemble de la succession, comme le veut la législation actuelle, ou seulement sur le montant de la succession diminuée du passif, ce qui semble plus équitable. Un long débat juridique s'est engagé à ce sujet entre MM. Dumas, Raiberti, Borie et le rapporteur, M. Jamais; après quoi la Chambre a décidé de passer à une deuxième délibération dans laquelle seront discutés les divers amendements présentés.--La Chambre a voté une résolution en vertu de laquelle tous les vins de fabrication ou plâtrés devront porter une étiquette apparente indiquant leur nature, de façon à prévenir le public.--Quand la Chambre veut se débarrasser d'une interpellation inopportune ou gênante, elle profite de la latitude que lui laisse le règlement, et elle la renvoie à un mois. Un mois, c'est l'éternité quand il s'agit d'un débat que l'interpellateur a voulu provoquer le plus souvent sur un fait dont l'actualité constitue le principal intérêt. C'est ce qui était arrivé pour l'interpellation déposée par M. Francis Laur, au lendemain de la faillite Macé-Berneau, dans le but de demander au ministre de la justice «les mesures qu'il comptait prendre pour empêcher les escroqueries publiques par prospectus promettant un revenu invraisemblable et garantissant le capital.» Le mois s'est écoulé et, par exception, le temps n'a pas amorti l'intérêt du sujet, car M. Francis Laur a très habilement profité de la crise qui vient de frapper le marché financier, en rattachant à son interpellation l'affaire de la Société des dépôts et comptes courants.Le ministre de la justice aurait pu séparer les deux causes, qui n'ont aucun rapport entre elles, mais il a tenu à s'expliquer sur l'une et sur l'autre. En ce qui concerne l'affaire Macé, il a fait remarquer que pas une des victimes du banquier en fuite n'a porté plainte, preuve évidente que ses nombreux clients avaient accepté d'avance le caractère aléatoire de ses opérations. Au sujet de la Société des Dépôts, M. Fallières s'est appliqué d'abord à justifier l'intervention de l'État et des banques de crédit; mais le point intéressant de son discours est celui relatif aux mesures préparées par le gouvernement pour prévenir autant que possible de pareilles catastrophes. Le ministre a annoncé en effet un projet de loi destiné à sauvegarder les intérêts des déposants.Aux termes de cette loi les Sociétés de crédit ne pourront employer les dépôts qu'en papier commercial revêtu de deux signatures, ou en avances sur titres, compris parmi ceux que la Banque de France admet elle-même au bénéfice de ses avances.Sur ces déclarations, l'ordre du jour pur et simple a été voté par assis et levé.Elections sénatoriales.--Les trois élections sénatoriales qui ont eu lieu dimanche dernier ont donné les résultats suivants:Calvados: M. Turgis, conseiller général, républicain, élu par 788 voix contre 370 à M. Thomine-Desmazures, maire de Mouen, monarchiste.Eure: M. le docteur Guindey, conseiller général, républicain, élu par 558 voix, contre 497, à M. Pouyer-Quertier.Seine-et-Marne: M. Benoist, républicain, élu par 513 voix, contre 408, à M. Chazal.Les catholiques, les monarchistes et la république.--L'opinion publique suit avec une attention justifiée l'évolution qui se produit depuis quelque temps dans une partie du monde catholique français et qui a eu pour point de départ le fameux discours prononcé par Mgr Lavigerie, à Alger. On se rappelle qu'à cette époque, si le langage du cardinal n'a pas reçu la confirmation officielle du Saint-Père, de nombreux indices permettaient aux partisans de l'évolution de croire que Léon XIII ne la désapprouvait pas.Depuis, M. d'Haussonville a tracé de son côté le programme des monarchistes intransigeants, en laissant entendre clairement qu'il existait une puissante fraction du parti royaliste parfaitement décidée à n'accepter aucun compromis. Or, on a fort remarqué qu'un journal, qui passe pour un organe officieux du Vatican, leMoniteur de Rome, a vivement protesté contre les doctrines de l'orateur et lui a reproché notamment «d'avoir fait le procès de la politique de l'épiscopat, qui veut le salut de la France et la fin des regrettables malentendus.Faut-il voir dans les déclarations que vient de faire le cardinal Richard, archevêque de Paris, la confirmation de celles qu'a publiées leMoniteur de Rome?Ce serait aller un peu loin, car l'archevêque de Paris se tient dans la réserve que lui commande sa haute situation dans l'épiscopat. Toutefois, en raison même de cette réserve, son langage a une importance toute particulière.Un certain nombre de catholiques lui ayant demandé son avis sur la façon dont ils devaient comprendre leur «devoir social», l'illustre prélat leur a donné une sorte de consultation qui contient un passage du plus haut intérêt. Il y est dit: «D'abord faisons trêve aux dissentiments politiques. Quand la foi est en péril, redirons-nous avec Léon XIII, tous doivent s'unir d'un commun accord pour la défendre. Le pays a besoin de stabilité gouvernementale et de liberté religieuse... Apportons un loyal concours aux affaires publiques, mais demandons aussi que les sectes anti-chrétiennes n'aient pas la prétention d'identifier avec elles le gouvernement républicain et de faire d'un ensemble de lois anti-religieuses la constitution essentielle de la République.» Ce sera là, en effet, tout le fait prévoir, que portera principalement l'effort de ceux qui, parmi les catholiques, se résignent à accepter le régime actuel: plus d'opposition systématique contre la forme de gouvernement, mais propagande constante dans le but de faire réformer les lois qui touchent aux intérêts religieux, c'est-à-dire celles qui concernent l'enseignement, le service militaire et les congrégations.Puisque nous parlons du parti monarchiste, nous devons signaler un fait important, la retraite de M. Bocher, le confident et le représentant du comte de Paris en France. M. Bocher a exercé ces délicates fonctions pendant de longues années et, dans ce rôle souvent difficile, il a su se concilier l'estime générale. Il a invoqué, pour résigner son mandat, l'âge et la fatigue causée par un travail incessant. Son droit au repos est trop évident pour qu'il soit permis de chercher un autre mobile à cette décision, qui peut amener une modification nouvelle dans l'attitude du parti dont il était le représentant.M. le comte d'Haussonville, l'orateur de Nîmes, que l'on supposait désigné pour remplacer M. Bocher, a été en effet appelé par le comte de Paris, qui se trouve en ce moment en Espagne.Les courses et les paris.--On continue à occuper militairement les champs de courses et, jusqu'ici, le public s'est en général soumis aux dispositions prises pour empêcher le fonctionnement des paris. C'est à peine si quelques arrestations ont été opérées pour infraction aux arrêtés ministériels. Mais on sent que les choses ne peuvent durer ainsi et on devine que cette patience apparente est motivée par l'attente de la loi spéciale qui doit régler la question une fois pour toutes.En vertu de cette loi, seront seules autorisées les courses ayant pour but l'amélioration de la race chevaline et organisées par des Sociétés dont les statuts auront été approuvés par le ministre de l'agriculture.Les Sociétés de courses auraient la police de leurs hippodromes. Elles organiseraient donc sous leur surveillance le fonctionnement des paris et s'entendraient avec les municipalités pour la redevance à payer au profit d'œuvres de bienfaisance.Mais, comme on le voit, d'après ce projet, le point spécial relatif à la légalité du pari mutuel n'est pas tranché. Aussi, pour prévenir les difficultés qui ne manqueraient pas de se produire de nouveau, certains députés voudraient-ils que la question fût nettement posée et ils demandent une modification catégorique à la loi de 1836 sur les loteries, loi à laquelle celle qui concerne le pari mutuel serait assimilée.Allemagne:les passe-ports en Alsace.--A la suite des mesures prises par l'administration allemande, dans le but de rendre plus rigoureuses encore que par le passé les prescriptions relatives aux passe-ports, une délégation de la représentation d'Alsace-Lorraine s'est rendue auprès de l'empereur pour essayer de le faire revenir sur sa décision. Guillaume Il a reçu les délégués en grand apparat; il avait pris place sur le trône, entouré des dignitaires de la couronne, et il était revêtu de l'uniforme des gardes du corps. Dans le discours qu'il leur a adressé, l'empereur a fait entendre que, pour le moment du moins, il n'était disposé à faire aucune concession. En revanche, il a saisi l'occasion qui lui était offerte pour proclamer hautement les droits de l'Allemagne en Alsace-Lorraine.Nécrologie.--Le général de Narp, commandeur de la Légion d'honneur.M. Kornprobst, ancien ingénieur en chef des ponts-et-chaussées.M. Viguier, conseiller à la cour d'appel.Mme Fourneret, femme de l'ancien secrétaire et neveu de M. Grévy.M. Stephany Poignant, ancien préfet de l'Empire.Le colonel du génie en retraite Goulier, professeur de topographie à l'École de Fontainebleau.M. Léon Aubineau, écrivain catholique.Le général Campenon, sénateur inamovible, ancien ministre de la Guerre.La princesse Marianne Bonaparte, veuve du prince Lucien Bonaparte, sénateur du second empire.Le prince Napoléon.NOTES ET IMPRESSIONSJ'aime la liberté sous toutes ses formes, mais la liberté de tous.(Discours au Sénat.)Le prince Napoléon.** *Un peuple libre doit se composer d'individualités indépendantes, avec leur entier développement, et non de grains de sable qui ne sont agrégés que par l'administration.(Ibid.)Le prince Napoléon.** *L'homme est passionné pour une cause parce qu'il ne voit pas l'ensemble des choses humaines.Ernest Renan.** *Peu de nations ont une conception assez haute de la justice pour oser, par un acte solennel de blâme, se délivrer d'un remords.Edm. Adam.** *Le bonheur tient aux affections plus qu'aux événements.Mme Roland.** *Le plus souvent on cherche son bonheur comme on cherche ses lunettes, quand on les a sur le nez.Gustave Droz.** *Une grande âme est une source d'amertume et de peine: voilà pourquoi tant de gens s'accommodent si bien d'en avoir une petite.Ernest Serret.** *Un peu de niaiserie accompagne toujours la véritable innocence.H. Rabusson.** *L'esprit n'excuse rien et il fait tout pardonner.** *La probité est, de tous les biens, celui que nous apprécions le plus chez les autres.G.-M. Valtour.M. THÉODORE DE BANVILLE D'après une photographie de la maison Pirou.LE GÉNÉRAL CAMPENON D'après une photographie de la maison Barenne.M. WINDTHORSTM. WINDTHORST Chef du parti catholique enAllemagne, récemment décédé.--Phot. Schneider.L'homme qui a dirigé pendant vingt ans le parti catholique allemand n'a guère eu d'histoire que celle de ses actes publics. Il est vrai qu'une telle activité, dans des circonstances si diverses de lutte et de victoire, suffit à remplir une vie et à marquer une époque.Ce petit homme, court et bas sur jambes, à démarche incertaine de myope, au vaste front chauve, aux yeux débiles toujours couverts de grosses lunettes bleues, avait l'enveloppe d'un personnage hoffmannesque, d'un vieux bibliothécaire ou d'un antique juriste oublié dans les archives d'un tribunal très ancien. Tel on l'imaginait quand on le rencontrait, rentrant à petit pas dans son pied-à-terre de Berlin, au fond d'une rue tranquille, à l'ombre de la coupole et des arbres du jardinet de l'Observatoire. Or, il ne fut pas dans le parlement du nouvel empire d'esprit plus agile, de coup d'œil plus prompt, de manœuvrier plus fécond en ressources, de stratégiste plus ferme en sa marche et plus conscient en son but! Il fut le Moltke des batailles intérieures de l'Allemagne.Le rôle de cet homme d'État dans sa patrie hanovrienne n'est rien auprès de celui qu'il a joué depuis 1870 sur le théâtre plus vaste du Reichstag allemand.Lors de la constitution du nouvel empire allemand, Guillaume Ier l'avait baptisé du mot «d'empire évangélique», c'est-à-dire d'empire protestant, et son chancelier montrait des dispositions non équivoques à faire passer dans les instituions cette parole impériale. Les pays catholiques du nouvel empire s'émurent du caractère protestant qu'on semblait attribuer à l'empire constitué par les efforts et les luttes de tous. Les Bavarois, les Hanovriens, les Prussiens catholiques des bords du Rhin et de Silésie, formèrent rapidement le noyau d'un nouveau parti, le Centre, dont le nom marquait assez l'esprit. Il ralliait en effet, pour la défense des institutions catholiques, les éléments les plus divers: depuis le bas clergé à tendances démocratiques et presque socialistes des pays d'industrie, jusqu'aux grands propriétaires terriens aristocrates des pays d'agriculture. Ce fut le grand mérite, le tour de force renouvelé pendant vingt ans par M. Windthorst, de tenir unis des esprits si divers, de les amener, sinon à des votes unanimes sur toutes les questions, du moins à une cohésion que rien ne démentit, dans toutes celles où l'intérêt catholique était engagé.C'est ainsi qu'à la tête de sa phalange de cent députés il soutint, sans rien relâcher de son opposition, les dix ans d'assaut de M. de Bismarck. Le chancelier et les exécuteurs de sa politique expulsaient les ordres religieux, emprisonnaient les évêques, suspendaient les traitements de centaines de curés et desservants, forçaient les prêtres qui n'allaient pas chercher l'investiture administrative à abandonner leurs paroisses. Contre cette force, il y avait une résistance: la parole de M. Windthorst dans les grands congrès régionaux, et, dans l'enceinte du parlement, le vote en bloc de cent députés catholiques contre les projets gouvernementaux les plus essentiels: les projets économiques.Quand cette insurrection légale eut enfin convaincu M. de Bismarck qu'il ne pouvait pas faire de «finances impériales», celui-ci dut désarmer, en face du centre toujours armé, et révoquer ou laisser tomber en désuétude l'une après l'autre les lois de combat qu'il avait dressées contre l'église catholique et les ordres religieux en Allemagne.EN ESPAGNE.--La procession de la Vierge noire aumonastère de Montserrat.--D'après une photographie de notre correspondant, M. H. Lyonnet.Opéra:Le Mage, opéra en cinq actes, par M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet.En plaçant l'action de son drame lyrique dans le Bactriane, à l'époque légendaire où s'est fondé le Mazdéisme, 2,500 ayant l'ère chrétienne, M. Richepin a confiance dans l'érudition du public. Je ne doute pas que le spectateur soit au courant des luttes des Touraniens et des Iraniens, mais pour moi, je l'avoue, il m'a fallu quelques lectures préliminaires pour me transporter dans ce milieu légendaire, un peu éloigné de nous. Par bonheur, le fait humain est là, et, malgré ce recul, nous assistons à un drame, qui, pour s'expliquer, n'a pas besoin du Mazdéisme, et qui se développerait tout aussi bien dans une autre époque, en dehors de la Djaki, la déesse des voluptés. Donc, les Iraniens, ou, si vous aimez mieux, les peuples de la Perse, ont vaincu les Touraniens, c'est-à-dire les peuples Tartares: Zarastra, le général triomphateur, va faire son entrée solennelle à Bakhdi, lorsque Varedha, la prêtresse de la Djaki, vient lui déclarer sa folle ardeur, et cela, sans beaucoup de précautions, comme il convient à une prêtresse d'une religion qui ne reconnaît que la passion pour puissance. L'aveu de cette énergumène de l'amour effraye un peu Zarastra, lequel adore Anahita, la reine des Touraniens, qu'il a défaits.Amrou, le grand-prêtre des Dévas, et dont Varedha est la fille, a entendu les confidences faites à Zarastra par la princesse, et, témoin des dédains du général pour sa fille, il la console en lui promettant son appui; et il assiste, caché, aux aveux d'amour et aux promesses qu'échangent Zarastra et Anahita. Le vainqueur implore son pardon de la reine vaincue. Ce n'est pas pour l'amour de la gloire que Zarastra a soumis un peuple, c'était pour monter jusqu'au rang où il pouvait être aimé d'une reine; et le voilà qui demande en suppliant la pitié de la reine dans un baiser. Dans le cœur de la jeune fille la passion est plus grande encore que le regret de la patrie perdue, et, en entendant les lamentations des Touraniens qui passent chargés de chaînes à l'horizon, Anahita se défend en vain contre le vainqueur et contre elle-même; ils s'en vont, eux, mais elle, reste: son peuple est captif et son cœur aussi.Au second acte, Amrou tente de relever le courage de sa fille, désespérée à ce point que, dans les souterrains du temple de la Djaki, elle s'enfonce de plus en plus dans les ténèbres pour éviter les cris de la fête nuptiale qui se prépare, et elle cherche la mort. Amrou lui apporte la vie. Il la vengera. L'âme de Varedha se refuse à une vengeance qui doit atteindre celui qu'elle aime encore, mais Amrou vainc facilement sa résistance en lui montrant Zarastra heureux dans son amour pour la reine qu'il épouse, et en lui répétant les paroles enflammées de passion qu'ils échangent. Ce grand-prêtre manque de grandeur morale; mais attendez, nous allons assister à bien d'autres événements.Pendant la solennité du triomphe de Zarastra, quand le peuple entoure le général et que les ennemis défilent devant la foule, Zarastra fait hommage au roi des Iraniens de cette troupe prisonnière et de leurs biens. De tous ces trésors pris sur l'ennemi, il n'en veut garder qu'un seul, le plus précieux de tous: la reine. Anahita, dont le vainqueur soulève le voile qui cache sa merveille beauté, accepte cet hommage rendu en face de tout un peuple, et, dans les bras de celui quelle aime, oublie un trône perdu, lorsque la voix imposante et terrible d'Amrou se fait entendre. Le grand-prêtre s'oppose à ce mariage.Zarastra ne peut épouser la reine; un autre serment l'engage et Varedha, qui s'avance en désignant le général du geste, dit que cet homme a été son amant. Zarastra se défend contre un pareil mensonge. Il crie à la calomnie; la prêtresse lui rappelle en vain leurs amours passées; le malheureux a beau se gendarmer contre cette inqualifiable trahison, Amrou en appelle aux prêtres qui jurent que le grand-prêtre et sa fille ont dit la vérité. Devant un tel serment, la foi d'Anahita est ébranlée; son amour est atteint à ce point que la reine retire sa parole et renvoie son fiancé à ses anciennes amours. A ces mots, la colère de Zarastra ne connaît plus de bornes, il est pris de fureur et contre les dieux qui ne le défendent pas, et contre ces prêtres menteurs, et contre le roi ingrat, et contre le peuple qu'il a sauvé et qui oublie ses services; il maudit ces imposteurs dans leurs trahisons et dans leurs blasphèmes; il maudit leurs divinités mensongères et, chassé, flétri par les imprécations de la foule, irrité par une telle folie, il en appelle, en la bravant du regard, à Mazda, le dieu de la vérité.C'est sur la montagne sainte qu'il se retire: pendant que les mages et le peuple sont en prière au pied du mont sacré et que la foudre sillonne les nues amoncelées, Zarastra, face à face avec Dieu, reçoit la parole divine pour la rapporter à son peuple. L'élu du Seigneur répand sur la foule la parole céleste, mais, resté seul, l'homme devenu dieu un instant par sa communication avec l'être suprême souffre maintenant de toutes les faiblesses, de toutes les douleurs humaines. Il combat contre le souvenir troublant d'Anahita, il demande à son cœur la force de l'oubli, lorsque Varedha apparaît envoyée, sans doute, par Ahriman, l'esprit du mal. Le mage la repousse et dans ses prières et dans ses tentations de la chair. Il lui pardonne le lâche mensonge qu'elle avoue. Mais il a compté sans la méchanceté de la femme qui, ulcérée de ses mépris, l'atteint dans la jalousie et ravive les amours mortes. Varedha lui apprend que Anahita a un autre amant et que cette maîtresse adorée va épouser le roi de l'Iran; sur cette parole elle abandonne le mage, certaine de le revoir bientôt à Bakhdi.Les noces du roi se célèbrent contre la volonté d'Anahita; mais l'infernale politique d'Amrou qui tient à venger sa fille veut les choses ainsi. Mise en face des ordres du roi, Anahita veut, avant tout, sa liberté; elle pleure la patrie absente; elle se défend, le roi enjoint au grand-prêtre de les marier, même sous les reproches, sous les menaces d'Anahita indignée qui fait appel à des retours de fortune; au moment où la parole sacrée d'Amrou se prononce, au moment où Varedha ivre de haine voit les époux unis et attend l'arrivée du mage pour jouir de sa vengeance à un tel spectacle, on entend des cris féroces: ce sont les Touraniens qui ont repris l'offensive. Ils arrivent la torche à la main; ils ont envahi la ville, ils envahissent le temple, dans une mêlée horrible, dans un affreux massacre. Ils tuent le roi, ils tuent Amrou. Varedha veut se jeter sur Anahita et la poignarder; les Touraniens entourent et protègent leur reine et Anahita, le sabre à la main, triomphante et féroce, se promène, comme une folle, au milieu de cette tuerie.Avec M. Richepin nous étions sûr d'avance que nous irions jusqu'aux extrêmes du drame. L'acte qui suit est plus terrible encore. Pêle-mêle dans les décombres, éclairés par les reflets sinistres de l'incendie lointain, les cadavres gisent épars, parmi lesquels celui du roi et celui d'Amrou. Le corps de Varedha, raide, les yeux fixes, est adossé à un tronçon de colonne du palais tombé. Zarastra, que l'amour a ramené à Bakhdi, marche lentement à travers les ruines de sa patrie. Il retrouve Anahita, mais victorieuse. Ils s'aiment toujours, le mage sert un dieu complaisant qui permet ces amours. Le rêve de bonheur de Zarastra et d'Anahita va s'accomplir, quand Varedha revient à la vie, et, toujours irritée, invoque le Djaki contre eux. L'incendie se rallume soudain et les enveloppe; ils sont près de périr, lorsque Zarastra fait appel à son dieu qui entend la voix de son messie: les flammes s'éteignent, et, tandis que Varedha meurt dans un dernier cri de rage impuissante, le mage et sa bien-aimée passent d'un pas triomphant à travers les ruines.Un livret aussi tourmenté, aussi violent, demandait au compositeur un éclat, une force toute particulière. Cette puissance d'exception était-elle dans M. Massenet, le musicien par excellence de la tendresse et de la grâce? Voilà la question que se posait le public anxieux de l'œuvre d'un maître dont l'autorité est si grande et si méritée. Il m'a semblé qu'à certains moments, ce public regrettait son compositeur favori entraîné trop avant dans le drame. Cette scène du mage sur la montagne sacrée, ce Moïse face à face avec le Seigneur sur le mont Sinaï, au milieu du tonnerre et de la foudre, et rapportant les tables de la loi à son peuple en prières, entraînait le musicien à des hauteurs de l'art qui ont été entrevues, mais qui n'ont peut-être pas été atteintes. Cette passion furieuse de Varedha, la prêtresse de la Djaki tout entière à sa proie attachée, ce fanatisme du grand-prêtre Amrou, féroce dans ses volontés, imposait à l'art ses exigences. M. Massenet n'a pas de ces intransigeances. Il a traité un peu à l'amiable avec ces grandes colères; au fond la salle, qui le sentait, ne lui en voulait qu'à moitié de ne pas aller jusqu'au bout dans les violences du drame; il lui suffisait de retrouver le jeune maître dans les qualités supérieures de son génie, dans l'élégance, dans la tendresse et dans la passion amoureuse. Elle était sous la séduction de cette inspiration pénétrante et de cette habileté de l'artiste, dont la conscience et le soin font de chacune des pages de sa partition, soit dans les parties vocales, soit dans les parties de l'orchestre, des pages magistrales.

L'ILLUSTRATION

Prix du Numéro: 75 cent.

SAMEDI 21 MARS 1891

49e Année--Nº 2508

La bénédiction des rameaux devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.

auseriede carême. Variations sur le concours hippique. Dernières polémiques à propos l'Opéra et de la direction nouvelle. Si nous n'avions point leMage, qui est une nouveauté, etMariage Blanc, qui sera la primeur de cette fin de semaine, le Courrier de 1891 ressemblerait fort au Courrier de 1890 à pareille date, car on a tout dit sur les prédicateurs du carême, qui ne se renouvellent guère, et sur les programmes du concours hippique, qui ne se renouvellent pas.

L'agonie du prince Napoléon a préoccupé encore les esprits, et le drame de l'hôtel de Russie, drame historique et drame de famille, a tenu éveillée l'attention du public. Je ne sais qui a rappelé, à propos de cette lutte contre la mort, la fameusecoquille--malicieuse ou involontaire--qui s'étala en pleinMoniteurlors de la maladie suprême du roi Jérôme. Les médecins avaient écrit sur leur bulletin: «Lemieuxpersiste»; les typographes du Moniteur imprimèrent: «Levieux persiste.» Il y eut grande colère aux Tuileries lorsque le premier numéro du journal officiel arriva. Vite, on expédia un aide-de-camp à l'imprimerie duMoniteurpour arrêter le tirage, ce qui fut fait. Mais de nombreux exemplaires étaient déjà sortis de la presse. On les paya, par curiosité, jusqu'à cinq cents francs le numéro. Un collectionneur anglais alla jusqu'à mille francs.

On se racontait ces souvenirs d'un autre temps lundi dernier à l'Opéra, tout en causant de Varedha, prêtresse de la Djaki, et d'Anahita, reine du Touran. Cette première représentation duMagen'était en réalité que laseconde, et tout le monde officiel avait assisté le samedi à la répétition générale. Ce sont les répétitions décidément qui deviennent lespremières. M. le préfet de police le sait si bien, qu'il donnait une soirée le lundi, pendant que le rideau se levait sur cet opéra touranien--et très parisien de par ses auteurs, le musicien et le poète.

N'y a-t-il pas une romance qui commence par quelque chose comme:

O beau pays de la Touraine...

Si je ne me trompe, c'est même dans lesHuguenotsqu'on la chante. Eh bien, avec leMageil ne s'agit plus de la Touraine, mais des Touraniens, et on nous restitue à l'Opéra le refrain d'une chanson touranienne qui date de deux mille cinq cents ansavant l'ère chrétienne. Elle est d'ailleurs tout à fait préhistorique, cette chanson-là. Le refrain, imprimé dans la brochure, est:

Là, leïà, leïà, leïà, à, à!

Relisez bien: c'est du touranien. M. Richepin, qui est un bon Touranien et un bon poète, a, pour nous, évoqué ce refrain que je conserve comme un bibelot antique et précieux.

Là, leïà, leïà, leïà, à, à!

En touranien, cela correspond-il àAu clair de la luneou à laMarseillaise?Je n'en sais rien, n'étant pas très versé dans les secrets de la Bactriane.

Mme Dieulafoy nous le dirait peut-être.

Là, leïà, leïà, leïà...

Il y a d'autre vers, heureusement, dans leMage, et des vers français, d'une belle venue, d'un beau souffle. Il n'eut plus manqué qu'après les vers décadents, les vers symbolistes, les vers déliquescents, nous fussions menacés de vers touraniens.

** *

Ce jour même où le touranisme pénétrait à l'Opéra, les poètes avaient suivi le convoi d'un des leurs, un maître, M. de Banville, qui méritait bien un peu de soleil autour de son cercueil, lui si épris de lumière et de joie. Hélas! il est parti par un jour humide et triste, cruel aux nerveux et aux rhumatisants, un lugubre temps de carême.

Mais les amis du mort ont réparé l'injustice du temps.

Si jamais poète fut enseveli sous des roses, c'est Théodore de Banville. Les fleurs qu'on a répandues sur son cercueil n'étaient pas des fleurs de rhétorique. On l'aimait beaucoup, on l'a pleuré vraiment. Des poètes ont tenu les cordons du poêle, et ils ont ajouté des sonnets aux chants de la maîtrise de Saint-Sulpice.

--Fleurs sur fleur, flowers upon flowers, comme dit le Laërte d'Hamlet.

Théodore de Banville était devenu pour les jeunes poètes de ce temps le père, depuis la disparition de Victor Hugo. On l'eût profondément outragé, si on l'eût comparé au maître.

--Il y a tout dans Victor Hugo, disait-il, et je lis tous les matins deux ou trois pages de ce grand homme, en l'admirant chaque jour davantage.

Il n'eût pas admis le moindre point de comparaison. Mais, si la paternité poétique de Victor Hugo, si je puis dire, était faite d'autorité et de grandeur, celle de Banville était faite de tendresse. Il régnait et rayonnait par une grande bonté. Oh! une bonté qui n'allait pas sans quelque dédain et ne se faisait point parfois faute de railler. Mais une bonté vraiment bonne, souriante, avec une philosophie résignée.

A soixante-huit ans, Théodore de Banville est mort jeune. Il écrivait et chantait encore la veille de sa mort. Sa santé, chancelante autrefois, si chancelante qu'on l'avait cru perdu un moment, il y a des années, s'était raffermie, et on pouvait espérer que ce jeune vieillard, si je puis dire, deviendrait un aïeul.

Il y a vingt-cinq ou trente ans, on désespérait de le sauver. Il partait pour le Midi, condamné par la science, et c'est de là qu'il rapporta son joli volume, laMer de Nice.

Comme il allait partir, l'impératrice Eugénie, qui aimait ses poésies, demanda pour lui la croix à je ne sais quel ministre.

L'Excellence répondit:

--Je la donne d'autant plus volontiers que c'est une croix sur un tombeau.

Dieu merci, Banville devait survivre et vivre de longue années encore pour notre joie et nos oreilles, car sa muse chantait une chanson toute particulière où il y avait comme des tintements de rires et des bruits de baisers.

C'était un Parisien du boulevard et c'était un Hellène du temps de Périclès. Il passait des Funambules à Athènes. Il entrait chez Debureau eu sortant du Parthénon. Debureau! Pierrot, ce Pierrot que, depuis, Willette a modernisé et revêtu d'un habit noir. Théodore de Banville l'aimait et l'a étudié avec une joie particulière. Celle de ses œuvres qui fit sensation il y a trente ans, le livre desOdes funambulesques, naquit de cet amour des mimes et des clowns. Il jongla avec les mots comme l'étonnant Schaffer jongle avec des tables au Nouveau-Cirque. Passez, muscade! sautez, vocables! Ce fut, lorsque parut ce volume, un éblouissement. CesOdes funambulesquesont marqué une date dans l'histoire de la poésie. Depuis on a beaucoup abusé de ces fantaisies, mais que c'était charmant lorsque Banville apparut, parmi les hommes graves, avec la clochette de Puck et le rire ailé d'Ariel!

La fantaisie, c'était son domaine, à ce rimeur qui pourtant comprenait le réalisme de Champfleury et le naturalisme de Zola. Il passa dans la vie comme s'il eût traversé un théâtre, s'amusant si la comédie était bonne, indulgent si elle lui paraissait médiocre. Oh! le théâtre, il l'adorait! ce monde de carton et de toiles peintes lui semblait plus séduisant et, je crois même, plus vrai que l'autre. «J'ai connu des poètes, a-t-il écrit quelque part. Vous croyez que le seul rêve de ces païens est de gravir la montagne sainte où Cypris à la chevelure rousse boit avec les dieux ivres de calme? Non! il y a un monde cher à la fantaisie qu'ils préfèrent encore peut-être aux lauriers-roses de cet Olympe enchanté à la voix du rythme et des lyres! Il y a un univers créé par la pensée qui est à eux seuls, et où aucun bourgeois n'a jamais pénétré. Cet univers est immense et infini et il a pour horizonun chiffon de toile à raies roses...

Ce chiffon de toile à raies roses--semblable au manteau de Scapin--Banville l'a toujours suivi des yeux, comme un soldat suit le drapeau dans la bataille. Il n'a voulu être rien que poète et il l'a été jusqu'aux moelles. Tout pour lui était un prétexte à rimes exquises, à rimes riches. Les vers, il les disait impassiblement--lui le passionné--en serrant les dents, avec un sourire éclairant sa figure sans barbe, paterne et narquoise. Toujours original, il n'a pas voulu qu'on prononçât de discours sur sa tombe. Cet amoureux des mots avait horreur des phrases. Il n'a pas voulu être de l'Académie. Il en eût été. On lui avait, je crois, fait des ouvertures. Il répondait:

--Non. Trente-huit ou trente-neuf visites, je me fatigue facilement; il y aurait trop d'étages à monter.

--On vous donnera des ascenseurs, répliquait un de ses jeunes amis, Coppée ou Sully-Prudhomme.

--Eh bien, voilà: les ascenseurs, je les redoute. La nature nous a donné des jambes, ce n'est pas pour les échanger contre des machines. Je suis superstitieux. Tout cela est mauvais.

Superstitieux, on l'a dit, au point qu'il n'eût rien entrepris un vendredi ou un 13. Or, voyez l'ironie des choses, Théodore de Banville est mort un vendredi et un 13.

Cette terreur du vendredi est tellement répandue que, ce jour-là (on l'a remarqué), les omnibus font moins de recettes que les autres jours. Avoir peur d'un accident, en omnibus, faut-il dire que voilà qui est bien parisien? Eh non, c'est bien humain. L'humanité aura toujours de petites terreurs enfantines.

Un poète, c'est un enfant par la vivacité des impressions, c'est, par le cœur, un homme épris de tout ce qui est beau en ce monde. On a souvent dit que Banville était un païen, dans le sens délicat et élevé du mot. Ce païen est mort en chrétien et les lettres de faire-part portaient que sa mort (cependant subite) avait été bénie par le pape. Peut-être, comme les voyageurs qui savent que le départ aura lieu à l'improviste, Théodore de Banville avait-il pris d'avance son passeport. Et ce n'est pas peut-être, cela est certain. Il croyait.

--Ah! disait-il un jour à Victor Hugo, parlant de la mort, quelle belle occasion vous avez d'affirmer votre immortalité! que l'auteur de Notre-Dame de Paris soit enterré à Notre-Dame!

Ce nom de Hugo revient encore sous la plume comme une actualité et il est écrit qu'aujourd'hui nous ne parlerons que des poètes, ou de leurs petits-fils.

Le jeune Georges Hugo a dit adieu, pour un temps, à la vie parisienne et s'est jeté bravement à la vie de devoir, dans la mer et le vent, parmi les embruns dont Pierre Loti parle à son frère Yves. Du Cirque des Champs-Elysées passer à l'Océan, c'est bien. Où ai-je lu ce joli mot: Victor Hugo dirait à son petit-fils: «Sois brave comme Gilliat, tue la pieuvre et deviens, toi aussi, un travailleur de la mer!»

Le petit-fils l'a fait, cela, et c'est bien.

Lespremièresy perdent un spectateur élégant et la patrie y gagne un soldat qui porte le plus beau nom de la France. Maintenant--entre nous--il serait bon qu'on ne parlât plus des descendants de nos gens illustres que quand ils auront fait eux-mêmes des œuvres. Pour une démocratie, ce pays semble aimer vraiment un peu trop les dynasties.

Il y a encore des œuvres, du reste, en ce pays. M. Zola a donné l'Argentcette semaine. Pour lui, l'argent est une force, et une force respectable, malgré les infamies qu'il fait commettre. Toute la thèse du romancier est là. Il ne s'incline pas devant leVeau d'Or, mais, dirai-je volontiers, il trouve que le Veau d'Or n'est pas un Veau. Un Taureau si l'on veut. Mais un veau, non pas. Une Force, vous dis-je. Et, en cela, M. Zola est bien l'élève de Balzac.

--Être riche, disait l'auteur de laComédie humaine, c'est être libre. Être libre, c'est être tout. Balzac eût volontiers donné le mot d'ordre qu'on a tant reproché à M. Guizot: «Enrichissez-vous!»

--Pourquoi faire porter à l'argent, dit Zola, la peine des crimes dont il est la cause? L'amour est-il moins souillé, lui qui crie la vie?

C'est le dernier mot du livre et il est éloquent.

J'en ai lu un autre livre qui est bien curieux: c'estUne année de ma viepar M. le comte de Hübner que nous avons connu baron de Hübner et ambassadeur d'Autriche à Paris. Fin diplomate, causeur exquis, comme il contait ses souvenirs! Aujourd'hui il les écrit. Il cite un bien joli mot de Metternich--piquant à répéter au lendemain du 18 mars qu'on vient de fêter:

--En comparant la Révolution à un livre, je dirais que nous en sommes encore à l'avant-propos, tandis que la France est arrivée à peu près--pas tout à fait--aux dernières pages.

Lesmotsde Metternich valaient ceux de Talleyrand.

Rastignac.

On sait l'esprit et le but de l'Association fondée sous ce titre par le cardinal Lavigerie. Les documents, texte et dessins, que nous publions à ce sujet, nous viennent en droite ligne des confins du Sahara et nous sont fournis par un homme qui, accompagnant l'éminent cardinal dans toutes ses pérégrinations, travaillant lui-même sous ses yeux, était le mieux placé du monde pour donner de cette grandiose entreprise un tableau empreint de tout le caractère de vérité et de tout le relief désirables.

Il n'est pas possible de rêver plus belle promenade que la route de Tuggourt au sortir de Biskra. Cette magnifique route ensoleillée traverse l'oasis dans toute sa longueur, elle est sillonnée par les caravanes apportant du sud les récoltes de dattes sur le marché de Biskra et par une foule de petits gamins, vêtus des oripeaux les plus bariolés, qui, chantant, jouant et courant, vivent presque uniquement de la charité des touristes, nombreux à cet endroit. Mais où il faut les voir, c'est sur le passage de Mgr Lavigerie.

Chaque jour, le cardinal se rend au monastère qui s'achève pour recevoir les pionniers du Sahara, et c'est alors une bousculade générale parmi tous ces petits négrillots.

Sitôt que la voiture de Son Eminence paraît, ce sont des cris de joie et des courses échevelées pour attraper au vol les sous que leur jette monseigneur. «Sourdi, sourdi barca, monsieur le marabout!» (un sou, un sou seulement!) Pauvres petits négros, se doutent-ils de ce que fait en ce moment pour leur race le «Marabout Kébir», comme ils l'appellent (le grand Marabout)?

La M'Sallah (maison de prière), telle est l'inscription gravée sur le fronton de cette maison bâtie un peu dans le style florentin qui vient si joliment réveiller de sa tache blanche les bouquets de palmiers du bord de la route. Il y a un an à peine elle commençait à sortir de terre et déjà toute cette population, si hostile pour nous, sait maintenant que là seront soignés les plus pauvres, les plus déshérités, les plus humbles; aussi faut-il voir l'étonnement de ces pauvres diables qui n'attendent habituellement que des coups de bâtons de notre civilisation. Que sera-ce quand bientôt de pareils asiles s'élèveront là-bas, bien loin dans le sud, à El Golea, plus loin à Amguid, plus loin encore, partout où il y aura des malheureux, des martyrs!

Nous croyions encore, il y a peu de temps, que l'esclavage et la traite des nègres étaient abolie depuis nombre d'années. Malheureusement il n'en est rien et les récits rapportés par les missionnaires nous affirment l'existence de ces horribles coutumes.

«Les villages paisibles des nègres de l'intérieur sont cernés, tout d'un coup, pendant la nuit, par ces féroces aventuriers. Presque jamais ils ne se défendent, ou ceux qui le font sont bientôt massacrés par des hommes armés jusqu'aux dents. Ces malheureux fuient dans les ténèbres; mais tout ce qui est pris est immédiatement enchaîné et entraîné, hommes, femmes et enfants, vers des marchés lointains. On les y amène de contrées situées à soixante, quatre-vingts et cent jours de marche.

Alors, commence pour eux une série d'épouvantables misères. Tous les esclaves sont à pied; aux hommes qui paraissent les plus forts et dont on pourrait craindre une révolte, on attache les mains et quelquefois les pieds, de telle sorte que la marche leur devient un supplice, et sur leur cou on place des cangues à compartiments, qui en relient plusieurs entre eux.

On marche toute la journée au milieu des sables ou des terres brûlantes. Les conducteurs barbares sont seuls à cheval ou sur leurs chameaux. Le soir, lorsqu'on s'arrête pour prendre du repos, on distribue aux prisonniers quelques poignées de sorgho cru, c'est toute leur nourriture. Le lendemain il faut repartir.

Mais, dès les premiers jours, les fatigues, la douleur, les privations, en ont affaibli un bon nombre. Les femmes, les vieillards, s'arrêtent les premiers. Alors, afin de frapper d'épouvante ce malheureux troupeau humain, ses conducteurs s'approchent de ceux qui paraissent plus épuisés, armés d'une barre de bois, pour épargner la poudre. Ils en assènent un coup terrible sur la nuque des victimes infortunées, qui poussent un cri et tombent en se tordant dans les convulsions de la mort.

Le troupeau terrifié se remet aussitôt en marche. L'épouvante a donné des forces aux plus faibles. Chaque fois que quelqu'un s'arrête, le même affreux spectacle recommence.

C'est ainsi que l'on marche, quelquefois des mois entiers. La caravane diminue chaque jour. Si, poussés par les maux extrêmes qu'ils endurent, quelques-uns tentent de se révolter ou de fuir, leurs maîtres féroces, pour se venger d'eux, leur tranchent les muscles des bras et des jambes, à coups de sabre ou de couteau, et les abandonnent ainsi le long de la route, attachés l'un à l'autre par leur cangue, et ils meurent de faim et de désespoir. Aussi a-t-on pu dire, avec vérité, que si l'on perdait la route qui conduit de l'Afrique équatoriale aux villes où se vendent les esclaves, on pourrait la retrouver aisément par les ossements des nègres dont elle est bordée!

On calcule que chaque année, quatre cent mille nègres sont les victimes de ce fléau!

Enfin, on arrive sur le marché où on conduit ce qui reste de ces infortunés, après un tel voyage. Souvent c'est le tiers, le quart, quelquefois moins encore, de ce qui a été pris au départ (1).»

Note 1:Lettre du cardinal Lavigerie au pape Léon XIII, mars 1888.

Il a fallu le zèle et le dévouement infatigables de Son Eminence le cardinal Lavigerie pour concevoir le remède à ces crimes et rêver la liberté pour ces esclaves. Il a fallu sa voix puissante pour émouvoir le monde entier et l'intéresser à la réussite de cette entreprise si pleine de périls.

Mais, cette fois, ce ne sont plus des missionnaires, martyrs désignés, qu'il envoie, ce sont de vrais défenseurs armés, qu'il élève pour rendre à cette race opprimée la vie avec la liberté. De cette idée est né un nouvel ordre religieux rappelant en tous points l'ordre de Malte.

En effet, l'Association (c'est ainsi que le cardinal la désigne) des frères armés ou pionniers du Sahara, est composée de volontaires qui, armés des meilleures armes modernes, iront créer au milieu des peuplades sauvages du Sahara des centres de civilisation, défricher la terre, creuser des puits, et employer toutes leurs forces à soulager de toute façon les misères dont ils seront les témoins.

Et c'est non seulement une œuvre éminemment humanitaire, mais encore ce sont les intérêts de la France sauvegardés, notre commerce accru, l'avenir de notre plus belle colonie assuré. L'est-il bien en ce moment, si l'on réfléchit à l'issue terrible et habituelle de toutes les tentatives de pénétration dans le Sud? Qui nous dit que ces Touaregs, ces Snoussyas, si férocement réputés, encouragés par leurs tristes succès répétés, ne se lèveront pas bientôt en masse et ne viendront pas entraîner dans une insurrection générale des tribus toujours prêtes à la révolte?

Même, chose étrange, ce n'est pas à la prédication directe de l'Évangile que Son Eminence compte recourir d'abord.

«..... L'expérience universelle des missions montre que le monde mahométan est inaccessible aux inspirations diverses de la foi chrétienne et fermé à la prédication immédiate de l'Évangile. On peut le changer à la longue, mais, pour cela, il faut n'employer que les bienfaits, l'aumône, le soin des malades, et entraîner ainsi insensiblement les sectateurs de l'Islam, par une lente évolution, dans le courant du monde chrétien.

C'est ainsi que nous avons commencé, chargeant nos missionnaires de secourir les misères qui les entouraient, de soigner les malades, de répandre autour d'eux les bienfaits de l'ordre et de la paix: l'agriculture, l'industrie, tout ce qui constitue, en un mot, les avantages extérieurs de notre civilisation, les seuls auxquels de semblables natures, enflammées par une foi aveugle et farouche, puissent se montrer accessibles.

C'est dans ces conditions que sont partis les premiers missionnaires. Mais nous avons pu constater, dès la première heure, qu'il ne leur suffisait pas de faire le bien autour d'eux, de guérir les malades, de sacrifier même leur vie; nous avons vu que l'hostilité implacable des barbares n'était pas vaincue par ces sacrifices, et que, comme il arrive auprès de certains furieux, avant même de pouvoir tenter de les guérir par les secours de l'art, il fallait les mettre dans l'impossibilité de nuire et de se perdre eux-mêmes (2).»

Note 2:Lettre du cardinal Lavigerie, 1891.

Pour réussir dans une entreprise aussi complexe, aussi pleine de difficultés, il importe de les prévoir toutes, il importe que la troupe mise en campagne soit aguerrie et puisse subvenir elle-même à tous ses besoins. Aussi les détails de l'organisation intérieure de l'ordre sont-ils fort ingénieusement établis.

Chaque compagnie des Pionniers du Sahara est séparée en quatre ou cinq groupes de nombre inégal concourant tous à la prospérité de l'unité qui est de cinquante hommes. Ces groupes se dénombrent ainsi: celui des infirmiers, chargés du soin des malades et de tout ce qui concerne la propreté, l'hygiène, l'entretien des vêtements selon les règles de la salubrité et de la prudence; le groupe des artisans, chargés de tout ce qui concerne la construction et l'entretien des habitations et du réduit commun; le groupe des agriculteurs, des frères préposés aux soins de la culture, des eaux, de la nourriture ordinaire, boulangers, cuisiniers et servants divers; enfin, des chasseurs destinés à trouver, dans le gibier du Sahara, un supplément nécessaire aux troupeaux qui seront confiés à la garde des indigènes.

Ces différents groupes sont placés sous l'autorité d'un commandant et de deux lieutenants; des sergents et des caporaux se partageront les autres fractions. Ces chefs sont choisis à l'élection et nommés par Mgr le vicaire apostolique du Sahara sous l'autorité canonique duquel l'ordre est placé.

Indépendamment de cette hiérarchie, des moniteurs sont chargés de la direction de chacun des divers groupes qui seront formés selon la nature des occupations de chacun.

Aucun de ces volontaires ne doit avoir plus de trente-cinq ans. Un an de noviciat a été jugé nécessaire pour les aguerrir aux difficultés de la vie qu'ils devront mener. Ils l'emploieront à apprendre la langue arabe, à se perfectionner dans le rôle qu'ils auront demandé à remplir, et à rompre leur corps aux fatigues d'un climat souvent pénible et à l'alimentation plus que frugale du Sahara.

A la fin de ce noviciat, ils seront appelés, s'il y a lieu, à prendre un engagement quinquennal, d'après le vote, à la majorité des voix et au scrutin secret, de tous les membres de la communauté. Cet engagement se renouvellera tous les cinq ans.

Les Frères du Sahara auront trois tenues: la grande tenue, et la tenue de combat, toute blanche, se composant d'une tunique longue serrée à la taille par un ceinturon, la croix rouge de Malte sur la poitrine, le pantalon, un large burnous blanc, comme coiffure le casque blanc, surmonté d'un plumet blanc et orné de la croix.

La seconde tenue rappellera beaucoup le costume des Arabes, et aura comme pièces principales la gandoura avec la croix rouge sur la poitrine, et le burnous. Un détail qui va bien étonner nos Parisiens. Le chapeau sera de paille, pointu, et à bords très larges, de façon à préserver les épaules. C'est le chapeau des Touaregs tel qu'ils l'ont dans le désert.

Les Frères ne porteront ce costume que dans leurs marches, qu'ils feront toujours à dos de chameaux.

La troisième tenue, la plus simple, celle de travail, se composera presque uniquement d'une sorte de sarrau serré à la taille, et du casque blanc comme coiffure.

Tel est ce nouvel ordre si curieux, si spécial, et bien digne de tenter les vocations, selon l'esprit religieux moderne. Comme l'écrivait dernièrement, avec sa haute raison, Son Eminence le cardinal Lavigerie, «la vie exclusive de méditation et de prière est au dernier point respectable; mais elle n'est pas faite pour tous, et en particulier dans les temps où nous vivons, qui sont des temps d'agitation inquiète, de mouvement fébrile et perpétuel, ce n'est qu'à l'exception qu'elle peut convenir.

«L'homme de notre temps a surtout besoin d'action extérieure, par suite de l'abaissement des caractères.

«Le silence et la contemplation ne sont pas supportés par tous. Mais en soi l'homme peut se sanctifier par l'action comme par la contemplation et par la prière, surtout quand cette action est vivifiée, purifiée par des vertus telles que la charité, le désir d'expiation, le détachement des choses terrestres, l'amour de la patrie chrétienne, l'amour du travail, le désir de procurer le bien des hommes et la gloire de Dieu.»

C'est ce but que se proposent les Frères du Sahara.

V.

Fantassins.                                                             Cavaliers.

LES PIONNIERS DU SAHARA.--Uniformes de l'ordre, composés par M. Jean Veber, sous la direction du cardinal Lavigerie.

LES PIONNIERS DU SAHARA.--La M'Sallah (la maison de prière), à Biskra.

LES PIONNIERS DU SAHARA.--Le cardinal Lavigerie visitantles travaux d'installation, à Biskra. Dessins d'après nature de M. Jean Veber.

Le public.

Les courses ont été la grande préoccupation de ces jours derniers. Beaucoup même ont trouvé que cette question tenait une place beaucoup trop prépondérante dans la vie des Français de cette fin de siècle. Il nous a paru curieux, à ce propos, de rechercher si nous avions le monopole de ce goût qui va s'accentuant d'année en année. L'article que nous publions ci-dessous et auquel le nom de son auteur donne un attrait tout spécial, répond à ce sentiment de curiosité.

Si les courses de chevaux ont pris en France les proportions que l'on sait, on conçoit facilement quel succès doit avoir un sport de ce genre dans un pays comme la Russie, la patrie par excellence des chevaux infatigables et des hardis cavaliers. Nous nous doutions bien que rien, dans l'organisation de ces courses, ne dût rappeler le spectacle offert par les hippodromes d'Auteuil et de Longchamp. Ce que nous en avions entendu dire ne nous inspirait pas moins le vif désir d'en voir une de près, et c'est la description fidèle de la fête à laquelle nous avons assisté que je vais tenter pour les lecteurs de l'Illustration.

Qu'ils veuillent bien me suivre un instant par la pensée sur la carte d'Asie. Le premier grand fleuve que nous rencontrons en Sibérie, après avoir traversé les Monts Oural, de l'ouest à l'est, est l'Irtish. En remontant son cours, nous trouverons Tobaisk, Orusk, et, quelques centaines de kilomètres plus au sud, Semipalatinsk. C'est là que je veux m'arrêter.

La villedes sept palaisn'en a que le nom. Son titre même de ville est usurpé; à dire vrai, ce n'est qu'un grand village, triste, désolé, privé de tout ombrage, enfouissant ses petites maisons de bois dans le sable qui borde son fleuve. N'était sa situation au milieu d'un pays peuplé de hordes nomades, on ne comprendrait guère ce que les Russes sont venus faire ici.

Nous arrivons au bon moment. C'est demain leCourban Baïran, une des grandes fêtes musulmanes. Des réjouissances seront organisées dans le steppe par les Kirghises des environs. Leurs chefs ont appris l'arrivée de deuxFaranghis. C'est ainsi qu'ils appellent les Français, dont le nom, depuis un temps reculé, peut-être depuis les croisades, se trouve toujours lié à une idée de bravoure et est très populaire parmi eux. Aussi sont-ils heureux de nous prier d'assister à leurs jeux. Nous sommes encore plus heureux d'accepter, car nous allons pouvoir étudier de près ces populations aux mœurs si peu connues sur lesquelles l'imagination des poètes et des romanciers paraît s'être souvent exercée dans des récits de seconde main pleins de détails suspects.

Nous nous mettons donc en route pour le steppe le 11 août au matin. Le soleil est déjà haut et le sable que nous foulons brûlant. Nous nous trouvons ainsi pris entre deux feux. Mais le supplice est de courte durée, car nous arrivons rapidement au bord de l'Irtish, que nous passons sur un bac mis en mouvement par le courant lui-même.

Sur la rive opposée, nous traversons des villages importants habités par des kirghises pauvres qui ont renoncé à la vie nomade.

Au-delà, le steppe s'étend à perte de vue, uni, sans verdure, couvert d'un gazon ras, jaune, desséché, sur lequel se détachent seulement quelques amoncellements de pierres.

Au loin desaouls, villages mobiles de nomades, dressent leurs tentes, ouyourtesarrondies, rappelant par leurs formes et leur groupement les huttes des Esquimaux ou les habitations des castors. De tous côtés s'élèvent dans la plaine des tourbillons de poussière enveloppant, comme en des nuages de fumée, les cavaliers qui accourent pour assister à la fête. Ils galopent par petites troupes, accroupis sur leurs chevaux. Beaucoup portent au poing la lance que surmonte une bannière: c'est l'étendard des tribus.

Bientôt la petite colline fixée pour le rendez-vous est couverte et les Kirghises continuent pourtant à venir. Sur quelque point que l'œil se porte, il voit de nouveaux cavaliers succéder aux cavaliers. Ce sont les flots d'une mer montante qui semble envahir la steppe et l'on se demande où elle s'arrêtera. Notre pensée se reporte alors, malgré nous, à quelques siècles en arrière; nous nous représentons ainsi les hordes des Mogols, ancêtres de ces nomades, s'avançant comme des nuées de sauterelles, toujours plus nombreux, inséparables de leurs chevaux et marchant à la conquête du monde sous la conduite d'un Tchengis Khan.

Les yeux bridés, les pommettes saillantes, le nez large, le front fuyant, la barbe rare, à poils rudes, c'est bien là l'ancien type mogol. Ces Kirghises sont forts, bien musclés, énergiques. Ils portent tous un costume semblable: un bonnet conique de peau de mouton, entouré d'un bourrelet de fourrure qu'ils rabaissent l'hiver. Quelques-uns ont lemalakai, sorte de capuchon à trois pans qui préserve les oreilles et le cou. Leur vêtement est un long manteau, généralement de couleur sombre, serré à la taille par une ceinture. Ils ont des bottes, mais pas d'éperons.

Les chefs seuls portent une tenue plus luxueuse. Ils se reconnaissent à une toque de velours et à une tunique que borde une frange d'or ou d'argent. Pour paraître civilisés, ils emprisonnent leurs jambes dans de vulgaires pantalons. Ceux qui ont la fonction de juges portent comme insigne une chaîne d'or suspendue au cou et fermée par une médaille.

LesAksahals(chefs) nous reçoivent et nous conduisent à une tente dressée à notre intention.

Après les saluts d'usage et les souhaits de bienvenue, les chefs nous demandent la permission de procéder aux apprêts de la Baïga--c'est le nom de la course de chevaux--qui sera le principal attrait de la journée.

Tandis qu'on nous apporte des bols dekoumis(lait de jument fermenté), la foule des spectateurs est écartée à coups de bâtons; ils se rangent tant bien que mal en cercle autour du comité des courses, les uns sur des charrettes, d'autres à pied ou à cheval, et l'on procède à l'appel des chevaux engagés.

Tout cheval peut concourir sans distinction d'âge ni de sexe. Tout propriétaire peut engager le nombre de chevaux qui lui plaît; il doit seulement verser quatre roubles par cheval engagé; ces mises sont destinées à constituer le prix. Comme on le voit, ce n'est qu'une simple poule. En présence des commissaires de la course, un officier de police se servant du dos d'un khirghise comme de pupitre, écrit au fur et à mesure les noms du propriétaire, ceux du jockey, le numéro d'ordre qui est assigné à celui-ci, et qu'il portera attaché sur sa blouse, enfin le caractère distinctif du cheval.

Ce dernier est petit, il a les formes élégantes, les jambes déliées, le poitrail fort des arabes; la tête est moins fine; le chanfrein est busqué au lieu d'être droit. Il connaît peu la fatigue, passe avec beaucoup d'adresse par toutes les routes. On lui met seulement un mors court que retiennent deux minces lanières, et auquel est fixé un simple bridon. On l'a dressé tout jeune à obéir, surtout à la voix.

Pour la course on lui divise la queue en deux tresses enserrées chacune, à la partie supérieure, dans une gaine de soie; un cordon, également de soie, entoure la moitié de la crinière qui est ramenée et dressée entre les oreilles en forme de toupet. L'animal n'est pas ferré: dans le steppe les Kirghises ne ferrent leurs montures que lorsqu'ils ont un très long voyage à entreprendre.

La selle est en bois et posée sur une pièce de feutre; deux pans en cuir, de forme rectangulaire, souvent brodés, sont suspendus aux côtés, descendant sur les flancs du cheval. Le panneau est petit, droit, parfois recouvert d'une plaque ciselée; l'étrivière est courte; le cavalier a les jambes hautes, et semble agenouillé sur sa selle, ce qui ne l'empêche pas d'y être très solide.

On peut dire en effet que ces nomades vivent de cheval, à cheval et pour le cheval. Une fois en selle, ils en descendent rarement; parfois ils ne quittent pas leur monture pour dormir; on s'explique ainsi qu'ils y restent des journées entières sans paraître s'en apercevoir.

Aussi ne nous étonnons-nous pas devoir prendre pour jockeys dans la course de jeunes garçons de huit à quatorze ans. Ils portent une blouse blanche et ont un mouchoir rouge attaché sur la tête. La cravache qu'ils tiennent à la main est une simple lanière de cuir fixée à l'extrémité d'un bâton.

L'inscription des chevaux engagés.

Les chevaux engagés viennent se ranger en demi-cercle l'un à côté de l'autre, par ordre de numéros. Les jockeys s'étant passé à la ronde un pot de koumis, le signal est donné. Les cavaliers vont à la station de poste voisine (à 25 verstes d'ici). Ils s'y rendent au galop: leur allure est réglée par deux cavaliers commissaires qui les accompagnent. Arrivés à la station, ils feront volte-face et se rangeront dans l'ordre du départ; les commissaires compteront jusqu'à trois, et l'on reprendra la course.

Pendant ce temps le comité resté au point de départ délibère et fixe le montant des prix: ils seront attribués aux six premiers arrivants; le premier de tous aura 16 roubles (environ 40 francs), les autres récompenses iront en diminuant progressivement.

On ne voit guère ici de prix dépassant cent roubles. Cependant il n'en est pas partout de même. En 1874, chez les Karakirghises de l'Issyk Koul, à l'occasion de la mort d'un riche propriétaire, ses héritiers organisèrent une course dont le prix était de 1,000 chevaux, 100 chameaux, 100 peaux de loutre et 100 tilda (pièces d'or valant environ 10 francs). Si l'on prend pour valeur moyenne d'un cheval 10 roubles, d'un chameau 40, d'une peau de loutre 5, on trouvera comme valeur absolue 40,000 francs. Mais, comme l'argent a ici une valeur relative au moins quadruple de celle qu'il a chez nous, c'était en réalité une récompense d'une importance au moins égale pour le pays à celle du Grand-Prix de la ville de Paris pour la France. Dans cette course, la distance était de 60 kilomètres environ, en terrain accidenté; plus de deux cents chevaux entrèrent en ligne. Les trois premiers arrivés étaient des ambleurs.

On n'a pas gardé, il est vrai, le souvenir d'une autre course aussi importante dans ces contrées. Mais il arrive parfois de voir assigner un prix de 2,000 brebis ou de 1,000 pièces d'or.

Pendant que les chevaux courent au loin, les spectateurs se livrent à des luttes. Ils sont groupés en deux camps: d'un côté les Kirghises du village, de l'autre ceux de la plaine. Dans chaque parti, un chef armé d'un bâton maintient l'ordre et désigne les combattants. Ceux-ci gardent leurs vêtements et s'en servent même pour se saisir les uns les autres; ils ne s'empoignent pas à bras le corps, mais se tiennent les bras tendus, de sorte que tout l'effort est supporté par les reins. La victoire reste à celui qui a renversé son adversaire sur le dos. Les Kirghises, très amateurs de ce genre de combat, excitent les champions par leurs cris.

Mais tout à coup les assistants, oubliant la lutte, rompent le cercle, se poussant, se bousculant, s'écrasant, pour se porter d'un même côté. Tandis que ceux qui sont à pied cherchent leurs chevaux, ceux restés en selle partent au triple galop. C'est qu'on a annoncé l'arrivée des cavaliers. Les commissaires de la course vont avoir alors fort à faire pour empêcher certaines tricheries, car les jockeys portent, fixées à leur selle, des cordes qu'ils lancent à leurs amis. Ceux-ci, arrivant montés sur des chevaux frais, relèvent ainsi l'allure du coursier dans le dernier effort, tout en paraissant simplement courir à côté de lui; puis ils lâchent la corde au bout de quelques centaines de mètres.

Les gens du steppe ont sans doute la vue plus perçante que la nôtre, car c'est seulement quelques minutes après eux que nous commençons à apercevoir quelque chose comme un nuage de poussière d'abord, puis un point noir qui va grossissant et finit par nous montrer la forme d'un cheval. Le premier arrivant a une avance de 150 mètres. Il passe avec peine au milieu de la foule des cavaliers qui se pressent sur son passage pour le féliciter. La monture ne semble pas trop fatiguée et pourrait aller encore quelque temps. Elle vient pourtant de fournir 53 kilomètres 200 mètres en deux heures quatre minutes. Les cinq ou six suivants arrivent assez près les uns des autres. Quelques-uns ont franchi, trois jours auparavant, une distance de 300 à 600 kilomètres pour venir prendre part à la course. Un cheval tombe foudroyé, quand son cavalier l'arrête; les autres sont conduits aux tentes voisines où on les pansera. Quant aux jockeys, ils ne paraissent pas se ressentir de l'effort qu'ils viennent de faire: ils ont l'habitude de ces exercices.

Le gagnant frappe sur sa cuisse, en signe de remerciements pour une récompense personnelle que nous lui remettons. Il l'a bien méritée, car sa part personnelle du prix acquis en principe par sa tribu est des plus minimes.

Labaïgaest terminée. Les chefs viennent partager avec nous le plat favori des Sarthes, lepalaocomposé de mouton cuit en morceaux dans son jus avec du riz et des oignons. Dédaignant les cuillers de bois qui nous sont offertes, ils le mangent, selon la coutume, avec la main.

LeKoumiscoule à flots; les gagnants célèbrent leur triomphe; les vaincus se consolent de la défaite. Tout le monde s'amuse. La foule se presse autour d'un barde accroupi devant la tente; celui-ci, les jambes croisées, accompagne, en remuant la tête, son chant sur une sorte de guitare à trois corde. D'une voix forte il improvise des louanges des deux étrangers venus de si loin, du beau pays de France. Nous sommes sous le charme de cette voix mâle et pure qui se fait entendre sur un rythme si doux. Puis la nuit vient; elle couvre déjà la plaine de son ombre et chacun songe au retour.

L'heure où, selon le commandement du prophète, on ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir est passée, sans, cependant, que le nom d'Allah ait été invoqué. C'est pourtant la fête du Courban Baïran qui nous a amenés tous ici. Mais ils ne croient plus, ces gens qui ont conquis le monde. Avec leur foi guerrière ils ont perdu la foi religieuse. Ils n'aiment plus que leurs chevaux, leur femmes et le steppe, le steppe immense.

Henri d'Orléans.

L'arrivée. D'après des photographies du prince Henri d'Orléans.

DE PARIS A MOSCOU SUR DES ÉCHASSES.--Le départ de Sylvain Dornon.

THÉÂTRE DE L'OPÉRA.--Le «Mage», opéra en cinq actes, paroles de M. J. Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Camp: La scène d'amour du 1er acte entre Zarastra (M. Vergnet) et Anahita (Mme Lureau-Escalaïs).

THÉÂTRE NATIONAL DE L'OPÉRA.--Le «Mage», opéra en cinq actes, paroles de M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Temple: délivrance d'Anahita par les Touraniens, au 4e acte.

(Agrandissement)

Heureux celui dont la viePour le bien aura lutté toujours!Car son âme est ravieAu bonheur éternel des célestes séjours.Les douleurs qu'il eut sur la terreLui deviendront là-haut des voluptés sans fin.S'il eut soif, c'est le vin qui toujours désaltère;Et c'est le pain servi pour jamais, s'il eut faim.O sort divin de celui qui sans trêve, sans trêveContre Ahriman aura nourri le feu,Il va, joyeux, au ciel conquis, vivre son rêve,Vêtu de gloire et d'or comme son Dieu!

Heureux celui dont la viePour le bien aura lutté toujours!Car son âme est ravieAu bonheur éternel des célestes séjours.Les douleurs qu'il eut sur la terreLui deviendront là-haut des voluptés sans fin.S'il eut soif, c'est le vin qui toujours désaltère;Et c'est le pain servi pour jamais, s'il eut faim.O sort divin de celui qui sans trêve, sans trêveContre Ahriman aura nourri le feu,Il va, joyeux, au ciel conquis, vivre son rêve,Vêtu de gloire et d'or comme son Dieu!

Heureux celui dont la vie

Pour le bien aura lutté toujours!

Car son âme est ravie

Au bonheur éternel des célestes séjours.

Les douleurs qu'il eut sur la terre

Lui deviendront là-haut des voluptés sans fin.

S'il eut soif, c'est le vin qui toujours désaltère;

Et c'est le pain servi pour jamais, s'il eut faim.

O sort divin de celui qui sans trêve, sans trêve

Contre Ahriman aura nourri le feu,

Il va, joyeux, au ciel conquis, vivre son rêve,

Vêtu de gloire et d'or comme son Dieu!

La semaine parlementaire.--La Chambre a voté la semaine dernière la proposition de M. Méline tendant à venir en aide aux agriculteurs dont les récoltes ont été perdues par suite de la persistance de la gelée. Cette proposition, on se le rappelle, avait rencontré une assez vive opposition, un grand nombre de députés estimant qu'elle était à la fois inefficace et contraire aux principes sur lesquels repose notre organisation sociale. Mais ceux-là mêmes qui l'avaient combattue à ce double point de vue pensaient qu'il y avait des mesures à prendre en faveur de l'agriculture, et M. Rivet s'est fait leur interprète en déposant à son tour un projet de loi ayant pour but «l'organisation d'une caisse nationale d'assurance agricole, laquelle serait alimentée par les ressources des communes.» M. Rivet demandait l'urgence; mais elle a été repoussée conformément à la déclaration du ministre des Finances. M. Rouvier estimait en effet qu'on ne pouvait discuter au pied levé une question aussi grave, puisque la proposition aurait pour effet d'engager le principe de l'assurance obligatoire qui n'existe pas dans notre législation. Cependant le sujet vaut d'être étudié et il est probable que l'auteur de la proposition fera en sorte que le rejet de l'urgence ne constitue pas un ajournement indéfini de la discussion.

--La Chambre n'a pas voulu laisser au Sénat le monopole de l'étude des questions qui se rattachent à la situation de l'Algérie. Deux propositions intéressant notre grande colonie ont été déposées par M. Martineau: la première concerne le service militaire des indigènes musulmans; la seconde, leur naturalisation progressive. Ces deux propositions ont été renvoyées à une commission spéciale de onze membres.

--Le projet de loi portant modification du régime fiscal en matière de successions et de donations entre vifs est venu en première délibération. Il s'agit de savoir si les droits du fisc continueront à porter sur l'ensemble de la succession, comme le veut la législation actuelle, ou seulement sur le montant de la succession diminuée du passif, ce qui semble plus équitable. Un long débat juridique s'est engagé à ce sujet entre MM. Dumas, Raiberti, Borie et le rapporteur, M. Jamais; après quoi la Chambre a décidé de passer à une deuxième délibération dans laquelle seront discutés les divers amendements présentés.

--La Chambre a voté une résolution en vertu de laquelle tous les vins de fabrication ou plâtrés devront porter une étiquette apparente indiquant leur nature, de façon à prévenir le public.

--Quand la Chambre veut se débarrasser d'une interpellation inopportune ou gênante, elle profite de la latitude que lui laisse le règlement, et elle la renvoie à un mois. Un mois, c'est l'éternité quand il s'agit d'un débat que l'interpellateur a voulu provoquer le plus souvent sur un fait dont l'actualité constitue le principal intérêt. C'est ce qui était arrivé pour l'interpellation déposée par M. Francis Laur, au lendemain de la faillite Macé-Berneau, dans le but de demander au ministre de la justice «les mesures qu'il comptait prendre pour empêcher les escroqueries publiques par prospectus promettant un revenu invraisemblable et garantissant le capital.» Le mois s'est écoulé et, par exception, le temps n'a pas amorti l'intérêt du sujet, car M. Francis Laur a très habilement profité de la crise qui vient de frapper le marché financier, en rattachant à son interpellation l'affaire de la Société des dépôts et comptes courants.

Le ministre de la justice aurait pu séparer les deux causes, qui n'ont aucun rapport entre elles, mais il a tenu à s'expliquer sur l'une et sur l'autre. En ce qui concerne l'affaire Macé, il a fait remarquer que pas une des victimes du banquier en fuite n'a porté plainte, preuve évidente que ses nombreux clients avaient accepté d'avance le caractère aléatoire de ses opérations. Au sujet de la Société des Dépôts, M. Fallières s'est appliqué d'abord à justifier l'intervention de l'État et des banques de crédit; mais le point intéressant de son discours est celui relatif aux mesures préparées par le gouvernement pour prévenir autant que possible de pareilles catastrophes. Le ministre a annoncé en effet un projet de loi destiné à sauvegarder les intérêts des déposants.

Aux termes de cette loi les Sociétés de crédit ne pourront employer les dépôts qu'en papier commercial revêtu de deux signatures, ou en avances sur titres, compris parmi ceux que la Banque de France admet elle-même au bénéfice de ses avances.

Sur ces déclarations, l'ordre du jour pur et simple a été voté par assis et levé.

Elections sénatoriales.--Les trois élections sénatoriales qui ont eu lieu dimanche dernier ont donné les résultats suivants:

Calvados: M. Turgis, conseiller général, républicain, élu par 788 voix contre 370 à M. Thomine-Desmazures, maire de Mouen, monarchiste.

Eure: M. le docteur Guindey, conseiller général, républicain, élu par 558 voix, contre 497, à M. Pouyer-Quertier.

Seine-et-Marne: M. Benoist, républicain, élu par 513 voix, contre 408, à M. Chazal.

Les catholiques, les monarchistes et la république.--L'opinion publique suit avec une attention justifiée l'évolution qui se produit depuis quelque temps dans une partie du monde catholique français et qui a eu pour point de départ le fameux discours prononcé par Mgr Lavigerie, à Alger. On se rappelle qu'à cette époque, si le langage du cardinal n'a pas reçu la confirmation officielle du Saint-Père, de nombreux indices permettaient aux partisans de l'évolution de croire que Léon XIII ne la désapprouvait pas.

Depuis, M. d'Haussonville a tracé de son côté le programme des monarchistes intransigeants, en laissant entendre clairement qu'il existait une puissante fraction du parti royaliste parfaitement décidée à n'accepter aucun compromis. Or, on a fort remarqué qu'un journal, qui passe pour un organe officieux du Vatican, leMoniteur de Rome, a vivement protesté contre les doctrines de l'orateur et lui a reproché notamment «d'avoir fait le procès de la politique de l'épiscopat, qui veut le salut de la France et la fin des regrettables malentendus.

Faut-il voir dans les déclarations que vient de faire le cardinal Richard, archevêque de Paris, la confirmation de celles qu'a publiées leMoniteur de Rome?Ce serait aller un peu loin, car l'archevêque de Paris se tient dans la réserve que lui commande sa haute situation dans l'épiscopat. Toutefois, en raison même de cette réserve, son langage a une importance toute particulière.

Un certain nombre de catholiques lui ayant demandé son avis sur la façon dont ils devaient comprendre leur «devoir social», l'illustre prélat leur a donné une sorte de consultation qui contient un passage du plus haut intérêt. Il y est dit: «D'abord faisons trêve aux dissentiments politiques. Quand la foi est en péril, redirons-nous avec Léon XIII, tous doivent s'unir d'un commun accord pour la défendre. Le pays a besoin de stabilité gouvernementale et de liberté religieuse... Apportons un loyal concours aux affaires publiques, mais demandons aussi que les sectes anti-chrétiennes n'aient pas la prétention d'identifier avec elles le gouvernement républicain et de faire d'un ensemble de lois anti-religieuses la constitution essentielle de la République.» Ce sera là, en effet, tout le fait prévoir, que portera principalement l'effort de ceux qui, parmi les catholiques, se résignent à accepter le régime actuel: plus d'opposition systématique contre la forme de gouvernement, mais propagande constante dans le but de faire réformer les lois qui touchent aux intérêts religieux, c'est-à-dire celles qui concernent l'enseignement, le service militaire et les congrégations.

Puisque nous parlons du parti monarchiste, nous devons signaler un fait important, la retraite de M. Bocher, le confident et le représentant du comte de Paris en France. M. Bocher a exercé ces délicates fonctions pendant de longues années et, dans ce rôle souvent difficile, il a su se concilier l'estime générale. Il a invoqué, pour résigner son mandat, l'âge et la fatigue causée par un travail incessant. Son droit au repos est trop évident pour qu'il soit permis de chercher un autre mobile à cette décision, qui peut amener une modification nouvelle dans l'attitude du parti dont il était le représentant.

M. le comte d'Haussonville, l'orateur de Nîmes, que l'on supposait désigné pour remplacer M. Bocher, a été en effet appelé par le comte de Paris, qui se trouve en ce moment en Espagne.

Les courses et les paris.--On continue à occuper militairement les champs de courses et, jusqu'ici, le public s'est en général soumis aux dispositions prises pour empêcher le fonctionnement des paris. C'est à peine si quelques arrestations ont été opérées pour infraction aux arrêtés ministériels. Mais on sent que les choses ne peuvent durer ainsi et on devine que cette patience apparente est motivée par l'attente de la loi spéciale qui doit régler la question une fois pour toutes.

En vertu de cette loi, seront seules autorisées les courses ayant pour but l'amélioration de la race chevaline et organisées par des Sociétés dont les statuts auront été approuvés par le ministre de l'agriculture.

Les Sociétés de courses auraient la police de leurs hippodromes. Elles organiseraient donc sous leur surveillance le fonctionnement des paris et s'entendraient avec les municipalités pour la redevance à payer au profit d'œuvres de bienfaisance.

Mais, comme on le voit, d'après ce projet, le point spécial relatif à la légalité du pari mutuel n'est pas tranché. Aussi, pour prévenir les difficultés qui ne manqueraient pas de se produire de nouveau, certains députés voudraient-ils que la question fût nettement posée et ils demandent une modification catégorique à la loi de 1836 sur les loteries, loi à laquelle celle qui concerne le pari mutuel serait assimilée.

Allemagne:les passe-ports en Alsace.--A la suite des mesures prises par l'administration allemande, dans le but de rendre plus rigoureuses encore que par le passé les prescriptions relatives aux passe-ports, une délégation de la représentation d'Alsace-Lorraine s'est rendue auprès de l'empereur pour essayer de le faire revenir sur sa décision. Guillaume Il a reçu les délégués en grand apparat; il avait pris place sur le trône, entouré des dignitaires de la couronne, et il était revêtu de l'uniforme des gardes du corps. Dans le discours qu'il leur a adressé, l'empereur a fait entendre que, pour le moment du moins, il n'était disposé à faire aucune concession. En revanche, il a saisi l'occasion qui lui était offerte pour proclamer hautement les droits de l'Allemagne en Alsace-Lorraine.

Nécrologie.--Le général de Narp, commandeur de la Légion d'honneur.

M. Kornprobst, ancien ingénieur en chef des ponts-et-chaussées.

M. Viguier, conseiller à la cour d'appel.

Mme Fourneret, femme de l'ancien secrétaire et neveu de M. Grévy.

M. Stephany Poignant, ancien préfet de l'Empire.

Le colonel du génie en retraite Goulier, professeur de topographie à l'École de Fontainebleau.

M. Léon Aubineau, écrivain catholique.

Le général Campenon, sénateur inamovible, ancien ministre de la Guerre.

La princesse Marianne Bonaparte, veuve du prince Lucien Bonaparte, sénateur du second empire.

Le prince Napoléon.

J'aime la liberté sous toutes ses formes, mais la liberté de tous.

(Discours au Sénat.)Le prince Napoléon.

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Un peuple libre doit se composer d'individualités indépendantes, avec leur entier développement, et non de grains de sable qui ne sont agrégés que par l'administration.

(Ibid.)Le prince Napoléon.

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L'homme est passionné pour une cause parce qu'il ne voit pas l'ensemble des choses humaines.

Ernest Renan.

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Peu de nations ont une conception assez haute de la justice pour oser, par un acte solennel de blâme, se délivrer d'un remords.

Edm. Adam.

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Le bonheur tient aux affections plus qu'aux événements.

Mme Roland.

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Le plus souvent on cherche son bonheur comme on cherche ses lunettes, quand on les a sur le nez.

Gustave Droz.

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Une grande âme est une source d'amertume et de peine: voilà pourquoi tant de gens s'accommodent si bien d'en avoir une petite.

Ernest Serret.

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Un peu de niaiserie accompagne toujours la véritable innocence.

H. Rabusson.

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L'esprit n'excuse rien et il fait tout pardonner.

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La probité est, de tous les biens, celui que nous apprécions le plus chez les autres.

G.-M. Valtour.

M. THÉODORE DE BANVILLE D'après une photographie de la maison Pirou.LE GÉNÉRAL CAMPENON D'après une photographie de la maison Barenne.

M. WINDTHORST Chef du parti catholique enAllemagne, récemment décédé.--Phot. Schneider.

L'homme qui a dirigé pendant vingt ans le parti catholique allemand n'a guère eu d'histoire que celle de ses actes publics. Il est vrai qu'une telle activité, dans des circonstances si diverses de lutte et de victoire, suffit à remplir une vie et à marquer une époque.

Ce petit homme, court et bas sur jambes, à démarche incertaine de myope, au vaste front chauve, aux yeux débiles toujours couverts de grosses lunettes bleues, avait l'enveloppe d'un personnage hoffmannesque, d'un vieux bibliothécaire ou d'un antique juriste oublié dans les archives d'un tribunal très ancien. Tel on l'imaginait quand on le rencontrait, rentrant à petit pas dans son pied-à-terre de Berlin, au fond d'une rue tranquille, à l'ombre de la coupole et des arbres du jardinet de l'Observatoire. Or, il ne fut pas dans le parlement du nouvel empire d'esprit plus agile, de coup d'œil plus prompt, de manœuvrier plus fécond en ressources, de stratégiste plus ferme en sa marche et plus conscient en son but! Il fut le Moltke des batailles intérieures de l'Allemagne.

Le rôle de cet homme d'État dans sa patrie hanovrienne n'est rien auprès de celui qu'il a joué depuis 1870 sur le théâtre plus vaste du Reichstag allemand.

Lors de la constitution du nouvel empire allemand, Guillaume Ier l'avait baptisé du mot «d'empire évangélique», c'est-à-dire d'empire protestant, et son chancelier montrait des dispositions non équivoques à faire passer dans les instituions cette parole impériale. Les pays catholiques du nouvel empire s'émurent du caractère protestant qu'on semblait attribuer à l'empire constitué par les efforts et les luttes de tous. Les Bavarois, les Hanovriens, les Prussiens catholiques des bords du Rhin et de Silésie, formèrent rapidement le noyau d'un nouveau parti, le Centre, dont le nom marquait assez l'esprit. Il ralliait en effet, pour la défense des institutions catholiques, les éléments les plus divers: depuis le bas clergé à tendances démocratiques et presque socialistes des pays d'industrie, jusqu'aux grands propriétaires terriens aristocrates des pays d'agriculture. Ce fut le grand mérite, le tour de force renouvelé pendant vingt ans par M. Windthorst, de tenir unis des esprits si divers, de les amener, sinon à des votes unanimes sur toutes les questions, du moins à une cohésion que rien ne démentit, dans toutes celles où l'intérêt catholique était engagé.

C'est ainsi qu'à la tête de sa phalange de cent députés il soutint, sans rien relâcher de son opposition, les dix ans d'assaut de M. de Bismarck. Le chancelier et les exécuteurs de sa politique expulsaient les ordres religieux, emprisonnaient les évêques, suspendaient les traitements de centaines de curés et desservants, forçaient les prêtres qui n'allaient pas chercher l'investiture administrative à abandonner leurs paroisses. Contre cette force, il y avait une résistance: la parole de M. Windthorst dans les grands congrès régionaux, et, dans l'enceinte du parlement, le vote en bloc de cent députés catholiques contre les projets gouvernementaux les plus essentiels: les projets économiques.

Quand cette insurrection légale eut enfin convaincu M. de Bismarck qu'il ne pouvait pas faire de «finances impériales», celui-ci dut désarmer, en face du centre toujours armé, et révoquer ou laisser tomber en désuétude l'une après l'autre les lois de combat qu'il avait dressées contre l'église catholique et les ordres religieux en Allemagne.

EN ESPAGNE.--La procession de la Vierge noire aumonastère de Montserrat.--D'après une photographie de notre correspondant, M. H. Lyonnet.

Opéra:Le Mage, opéra en cinq actes, par M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet.

En plaçant l'action de son drame lyrique dans le Bactriane, à l'époque légendaire où s'est fondé le Mazdéisme, 2,500 ayant l'ère chrétienne, M. Richepin a confiance dans l'érudition du public. Je ne doute pas que le spectateur soit au courant des luttes des Touraniens et des Iraniens, mais pour moi, je l'avoue, il m'a fallu quelques lectures préliminaires pour me transporter dans ce milieu légendaire, un peu éloigné de nous. Par bonheur, le fait humain est là, et, malgré ce recul, nous assistons à un drame, qui, pour s'expliquer, n'a pas besoin du Mazdéisme, et qui se développerait tout aussi bien dans une autre époque, en dehors de la Djaki, la déesse des voluptés. Donc, les Iraniens, ou, si vous aimez mieux, les peuples de la Perse, ont vaincu les Touraniens, c'est-à-dire les peuples Tartares: Zarastra, le général triomphateur, va faire son entrée solennelle à Bakhdi, lorsque Varedha, la prêtresse de la Djaki, vient lui déclarer sa folle ardeur, et cela, sans beaucoup de précautions, comme il convient à une prêtresse d'une religion qui ne reconnaît que la passion pour puissance. L'aveu de cette énergumène de l'amour effraye un peu Zarastra, lequel adore Anahita, la reine des Touraniens, qu'il a défaits.

Amrou, le grand-prêtre des Dévas, et dont Varedha est la fille, a entendu les confidences faites à Zarastra par la princesse, et, témoin des dédains du général pour sa fille, il la console en lui promettant son appui; et il assiste, caché, aux aveux d'amour et aux promesses qu'échangent Zarastra et Anahita. Le vainqueur implore son pardon de la reine vaincue. Ce n'est pas pour l'amour de la gloire que Zarastra a soumis un peuple, c'était pour monter jusqu'au rang où il pouvait être aimé d'une reine; et le voilà qui demande en suppliant la pitié de la reine dans un baiser. Dans le cœur de la jeune fille la passion est plus grande encore que le regret de la patrie perdue, et, en entendant les lamentations des Touraniens qui passent chargés de chaînes à l'horizon, Anahita se défend en vain contre le vainqueur et contre elle-même; ils s'en vont, eux, mais elle, reste: son peuple est captif et son cœur aussi.

Au second acte, Amrou tente de relever le courage de sa fille, désespérée à ce point que, dans les souterrains du temple de la Djaki, elle s'enfonce de plus en plus dans les ténèbres pour éviter les cris de la fête nuptiale qui se prépare, et elle cherche la mort. Amrou lui apporte la vie. Il la vengera. L'âme de Varedha se refuse à une vengeance qui doit atteindre celui qu'elle aime encore, mais Amrou vainc facilement sa résistance en lui montrant Zarastra heureux dans son amour pour la reine qu'il épouse, et en lui répétant les paroles enflammées de passion qu'ils échangent. Ce grand-prêtre manque de grandeur morale; mais attendez, nous allons assister à bien d'autres événements.

Pendant la solennité du triomphe de Zarastra, quand le peuple entoure le général et que les ennemis défilent devant la foule, Zarastra fait hommage au roi des Iraniens de cette troupe prisonnière et de leurs biens. De tous ces trésors pris sur l'ennemi, il n'en veut garder qu'un seul, le plus précieux de tous: la reine. Anahita, dont le vainqueur soulève le voile qui cache sa merveille beauté, accepte cet hommage rendu en face de tout un peuple, et, dans les bras de celui quelle aime, oublie un trône perdu, lorsque la voix imposante et terrible d'Amrou se fait entendre. Le grand-prêtre s'oppose à ce mariage.

Zarastra ne peut épouser la reine; un autre serment l'engage et Varedha, qui s'avance en désignant le général du geste, dit que cet homme a été son amant. Zarastra se défend contre un pareil mensonge. Il crie à la calomnie; la prêtresse lui rappelle en vain leurs amours passées; le malheureux a beau se gendarmer contre cette inqualifiable trahison, Amrou en appelle aux prêtres qui jurent que le grand-prêtre et sa fille ont dit la vérité. Devant un tel serment, la foi d'Anahita est ébranlée; son amour est atteint à ce point que la reine retire sa parole et renvoie son fiancé à ses anciennes amours. A ces mots, la colère de Zarastra ne connaît plus de bornes, il est pris de fureur et contre les dieux qui ne le défendent pas, et contre ces prêtres menteurs, et contre le roi ingrat, et contre le peuple qu'il a sauvé et qui oublie ses services; il maudit ces imposteurs dans leurs trahisons et dans leurs blasphèmes; il maudit leurs divinités mensongères et, chassé, flétri par les imprécations de la foule, irrité par une telle folie, il en appelle, en la bravant du regard, à Mazda, le dieu de la vérité.

C'est sur la montagne sainte qu'il se retire: pendant que les mages et le peuple sont en prière au pied du mont sacré et que la foudre sillonne les nues amoncelées, Zarastra, face à face avec Dieu, reçoit la parole divine pour la rapporter à son peuple. L'élu du Seigneur répand sur la foule la parole céleste, mais, resté seul, l'homme devenu dieu un instant par sa communication avec l'être suprême souffre maintenant de toutes les faiblesses, de toutes les douleurs humaines. Il combat contre le souvenir troublant d'Anahita, il demande à son cœur la force de l'oubli, lorsque Varedha apparaît envoyée, sans doute, par Ahriman, l'esprit du mal. Le mage la repousse et dans ses prières et dans ses tentations de la chair. Il lui pardonne le lâche mensonge qu'elle avoue. Mais il a compté sans la méchanceté de la femme qui, ulcérée de ses mépris, l'atteint dans la jalousie et ravive les amours mortes. Varedha lui apprend que Anahita a un autre amant et que cette maîtresse adorée va épouser le roi de l'Iran; sur cette parole elle abandonne le mage, certaine de le revoir bientôt à Bakhdi.

Les noces du roi se célèbrent contre la volonté d'Anahita; mais l'infernale politique d'Amrou qui tient à venger sa fille veut les choses ainsi. Mise en face des ordres du roi, Anahita veut, avant tout, sa liberté; elle pleure la patrie absente; elle se défend, le roi enjoint au grand-prêtre de les marier, même sous les reproches, sous les menaces d'Anahita indignée qui fait appel à des retours de fortune; au moment où la parole sacrée d'Amrou se prononce, au moment où Varedha ivre de haine voit les époux unis et attend l'arrivée du mage pour jouir de sa vengeance à un tel spectacle, on entend des cris féroces: ce sont les Touraniens qui ont repris l'offensive. Ils arrivent la torche à la main; ils ont envahi la ville, ils envahissent le temple, dans une mêlée horrible, dans un affreux massacre. Ils tuent le roi, ils tuent Amrou. Varedha veut se jeter sur Anahita et la poignarder; les Touraniens entourent et protègent leur reine et Anahita, le sabre à la main, triomphante et féroce, se promène, comme une folle, au milieu de cette tuerie.

Avec M. Richepin nous étions sûr d'avance que nous irions jusqu'aux extrêmes du drame. L'acte qui suit est plus terrible encore. Pêle-mêle dans les décombres, éclairés par les reflets sinistres de l'incendie lointain, les cadavres gisent épars, parmi lesquels celui du roi et celui d'Amrou. Le corps de Varedha, raide, les yeux fixes, est adossé à un tronçon de colonne du palais tombé. Zarastra, que l'amour a ramené à Bakhdi, marche lentement à travers les ruines de sa patrie. Il retrouve Anahita, mais victorieuse. Ils s'aiment toujours, le mage sert un dieu complaisant qui permet ces amours. Le rêve de bonheur de Zarastra et d'Anahita va s'accomplir, quand Varedha revient à la vie, et, toujours irritée, invoque le Djaki contre eux. L'incendie se rallume soudain et les enveloppe; ils sont près de périr, lorsque Zarastra fait appel à son dieu qui entend la voix de son messie: les flammes s'éteignent, et, tandis que Varedha meurt dans un dernier cri de rage impuissante, le mage et sa bien-aimée passent d'un pas triomphant à travers les ruines.

Un livret aussi tourmenté, aussi violent, demandait au compositeur un éclat, une force toute particulière. Cette puissance d'exception était-elle dans M. Massenet, le musicien par excellence de la tendresse et de la grâce? Voilà la question que se posait le public anxieux de l'œuvre d'un maître dont l'autorité est si grande et si méritée. Il m'a semblé qu'à certains moments, ce public regrettait son compositeur favori entraîné trop avant dans le drame. Cette scène du mage sur la montagne sacrée, ce Moïse face à face avec le Seigneur sur le mont Sinaï, au milieu du tonnerre et de la foudre, et rapportant les tables de la loi à son peuple en prières, entraînait le musicien à des hauteurs de l'art qui ont été entrevues, mais qui n'ont peut-être pas été atteintes. Cette passion furieuse de Varedha, la prêtresse de la Djaki tout entière à sa proie attachée, ce fanatisme du grand-prêtre Amrou, féroce dans ses volontés, imposait à l'art ses exigences. M. Massenet n'a pas de ces intransigeances. Il a traité un peu à l'amiable avec ces grandes colères; au fond la salle, qui le sentait, ne lui en voulait qu'à moitié de ne pas aller jusqu'au bout dans les violences du drame; il lui suffisait de retrouver le jeune maître dans les qualités supérieures de son génie, dans l'élégance, dans la tendresse et dans la passion amoureuse. Elle était sous la séduction de cette inspiration pénétrante et de cette habileté de l'artiste, dont la conscience et le soin font de chacune des pages de sa partition, soit dans les parties vocales, soit dans les parties de l'orchestre, des pages magistrales.


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