L'EXPOSITION YON

L'EXPOSITION YONUne très intéressante exposition, dont les amateurs d'art ne manqueront pas de s'offrir le régal, s'ouvrira mardi prochain chez Georges Petit, rue Godot de Mauroi. Cette exposition, qui durera trois jours seulement, comprendra une importante collection d'œuvres--huiles, aquarelles et pastels--de l'un des artistes les plus justement renommés de ce temps-ci, l'excellent paysagiste Edmond Yon.C'est, en moins de dix années, la troisième fois que le robuste travailleur, le peintre délicat et savant, nous donne, avec un groupe imposant d'ouvrages de son choix, à juger de la fécondité, de la puissance et de la variété de son talent. L'exhibition qu'il achève d'organiser obtiendra auprès de ses visiteurs un succès au moins égal à celui qu'ont emporté ses devancières. Des soixante-six envois qui la composent, il n'en est pas un seul qui ne soit digne de l'attention des connaisseurs, et qui ne mérite leur éloge. Ils valent tous également par ces belles qualités où s'atteste la maîtrise: la vision nette et précise de la nature, un impeccable sentiment de la réalité, la perfection du dessin, la fermeté, la souplesse et l'éclat de la coloration.Edmond Yon est un paysagiste au sens le plus parfait du mot. Épris ardemment de la nature, il s'entend à merveille à la représenter sous ses aspects les plus fugitifs et les plus divers, dans sa variété infinie et dans son éternelle mobilité... «Il excelle, dit M. Montrosier dans l'intéressante préface qui figure en tête du catalogue de l'exposition, à dire les matins encore tout embrumés où passe le souffle des églogues, les journées baignées de clarté et incrustées de lumière, et les soirs aux couchants radieux, montrant le soleil disparaissant dans la gloire d'une apothéose sans pareille. Mieux que personne il est le peintre des rivières que bordent les saules, des étangs sertis d'oseraie et des marais visqueux où semblent flotter des nénuphars. Dans les dunes de la Somme, il plantera un de ces moulins qui semblent défier la lance de Don Quichotte; ici il montrera un bout de village aux maisonnettes groupées, avec le régal de couleurs des toitures rouges, et si attirant, ce village, qu'on voudrait s'y arrêter. Tous ces morceaux sont si bien troussés, la touche en est si libre, la réalité si vraie, qu'on ne peut les oublier.»NOTES ET IMPRESSIONSIl y a trois sortes d'orgueil: celui de la richesse, celui de la naissance et de l'esprit.Swift.** *La politique, même dans le gouvernement parlementaire, c'est ce qui ne se dit pas.Fievée.** *Dans cette vie, il faut savoir se risquer, mais qui se risque doit se résigner à perdre quelque chose.Herbart.** *Les biens que l'on vante le plus ne sont pas ceux que l'on a, mais ceux que l'on désire.Edm. About.** *La reconnaissance est pareille à cette liqueur d'Orient qui ne se garde que dans des vases d'or; elle parfume les grandes âmes, elle s'aigrit dans les petites.Jules Sandeau.** *L'égoïsme est comme l'embonpoint; plus on en a, plus on est gêné par celui des autres.H. Rigault.** *L'âme d'un petit enfant bien doué est plus près de celle d'Homère que l'âme de tel bourgeois ou de tel académicien médiocre.Jules Lemaitre.** *Le printemps qui commence aux enfants est pareil Le rire avec les pleurs alterne à son réveil.A. Theuriet.** *La jeunesse ne désespère pas plus de l'humanité, malgré ses désastres, que le brin d'herbe qui pousse dans un champ dévasté par l'hiver ne doute de la nature.** *Être et paraître sont deux; mais, avec le monde, le second est souvent le moyen d'arriver au premier.G.-M. Valtour.Cérémonie populaire de la Pâque, en Russie; Le pope bénissant les pains de laitage caillé apporté par les fidèles.(Agrandissement)CHOIX DE TABLEAUX DE LA VENTE EDMOND YON.(Voir l'article page 299.)38. Brume matinale. 35. Le vent sur le marais. 58 Les Ruches: Effet d'orage à Sainte-Aulde. 28. Le Ruisseau aux poules d'eau. 12. Laveuses à Cernay. 5. La barque de pêche. 49. Les vaines pâtures à Sainte-Aulde. 2. La grande chaussée de Longpré. 52. Soleil couchant à l'embouchure de l'Orne. 37. Le Pont de Vernon, près Vouvray. 4. Chardons en fleurs. 48. Bords de l'Essonne. 9. Fin de journée. 40. Sainte-Aulde. 7. Avril à Ballancourt. 11. Étang à Ballancourt. 42. A Longpré les Corps Saints.La Russie et le président de la République.--Il convient, croyons-nous, de garder la plus grande circonspection, quand il s'agit des relations internationales, et on a eu le tort, trop souvent, dans notre pays, en ce qui concerne la Russie, de donner à une sympathie, qui heureusement est très réelle, une interprétation qui pourrait paraître excessive au point de devenir gênante pour ceux-là mêmes à qui elle s'adresse. Mais, ces réserves faites, il est permis de se féliciter de la nouvelle marque de courtoisie que le gouvernement du czar vient de donner au chef de l'État, en lui conférant le grand cordon de l'ordre de Saint-André.Cet ordre est le plus ancien et le plus important des ordres russes. Il a été créé par Pierre-le-Grand en 1698. C'est celui que l'empereur donne, de préférence, aux membres régnants des maisons souveraines.La remise des insignes qu'il comporte à M. Carnot a été faite dans le plus grand apparat. M. le baron de Mohrenheim, ambassadeur de Russie à Paris, s'est rendu à cet effet à l'Elysée avec tout le personnel de l'ambassade, en uniforme. Pendant que la garde du palais rendait les honneurs militaires, les représentants du czar étaient reçus au bas du perron par le colonel Lichtenstein et introduits par M. d'Ormesson, directeur du protocole, dans un des salons où se tenait le président de la République, entouré des officiers de sa maison militaire au complet.Les traités de commerce et la propriété littéraire.--La révolution qui est en train de s'opérer dans notre régime économique n'est pas sans causer quelque inquiétude. Le pays est partagé en deux camps qui luttent avec acharnement, l'un en faveur du libre-échange, l'autre en faveur de la protection. Ce sont les partisans de ce dernier système qui triomphent, si l'on en juge par la force dont ils disposent dans le parlement. Où est la vérité? c'est là une question à laquelle il est difficile de répondre, car des deux côtés on fait valoir des arguments décisifs et ceux qui n'ont pas d'opinion préconçue restent en suspens entre les deux partis, ne sachant auquel donner leur confiance.Mais d'instinct, ceux qui n'ont pas fait une étude approfondie de ces questions complexes qu'embrasse l'économie politique sont portés à s'effrayer du retour à l'ancien système qui mettait des barrières entre les peuples, alors que les facilités apportées par le progrès dans les relations internationales semblaient devoir les faire supprimer à jamais.Naturellement ceux qui, dans notre pays, peuvent compter sur les bénéfices qu'ils tirent de l'exportation de leurs produits, sont très opposés aux lois de protection que l'on prépare, éprouvant la crainte légitime que les pays auxquels nous fermons notre porte ne nous rendent la pareille.Nos écrivains, qu'on ne s'attendait pas à trouver en cette affaire, mais dont l'intervention est cependant toute naturelle, sont dans ce cas. Les produits dont ils vivent, fort goûtés chez nous, ne le sont pas moins à l'étranger, et ils craignent, non sans raison, que la dénonciation des traités de commerce leur ferme les «débouchés» qu'ils trouvaient pour leurs œuvres, dans tous les pays du monde et surtout en Belgique.Aussi une délégation qui comptait les plus illustres représentants de notre littérature s'est-elle rendue auprès de M. de Freycinet, président du Conseil, pour lui remettre, au nom de toutes les grandes sociétés littéraires et artistiques, une protestation contre la mise en pratique des théories ultra-protectionnistes qui semblent triompher pour le moment: «Le mécontentement des nations voisines, dit cette protestation, se traduira sans doute par des mesures de représailles qui frapperont surtout notre production littéraire et artistique pour laquelle toutes les nations sont plus ou moins tributaires de la nôtre. La Chambre sera-t-elle indifférente à des intérêts moraux et matériels aussi considérables, et sacrifiera-t-elle les droits de ceux qui contribuent à l'étranger, pour une si large part, à notre gloire nationale?...»Malheureusement, la Chambre est déjà si engagée qu'on peut avoir des doutes sur l'effet de cette protestation.La situation légale du prince Victor et du prince Louis.--Par suite de la mort du prince Napoléon, le prince Victor, devenu chef de la famille Bonaparte, se trouveipso factoexpulsé du territoire français par l'application de l'article 1er de la loi du 22 juin 1886.Cette loi, en effet, interdit le territoire français aux chefs de familles ayant régné en France et à leurs héritiers directs dans l'ordre de primogéniture. Le prince Victor, quel que soit d'ailleurs le testament politique du prince Napoléon, passe à l'état de «chef d'une famille ayant régné sur la France», et à ce titre tombe sous le coup de la loi d'exil.Mais est-il juste de dire que le prince Louis, à qui reviendraient les droits de la famille Bonaparte si son frère venait à mourir sans héritier direct, passe à l'état d'héritier présomptif, dans le sens prévu par la loi? Le prince Louis n'est héritier qu'en ligne collatérale et la loi désigne «l'héritier direct». La question était tout au moins douteuse. Quant à présent, le garde des sceaux l'a tranchée dans le sens le plus libéral, c'est-à-dire en faveur du prince Louis. Il a fait remarquer d'ailleurs que le gouvernement restait suffisamment armé par l'article 2 de cette même loi qui lui permet d'interdire le territoire français à tous les membres des anciennes familles régnantes autres que les chefs et leurs héritiers directs.Les Italiens en Afrique.--Il faut supposer et espérer que l'Afrique donnera à nos arrière-petits-neveux d'immenses satisfactions matérielles et morales de nature à compenser, par leur reconnaissance, les tribulations qu'elle cause pour le moment à toutes les puissances européennes.La France, qui possède sur ce vaste continent la plus belle des colonies, en est réduite à nommer une commission d'études chargée d'examiner ce qu'il faut faire pour en tirer réellement parti. En même temps, elle est obligée de lutter au Soudan et au Dahomey, pour obtenir des succès très douteux, car on ne voit jamais qu'ils produisent rien de décisif.Les Belges semblent plus embarrassés que fiers du territoire immense qu'ils occupent sur les confins du nôtre.Les Anglais sont en lutte, tout au moins diplomatique, avec la France et le Portugal à raison de leurs possessions africaines, en sorte que tous ceux qui se sont partagé l'Afrique sont en hostilité plus ou moins sourde les uns avec les autres, en attendant qu'ils rencontrent tous l'ennemi commun, l'Africain lui-même, que nous ne connaissons encore que par quelques escarmouches, mais qui se révélera peut-être plus terrible qu'on ne croit, au centre de ce continent mystérieux dont on fait trop vite une possession européenne.Mais les Italiens surtout ont à souffrir en ce moment de la précipitation avec laquelle toutes les puissances civilisées se sont jetées sur l'Afrique comme sur une proie facile. Voici remis en question, sinon déchiré tout à fait, ce fameux traité conclu avec Menelik, et qui devait donner à nos voisins le protectorat sinon la possession complète de l'une des plus belles parties du continent africain. Le comte Antonelli, qui s'était rendu en mission auprès du «roi des rois» pour traiter avec lui de l'exécution de celles des clauses du traité qui étaient favorables à l'Italie, a dû quitter brusquement le pays avec tous ceux qui l'accompagnaient, les Italiens ne se considérant plus comme en sûreté sur un territoire où ils ont cependant la prétention d'exercer leur protectorat.M. di Rudini prépare sur la question un livre vert dans lequel il fera probablement connaître la vérité tout entière, car il n'a aucun intérêt à la cacher, Mais, si elle est telle qu'on la suppose, elle sera la justification, après la lettre, de la chute de M. Crispi, qui porte, non sans raison, en grande partie, la responsabilité de la politique suivie par l'Italie en Afrique.Bulgarie: assassinat du ministre des finances.--Un grave attentat a été commis à Sofia le 27 mars dernier. Au moment où M. Beltchef, ministre des finances, accompagné de M. Stamboulof, rentrait chez lui, après avoir assisté au conseil des ministres, trois coups de revolver retentirent. M. Beltchef tomba, mortellement frappé. Il a été impossible d'atteindre le meurtrier qui a pris la fuite avec trois individus qui l'accompagnaient.L'opinion très générale est que le coup était destiné au premier ministre, M. Stamboulof, et, bien que l'on n'ait encore aucun indice sur le mobile qui a poussé les meurtriers, on est porté à croire que cette affaire se rattache à celle qui amena l'exécution du major Panitza. On se rappelle qu'à la suite de cette exécution, on trouva sur un arbre voisin de l'endroit où elle avait eu lieu une bande de toile portant cette inscription: «Avant six mois, Ferdinand et son premier ministre seront exposés à cette même place.» On fait remarquer aussi que, peu de temps après l'exécution du major Panitza, on parlait d'une ligue de Macédoniens qui s'était formée pour venger la mort de leur compatriote.Voici la question bulgare de nouveau à l'ordre du jour, car à la suite de cet événement M. Stamboulof ne restera pas inactif.Nécrologie.-Le poète Josephin Soulary.M. Armand Lévy, orateur bien connu des réunions socialistes.M. Valéry Vernier, homme de lettres.Mme la princesse d'Arenberg, femme du député du Cher, sœur du comte Greffulhe, député de Seine-et-Marne.Le sculpteur Frétigny.M. Henry Berthoud, homme de lettres, un des premiers vulgarisateurs scientifiques.Mme la baronne de la Guerronnière, belle-mère de M. d'Ormesson, directeur du protocole.M. G. Seurat, artiste peintre.LES LIVRES NOUVEAUXDe Saint-Louis au port de Tombouctou, voyage d'une canonnière française, par E. Caron, lieutenant de vaisseau. Ouvrage accompagné de quatre cartes. (Augustin Challamel, éditeur, 5, rue Jacob.)--Il n'est pas de nation d'Europe qui n'ait aujourd'hui les yeux fixés sur l'Afrique, dans la pensée de s'y rendre maîtresse de quelque territoire neuf et non encore exploité, de telle sorte que l'on peut, dès l'heure présente, affirmer que l'Afrique tout entière est vouée, dans un avenir assez prochain, à n'être plus qu'une colonie européenne. Parmi ces nations du vieux monde, la France jouit d'une situation exceptionnelle, se trouvant déjà posséder l'Algérie et le Sénégal. Ses efforts sont, par suite de cette situation même, à l'avance tout indiqués: ils doivent tendre à relier l'une à l'autre ces deux colonies. Du sud de l'Algérie et de Bammako, ville centrale du Soudan français située sur le Niger, elle doit se diriger vers le centre du continent africain, à peine de se voir couper cette route stratégique par une autre nation rivale plus prompte ou mieux avisée. C'est dans cette préoccupation que le gouverneur du Soudan, le colonel Gallieni, dès sa prise de commandement, résolut de faire pousser par le Niger une reconnaissance jusqu'à Tombouctou. Une canonnière fut armée à cet effet et le lieutenant de vaisseau E. Caron chargé de la commander. Sa mission était d'explorer le fleuve, d'étudier l'état politique des populations riveraines, de réunir des données commerciales et scientifiques, pour permettre d'asseoir une opinion sur la valeur des contrées arrosées par le Niger moyen et sur la politique à suivre dans l'avenir. Le but a été atteint, les difficultés de toute nature, provenant des hommes et des choses, n'ont pas manqué; mais la canonnière est arrivée au port. Tombouctou n'a pu être visité, le pays étant sous la domination des Touaregs, dont la défiance et l'hostilité ne permirent pas une descente dans la ville. Mais l'exploration a été faite, le pays reconnu, étudié, et les conséquences de cette reconnaissance et de cette étude vont pouvoir être poursuivies. M. le lieutenant Caron ne se dissimule pas les difficultés d'une transformation du Soudan français, mais il en indique les moyens et il croit fermement que, de ce côté, un vaste champ reste ouvert à notre activité coloniale. Il lui reviendra l'honneur d'avoir posé l'un des premiers jalons dans cette route du progrès et de la civilisation.L. P.Vérités et apparences, par Armand Hayem, (chez Alphonse Lemerre, prix: 3 fr. 50). Dune intelligence qui s'assimilait à tout, d'une activité d'esprit dévorante, Armand Hayem s'était, de bonne heure, jeté fiévreusement, inconsidérément aussi, dans l'administration, la politique, la philosophie et la littérature.Jeune encore, il avait débuté avec leMariage, que couronna l'Académie. Il publia ensuite un certain nombre d'ouvrages d'ordres différents, appréciés des délicats, et tout en remplissant avec un zèle et un dévoùment dont le canton de Montmorency conserve le souvenir, ses fonctions de conseiller général, auxquelles il fut appelé quatre fois successivement.Parmi ses livres, rappelons particulièrementFédéralisme et Césarisme, et sa double et remarquable étude: leDon JuanismeetDon Juan d'Armana.Armand Hayem laisse des œuvres posthumes, parmi lesquellesVérités et apparencesprécédées d'un portrait et d'une lettre d'Alexandre Dumas à Mme Armand Hayem.Nous ne pensons pouvoir mieux faire que de livrer ces lignes de la belle préface de l'illustre écrivain: «Ce qui faisait l'inquiétude incessante, le tourment toujours grandissant de cet esprit et de cette âme, c'était l'amertume poussée jusqu'à l'écœurement, déposée en lui par l'observation et la connaissance des hommes, et, en même temps, le besoin, l'obsession, c'est le mot, d'un idéal de perfectibilité auquel il ne voulait pas se soustraire. De là, dans ce livre un double écho, celui de sa raison, celui de sa conscience. Son esprit va alternativement de l'une à l'autre, poussant à chaque retour un cri tantôt ironique, tantôt enthousiaste, toujours douloureux.»Les Mammifères de la France, par M. A. Bouvier, (Georges Carré, 58, rue Saint-André-des-Arts).Faire connaître en les classant au point de vue de leur utilité les mammifères de nos contrées, tel a été le but que s'est proposé l'auteur, et ajoutons qu'il y a pleinement réussi.L'élève trouvera dans cet ouvrage les notions de classification d'histoire naturelle dont il a besoin; l'agriculteur le complément d'observations utiles et pratiques et les indications qui peuvent lui être nécessaires; le lecteur une occasion de s'instruire sans fatigue.L'ouvrage de M. Bouvier a été honoré de souscriptions de plusieurs ministères, y compris celui de l'Instruction publique.Crimes d'orgueilpar Louis de Caters (1 volume chez Victor-Havard, éditeur à Paris).Ce nouvel ouvrage de M. de Caters est une œuvre pleine de passion et d'intérêt où sous une action violente se développe une thèse profondément humaine.L'auteur donne là une note nouvelle de son talent. Ce roman vaut par l'élévation de ses sentiments, la vigueur du style, la gamme des sensations de cœur, des révoltes d'âme.Crimes d'orgueilsera un des meilleurs livres de l'année.Mémoires de Mme Campan, dans la collection pour les jeunes filles, dirigée par Mme Carette, née Bouvet. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Paul Ollendorff).--Ces mémoires sont surtout l'histoire intime de Marie-Antoinette, dont Mme Campan était la première femme de chambre, et qui, à ce titre, fut pendant vingt ans mêlée à l'existence de la reine, qu'elle ne quitta--malgré elle--que lorsque la famille royale fut enfermée aux Feuillants. On devine ce que peuvent présenter d'intérêt les observations et les souvenirs d'une femme d'un esprit aussi judicieux et aussi distingué que la future directrice de la maison impériale d'éducation d'Ecouen.Dans laNouvelle Collection(Charpentier et Fasquelle, éditeurs): lesFiançailles de Thérèse, par Mme Stanislas Meunier, etUn manuscrit, par Pierre Maël, deux jolis romans d'amour chaste, destinés à prouver que les sentiments purs dans les œuvres ne sont pas exclusifs des qualités littéraires chez les auteurs.Tableaux algériens, par Gustave Guillaumet, 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Plon, Nourrit et Cie).--Un vrai livre de peintre. Comme Fromentin, Guillaumet eût pu se faire, à côté de sa gloire d'artiste, une réputation d'écrivain. Et tous deux, c'est la vie du désert qui les a séduits, fascinés. C'est le soleil qui, après avoir tenté leur pinceau, les a faits poètes, la plume à la main. Les Tableaux algériens ne sont point d'ailleurs un nouvel ouvrage. Une superbe édition illustrée en avait été publiée après la mort du peintre. La librairie Plon vient seulement d'en mettre une édition courante à la portée du grand public.L'Enseignement au point de vue national, par Alfred Fouillée, ancien maître de conférences à l'École normale supérieure. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Hachette).--Les questions d'enseignement n'ont pas cessé d'être à l'ordre du jour. L'éducation reste la question vitale; mais il semble, il est même certain, et M. Fouillée le constate, qu'en cette matière on ne se place jamais qu'au point de vue de l'individu. Ne faudrait-il pas enfin tenir compte de la race, s'élever à un point de vue national, se préoccuper non seulement d'instruire les individus, mais de conserver et d'accroître les qualités héréditaires de la race? Tel doit-être, d'après M. Alfred Fouillée, le but de l'éducation. C'est à ce point de vue qu'il a étudié les questions d'enseignement, et l'on peut juger quel intérêt nouveau et vraiment patriotique s'attache par suite à son livre.NOS GRAVURESLES DÉCOUVERTES DE LOUQSORTous les journaux ont parlé des découvertes faites récemment en Égypte par notre compatriote M. Grébaut, directeur du Musée égyptien de Ghizeh. M. Grébaut, à la suite de fouilles entreprises dans La montagne de Thébes, a mis au jour un puits contenant un nombre considérable de momies, toutes dans de riches sarcophages, et dans un état merveilleux de conservation. Par une rare bonne fortune, parmi les témoins de ces fouilles se trouvait un de nos plus chers collaborateurs, M. Émile Bayard, qui vient de passer l'hiver en Égypte. C'est donc sur place même et d'après nature que M. Bayard a pu faire les deux beaux dessins que nous donnons et dont il a accompagné l'envoi de la très intéressante lettre que voici:Au Directeur.Je vous ai dit dans ma précédente lettre qu'après avoir remonté jusqu'à la première cataracte, sur un charmant et confortable bateau de la Société Égyptienne Thewfikiek, je m'étais arrêté à Louqsor, à l'hôtel de la société sus-nommée. Je vous laisse à penser ma joie en voyant sur la table du grand salon l'Illustration, qu'on se passait de mains en mains. Quand on a vu votre collaborateur assidu et dévoué, on l'a fort entouré. A 1,200 lieues de la rue Saint-Georges, ç'a été vraiment une grande joie pour moi, car je rapportais au journal les sympathies dont j'étais l'objet.Le soir même de mon arrivée, j'appris la découverte si intéressante de M. Grébaut, le savant égyptologue. Ma première idée fut de faire profiter de ma bonne fortune les lecteurs de l'Illustration. Aussi, le lendemain matin, je traversai le Nil et me trouvai sur la rive gauche de l'ancienne Thèbes; de là, monté sur un bourriquot (Ramsès, s'il vous plaît), je me rendis à la dahabieh de M. Grébaut, à qui j'avais eu le plaisir d'être présenté au Caire. Fort bien accueilli, il fut décidé que nous partirions de suite pour Deïr-el-Bahari. Nous voilà donc tous à bourriquot, M. Grébaut, M. Bourriaud, le chef érudit de la mission archéologique française, et moi. Au bout d'une bonne heure, nous arrivâmes sur le flanc de la chaîne lybique, où se trouve la fouille que M. Grébaut a fait creuser, pressentant en cet endroit un trésor caché, dont l'importance archéologique devait dépasser ses espérances. Mais je laisse la parole à M. Grébaut:«J'étais persuadé qu'environ à cette distance de la montagne je trouverais quelque chose. Je ne m'étais pas trompé et j'ai fait fouiller. A ma grande joie j'ai vu apparaître le puits que vous voyez, dont la profondeur est environ de 15 mètres et au fond duquel se trouvait une porte fermée par un entassement de grosses pierres.La porte déblayée, on est entré dans un premier souterrain. Après un parcours de 73 mètres on rencontre un escalier de 5 mètres et l'on descend à un second étage qui fait suite pendant 12 mètres.Ces deux étages conservent la direction du nord au sud. Au fond sont creusées deux chambres funéraires mesurant: l'une 4 mètres, l'autre 2 mètres de côté. A la hauteur de l'escalier est située la port d'un second corridor de 54 mètres se dirigeant de l'est à l'ouest. Le développement total des souterrains est de 153 mètres.Ils étaient remplis de caisses de momies, souvent entassées les unes sur les autres. A côté des sarcophages étaient déposés des objets divers, papyrus, boîtes, paniers, statuettes, offrandes funéraires, fleurs.Le désordre dénotait une cachette du genre de celles des momies royales découvertes il y a dix ans. Les deux cachettes sont de la même époque, elles ont dû être faites dans les mêmes circonstances. Dans les deux cas, les momies les plus récentes appartiennent à la 21e dynastie.Les sarcophages de la nouvelle découverte sont ceux des prêtres et des prêtresses d'Ammon, au nombre de 163. On compte aussi quelques prêtres d'autres divinités, de Set, d'Anubis, de Mentou et de la reine Aah-Hotep dont le culte s'est maintenu pendant de longs siècles.»L'extraction des sarcophages m'a fourni le sujet d'un dessin: les cuves extérieures d'une richesse de décoration incomparable sont composées et exécutées avec un soin particulier. Quand on pense que la porte de ces souterrains, fermée depuis 3,000 ans, vient de livrer passage à ces sarcophages qu'on dirait faits d'hier tant leur conservation est admirable, l'imagination reste confondue.Voilà, mon cher ami, ce que j'ai eu l'heureuse chance de voir; mais ce qu'on ne verra pas de longtemps, c'est leur transport au Nil où les attendent de grands chalands qui doivent les transporter au Caire.Rien ne peut donner une idée (pas même mon dessin!) de cet étonnant spectacle.Imaginez-vous, sous un soleil de 50 degrés, dans les grandes plaines fertilisées par le Nil et s'étendant jusqu'aux contreforts de la montagne, deux cents Arabes dans les costumes les plus pittoresques, souvent nus, portant sur leurs épaules une trentaine de ces merveilleux sarcophages, se bousculant dans la poussière en chantant ces refrains monotones dont ils scandent leurs marches. C'est un spectacle inoubliable.Je ne veux pas, cher ami, prolonger cette longue lettre. Je dois cependant ajouter que, malgré son grand désir de m'être agréable, M. Grébaut n'a pu me fournir les photographies des objets trouvés, ce qui eût été bien précieux, mais il ne veut rien livrer à la publicité avant d'avoir examiné avec soin, à son retour au Caire, tous les éléments de sa découverte. Je suis persuadé qu'il s'empressera, aussitôt qu'il le pourra, de vous les envoyer avec une notice explicative. Ce sera encore de l'actualité. A bientôt, mon cher ami.Votre bien affectionné,Émile Bayard.A L'ÉGLISE DU SACRÉ-CŒURLes nombreux pèlerins qui ont visité pendant ces derniers jours l'église du Sacré-Cœur se sont portés en foule dans la crypte de la Basilique où les attendait le spectacle émouvant d'une «Mise au tombeau» fidèlement représentée.Le corps du Seigneur, qui tient le milieu, est soutenu par Joseph d'Arimathie, à qui appartenait le sépulcre, et Nicodème.A gauche, la sainte Vierge, accompagnée de saint Jean et de la mère de Jacques, étend les bras vers son divin fils à qui elle semble adresser un dernier adieu. A droite, Marie-Madeleine à genoux, les mains jointes, implore une fois encore son pardon, et derrière elle se tiennent les trois saintes femmes qui accompagnent la mère du Christ. Un disciple porte la couronne d'épines, et trois soldats romains éclairent avec des torches la funèbre cérémonie. Tout en haut d'un escalier taillé dans le roc, on entrevoit le calvaire.Les figures en cire sont l'œuvre de M. Pêche-Lambert. C'est un travail long et difficile que la mise au point d'un pareil tableau. L'artiste doit modeler d'abord ses personnages en terre glaise, les reproduire ensuite en plâtre, et sur les plâtres prendre les moulages dans lesquels coulera la cire. Après avoir soigneusement réparé et retouché cette cire, les groupes sont implantés, et les couleurs savamment distribuées donnent à la scène l'illusion de la vie.Ab.AU THÉÂTRE D'APPLICATIONLe petit théâtre de la rue Saint-Lazare a donné, ces jours derniers, un spectacle de circonstance qui, pour n'être pas de ceux auxquels se précipite d'ordinaire le gros public, n'en a pas moins offert un intérêt littéraire et scénique indéniable.LaPassion, de M. Haraucourt, avait été donnée déjà l'an passé au Cirque-d'Hiver avec Mme Sarah Bernhardt comme protagoniste; elle fit même quelque bruit à cette époque-là, si nous nous souvenons bien. Transportée sur la petite scène de M. Bodinier, elle a été écoutée presque avec recueillement.Les quatre tableaux de la Passion: Un Carrefour à Jésusalem, la Maison de Lazare, le Jardin des Oliviers et le Calvaire se sont déroulés tranquillement devant une salle toujours pleine, et dans un silence qu'interrompaient seuls les applaudissements à l'adresse du poète et des interprètes. Ceux-ci, en effet, surtout Taillade dans le rôle de Judas et Brémont dans celui de Jésus, Mme Malvau dans le personnage de Marie et Mme de Pontry dans celui de Madeleine, se sont acquittés à merveille de leur lâche et n'ont pas peu contribué au succès de ces quelques représentations dont notre gravure reproduit fidèlement l'aspect général. Ce qu'elle ne peut rendre, c'est l'impression toute particulière quelles ont dù laisser dans l'esprit de nombre de Parisiens. Nous nous ferons sans doute par la suite à ce spectacle moitié profane, moitié religieux. Mais cette petite salle oblongue avec sa tribune du fond où l'orgue seul fait défaut; cette étroite scène où, dans la monotone vibration des vers psalmodiés, Madeleine la pécheresse, sous les traits de la belle Mme de Pontry (c'est l'épisode que représente notre gravure), arrosait de parfums les pieds de Jésus: la demi-obscurité que faisaient flotter au-dessus des spectateurs recueillis les lustres baissés... tout cela donnait assez bien l'idée d'une bonne petite religion fin de siècle, dont le culte se célébrerait dans une sorte de chapelle laïque, fraîchement décorée et ornée de glaces.J. S.LA PÂQUE RUSSENous continuons aujourd'hui notre série des scènes de la vie russe par la cérémonie de la Pâque qui rappelle un peu ce qu'en France nous appelons la bénédiction des rameaux. Les fidèles, rangés devant la porteM. BELTCHEF D'après la photographiede M. Ivan-A.-Rarastojanow.de l'église, ont apporté avec eux des pains confectionnés avec une sorte de laitage caillé qui constitue, le jour de la pâque, le mets principal des Russes. Dans ce laitage ils ont planté des cierges qu'ils ont allumés. Le pope sort de l'église, suivi de son sacristain, et bénit les fidèles, les cierges et les pains de laitage caillé. Puis tout le monde se retire.Une particularité assez curieuse à signaler: sitôt que la bénédiction a été donnée, les fidèles éteignent leurs petits cierges, dont ils conservent précieusement la partie restée intacte, à moins qu'ils ne la cèdent, moyennant quelque argent, à d'autres fidèles qui n'ont pu assister à la bénédiction.M. BELTCHEFNos lecteurs trouveront dans l'Histoire de la semaineles détails relatifs à l'assassinat de M. Beltchef, ministre des finances de Bulgarie, dont nous donnons ci-contre le portrait. Nous n'avons donc que peu de chose à dire sur cet attentat, qui a jeté la consternation dans tous les cercles politiques de Sofia, où la victime était aimée et estimée de tous. Au moment où nous mettons sous presse, les assassins ne sont pas encore connus, mais les arrestations ordonnées par M. Stamboulof continuent, et l'agitation s'étend de plus en plus en Bulgarie.M. Beltchef était nouveau venu en politique. Il avait trente-cinq ans et avait fait ses études à Paris.NOTRE SUPPLÉMENTMorte saison.--S'il mange ainsi son fonds, le petit pâtissier-confiseur que Mlle Achille Fould a peint avec tant d'esprit, il ne s'enrichira guère! Mais, à cet âge, songe-t-on à l'avenir, surtout quand le présent est là, attractif, sous la forme d'un éventaire chargé de sucre d'orges? La marchandise doit être bonne. Les yeux émerveillés du gamin le disent éloquemment.Au pigeonnier.--Bébé a évidemment promis d'être sage et de ne pas troubler la quiétude des habitants du pigeonnier, pour qu'on lui ait confié le soin de jeter de ses mains potelées les grains aux beaux oiseaux qui attendaient leur repas. M. Pinchart a composé cette scène gracieuse avec une légèreté tout à fait fin de siècle... mais l'autre, le dix-huitième!Les premiers galons.--«Pour que ça pousse, mon fieu, vois-tu, faut les arroser.» Et le vieux Breton bretonnant a fait ce qu'il a fallu de chemin pour venir au port embrasser son «gamin» sur les deux joues à l'occasion des deux bandes rouges qui ornent nouvellement sa manche. Il est tout fier, le bonhomme, du succès de son fils, et si celui-ci sourit, c'est qu'il y a de quoi, vous en conviendrez.Portrait à cinquante centimes.--On est entré à quatre, quatre bons compagnons de bord, dans l'atelier essentiellement primitif du photographe ambulant. L'objectif dirigé par la patronne de l'établissement va prendre les traits du gars qui sourit déjà en songeant à la promise, et à la mine qu'elle fera en recevant le petit bout de carton. La pittoresque composition de M. Bourgain est une véritable étude de mœurs.ANIERoman nouveau, par HECTOR MALOTIllustrations d'ÉMILE BAYARDSuite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.En effet, les deux jeunes gens revenaient sur leurs pas.--Cette fois nous allons bien voir, dit Mme Barincq, s'il affecte de ne pas te saluer.Il fit plus que saluer; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à la main, en s'inclinant devant Mme Barincq et Anie:--Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour laquelle je voulais vous écrire?--Je suis tout à votre disposition.--Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent: deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous prie de me pardonner de ne pas l'avoir encore fait.--Ces objets ne nous gênent en rien.--Mon excuse est dans un ordre de service; j'ai quitté Bayonne peu de temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette semaine; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer chercher le jour que vous voudrez bien me donner.--Nous rentrons lundi.--Mardi vous convient-il?--Parfaitement.--Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.--Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer par Manuel.--C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les livres qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et pour tout ce qui touche aux livres Manuel n'est pas très compétent.--Votre ordonnance l'est davantage?Le capitaine sourit:--Pas beaucoup.--Alors?--Évidemment des erreurs sont possibles; mais, en tout cas, s'il s'en commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.--Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir, Mme et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de choisir.Le capitaine hésita un moment, regardant Mme Barincq et Anie.--Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo.Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine.--Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55.Comme il allait se retirer, après avoir salué Mme Barincq et Anie, Barincq lui tendit la main.--A mardi.Le capitaine rejoignit son compagnon.C'était l'habitude de Mme Barincq d'interroger sa fille sur toutes choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les impressions qu'elle recevait.--Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de quelques pas, comment le trouves-tu? Tu ne diras pas cette fois que tu ne l'as pas remarqué.--Je le trouve très bien.--N'est-ce pas? dit Barincq.--Que vois-tu de bien en lui? continua Mme Barincq.--Mais tout; il est beau et il a l'air intelligent; la voix est bien timbrée, ses manières sont faciles et naturelles; la physionomie respire la droiture et la franchise; je ne connais pas de militaires, mais quand j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre ni mieux que celui-là.--Es-tu satisfaite? demanda Barincq à sa femme; si tu voulais un portrait, en voilà un.--On dirait qu'il te fait plaisir.--Pourquoi pas? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais encore je le plains.--La voix du sang.--Pourquoi ne parlerait-elle pas?--Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que cette certitude n'existe pas.--Voilà précisément qui rend la situation intéressante.Anie les interrompit:--Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.--Que peut-il vouloir encore? demanda Mme Barincq.Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole:--Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous être présenté.--J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point, excuserait ce désir, dit le baron.--Vous êtes le fils d'Honoré? demanda Barincq.--Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de Sixte; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels, que j'ai cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau.Ce fut Mme Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir: des chaises furent apportées par le capitaine, et un cercle se forma.Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et, à mesure que les femmes défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur cabines, il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles: Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent, et quand elles lui manquèrent, il tira d'un carnet toute une série de petites épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent sa collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus drolatiques encore: il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale, comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur invraisemblables.--Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie.--Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.Ce fut Mme Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le plus gracieux, fière du succès de sa fille.Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant lui-même M. et Mme de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir voir son vieux château de Seignos: avec de bons chevaux on pouvait faire le voyage dans la journée sans fatigue.--Avez-vous lu leCapitaine Fracasse, mademoiselle? demanda-t-il à Anie.--Oui.--Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité, ce n'est pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque; pour le reste, vous reconnaîtrez: très conservateurs, les d'Arjuzanx, car il n'y a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et puis, vous verrez mes vaches.--Ah! vous avez des vaches! Combien vous donnent-elles de lait en moyenne? interrompit Mme Barincq qui, à force d'entendre parler de lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la matière.Le baron se mit à rire:--C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières.--A Ourteau, continua Mme Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de 1,500 litres.--Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères; mais, si pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites, et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une assez courte distance d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.--Il y a des courses? dit Barincq.--Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.--Certainement nous irons, dit Mme Barincq avec empressement; nous n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître.L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se lever.A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que Mme Barincq rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille:--Tu sais que c'est un mari? dit-elle.--Qui? demanda Anie.--Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx?--Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq.--Oh! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie; nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en paix de cette liberté.--Je ne peux pourtant pas fermer mes yeux à l'évidence, et il est évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien; c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés.--De là à penser au mariage, il y a loin.--Pas si loin que tu crois.Cessant de s'adresser à sa fille, elle se tourna vers son mari:--Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx?--Je n'en sais rien.--Quelle était celle du père?--Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration.--Et sa situation?--Des plus honorables; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille noblesse de la vicomté de Tursan; un d'Arjuzanx a été l'ami d'Henri IV; plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre.--Mais c'est admirable! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.IIIBien que Mme Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle le regardait toujours comme un ennemi: trop longtemps elle l'avait appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ses griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être; pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant d'années elle avait redouté et maudit.Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un changement que les observations que son mari et sa fille ne lui épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais produit: puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était un autre homme.Aussi, quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même; et elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait particulièrement délicat.Bien que de son côté il put lui aussi les considérer comme des voleurs d'héritage, il n'avait, en toute justice aucun reproche fondé à leur adresser, ni au mari, ni à la femme, ni à la fille: ni l'un ni l'autre n'avait rien fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait été sienne; il n'y avait point eu de luttes entre eux; la fatalité seule avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles personne n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre responsables d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les complices de la mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui on ne pouvait éprouver que de la sympathie, comme la fille était une très jolie et très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus jolie et plus gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou lui eût permis de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi, convenait-il de s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la rancune et de l'hostilité? Il le crut d'autant moins qu'il n'éprouvait à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments; désappointé qu'on n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait été, et même vivement, très vivement, car il n'était pas assez détaché des biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille déception; mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa place, cette fortune, par droit de naissance, il ne l'était point, et ne voulait pas, conséquemment, qu'on put supposer qu'il le fût.Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.--Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans les prés? le temps est doux; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes.Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée: assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère, comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait; cela il le voyait, il en était convaincu; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans les meilleures dispositions pour répondre aux questions que Mme Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'entant montrait ce que serait l'homme: une seule passion, les exercices du corps, tous les exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemples aux maîtres de gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, ouvert, généreux, n'ayant qu'un défaut, la rancune: de même que ses tours de force étaient légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à l'arrivée du capitaine à Bayonne.Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme de sport: tous les exercices du corps il les pratiquait avec une supériorité qui lui avait fait une célébrité: l'escrime et l'équitation aussi bien que la boxe; il faisait à pied des marches de douze à quinze lieues par jour pour son plaisir; et il regardait comme un jeu d'aller de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte romaine, la lutte à mains plates, qui avait établi surtout sa réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque Molier, avec Pietro, qui est reconnu parmi les professionnels comme le roi des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Thouloureux, autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures de cheval ou de course à pied.Mme Barincq écoutait stupéfaite; sa surprise fut si vive, qu'elle interrompit:--Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se pratique dans les foires?--C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le Pelletier ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout; des amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les exercices physiques, pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en faveur chez nous, et d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs.--Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang.--Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble de qualités qui ne sont pas à dédaigner: la force, la souplesse, l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire.--Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de M. d'Arjuzanx, dit Anie.--Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices. D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses proportions et lui donner son maximum de beauté: tandis que les autres détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un organe au détriment de celui-ci ou de celui-là: voyez le tireur à l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes arquées; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée.--J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et surtout le Narcisse, dit Anie.Tout cela étonnait Mme Barincq, et ne répondait pas à ses préoccupations de mère, elle voulut donc préciser ses questions.--Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher? dit-elle.--Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une écurie de course, ou le jeu; en tout cas, je crois que la fortune de d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car il n'a aucun souci des choses d'argent.Volontiers, Mme Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de son caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son avenir; mais Anie détourna la conversation, et sur la maintenir sur des sujets qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois.L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmentée pour qu'elle n'éprouvât pas un sentiment de délivrance à en être enfin débarrassée, c'avait été l'humiliation de ses années de jeunesse, de discuter avec sa mère la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir pouvait faire un mari; si elle lui avait plu; s'il était acceptable; les avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune lui donnait la liberté, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un mari se présentât, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au devant de lui, c'était ce qu'elle ne voulait pas.Et le soir même, après le départ du capitaine, elle s'expliqua là-dessus avec sa mère très franchement.--Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un jeune homme sans que tu t'en fâches? dit celle-ci surprise.--Les temps sont changés. C'est précisément parce que cela s'est fait que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la fortune n'est pas précisément de nous dégager des compromis de la misère? riche d'argent laisse-moi l'être de dignité.Mais ces observations n'empêchèrent pas Mme Barincq de persister dans son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas.--Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas de raisons pour le fuir.--Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris, c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions.IVHabas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est, sur les routes qui aboutissent à son clocher, une procession de voitures dans laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage dans la contrée; le long des haies vertes festonnées de ronces et de clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou bleue; et, si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays.Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de laBelle Hôtesse, il se produisit un mouvement de curiosité dans la foule: car, si les charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau était un événement dans le village.Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient les rumeurs: c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée. Leur simplicité était tout à fait primitive: des gradins en bois brut, et c'était tout; les premières avaient le soleil dans le dos, les petites places dans les yeux; rien de plus, mais cette disposition était d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon.--Certainement, nous allons être rôtis, dit Mme Barincq en s'installant au premier rang.Après dix minutes elle en était encore à chercher un moyen pour échapper à cette cuisson quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune; en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil ni à la chaleur.--Voilà le baron, dit-elle à Anie.--Ne comptais-tu pas sur lui?Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à son idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le rencontrer.--Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte distance pour en voir une.--Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La journée sera, je le crois, intéressante: les bêtes sont vives, et les écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons: Saint-Jean, Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse.--Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur? demanda Mme Barincq.--L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et, au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur lui-même et la vache passe sans le toucher: il l'a écartée, ou plus justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme l'écarteur, mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou fourrés dans un béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous autres Landais ils ne valent pas un bel écart: le saut est fantaisiste, l'écart est classique.--Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses? demanda Mme Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait cependant provoquées.--Je ne crois pas; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout.--Je regretterai son absence; nous avons eu le plaisir de le garder à dîner cette semaine, c'est un homme aimable.--Un brave et honnête garçon, très droit, très franc.--Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive affection, continua Mme Barincq curieuse d'obtenir des renseignements sur les relations qui avaient existé entre le capitaine et celui qu'on lui donnait pour père.Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se contenta de répondre par un sourire vague.--Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit Mme Barincq, elle ne peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille.Le baron accentua son sourire.--Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme on le dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau.Comme le baron ne répondait pas, elle insista:--Pensez-vous que telle ait été son espérance?--Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent; et si, comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché en rien: il est au-dessus de ces choses.--Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec lesquelles on fait le type du parfait soldat.--Mon Dieu, oui, mademoiselle; seulement, si ce type était vrai hier, il n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui.--Je ne comprends pas bien.--C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale chez l'officier, comme le mariage était l'exception; et, à cette époque, le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses ambitions dans la fortune. Mais le mariage,maintenant si fréquent dans l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une importance qui n'existait pas pour ses devanciers; et ils ne sont pas rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie fille:«Ça apporte?» La fortune, en s'introduisant dans les régiments, a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui, d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de l'armée; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la fortune ne sera pour lui que l'accessoire.--Alors, c'est tout à fait un héros? dit Anie.--Tout à fait.--On peut donc admettre, continua Mme Barincq, revenant à son idée, que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été trop douloureuse?--On peut le croire.Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita de cette diversion pour n'en pas dire davantage: la fanfare jouait avec rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie, ce n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves, cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours bleu, était cordonnier: et celui-là, de si noble tournure, tonnelier!Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune dans sa loge; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs creux; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur qu'elle aperçoit: il l'attend; et, quand arrivant sur lui elle baisse la tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même et elle passe sans l'atteindre; l'élan qu'elle a pris est si impétueux que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de la bête.L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en face: l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite; point depicadorpour fatiguer le taureau: point dechulosavec leursbanderillerospour l'exaspérer; point demuletapour l'étourdir et derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise; l'homme n'a d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et son agilité; la bête n'a pas de traîtrise à craindre: au plus fort des deux, c'est un duel.Il arriva une heure où l'entrain des écarteurs faiblit; la chaleur était lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée; la fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui, précisément parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne trouva personne devant elle: c'était une petite bête maigre, nerveuse, au pelage roux truité de noir, au ventre ovale, n'ayant pas plus de mamelle qu'une génisse de six mois: sa tête fine était armée de longues cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur qui disait sa réputation.--La Moulasse!Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle: voyant les écarteurs espacés ça et la le long du pourtour, elle se rua sur le premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en moins de quatre secondes elle eut fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de cornes, et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au plus vite, à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses: cela fait, elle revint au milieu de la piste et mit a creuser la terre qui sous ses sabots nerveux volait autour d'elle.

Une très intéressante exposition, dont les amateurs d'art ne manqueront pas de s'offrir le régal, s'ouvrira mardi prochain chez Georges Petit, rue Godot de Mauroi. Cette exposition, qui durera trois jours seulement, comprendra une importante collection d'œuvres--huiles, aquarelles et pastels--de l'un des artistes les plus justement renommés de ce temps-ci, l'excellent paysagiste Edmond Yon.

C'est, en moins de dix années, la troisième fois que le robuste travailleur, le peintre délicat et savant, nous donne, avec un groupe imposant d'ouvrages de son choix, à juger de la fécondité, de la puissance et de la variété de son talent. L'exhibition qu'il achève d'organiser obtiendra auprès de ses visiteurs un succès au moins égal à celui qu'ont emporté ses devancières. Des soixante-six envois qui la composent, il n'en est pas un seul qui ne soit digne de l'attention des connaisseurs, et qui ne mérite leur éloge. Ils valent tous également par ces belles qualités où s'atteste la maîtrise: la vision nette et précise de la nature, un impeccable sentiment de la réalité, la perfection du dessin, la fermeté, la souplesse et l'éclat de la coloration.

Edmond Yon est un paysagiste au sens le plus parfait du mot. Épris ardemment de la nature, il s'entend à merveille à la représenter sous ses aspects les plus fugitifs et les plus divers, dans sa variété infinie et dans son éternelle mobilité... «Il excelle, dit M. Montrosier dans l'intéressante préface qui figure en tête du catalogue de l'exposition, à dire les matins encore tout embrumés où passe le souffle des églogues, les journées baignées de clarté et incrustées de lumière, et les soirs aux couchants radieux, montrant le soleil disparaissant dans la gloire d'une apothéose sans pareille. Mieux que personne il est le peintre des rivières que bordent les saules, des étangs sertis d'oseraie et des marais visqueux où semblent flotter des nénuphars. Dans les dunes de la Somme, il plantera un de ces moulins qui semblent défier la lance de Don Quichotte; ici il montrera un bout de village aux maisonnettes groupées, avec le régal de couleurs des toitures rouges, et si attirant, ce village, qu'on voudrait s'y arrêter. Tous ces morceaux sont si bien troussés, la touche en est si libre, la réalité si vraie, qu'on ne peut les oublier.»

Il y a trois sortes d'orgueil: celui de la richesse, celui de la naissance et de l'esprit.Swift.

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La politique, même dans le gouvernement parlementaire, c'est ce qui ne se dit pas.Fievée.

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Dans cette vie, il faut savoir se risquer, mais qui se risque doit se résigner à perdre quelque chose.Herbart.

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Les biens que l'on vante le plus ne sont pas ceux que l'on a, mais ceux que l'on désire.Edm. About.

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La reconnaissance est pareille à cette liqueur d'Orient qui ne se garde que dans des vases d'or; elle parfume les grandes âmes, elle s'aigrit dans les petites.Jules Sandeau.

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L'égoïsme est comme l'embonpoint; plus on en a, plus on est gêné par celui des autres.H. Rigault.

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L'âme d'un petit enfant bien doué est plus près de celle d'Homère que l'âme de tel bourgeois ou de tel académicien médiocre.Jules Lemaitre.

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Le printemps qui commence aux enfants est pareil Le rire avec les pleurs alterne à son réveil.A. Theuriet.

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La jeunesse ne désespère pas plus de l'humanité, malgré ses désastres, que le brin d'herbe qui pousse dans un champ dévasté par l'hiver ne doute de la nature.

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Être et paraître sont deux; mais, avec le monde, le second est souvent le moyen d'arriver au premier.

G.-M. Valtour.

Cérémonie populaire de la Pâque, en Russie; Le pope bénissant les pains de laitage caillé apporté par les fidèles.

(Agrandissement)CHOIX DE TABLEAUX DE LA VENTE EDMOND YON.(Voir l'article page 299.)

38. Brume matinale. 35. Le vent sur le marais. 58 Les Ruches: Effet d'orage à Sainte-Aulde. 28. Le Ruisseau aux poules d'eau. 12. Laveuses à Cernay. 5. La barque de pêche. 49. Les vaines pâtures à Sainte-Aulde. 2. La grande chaussée de Longpré. 52. Soleil couchant à l'embouchure de l'Orne. 37. Le Pont de Vernon, près Vouvray. 4. Chardons en fleurs. 48. Bords de l'Essonne. 9. Fin de journée. 40. Sainte-Aulde. 7. Avril à Ballancourt. 11. Étang à Ballancourt. 42. A Longpré les Corps Saints.

La Russie et le président de la République.--Il convient, croyons-nous, de garder la plus grande circonspection, quand il s'agit des relations internationales, et on a eu le tort, trop souvent, dans notre pays, en ce qui concerne la Russie, de donner à une sympathie, qui heureusement est très réelle, une interprétation qui pourrait paraître excessive au point de devenir gênante pour ceux-là mêmes à qui elle s'adresse. Mais, ces réserves faites, il est permis de se féliciter de la nouvelle marque de courtoisie que le gouvernement du czar vient de donner au chef de l'État, en lui conférant le grand cordon de l'ordre de Saint-André.

Cet ordre est le plus ancien et le plus important des ordres russes. Il a été créé par Pierre-le-Grand en 1698. C'est celui que l'empereur donne, de préférence, aux membres régnants des maisons souveraines.

La remise des insignes qu'il comporte à M. Carnot a été faite dans le plus grand apparat. M. le baron de Mohrenheim, ambassadeur de Russie à Paris, s'est rendu à cet effet à l'Elysée avec tout le personnel de l'ambassade, en uniforme. Pendant que la garde du palais rendait les honneurs militaires, les représentants du czar étaient reçus au bas du perron par le colonel Lichtenstein et introduits par M. d'Ormesson, directeur du protocole, dans un des salons où se tenait le président de la République, entouré des officiers de sa maison militaire au complet.

Les traités de commerce et la propriété littéraire.--La révolution qui est en train de s'opérer dans notre régime économique n'est pas sans causer quelque inquiétude. Le pays est partagé en deux camps qui luttent avec acharnement, l'un en faveur du libre-échange, l'autre en faveur de la protection. Ce sont les partisans de ce dernier système qui triomphent, si l'on en juge par la force dont ils disposent dans le parlement. Où est la vérité? c'est là une question à laquelle il est difficile de répondre, car des deux côtés on fait valoir des arguments décisifs et ceux qui n'ont pas d'opinion préconçue restent en suspens entre les deux partis, ne sachant auquel donner leur confiance.

Mais d'instinct, ceux qui n'ont pas fait une étude approfondie de ces questions complexes qu'embrasse l'économie politique sont portés à s'effrayer du retour à l'ancien système qui mettait des barrières entre les peuples, alors que les facilités apportées par le progrès dans les relations internationales semblaient devoir les faire supprimer à jamais.

Naturellement ceux qui, dans notre pays, peuvent compter sur les bénéfices qu'ils tirent de l'exportation de leurs produits, sont très opposés aux lois de protection que l'on prépare, éprouvant la crainte légitime que les pays auxquels nous fermons notre porte ne nous rendent la pareille.

Nos écrivains, qu'on ne s'attendait pas à trouver en cette affaire, mais dont l'intervention est cependant toute naturelle, sont dans ce cas. Les produits dont ils vivent, fort goûtés chez nous, ne le sont pas moins à l'étranger, et ils craignent, non sans raison, que la dénonciation des traités de commerce leur ferme les «débouchés» qu'ils trouvaient pour leurs œuvres, dans tous les pays du monde et surtout en Belgique.

Aussi une délégation qui comptait les plus illustres représentants de notre littérature s'est-elle rendue auprès de M. de Freycinet, président du Conseil, pour lui remettre, au nom de toutes les grandes sociétés littéraires et artistiques, une protestation contre la mise en pratique des théories ultra-protectionnistes qui semblent triompher pour le moment: «Le mécontentement des nations voisines, dit cette protestation, se traduira sans doute par des mesures de représailles qui frapperont surtout notre production littéraire et artistique pour laquelle toutes les nations sont plus ou moins tributaires de la nôtre. La Chambre sera-t-elle indifférente à des intérêts moraux et matériels aussi considérables, et sacrifiera-t-elle les droits de ceux qui contribuent à l'étranger, pour une si large part, à notre gloire nationale?...»

Malheureusement, la Chambre est déjà si engagée qu'on peut avoir des doutes sur l'effet de cette protestation.

La situation légale du prince Victor et du prince Louis.--Par suite de la mort du prince Napoléon, le prince Victor, devenu chef de la famille Bonaparte, se trouveipso factoexpulsé du territoire français par l'application de l'article 1er de la loi du 22 juin 1886.

Cette loi, en effet, interdit le territoire français aux chefs de familles ayant régné en France et à leurs héritiers directs dans l'ordre de primogéniture. Le prince Victor, quel que soit d'ailleurs le testament politique du prince Napoléon, passe à l'état de «chef d'une famille ayant régné sur la France», et à ce titre tombe sous le coup de la loi d'exil.

Mais est-il juste de dire que le prince Louis, à qui reviendraient les droits de la famille Bonaparte si son frère venait à mourir sans héritier direct, passe à l'état d'héritier présomptif, dans le sens prévu par la loi? Le prince Louis n'est héritier qu'en ligne collatérale et la loi désigne «l'héritier direct». La question était tout au moins douteuse. Quant à présent, le garde des sceaux l'a tranchée dans le sens le plus libéral, c'est-à-dire en faveur du prince Louis. Il a fait remarquer d'ailleurs que le gouvernement restait suffisamment armé par l'article 2 de cette même loi qui lui permet d'interdire le territoire français à tous les membres des anciennes familles régnantes autres que les chefs et leurs héritiers directs.

Les Italiens en Afrique.--Il faut supposer et espérer que l'Afrique donnera à nos arrière-petits-neveux d'immenses satisfactions matérielles et morales de nature à compenser, par leur reconnaissance, les tribulations qu'elle cause pour le moment à toutes les puissances européennes.

La France, qui possède sur ce vaste continent la plus belle des colonies, en est réduite à nommer une commission d'études chargée d'examiner ce qu'il faut faire pour en tirer réellement parti. En même temps, elle est obligée de lutter au Soudan et au Dahomey, pour obtenir des succès très douteux, car on ne voit jamais qu'ils produisent rien de décisif.

Les Belges semblent plus embarrassés que fiers du territoire immense qu'ils occupent sur les confins du nôtre.

Les Anglais sont en lutte, tout au moins diplomatique, avec la France et le Portugal à raison de leurs possessions africaines, en sorte que tous ceux qui se sont partagé l'Afrique sont en hostilité plus ou moins sourde les uns avec les autres, en attendant qu'ils rencontrent tous l'ennemi commun, l'Africain lui-même, que nous ne connaissons encore que par quelques escarmouches, mais qui se révélera peut-être plus terrible qu'on ne croit, au centre de ce continent mystérieux dont on fait trop vite une possession européenne.

Mais les Italiens surtout ont à souffrir en ce moment de la précipitation avec laquelle toutes les puissances civilisées se sont jetées sur l'Afrique comme sur une proie facile. Voici remis en question, sinon déchiré tout à fait, ce fameux traité conclu avec Menelik, et qui devait donner à nos voisins le protectorat sinon la possession complète de l'une des plus belles parties du continent africain. Le comte Antonelli, qui s'était rendu en mission auprès du «roi des rois» pour traiter avec lui de l'exécution de celles des clauses du traité qui étaient favorables à l'Italie, a dû quitter brusquement le pays avec tous ceux qui l'accompagnaient, les Italiens ne se considérant plus comme en sûreté sur un territoire où ils ont cependant la prétention d'exercer leur protectorat.

M. di Rudini prépare sur la question un livre vert dans lequel il fera probablement connaître la vérité tout entière, car il n'a aucun intérêt à la cacher, Mais, si elle est telle qu'on la suppose, elle sera la justification, après la lettre, de la chute de M. Crispi, qui porte, non sans raison, en grande partie, la responsabilité de la politique suivie par l'Italie en Afrique.

Bulgarie: assassinat du ministre des finances.--Un grave attentat a été commis à Sofia le 27 mars dernier. Au moment où M. Beltchef, ministre des finances, accompagné de M. Stamboulof, rentrait chez lui, après avoir assisté au conseil des ministres, trois coups de revolver retentirent. M. Beltchef tomba, mortellement frappé. Il a été impossible d'atteindre le meurtrier qui a pris la fuite avec trois individus qui l'accompagnaient.

L'opinion très générale est que le coup était destiné au premier ministre, M. Stamboulof, et, bien que l'on n'ait encore aucun indice sur le mobile qui a poussé les meurtriers, on est porté à croire que cette affaire se rattache à celle qui amena l'exécution du major Panitza. On se rappelle qu'à la suite de cette exécution, on trouva sur un arbre voisin de l'endroit où elle avait eu lieu une bande de toile portant cette inscription: «Avant six mois, Ferdinand et son premier ministre seront exposés à cette même place.» On fait remarquer aussi que, peu de temps après l'exécution du major Panitza, on parlait d'une ligue de Macédoniens qui s'était formée pour venger la mort de leur compatriote.

Voici la question bulgare de nouveau à l'ordre du jour, car à la suite de cet événement M. Stamboulof ne restera pas inactif.

Nécrologie.-Le poète Josephin Soulary.

M. Armand Lévy, orateur bien connu des réunions socialistes.

M. Valéry Vernier, homme de lettres.

Mme la princesse d'Arenberg, femme du député du Cher, sœur du comte Greffulhe, député de Seine-et-Marne.

Le sculpteur Frétigny.

M. Henry Berthoud, homme de lettres, un des premiers vulgarisateurs scientifiques.

Mme la baronne de la Guerronnière, belle-mère de M. d'Ormesson, directeur du protocole.

M. G. Seurat, artiste peintre.

De Saint-Louis au port de Tombouctou, voyage d'une canonnière française, par E. Caron, lieutenant de vaisseau. Ouvrage accompagné de quatre cartes. (Augustin Challamel, éditeur, 5, rue Jacob.)--Il n'est pas de nation d'Europe qui n'ait aujourd'hui les yeux fixés sur l'Afrique, dans la pensée de s'y rendre maîtresse de quelque territoire neuf et non encore exploité, de telle sorte que l'on peut, dès l'heure présente, affirmer que l'Afrique tout entière est vouée, dans un avenir assez prochain, à n'être plus qu'une colonie européenne. Parmi ces nations du vieux monde, la France jouit d'une situation exceptionnelle, se trouvant déjà posséder l'Algérie et le Sénégal. Ses efforts sont, par suite de cette situation même, à l'avance tout indiqués: ils doivent tendre à relier l'une à l'autre ces deux colonies. Du sud de l'Algérie et de Bammako, ville centrale du Soudan français située sur le Niger, elle doit se diriger vers le centre du continent africain, à peine de se voir couper cette route stratégique par une autre nation rivale plus prompte ou mieux avisée. C'est dans cette préoccupation que le gouverneur du Soudan, le colonel Gallieni, dès sa prise de commandement, résolut de faire pousser par le Niger une reconnaissance jusqu'à Tombouctou. Une canonnière fut armée à cet effet et le lieutenant de vaisseau E. Caron chargé de la commander. Sa mission était d'explorer le fleuve, d'étudier l'état politique des populations riveraines, de réunir des données commerciales et scientifiques, pour permettre d'asseoir une opinion sur la valeur des contrées arrosées par le Niger moyen et sur la politique à suivre dans l'avenir. Le but a été atteint, les difficultés de toute nature, provenant des hommes et des choses, n'ont pas manqué; mais la canonnière est arrivée au port. Tombouctou n'a pu être visité, le pays étant sous la domination des Touaregs, dont la défiance et l'hostilité ne permirent pas une descente dans la ville. Mais l'exploration a été faite, le pays reconnu, étudié, et les conséquences de cette reconnaissance et de cette étude vont pouvoir être poursuivies. M. le lieutenant Caron ne se dissimule pas les difficultés d'une transformation du Soudan français, mais il en indique les moyens et il croit fermement que, de ce côté, un vaste champ reste ouvert à notre activité coloniale. Il lui reviendra l'honneur d'avoir posé l'un des premiers jalons dans cette route du progrès et de la civilisation.

L. P.

Vérités et apparences, par Armand Hayem, (chez Alphonse Lemerre, prix: 3 fr. 50). Dune intelligence qui s'assimilait à tout, d'une activité d'esprit dévorante, Armand Hayem s'était, de bonne heure, jeté fiévreusement, inconsidérément aussi, dans l'administration, la politique, la philosophie et la littérature.

Jeune encore, il avait débuté avec leMariage, que couronna l'Académie. Il publia ensuite un certain nombre d'ouvrages d'ordres différents, appréciés des délicats, et tout en remplissant avec un zèle et un dévoùment dont le canton de Montmorency conserve le souvenir, ses fonctions de conseiller général, auxquelles il fut appelé quatre fois successivement.

Parmi ses livres, rappelons particulièrementFédéralisme et Césarisme, et sa double et remarquable étude: leDon JuanismeetDon Juan d'Armana.

Armand Hayem laisse des œuvres posthumes, parmi lesquellesVérités et apparencesprécédées d'un portrait et d'une lettre d'Alexandre Dumas à Mme Armand Hayem.

Nous ne pensons pouvoir mieux faire que de livrer ces lignes de la belle préface de l'illustre écrivain: «Ce qui faisait l'inquiétude incessante, le tourment toujours grandissant de cet esprit et de cette âme, c'était l'amertume poussée jusqu'à l'écœurement, déposée en lui par l'observation et la connaissance des hommes, et, en même temps, le besoin, l'obsession, c'est le mot, d'un idéal de perfectibilité auquel il ne voulait pas se soustraire. De là, dans ce livre un double écho, celui de sa raison, celui de sa conscience. Son esprit va alternativement de l'une à l'autre, poussant à chaque retour un cri tantôt ironique, tantôt enthousiaste, toujours douloureux.»

Les Mammifères de la France, par M. A. Bouvier, (Georges Carré, 58, rue Saint-André-des-Arts).

Faire connaître en les classant au point de vue de leur utilité les mammifères de nos contrées, tel a été le but que s'est proposé l'auteur, et ajoutons qu'il y a pleinement réussi.

L'élève trouvera dans cet ouvrage les notions de classification d'histoire naturelle dont il a besoin; l'agriculteur le complément d'observations utiles et pratiques et les indications qui peuvent lui être nécessaires; le lecteur une occasion de s'instruire sans fatigue.

L'ouvrage de M. Bouvier a été honoré de souscriptions de plusieurs ministères, y compris celui de l'Instruction publique.

Crimes d'orgueilpar Louis de Caters (1 volume chez Victor-Havard, éditeur à Paris).

Ce nouvel ouvrage de M. de Caters est une œuvre pleine de passion et d'intérêt où sous une action violente se développe une thèse profondément humaine.

L'auteur donne là une note nouvelle de son talent. Ce roman vaut par l'élévation de ses sentiments, la vigueur du style, la gamme des sensations de cœur, des révoltes d'âme.Crimes d'orgueilsera un des meilleurs livres de l'année.

Mémoires de Mme Campan, dans la collection pour les jeunes filles, dirigée par Mme Carette, née Bouvet. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Paul Ollendorff).--Ces mémoires sont surtout l'histoire intime de Marie-Antoinette, dont Mme Campan était la première femme de chambre, et qui, à ce titre, fut pendant vingt ans mêlée à l'existence de la reine, qu'elle ne quitta--malgré elle--que lorsque la famille royale fut enfermée aux Feuillants. On devine ce que peuvent présenter d'intérêt les observations et les souvenirs d'une femme d'un esprit aussi judicieux et aussi distingué que la future directrice de la maison impériale d'éducation d'Ecouen.

Dans laNouvelle Collection(Charpentier et Fasquelle, éditeurs): lesFiançailles de Thérèse, par Mme Stanislas Meunier, etUn manuscrit, par Pierre Maël, deux jolis romans d'amour chaste, destinés à prouver que les sentiments purs dans les œuvres ne sont pas exclusifs des qualités littéraires chez les auteurs.

Tableaux algériens, par Gustave Guillaumet, 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Plon, Nourrit et Cie).--Un vrai livre de peintre. Comme Fromentin, Guillaumet eût pu se faire, à côté de sa gloire d'artiste, une réputation d'écrivain. Et tous deux, c'est la vie du désert qui les a séduits, fascinés. C'est le soleil qui, après avoir tenté leur pinceau, les a faits poètes, la plume à la main. Les Tableaux algériens ne sont point d'ailleurs un nouvel ouvrage. Une superbe édition illustrée en avait été publiée après la mort du peintre. La librairie Plon vient seulement d'en mettre une édition courante à la portée du grand public.

L'Enseignement au point de vue national, par Alfred Fouillée, ancien maître de conférences à l'École normale supérieure. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Hachette).--Les questions d'enseignement n'ont pas cessé d'être à l'ordre du jour. L'éducation reste la question vitale; mais il semble, il est même certain, et M. Fouillée le constate, qu'en cette matière on ne se place jamais qu'au point de vue de l'individu. Ne faudrait-il pas enfin tenir compte de la race, s'élever à un point de vue national, se préoccuper non seulement d'instruire les individus, mais de conserver et d'accroître les qualités héréditaires de la race? Tel doit-être, d'après M. Alfred Fouillée, le but de l'éducation. C'est à ce point de vue qu'il a étudié les questions d'enseignement, et l'on peut juger quel intérêt nouveau et vraiment patriotique s'attache par suite à son livre.

Tous les journaux ont parlé des découvertes faites récemment en Égypte par notre compatriote M. Grébaut, directeur du Musée égyptien de Ghizeh. M. Grébaut, à la suite de fouilles entreprises dans La montagne de Thébes, a mis au jour un puits contenant un nombre considérable de momies, toutes dans de riches sarcophages, et dans un état merveilleux de conservation. Par une rare bonne fortune, parmi les témoins de ces fouilles se trouvait un de nos plus chers collaborateurs, M. Émile Bayard, qui vient de passer l'hiver en Égypte. C'est donc sur place même et d'après nature que M. Bayard a pu faire les deux beaux dessins que nous donnons et dont il a accompagné l'envoi de la très intéressante lettre que voici:

Au Directeur.

Je vous ai dit dans ma précédente lettre qu'après avoir remonté jusqu'à la première cataracte, sur un charmant et confortable bateau de la Société Égyptienne Thewfikiek, je m'étais arrêté à Louqsor, à l'hôtel de la société sus-nommée. Je vous laisse à penser ma joie en voyant sur la table du grand salon l'Illustration, qu'on se passait de mains en mains. Quand on a vu votre collaborateur assidu et dévoué, on l'a fort entouré. A 1,200 lieues de la rue Saint-Georges, ç'a été vraiment une grande joie pour moi, car je rapportais au journal les sympathies dont j'étais l'objet.

Le soir même de mon arrivée, j'appris la découverte si intéressante de M. Grébaut, le savant égyptologue. Ma première idée fut de faire profiter de ma bonne fortune les lecteurs de l'Illustration. Aussi, le lendemain matin, je traversai le Nil et me trouvai sur la rive gauche de l'ancienne Thèbes; de là, monté sur un bourriquot (Ramsès, s'il vous plaît), je me rendis à la dahabieh de M. Grébaut, à qui j'avais eu le plaisir d'être présenté au Caire. Fort bien accueilli, il fut décidé que nous partirions de suite pour Deïr-el-Bahari. Nous voilà donc tous à bourriquot, M. Grébaut, M. Bourriaud, le chef érudit de la mission archéologique française, et moi. Au bout d'une bonne heure, nous arrivâmes sur le flanc de la chaîne lybique, où se trouve la fouille que M. Grébaut a fait creuser, pressentant en cet endroit un trésor caché, dont l'importance archéologique devait dépasser ses espérances. Mais je laisse la parole à M. Grébaut:

«J'étais persuadé qu'environ à cette distance de la montagne je trouverais quelque chose. Je ne m'étais pas trompé et j'ai fait fouiller. A ma grande joie j'ai vu apparaître le puits que vous voyez, dont la profondeur est environ de 15 mètres et au fond duquel se trouvait une porte fermée par un entassement de grosses pierres.

La porte déblayée, on est entré dans un premier souterrain. Après un parcours de 73 mètres on rencontre un escalier de 5 mètres et l'on descend à un second étage qui fait suite pendant 12 mètres.

Ces deux étages conservent la direction du nord au sud. Au fond sont creusées deux chambres funéraires mesurant: l'une 4 mètres, l'autre 2 mètres de côté. A la hauteur de l'escalier est située la port d'un second corridor de 54 mètres se dirigeant de l'est à l'ouest. Le développement total des souterrains est de 153 mètres.

Ils étaient remplis de caisses de momies, souvent entassées les unes sur les autres. A côté des sarcophages étaient déposés des objets divers, papyrus, boîtes, paniers, statuettes, offrandes funéraires, fleurs.

Le désordre dénotait une cachette du genre de celles des momies royales découvertes il y a dix ans. Les deux cachettes sont de la même époque, elles ont dû être faites dans les mêmes circonstances. Dans les deux cas, les momies les plus récentes appartiennent à la 21e dynastie.

Les sarcophages de la nouvelle découverte sont ceux des prêtres et des prêtresses d'Ammon, au nombre de 163. On compte aussi quelques prêtres d'autres divinités, de Set, d'Anubis, de Mentou et de la reine Aah-Hotep dont le culte s'est maintenu pendant de longs siècles.»

L'extraction des sarcophages m'a fourni le sujet d'un dessin: les cuves extérieures d'une richesse de décoration incomparable sont composées et exécutées avec un soin particulier. Quand on pense que la porte de ces souterrains, fermée depuis 3,000 ans, vient de livrer passage à ces sarcophages qu'on dirait faits d'hier tant leur conservation est admirable, l'imagination reste confondue.

Voilà, mon cher ami, ce que j'ai eu l'heureuse chance de voir; mais ce qu'on ne verra pas de longtemps, c'est leur transport au Nil où les attendent de grands chalands qui doivent les transporter au Caire.

Rien ne peut donner une idée (pas même mon dessin!) de cet étonnant spectacle.

Imaginez-vous, sous un soleil de 50 degrés, dans les grandes plaines fertilisées par le Nil et s'étendant jusqu'aux contreforts de la montagne, deux cents Arabes dans les costumes les plus pittoresques, souvent nus, portant sur leurs épaules une trentaine de ces merveilleux sarcophages, se bousculant dans la poussière en chantant ces refrains monotones dont ils scandent leurs marches. C'est un spectacle inoubliable.

Je ne veux pas, cher ami, prolonger cette longue lettre. Je dois cependant ajouter que, malgré son grand désir de m'être agréable, M. Grébaut n'a pu me fournir les photographies des objets trouvés, ce qui eût été bien précieux, mais il ne veut rien livrer à la publicité avant d'avoir examiné avec soin, à son retour au Caire, tous les éléments de sa découverte. Je suis persuadé qu'il s'empressera, aussitôt qu'il le pourra, de vous les envoyer avec une notice explicative. Ce sera encore de l'actualité. A bientôt, mon cher ami.

Votre bien affectionné,

Émile Bayard.

Les nombreux pèlerins qui ont visité pendant ces derniers jours l'église du Sacré-Cœur se sont portés en foule dans la crypte de la Basilique où les attendait le spectacle émouvant d'une «Mise au tombeau» fidèlement représentée.

Le corps du Seigneur, qui tient le milieu, est soutenu par Joseph d'Arimathie, à qui appartenait le sépulcre, et Nicodème.

A gauche, la sainte Vierge, accompagnée de saint Jean et de la mère de Jacques, étend les bras vers son divin fils à qui elle semble adresser un dernier adieu. A droite, Marie-Madeleine à genoux, les mains jointes, implore une fois encore son pardon, et derrière elle se tiennent les trois saintes femmes qui accompagnent la mère du Christ. Un disciple porte la couronne d'épines, et trois soldats romains éclairent avec des torches la funèbre cérémonie. Tout en haut d'un escalier taillé dans le roc, on entrevoit le calvaire.

Les figures en cire sont l'œuvre de M. Pêche-Lambert. C'est un travail long et difficile que la mise au point d'un pareil tableau. L'artiste doit modeler d'abord ses personnages en terre glaise, les reproduire ensuite en plâtre, et sur les plâtres prendre les moulages dans lesquels coulera la cire. Après avoir soigneusement réparé et retouché cette cire, les groupes sont implantés, et les couleurs savamment distribuées donnent à la scène l'illusion de la vie.

Ab.

Le petit théâtre de la rue Saint-Lazare a donné, ces jours derniers, un spectacle de circonstance qui, pour n'être pas de ceux auxquels se précipite d'ordinaire le gros public, n'en a pas moins offert un intérêt littéraire et scénique indéniable.

LaPassion, de M. Haraucourt, avait été donnée déjà l'an passé au Cirque-d'Hiver avec Mme Sarah Bernhardt comme protagoniste; elle fit même quelque bruit à cette époque-là, si nous nous souvenons bien. Transportée sur la petite scène de M. Bodinier, elle a été écoutée presque avec recueillement.

Les quatre tableaux de la Passion: Un Carrefour à Jésusalem, la Maison de Lazare, le Jardin des Oliviers et le Calvaire se sont déroulés tranquillement devant une salle toujours pleine, et dans un silence qu'interrompaient seuls les applaudissements à l'adresse du poète et des interprètes. Ceux-ci, en effet, surtout Taillade dans le rôle de Judas et Brémont dans celui de Jésus, Mme Malvau dans le personnage de Marie et Mme de Pontry dans celui de Madeleine, se sont acquittés à merveille de leur lâche et n'ont pas peu contribué au succès de ces quelques représentations dont notre gravure reproduit fidèlement l'aspect général. Ce qu'elle ne peut rendre, c'est l'impression toute particulière quelles ont dù laisser dans l'esprit de nombre de Parisiens. Nous nous ferons sans doute par la suite à ce spectacle moitié profane, moitié religieux. Mais cette petite salle oblongue avec sa tribune du fond où l'orgue seul fait défaut; cette étroite scène où, dans la monotone vibration des vers psalmodiés, Madeleine la pécheresse, sous les traits de la belle Mme de Pontry (c'est l'épisode que représente notre gravure), arrosait de parfums les pieds de Jésus: la demi-obscurité que faisaient flotter au-dessus des spectateurs recueillis les lustres baissés... tout cela donnait assez bien l'idée d'une bonne petite religion fin de siècle, dont le culte se célébrerait dans une sorte de chapelle laïque, fraîchement décorée et ornée de glaces.

J. S.

Nous continuons aujourd'hui notre série des scènes de la vie russe par la cérémonie de la Pâque qui rappelle un peu ce qu'en France nous appelons la bénédiction des rameaux. Les fidèles, rangés devant la porteM. BELTCHEF D'après la photographiede M. Ivan-A.-Rarastojanow.de l'église, ont apporté avec eux des pains confectionnés avec une sorte de laitage caillé qui constitue, le jour de la pâque, le mets principal des Russes. Dans ce laitage ils ont planté des cierges qu'ils ont allumés. Le pope sort de l'église, suivi de son sacristain, et bénit les fidèles, les cierges et les pains de laitage caillé. Puis tout le monde se retire.

Une particularité assez curieuse à signaler: sitôt que la bénédiction a été donnée, les fidèles éteignent leurs petits cierges, dont ils conservent précieusement la partie restée intacte, à moins qu'ils ne la cèdent, moyennant quelque argent, à d'autres fidèles qui n'ont pu assister à la bénédiction.

Nos lecteurs trouveront dans l'Histoire de la semaineles détails relatifs à l'assassinat de M. Beltchef, ministre des finances de Bulgarie, dont nous donnons ci-contre le portrait. Nous n'avons donc que peu de chose à dire sur cet attentat, qui a jeté la consternation dans tous les cercles politiques de Sofia, où la victime était aimée et estimée de tous. Au moment où nous mettons sous presse, les assassins ne sont pas encore connus, mais les arrestations ordonnées par M. Stamboulof continuent, et l'agitation s'étend de plus en plus en Bulgarie.

M. Beltchef était nouveau venu en politique. Il avait trente-cinq ans et avait fait ses études à Paris.

Morte saison.--S'il mange ainsi son fonds, le petit pâtissier-confiseur que Mlle Achille Fould a peint avec tant d'esprit, il ne s'enrichira guère! Mais, à cet âge, songe-t-on à l'avenir, surtout quand le présent est là, attractif, sous la forme d'un éventaire chargé de sucre d'orges? La marchandise doit être bonne. Les yeux émerveillés du gamin le disent éloquemment.

Au pigeonnier.--Bébé a évidemment promis d'être sage et de ne pas troubler la quiétude des habitants du pigeonnier, pour qu'on lui ait confié le soin de jeter de ses mains potelées les grains aux beaux oiseaux qui attendaient leur repas. M. Pinchart a composé cette scène gracieuse avec une légèreté tout à fait fin de siècle... mais l'autre, le dix-huitième!

Les premiers galons.--«Pour que ça pousse, mon fieu, vois-tu, faut les arroser.» Et le vieux Breton bretonnant a fait ce qu'il a fallu de chemin pour venir au port embrasser son «gamin» sur les deux joues à l'occasion des deux bandes rouges qui ornent nouvellement sa manche. Il est tout fier, le bonhomme, du succès de son fils, et si celui-ci sourit, c'est qu'il y a de quoi, vous en conviendrez.

Portrait à cinquante centimes.--On est entré à quatre, quatre bons compagnons de bord, dans l'atelier essentiellement primitif du photographe ambulant. L'objectif dirigé par la patronne de l'établissement va prendre les traits du gars qui sourit déjà en songeant à la promise, et à la mine qu'elle fera en recevant le petit bout de carton. La pittoresque composition de M. Bourgain est une véritable étude de mœurs.

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

En effet, les deux jeunes gens revenaient sur leurs pas.

--Cette fois nous allons bien voir, dit Mme Barincq, s'il affecte de ne pas te saluer.

Il fit plus que saluer; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à la main, en s'inclinant devant Mme Barincq et Anie:

--Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour laquelle je voulais vous écrire?

--Je suis tout à votre disposition.

--Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent: deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous prie de me pardonner de ne pas l'avoir encore fait.

--Ces objets ne nous gênent en rien.

--Mon excuse est dans un ordre de service; j'ai quitté Bayonne peu de temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette semaine; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer chercher le jour que vous voudrez bien me donner.

--Nous rentrons lundi.

--Mardi vous convient-il?

--Parfaitement.

--Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.

--Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer par Manuel.

--C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les livres qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et pour tout ce qui touche aux livres Manuel n'est pas très compétent.

--Votre ordonnance l'est davantage?

Le capitaine sourit:

--Pas beaucoup.

--Alors?

--Évidemment des erreurs sont possibles; mais, en tout cas, s'il s'en commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.

--Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir, Mme et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de choisir.

Le capitaine hésita un moment, regardant Mme Barincq et Anie.

--Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo.

Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine.

--Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55.

Comme il allait se retirer, après avoir salué Mme Barincq et Anie, Barincq lui tendit la main.

--A mardi.

Le capitaine rejoignit son compagnon.

C'était l'habitude de Mme Barincq d'interroger sa fille sur toutes choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les impressions qu'elle recevait.

--Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de quelques pas, comment le trouves-tu? Tu ne diras pas cette fois que tu ne l'as pas remarqué.

--Je le trouve très bien.

--N'est-ce pas? dit Barincq.

--Que vois-tu de bien en lui? continua Mme Barincq.

--Mais tout; il est beau et il a l'air intelligent; la voix est bien timbrée, ses manières sont faciles et naturelles; la physionomie respire la droiture et la franchise; je ne connais pas de militaires, mais quand j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre ni mieux que celui-là.

--Es-tu satisfaite? demanda Barincq à sa femme; si tu voulais un portrait, en voilà un.

--On dirait qu'il te fait plaisir.

--Pourquoi pas? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais encore je le plains.

--La voix du sang.

--Pourquoi ne parlerait-elle pas?

--Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que cette certitude n'existe pas.

--Voilà précisément qui rend la situation intéressante.

Anie les interrompit:

--Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.

--Que peut-il vouloir encore? demanda Mme Barincq.

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole:

--Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous être présenté.

--J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point, excuserait ce désir, dit le baron.

--Vous êtes le fils d'Honoré? demanda Barincq.

--Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de Sixte; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels, que j'ai cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau.

Ce fut Mme Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir: des chaises furent apportées par le capitaine, et un cercle se forma.

Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et, à mesure que les femmes défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur cabines, il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles: Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent, et quand elles lui manquèrent, il tira d'un carnet toute une série de petites épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent sa collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus drolatiques encore: il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale, comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur invraisemblables.

--Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie.

--Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.

Ce fut Mme Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le plus gracieux, fière du succès de sa fille.

Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant lui-même M. et Mme de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir voir son vieux château de Seignos: avec de bons chevaux on pouvait faire le voyage dans la journée sans fatigue.

--Avez-vous lu leCapitaine Fracasse, mademoiselle? demanda-t-il à Anie.

--Oui.

--Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité, ce n'est pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque; pour le reste, vous reconnaîtrez: très conservateurs, les d'Arjuzanx, car il n'y a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et puis, vous verrez mes vaches.

--Ah! vous avez des vaches! Combien vous donnent-elles de lait en moyenne? interrompit Mme Barincq qui, à force d'entendre parler de lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la matière.

Le baron se mit à rire:

--C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières.

--A Ourteau, continua Mme Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de 1,500 litres.

--Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères; mais, si pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites, et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une assez courte distance d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.

--Il y a des courses? dit Barincq.

--Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.

--Certainement nous irons, dit Mme Barincq avec empressement; nous n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître.

L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se lever.

A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que Mme Barincq rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille:

--Tu sais que c'est un mari? dit-elle.

--Qui? demanda Anie.

--Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx?

--Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq.

--Oh! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie; nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en paix de cette liberté.

--Je ne peux pourtant pas fermer mes yeux à l'évidence, et il est évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien; c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés.

--De là à penser au mariage, il y a loin.

--Pas si loin que tu crois.

Cessant de s'adresser à sa fille, elle se tourna vers son mari:

--Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx?

--Je n'en sais rien.

--Quelle était celle du père?

--Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration.

--Et sa situation?

--Des plus honorables; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille noblesse de la vicomté de Tursan; un d'Arjuzanx a été l'ami d'Henri IV; plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre.

--Mais c'est admirable! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.

Bien que Mme Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle le regardait toujours comme un ennemi: trop longtemps elle l'avait appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ses griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être; pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant d'années elle avait redouté et maudit.

Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un changement que les observations que son mari et sa fille ne lui épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais produit: puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était un autre homme.

Aussi, quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même; et elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait particulièrement délicat.

Bien que de son côté il put lui aussi les considérer comme des voleurs d'héritage, il n'avait, en toute justice aucun reproche fondé à leur adresser, ni au mari, ni à la femme, ni à la fille: ni l'un ni l'autre n'avait rien fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait été sienne; il n'y avait point eu de luttes entre eux; la fatalité seule avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles personne n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre responsables d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les complices de la mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui on ne pouvait éprouver que de la sympathie, comme la fille était une très jolie et très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus jolie et plus gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou lui eût permis de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi, convenait-il de s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la rancune et de l'hostilité? Il le crut d'autant moins qu'il n'éprouvait à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments; désappointé qu'on n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait été, et même vivement, très vivement, car il n'était pas assez détaché des biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille déception; mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa place, cette fortune, par droit de naissance, il ne l'était point, et ne voulait pas, conséquemment, qu'on put supposer qu'il le fût.

Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.

--Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans les prés? le temps est doux; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes.

Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée: assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère, comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait; cela il le voyait, il en était convaincu; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans les meilleures dispositions pour répondre aux questions que Mme Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.

C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'entant montrait ce que serait l'homme: une seule passion, les exercices du corps, tous les exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemples aux maîtres de gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, ouvert, généreux, n'ayant qu'un défaut, la rancune: de même que ses tours de force étaient légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à l'arrivée du capitaine à Bayonne.

Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme de sport: tous les exercices du corps il les pratiquait avec une supériorité qui lui avait fait une célébrité: l'escrime et l'équitation aussi bien que la boxe; il faisait à pied des marches de douze à quinze lieues par jour pour son plaisir; et il regardait comme un jeu d'aller de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte romaine, la lutte à mains plates, qui avait établi surtout sa réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque Molier, avec Pietro, qui est reconnu parmi les professionnels comme le roi des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Thouloureux, autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures de cheval ou de course à pied.

Mme Barincq écoutait stupéfaite; sa surprise fut si vive, qu'elle interrompit:

--Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se pratique dans les foires?

--C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le Pelletier ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout; des amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les exercices physiques, pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en faveur chez nous, et d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs.

--Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang.

--Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble de qualités qui ne sont pas à dédaigner: la force, la souplesse, l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire.

--Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de M. d'Arjuzanx, dit Anie.

--Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices. D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses proportions et lui donner son maximum de beauté: tandis que les autres détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un organe au détriment de celui-ci ou de celui-là: voyez le tireur à l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes arquées; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée.

--J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et surtout le Narcisse, dit Anie.

Tout cela étonnait Mme Barincq, et ne répondait pas à ses préoccupations de mère, elle voulut donc préciser ses questions.

--Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher? dit-elle.

--Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une écurie de course, ou le jeu; en tout cas, je crois que la fortune de d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car il n'a aucun souci des choses d'argent.

Volontiers, Mme Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de son caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son avenir; mais Anie détourna la conversation, et sur la maintenir sur des sujets qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois.

L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmentée pour qu'elle n'éprouvât pas un sentiment de délivrance à en être enfin débarrassée, c'avait été l'humiliation de ses années de jeunesse, de discuter avec sa mère la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir pouvait faire un mari; si elle lui avait plu; s'il était acceptable; les avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune lui donnait la liberté, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un mari se présentât, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au devant de lui, c'était ce qu'elle ne voulait pas.

Et le soir même, après le départ du capitaine, elle s'expliqua là-dessus avec sa mère très franchement.

--Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un jeune homme sans que tu t'en fâches? dit celle-ci surprise.

--Les temps sont changés. C'est précisément parce que cela s'est fait que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la fortune n'est pas précisément de nous dégager des compromis de la misère? riche d'argent laisse-moi l'être de dignité.

Mais ces observations n'empêchèrent pas Mme Barincq de persister dans son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas.

--Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas de raisons pour le fuir.

--Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris, c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions.

Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est, sur les routes qui aboutissent à son clocher, une procession de voitures dans laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage dans la contrée; le long des haies vertes festonnées de ronces et de clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou bleue; et, si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays.

Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de laBelle Hôtesse, il se produisit un mouvement de curiosité dans la foule: car, si les charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau était un événement dans le village.

Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient les rumeurs: c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée. Leur simplicité était tout à fait primitive: des gradins en bois brut, et c'était tout; les premières avaient le soleil dans le dos, les petites places dans les yeux; rien de plus, mais cette disposition était d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon.

--Certainement, nous allons être rôtis, dit Mme Barincq en s'installant au premier rang.

Après dix minutes elle en était encore à chercher un moyen pour échapper à cette cuisson quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune; en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil ni à la chaleur.

--Voilà le baron, dit-elle à Anie.

--Ne comptais-tu pas sur lui?

Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à son idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le rencontrer.

--Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte distance pour en voir une.

--Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La journée sera, je le crois, intéressante: les bêtes sont vives, et les écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons: Saint-Jean, Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse.

--Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur? demanda Mme Barincq.

--L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et, au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur lui-même et la vache passe sans le toucher: il l'a écartée, ou plus justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme l'écarteur, mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou fourrés dans un béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous autres Landais ils ne valent pas un bel écart: le saut est fantaisiste, l'écart est classique.

--Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses? demanda Mme Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait cependant provoquées.

--Je ne crois pas; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout.

--Je regretterai son absence; nous avons eu le plaisir de le garder à dîner cette semaine, c'est un homme aimable.

--Un brave et honnête garçon, très droit, très franc.

--Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive affection, continua Mme Barincq curieuse d'obtenir des renseignements sur les relations qui avaient existé entre le capitaine et celui qu'on lui donnait pour père.

Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se contenta de répondre par un sourire vague.

--Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit Mme Barincq, elle ne peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille.

Le baron accentua son sourire.

--Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme on le dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau.

Comme le baron ne répondait pas, elle insista:

--Pensez-vous que telle ait été son espérance?

--Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent; et si, comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché en rien: il est au-dessus de ces choses.

--Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec lesquelles on fait le type du parfait soldat.

--Mon Dieu, oui, mademoiselle; seulement, si ce type était vrai hier, il n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui.

--Je ne comprends pas bien.

--C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale chez l'officier, comme le mariage était l'exception; et, à cette époque, le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses ambitions dans la fortune. Mais le mariage,maintenant si fréquent dans l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une importance qui n'existait pas pour ses devanciers; et ils ne sont pas rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie fille:

«Ça apporte?» La fortune, en s'introduisant dans les régiments, a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui, d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de l'armée; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la fortune ne sera pour lui que l'accessoire.

--Alors, c'est tout à fait un héros? dit Anie.

--Tout à fait.

--On peut donc admettre, continua Mme Barincq, revenant à son idée, que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été trop douloureuse?

--On peut le croire.

Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita de cette diversion pour n'en pas dire davantage: la fanfare jouait avec rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie, ce n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves, cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours bleu, était cordonnier: et celui-là, de si noble tournure, tonnelier!

Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune dans sa loge; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs creux; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur qu'elle aperçoit: il l'attend; et, quand arrivant sur lui elle baisse la tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même et elle passe sans l'atteindre; l'élan qu'elle a pris est si impétueux que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de la bête.

L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en face: l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite; point depicadorpour fatiguer le taureau: point dechulosavec leursbanderillerospour l'exaspérer; point demuletapour l'étourdir et derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise; l'homme n'a d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et son agilité; la bête n'a pas de traîtrise à craindre: au plus fort des deux, c'est un duel.

Il arriva une heure où l'entrain des écarteurs faiblit; la chaleur était lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée; la fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui, précisément parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne trouva personne devant elle: c'était une petite bête maigre, nerveuse, au pelage roux truité de noir, au ventre ovale, n'ayant pas plus de mamelle qu'une génisse de six mois: sa tête fine était armée de longues cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur qui disait sa réputation.

--La Moulasse!

Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle: voyant les écarteurs espacés ça et la le long du pourtour, elle se rua sur le premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en moins de quatre secondes elle eut fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de cornes, et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au plus vite, à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses: cela fait, elle revint au milieu de la piste et mit a creuser la terre qui sous ses sabots nerveux volait autour d'elle.


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