L'ILLUSTRATIONPrix du Numéro: 75 cent.SAMEDI 6 JUIN 189149e Année.--N° 2519Le Petit-Trianon. Le théâtre: l'entrée de la reine.LA FETE DE TRIANON.--Représentation dramatique organiséedans le théâtre de Marie-Antoinette par le comité du monument Houdon.Le nom de Mme Weiss terminait notre dernière causerie. Il ouvrira celle-ci. Je dois un post-scriptum à ce que je disais de l'empoisonneuse qui a si dramatiquement--et j'ajoute si bravement--usé du poison contre elle-même. La strychnine qu'elle cachait dans un ourlet de son mouchoir me fait oublier l'arsenic qu'elle glissait dans les babouches de ses enfants. On a beau dire, comme un truisme prudhommesque, que le suicide est une lâcheté, voilà un suicide vraiment crâne, et si les deux coupables ont commis un crime, ils l'ont payé argent comptant. Roques se loge une balle dans la tête, Mme Weiss s'empoisonne. Tous les drames de cour d'assises n'ont pas un dénouement aussi fier, et la sympathie est revenue aux troisièmes rôles depuis que le rideau est tombé sur cette tragédie bourgeoise.J'aurais voulu que Chambige eût un peu de la fermeté de Roques. Quant à Mme Weiss, elle a expié avec une rapidité poignante. Combien d'autres se fussent condamnées à vivre!Elle serait sortie, jeune encore, de la prison, et les hommages ne lui eussent pas manqué. M. Weiss, le pauvre et honnête homme qui reste seul avec ses enfants, n'a-t-il pas entendu murmurer à ses oreilles ce mot, dit par un inconnu, un curieux, comme le héros du Mariage blanc de M. Lemaitre:--Ah! si elle était libre!Elle s'est faite libre. Nulle justice en ce bas monde n'a plus le droit de lui demander compte de ses actions. Elle ne s'est raccrochée à aucun espoir, à la perspective d'aucune commutation de peine! elle est allée tout droit à la mort, après avoir gâché et usé la vie.Ce qui l'explique bien, cette femme, c'est qu'elle est Russe. Le néant même n'effraye pas les Russes. Ces âmes slaves ont l'appétit de la mort. Elles ne détestent pas non plus le drame. Je m'étonne que Mme Weiss ne se soit pas tuée en pleine audience comme la malheureuse Feyghine, autre Russe maintenant oubliée, qui voulait se tirer un coup de revolver en plein théâtre. La mise en scène, pour peu surtout qu'elle ait un reflet d'héroïsme, doit tenter ces détraquées. Cependant, pour Mme Weiss, la mort a été douloureuse, sans phrases, et obscure.Elle laisse une lettre cachetée portant cette suscription: Pour mes enfants, quand ils auront quinze ans. Cette lettre, le mari peut la garder, les enfants pourront la lire sans rougir de celle qui n'est plus. Elle équivaut à la lettre de rémission que les rois octroyaient autrefois aux coupables, avec cette différence que la condamnée ici s'est rachetée elle-même et qu'elle ne s'est pas amnistiée. Paix à cette femme! Ce n'était pas un cœur vulgaire.Mais, depuis Chambige jusqu'à elle, que d'esprits oscillants ont été tout à fait oblitérés par des états d'âmes, le besoin debourgétiser, si je puis dire--sans que M. Bourget soit en cause--et les psychologies ténues et maladives!On est de son temps, voilà ce que cela prouve, et je ne vais pas répéter pour la cent millième fois le mot de névrose. Non, d'autant plus qu'il fait très beau pour le moment, et que juin souriant semble devoir nous consoler de mai maussade. Le Grand-Prix pourra être couru sans pluie comme la fête des Fleurs a été célébrée sans rafales. Paris bat son plein. Bals, dîners, concerts, comédies, représentations de bienfaisance ou représentations de chic. Partout il y a une attraction, des invitations, des vers ou de la musique. Si les déménageurs qui font le service des maisons de campagne se plaignent de n'avoir pas été repris encore par les Parisiens qui retardent leur villégiature, en revanche les graveurs de programmes pour soirées doivent avoir eu de l'ouvrage.Depuis le grand bal paré de la princesse de Léon, c'est une succession defive o'clockou dethéâtre-parties.On joue plus la comédie dans les salons que dans les théâtres. C'est une rage. Les gens du monde se font directeurs de spectacles. On estimpresarioouimpresaria.M. Delamarre n'a-t-il pas fait installer, avenue Percier, un théâtre pour y donner une fête Louis XVI, comme à Trianon? Acteurs et invités, tout le monde en poudre. L'ambassadeur de la Grande-Bretagne, l'aimable lord Lytton, ne promet-il pas la comédie à ses invités, cette semaine? Le mot de représentationselectest ici tout à fait de mise. On est en Angleterre.AuxMirlitons, à l'Épatant, comme vous voudrez, mais je n'aime pas ce nom l'Épatant, on donnera, quand paraîtront ces lignes, une revue du spirituelreviewerM. de Massa:Floréal, une revue de printemps, dont les flonflons s'envoleront, rue Royale, la veille et le jour du Grand-Prix. Et ce n'est pas tout. Le théâtre envahit la vie privée. Les comédiens ne travaillent plus que pour les salons et les salons ne s'ouvrent plus que pour les journaux. Un maître de maison fin de siècle n'a qu'une idée en tête:Avoir une bonne presse.Donne-t-on un dîner? Vite, la liste des convives expédiée à la gazette. Je dis les convives, je pourrais presque dire le menu. On lira bientôt:Excellent potage à la reine, hier, chez la marquise de X...ou encore:Le cuisinier du comte de Z... est célèbre. Hier, les invités du comte ont particulièrement goûté un certain chaud-froid de volaille...Vous croyez que je plaisante? On y viendra. On imprime déjà les noms, on décrit les toilettes. Les crus de la cave et la description des entremets suivront bientôt, comme pour les repas officiels. O douce intimité des repas de famille, où es-tu?Il faudrait, pour la retrouver, remonter aux temps fabuleux. On vit en plein air. On ouvre avec fièvre sa maison aux indiscrétions, on mendie une mention dans les chroniques, quitte à minauder ensuite quelque phrase comme celle-ci:--Vraiment, ces journalistes sont d'un sans-gêne! Ils disent tout, racontent tout! Il n'y a plus de vie privée!Eh! non, parbleu, il n'y en a plus! Mais à qui la faute? Les maisons sont de verre aujourd'hui, comme les fortunes. Le besoin d'être imprimé tout vif affole les cervelles. Et si les journalistes disent tout, c'est qu'on leur demande tout.--Cela aura bien une fin! disent les penseurs.Et pourquoi cela finirait-il, puisque cela a commencé et que cela croit et embellit? Si je dis embellit, c'est que je tiens à être courtois.** *Pour une fête, par exemple, qui méritait tout l'empressement des reporters, la fête de Trianon peut passer pour un modèle. De la musique militaire dans leJardin Français. De la musique de Rameau et de Rousseau (musique de littérateur, celle-ci) dans la salle. C'était charmant et ce petit coin silencieux de Versailles a du s'étonner de voir arriver en mail-coach, tous grelots sonnants, tant de jolies femmes en toilettes claires.L'orage, qui s'est abattu sur Paris lundi dernier, avait eu soin de ne pas troubler l'arrivée des visiteurs qui s'était faite par un beau soleil.J'avoue que j'ai regretté l'absence de M. Delaunay dont les journaux nous avaient annoncé la réapparition en costume de Fortunio ou de marquis Louis XVI et qui devait nous dire des vers de M. Clarétie. M. Delaunay était le clou de la représentation et c'est un érysipèle, peut-être un furoncle, qui nous a privés de ce clou-là.Mais il paraît que ce n'était pas la représentation que nous avons vue qui était à voir. M. H..., un peintre versaillais, me disait quelle impression d'art il avait éprouvée, le matin, dans la jolie petite salle dorée et pomponnée, mais encore obscure, pendant qu'on y répétait le ballet composé sur de vieux airs du temps passé par M. Hansen et dansé par les artistes de l'Opéra.--Mon cher, me disait M. H..., vous ne vous doutez pas du charme de cette représentation à demi-mystérieuse où les jolies ballerines en toilettes d'été semblaient des ombres silencieuses, dansant au son quasi-mélancolique d'un orchestre presque invisible. C'était brillant ce ballet, l'Amour et Psyché, aux lumières des bougies, avec les costumes mythologiques de l'opéra d'Ascanio. Mais combien cela était plus attirant et plein de poésie dans le clair-obscur d'un matin où l'été, par les interstices des volets mi-clos, laissait entrer le jaillissement vainqueur de sa lumière électrique.«Vénus, Psyché, Cupidon, eh! oui, c'était exquis avec les soieries, les paillons, le demi-nu du ballet d'opéra; mais ce ballet dansé en robes longues, en petites robes bleues à pois blancs, ou en robesmastic, ces petits talons relevant prestement les jupes longues, ces grâces d'idylles antiques avec des atours de grisettes de Murger, rien de plus particulier, rien de plus délicieux. Vous, abonné, vous connaissez Othalini, Lobstein ou Invernizzi en nymphes, en déesses; mais Invernizzi figurant Bacchus en robe d'été et Othalini courant sans carquois avec le frisottis de ses cheveux blonds, tout à fait joli, mon cher. Sans compter que ce parisianisme se doublait déjà de je ne sais quelle mélancolie que j'appellerai archéologique. Oui, pendant ces rigodons et ces gavottes il me semblait que la petite salle, tout doucement, s'emplissait de fantômes et que de pâles figures du vieux temps venaient au fond des loges, dans l'encadrement d'or des œils de bœufs, contempler ces demi-vivantes dansant le ballet deDardanus. Et, tout à coup,--qu'auriez-vous dit de cela, vous qui vous piquez d'écrire?--ne voilà-t-il pas une ombre qui passe en effet sur ces tentures bleues de ciel et ces statuettes dorées, une ombre rapide, furtive, inquiétante, une chauve-souris réveillée de son sommeil comme la salle elle-même, et se demandant ainsi que les échos du petit-théâtre: Pourquoi ce bruit, ces lumières, ces danses qui semblaient finies? Est-ce que le siècle passé recommence, et qui donc tout à l'heure entrera dans la salle? est-ce la reine? est-ce le peuple-roi?--Oh! le peuple-roi, cher ami, l'argent-roi!--Sans doute. Nous sommes en 1891. C'est égal, j'ai éprouvé là une sensation délicieusement raffinée, dans le genre de celles que pouvait ressentir feu le roi de Bavière, épris de ses belles folies.«Vous allez vous moquer de moi? J'ai eu les larmes aux yeux, de vraies larmes, pendant la gavotte de Gluck, et je n'ai jamais eu le sentiment plus profond de l'art intime et aussi de la vanité de la vie, du peu qui reste de tout un siècle! un refrain, un rigodon, comme après la mort d'une fleur, ce quelque chose de subtil: un parfum.--Eh bien, mon cher B..., puisque vous êtes peintre, peignez-nous cette sensation là et donnez-nous au prochain Salon leBallet des Ombres.** *Il le fera peut-être, comme je le lui ai dit, et son tableau sera moins macabre que cette lithographie d'Appel qui s'étale depuis quelques jours sur nos murailles et qui représente un phénomène, un être à deux corps et deux têtes, deux jeunes filles, jolies d'ailleurs et vêtues de rose, qui jouent du violon chacune de son côté. Reliées par un seul abdomen, ces deux êtres, pourtant si distincts, n'en forment qu'un. C'est Maria et Josépha, ou, comme on l'entendra,Maria-Joséphaqui débutera ou débuteront à la Gaîté avant peu.Ces deux sœurs tchèques sont aussi étonnantes que les fameux frères Siamois. Quand l'une dort, l'autre peut veiller. Les deux cerveaux sont absolument indépendants l'un de l'autre. Et ce monstre est doué de deux têtes exquises, têtes blondes très poétiques avec leurs fins cheveux d'or dénoués. N'importe: cet étalage de monstruosités donne à nos murs un air de musée Dupuytreu assez désagréable.On parle de l'immoralité des murailles. Vive Dieu, ce qu'il y a de plus immoral, ce sont les monstruosités et les hideurs. Il est vrai que si Maria et Josépha n'en étaient pas une, on ne la ou les regarderait pas.Rastignac.SOURIRE D'YDOINEICeci s'est passé en Bourgogne au temps où la reine Berthe filait...En ce temps-là, au sommet d'un roc abrupt et désolé, se dressait un château-fort que les vents ont depuis dispersé, balayant jusqu'au dernier atome de sa poussière, et qui, à cette lointaine époque, était déjà si vieux qu'on ne le connaissait dans le pays que sous le nom de Château-de-Velours, à cause de la mousse dont ses murailles se revêtaient, lui donnant ainsi, de loin, l'apparence d'un château de velours vert.Dans ce château, disent les historiens que j'ai consultés, vivait alors, en grande affliction et grevance, le fameux baron Thiébault et sa fille Ydoine. Monseigneur Thiébault avait été autrefois un hardi chevalier qui, vaillamment, couvert d'armures étincelantes, guerroya contre les Saxons, les Frisons, les Arabes et maints autres aventuriers; les dames applaudissaient à ses braves prouesses dans les tournois; les ménestrels chantaient sa valeur en rimes sonores, et ce fut la lance au poing, parmi les clameurs triomphales des olifants, qu'il conquit l'amour de la fille d'un roi. Mais les ans l'avaient blanchi, l'avaient courbé vers la terre--les ans moins encore que les chagrins.Aux plaines toulousaines, ses cinq fils périrent sous le fer des barbares du sud, et sa fidèle compagne fut si marrie à cette nouvelle qu'elle se coucha au cercueil. Il ne restait à monseigneur Thiébault comme terrestre consolation qu'une seule enfant, une toute jeune fillette, baptisée Ydoine. Donc, il dit adieu au monde, se retira dans ce château bâti sur la roche aride, puis il baissa la visière de son casque pour que personne ne le vît pleurer.Il ne la releva que lorsqu'il crut avoir versé toutes ses larmes, et il montra à ses serviteurs un visage blanchi, ridé, qu'ils hésitèrent d'abord à reconnaître.Toutes ses tendresses et tous ses soucis se portèrent vers sa fille Ydoine; il l'aimait passionnément et, toutefois, sans le comprendre, il l'aimait mal, non comme un père aime son enfant, mais comme un avare aime son trésor, le cachant, le soustrayant à tous les yeux, le gardant pour lui seul, le chérissant uniquement pour la joie qu'il en tire.Il en fut bien puni comme vous l'allez voir.Ydoine grandissait languissamment dans l'ombre triste des vieilles murailles; c'était une ravissante enfant blonde dont les larges yeux bleus s'élevaient sans cesse vers le ciel pour en absorber l'azur et le refléter ensuite en rayons purs et doux. Il ne lui manquait aucune des perfections propres aux filles de seigneurs: mains blanches, longues et maigres; pieds mignards; front de neige, encadré de fils de soie or; lèvres de carmin, dents de perles fines... et, pourtant, lorsqu'on la considérait, si candide, si belle en ses voiles flottants, on éprouvait une pénible surprise, un malaise indéfinissable; on la sentait imparfaite et l'on se demandait en quoi pouvait consister cette déconcertante imperfection. Le baron Thiébault, lui aussi, éprouva cette impression singulière et, dans la morosité de son humeur, il fut long à en découvrir la cause.Ydoine, la belle Ydoine ne savait pas sourire.Monseigneur Thiébault aurait pu simplement accuser quelque fée maligne, présente à la naissance d'Ydoine--sans y avoir été conviée du reste--d'avoir interdit à son enfant cette chaste et charmeuse caresse de la femme, le sourire! Mais les années avaient rendu le baron sceptique et il ne croyait plus aux fées. Il chercha donc d'autres raisons, cela lui fatigua la tête et n'aboutit à aucun résultat.--T'ennuies-tu? demanda-t-il à Ydoine.Les lèvres de l'enfant s'ouvrirent lentement, et, très sérieuses, ne produisant que le mouvement nécessaire à l'articulation des syllabes, laissèrent tomber cette réponse:--Peut-être oui, peut-être non.--Es-tu malheureuse?--Oh! non.--Alors, souris!--Je ne sais pas.Elle parlait sur un ton uniforme et grave; ses lèvres de carmin, qu'on eût dites figées, semblaient obéir à l'action d'un ressort.--Souris!--Je ne sais pas!Ainsi elle grandit et devint encore plus belle. Sa taille s'allongeait, gracile et souple; elle allait atteindre l'âge exquis où les vierges, émues et rougissantes, songent au bien-aimé inconnu... Hélas! pas plus qu'auparavant Ydoine ne souriait.Le baron demanda:--Désires-tu quelque chose? Parle. Ma tendresse est prête à tout pour te satisfaire. Désires-tu quelque chose?Ses lèvres sérieuses dirent:--Non.Eh! qu'aurait-elle pu désirer, la pauvrette!... De la nature, de l'humaine existence, du monde, elle ne connaissait que les murailles vertes du château, les longs couloirs dont les dalles retentissent lugubrement sous les pas, et où se dolentent les vents, avides d'espaces, qui s'y sont emprisonnés... aussi les grandes salles froides où la lumière n'entre qu'à regret; les tours crénelées où airent les aigles et les orfraies... aussi encore des rêves épars, confus, non définis, éclos dans l'énorme foyer braisillant au fond des vastes cheminées, où les troncs de chêne se consument féeriquement avec des cliquetis joyeux... rêves épars, non définis!...Quelquefois, à l'heure du soleil mourant, elle sortait sous la protectrice surveillance d'une de ces vieilles dames respectables qu'on appela plus tard duègnes, puis dames de compagnie.Elle errait le long des murs tendus de velours, et l'on eût dit alors, à la voir si pure et si belle en ses longs voiles blancs, une grappe de frais muguet fleurie parmi les mousses... Mais, sur le roc abrupt et stérile, point ne poussaient de muguets, ni de violettes, ni de marjolaines, ni de pâquerettes, ni de coquelicots, et, pour se faire une idée de l'exquise fleur qu'elle était, il manquait à Ydoine l'idée même de la fleur.Du haut des remparts, elle découvrait bien un horizon, mais si mélancolique! Les vallées se cachaient sous une brume violâtre; de ce lac de vapeurs suspendues émergeaient d'autres pics, d'autres rocs dénudés, dont les arêtes pointues accrochaient au passage des rayons de soleil. Puis, elle était si ignorante du monde extérieur, la douce Ydoine, qu'elle estimait irréel le sévère paysage étendu devant ses yeux, et le comparait naïvement aux vitraux coloriés de la chapelle.Pensant se tirer d'inquiétude, le baron Thiébault consulta des charlatans, ainsi nommait-on les médecins en ce temps-là. Sur les conseils de ces graves pédants, il donna à sa fille un nain d'Éthiopie, un bouffon qui descendait en ligne directe de Marcolphe, fou du sage roi Salomon, et un singe qui venait je ne sais d'où.Mais le nain, pris de soif, se laissa choir dans une bouteille où il se noya misérablement; le bouffon, ne pouvant exciter un sourire d'Ydoine, creva de dépit, et le singe, fidèle aux habitudes de sa race, singeant sa maîtresse, devint ennuyeux comme un président de cour civile.C'était à désespérer. Monseigneur Thiébault, cependant, s'attachait à un suprême espoir.L'époque était arrivée de donner un époux à Ydoine, et le baron pensait, non sans quelque raison, que la vue d'un beau jeune homme, galant et empressé, aurait la vertu de plaire à sa fille. «L'amour fera naître le sourire», se disait-il.Il dépêcha donc des hérauts vers les châteaux voisins pour y proclamer la seizième année de sa fille Ydoine.Il accourut des jeunes hommes de toutes parts, car on n'ignorait point la séduisante beauté de la châtelaine, non plus que le baron possédât de grands biens. Mais, au milieu des hommages et des flatteuses courtoisies, Ydoine conservait ses lèvres sérieuses.--Lequel te plaît-il mieux, Ydoine, parmi ces jeunes hommes qui s'empressent autour de toi? s'informa le baron.--Aucun.--Ton cœur n'éprouve point de penchant et n'a pas de préférence?--Non; ils m'ennuient tous également.Le baron tristement congédia les jeunes hommes, puis il demeura sept jours en méditation. Le huitième jour, au matin, il requit ses hérauts de monter sur les tours et d'y sonner à pleins poumons du cor et des trompes, afin d'ameuter les gens du pays ainsi que ceux des châteaux environnants; ce qu'ils exécutèrent avec succès. Alors, devant le peuple rassemblé, en présence des jeunes seigneurs dont Ydoine avait refusé la main, le baron parla en ces termes:--Nobles et vilains, voici que ma fille Ydoine est en âge d'être fiancée, mais ses lèvres ne s'ouvrent que pour soupirer et jamais pour sourire. Écoutez donc mes volontés. Je prends devant tous, au nom du seul Dieu qui me voit et me juge, l'engagement de donner ma fille et la moitié de mes biens à celui d'entre les jeunes hommes qui déposera dans la corbeille nuptiale le bijou, la parure, le talisman, capable de mettre ma fille en joie et de la faire sourire... Donc, vous qui prétendez à sa possession, partez, sellez vos palefrois et vos hippogriffes, parcourez le monde, rapportez des merveilles... Je vous donne rendez-vous ici au printemps de l'année prochaine, et mon Ydoine sera, je l'ai juré, à celui qui fera éclore le sourire sur ses lèvres!...IIOr, dans un village qui rampait humblement au fond de la vallée, il y avait un jeune homme de vingt ans nommé Amyle qui, de son métier, était dénicheur d'aiglons et d'orfraies.Un soir, au coucher du soleil, comme il chassait sur le rocher, fouillant les anfractuosités, à la recherche des nids, il s'approcha du château, et, soudain, il s'arrêta, ébloui, ravi en extase. Il venait d'apercevoir Ydoine qui se promenait, tout de blanc vêtue, le long des murailles vertes. Jamais encore le garçon n'avait contemplé une aussi suave créature, et il se frotta les yeux, croyant à quelque surnaturelle apparition. Mais un éternuement retentissant dirigea son attention vers la vieille dame respectable qui avait accoutumé de suivre la fille du seigneur, et la vue de cette personnalité plantureuse qui se dandinait lourdement à la manière des canards, de ce nez rubicond que l'abus du tabac à priser faisait ressembler à celui du notaire du village et de cette bouche hargneuse, telle celle du maître d'école admonestant les petits, ramena Amyle à des conceptions plus terrestres.Il se dissimula, se coula sur le granit comme il savait si adroitement faire pour surprendre les aiglons, et ainsi, il suivit à son tour Ydoine qui marchait, nonchalante, perdue en ses rêveries. Anxieux, haletant, il observait ses maintiens, ses poses, et il lui semblait que son cœur le brûlât lorsque, par un hasard heureux ou grâce à une habile tactique, il pouvait apercevoir le fin profil de l'enfant.Il attendit qu'elle eût terminé sa promenade; elle rentra au château, le pont-levis fut tiré, et Amyle demeurait encore là, continuant dans son esprit la chère vision. La nuit le chassa; il regagna le village en chantant sans trop comprendre pourquoi il chantait puisque, à suivre l'inconnue, il avait perdu tout son temps et venait au logis les mains vides. Il sentit alors qu'il aimait et, quand il eut fait cette belle découverte, il ne chanta plus que de mélancoliques villanelles, des airs qui paraissaient plutôt plaintes ou sanglots, car il n'ignorait point qu'un dénicheur d'oiseaux tel que lui, était indigne d'une fille de seigneur, et il se disait que son amour follement conçu lui tombait du ciel ainsi qu'une cruelle pénitence, à lui infligée sans doute en punition de son indiscrète curiosité.(suite plus bas.)Entrée et forteresse de Moussamoudou. Le prince Salim.Le minaret.LES ÉVÉNEMENTS DES COMORES.--Vue générale deMoussamoudou, capitale de l'île d'Anjouan. D'après les photographiescommuniquées à «l'Illustration» par M. Paul Drilhon.Le sultan Boura-Ali.Mgr FERRATALe nouveau nonce du pape à Paris va venir s'installer parmi nous dans quelques jours. Le moment est donc bien choisi pour étudier cette grave et attachante figure de prélat.Lorsque Mgr Czacki fut nommé nonce à Paris, il alla choisir l'auditeur de la nonciature au collège des nobles ecclésiastiques qui est la pépinière des diplomates pontificaux. Il connaissait Mgr Ferrata depuis plusieurs années et avait dit à Léon XIIl qui ne lui cachait pas toutes les difficultés qu'il allait avoir à surmonter à Paris: «Si vous voulez me donner un collaborateur utile, je vous demande la permission d'emmener à Paris Mgr Ferrata.»Le jeune prélat était déjà un peu au courant des affaires diplomatiques, non seulement parce qu'il faisait partie du collège des nobles ecclésiastiques, mais aussi parce qu'il était attaché à la secrétairerie d'État où Mgr Czacki avait la direction des affaires ecclésiastiques extraordinaires. Mgr Ferrata fut à Paris un fidèle collaborateur du nouveau nonce dans la mission, plus délicate et plus difficile que l'on ne croit, à cette époque surtout, d'entretenir les meilleurs rapports avec le gouvernement de la République sans pour cela froisser, en quoi que ce soit, les partis monarchiques qui s'agitaient beaucoup et se montraient plus papistes que le pape. On se souvient du scandale qui éclata dans le parti ultramontain quand on apprit que Mgr Czacki n'avait pas de meilleur ami que Gambetta.Mgr FERRATA Nouveau nonce apostoliqueà Paris.--Photographie D'Alessandri.Mgr Czacki créé cardinal et rentré à Rome, Mgr Ferrata l'y suivit et retourna à la secrétairerie d'État. Peu de temps après, l'ex-auditeur de la nonciature à Paris était envoyé comme nonce à Bruxelles. La position était extrêmement difficile; les relations entre le Saint-Siège et la Belgique avaient été interrompues pendant plusieurs années et le parti libéral à la tête duquel était M. Frère-Orban voyait revenir de très mauvais œil un représentant du pape. Mgr Ferrata, aussitôt, arrivé, fut en butte à tant d'attaques et d'hostilités qu'il ne crut pas pouvoir tenir longtemps. Il raconte lui-même qu'il tenait ses malles prêtes pour partir au premier signal; mais il fit tant et si bien que les hostilités cessèrent petit à petit. Elles avaient si bien cessé au bout de quatre ans, quand il fut rappelé à Rome pour prendre la direction du bureau des affaires ecclésiastiques extraordinaires à la secrétairerie d'État, qu'il reçut autant de manifestations de sympathies du côté du parti libéral que du côté catholique.Il était à peine installé à la secrétairerie d'État que tout le monde au Vatican le désignait comme futur nonce à Paris. Il y aurait même été envoyé après Mgr di Rende si Léon XIII n'avait cru devoir le faire attendre encore un peu parce qu'il était trop jeune, défaut que l'on venait de reprocher précisément à Mgr di Rende. Les bons souvenirs qu'il avait laissés à Paris, le tact et l'intelligence avec lesquels il avait su interpréter la pensée de Léon XIII, le désignaient tout naturellement à ce poste qui est peut-être le plus important de la diplomatie pontificale.Le nouveau nonce à Paris est né en 1817. Il est de taille moyenne, un peu fort pour son âge: figure ronde, douce, bonne, éclairée par des yeux qui révèlent une grande intelligence aussi bien qu'une ferme volonté. Il parle très bien français, c'est à peine si dans la prononciation de quelques mots on reconnaît son origine italienne.P. Ziégler.DUNKERQUE.--Incendie de l'usine à pétrole deCoudekerque-Branche.--D'après une photographie de M. Malfait.(Suite du "Sourire d'Ydoine", plus haut.)Quand, un matin de printemps, il entendit corner les trompes du château, il suivit ceux du village qui montaient à l'assaut du roc et même leur enseigna le chemin le plus court. Entendant les paroles du baron, il se forgea tout à coup un espoir chimérique et, avec son vaillant enthousiasme d'adolescent, il se promit de concourir, lui aussi; même il poussa la témérité jusqu'à s'imaginer que la sincérité de son ardent amour l'éclairerait dans la difficile recherche du talisman exigé et par ainsi le conduirait au triomphe.Mais, la première ardeur passée, rentrant au village, il perdit son assurance et tomba en grand désarroi.Comment découvrir ce talisman? Où l'aller quérir? Le baron engageait les seigneurs, ses rivaux, à parcourir le monde, à seller palefrois et hippogriffes; mais il était trop pauvre, lui, pour entreprendre un voyage aussi considérable, surtout en si peu de temps, car il ne possédait ni palefroi, ni hippogriffe et toute son écurie consistait en un vieux âne maigre et paresseux appelé Triquet, à cause de l'affection démonstrative que les triques témoignaient pour son échine.Néanmoins, il résolut de se mettre en route, pensant que celui-là n'a rien qui rien ne risque et qu'en somme avec une grosse provision de gourdins il réussirait à mener Triquet jusqu'à la province voisine où se tenait alors une foire. Il n'annonça son projet à personne par crainte des moqueries, et, une nuit, ayant rempli son escarcelle de gros sous, il descendit à l'écurie pour réveiller Triquet qui fit longtemps la sourde oreille, encore qu'il en eût deux et assez longues pour ne rien perdre des exhortations qu'on lui adressait.Amyle traversa des bois, puis des bois, puis des plaines, couchant sur la dure, dont il geignait, car l'hiver était venu et la neige tombait à flocons drus. Grâce aux triques, Triquet avançait, mais, chaque jour, Amyle en cassait une sur son échine, si bien que, maintenant qu'il errait dans les plaines, il était en souci de savoir comment il continuerait son voyage, vu qu'il ne lui restait plus qu'une trique et que les arbres ne poussaient plus autour de lui.Enfin, ayant gravi une côte, il découvrit là-bas, tout là-bas, une grande quantité de maisons groupées les unes contre les autres; il ne douta pas qu'il ne fût en présence d'une ville importante. Sa foi s'en accrut.--Hop! hop! Triquet! cria-t-il.Et, d'un vigoureux coup de bâton, il voulut inspirer à son âne une allure plus vive. Mais--ô la pire des infortunes!--le bâton rompit; Triquet, qui vit l'aventure, se cabra et, au lieu d'avancer, recula en agitant ses oreilles d'un air narquois. Amyle cogna des talons, cogna des poings, rien n'y fit. Force lui fut donc de descendre, de prendre Triquet par la bride et de le tirer derrière lui. Dans ce burlesque équipage, il s'achemina, lentement à vrai dire, car l'âne, s'arc-boutant de ses quatre fers sur le sol, ne faisait guère plus d'un pas toutes les deux minutes.Soudain, Amyle poussa un cri de joie en voyant venir à lui une femme qui, sous son bras, portait un bâton noir, tortu et noueux. Il l'accosta, la salua--bien qu'elle ne fût point jolie--et, poliment, lui demanda de lui vendre son bâton. La femme l'examina curieusement.--Et que voulez-vous faire de mon bâton? s'enquit-elle.--En frapper Triquet.--Je ne céderai pas mon bâton pour telle besogne.Alors Amyle supplia, sanglota et, pour attendrir la femme, qu'il supposait sensible comme toutes ses pareilles, il narra son histoire.--Je vois, dit la femme lorsqu'il eut achevé, que votre cœur est bon, puisqu'il est féru d'amour. Je vous donnerai mon bâton, mais n'allez pas plus loin, et rentrez en votre village.--Oh! interrompit Amyle, si c'est pour rentrer à l'écurie, point n'ai-je besoin, madame, de votre bâton. Triquet saura bien trotter, voire galoper, s'il s'en souvient encore!...--Je vous répète que ce bâton n'est pas pour frapper... Il vous donnera la main de votre élue.--Quoi! ce vilain bâton noir, tortu et noueux?...--Est le talisman qui fera sourire Ydoine.--Vous vous moquez, voulut riposter Amyle.Il se tut, transi d'effroi. La femme avait disparu dans un nuage embaumé, et Amyle ouït une voix douce qui disait:--Prends ce bâton, pique-le en un vase plein de terre grasse et le porte ainsi au seigneur Thiébault, qui devra le placer en un endroit éclairé où personne n'aura licence de pénétrer avant le jour fixé pour le concours. Quand tes rivaux se présenteront, laisse-les étaler leurs merveilles; seulement alors tu iras chercher le bâton et tu l'offriras à ton Ydoine. Va, et réjouis-toi en l'assurance que je te donne d'une heureuse issue...IIIAmyle crut en ces paroles et rentra au village d'un seul temps de galop. Une fois arrivé, il piqua le bâton en un vase plein de terre grasse et se présenta au Château-de-Velours.--Voici ce que j'apporte pour votre belle Ydoine, dit-il au baron.--Quoi? ce vilain bâton noir, tortu et noueux! Tu mériterais, insolent, qu'il te fût rompu sur le dos!--Gardez-vous-en bien! Il n'est point pour frapper, mais pour faire sourire et mettre en joie votre belle Ydoine, assura hardiment Amyle. J'ai le droit de concourir comme les autres, et vous devez suspendre tout jugement jusqu'au jour fixé.Le baron, étant juste, se rendit à cette raison. Il conduisit Amyle dans une pièce élevée du donjon, où le bâton et le vase furent déposés contre la fenêtre. Ensuite Amyle ferma lui-même la porte et en conserva les clefs.Les jours s'écoulèrent.Dès le commencement du mois d'avril, on vit arriver des chariots pesants traînés par quatre, six, huit et dix chevaux. Puis les seigneurs prétendants apparurent; ils étaient partis dix-huit et ne revenaient que trois, les autres s'étant découragés ou ayant perdu soit la vie, soit la liberté dans leurs voyages. Les trompes cornèrent de nouveau pour annoncer l'ouverture du concours et ameuter le peuple. Dans la salle des gardes, un trône avait été dressé où s'assit Ydoine encore vêtue de blanc.Et les seigneurs déployèrent leurs richesses.Le premier ouvrit des coffres qu'il renversa ensuite sur le tapis; une cascade de perles, de pierreries, jaillit, lumineuse et scintillante: diamants de Golconde, agates orientales, émeraudes du Pérou, améthystes des Indes et de Sibérie, escarboucles rayonnantes, jades de Chine, saphirs de Ceylan, turquoises de Perse, œils-de-serpent, œils-de-chat, lapis-lazzuli, grenats et rubis, topazes de Bohème.Ydoine regarda attentivement mais sans sourire, puis, prenant son miroir, elle vit ses dents de perles, ses yeux d'azur, et elle dédaigna les pierreries.Le second étala de somptueuses étoffes: brocarts, écarlates, velours, soies, satins, peluches, les merveilles d'Ispahan, de Tyr, d'Alexandrie, les mousselines de Sirinagor; puis, des fourrures précieuses, hermines royales, robes de peaux de léopard, férédjés turcs, vitchouras de Pologne, rosereaux d'Arkhangel.Ydoine estima plus belles la blancheur duvetée de ses joues et la soie or de sa chevelure; elle dédaigna les étoffes somptueuses.Le dernier rapportait toutes sortes de bijoux. Ydoine consentit à essayer un bracelet d'or, mais aussitôt elle le rejeta, trouvant que son poignet délié perdait à être ainsi caché.A considérer ces richesses, Amyle avait cru cent fois mourir de chagrin et de dépit. Hélas! que pourrait son pauvre bâton contre ces incroyables merveilles? Voyant l'indifférence d'Ydoine, il reprit courage.--A mon tour! s'écria-t-il, c'est à mon tour, n'est-ce pas?Le baron Thiébault, infiniment désolé, n'eut même pas la force de lui répondre. Amyle, au milieu de la stupeur générale, fendit la foule et disparut pour aller quérir son bâton. Dans un mortel silence on attendit.Enfin la porte s'ouvrit et Amyle parut portant le bâton piqué dans le vase plein de terre. Mais combien changé, ce bâton! Des feuilles vert tendre avaient poussé, des rameaux s'étaient développés et, tout en haut, tremblait une large rose blanche.Ydoine s'était dressée et, fixant la fleur, devint d'abord tout pâle; puis vivement, amoureusement, elle se pencha attirée par le frais parfum; chacun des pétales exhalait un épithalame de grisantes odeurs, et Ydoine savourait cette chose si douce, si suave, si belle, qui, jusqu'alors, lui avait été inconnue. Elle se pencha davantage et ses lèvres se détendirent.--Que c'est joli! murmura-t-elle d'une voix tremblante d'émotion.Elle se pencha, plus près encore, posa sa bouche sur la fleur, et ses lèvres enfin sourirent dans un baiser.--Que le ciel soit béni! cria le baron transporté d'allégresse.Ydoine releva la tête pour sourire à tous et à toutes, puis, délicatement, elle cueillit la rose, et la piqua dans ses cheveux. Alors, elle s'avança vers Amyle, lui prit la main, et dit:--Venez donc, mon fiancé, et regardez-moi en ce moment que je suis tout à fait belle!Telle est l'histoire d'Ydoine qui, dédaignant les diamants et les pierreries, les étoffes somptueuses et les bijoux précieux, se donna pour une rose blanche...Le fait peut paraître invraisemblable--mais il s'est passé au temps où la reine Berthe filait.Gustave Guesviller.NOTES ET IMPRESSIONSL'on est plus souvent dupe par la défiance que par la confiance.Retz.** *Quand on a fait des fautes par la tête, tout est pardonnable; quand on a péché par le cœur, il n'y a pas de remède et par suite pas d'excuse.Talleyrand.** *Il n'y a pas un abîme entre celles qui nous trompent pour un autre et celles qui en trompent un autre pour nous.Émile Augier.** *Les bonheurs longtemps différés et qu'on a crus perdus sont les plus doux, les plus durables, les plus profonds.(Violette Mérian).Aug. Filon.** *L'échelle sociale n'est, après tout, qu'un escalier parisien renversé: elle commence au septième étage pour finir au premier.(Ibid.)Aug. Filon.** *Deux ou trois rayons de soleil consolent d'une semaine de pluie: c'est toute l'histoire de la vie avec ses joies qui font si vite oublier ses peines.L'abbé H. Perreyve.** *Un homme d'esprit peut consentir à passer pour une bête,--pour un sot, jamais.Guy Delaforèt.** *Un cours d'éloquence ou de poésie n'est possible et n'a de substance et de prix que s'il est l'œuvre commune de l'auditoire et du maître.J.-J. Weiss.** *La justesse toute seule est aussi du génie.J.-J. Weiss.** *Il faut beaucoup de force d'âme ou beaucoup d'indifférence pour jouir sans trouble de biens qu'on est assuré de perdre le lendemain.** *Tout ce qui rampe, on sent le besoin de l'écraser.G.-M. Valtour.La semaine parlementaire.Les tarifs douaniers.--La Chambre a abordé la discussion des divers articles de la loi spécifiant les tarifs qui seront appliqués aux marchandises à leur entrée en France. Il y là la matière d'un volume et, par conséquent, il n'y a pas lieu de donner même une analyse de cette discussion. Il suffit de constater une fois de plus que les doctrines protectionnistes de la commission et de son président, M. Méline, triomphent sur tous les articles, malgré l'intervention du gouvernement qui, en dépit du droit constitutionnel assurant sa liberté dans les négociations avec l'étranger, se rend compte des immenses difficultés que va lui créer une pareille loi. Il est évident, en effet, que le parlement reconnaîtra les prérogatives du pouvoir exécutif, c'est-à-dire la faculté qui lui est assurée par la Constitution de conclure des traités au mieux des intérêts du pays, sous sa responsabilité, et sauf ratification par les Chambres. Mais il sera tout au moins fort gêné par cette certitude, que toutes les concessions consenties par lui en faveur des nations disposées à nous donner en retour certains avantages seront par avance désapprouvées par les représentants du pays. Il y a là une source de conflits incessants dont on ne peut prévoir l'issue.L'inquiétude est d'autant plus légitime sur ce point que, sans avoir aucun parti pris sur cette question difficile, dans laquelle les deux adversaires produisent tour à tour des arguments qui semblent décisifs, on peut cependant se demander si l'absolutisme protectionniste de la Chambre ne constitue pas un danger. On est d'autant plus fondé à le croire, qu'à un certain moment, la Chambre elle-même a paru ébranlée et a été forcée de se déjuger. L'incident, très significatif, mérite d'être mentionné.Il s'agissait des peaux brutes, fraîches ou sèches, grandes ou petites. La commission des douanes et le gouvernement en demandaient l'entrée en franchise. C'est qu'ici il n'y avait pas de doute, car la discussion a établi de la façon la plus claire qu'en mettant obstacle à l'importation des peaux, on ruinait quantité d'industries françaises qui les réexportent sous forme d'objets ouvrés. Or, l'ensemble de ces opérations commerciales représente un mouvement d'affaires de 550 millions de francs par an. M. Lavertujon, dans un discours absolument technique qui a vivement frappé l'assemblée, a cité un exemple qui montre comment, dans certains cas, la protection à outrance peut aller contre son but.Soupçonne-t-on de quel bénéfice se contentent nos fabricants de gants? Ce bénéfice oscille entre 20 et 25 centimes par douzaine de gants valant de 30 à 33 fr. Grâce à cette modération, qui permet d'affronter la concurrence étrangère, grâce aussi à de merveilleux perfectionnements d'outillage, cette fabrication joint l'élégance au bon marché, si bien que, aux États-Unis--le pays où M. Mac Kinley cherche à fermer la porte à nos produits--l'importation des gants français a augmenté dans une proportion de 62 pour cent. Or, un député protectionniste, M. Milochau, proposait de taxer les peaux sèches qui sont employées dans la ganterie. M. Lavertujon a établi que les droits demandés équivalaient à un franc par chaque douzaine de gants. Le bénéfice actuel étant, comme nous l'avons dit, de 25 centimes pour la même quantité, c'était obliger les fabricants à augmenter leurs prix d'une somme égale et par conséquent les mettre hors d'état de lutter avec la concurrence étrangère.La démonstration a été cette fois saisissante; aussi l'entrée des peaux en franchise a-t-elle été votée à une majorité considérable: 440 voix contre 60. Mais, en présence d'un exemple aussi décisif, ne peut-on se demander s'il n'est pas bien d'autres cas, moins évidents au premier abord, dans lesquels la protection accordée à un produit pourrait avoir pour effet d'apporter des entraves au développement de nos industries nationales? Une remarque qui a sa valeur est que la presse, dans son ensemble, est libre-échangiste. Cela est si vrai que le journal la France, qui se fait gloire de rappeler de temps à autre les principes émis par son ancien directeur, a pu constater, d'une part, que l'unanimité de la presse protestait contre les tendances protectionnistes de la Chambre, et de l'autre que la Chambre ne tenait aucun compte de ces protestations, et la France en conclut à «l'impuissance de la presse», la théorie favorite de M. de Girardin. Étant donné qu'un journal ne réussit qu'à la condition de représenter l'opinion moyenne de ses lecteurs et que ceux-ci nomment les députés, on en arrive à se demander comment se forme l'opinion publique et aussi ce qu'elle vaut, puisque ceux à qui elle donne sa confiance arrivent à des conclusions diamétralement opposées.La question des courses au Sénat.--On croyait que la loi relative aux courses serait ratifiée par la Chambre haute de façon à rendre possible le fonctionnement du pari mutuel à la grande réunion de dimanche dernier à Auteuil. Il n'en a pas été ainsi et le Sénat--auquel on demande trop souvent, il faut le reconnaître, des votes hâtifs--a tenu à examiner de près le projet qui lui était apporté. Tout s'est bien passé tant que le débat a porté sur les mesures prises pour empêcher l'exploitation du pari par des spéculateurs. Mais on a cessé de s'entendre quand on en est arrivé à l'article 5 qui établit une exception en faveur des sociétés de courses légalement constituées et auxquelles est accordée la faculté d'établir sur leurs hippodromes, sous leur responsabilité et à certaines conditions déterminées, le jeu connu sous le nom de pari mutuel.Malgré les efforts de M. Develle et après une discussion assez vive à laquelle ont pris part M. Bérenger, le général Deffis, M. Tirard et M. Léon Renault, le Sénat, estimant que cet article n'était pas suffisamment clair et impliquait une contradiction avec les articles précédents, l'a renvoyé à la commission pour être examiné à nouveau.Cependant, en fin de compte, l'esprit de conciliation l'a emporté, et, dans la séance de lundi, la loi sur les courses a été votée par le Sénat telle qu'elle lui était venue de la Chambre. Deux petites modifications ont été introduites dans l'article 5, qui autorise le pari-mutuel. Encore ces modifications sont-elles toutes de forme; elles répondent à peine aux critiques formulées dans la séance de vendredi. On s'est contenté de mettre à la fin d'un article ce qui était au commencement, et la loi reste avec ses défauts, ses imperfections, ses contradictions, on le verra bien dans la pratique.Voici l'article 5, tel qu'il a été rédigé par la commission:Toutefois, les sociétés remplissant les conditions prescrites par l'article 2 pourront, en vertu d'une autorisation spéciale, et toujours révocable, du ministre de l'agriculture, et moyennant un prélèvement fixe en faveur de l'Assistance publique et de l'élevage, organiser le pari mutuel sur leurs champs de course exclusivement, sans qu'il soit dérogé aux autres prescriptions de l'article précédent.Un décret, rendu sur la proposition du ministre de l'agriculture, déterminera la quotité des prélèvements ci-dessus visés, les formes et les conditions de fonctionnement du pari mutuel.Quoi qu'il en soit, dimanche prochain, le pari mutuel pourra faire une rentrée triomphante sur l'hippodrome de Longchamps.Au début de cette même séance, le Sénat avait adopté, malgré une vive opposition de M. Halgan, qui a prononcé à ce sujet un discours très étudié auquel M. le ministre de l'instruction publique n'a peut-être pas complètement répondu, un projet autorisant la ville de Versailles à emprunter un million de francs pour construire un nouveau lycée de jeunes filles.Élections du 31 mai.--Une élection sénatoriale a eu lieu dimanche dernier dans le Lot. Il s'agissait de remplacer le général Campenon, sénateur inamovible républicain, décédé, dont le siège a été attribué par le sort à ce département.Après deux tours de scrutin, M. Pauliac a été élu par 372 voix, contre 305 à M. Relhié. Les deux candidats étaient républicains.--Une élection législative a eu lieu le même jour dans la Côte-d'Or, première circonscription de Beaune, en remplacement de M. Prost, décédé. M. Ricard, candidat radical, a été élu par 5,248 voix contre 5,070 à M. Bouhey-Allex, socialiste.Les questions sociales et Léon XIII.--Partout aujourd'hui les questions sociales tendent de plus en plus à prendre le pas sur les questions purement politiques. Tous les gouvernements s'en préoccupent et des régions officielles l'étude des réformes qui intéressent l'ouvrier est passée dans les salons mêmes où le socialisme est devenu depuis quelque temps une mode et une mode bien portée. Que sera-ce maintenant, alors que le chef de l'Église en personne rappelle aux riches «qu'ils ont pour devoir de veiller aux intérêts des déshérités de ce monde»?L'encyclique de Léon XIII sur la question sociale était impatiemment attendue depuis longtemps, et elle a eu le retentissement qu'elle devait avoir. En effet, comme l'a fait remarquer un écrivain qui n'est pas suspect de complaisance pour le parti catholique, M. Pierre Laffitte, directeur de laRevue positiviste, la parole du pape, en cette circonstance, a une haute portée. En faisant abstraction de tout parti pris, quelle que soit la religion à laquelle on appartient, on ne peut méconnaître, comme le dit M. Laffitte, «qu'il n'existe dans le monde aucune autorité morale qui se puisse comparer, même de loin, à l'autorité du pape»; et M. Laffitte ajoute: «Un écrivain, un philosophe, un homme d'État s'adresse à quelques centaines, à quelques milliers d'auditeurs ou de lecteurs. Le jeune empereur d'Allemagne lui-même, quand il traite les questions sociales entre un discours militaire et un discours pédagogique, n'est écouté que de son peuple. Livres ou discours, qu'est-ce donc auprès de cette parole qui, commentée par le clergé catholique, de l'évêque au curé de village, va retentir jusqu'aux dernières limites du monde civilisé?... La lettre de Léon XIII n'est donc pas une manifestation platonique... Elle produit ceci que des millions d'hommes ayant vécu jusqu'ici dans l'ignorance ou l'insouciance des questions sociales sauront dorénavant que ces questions s'imposent à nous et que l'heure est venue de faire un choix: canaliser le torrent ou qu'il nous emporte.»On ne peut mieux dire et, en effet, l'importance de l'Encyclique tient beaucoup moins aux doctrines qu'elle renferme qu'au fait même de son apparition, et à ce point de vue tous les gouvernements comprennent qu'ils doivent en tenir compte. Le Vatican est peut-être le seul coin du monde où l'on conserve les traditions de la grande politique. On y connaît le secret de la véritable puissance et si le chef suprême de l'Église proclame que l'heure est venue de donner la première place aux réformes sociales, il donne à tous ceux qui ont une part dans la direction des choses humaines, chefs d'État ou détenteurs de la richesse publique, un avertissement qu'ils doivent méditer.La délimitation des frontières de la Guyane: Arbitrage du Tsar.--On se rappelle qu'un conflit s'était élevé entre le gouvernement des Pays-Bas au sujet de la délimitation des frontières qui séparent les territoires que ces deux pays possèdent dans la Guyane.D'un commun accord, les deux gouvernements ont soumis le point litigieux à l'arbitrage de l'empereur de Russie qui vient de rendre la décision suivante:«L'Aoua devra être considéré comme fleuve limite et servir de frontière entre la Guyane française et la Guyane hollandaise. Le territoire en amont du confluent des rivières Tapanahoni et Aoua doit, désormais, appartenir à la Hollande; seront respectés, d'ailleurs, tous les droits acquis de bonne foi par les ressortissants français dans les limites du territoire qui a fait l'objet de la présente décision.»Cette sentence aura pour effet d'enlever à la France un territoire assez considérable puisqu'il constitue leHinterlandd'environ un quart du littoral de la Guyane française.L'Exposition de Moscou.--On s'était demandé si l'empereur de Russie irait visiter l'Exposition française organisée à Moscou, et, supposant que le tsar s'abstiendrait, un certain nombre de feuilles étrangères avait cherché à donner par avance à sa réserve une interprétation politique, naturellement défavorable à la France. Le fait a démenti ces hypothèses peu bienveillantes. Toutefois nous nous garderons, tombant dans le travers contraire, de donner à sa visite un caractère accentué quelle ne saurait avoir. En venant à notre exposition, le tsar a accompli un acte de courtoisie tout naturel en pareille circonstance. Ce que l'on peut constater, c'est que l'accueil qui lui a été fait a été très enthousiaste.Le grand-duc Serge, gouverneur général, accompagné de la grande duchesse, est arrivé d'abord, pour annoncer l'empereur et l'impératrice. Cinq minutes après, le tsar faisait son entrée, salué de hourras frénétiques.L'empereur et l'impératrice ont été reçus par M. le comte de Vauvineux, M. de Kergaradec, consul général à Moscou, M. Dietz-Monin. Il était accompagné de sa maison militaire et du commandant général des troupes de la circonscription de Moscou.Un orchestre militaire a joué l'hymne national russe.Leurs Majestés ont parcouru l'Exposition. Elles ont acheté plusieurs objets; d'autres leur ont été offerts en présents. Ensuite visite au panorama du couronnement. Les souverains se sont rendus ensuite dans le pavillon impérial, où un lunch leur a été servi. Après un repos d'une demi-heure, pendant lequel ils se sont entretenus avec de nombreux exposants, l'empereur et l'impératrice ont traversé le pavillon militaire et ont quitté l'Exposition pour se rendre au Kremlin.Nécrologie.--M. Gustave Trubert, conseiller maître honoraire à la Cour des Comptes.M. Léo Aymé, sénateur des Deux-Sèvres.M. Henri Amat, ancien député.M. Émile Lisbonne, directeur des constructions navales en retraite.`LA BECQUÉE.LE CONCOURS DES CHIENS DE LUXELes concurrents.EXPOSITION CANINE DE 1891Madame,J'ai l'honneur de vous informer que le Comité de la Société offrira le 25 mai prochain, de 2 à 4 heures, un concours de petits chiens de luxe, tenus en laisse et présentés par des dames.Les concurrents n'auront pas besoin d'être engagés ni de figurer à l'exposition, il suffira de les faire inscrire au secrétariat avant le 24 mai, et de les amener à l'heure indiquée.Nous serions heureux, madame, que vous voulussiez bien vous intéresser à ce concours en y faisant inscrire un ou plusieurs sujets.Veuillez agréer, etc.Telle était l'invitation adressée à nombre de jolies Parisiennes par la Société centrale pour l'amélioration des chiens. L'idée de ce concours de chiens, présentés par leurs maîtresses elles-mêmes, était originale et ne pouvait manquer d'avoir du succès.En effet, le chien, que l'on donne avec raison comme l'ami de l'homme, est bien plus encore celui de la femme: à lui, dans le ménage, les sourires, les compliments et les caresses les plus sincères. Les accès de mauvaise humeur contre le mari se traduisent toujours par un redoublement de tendresse démonstrative pour le chien que monsieur, de son côté, comble de prévenance pour faire sa cour: c'est évidemment le plus heureux des trois, dans la famille moderne.Aussi la veillé du concours les journaux publiaient-ils une note annonçant «qu'une centaine de dames du mondeavaient déjà fait inscrire leurs chiens, et que les flots de rubans seraient chaudement disputés.»L'inscriptionL'annonce était tentante, et rédigée en termes dénotant une connaissance parfaite de l'esprit féminin. Comment résister au désir de faire admirer son «toutou» et sa précieuse petite personne un peu aussi, par la même occasion, en compagnie d'une centaine de dames du monde, auxquelles on disputera les flots de rubans en question, récompense dont le nom même sonne agréablement aux oreilles d'une coquette.Le 25 mai donc, le petit coin des Tuileries, sur la terrasse au bord de l'eau, offrait un tableau du genre le plus parisien, et dont nos lecteurs vont retrouver ici les épisodes les plus humoristiques.A tout seigneur, tout honneur: voici d'abord les concurrents tenus en laisse.Au centre du tableau se dresse une de ces petites chiennes havanaises, idoles habituelles des dames (qui ne sont pas toujours du monde); cette séduisante créature, tondue en lion, les crins ébouriffés retombant sur les yeux, excite le plus vif intérêt parmi les roquets de toutes sortes qui l'entourent et s'efforcent de l'approcher, pour faire connaissance. C'est une petite séance deflirt, en règle. Voici le jeune homme à la mode sous les traits de l'élégante levrette (sans pal'tot, qui voilerait ses formes d'un aristocratique efflanquement); l'artiste inspiré, peintre ou pianiste des salons, étalant dans un désordre savant l'opulente crinière et la soyeuse barbe du caniche vaniteux; des seigneurs de moindres importance: griffons, king's-charles, etc., et enfin au premier plan, à gauche, un carlin de forte encolure, trapu, au ventre énorme, aux pattes grêles, à la face déprimée, tient assez brillamment l'emploi des financiers... de comédie, cela va sans dire.La petite baronne.Voici maintenant l'Inscription; les dames défilent devant le guichet, déclinant leurs noms, titres et qualités, ainsi que ceux des concurrents qu'elles prennent dans leurs bras pour les élever à la hauteur du rayon visuel d'un grave employé, placé derrière le grillage, et chargé de les inscrire. A côté du guichet se tient un superbe valet de pied de l'exposition, correct autant qu'imposant dans sa livrée battant neuve. Il contemple, avec satisfaction sans doute, la file des gracieuses silhouettes féminines allongées dans leurs robes-fourreaux, se lorgnant avec leurs face-à-mains et conduisant en laisse leurs favoris.A quelques-unes, cependant, cette façon de présenter soi-même leur chien semblerait un peu vulgaire. «A quoi servirait alors d'avoir des gens, ma chère?» Lapetite baronnel'a senti comme il convient: aussi la voilà qui s'avance, ne portant rien, comme le quatrième officier de Marlborough, le nez au vent, la taille fine et cambrée.Admis.Derrière marche le valet de pied du style le plus pur: la face rasée et rubiconde, le torse puissant sanglé dans la redingote de livrée, les jambes nerveuses moulées par la culotte de peau et les bottes à revers, notaire par en haut et jockey par en bas, un domestique de grande maison enfin, parfaitement insolent ou obséquieux, suivant le cas. Dans ses mains, gantées de frais, repose, sur un coussin de soie, un microscopique chien havanais, gros comme le poing et hargneux comme un bull-dog.«Voici bien des embarras, se dit, en regardant cette entrée à sensation, la dame qui a beaucoup de chiens (beaucoup plus que de chien, dirait Boireau), et qui les apporte elle-même, tous. Notre collaborateur a croqué sur le vif sa massive silhouette, et cependant, gageons qu'elle ne se reconnaîtra pas. Nous ne la voyons que de dos, il est vrai, mais quel dos! mafflu, et débordant de cet étonnant pourpoint, orné de soutaches qui figurent deux points d'interrogation! Deux chiens sous chaque bras, deux autres tenus à chaque main, tirant chacun de son côté, et entortillant leur laisse autour des piliers qui servent de jambes à la séduisante personne, voilà certes un équipage un peu bien gênant pour circuler dans Paris, mais confier à un domestique les «pauvres chéris», jamais, madame; il faudrait n'avoir pas de cœur! et ladame qui a beaucoup de chienspeut, en effet, avoir également beaucoup de cœur.Une femme qui a beaucoup de chiens.Mais tous les chiens ne sont pas admis à concourir; il faut, devant le gentleman du guichet, justifier de la pureté de la race, et des qualités de l'individu (au point de vue plastique, bien entendu). Aussi y a-t-il des grincements de dents et des froissements d'amour-propre, à côté des vanités satisfaites. Voici les deux types représentant ces sentiments:Admis! la jolie propriétaire du chien passe souriante, serrant tendrement le précieux animal, sous son long mantelet aux entournures surélevées qui lui fait des épaules délicieusement difformes.Refusé! Jamais Mme Gibou ne digérera cette avanie. Refuser sa Liline! (une abominable mâtine sans forme ni race), tandis qu'on reçoit des horreurs pareilles; il est vrai que certaines personnes effrontées ont des manigances pour disposer en leur faveur les membres du jury. On sait comment; mais Mme Gibou ne mange pas de ce pain-là. la voilà donc, la justice des hommes! Mme Gibou commence à entrevoir l'urgence d'une réforme sociale.Le concours.Suivons sa rivale plus favorisée, et pénétrons enfin dans l'enceinte réservée au concours.C'est une sorte d'allée fermée par des toiles rayées aux couleurs vives. De chaque côté sont assises en deux longues haies se faisant face les dames qui tiennent leurs chiens en laisse! Les «toutous», étonnés et ravis de se trouver réunis en si grand nombre, tirent sur les cordes, jappent, grondent, s'élancent, etc. Les membres du jury circulent derrière chaque rangée, regardant attentivement les chiens, et quelque peu aussi les propriétaires, quand elles sont jolies, et prenant des notes avec toute la gravité désirable.Enfin, pour terminer, voici l'intruse: figure sèche, tenue de marchande à la toilette, contenance embarrassée et cauteleuse. C'est une marchande de chiens qui s'est glissée parmi les «dames du monde», au mépris des règlements. Elle espère qu'un de ses pensionnaires remportera un prix qui doublera sa valeur.Refusé.Une intruse.En attendant, craignant que la fraude ne soit démasquée, elle se fait petite, se faufile, et pour éviter d'attirer l'attention des surveillants recommande à ses roquets d'être bien sages. Que le succès vienne, elle relèvera la tête et retrouvera toute l'insolence des parvenus. Que de mortelles sont marchandes de chiens en ce point!Les opérations du jury ont duré une heure environ. Pendant ce temps, les dames restaient assises, tenant leurs chiens, et s'étudiant à garder une attitude gracieuse devant la galerie, ce qui ne laissait pas que de devenir un peu embarrassant.Enfin l'on proclame les prix; on remet aux heureux vainqueurs les flots de rubans convoités.Puis, satisfaite ou mécontente, chacune se retire, non sans avoir jeté un coup-d'œil sur les vastes chenils de l'exposition, où, moins heureux que leurs congénères de luxe, les chiens de chasse, prisonniers, bâillent à se démonter les mâchoires, avec des gémissements plaintifs.Louis d'Hurcourt.ORSAT Tué le 8 avril à Bissandougou.--Phot. Bar et Couadou.Les sauterelles d'Algérie à l'époque de la ponte.--Phot.L. Famin et Cie. (Voir l'article page 504.)
L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 cent.
SAMEDI 6 JUIN 1891
49e Année.--N° 2519
Le Petit-Trianon. Le théâtre: l'entrée de la reine.
LA FETE DE TRIANON.--Représentation dramatique organiséedans le théâtre de Marie-Antoinette par le comité du monument Houdon.
Le nom de Mme Weiss terminait notre dernière causerie. Il ouvrira celle-ci. Je dois un post-scriptum à ce que je disais de l'empoisonneuse qui a si dramatiquement--et j'ajoute si bravement--usé du poison contre elle-même. La strychnine qu'elle cachait dans un ourlet de son mouchoir me fait oublier l'arsenic qu'elle glissait dans les babouches de ses enfants. On a beau dire, comme un truisme prudhommesque, que le suicide est une lâcheté, voilà un suicide vraiment crâne, et si les deux coupables ont commis un crime, ils l'ont payé argent comptant. Roques se loge une balle dans la tête, Mme Weiss s'empoisonne. Tous les drames de cour d'assises n'ont pas un dénouement aussi fier, et la sympathie est revenue aux troisièmes rôles depuis que le rideau est tombé sur cette tragédie bourgeoise.
J'aurais voulu que Chambige eût un peu de la fermeté de Roques. Quant à Mme Weiss, elle a expié avec une rapidité poignante. Combien d'autres se fussent condamnées à vivre!
Elle serait sortie, jeune encore, de la prison, et les hommages ne lui eussent pas manqué. M. Weiss, le pauvre et honnête homme qui reste seul avec ses enfants, n'a-t-il pas entendu murmurer à ses oreilles ce mot, dit par un inconnu, un curieux, comme le héros du Mariage blanc de M. Lemaitre:
--Ah! si elle était libre!
Elle s'est faite libre. Nulle justice en ce bas monde n'a plus le droit de lui demander compte de ses actions. Elle ne s'est raccrochée à aucun espoir, à la perspective d'aucune commutation de peine! elle est allée tout droit à la mort, après avoir gâché et usé la vie.
Ce qui l'explique bien, cette femme, c'est qu'elle est Russe. Le néant même n'effraye pas les Russes. Ces âmes slaves ont l'appétit de la mort. Elles ne détestent pas non plus le drame. Je m'étonne que Mme Weiss ne se soit pas tuée en pleine audience comme la malheureuse Feyghine, autre Russe maintenant oubliée, qui voulait se tirer un coup de revolver en plein théâtre. La mise en scène, pour peu surtout qu'elle ait un reflet d'héroïsme, doit tenter ces détraquées. Cependant, pour Mme Weiss, la mort a été douloureuse, sans phrases, et obscure.
Elle laisse une lettre cachetée portant cette suscription: Pour mes enfants, quand ils auront quinze ans. Cette lettre, le mari peut la garder, les enfants pourront la lire sans rougir de celle qui n'est plus. Elle équivaut à la lettre de rémission que les rois octroyaient autrefois aux coupables, avec cette différence que la condamnée ici s'est rachetée elle-même et qu'elle ne s'est pas amnistiée. Paix à cette femme! Ce n'était pas un cœur vulgaire.
Mais, depuis Chambige jusqu'à elle, que d'esprits oscillants ont été tout à fait oblitérés par des états d'âmes, le besoin debourgétiser, si je puis dire--sans que M. Bourget soit en cause--et les psychologies ténues et maladives!
On est de son temps, voilà ce que cela prouve, et je ne vais pas répéter pour la cent millième fois le mot de névrose. Non, d'autant plus qu'il fait très beau pour le moment, et que juin souriant semble devoir nous consoler de mai maussade. Le Grand-Prix pourra être couru sans pluie comme la fête des Fleurs a été célébrée sans rafales. Paris bat son plein. Bals, dîners, concerts, comédies, représentations de bienfaisance ou représentations de chic. Partout il y a une attraction, des invitations, des vers ou de la musique. Si les déménageurs qui font le service des maisons de campagne se plaignent de n'avoir pas été repris encore par les Parisiens qui retardent leur villégiature, en revanche les graveurs de programmes pour soirées doivent avoir eu de l'ouvrage.
Depuis le grand bal paré de la princesse de Léon, c'est une succession defive o'clockou dethéâtre-parties.On joue plus la comédie dans les salons que dans les théâtres. C'est une rage. Les gens du monde se font directeurs de spectacles. On estimpresarioouimpresaria.
M. Delamarre n'a-t-il pas fait installer, avenue Percier, un théâtre pour y donner une fête Louis XVI, comme à Trianon? Acteurs et invités, tout le monde en poudre. L'ambassadeur de la Grande-Bretagne, l'aimable lord Lytton, ne promet-il pas la comédie à ses invités, cette semaine? Le mot de représentationselectest ici tout à fait de mise. On est en Angleterre.
AuxMirlitons, à l'Épatant, comme vous voudrez, mais je n'aime pas ce nom l'Épatant, on donnera, quand paraîtront ces lignes, une revue du spirituelreviewerM. de Massa:Floréal, une revue de printemps, dont les flonflons s'envoleront, rue Royale, la veille et le jour du Grand-Prix. Et ce n'est pas tout. Le théâtre envahit la vie privée. Les comédiens ne travaillent plus que pour les salons et les salons ne s'ouvrent plus que pour les journaux. Un maître de maison fin de siècle n'a qu'une idée en tête:Avoir une bonne presse.
Donne-t-on un dîner? Vite, la liste des convives expédiée à la gazette. Je dis les convives, je pourrais presque dire le menu. On lira bientôt:Excellent potage à la reine, hier, chez la marquise de X...ou encore:Le cuisinier du comte de Z... est célèbre. Hier, les invités du comte ont particulièrement goûté un certain chaud-froid de volaille...Vous croyez que je plaisante? On y viendra. On imprime déjà les noms, on décrit les toilettes. Les crus de la cave et la description des entremets suivront bientôt, comme pour les repas officiels. O douce intimité des repas de famille, où es-tu?
Il faudrait, pour la retrouver, remonter aux temps fabuleux. On vit en plein air. On ouvre avec fièvre sa maison aux indiscrétions, on mendie une mention dans les chroniques, quitte à minauder ensuite quelque phrase comme celle-ci:
--Vraiment, ces journalistes sont d'un sans-gêne! Ils disent tout, racontent tout! Il n'y a plus de vie privée!
Eh! non, parbleu, il n'y en a plus! Mais à qui la faute? Les maisons sont de verre aujourd'hui, comme les fortunes. Le besoin d'être imprimé tout vif affole les cervelles. Et si les journalistes disent tout, c'est qu'on leur demande tout.
--Cela aura bien une fin! disent les penseurs.
Et pourquoi cela finirait-il, puisque cela a commencé et que cela croit et embellit? Si je dis embellit, c'est que je tiens à être courtois.
** *
Pour une fête, par exemple, qui méritait tout l'empressement des reporters, la fête de Trianon peut passer pour un modèle. De la musique militaire dans leJardin Français. De la musique de Rameau et de Rousseau (musique de littérateur, celle-ci) dans la salle. C'était charmant et ce petit coin silencieux de Versailles a du s'étonner de voir arriver en mail-coach, tous grelots sonnants, tant de jolies femmes en toilettes claires.
L'orage, qui s'est abattu sur Paris lundi dernier, avait eu soin de ne pas troubler l'arrivée des visiteurs qui s'était faite par un beau soleil.
J'avoue que j'ai regretté l'absence de M. Delaunay dont les journaux nous avaient annoncé la réapparition en costume de Fortunio ou de marquis Louis XVI et qui devait nous dire des vers de M. Clarétie. M. Delaunay était le clou de la représentation et c'est un érysipèle, peut-être un furoncle, qui nous a privés de ce clou-là.
Mais il paraît que ce n'était pas la représentation que nous avons vue qui était à voir. M. H..., un peintre versaillais, me disait quelle impression d'art il avait éprouvée, le matin, dans la jolie petite salle dorée et pomponnée, mais encore obscure, pendant qu'on y répétait le ballet composé sur de vieux airs du temps passé par M. Hansen et dansé par les artistes de l'Opéra.
--Mon cher, me disait M. H..., vous ne vous doutez pas du charme de cette représentation à demi-mystérieuse où les jolies ballerines en toilettes d'été semblaient des ombres silencieuses, dansant au son quasi-mélancolique d'un orchestre presque invisible. C'était brillant ce ballet, l'Amour et Psyché, aux lumières des bougies, avec les costumes mythologiques de l'opéra d'Ascanio. Mais combien cela était plus attirant et plein de poésie dans le clair-obscur d'un matin où l'été, par les interstices des volets mi-clos, laissait entrer le jaillissement vainqueur de sa lumière électrique.
«Vénus, Psyché, Cupidon, eh! oui, c'était exquis avec les soieries, les paillons, le demi-nu du ballet d'opéra; mais ce ballet dansé en robes longues, en petites robes bleues à pois blancs, ou en robesmastic, ces petits talons relevant prestement les jupes longues, ces grâces d'idylles antiques avec des atours de grisettes de Murger, rien de plus particulier, rien de plus délicieux. Vous, abonné, vous connaissez Othalini, Lobstein ou Invernizzi en nymphes, en déesses; mais Invernizzi figurant Bacchus en robe d'été et Othalini courant sans carquois avec le frisottis de ses cheveux blonds, tout à fait joli, mon cher. Sans compter que ce parisianisme se doublait déjà de je ne sais quelle mélancolie que j'appellerai archéologique. Oui, pendant ces rigodons et ces gavottes il me semblait que la petite salle, tout doucement, s'emplissait de fantômes et que de pâles figures du vieux temps venaient au fond des loges, dans l'encadrement d'or des œils de bœufs, contempler ces demi-vivantes dansant le ballet deDardanus. Et, tout à coup,--qu'auriez-vous dit de cela, vous qui vous piquez d'écrire?--ne voilà-t-il pas une ombre qui passe en effet sur ces tentures bleues de ciel et ces statuettes dorées, une ombre rapide, furtive, inquiétante, une chauve-souris réveillée de son sommeil comme la salle elle-même, et se demandant ainsi que les échos du petit-théâtre: Pourquoi ce bruit, ces lumières, ces danses qui semblaient finies? Est-ce que le siècle passé recommence, et qui donc tout à l'heure entrera dans la salle? est-ce la reine? est-ce le peuple-roi?
--Oh! le peuple-roi, cher ami, l'argent-roi!
--Sans doute. Nous sommes en 1891. C'est égal, j'ai éprouvé là une sensation délicieusement raffinée, dans le genre de celles que pouvait ressentir feu le roi de Bavière, épris de ses belles folies.
«Vous allez vous moquer de moi? J'ai eu les larmes aux yeux, de vraies larmes, pendant la gavotte de Gluck, et je n'ai jamais eu le sentiment plus profond de l'art intime et aussi de la vanité de la vie, du peu qui reste de tout un siècle! un refrain, un rigodon, comme après la mort d'une fleur, ce quelque chose de subtil: un parfum.
--Eh bien, mon cher B..., puisque vous êtes peintre, peignez-nous cette sensation là et donnez-nous au prochain Salon leBallet des Ombres.
** *
Il le fera peut-être, comme je le lui ai dit, et son tableau sera moins macabre que cette lithographie d'Appel qui s'étale depuis quelques jours sur nos murailles et qui représente un phénomène, un être à deux corps et deux têtes, deux jeunes filles, jolies d'ailleurs et vêtues de rose, qui jouent du violon chacune de son côté. Reliées par un seul abdomen, ces deux êtres, pourtant si distincts, n'en forment qu'un. C'est Maria et Josépha, ou, comme on l'entendra,Maria-Joséphaqui débutera ou débuteront à la Gaîté avant peu.
Ces deux sœurs tchèques sont aussi étonnantes que les fameux frères Siamois. Quand l'une dort, l'autre peut veiller. Les deux cerveaux sont absolument indépendants l'un de l'autre. Et ce monstre est doué de deux têtes exquises, têtes blondes très poétiques avec leurs fins cheveux d'or dénoués. N'importe: cet étalage de monstruosités donne à nos murs un air de musée Dupuytreu assez désagréable.
On parle de l'immoralité des murailles. Vive Dieu, ce qu'il y a de plus immoral, ce sont les monstruosités et les hideurs. Il est vrai que si Maria et Josépha n'en étaient pas une, on ne la ou les regarderait pas.
Rastignac.
Ceci s'est passé en Bourgogne au temps où la reine Berthe filait...
En ce temps-là, au sommet d'un roc abrupt et désolé, se dressait un château-fort que les vents ont depuis dispersé, balayant jusqu'au dernier atome de sa poussière, et qui, à cette lointaine époque, était déjà si vieux qu'on ne le connaissait dans le pays que sous le nom de Château-de-Velours, à cause de la mousse dont ses murailles se revêtaient, lui donnant ainsi, de loin, l'apparence d'un château de velours vert.
Dans ce château, disent les historiens que j'ai consultés, vivait alors, en grande affliction et grevance, le fameux baron Thiébault et sa fille Ydoine. Monseigneur Thiébault avait été autrefois un hardi chevalier qui, vaillamment, couvert d'armures étincelantes, guerroya contre les Saxons, les Frisons, les Arabes et maints autres aventuriers; les dames applaudissaient à ses braves prouesses dans les tournois; les ménestrels chantaient sa valeur en rimes sonores, et ce fut la lance au poing, parmi les clameurs triomphales des olifants, qu'il conquit l'amour de la fille d'un roi. Mais les ans l'avaient blanchi, l'avaient courbé vers la terre--les ans moins encore que les chagrins.
Aux plaines toulousaines, ses cinq fils périrent sous le fer des barbares du sud, et sa fidèle compagne fut si marrie à cette nouvelle qu'elle se coucha au cercueil. Il ne restait à monseigneur Thiébault comme terrestre consolation qu'une seule enfant, une toute jeune fillette, baptisée Ydoine. Donc, il dit adieu au monde, se retira dans ce château bâti sur la roche aride, puis il baissa la visière de son casque pour que personne ne le vît pleurer.
Il ne la releva que lorsqu'il crut avoir versé toutes ses larmes, et il montra à ses serviteurs un visage blanchi, ridé, qu'ils hésitèrent d'abord à reconnaître.
Toutes ses tendresses et tous ses soucis se portèrent vers sa fille Ydoine; il l'aimait passionnément et, toutefois, sans le comprendre, il l'aimait mal, non comme un père aime son enfant, mais comme un avare aime son trésor, le cachant, le soustrayant à tous les yeux, le gardant pour lui seul, le chérissant uniquement pour la joie qu'il en tire.
Il en fut bien puni comme vous l'allez voir.
Ydoine grandissait languissamment dans l'ombre triste des vieilles murailles; c'était une ravissante enfant blonde dont les larges yeux bleus s'élevaient sans cesse vers le ciel pour en absorber l'azur et le refléter ensuite en rayons purs et doux. Il ne lui manquait aucune des perfections propres aux filles de seigneurs: mains blanches, longues et maigres; pieds mignards; front de neige, encadré de fils de soie or; lèvres de carmin, dents de perles fines... et, pourtant, lorsqu'on la considérait, si candide, si belle en ses voiles flottants, on éprouvait une pénible surprise, un malaise indéfinissable; on la sentait imparfaite et l'on se demandait en quoi pouvait consister cette déconcertante imperfection. Le baron Thiébault, lui aussi, éprouva cette impression singulière et, dans la morosité de son humeur, il fut long à en découvrir la cause.
Ydoine, la belle Ydoine ne savait pas sourire.
Monseigneur Thiébault aurait pu simplement accuser quelque fée maligne, présente à la naissance d'Ydoine--sans y avoir été conviée du reste--d'avoir interdit à son enfant cette chaste et charmeuse caresse de la femme, le sourire! Mais les années avaient rendu le baron sceptique et il ne croyait plus aux fées. Il chercha donc d'autres raisons, cela lui fatigua la tête et n'aboutit à aucun résultat.
--T'ennuies-tu? demanda-t-il à Ydoine.
Les lèvres de l'enfant s'ouvrirent lentement, et, très sérieuses, ne produisant que le mouvement nécessaire à l'articulation des syllabes, laissèrent tomber cette réponse:
--Peut-être oui, peut-être non.
--Es-tu malheureuse?
--Oh! non.
--Alors, souris!
--Je ne sais pas.
Elle parlait sur un ton uniforme et grave; ses lèvres de carmin, qu'on eût dites figées, semblaient obéir à l'action d'un ressort.
--Souris!
--Je ne sais pas!
Ainsi elle grandit et devint encore plus belle. Sa taille s'allongeait, gracile et souple; elle allait atteindre l'âge exquis où les vierges, émues et rougissantes, songent au bien-aimé inconnu... Hélas! pas plus qu'auparavant Ydoine ne souriait.
Le baron demanda:
--Désires-tu quelque chose? Parle. Ma tendresse est prête à tout pour te satisfaire. Désires-tu quelque chose?
Ses lèvres sérieuses dirent:
--Non.
Eh! qu'aurait-elle pu désirer, la pauvrette!... De la nature, de l'humaine existence, du monde, elle ne connaissait que les murailles vertes du château, les longs couloirs dont les dalles retentissent lugubrement sous les pas, et où se dolentent les vents, avides d'espaces, qui s'y sont emprisonnés... aussi les grandes salles froides où la lumière n'entre qu'à regret; les tours crénelées où airent les aigles et les orfraies... aussi encore des rêves épars, confus, non définis, éclos dans l'énorme foyer braisillant au fond des vastes cheminées, où les troncs de chêne se consument féeriquement avec des cliquetis joyeux... rêves épars, non définis!...
Quelquefois, à l'heure du soleil mourant, elle sortait sous la protectrice surveillance d'une de ces vieilles dames respectables qu'on appela plus tard duègnes, puis dames de compagnie.
Elle errait le long des murs tendus de velours, et l'on eût dit alors, à la voir si pure et si belle en ses longs voiles blancs, une grappe de frais muguet fleurie parmi les mousses... Mais, sur le roc abrupt et stérile, point ne poussaient de muguets, ni de violettes, ni de marjolaines, ni de pâquerettes, ni de coquelicots, et, pour se faire une idée de l'exquise fleur qu'elle était, il manquait à Ydoine l'idée même de la fleur.
Du haut des remparts, elle découvrait bien un horizon, mais si mélancolique! Les vallées se cachaient sous une brume violâtre; de ce lac de vapeurs suspendues émergeaient d'autres pics, d'autres rocs dénudés, dont les arêtes pointues accrochaient au passage des rayons de soleil. Puis, elle était si ignorante du monde extérieur, la douce Ydoine, qu'elle estimait irréel le sévère paysage étendu devant ses yeux, et le comparait naïvement aux vitraux coloriés de la chapelle.
Pensant se tirer d'inquiétude, le baron Thiébault consulta des charlatans, ainsi nommait-on les médecins en ce temps-là. Sur les conseils de ces graves pédants, il donna à sa fille un nain d'Éthiopie, un bouffon qui descendait en ligne directe de Marcolphe, fou du sage roi Salomon, et un singe qui venait je ne sais d'où.
Mais le nain, pris de soif, se laissa choir dans une bouteille où il se noya misérablement; le bouffon, ne pouvant exciter un sourire d'Ydoine, creva de dépit, et le singe, fidèle aux habitudes de sa race, singeant sa maîtresse, devint ennuyeux comme un président de cour civile.
C'était à désespérer. Monseigneur Thiébault, cependant, s'attachait à un suprême espoir.
L'époque était arrivée de donner un époux à Ydoine, et le baron pensait, non sans quelque raison, que la vue d'un beau jeune homme, galant et empressé, aurait la vertu de plaire à sa fille. «L'amour fera naître le sourire», se disait-il.
Il dépêcha donc des hérauts vers les châteaux voisins pour y proclamer la seizième année de sa fille Ydoine.
Il accourut des jeunes hommes de toutes parts, car on n'ignorait point la séduisante beauté de la châtelaine, non plus que le baron possédât de grands biens. Mais, au milieu des hommages et des flatteuses courtoisies, Ydoine conservait ses lèvres sérieuses.
--Lequel te plaît-il mieux, Ydoine, parmi ces jeunes hommes qui s'empressent autour de toi? s'informa le baron.
--Aucun.
--Ton cœur n'éprouve point de penchant et n'a pas de préférence?
--Non; ils m'ennuient tous également.
Le baron tristement congédia les jeunes hommes, puis il demeura sept jours en méditation. Le huitième jour, au matin, il requit ses hérauts de monter sur les tours et d'y sonner à pleins poumons du cor et des trompes, afin d'ameuter les gens du pays ainsi que ceux des châteaux environnants; ce qu'ils exécutèrent avec succès. Alors, devant le peuple rassemblé, en présence des jeunes seigneurs dont Ydoine avait refusé la main, le baron parla en ces termes:
--Nobles et vilains, voici que ma fille Ydoine est en âge d'être fiancée, mais ses lèvres ne s'ouvrent que pour soupirer et jamais pour sourire. Écoutez donc mes volontés. Je prends devant tous, au nom du seul Dieu qui me voit et me juge, l'engagement de donner ma fille et la moitié de mes biens à celui d'entre les jeunes hommes qui déposera dans la corbeille nuptiale le bijou, la parure, le talisman, capable de mettre ma fille en joie et de la faire sourire... Donc, vous qui prétendez à sa possession, partez, sellez vos palefrois et vos hippogriffes, parcourez le monde, rapportez des merveilles... Je vous donne rendez-vous ici au printemps de l'année prochaine, et mon Ydoine sera, je l'ai juré, à celui qui fera éclore le sourire sur ses lèvres!...
Or, dans un village qui rampait humblement au fond de la vallée, il y avait un jeune homme de vingt ans nommé Amyle qui, de son métier, était dénicheur d'aiglons et d'orfraies.
Un soir, au coucher du soleil, comme il chassait sur le rocher, fouillant les anfractuosités, à la recherche des nids, il s'approcha du château, et, soudain, il s'arrêta, ébloui, ravi en extase. Il venait d'apercevoir Ydoine qui se promenait, tout de blanc vêtue, le long des murailles vertes. Jamais encore le garçon n'avait contemplé une aussi suave créature, et il se frotta les yeux, croyant à quelque surnaturelle apparition. Mais un éternuement retentissant dirigea son attention vers la vieille dame respectable qui avait accoutumé de suivre la fille du seigneur, et la vue de cette personnalité plantureuse qui se dandinait lourdement à la manière des canards, de ce nez rubicond que l'abus du tabac à priser faisait ressembler à celui du notaire du village et de cette bouche hargneuse, telle celle du maître d'école admonestant les petits, ramena Amyle à des conceptions plus terrestres.
Il se dissimula, se coula sur le granit comme il savait si adroitement faire pour surprendre les aiglons, et ainsi, il suivit à son tour Ydoine qui marchait, nonchalante, perdue en ses rêveries. Anxieux, haletant, il observait ses maintiens, ses poses, et il lui semblait que son cœur le brûlât lorsque, par un hasard heureux ou grâce à une habile tactique, il pouvait apercevoir le fin profil de l'enfant.
Il attendit qu'elle eût terminé sa promenade; elle rentra au château, le pont-levis fut tiré, et Amyle demeurait encore là, continuant dans son esprit la chère vision. La nuit le chassa; il regagna le village en chantant sans trop comprendre pourquoi il chantait puisque, à suivre l'inconnue, il avait perdu tout son temps et venait au logis les mains vides. Il sentit alors qu'il aimait et, quand il eut fait cette belle découverte, il ne chanta plus que de mélancoliques villanelles, des airs qui paraissaient plutôt plaintes ou sanglots, car il n'ignorait point qu'un dénicheur d'oiseaux tel que lui, était indigne d'une fille de seigneur, et il se disait que son amour follement conçu lui tombait du ciel ainsi qu'une cruelle pénitence, à lui infligée sans doute en punition de son indiscrète curiosité.
(suite plus bas.)
Entrée et forteresse de Moussamoudou. Le prince Salim.
Le minaret.
LES ÉVÉNEMENTS DES COMORES.--Vue générale deMoussamoudou, capitale de l'île d'Anjouan. D'après les photographiescommuniquées à «l'Illustration» par M. Paul Drilhon.
Le sultan Boura-Ali.
Le nouveau nonce du pape à Paris va venir s'installer parmi nous dans quelques jours. Le moment est donc bien choisi pour étudier cette grave et attachante figure de prélat.
Lorsque Mgr Czacki fut nommé nonce à Paris, il alla choisir l'auditeur de la nonciature au collège des nobles ecclésiastiques qui est la pépinière des diplomates pontificaux. Il connaissait Mgr Ferrata depuis plusieurs années et avait dit à Léon XIIl qui ne lui cachait pas toutes les difficultés qu'il allait avoir à surmonter à Paris: «Si vous voulez me donner un collaborateur utile, je vous demande la permission d'emmener à Paris Mgr Ferrata.»
Le jeune prélat était déjà un peu au courant des affaires diplomatiques, non seulement parce qu'il faisait partie du collège des nobles ecclésiastiques, mais aussi parce qu'il était attaché à la secrétairerie d'État où Mgr Czacki avait la direction des affaires ecclésiastiques extraordinaires. Mgr Ferrata fut à Paris un fidèle collaborateur du nouveau nonce dans la mission, plus délicate et plus difficile que l'on ne croit, à cette époque surtout, d'entretenir les meilleurs rapports avec le gouvernement de la République sans pour cela froisser, en quoi que ce soit, les partis monarchiques qui s'agitaient beaucoup et se montraient plus papistes que le pape. On se souvient du scandale qui éclata dans le parti ultramontain quand on apprit que Mgr Czacki n'avait pas de meilleur ami que Gambetta.
Mgr FERRATA Nouveau nonce apostoliqueà Paris.--Photographie D'Alessandri.
Mgr Czacki créé cardinal et rentré à Rome, Mgr Ferrata l'y suivit et retourna à la secrétairerie d'État. Peu de temps après, l'ex-auditeur de la nonciature à Paris était envoyé comme nonce à Bruxelles. La position était extrêmement difficile; les relations entre le Saint-Siège et la Belgique avaient été interrompues pendant plusieurs années et le parti libéral à la tête duquel était M. Frère-Orban voyait revenir de très mauvais œil un représentant du pape. Mgr Ferrata, aussitôt, arrivé, fut en butte à tant d'attaques et d'hostilités qu'il ne crut pas pouvoir tenir longtemps. Il raconte lui-même qu'il tenait ses malles prêtes pour partir au premier signal; mais il fit tant et si bien que les hostilités cessèrent petit à petit. Elles avaient si bien cessé au bout de quatre ans, quand il fut rappelé à Rome pour prendre la direction du bureau des affaires ecclésiastiques extraordinaires à la secrétairerie d'État, qu'il reçut autant de manifestations de sympathies du côté du parti libéral que du côté catholique.
Il était à peine installé à la secrétairerie d'État que tout le monde au Vatican le désignait comme futur nonce à Paris. Il y aurait même été envoyé après Mgr di Rende si Léon XIII n'avait cru devoir le faire attendre encore un peu parce qu'il était trop jeune, défaut que l'on venait de reprocher précisément à Mgr di Rende. Les bons souvenirs qu'il avait laissés à Paris, le tact et l'intelligence avec lesquels il avait su interpréter la pensée de Léon XIII, le désignaient tout naturellement à ce poste qui est peut-être le plus important de la diplomatie pontificale.
Le nouveau nonce à Paris est né en 1817. Il est de taille moyenne, un peu fort pour son âge: figure ronde, douce, bonne, éclairée par des yeux qui révèlent une grande intelligence aussi bien qu'une ferme volonté. Il parle très bien français, c'est à peine si dans la prononciation de quelques mots on reconnaît son origine italienne.
P. Ziégler.
DUNKERQUE.--Incendie de l'usine à pétrole deCoudekerque-Branche.--D'après une photographie de M. Malfait.
(Suite du "Sourire d'Ydoine", plus haut.)
Quand, un matin de printemps, il entendit corner les trompes du château, il suivit ceux du village qui montaient à l'assaut du roc et même leur enseigna le chemin le plus court. Entendant les paroles du baron, il se forgea tout à coup un espoir chimérique et, avec son vaillant enthousiasme d'adolescent, il se promit de concourir, lui aussi; même il poussa la témérité jusqu'à s'imaginer que la sincérité de son ardent amour l'éclairerait dans la difficile recherche du talisman exigé et par ainsi le conduirait au triomphe.
Mais, la première ardeur passée, rentrant au village, il perdit son assurance et tomba en grand désarroi.
Comment découvrir ce talisman? Où l'aller quérir? Le baron engageait les seigneurs, ses rivaux, à parcourir le monde, à seller palefrois et hippogriffes; mais il était trop pauvre, lui, pour entreprendre un voyage aussi considérable, surtout en si peu de temps, car il ne possédait ni palefroi, ni hippogriffe et toute son écurie consistait en un vieux âne maigre et paresseux appelé Triquet, à cause de l'affection démonstrative que les triques témoignaient pour son échine.
Néanmoins, il résolut de se mettre en route, pensant que celui-là n'a rien qui rien ne risque et qu'en somme avec une grosse provision de gourdins il réussirait à mener Triquet jusqu'à la province voisine où se tenait alors une foire. Il n'annonça son projet à personne par crainte des moqueries, et, une nuit, ayant rempli son escarcelle de gros sous, il descendit à l'écurie pour réveiller Triquet qui fit longtemps la sourde oreille, encore qu'il en eût deux et assez longues pour ne rien perdre des exhortations qu'on lui adressait.
Amyle traversa des bois, puis des bois, puis des plaines, couchant sur la dure, dont il geignait, car l'hiver était venu et la neige tombait à flocons drus. Grâce aux triques, Triquet avançait, mais, chaque jour, Amyle en cassait une sur son échine, si bien que, maintenant qu'il errait dans les plaines, il était en souci de savoir comment il continuerait son voyage, vu qu'il ne lui restait plus qu'une trique et que les arbres ne poussaient plus autour de lui.
Enfin, ayant gravi une côte, il découvrit là-bas, tout là-bas, une grande quantité de maisons groupées les unes contre les autres; il ne douta pas qu'il ne fût en présence d'une ville importante. Sa foi s'en accrut.
--Hop! hop! Triquet! cria-t-il.
Et, d'un vigoureux coup de bâton, il voulut inspirer à son âne une allure plus vive. Mais--ô la pire des infortunes!--le bâton rompit; Triquet, qui vit l'aventure, se cabra et, au lieu d'avancer, recula en agitant ses oreilles d'un air narquois. Amyle cogna des talons, cogna des poings, rien n'y fit. Force lui fut donc de descendre, de prendre Triquet par la bride et de le tirer derrière lui. Dans ce burlesque équipage, il s'achemina, lentement à vrai dire, car l'âne, s'arc-boutant de ses quatre fers sur le sol, ne faisait guère plus d'un pas toutes les deux minutes.
Soudain, Amyle poussa un cri de joie en voyant venir à lui une femme qui, sous son bras, portait un bâton noir, tortu et noueux. Il l'accosta, la salua--bien qu'elle ne fût point jolie--et, poliment, lui demanda de lui vendre son bâton. La femme l'examina curieusement.
--Et que voulez-vous faire de mon bâton? s'enquit-elle.
--En frapper Triquet.
--Je ne céderai pas mon bâton pour telle besogne.
Alors Amyle supplia, sanglota et, pour attendrir la femme, qu'il supposait sensible comme toutes ses pareilles, il narra son histoire.
--Je vois, dit la femme lorsqu'il eut achevé, que votre cœur est bon, puisqu'il est féru d'amour. Je vous donnerai mon bâton, mais n'allez pas plus loin, et rentrez en votre village.
--Oh! interrompit Amyle, si c'est pour rentrer à l'écurie, point n'ai-je besoin, madame, de votre bâton. Triquet saura bien trotter, voire galoper, s'il s'en souvient encore!...
--Je vous répète que ce bâton n'est pas pour frapper... Il vous donnera la main de votre élue.
--Quoi! ce vilain bâton noir, tortu et noueux?...
--Est le talisman qui fera sourire Ydoine.
--Vous vous moquez, voulut riposter Amyle.
Il se tut, transi d'effroi. La femme avait disparu dans un nuage embaumé, et Amyle ouït une voix douce qui disait:
--Prends ce bâton, pique-le en un vase plein de terre grasse et le porte ainsi au seigneur Thiébault, qui devra le placer en un endroit éclairé où personne n'aura licence de pénétrer avant le jour fixé pour le concours. Quand tes rivaux se présenteront, laisse-les étaler leurs merveilles; seulement alors tu iras chercher le bâton et tu l'offriras à ton Ydoine. Va, et réjouis-toi en l'assurance que je te donne d'une heureuse issue...
Amyle crut en ces paroles et rentra au village d'un seul temps de galop. Une fois arrivé, il piqua le bâton en un vase plein de terre grasse et se présenta au Château-de-Velours.
--Voici ce que j'apporte pour votre belle Ydoine, dit-il au baron.
--Quoi? ce vilain bâton noir, tortu et noueux! Tu mériterais, insolent, qu'il te fût rompu sur le dos!
--Gardez-vous-en bien! Il n'est point pour frapper, mais pour faire sourire et mettre en joie votre belle Ydoine, assura hardiment Amyle. J'ai le droit de concourir comme les autres, et vous devez suspendre tout jugement jusqu'au jour fixé.
Le baron, étant juste, se rendit à cette raison. Il conduisit Amyle dans une pièce élevée du donjon, où le bâton et le vase furent déposés contre la fenêtre. Ensuite Amyle ferma lui-même la porte et en conserva les clefs.
Les jours s'écoulèrent.
Dès le commencement du mois d'avril, on vit arriver des chariots pesants traînés par quatre, six, huit et dix chevaux. Puis les seigneurs prétendants apparurent; ils étaient partis dix-huit et ne revenaient que trois, les autres s'étant découragés ou ayant perdu soit la vie, soit la liberté dans leurs voyages. Les trompes cornèrent de nouveau pour annoncer l'ouverture du concours et ameuter le peuple. Dans la salle des gardes, un trône avait été dressé où s'assit Ydoine encore vêtue de blanc.
Et les seigneurs déployèrent leurs richesses.
Le premier ouvrit des coffres qu'il renversa ensuite sur le tapis; une cascade de perles, de pierreries, jaillit, lumineuse et scintillante: diamants de Golconde, agates orientales, émeraudes du Pérou, améthystes des Indes et de Sibérie, escarboucles rayonnantes, jades de Chine, saphirs de Ceylan, turquoises de Perse, œils-de-serpent, œils-de-chat, lapis-lazzuli, grenats et rubis, topazes de Bohème.
Ydoine regarda attentivement mais sans sourire, puis, prenant son miroir, elle vit ses dents de perles, ses yeux d'azur, et elle dédaigna les pierreries.
Le second étala de somptueuses étoffes: brocarts, écarlates, velours, soies, satins, peluches, les merveilles d'Ispahan, de Tyr, d'Alexandrie, les mousselines de Sirinagor; puis, des fourrures précieuses, hermines royales, robes de peaux de léopard, férédjés turcs, vitchouras de Pologne, rosereaux d'Arkhangel.
Ydoine estima plus belles la blancheur duvetée de ses joues et la soie or de sa chevelure; elle dédaigna les étoffes somptueuses.
Le dernier rapportait toutes sortes de bijoux. Ydoine consentit à essayer un bracelet d'or, mais aussitôt elle le rejeta, trouvant que son poignet délié perdait à être ainsi caché.
A considérer ces richesses, Amyle avait cru cent fois mourir de chagrin et de dépit. Hélas! que pourrait son pauvre bâton contre ces incroyables merveilles? Voyant l'indifférence d'Ydoine, il reprit courage.
--A mon tour! s'écria-t-il, c'est à mon tour, n'est-ce pas?
Le baron Thiébault, infiniment désolé, n'eut même pas la force de lui répondre. Amyle, au milieu de la stupeur générale, fendit la foule et disparut pour aller quérir son bâton. Dans un mortel silence on attendit.
Enfin la porte s'ouvrit et Amyle parut portant le bâton piqué dans le vase plein de terre. Mais combien changé, ce bâton! Des feuilles vert tendre avaient poussé, des rameaux s'étaient développés et, tout en haut, tremblait une large rose blanche.
Ydoine s'était dressée et, fixant la fleur, devint d'abord tout pâle; puis vivement, amoureusement, elle se pencha attirée par le frais parfum; chacun des pétales exhalait un épithalame de grisantes odeurs, et Ydoine savourait cette chose si douce, si suave, si belle, qui, jusqu'alors, lui avait été inconnue. Elle se pencha davantage et ses lèvres se détendirent.
--Que c'est joli! murmura-t-elle d'une voix tremblante d'émotion.
Elle se pencha, plus près encore, posa sa bouche sur la fleur, et ses lèvres enfin sourirent dans un baiser.
--Que le ciel soit béni! cria le baron transporté d'allégresse.
Ydoine releva la tête pour sourire à tous et à toutes, puis, délicatement, elle cueillit la rose, et la piqua dans ses cheveux. Alors, elle s'avança vers Amyle, lui prit la main, et dit:
--Venez donc, mon fiancé, et regardez-moi en ce moment que je suis tout à fait belle!
Telle est l'histoire d'Ydoine qui, dédaignant les diamants et les pierreries, les étoffes somptueuses et les bijoux précieux, se donna pour une rose blanche...
Le fait peut paraître invraisemblable--mais il s'est passé au temps où la reine Berthe filait.
Gustave Guesviller.
L'on est plus souvent dupe par la défiance que par la confiance.
Retz.
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Quand on a fait des fautes par la tête, tout est pardonnable; quand on a péché par le cœur, il n'y a pas de remède et par suite pas d'excuse.
Talleyrand.
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Il n'y a pas un abîme entre celles qui nous trompent pour un autre et celles qui en trompent un autre pour nous.
Émile Augier.
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Les bonheurs longtemps différés et qu'on a crus perdus sont les plus doux, les plus durables, les plus profonds.
(Violette Mérian).
Aug. Filon.
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L'échelle sociale n'est, après tout, qu'un escalier parisien renversé: elle commence au septième étage pour finir au premier.
(Ibid.)
Aug. Filon.
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Deux ou trois rayons de soleil consolent d'une semaine de pluie: c'est toute l'histoire de la vie avec ses joies qui font si vite oublier ses peines.
L'abbé H. Perreyve.
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Un homme d'esprit peut consentir à passer pour une bête,--pour un sot, jamais.
Guy Delaforèt.
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Un cours d'éloquence ou de poésie n'est possible et n'a de substance et de prix que s'il est l'œuvre commune de l'auditoire et du maître.
J.-J. Weiss.
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La justesse toute seule est aussi du génie.
J.-J. Weiss.
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Il faut beaucoup de force d'âme ou beaucoup d'indifférence pour jouir sans trouble de biens qu'on est assuré de perdre le lendemain.
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Tout ce qui rampe, on sent le besoin de l'écraser.
G.-M. Valtour.
La semaine parlementaire.Les tarifs douaniers.--La Chambre a abordé la discussion des divers articles de la loi spécifiant les tarifs qui seront appliqués aux marchandises à leur entrée en France. Il y là la matière d'un volume et, par conséquent, il n'y a pas lieu de donner même une analyse de cette discussion. Il suffit de constater une fois de plus que les doctrines protectionnistes de la commission et de son président, M. Méline, triomphent sur tous les articles, malgré l'intervention du gouvernement qui, en dépit du droit constitutionnel assurant sa liberté dans les négociations avec l'étranger, se rend compte des immenses difficultés que va lui créer une pareille loi. Il est évident, en effet, que le parlement reconnaîtra les prérogatives du pouvoir exécutif, c'est-à-dire la faculté qui lui est assurée par la Constitution de conclure des traités au mieux des intérêts du pays, sous sa responsabilité, et sauf ratification par les Chambres. Mais il sera tout au moins fort gêné par cette certitude, que toutes les concessions consenties par lui en faveur des nations disposées à nous donner en retour certains avantages seront par avance désapprouvées par les représentants du pays. Il y a là une source de conflits incessants dont on ne peut prévoir l'issue.
L'inquiétude est d'autant plus légitime sur ce point que, sans avoir aucun parti pris sur cette question difficile, dans laquelle les deux adversaires produisent tour à tour des arguments qui semblent décisifs, on peut cependant se demander si l'absolutisme protectionniste de la Chambre ne constitue pas un danger. On est d'autant plus fondé à le croire, qu'à un certain moment, la Chambre elle-même a paru ébranlée et a été forcée de se déjuger. L'incident, très significatif, mérite d'être mentionné.
Il s'agissait des peaux brutes, fraîches ou sèches, grandes ou petites. La commission des douanes et le gouvernement en demandaient l'entrée en franchise. C'est qu'ici il n'y avait pas de doute, car la discussion a établi de la façon la plus claire qu'en mettant obstacle à l'importation des peaux, on ruinait quantité d'industries françaises qui les réexportent sous forme d'objets ouvrés. Or, l'ensemble de ces opérations commerciales représente un mouvement d'affaires de 550 millions de francs par an. M. Lavertujon, dans un discours absolument technique qui a vivement frappé l'assemblée, a cité un exemple qui montre comment, dans certains cas, la protection à outrance peut aller contre son but.
Soupçonne-t-on de quel bénéfice se contentent nos fabricants de gants? Ce bénéfice oscille entre 20 et 25 centimes par douzaine de gants valant de 30 à 33 fr. Grâce à cette modération, qui permet d'affronter la concurrence étrangère, grâce aussi à de merveilleux perfectionnements d'outillage, cette fabrication joint l'élégance au bon marché, si bien que, aux États-Unis--le pays où M. Mac Kinley cherche à fermer la porte à nos produits--l'importation des gants français a augmenté dans une proportion de 62 pour cent. Or, un député protectionniste, M. Milochau, proposait de taxer les peaux sèches qui sont employées dans la ganterie. M. Lavertujon a établi que les droits demandés équivalaient à un franc par chaque douzaine de gants. Le bénéfice actuel étant, comme nous l'avons dit, de 25 centimes pour la même quantité, c'était obliger les fabricants à augmenter leurs prix d'une somme égale et par conséquent les mettre hors d'état de lutter avec la concurrence étrangère.
La démonstration a été cette fois saisissante; aussi l'entrée des peaux en franchise a-t-elle été votée à une majorité considérable: 440 voix contre 60. Mais, en présence d'un exemple aussi décisif, ne peut-on se demander s'il n'est pas bien d'autres cas, moins évidents au premier abord, dans lesquels la protection accordée à un produit pourrait avoir pour effet d'apporter des entraves au développement de nos industries nationales? Une remarque qui a sa valeur est que la presse, dans son ensemble, est libre-échangiste. Cela est si vrai que le journal la France, qui se fait gloire de rappeler de temps à autre les principes émis par son ancien directeur, a pu constater, d'une part, que l'unanimité de la presse protestait contre les tendances protectionnistes de la Chambre, et de l'autre que la Chambre ne tenait aucun compte de ces protestations, et la France en conclut à «l'impuissance de la presse», la théorie favorite de M. de Girardin. Étant donné qu'un journal ne réussit qu'à la condition de représenter l'opinion moyenne de ses lecteurs et que ceux-ci nomment les députés, on en arrive à se demander comment se forme l'opinion publique et aussi ce qu'elle vaut, puisque ceux à qui elle donne sa confiance arrivent à des conclusions diamétralement opposées.
La question des courses au Sénat.--On croyait que la loi relative aux courses serait ratifiée par la Chambre haute de façon à rendre possible le fonctionnement du pari mutuel à la grande réunion de dimanche dernier à Auteuil. Il n'en a pas été ainsi et le Sénat--auquel on demande trop souvent, il faut le reconnaître, des votes hâtifs--a tenu à examiner de près le projet qui lui était apporté. Tout s'est bien passé tant que le débat a porté sur les mesures prises pour empêcher l'exploitation du pari par des spéculateurs. Mais on a cessé de s'entendre quand on en est arrivé à l'article 5 qui établit une exception en faveur des sociétés de courses légalement constituées et auxquelles est accordée la faculté d'établir sur leurs hippodromes, sous leur responsabilité et à certaines conditions déterminées, le jeu connu sous le nom de pari mutuel.
Malgré les efforts de M. Develle et après une discussion assez vive à laquelle ont pris part M. Bérenger, le général Deffis, M. Tirard et M. Léon Renault, le Sénat, estimant que cet article n'était pas suffisamment clair et impliquait une contradiction avec les articles précédents, l'a renvoyé à la commission pour être examiné à nouveau.
Cependant, en fin de compte, l'esprit de conciliation l'a emporté, et, dans la séance de lundi, la loi sur les courses a été votée par le Sénat telle qu'elle lui était venue de la Chambre. Deux petites modifications ont été introduites dans l'article 5, qui autorise le pari-mutuel. Encore ces modifications sont-elles toutes de forme; elles répondent à peine aux critiques formulées dans la séance de vendredi. On s'est contenté de mettre à la fin d'un article ce qui était au commencement, et la loi reste avec ses défauts, ses imperfections, ses contradictions, on le verra bien dans la pratique.
Voici l'article 5, tel qu'il a été rédigé par la commission:
Toutefois, les sociétés remplissant les conditions prescrites par l'article 2 pourront, en vertu d'une autorisation spéciale, et toujours révocable, du ministre de l'agriculture, et moyennant un prélèvement fixe en faveur de l'Assistance publique et de l'élevage, organiser le pari mutuel sur leurs champs de course exclusivement, sans qu'il soit dérogé aux autres prescriptions de l'article précédent.
Un décret, rendu sur la proposition du ministre de l'agriculture, déterminera la quotité des prélèvements ci-dessus visés, les formes et les conditions de fonctionnement du pari mutuel.
Quoi qu'il en soit, dimanche prochain, le pari mutuel pourra faire une rentrée triomphante sur l'hippodrome de Longchamps.
Au début de cette même séance, le Sénat avait adopté, malgré une vive opposition de M. Halgan, qui a prononcé à ce sujet un discours très étudié auquel M. le ministre de l'instruction publique n'a peut-être pas complètement répondu, un projet autorisant la ville de Versailles à emprunter un million de francs pour construire un nouveau lycée de jeunes filles.
Élections du 31 mai.--Une élection sénatoriale a eu lieu dimanche dernier dans le Lot. Il s'agissait de remplacer le général Campenon, sénateur inamovible républicain, décédé, dont le siège a été attribué par le sort à ce département.
Après deux tours de scrutin, M. Pauliac a été élu par 372 voix, contre 305 à M. Relhié. Les deux candidats étaient républicains.
--Une élection législative a eu lieu le même jour dans la Côte-d'Or, première circonscription de Beaune, en remplacement de M. Prost, décédé. M. Ricard, candidat radical, a été élu par 5,248 voix contre 5,070 à M. Bouhey-Allex, socialiste.
Les questions sociales et Léon XIII.--Partout aujourd'hui les questions sociales tendent de plus en plus à prendre le pas sur les questions purement politiques. Tous les gouvernements s'en préoccupent et des régions officielles l'étude des réformes qui intéressent l'ouvrier est passée dans les salons mêmes où le socialisme est devenu depuis quelque temps une mode et une mode bien portée. Que sera-ce maintenant, alors que le chef de l'Église en personne rappelle aux riches «qu'ils ont pour devoir de veiller aux intérêts des déshérités de ce monde»?
L'encyclique de Léon XIII sur la question sociale était impatiemment attendue depuis longtemps, et elle a eu le retentissement qu'elle devait avoir. En effet, comme l'a fait remarquer un écrivain qui n'est pas suspect de complaisance pour le parti catholique, M. Pierre Laffitte, directeur de laRevue positiviste, la parole du pape, en cette circonstance, a une haute portée. En faisant abstraction de tout parti pris, quelle que soit la religion à laquelle on appartient, on ne peut méconnaître, comme le dit M. Laffitte, «qu'il n'existe dans le monde aucune autorité morale qui se puisse comparer, même de loin, à l'autorité du pape»; et M. Laffitte ajoute: «Un écrivain, un philosophe, un homme d'État s'adresse à quelques centaines, à quelques milliers d'auditeurs ou de lecteurs. Le jeune empereur d'Allemagne lui-même, quand il traite les questions sociales entre un discours militaire et un discours pédagogique, n'est écouté que de son peuple. Livres ou discours, qu'est-ce donc auprès de cette parole qui, commentée par le clergé catholique, de l'évêque au curé de village, va retentir jusqu'aux dernières limites du monde civilisé?... La lettre de Léon XIII n'est donc pas une manifestation platonique... Elle produit ceci que des millions d'hommes ayant vécu jusqu'ici dans l'ignorance ou l'insouciance des questions sociales sauront dorénavant que ces questions s'imposent à nous et que l'heure est venue de faire un choix: canaliser le torrent ou qu'il nous emporte.»
On ne peut mieux dire et, en effet, l'importance de l'Encyclique tient beaucoup moins aux doctrines qu'elle renferme qu'au fait même de son apparition, et à ce point de vue tous les gouvernements comprennent qu'ils doivent en tenir compte. Le Vatican est peut-être le seul coin du monde où l'on conserve les traditions de la grande politique. On y connaît le secret de la véritable puissance et si le chef suprême de l'Église proclame que l'heure est venue de donner la première place aux réformes sociales, il donne à tous ceux qui ont une part dans la direction des choses humaines, chefs d'État ou détenteurs de la richesse publique, un avertissement qu'ils doivent méditer.
La délimitation des frontières de la Guyane: Arbitrage du Tsar.--On se rappelle qu'un conflit s'était élevé entre le gouvernement des Pays-Bas au sujet de la délimitation des frontières qui séparent les territoires que ces deux pays possèdent dans la Guyane.
D'un commun accord, les deux gouvernements ont soumis le point litigieux à l'arbitrage de l'empereur de Russie qui vient de rendre la décision suivante:
«L'Aoua devra être considéré comme fleuve limite et servir de frontière entre la Guyane française et la Guyane hollandaise. Le territoire en amont du confluent des rivières Tapanahoni et Aoua doit, désormais, appartenir à la Hollande; seront respectés, d'ailleurs, tous les droits acquis de bonne foi par les ressortissants français dans les limites du territoire qui a fait l'objet de la présente décision.»
Cette sentence aura pour effet d'enlever à la France un territoire assez considérable puisqu'il constitue leHinterlandd'environ un quart du littoral de la Guyane française.
L'Exposition de Moscou.--On s'était demandé si l'empereur de Russie irait visiter l'Exposition française organisée à Moscou, et, supposant que le tsar s'abstiendrait, un certain nombre de feuilles étrangères avait cherché à donner par avance à sa réserve une interprétation politique, naturellement défavorable à la France. Le fait a démenti ces hypothèses peu bienveillantes. Toutefois nous nous garderons, tombant dans le travers contraire, de donner à sa visite un caractère accentué quelle ne saurait avoir. En venant à notre exposition, le tsar a accompli un acte de courtoisie tout naturel en pareille circonstance. Ce que l'on peut constater, c'est que l'accueil qui lui a été fait a été très enthousiaste.
Le grand-duc Serge, gouverneur général, accompagné de la grande duchesse, est arrivé d'abord, pour annoncer l'empereur et l'impératrice. Cinq minutes après, le tsar faisait son entrée, salué de hourras frénétiques.
L'empereur et l'impératrice ont été reçus par M. le comte de Vauvineux, M. de Kergaradec, consul général à Moscou, M. Dietz-Monin. Il était accompagné de sa maison militaire et du commandant général des troupes de la circonscription de Moscou.
Un orchestre militaire a joué l'hymne national russe.
Leurs Majestés ont parcouru l'Exposition. Elles ont acheté plusieurs objets; d'autres leur ont été offerts en présents. Ensuite visite au panorama du couronnement. Les souverains se sont rendus ensuite dans le pavillon impérial, où un lunch leur a été servi. Après un repos d'une demi-heure, pendant lequel ils se sont entretenus avec de nombreux exposants, l'empereur et l'impératrice ont traversé le pavillon militaire et ont quitté l'Exposition pour se rendre au Kremlin.
Nécrologie.--M. Gustave Trubert, conseiller maître honoraire à la Cour des Comptes.
M. Léo Aymé, sénateur des Deux-Sèvres.
M. Henri Amat, ancien député.
M. Émile Lisbonne, directeur des constructions navales en retraite.
LA BECQUÉE.
Les concurrents.
EXPOSITION CANINE DE 1891
Madame,J'ai l'honneur de vous informer que le Comité de la Société offrira le 25 mai prochain, de 2 à 4 heures, un concours de petits chiens de luxe, tenus en laisse et présentés par des dames.Les concurrents n'auront pas besoin d'être engagés ni de figurer à l'exposition, il suffira de les faire inscrire au secrétariat avant le 24 mai, et de les amener à l'heure indiquée.Nous serions heureux, madame, que vous voulussiez bien vous intéresser à ce concours en y faisant inscrire un ou plusieurs sujets.Veuillez agréer, etc.
Telle était l'invitation adressée à nombre de jolies Parisiennes par la Société centrale pour l'amélioration des chiens. L'idée de ce concours de chiens, présentés par leurs maîtresses elles-mêmes, était originale et ne pouvait manquer d'avoir du succès.
En effet, le chien, que l'on donne avec raison comme l'ami de l'homme, est bien plus encore celui de la femme: à lui, dans le ménage, les sourires, les compliments et les caresses les plus sincères. Les accès de mauvaise humeur contre le mari se traduisent toujours par un redoublement de tendresse démonstrative pour le chien que monsieur, de son côté, comble de prévenance pour faire sa cour: c'est évidemment le plus heureux des trois, dans la famille moderne.
Aussi la veillé du concours les journaux publiaient-ils une note annonçant «qu'une centaine de dames du mondeavaient déjà fait inscrire leurs chiens, et que les flots de rubans seraient chaudement disputés.»
L'inscription
L'annonce était tentante, et rédigée en termes dénotant une connaissance parfaite de l'esprit féminin. Comment résister au désir de faire admirer son «toutou» et sa précieuse petite personne un peu aussi, par la même occasion, en compagnie d'une centaine de dames du monde, auxquelles on disputera les flots de rubans en question, récompense dont le nom même sonne agréablement aux oreilles d'une coquette.
Le 25 mai donc, le petit coin des Tuileries, sur la terrasse au bord de l'eau, offrait un tableau du genre le plus parisien, et dont nos lecteurs vont retrouver ici les épisodes les plus humoristiques.
A tout seigneur, tout honneur: voici d'abord les concurrents tenus en laisse.
Au centre du tableau se dresse une de ces petites chiennes havanaises, idoles habituelles des dames (qui ne sont pas toujours du monde); cette séduisante créature, tondue en lion, les crins ébouriffés retombant sur les yeux, excite le plus vif intérêt parmi les roquets de toutes sortes qui l'entourent et s'efforcent de l'approcher, pour faire connaissance. C'est une petite séance deflirt, en règle. Voici le jeune homme à la mode sous les traits de l'élégante levrette (sans pal'tot, qui voilerait ses formes d'un aristocratique efflanquement); l'artiste inspiré, peintre ou pianiste des salons, étalant dans un désordre savant l'opulente crinière et la soyeuse barbe du caniche vaniteux; des seigneurs de moindres importance: griffons, king's-charles, etc., et enfin au premier plan, à gauche, un carlin de forte encolure, trapu, au ventre énorme, aux pattes grêles, à la face déprimée, tient assez brillamment l'emploi des financiers... de comédie, cela va sans dire.
La petite baronne.
Voici maintenant l'Inscription; les dames défilent devant le guichet, déclinant leurs noms, titres et qualités, ainsi que ceux des concurrents qu'elles prennent dans leurs bras pour les élever à la hauteur du rayon visuel d'un grave employé, placé derrière le grillage, et chargé de les inscrire. A côté du guichet se tient un superbe valet de pied de l'exposition, correct autant qu'imposant dans sa livrée battant neuve. Il contemple, avec satisfaction sans doute, la file des gracieuses silhouettes féminines allongées dans leurs robes-fourreaux, se lorgnant avec leurs face-à-mains et conduisant en laisse leurs favoris.
A quelques-unes, cependant, cette façon de présenter soi-même leur chien semblerait un peu vulgaire. «A quoi servirait alors d'avoir des gens, ma chère?» Lapetite baronnel'a senti comme il convient: aussi la voilà qui s'avance, ne portant rien, comme le quatrième officier de Marlborough, le nez au vent, la taille fine et cambrée.
Admis.
Derrière marche le valet de pied du style le plus pur: la face rasée et rubiconde, le torse puissant sanglé dans la redingote de livrée, les jambes nerveuses moulées par la culotte de peau et les bottes à revers, notaire par en haut et jockey par en bas, un domestique de grande maison enfin, parfaitement insolent ou obséquieux, suivant le cas. Dans ses mains, gantées de frais, repose, sur un coussin de soie, un microscopique chien havanais, gros comme le poing et hargneux comme un bull-dog.
«Voici bien des embarras, se dit, en regardant cette entrée à sensation, la dame qui a beaucoup de chiens (beaucoup plus que de chien, dirait Boireau), et qui les apporte elle-même, tous. Notre collaborateur a croqué sur le vif sa massive silhouette, et cependant, gageons qu'elle ne se reconnaîtra pas. Nous ne la voyons que de dos, il est vrai, mais quel dos! mafflu, et débordant de cet étonnant pourpoint, orné de soutaches qui figurent deux points d'interrogation! Deux chiens sous chaque bras, deux autres tenus à chaque main, tirant chacun de son côté, et entortillant leur laisse autour des piliers qui servent de jambes à la séduisante personne, voilà certes un équipage un peu bien gênant pour circuler dans Paris, mais confier à un domestique les «pauvres chéris», jamais, madame; il faudrait n'avoir pas de cœur! et ladame qui a beaucoup de chienspeut, en effet, avoir également beaucoup de cœur.
Une femme qui a beaucoup de chiens.
Mais tous les chiens ne sont pas admis à concourir; il faut, devant le gentleman du guichet, justifier de la pureté de la race, et des qualités de l'individu (au point de vue plastique, bien entendu). Aussi y a-t-il des grincements de dents et des froissements d'amour-propre, à côté des vanités satisfaites. Voici les deux types représentant ces sentiments:
Admis! la jolie propriétaire du chien passe souriante, serrant tendrement le précieux animal, sous son long mantelet aux entournures surélevées qui lui fait des épaules délicieusement difformes.
Refusé! Jamais Mme Gibou ne digérera cette avanie. Refuser sa Liline! (une abominable mâtine sans forme ni race), tandis qu'on reçoit des horreurs pareilles; il est vrai que certaines personnes effrontées ont des manigances pour disposer en leur faveur les membres du jury. On sait comment; mais Mme Gibou ne mange pas de ce pain-là. la voilà donc, la justice des hommes! Mme Gibou commence à entrevoir l'urgence d'une réforme sociale.
Le concours.
Suivons sa rivale plus favorisée, et pénétrons enfin dans l'enceinte réservée au concours.
C'est une sorte d'allée fermée par des toiles rayées aux couleurs vives. De chaque côté sont assises en deux longues haies se faisant face les dames qui tiennent leurs chiens en laisse! Les «toutous», étonnés et ravis de se trouver réunis en si grand nombre, tirent sur les cordes, jappent, grondent, s'élancent, etc. Les membres du jury circulent derrière chaque rangée, regardant attentivement les chiens, et quelque peu aussi les propriétaires, quand elles sont jolies, et prenant des notes avec toute la gravité désirable.
Enfin, pour terminer, voici l'intruse: figure sèche, tenue de marchande à la toilette, contenance embarrassée et cauteleuse. C'est une marchande de chiens qui s'est glissée parmi les «dames du monde», au mépris des règlements. Elle espère qu'un de ses pensionnaires remportera un prix qui doublera sa valeur.
Refusé.
Une intruse.
En attendant, craignant que la fraude ne soit démasquée, elle se fait petite, se faufile, et pour éviter d'attirer l'attention des surveillants recommande à ses roquets d'être bien sages. Que le succès vienne, elle relèvera la tête et retrouvera toute l'insolence des parvenus. Que de mortelles sont marchandes de chiens en ce point!
Les opérations du jury ont duré une heure environ. Pendant ce temps, les dames restaient assises, tenant leurs chiens, et s'étudiant à garder une attitude gracieuse devant la galerie, ce qui ne laissait pas que de devenir un peu embarrassant.
Enfin l'on proclame les prix; on remet aux heureux vainqueurs les flots de rubans convoités.
Puis, satisfaite ou mécontente, chacune se retire, non sans avoir jeté un coup-d'œil sur les vastes chenils de l'exposition, où, moins heureux que leurs congénères de luxe, les chiens de chasse, prisonniers, bâillent à se démonter les mâchoires, avec des gémissements plaintifs.
Louis d'Hurcourt.
ORSAT Tué le 8 avril à Bissandougou.--Phot. Bar et Couadou.
Les sauterelles d'Algérie à l'époque de la ponte.--Phot.L. Famin et Cie. (Voir l'article page 504.)