HISTOIRE DE LA SEMAINE

Perpignan                       -1º 7Carlsrühe                       -1º 7Arles                           -1º 5Semur                           -1º 5Munich                          -1º 4Cap Saint-Mathieu (Finistère)   -1º 3Hambourg                        -1º 3Paris                           -1º 0Bruxelles                       -1º 0Budapest                        -1º 0Marseille                       -0º 9Naples                          -0º 8Madrid                          -0º 8Berlin                          -0º 8Turin                           -0º 7Greenwich                       -0º 7Vienne                          -0º 7Prague                          -0º 5Rome                            -0º 3Sans doute, la situation topographique des différents points, leur altitude, le régime des vents régnants, ont joué un certain rôle dans ces différences. Mais le fait général n'en est pas moins évident. La France entière est actuellement sous un régime froid.Pareil fait s'est-il déjà présenté? L'Europe s'est-elle déjà trouvée pendant une série de plusieurs années consécutives sous un régime de refroidissement? J'ai publié dans l'Atmosphèreles températures observées chaque année à l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut remarquer des années froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860, 1879, mais on n'y remarque aucune série de cinq, quatre ou même seulement trois années de suite particulièrement froides. Tout au plus pourrait-on grouper deux années, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838. La même absence de séries peut être constatée sur les données thermométriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.Ainsi nous assistons à un fait climatologique exceptionnel et sans précédent. Est-ce à dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant plusieurs années ou même s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas, mais il serait téméraire de rien affirmer.** *Cet état de choses a remis en actualité la question déjà ancienne et si souvent agitée du refroidissement probable de nos climats. L'opinion populaire générale, qui a bien sa valeur ici, se déclare certainement en faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? Où est le soleil de mai? Où sont les pantalons blancs de la semaine de Pâques, les chapeaux de paille et les robes de mousseline? L'été lui-même ne semble-t-il pas devenir légendaire et se resserrer à deux mois tout au plus, juillet et août? Et la vigne, et le vin de l'île de France, que sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos régions dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?Des météorologistes fort sérieux nient absolument tout changement de climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas étudié suffisamment la question.Remontons quelques siècles de l'histoire, si vous le voulez bien.On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons d'Etampes et de Beauvais se présentèrent au concours. La charte ajoute, il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu l'audace de se présenter au concours si leurs produits avaient été aussi peu potables qu'aujourd'hui? Récolte-t-on, même actuellement, un vin quelconque à Beauvais?Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prédilection pour le vin de Suresnes?La ligne delimitede la vigne peut être tracée aujourd'hui à travers les départements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse, Meurthe. Le fruit de Bacchus périclite de plus en plus, même au sud de ces départements, par exemple dans la Haute-Marne, dès que l'altitude est un peu élevée. Or, autrefois, la vigne était cultivée jusqu'à la Manche.De vieilles chroniques nous apprennent même qu'à une certaine époque la vigne était cultivée dans une grande partie de l'Angleterre, et qu'on y récoltait du vin. Maintenant, les soins les plus assidus, une exposition au midi et complètement abritée des vents froids, des espaliers, suffisent à peine pour amener à maturité quelques grappes de raisin. Le pommier même menace de déserter les vergers, où jadis mûrissait la vigne.Plusieurs anciennes familles du Vivarais ont conservé dans leurs titres de propriété des feuilles cadastrales qui remontent à l'année 1561. Ces feuilles indiquent l'existence de vignes productives dans des terrains élevés de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer et où, maintenant, pas un seul raisin ne mûrit, même dans les expositions les plus favorables. Pour expliquer ce fait, il faut admettre qu'en Vivarais les étés étaient autrefois plus chauds que de nos jours.Cette conséquence est confirmée, quant à la partie du même pays où la vigne est encore cultivée, par un document également démonstratif, mais d'une nature différente. Avant la Révolution, le plus grand nombre des rentes foncières en vin devaient être payées en vins de premier trait de la cuve, au 8 octobre. Au seizième siècle, date de ces stipulations, la vendange était donc terminée dans le Vivarais à la fin de septembre. On la fait maintenant du 8 au 20 octobre.On lit dans l'histoire de Mâcon qu'en 1552 ou 1553 les Huguenots se retirèrent à Lancié, près de cette ville, et qu'ils y burent le vin muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit plus maintenant dans le Mâconnais à un degré qui permette d'en faire du vin.Un certain nombre de végétaux, qui prospéraient plus au nord, ont battu en retraite depuis le moyen-âge. Le citronnier ne se trouve plus dans le Languedoc, où il vivait alors, ni l'oranger dans le Roussillon.Il nous serait facile de multiplier considérablement ces exemples. Arago, qui les admet comme démonstratifs d'un changement de climat, attribue ce changement aux défrichements. «Le déboisement, la formation de larges clairières dans les forêts conservées, la disparition à peu près complète des eaux stagnantes, le défrichement de véritables steppes, dit-il, ont pour effet de rendre les étés moins chauds et les hivers moins froids; comme on le constate aux États-Unis.»Cette cause a-t-elle agi à ce point en France et en Angleterre pour amener une modification réelle du climat? Nous ne partageons pas ici l'opinion de l'illustre astronome, car c'est surtout antérieurement au seizième siècle que les moines ont opéré les défrichements les plus considérables.Nous avons sous les yeux trop de témoignages évidents en faveur du refroidissement de nos printemps et de nos étés pour ne pas l'admettre, témoignages si nombreux, en vérité, qu'ils pourraient faire l'objet d'un volume. Les météorologistes qui se refusent à admettre un fait aussi clair sont tout simplement des aveugles.Mais quelle en est la cause? Cette cause pourrait bien être tout astronomique.La Terre, en circulant autour du Soleil, ne décrit pas une circonférence, mais une ellipse dont l'astre du jour occupe un des foyers.A l'une des extrémités de cette ellipse, elle est plus proche du Soleil qu'à l'autre, de 1/30, ou de 5 millions de kilomètres environ. Il en résulte que l'hémisphère terrestre exposé à l'astre radieux reçoit un quinzième plus de chaleur dans la première position que dans la seconde.La Terre passe à la première position (au périhélie) le 1er janvier, et à la seconde (à l'aphélie) le 1er juillet. Les étés de nos hémisphères arrivent donc dans la section de l'orbite la plus éloignée du Soleil.En l'an 1248 de notre ère, la Terre passait au périhélie le jour du solstice d'hiver, tandis que maintenant elle y passe onze jours plus tard. A cette époque, nos étés ont été les moins chauds qu'ils puissent être, puisqu'ils arrivaient au point de l'orbite le plus éloigné du Soleil, et nos hivers étaient aussi les moins froids qu'ils puissent être. Depuis cette époque, nos étés tendent à devenir plus chauds et nos hivers plus froids par cette cause, quant aux points extrêmes.Mais, en raison même de cette ellipticité de l'orbite terrestre, le mouvement de notre planète le long de cette ellipse varie en raison du carré de la distance, précisément comme la lumière et la chaleur. La Terre marche moins vite en été, plus vite en hiver. Il en résulte que du 21 mars au 21 septembre, notre planète, restant plus longtemps exposée au Soleil que du 21 septembre au 21 mars, reçoit juste dans les deux moitiés de l'orbite la même quantité de chaleur. Le printemps et l'été réunis durent 186 jours 11 heures; l'automne et l'hiver 178 jours 19 heures.Jusqu'en l'an 1248, la durée de l'été alla en augmentant. Depuis cette époque-là elle va en diminuant.Ces deux causes se compensent exactement quant à la quantité de chaleur reçue du Soleil par la Terre dans la moitié de chaque année.Mais est-ce seulement la quantité de chaleur reçue qui règle les températures? Nous pourrions poser ici la question d'Adhéinmar:N'est-ce pas plutôt la quantité de chaleur conservée?Or, actuellement, notre pôle boréal a 4475 heures de jour et 4291 heures de nuit. La différence est de 184 heures. Cette différence d'illumination solaire de 184 heures de surcroît chaque année sur le rayonnement nocturne doit avoir pour conséquence de permettre au pôle nord, et à son hémisphère, de conserver plus de chaleur, de se refroidir moins que le pôle austral, en vertu de ce principe, que la chaleur augmente à mesure que les jours deviennent plus longs.Si l'on admet cette conséquence, notre hémisphère boréal, qui a eu son maximum de durée de saison chaude (équinoxe de printemps à équinoxe d'automne) en l'année 1248, va en se refroidissant depuis cette époque. Le surcroît des heures d'illumination solaire diminue.Il est possible que cet accroissement lent et graduel des heures de nuit ait une action, non point immédiatement directe sur nos thermomètres, mais sur les eaux superficielles qui constituent les courants de la mer et qui jouent un rôle considérable dans la distribution des températures. Les climats du globe ne sont pas du tout ce qu'ils seraient dans l'étendue de l'océan, qui recouvre près des trois quarts de la planète. Sans l'Atlantique, et surtout sans le gulf stream, Paris ne serait jamais devenu la capitale du monde: la Seine serait le Volga.Quoi qu'il en soit, notre climat se refroidit depuis le treizième siècle, et la cause de ce refroidissement pourrait être celle que nous venons d'indiquer.Il va sans dire que l'abaissement actuel et local de la température sur lequel nous avons appelé l'attention au début de cet article n'a rien de commun avec ce refroidissement séculaire. Autrement, nous n'en aurions pas pour longtemps! Nous avons vu qu'il se borne à l'Europe et ne sévit pas sur le nord. C'est une affaire de courants atmosphériques.En dehors de cette variation séculaire, il y a des périodes assez bizarres et anormales de chaleur et de froid. Nous traversons en ce moment l'une des plus curieuses, et en même temps l'une des plus désagréables, que l'on ait observées depuis l'invention du thermomètre. Faisons des vœux pour voir bientôt cesser ce déplorable abaissement de température qui sévit sur l'Europe depuis quatre, cinq et six ans.Camille FlammarionLA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Vue prise en amont dela Birse.--Phot. Bulacher et Kling.LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN, SUR LA LIGNE DU JURA-BERNE. Le trainprécipité dans la Birse, après la rupture du pont.--D'après les photographies de M. A.-J. Jungmann.LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Vue prise en aval de laBirse.--Phot. Muller.HISTOIRE DE LA SEMAINELa Semaine parlementaire.--Une des questions les plus importantes qu'avait à discuter la Chambre, au cours de son examen des tarifs douaniers, était certainement celle qui concerne l'industrie de la soie. Cette industrie constitue en effet, on peut le dire, une gloire commerciale de la France, et cette fois, si on laisse de côté les protectionnistes intransigeants, tout le monde était d'accord pour reconnaître que toute entrave mise à son développement était une atteinte grave portée aux intérêts du pays. Il ne faut donc pas s'étonner si l'entrée en franchise des soies grèges et des cocons étrangers a été votée à une forte majorité: 380 voix contre 137.Il est vrai qu'en cette circonstance la Chambre avait une liberté d'allure qu'elle n'a pas toujours dans ces sortes de questions. Elle n'avait pas à craindre de sacrifier outre mesure une autre branche de l'activité nationale, la sériciculture, car un projet, soumis en même temps à la Chambre et voté par elle, attribue des primes spéciales à ceux qui s'occupent de l'élevage du ver à soie. Tous les intérêts recommandables se trouveront donc ménagés. En somme, quant à présent, les Lyonnais l'emportent sur toute la ligne.--Si les questions ouvrières et sociales n'aboutissent pas à une solution satisfaisante, ce ne sera pas faute de les avoir examinées et discutées sous toutes leurs faces. Elles reviennent périodiquement à la Chambre, tantôt sous forme de projets de loi, tantôt sous forme d'interpellations. C'est par ce dernier procédé que MM. Dumay, Girodet et Baudin l'ont soulevée. Il s'agissait «des mesures que le ministre des travaux publics comptait prendre vis-à-vis de la Compagnie des houillères de Monthieu, qui a suspendu son exploitation en ne prévenant le personnel que huit jours à l'avance.»M. Yves Guyot, qui--il faut le reconnaître--est mis assez fréquemment sur la sellette, a pris la parole sur le ton quelque peu ironique: «Je vais répondre, a-t-il dit, à l'interpellation hebdomadaire, pour ne pas dire quotidienne.» Ce début a soulevé quelques murmures à l'extrême-gauche, mais, aux yeux de la majorité, il a été justifié par la facilité avec laquelle on met le Gouvernement en cause chaque fois que s'élève une difficulté entre ouvriers et patrons. Le ministre a ajouté que les actionnaires de la Compagnie étaient convoqués, et qu'aucune mesure ministérielle ne pouvait être prise avant le vote de l'assemblée générale. Le débat a été clos par l'ordre du jour pur et simple voté à une forte majorité.--Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M. Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives à la saisie-arrêt du salaire des ouvriers et des appointements des employés, sont venues en première délibération. Mais aussitôt le ministre du commerce est monté à la tribune pour annoncer que le gouvernement préparait un projet de loi sur cette question, et demander par conséquent l'ajournement, de la discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait été accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du gouvernement qui ne sera pas prêt, avant longtemps. La Chambre s'émeut en présence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145, la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder à avoir sa revanche. En effet, dès le début, M. Grousset est monté à la tribune et, dans un discours très court, mais très décisif, il a démontré que le projet de ses collègues ne tenait pas debout au point de vue juridique. Force a été à la majorité de se de juger et de renvoyer à la commission ce projet mort-né.C'est là encore un exemple à l'appui de ce que nous disions la semaine dernière sur la légèreté avec laquelle sont rédigées nos lois depuis quelque temps. Cette fois on s'est aperçu à temps de l'imprudence qu'on allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois c'est à l'application seulement qu'on a reconnu la défectuosité des textes législatifs adoptés par le parlement. Sans mettre un frein à l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient pas facilement, il serait possible d'éviter pareil inconvénient, au moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitué, le Conseil d'État, qui est censé renfermer les jurisconsultes de profession les plus autorisés. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir cette assemblée dans la préparation des lois, ne fût-ce qu'à titre consultatif? Il y aurait là une garantie, que l'on ne semble pas assuré de trouver auprès de nos législateurs.Un débat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu à Montmartre, à l'occasion de l'inauguration du monument du Sacré-Cœur. MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient déposé à ce sujet une demande d'interpellation. On connaît la thèse: le désordre a été causé par la police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait passé le mieux du monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se réunissent sur la voie publique, aussitôt des agents interviennent, frappent à tort et à travers et troublent ce calme parfait avec lequel les anarchistes témoignent ordinairement en public leurs convictions les plus chères. M. Constans a répliqué, et il l'a fait en termes qu'il n'est même pas nécessaire d'analyser, car on sait avec quelle énergie tranquille il démontre, toutes les fois que l'occasion s'en présente, que pour lui l'idée de république et de liberté n'entraîne nullement celle de désordre et de violence. Mais il a eu cette fois à opposer aux interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait eu lieu une réunion à laquelle assistaient des anarchistes et des socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitués à marcher d'accord. Il n'y avait là aucun de ces agents dont la présence ne fait qu'exciter les esprits et cependant, après quelques minutes de conversation, on en est arrivé à ce que M. Baudin appelle «les brutalités de la police.» On a échangé des coups et le combat n'a fini que faute de combattants, c'est-à-dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqué de chaises pour se les lancer réciproquement à la tête.L'ordre du jour pur et simple demandé par le ministre de l'intérieur a été voté à l'énorme majorité de 435 voix contre 70.L'agitation ouvrière:Les grèves--Le succès qu'a eu la grève des omnibus ne pouvait manquer d'avoir des conséquences. Ce sont d'abord les ouvriers et employés de chemins de fer qui ont eu l'idée de profiter du mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures publiques avaient provoqué dans la population parisienne. Il s'agissait ici également d'un service dont tous les voyageurs sont à même de reconnaître le caractère pénible et ceux qui en ont la charge pouvaient, comme leurs camarades des omnibus, espérer l'intervention de l'État. Mais ce n'est pas chose aisée que de mettre en mouvement un personnel considérable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des corps de métier dont les intérêts ne sont pas toujours d'accord. La tentative n'a pas réussi cette fois, et la crise grave qu'aurait amenée un arrêt dans les transports par voie ferrée a été épargnée au pays.Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formulé cette menace terrible de la grève; mais, chose singulière, ce n'est pas en raison d'un défaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont songé à ce moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont raison, car les abus de ces intermédiaires ont été souvent signalés et reconnus. Mais est-il juste d'employer la grève pour réaliser une réforme qui peut être accomplie autrement? Dans une pétition comminatoire adressée à la fois à la Chambre et au conseil municipal, les ouvriers boulangers ont signifié qu'ils refuseraient le travail, si, dans un défiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris les mesures nécessaires pour faire disparaître les bureaux de placement. Qu'arriverait-il si de pareilles sommations étaient écoutées? c'est à la Chambre et au conseil municipal lui-même de répondre. Mais, en admettant qu'on voulût y faire droit, le temps matériel manquerait, sans compter que, ce principe une fois admis, l'État serait tenu d'intervenir et deviendrait responsable des événements toutes les fois que son action serait réclamée, à tort ou à raison. Il y a là un abus, et ceux-là mêmes qui, dans la presse, sont le plus portés à soutenir les revendications ouvrières, ont estimé que les ouvriers boulangers faisaient fausse route.Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grève de voitures publiques. Le personnel des tramways a refusé le travail et, toujours à l'instar de Paris, on a vu les scènes déjà connues se renouveler: attroupements aux dépôts, menaces et voies de fait pour empêcher les voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence à se demander si les institutions établies en vue d'assurer aux ouvriers la liberté et le bien-être ne menacent pas de tourner à la dictature. La faculté de la grève est légitime, car c'est le seul moyen pour le travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut légitimement prétendre, mais c'est à la condition qu'il sera permis à ceux qui ne partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce n'est pas là contester à l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'État doit intervenir, c'est uniquement pour garantir aux deux partis en présence, les grévistes et les travailleurs, la liberté à laquelle ils ont droit les uns et les autres.Angleterre: le procès Gordon Cumming.--La presse anglaise, qui est fort prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne saurait le lui reprocher si elle n'exagérait les accents de la vertu révoltée quand elle a à signaler quelque défaillance à la charge des autres nations--a parlé d'abord avec la plus grande réserve des tristes incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'armée, accusé de tricher au jeu, et cela à la table où le prince de Galles en personne tient la banque, c'était un simple «Baccara-case.» On en est revenu de cette appréciation un peu sommaire des choses, et, quand on a vu, par les révélations faites au cours du procès, que tout le monde sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est produit dans l'opinion et l'événement, qui était d'abord du domaine de la chronique, a pris une portée plus grave et a été jugé par tous dans ses conséquences politiques.Certes, le peuple anglais est profondément attaché à sa monarchie et il serait absurde d'avancer que sa foi a été ébranlée; mais enfin le loyalisme gouvernemental a été mis à une rude épreuve, car, pour la première fois, le public était amené à juger l'héritier du trône et à se prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la presse anglaise, le public a été vivement ému et a traduit ses impressions avec une sévérité que le prince n'a pas rencontrée en France même, où l'on pouvait cependant prendre sa revanche du dédain avec lequel sont dénoncés chaque jour, de l'autre côté du détroit, les vices dits français. Pendant que, dans notre pays, on se borne à sourire en soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent d'admettre que le fils aîné de la reine cherche à se distraire des occupations toutes décoratives auxquelles le condamne la constitution.Il faut l'avouer, d'ailleurs, il était pénible d'apprendre tout d'un coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout l'attirail nécessaire pour improviser une partie de baccara et il ne faut pas trop s'étonner si cette révélation seule a suffi à ébranler quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a caractérisé l'Angleterre.Le partage de l'Afrique: le traité anglo-portugais.--La lutte engagée entre l'Angleterre et le Portugal au sujet de leurs possessions en Afrique a pris fin. Le traité signé à Londres a été ratifié par les Cortès et bientôt, les dernières formalités accomplies, la convention deviendra exécutoire.La ligne frontière des territoires respectifs des deux royaumes, au nord et au sud du Zambèze, demeure à peu près identique à celle qu'avaient tracée les négociateurs de l'an passé, à l'exception, naturellement, du crochet quelle doit décrire pour englober la vaste superficie concédée par delà le fleuve entre Tète et Jumbo. D'autre part, le Manicaland avec Mutassa, mais à l'exclusion du Massikessé, est définitivement attribué à l'Angleterre, en d'autres termes à la compagnie sud-africaine.Une commission mixte, dont la composition n'a pas été encore arrêtée, se rendra sur les lieux pour procéder au tracé détaillé et définitif.Chacune des deux puissances contractantes s'est engagée à reconnaître les concessions minières qui ont été légalement accordées sur son territoire ainsi qu'à respecter toutes les formes de la propriété privée. Tout litige relatif à des concessions ou domaines situés à trente milles de l'un ou l'autre côté de la frontière sera soumis, non pas à la juridiction ordinaire, mais à l'arbitrage. C'est là une sage précaution qui, vraisemblablement, ne sera pas inutile, car dans les possessions lointaines, là ou les droits des individus sont forcément mal définis, les conflits d'intérêts privés dégénèrent facilement en conflits internationaux. Il est donc prudent de convenir à l'avance qu'ils seront soumis à l'arbitrage, c'est-à-dire à une juridiction dont les sentiments de neutralité seront garantis.La solution n'est évidemment pas avantageuse pour le Portugal, mais c'est une solution et le gouvernement de Lisbonne a trop besoin de repos pour mettre l'ordre dans ses affaires financières ou commerciales pour qu'on ne le félicite pas d'avoir écarté cette grosse question, même au prix de quelques sacrifices.Nécrologie.--Le contre-amiral marquis de Montaignac, ancien ministre de la marine.Le vice-amiral Bosse, du cadre de réserve.Le contre-amiral Guérin-Duvivier.M. Bouthier de Rochefort, député de l'arrondissement de Charolles.Le comte de Recullot, ministre plénipotentiaire sous l'empire, grand croix de la Légion d'honneur.Mme Étienne, femme du sous-secrétaire d'État aux colonies.Le poste d'avertissement.LE TRANSPORT DES CONTAGIEUX DANS PARISLe conseil municipal de Paris s'est occupé cette semaine de la question de désinfection--désinfection des appartements, vêtements, linge, etc.--qui est si importante au point de vue de la santé publique. Déjà un grand pas avait été fait par l'établissement des stations de voitures pour le transport des contagieux.Autrefois une mère, par exemple, qui avait à conduire à l'hôpital son enfant malade, sautait sans scrupule dans le premier fiacre qu'elle voyait passer. Il n'en est plus ainsi; la mère se rend à la station, et le directeur de cette dernière n'a plus qu'à se mettre au téléphone et à prévenir l'hôpital désigné:Le brancard formant lit.--La voiture des diphtériques sort; elle se rend rue Saint-Antoine, 28, où elle prend un enfant de cinq ans; elle sera à l'hôpital dans une heure et demie; prévenez l'interne de service qu'une opération est urgente.--Vous avez l'ordonnance du médecin?--Oui. La mère de l'enfant est venue me l'apporter elle-même.Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce service est appelé à diminuer dans des proportions énormes la mortalité par la contagion des maladies infectieuses, maladies dont vous et les vôtres pouvez prendre les germes dans les voitures de place, les omnibus, les tramways.Voici une mère accompagnée de son bébé. Elle hèle un cocher, saute en voiture. Cette voiture, une heure avant, conduisait à l'hôpital un enfant que le croup étouffait... Hélas! que de bébés respireront la mort dans cette voiture!Le brancard formant fauteuil.C'est à ces dangers que les stations de voitures pour le transport des contagieux doivent nous arracher.Deux stations municipales à Paris: une, rue de Staël; l'autre, rue de Chatigny.Dans chaque station, cinq ou six voitures affectées spécialement au transport des fiévreux, des varioleux, des diphtériques, etc. Présentez-vous au directeur de l'une de ces stations, avec l'ordonnance d'un médecin, et aussitôt une voiture est mise à votre disposition. Ou bien encore adressez-vous au commissaire de police de votre quartier; ce magistrat se chargera de prévenir le directeur de la station.Les malades, couchés sur un lit, ou commodément installés dans un fauteuil, sont toujours accompagnés par une infirmière pendant le trajet de leur domicile à l'hôpital.La voiture.Après chaque voyage, la voiture est désinfectée; elle est lavée avec une solution étendue de bichlorure de mercure. Inutile de vous dire que les voitures sont appropriées pour cela: ni étoffes, ni cuirs, ni sangles; les parois sont en tôle. Les matelas passent ou doivent passer, après chaque voyage, à l'étuve de désinfection.Pour qui visite les deux stations qui relèvent de la «Ville de Paris», jette les yeux sur les voitures, les écuries, les salles de désinfection, etc., tout parait installé dans les meilleures conditions.La préfecture de la Seine a aussi des voitures spéciales pour le transport des contagieux. Ce service est assez bien organisé; il a donné déjà d'excellents résultats, bien que le budget qui lui est affecté soit très minime.THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.--«Le Rêve», drame lyrique enquatre actes, tiré par M. L. Gallet du roman d'Emile Zola, musique de M. Bruneau.La scène du miracle, au 3e acte: l'évêque Jean (M. Bouvet) donnantle baiser d'adieu à Angélique (Mlle Simonnet).(Agrandissement)[Paroles]Vous n'avez rien qu'un mot à dire,Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruireJ'attends vos ordres souverains.J'ai voulu défendre ma cause,Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'oseMalgré ce que je crains!Songez mon Dieu que si je l'aime,Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même!Et quand j'ai vu que je l'aimais,Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre!N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!Vous voulez bien que nous soyons heureux!Le Prix Thoirac.--Vaudeville: laFemme, comédie en trois actes, par M. Albin Valabrègue.M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse, je parle de la muse légère, celle que la Fable n'a pas admise sur le Parnasse, M. Thoirac a fondé un prix de 4,500 francs pour le Théâtre-Français: il est destiné à la meilleure comédie jouée dans l'année à la rue Richelieu. C'est l'Académie qui est chargée de le donner. Voici la première fois que l'illustre compagnie se prononce à ce sujet. Elle l'a adjugé àUne Famille, dont l'auteur est M. Lavedan. J'applaudis pour ma part à cette décision, et je félicite le jeune écrivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les quarante peuvent appuyer leur verdict.A quoi reconnaît-on la supériorité d'une comédie? en la comparant à sa voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac courent grand risque de se fourvoyer à l'exaltation d'une œuvre des plus médiocres. Cela dépend de la concurrence. Toutes les années ne sont pas également heureuses et le public pourrait s'étonner à bon droit de voir cette prime littéraire accordée à la médiocrité. On pourrait faire un report et attendre des moments meilleurs dans l'année suivante. Non, la volonté du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les juges les conditions qui décideront en faveur de l'ouvrage? Son succès? je le veux bien; mais le succès n'est pas toujours la consécration d'un talent littéraire. Messieurs les académiciens ont évidemment à décider d'une œuvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait à résoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs l'Institut, pris pour arbitre souverain, se décidera-t-il ses appréciations? Sur le style?Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement, élégamment parlée, mais, j'en demande pardon aux écrivains, dont je vais probablement blesser les prétentions, le style est une qualité secondaire au théâtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se met au service d'une pensée. Si elle n'est qu'un bavardage jouant habilement avec les phrases, plus préoccupée des mots que de l'idée, elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La pièce est avant tout dans les caractères, dans les situations. Le théâtre vit d'action et non de littérature. Le pauvre Sedaine, dont on jouait dernièrement laGageure imprévueà la Comédie-Française, se souciait fort pieu de la langue. «Pour être brave, il ne faut qu'être homme et des armes», a-t-il dit quelque part. Et pourtant lePhilosophesans le savoir, écrit à la diable, est resté au répertoire; il compte même parmi les dix ou quinze pièces qui sont vivantes depuis Molière dans l'ancien Théâtre-Français.M. Scribe était de cette école. Vous me direz que l'immortalité ne s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le passé lui a été complaisant, le présent ne lui est guère favorable. M. Scribe savait ses faiblesses, il en souriait même, non sans esprit. Un jour qu'il répétait une pièce rue de Richelieu, les conseillers écoutés de la maison, qu'il avait auprès de lui à l'orchestre, lui firent respectueusement une observation sur l'impropriété d'une expression. M. Scribe, tout entier au mouvement de la scène, laissa un instant ses voisins, monta sur le théâtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sûr de son effet scénique, il descendit dans la salle, reprit sa place à son fauteuil en disant à ses deux conseillers: «Et maintenant, à vous, Messieurs les académiciens.»Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent réussi sans lui. Il lui fallait avant tout l'intérêt, la vie de la pièce. Il existe peut-être à l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet avis et qui se souviennent du jugement singulier porté autrefois par l'Académie.Elle eut à se décider, au dix-huitième siècle, sur cette question: quelle était la plus parfaite des pièces de Molière? Elle opina pour lesFemmes savantes. Pour quoi? parce qu'elle jugea lesFemmes savantesl'œuvre de style la plus remarquable de Molière.C'était le goût du temps. L'Académie aurait pu admettre aussi bien leMisanthrope; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et l'École des femmespourtant, cette œuvre d'une puissance de passion incomparable, et leTartuffe, ce drame dont la profondeur dépasse tous les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la même question se posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reçut la même réponse qu'au dix-huitième siècle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose, ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le répète, la pièce, attachante par la vérité des caractères, de plus entraînante par l'intérêt de son action. J'ai bien idée que le prix Thoirac soulèvera dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Académie. Pour la première fois les choses ont marché d'elles-mêmes et laFamillede M. Lavedan a triomphé sans rivalités. J'ai idée que dans l'année qui vient la question sera plus agitée.Elle se posera entre leMariage Blanc, de M. Jules Lemaitre,Grisélidis, de M. Silvestre, entre la comédie de M. P. Ferrier et celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous répondrai quand le drame de M. Richepin,Par le glaive, aura paru. Le Théâtre-Français nous promet aussi leChemin de Damasde M. Alexandre Dumas. Mais, quel que soit son succès, l'œuvre nouvelle du maître restera hors concours. Le prix Thoirac ne peut être donné aux membres de l'Académie, qui ont eu le bon goût de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.Le théâtre du Vaudeville, cédé à une direction qui a fait un bail de trois mois, nous a donné une comédie de M. Albin Valabrègue, dont le Palais-Royal a repris les trois actes si amusants deDurand et Durand. Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie désopilante du quiproquo qui a fait la fortune de la pièce du Palais-Royal. M. Valabrègue touche sérieusement à la comédie sérieuse. Je doute qu'il y rencontre le même succès. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comédie à laquelle M. Valabrègue a donné pour titre:La Femme, mais ce sujet n'en est pas à sa première édition.La Femmeest cet être honnête par excellence, inépuisable dans ses sacrifices, supérieur dans son abnégation et dans sa douleur, que rien ne détourne de son devoir, ni les fautes, ni l'indignité de l'époux, ni la trahison de l'amie qui lui vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, après tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidèle au devoir, et qui compte ramener à elle, par la force de la vertu, de l'abnégation, et par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'égare. C'est l'épouse, la mère de famille. La tendance morale de la comédie est des plus louables, malheureusement le public des théâtres, un peu fatigué de sa saison d'hiver, a écouté un peu distrait cette démonstration; mais à pièce d'été, critique d'été; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur les longueurs de cette comédie, aussi bien serions-nous ingrat envers elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur, et pour ses interprètes: Mlle Cerny est charmante dans le rôle de Marie de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonné et M. Lérand ont été chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M. de Blauval et de M. Tivolier.M. Savigny.LES LIVRES NOUVEAUXDieu, par Victor Hugo, 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin, éditeurs).--Il est écrit que Victor Hugo ne cessera pas de nous étonner. Il n'y a pas à dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments recueillis par des héritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs intempestifs. C'est bel et bien un poème de cinq mille vers, suivi, aussi fortement composé qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de testament philosophique, où la pensée de Lucrèce a du plus d'une fois hanter l'écrivain. Il fut écrit à Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans après lesChâtiments. C'est peut être l'un de ceux où le poète donne le plus de lui-même l'idée d'une personnalité gigantesque, en raison même de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples mots, dans ce titre:Dieu, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait écrit sur le fronton d'une petite chapelle, à Ferney:Deo erexit Voltaire. Cela était une déclaration de principes, mais c'était surtout de l'orgueil. Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte de cathédrale, et il a créé à sa manière le dieu qu'il voulait qu'on y adorât.Nous le connaissions déjà. Il nous l'avait déjà plusieurs fois défini, notamment dans William Shakespeare, où la prose lui a peut-être permis de donner à son affirmation une forme plus précise. Car il faut bien convenir qu'ici la poésie semble avoir singulièrement fait tort à la philosophie. En nous présentant dans un ordre ascendant les diverses idées que l'humanité s'est faites de Dieu, en commençant par l'athéisme, qui est la négation, il nous semble faire un étrange anachronisme. L'homme à son berceau, quelque grossière idée qu'il dût se faire de Dieu, ou, si l'on veut, de la force cachée qu'il sentait sans la comprendre, ne fut certes pas athée; et si l'on peut discuter de ce qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce serait plutôt à la fin, avec le déisme, que la négation et le doute apparaissent, et ce serait alors, à ce moment de connaissance plus répandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tenté de s'éloigner de ce que le poète croit la vérité. Mais qu'importe! Hugo, malgré tout, a fait œuvre de grand poète, et l'on n'a pas autre chose à lui demander. Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour satisfaits.L. P.Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature, par John Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue Soufflot).-Dédié aux amis de la caricature. Le succès de son Bismarck devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi, aujourd'hui d'ailleurs relégué dans «l'Armoire aux retraités», lui tendait véritablement les bras. Il n'y avait pas à résister, et le voici habillé de la belle manière. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par les Italiens. Car il faut rendre cette justice à M. Crispi, qu'il s'est laissé caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien révolutionnaire, et la campagne satirique menée contre lui a été chaude. On s'en rendra compte en parcourant le livre de M. Carteret, fort documenté à sa manière, car le document dessiné a bien son éloquence, il est même de tous le plus expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre la place du fouet sans inconvénient.Quand on aime, par Pierre Maël (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce titre plein de promesse:Quand on aime, Pierre Maël vient de publier une des œuvres les plus puissamment pensées et écrites qui soient encore nées de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dépouiller aucune des qualités de délicatesse et de grâce qui lui ont valu sa grande réputation, s'est attaché au contraire, à les corroborer d'une note de vigueur qui en rend le charme plus pénétrant. Dans ce récit, pris tout entier dans la vie ordinaire, l'étude des caractères est égale au relief saisissant des événements qui servent de trame à la fiction. La catastrophe finale, préparée avec un art infini, n'est cependant pas un «moyen». Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre nécessaire au dénouement.Tout est vrai dans ce livre, qui ne doit son charme et son intérêt qu'à la simplicité même et au naturel des faits.Tout autour de Paris, promenades et excursions dans le département de la Seine, par Alexis Martin (1 vol. in-16. Prix: 7 fr. 50, chez Hennuyer, éditeur, 47, rue Laffite).--Cet ouvrage est, en quelque sorte, la suite du livre que le même auteur a publié l'an dernier:Paris, promenades dans les vingt arrondissements, et que le ministère de l'instruction publique et le conseil municipal de Paris ont honoré d'une souscription.On sait avec quel soin minutieux M. Alexis Martin a visité la capitale, avec quelle exactitude il a reproduit les physionomies de tous ses quartiers, avec quelle érudition il a raconté l'histoire de tous ses monuments et de toutes ses institutions.Ce qu'il a fait pour Paris, il l'a fait également pour tout le département de la Seine, parcourant ses huits cantons, commune par commune, bourg par bourg, hameau par hameau, suivant la marche rationnelle d'un touriste curieux d'art, d'histoire, d'archéologie, de pittoresque; mais, sachant le prix du temps, il n'a pas laissé un coin inexploré.De nombreuses illustrations, véritables petits tableaux de la vie moderne, sont dues aux crayons de nos premiers artistes, MM. Boutigny, Charpin, Deroy, Geoffroy, Gœneutte, Hoffbauer, F. Lix, P. Merwart, Touchemolin, etc., et gravées par les maîtres du burin, MM. Hotelin, Rousseau, Moller, Quesnel, Berveiller, etc. L'attrait qu'elles ajoutent au livre est augmenté par une suite de plans, de vues panoramiques et de cartes d'une exactitude rigoureuse et d'une clarté parfaite. Une table des noms cités et un index alphabétique rendent toutes recherches promptes et faciles.L'Escrime et le Duel, par C. Prévost et G. Jollivet, un beau vol. orné de figures (librairie Hachette).L'Escrime et le Duel, le dernier livre paru dans la bibliothèque des sports de la maison Hachette, est signé de deux noms compétents. M. Prévost, l'excellent professeur que l'on sait, enseigne aux jeunes gens l'art de se comporter le mieux possible sur la planche comme sur le terrain. Ses leçons théoriques complètent à merveille l'enseignement de la salle. M. Jollivet donne à tous ceux qui peuvent être mêlés à une affaire d'honneur des conseils utiles, et il indique les derniers usages requis en matière de duel.Ce livre essentiellement pratique sera levade mecumde la jeune génération.Le Fadac'est-à-dire, en provençal, l'homme hanté par les fées, le rêveur, tel est le titre du nouveau roman de Zari publié illustré dans le journal de la librairie Firmin Didot le mois dernier et qui paraît aujourd'hui en volume.C'est une œuvre pleine de passion et de poésie. La description des sites et des monts de la Provence s'y trouve tracée par un esprit qui aime la vérité; l'analyse psychologique de chacun des personnages qui y vivent est présentée avec charme et autorité. C'est à ces deux qualités que M. Zari doit en partie d'avoir pris place, dès ses débuts, parmi nos romanciers contemporains les plus distingués.De ce récit qui a pour décor le ciel bleu, les montagnes, les bois de pins, s'exhalent les senteurs enivrantes du pays du soleil: il est dédié au poète Mistral.Albums de Crafty: les chevaux. 3 fr. 50 (Plon, Nourrit, éditeurs.)--Du choix d'un cheval, la Tonte de Coco, Remonte pour la chasse, les Débuts d'un gentleman aux courses, le Concours hippique, Ma dernière culbute,etc., etc., tels sont les sujets de ces amusants dessins enlevés avec une verve endiablée et soulignés de légendes narquoises où l'esprit n'exclut pas la science hippique, du moins autant qu'un profane en peut juger.La machine volante de M. Ader.--D'après le croquis d'un témoin oculaire de l'expérience.NOS GRAVURESLA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEINMœnchenstein est à peu de distance de Bâle, c'est un but de promenade situé à l'entrée de la vallée de la Birse, au pied des dernières collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer. Dimanche dernier, 11 juin, à propos d'une fête champêtre, plusieurs Sociétés chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le train de 2 heures 15 minutes. Ce train, composé de un fourgon, un wagon-poste et neuf grands wagons genre américain pour les voyageurs, était traîné par deux locomotives. A peu de distance de la gare de Mœnchenstein la voie traverse la Birse, petite rivière canalisée en cet endroit, sur un pont en fer de 21 mètres de long.A peine la première machine arrivait-elle à l'extrémité du pont, que celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre premiers wagons tombèrent dans la rivière; le cinquième, un wagon mixte de 1re et 2e classes, éventré par un bout, restait suspendu à moitié sur la culée du pont. On a retiré, au moment où paraissent ces lignes, près de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncés sous les débris au fond de la rivière; il y a en outre une centaine de blessés dont plusieurs très grièvement. En examinant nos gravures, faites d'après les photographies prises peu après l'accident, on voit que le tablier du pont s'est rompu vers la culée arrière, et que c'est la poutre de droite (ces mots étant pris en considérant la voie dans le sens de la marche du train) qui a du céder la première. La rupture a eu lieu au moment où toute la longueur du pont était occupée par les deux machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum.On voit que la première machine est tombée sur la rive opposée, les roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cédé d'abord; la rupture s'est ensuite achevée complètement. On voit la seconde machine tombée sur ses roues; les autres wagons se sont broyés en se précipitant les uns sur les autres et ont été entraînés au fond de la rivière. Le frein automatique dont était muni le train a dû fonctionner aussitôt la rupture de la conduite qui règne sous le train, ce qui explique que les derniers wagons sont restés sur la voie.A qui attribuer la responsabilité d'une aussi épouvantable catastrophe? Le pont avait, nous dit-on, été construit il y a peu de temps par la maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les ingénieurs n'aient pas employé la section nécessaire pour la résistance à supporter; mais ce qui est possible et même probable, c'est que les fers aient été de mauvaise qualité.Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts y sont l'objet d'une attention toute particulière. Après leur construction, prévue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18 tonnes, ils sont essayés avec une charge quadruple de celle qu'ils doivent supporter d'abord au repos, puis à des vitesses allant jusqu'à 60 kilomètres à l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les ans et les pièces défectueuses sont immédiatement remplacées.G. M.LE «RÊVE»Il semble, depuis quelque temps, qu'un renouveau s'étend, au théâtre, sur les œuvres qui touchent à la religion. Sans parler deJeanne d'Arc, nous avons eu cette année leNoël, de Maurice Bouchor, et laGrisélidis, de MM. Armand Silvestre et Morand. Voici que leRêve, à l'Opéra-Comique, nous emmène encore dans le pays du mysticisme et de l'extase. Sommes-nous plus pieux? ou bien devons-nous cette renaissance des sentiments chastes et chrétiens aux excès même du naturalisme? Il est curieux, en tout cas, de voir que le chef de cette dernière école, M. Zola, devra l'un de ses meilleurs succès au théâtre, à l'œuvre que MM. Gallot, pour les vers, et Bruneau, pour la musique, ont écrite d'après son plus pur roman.On connaît le sujet duRêve. Angélique, dans la demeure qu'elle habite avec ses parents, Hubert et Hubertine, près de la vieille cathédrale, se perd dans des songes infinis et délicieux: elle croit entendre les voix des saintes. Elle rêve aussi d'épouser un prince Charmant. Le prince, serait-ce Félicien qui, par amour pour elle, et pour se rapprocher d'elle, s'est donné comme peintre verrier, tandis qu'il est le fils de l'évêque Jean de Hautecœur?... L'évêque, qui eut cet enfant avant d'entrer dans les ordres, le destine au sacerdoce. Il s'oppose au mariage. Angélique en est désolée, au point qu'elle en va mourir. Félicien fait une dernière tentative auprès de son père, et l'adjure de sauver Angélique. L'évêque vient donner l'extrême-onction à la mourante... Il invoque Dieu, en ajoutant sa devise: «Si Dieu veut, je veux». Un miracle se produit. Angélique se ranime. L'évêque, convaincu par Dieu, la conduit à l'église et la marie à Félicien. Le rêve d'Angélique est accompli. Mais les saintes la rappellent auprès d'elle, et elle expire, heureuse, entre les bras de son époux.La gravure que nous publions reproduit la scène même du miracle. En regard de notre gravure, nous donnons une des plus jolies pages de la partition, grâce à l'amabilité des éditeurs, MM. Choudens et Cie.Ad. Ad.LA MACHINE VOLANTE DE M. ADERPersonne n'a rien vu, personne ne sait rien; mais l'Illustrationa des amis partout. L'un d'eux se trouvait à la chasse aux environs de Paris lorsqu'à travers la feuillée il aperçut une chose de forme étrange ayant l'aspect d'un énorme oiseau de couleur bleuâtre. Impossible d'approcher, une clôture le séparait du parc particulier enclavé dans la forêt ou se trouvait, la machine en question. Ce ne pouvait être qu'une machine à voler assurément. Notre ami est quelque peu dessinateur et ingénieur, il nous communiqué le croquis qu'il n'a pu faire qu'à distance, mais qui est aussi exact que possible. Informations prises, il paraît que l'inventeur est M. Ader, l'ingénieur électricien bien connu par ses nombreux appareils téléphoniques, et que la machine a volé réellement pendant quelques centaines de mètres, s'élevant à 15 ou 20 mètres de haut et se dirigeant dans l'espace. Nous ne reprendrons pas la liste des tentatives faites dans cet ordre d'idées; plusieurs livres ont été publiés là-dessus et notamment ceux de notre ami Gaston Tissandier sont trop répandus pour qu'il soit nécessaire d'insister.La machine que nous voyons se compose de deux grandes ailes articulées, de 15 mètres d'envergure environ, et d'une hélice s'appuyant sur l'extrémité d'une sorte de cône formant le corps de l'oiseau et renfermant le mécanisme et le voyageur. Le tout serait, en étoile de soie recouvrant une carcasse légère en osier ou aluminium.Le nom de l'inventeur de cet oiseau volant serait une garantie en faveur de la réussite possible. Qu'on nous permette cependant quelque doute. La machine, nous assure-t-on, a parcouru une certaine distance: 100, 200, mettons 400 mètres. Mais est-elle capable de continuer ainsi pendant, plusieurs heures sans avoir recours à une installation fixe pour changer ou rechanger le moteur qui la fait manœuvrer? Car tout est là: quel est le moteur? L'inventeur, électricien émérite, qui a étudié cette science nouvelle à fond, a dû s'adresser à son élément favori: l'électricité.Mais les accumulateurs sont impossibles à cause de leur poids; les piles ne donnent des courants puissants que pendant peu de temps, et encore ont-elles un poids fort peu négligeable.Aussi, jusqu'à nouvel ordre, jusqu'au jour où nous aurons assisté à une expérience concluante, où on nous aura montré le générateur de la force employée, nous resterons sceptique et croirons, seulement à cause de la haute personnalité de l'inventeur, que si la machine dont notre ami a pu faire un croquis peut en effet marcher, c'est pendant très peu de temps.G. M.VENTE ADRIEN MARIEParmi les grandes ventes qui auront intéressé les amateurs, cet hiver, celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout l'atelier du maître illustrateur qui va être dispersé par suite de sa fin prématurée; c'est la collection complète des originaux qu'il conservait précieusement, des études accumulées en de longues années de labeur, que le public va être appelé à se disputer.A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les ouvrages se sont dispersés au fur et à mesure de la production, l'atelier d'Adrien Marie peut être considéré comme la gaine, le portefeuille, renfermant le plus parfait de son œuvre.Les publications illustrées l'ont reproduit, répandu, popularisé. Pour le retrouver avec le caractère particulier de l'artiste, il faut l'aller chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur lesquels les collectionneurs vont se précipiter.Exposition et vente vont être le couronnement d'une carrière bien remplie. Adrien Marie apparaîtra, dans les diverses phases de son grand talent, ce qu'il était avant tout, un crayon ou un pinceau très fin, très précis, très coloré.Ici, à l'Illustration, si nous étions instinctivement tentés de donner le pas à son crayon, à sa plume, nous aurions cent et cent témoins à invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas ou jamais de mettre à son plan l'art graphique, dont les difficultés sans nombre n'ont jamais été vaincues avec plus de virtuosité, plus de savante ingéniosité.Mais, parce que la réputation du dessinateur a été considérable, s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas également triomphé? Voilà justement ce que la réunion de l'atelier d'Adrien Marie va établir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont à nos yeux d'une valeur documentaire et d'une valeur d'interprétation indéniables. Entre des études à l'huile où l'on suit pas à pas la progression d'un talent consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes, impétueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau malheureusement inachevé, représentant uneJeune mère allaitant son enfantou dans leJardin. Ce sont là des morceaux bien curieux, d'une facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dégarnis au passage des aquarelles et des pastels.A propos des aquarelles, dont le succès ne peut manquer d'être énorme, je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie s'est servi pour les exécuter--études du concours hippique, sortie du salon, etc.,--d'un procédé bien personnel, et où tout autre, moins expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutôt des dessins que des aquarelles; dessins à l'encre, rehaussés de couleurs à l'eau, de gouache, et même de peinture à l'huile. L'ensemble produit un effet étonnant.Le catalogue est fait pour donner satisfaction à tous les désirs; s'il comprend des numéros à sensation, capables de susciter les enchères les plus vives, il mentionne également une quantité de morceaux moins importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon à dire, car combien existe-t-il de ventes dont les musées et les grosses galeries peuvent seules s'approcher!Le catalogue comporte environ 350 numéros qui feront défiler, à côté des compositions hors ligne où Adrien Marie excellait, des tableaux, aquarelles ou dessins, représentant soit à peu près tout le théâtre contemporain, soit des vues et des scènes pittoresques de Venise ou de Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des études de chevaux extraordinairement justes qui feront les délices des sportmen, des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis desSouvenirs de l'Exposition de 1889jusqu'à uneCérémonie dans la galerie des glaces, au palais de Versailles.La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine, et si chaque amateur présent se laisse gagner par le talent sympathique de notre pauvre collaborateur, autant que par l'idée que deux petits orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du côté du cœur et du côté du goût, je prédis que la recette sera fructueuse.Edmond Renoir.P.-S.--Exposition et vente à la galerie Georges Petit. Exposition particulière par invitations délivrées par M. Georges Petit, expert, M. Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente publique, aux enchères, mercredi 24 et jeudi 25 juin.CHARGÉ D'ÂMERoman nouveau, par Mme JEANNE MAIRETIllustrations d'ADRIEN MOREAUSuite.--Voir notre dernier numéro.IIIMarthe n'avait jamais eu d'amie intime à qui tout dire; ses compagnes n'avaient guère été pour elle que des compagnes. C'est peut-être ce qui expliquait que, dès sa première jeunesse, elle avait pris l'habitude de tenir un journal. Très réfléchie, aimant à se rendre compte de ses propres sentiments, de ses pensées, elle se laissait aller à écrire avec abandon, avec une sincérité absolue. Elle appelait cela faire son examen du cœur. Souvent, lorsque toute la maisonnée dormait profondément, Marthe prenait dans son secrétaire un livre à serrure qui ne s'ouvrait que pour elle. Au fond d'un meuble bien fermé plusieurs volumes semblables contaient tous les menus faits, les pensées fugitives de ses jeunes années. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait des événements qui, au moment, avaient semblé très importants et dont le souvenir s'était effacé, des enthousiasmes restés sans lendemain, de gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des ébauches de petits romans dont le premier chapitre seul avait été écrit, des jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitième année, et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand même tous ces cahiers; elle y apprenait à se connaître un peu, à y puiser de l'indulgence pour ceux qui, à leur tour, mûrissent lentement, font preuve d'intolérance, de violence ou d'inconséquence, comme les fruits sont rèches et acides avant l'heure de la maturité... Elle y apprenait aussi à être patiente avec elle-même, et à ne pas désespérer lorsqu'elle se surprenait en flagrant délit d'orgueil ou d'intolérance.Un soir, lorsque sa sœur dormait déjà d'un sommeil d'enfant las de courir, Marthe prit son journal.Mardi, 30 juin.... «Et la dernière date est du 16, le jour où, après une nuit blanche, après avoir beaucoup lutté, beaucoup prié, j'avais résolu d'accueillir Edmée, de la traiter en sœur.«Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est même pas la vie un peu évaporée que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont empêchée d'écrire, c'est plutôt que je ne voyais pas bien clair en moi, que je ne tenais peut-être pas à y voir clair.«Au moment où cette enfant est entrée dans ma vie, je songeais à changer cette vie radicalement; je commençais à me dire tout bas, très bas, en tremblant: «J'aime!» La fierté, qui me rendait silencieuse et un peu froide auprès de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la défensive dès que sa mère voulait me parler de lui, se fondait peu à peu--et que j'en étais donc heureuse! Je craignais de n'être pas aimée comme je voudrais être aimée, d'être épousée surtout par raison, parce que ce mariage, aux yeux de tous les nôtres, aux yeux du monde, semblait tout indiqué. Depuis quelques mois cette crainte s'effaçait tout doucement, délicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait, mais Robert et moi nous nous rencontrions à tout moment. Lorsqu'il entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lèvres souriaient. Il était heureux de se trouver à côté de moi. Certes, il ne se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des années on nous destine l'un à l'autre; mais il causait à cœur ouvert, en camarade, en ami dévoué, presque tendre. Si j'admirais un tableau, une pièce de théâtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en était enthousiasmé. Son travail m'intéresse; je lui ai été un peu utile, j'ai lu quelques ouvrages allemands à son intention, j'ai pris des notes. Un jour il s'est écrié: «Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens!» Et subitement j'ai eu comme une vision d'une vie très unie, très heureuse, un peu sérieuse peut-être, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-là, il a gardé ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas songé à la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque frère et sœur. Ah! voilà... l'affection fraternelle est une chose fort douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.«Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...«Sa mère a dû lui raconter notre conversation. Hier, pour la première fois, nous nous sommes trouvés seuls un instant. Après le déjeuner--nous étions assez nombreux--il s'agissait d'étudier le jardin au point de vue d'unlawn-tennisdont Edmée a envie. Ce jeune officier, Georges Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plaît qu'à moitié, avait entraîné ma sœur et les autres invités d'un côté, Robert et moi nous examinions la pelouse même. Subitement, il me dit avec une sorte de résolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix:«--Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si rien n'avait été convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour, n'est-ce pas vrai?»«Je me sentais glacée... Pourquoi? Quel démon est-ce qui me rend ainsi froide, au moment même où, chez moi, le cœur déborde? C'est que peut-être attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix, quelque chose qui m'eût crié bien plus que les paroles: «Mais vous ne voyez donc pas que je «vous aime!»«Avant de répondre, je me détournai un peu pour cueillir une rose, et ce fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin:«--Écoutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous comme je m'interroge moi-même. Avant la fin de l'été, ou nous nous séparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-là, restons libres, absolument libres. Si l'un de nous dit à l'autre: «Je ne vous aime pas comme je «voudrais vous aimer», prenons l'engagement de ne sentir que de la reconnaissance; la pire déloyauté serait d'accepter le mariage sans amour.»«Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout à l'heure j'écoutais le son de sa voix pour y démêler un tremblement que je n'entendis guère. Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer était grand. Il me semblait à ce moment qu'il y aurait presque une déloyauté à lui laisser entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de découragement ou d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dépité, il me dit:«--J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant à moi, jusqu'au jour où vous m'aurez dit: «Je ne vous aime pas», je me tiendrai pour votre fiancé...«--Non, non, ce ne serait pas juste!«Je tremblais d'émotion, et ma voix sonnait étrangement à mes propres oreilles. Peut-être entrevit-il que mon calme n'était que tout extérieur.«--Comme il vous plaira, Marthe...«--Et que personne ne se doute...«--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il serait difficile, d'après votre attitude, de croire que nous songions à une intimité autre que celle de vieux camarades.»«Ce sont là d'étranges fiançailles. On dirait plutôt une sorte de lutte entre deux volontés. Et, cependant, malgré tout, je suis heureuse. Il m'a semblé aussi que, depuis notre explication, Robert est plus à son aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbée et sérieuse avait toujours manqué d'élan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances pleines et entières et il a l'air d'en jouir comme un écolier. Sa mère rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphère de joie qui nous environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rélie elle-même, me voyant si contente, pardonne presque à Edmée, car c'est à l'arrivée de ma petite sœur qu'elle attribue ce changement subit.«Et, certes, Edmée y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillité un peu somnolente du vieux château, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprévu; ce n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la campagne serait vite épuisé si, pour elle, la campagne ne représentait pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs, ou même le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie de châtelaine lui agrée parfaitement, du moins pour le moment. Mme d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du reste--et complote avec elle des parties à Trouville, des chevauchées jusqu'à la forêt de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert se trouve connaître un certain nombre de jeunes gens des environs et des différentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit à ma petite sœur comme les papillons à la lumière. Ce quelque chose qui attire, ce don mystérieux qui ne tient même pas à la beauté, ce charme particulier de la femme éternellement adorée, cette chose enfin que je n'ai pas, elle la possède à un degré qui fait presque peur. Les paysans, qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les animaux eux-mêmes subissent ce magnétisme curieux qui est en elle, les oiseaux ne s'envolent pas à son approche, les chiens mendient ses caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'être aimé, adoré. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en véritable enfant. Si, par hasard, elle semble tentée d'en abuser--cela lui arrive avec le capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale, elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage à l'avenir. Elle est de ces pénitentes qui, grâce à une confession passée, sûres de l'absolution à venir, continuent à pécher avec une désinvolture parfaite. Elles s'y croient presque autorisées.

Perpignan                       -1º 7Carlsrühe                       -1º 7Arles                           -1º 5Semur                           -1º 5Munich                          -1º 4Cap Saint-Mathieu (Finistère)   -1º 3Hambourg                        -1º 3Paris                           -1º 0Bruxelles                       -1º 0Budapest                        -1º 0Marseille                       -0º 9Naples                          -0º 8Madrid                          -0º 8Berlin                          -0º 8Turin                           -0º 7Greenwich                       -0º 7Vienne                          -0º 7Prague                          -0º 5Rome                            -0º 3

Sans doute, la situation topographique des différents points, leur altitude, le régime des vents régnants, ont joué un certain rôle dans ces différences. Mais le fait général n'en est pas moins évident. La France entière est actuellement sous un régime froid.

Pareil fait s'est-il déjà présenté? L'Europe s'est-elle déjà trouvée pendant une série de plusieurs années consécutives sous un régime de refroidissement? J'ai publié dans l'Atmosphèreles températures observées chaque année à l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut remarquer des années froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860, 1879, mais on n'y remarque aucune série de cinq, quatre ou même seulement trois années de suite particulièrement froides. Tout au plus pourrait-on grouper deux années, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838. La même absence de séries peut être constatée sur les données thermométriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.

Ainsi nous assistons à un fait climatologique exceptionnel et sans précédent. Est-ce à dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant plusieurs années ou même s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas, mais il serait téméraire de rien affirmer.

** *

Cet état de choses a remis en actualité la question déjà ancienne et si souvent agitée du refroidissement probable de nos climats. L'opinion populaire générale, qui a bien sa valeur ici, se déclare certainement en faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? Où est le soleil de mai? Où sont les pantalons blancs de la semaine de Pâques, les chapeaux de paille et les robes de mousseline? L'été lui-même ne semble-t-il pas devenir légendaire et se resserrer à deux mois tout au plus, juillet et août? Et la vigne, et le vin de l'île de France, que sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos régions dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?

Des météorologistes fort sérieux nient absolument tout changement de climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas étudié suffisamment la question.

Remontons quelques siècles de l'histoire, si vous le voulez bien.

On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons d'Etampes et de Beauvais se présentèrent au concours. La charte ajoute, il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu l'audace de se présenter au concours si leurs produits avaient été aussi peu potables qu'aujourd'hui? Récolte-t-on, même actuellement, un vin quelconque à Beauvais?

Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prédilection pour le vin de Suresnes?

La ligne delimitede la vigne peut être tracée aujourd'hui à travers les départements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse, Meurthe. Le fruit de Bacchus périclite de plus en plus, même au sud de ces départements, par exemple dans la Haute-Marne, dès que l'altitude est un peu élevée. Or, autrefois, la vigne était cultivée jusqu'à la Manche.

De vieilles chroniques nous apprennent même qu'à une certaine époque la vigne était cultivée dans une grande partie de l'Angleterre, et qu'on y récoltait du vin. Maintenant, les soins les plus assidus, une exposition au midi et complètement abritée des vents froids, des espaliers, suffisent à peine pour amener à maturité quelques grappes de raisin. Le pommier même menace de déserter les vergers, où jadis mûrissait la vigne.

Plusieurs anciennes familles du Vivarais ont conservé dans leurs titres de propriété des feuilles cadastrales qui remontent à l'année 1561. Ces feuilles indiquent l'existence de vignes productives dans des terrains élevés de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer et où, maintenant, pas un seul raisin ne mûrit, même dans les expositions les plus favorables. Pour expliquer ce fait, il faut admettre qu'en Vivarais les étés étaient autrefois plus chauds que de nos jours.

Cette conséquence est confirmée, quant à la partie du même pays où la vigne est encore cultivée, par un document également démonstratif, mais d'une nature différente. Avant la Révolution, le plus grand nombre des rentes foncières en vin devaient être payées en vins de premier trait de la cuve, au 8 octobre. Au seizième siècle, date de ces stipulations, la vendange était donc terminée dans le Vivarais à la fin de septembre. On la fait maintenant du 8 au 20 octobre.

On lit dans l'histoire de Mâcon qu'en 1552 ou 1553 les Huguenots se retirèrent à Lancié, près de cette ville, et qu'ils y burent le vin muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit plus maintenant dans le Mâconnais à un degré qui permette d'en faire du vin.

Un certain nombre de végétaux, qui prospéraient plus au nord, ont battu en retraite depuis le moyen-âge. Le citronnier ne se trouve plus dans le Languedoc, où il vivait alors, ni l'oranger dans le Roussillon.

Il nous serait facile de multiplier considérablement ces exemples. Arago, qui les admet comme démonstratifs d'un changement de climat, attribue ce changement aux défrichements. «Le déboisement, la formation de larges clairières dans les forêts conservées, la disparition à peu près complète des eaux stagnantes, le défrichement de véritables steppes, dit-il, ont pour effet de rendre les étés moins chauds et les hivers moins froids; comme on le constate aux États-Unis.»

Cette cause a-t-elle agi à ce point en France et en Angleterre pour amener une modification réelle du climat? Nous ne partageons pas ici l'opinion de l'illustre astronome, car c'est surtout antérieurement au seizième siècle que les moines ont opéré les défrichements les plus considérables.

Nous avons sous les yeux trop de témoignages évidents en faveur du refroidissement de nos printemps et de nos étés pour ne pas l'admettre, témoignages si nombreux, en vérité, qu'ils pourraient faire l'objet d'un volume. Les météorologistes qui se refusent à admettre un fait aussi clair sont tout simplement des aveugles.

Mais quelle en est la cause? Cette cause pourrait bien être tout astronomique.

La Terre, en circulant autour du Soleil, ne décrit pas une circonférence, mais une ellipse dont l'astre du jour occupe un des foyers.

A l'une des extrémités de cette ellipse, elle est plus proche du Soleil qu'à l'autre, de 1/30, ou de 5 millions de kilomètres environ. Il en résulte que l'hémisphère terrestre exposé à l'astre radieux reçoit un quinzième plus de chaleur dans la première position que dans la seconde.

La Terre passe à la première position (au périhélie) le 1er janvier, et à la seconde (à l'aphélie) le 1er juillet. Les étés de nos hémisphères arrivent donc dans la section de l'orbite la plus éloignée du Soleil.

En l'an 1248 de notre ère, la Terre passait au périhélie le jour du solstice d'hiver, tandis que maintenant elle y passe onze jours plus tard. A cette époque, nos étés ont été les moins chauds qu'ils puissent être, puisqu'ils arrivaient au point de l'orbite le plus éloigné du Soleil, et nos hivers étaient aussi les moins froids qu'ils puissent être. Depuis cette époque, nos étés tendent à devenir plus chauds et nos hivers plus froids par cette cause, quant aux points extrêmes.

Mais, en raison même de cette ellipticité de l'orbite terrestre, le mouvement de notre planète le long de cette ellipse varie en raison du carré de la distance, précisément comme la lumière et la chaleur. La Terre marche moins vite en été, plus vite en hiver. Il en résulte que du 21 mars au 21 septembre, notre planète, restant plus longtemps exposée au Soleil que du 21 septembre au 21 mars, reçoit juste dans les deux moitiés de l'orbite la même quantité de chaleur. Le printemps et l'été réunis durent 186 jours 11 heures; l'automne et l'hiver 178 jours 19 heures.

Jusqu'en l'an 1248, la durée de l'été alla en augmentant. Depuis cette époque-là elle va en diminuant.

Ces deux causes se compensent exactement quant à la quantité de chaleur reçue du Soleil par la Terre dans la moitié de chaque année.

Mais est-ce seulement la quantité de chaleur reçue qui règle les températures? Nous pourrions poser ici la question d'Adhéinmar:N'est-ce pas plutôt la quantité de chaleur conservée?

Or, actuellement, notre pôle boréal a 4475 heures de jour et 4291 heures de nuit. La différence est de 184 heures. Cette différence d'illumination solaire de 184 heures de surcroît chaque année sur le rayonnement nocturne doit avoir pour conséquence de permettre au pôle nord, et à son hémisphère, de conserver plus de chaleur, de se refroidir moins que le pôle austral, en vertu de ce principe, que la chaleur augmente à mesure que les jours deviennent plus longs.

Si l'on admet cette conséquence, notre hémisphère boréal, qui a eu son maximum de durée de saison chaude (équinoxe de printemps à équinoxe d'automne) en l'année 1248, va en se refroidissant depuis cette époque. Le surcroît des heures d'illumination solaire diminue.

Il est possible que cet accroissement lent et graduel des heures de nuit ait une action, non point immédiatement directe sur nos thermomètres, mais sur les eaux superficielles qui constituent les courants de la mer et qui jouent un rôle considérable dans la distribution des températures. Les climats du globe ne sont pas du tout ce qu'ils seraient dans l'étendue de l'océan, qui recouvre près des trois quarts de la planète. Sans l'Atlantique, et surtout sans le gulf stream, Paris ne serait jamais devenu la capitale du monde: la Seine serait le Volga.

Quoi qu'il en soit, notre climat se refroidit depuis le treizième siècle, et la cause de ce refroidissement pourrait être celle que nous venons d'indiquer.

Il va sans dire que l'abaissement actuel et local de la température sur lequel nous avons appelé l'attention au début de cet article n'a rien de commun avec ce refroidissement séculaire. Autrement, nous n'en aurions pas pour longtemps! Nous avons vu qu'il se borne à l'Europe et ne sévit pas sur le nord. C'est une affaire de courants atmosphériques.

En dehors de cette variation séculaire, il y a des périodes assez bizarres et anormales de chaleur et de froid. Nous traversons en ce moment l'une des plus curieuses, et en même temps l'une des plus désagréables, que l'on ait observées depuis l'invention du thermomètre. Faisons des vœux pour voir bientôt cesser ce déplorable abaissement de température qui sévit sur l'Europe depuis quatre, cinq et six ans.

Camille Flammarion

LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Vue prise en amont dela Birse.--Phot. Bulacher et Kling.

LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN, SUR LA LIGNE DU JURA-BERNE. Le trainprécipité dans la Birse, après la rupture du pont.--D'après les photographies de M. A.-J. Jungmann.

LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Vue prise en aval de laBirse.--Phot. Muller.

La Semaine parlementaire.--Une des questions les plus importantes qu'avait à discuter la Chambre, au cours de son examen des tarifs douaniers, était certainement celle qui concerne l'industrie de la soie. Cette industrie constitue en effet, on peut le dire, une gloire commerciale de la France, et cette fois, si on laisse de côté les protectionnistes intransigeants, tout le monde était d'accord pour reconnaître que toute entrave mise à son développement était une atteinte grave portée aux intérêts du pays. Il ne faut donc pas s'étonner si l'entrée en franchise des soies grèges et des cocons étrangers a été votée à une forte majorité: 380 voix contre 137.

Il est vrai qu'en cette circonstance la Chambre avait une liberté d'allure qu'elle n'a pas toujours dans ces sortes de questions. Elle n'avait pas à craindre de sacrifier outre mesure une autre branche de l'activité nationale, la sériciculture, car un projet, soumis en même temps à la Chambre et voté par elle, attribue des primes spéciales à ceux qui s'occupent de l'élevage du ver à soie. Tous les intérêts recommandables se trouveront donc ménagés. En somme, quant à présent, les Lyonnais l'emportent sur toute la ligne.

--Si les questions ouvrières et sociales n'aboutissent pas à une solution satisfaisante, ce ne sera pas faute de les avoir examinées et discutées sous toutes leurs faces. Elles reviennent périodiquement à la Chambre, tantôt sous forme de projets de loi, tantôt sous forme d'interpellations. C'est par ce dernier procédé que MM. Dumay, Girodet et Baudin l'ont soulevée. Il s'agissait «des mesures que le ministre des travaux publics comptait prendre vis-à-vis de la Compagnie des houillères de Monthieu, qui a suspendu son exploitation en ne prévenant le personnel que huit jours à l'avance.»

M. Yves Guyot, qui--il faut le reconnaître--est mis assez fréquemment sur la sellette, a pris la parole sur le ton quelque peu ironique: «Je vais répondre, a-t-il dit, à l'interpellation hebdomadaire, pour ne pas dire quotidienne.» Ce début a soulevé quelques murmures à l'extrême-gauche, mais, aux yeux de la majorité, il a été justifié par la facilité avec laquelle on met le Gouvernement en cause chaque fois que s'élève une difficulté entre ouvriers et patrons. Le ministre a ajouté que les actionnaires de la Compagnie étaient convoqués, et qu'aucune mesure ministérielle ne pouvait être prise avant le vote de l'assemblée générale. Le débat a été clos par l'ordre du jour pur et simple voté à une forte majorité.

--Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M. Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives à la saisie-arrêt du salaire des ouvriers et des appointements des employés, sont venues en première délibération. Mais aussitôt le ministre du commerce est monté à la tribune pour annoncer que le gouvernement préparait un projet de loi sur cette question, et demander par conséquent l'ajournement, de la discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait été accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du gouvernement qui ne sera pas prêt, avant longtemps. La Chambre s'émeut en présence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145, la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder à avoir sa revanche. En effet, dès le début, M. Grousset est monté à la tribune et, dans un discours très court, mais très décisif, il a démontré que le projet de ses collègues ne tenait pas debout au point de vue juridique. Force a été à la majorité de se de juger et de renvoyer à la commission ce projet mort-né.

C'est là encore un exemple à l'appui de ce que nous disions la semaine dernière sur la légèreté avec laquelle sont rédigées nos lois depuis quelque temps. Cette fois on s'est aperçu à temps de l'imprudence qu'on allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois c'est à l'application seulement qu'on a reconnu la défectuosité des textes législatifs adoptés par le parlement. Sans mettre un frein à l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient pas facilement, il serait possible d'éviter pareil inconvénient, au moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitué, le Conseil d'État, qui est censé renfermer les jurisconsultes de profession les plus autorisés. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir cette assemblée dans la préparation des lois, ne fût-ce qu'à titre consultatif? Il y aurait là une garantie, que l'on ne semble pas assuré de trouver auprès de nos législateurs.

Un débat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu à Montmartre, à l'occasion de l'inauguration du monument du Sacré-Cœur. MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient déposé à ce sujet une demande d'interpellation. On connaît la thèse: le désordre a été causé par la police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait passé le mieux du monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se réunissent sur la voie publique, aussitôt des agents interviennent, frappent à tort et à travers et troublent ce calme parfait avec lequel les anarchistes témoignent ordinairement en public leurs convictions les plus chères. M. Constans a répliqué, et il l'a fait en termes qu'il n'est même pas nécessaire d'analyser, car on sait avec quelle énergie tranquille il démontre, toutes les fois que l'occasion s'en présente, que pour lui l'idée de république et de liberté n'entraîne nullement celle de désordre et de violence. Mais il a eu cette fois à opposer aux interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait eu lieu une réunion à laquelle assistaient des anarchistes et des socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitués à marcher d'accord. Il n'y avait là aucun de ces agents dont la présence ne fait qu'exciter les esprits et cependant, après quelques minutes de conversation, on en est arrivé à ce que M. Baudin appelle «les brutalités de la police.» On a échangé des coups et le combat n'a fini que faute de combattants, c'est-à-dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqué de chaises pour se les lancer réciproquement à la tête.

L'ordre du jour pur et simple demandé par le ministre de l'intérieur a été voté à l'énorme majorité de 435 voix contre 70.

L'agitation ouvrière:Les grèves--Le succès qu'a eu la grève des omnibus ne pouvait manquer d'avoir des conséquences. Ce sont d'abord les ouvriers et employés de chemins de fer qui ont eu l'idée de profiter du mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures publiques avaient provoqué dans la population parisienne. Il s'agissait ici également d'un service dont tous les voyageurs sont à même de reconnaître le caractère pénible et ceux qui en ont la charge pouvaient, comme leurs camarades des omnibus, espérer l'intervention de l'État. Mais ce n'est pas chose aisée que de mettre en mouvement un personnel considérable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des corps de métier dont les intérêts ne sont pas toujours d'accord. La tentative n'a pas réussi cette fois, et la crise grave qu'aurait amenée un arrêt dans les transports par voie ferrée a été épargnée au pays.

Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formulé cette menace terrible de la grève; mais, chose singulière, ce n'est pas en raison d'un défaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont songé à ce moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont raison, car les abus de ces intermédiaires ont été souvent signalés et reconnus. Mais est-il juste d'employer la grève pour réaliser une réforme qui peut être accomplie autrement? Dans une pétition comminatoire adressée à la fois à la Chambre et au conseil municipal, les ouvriers boulangers ont signifié qu'ils refuseraient le travail, si, dans un défiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris les mesures nécessaires pour faire disparaître les bureaux de placement. Qu'arriverait-il si de pareilles sommations étaient écoutées? c'est à la Chambre et au conseil municipal lui-même de répondre. Mais, en admettant qu'on voulût y faire droit, le temps matériel manquerait, sans compter que, ce principe une fois admis, l'État serait tenu d'intervenir et deviendrait responsable des événements toutes les fois que son action serait réclamée, à tort ou à raison. Il y a là un abus, et ceux-là mêmes qui, dans la presse, sont le plus portés à soutenir les revendications ouvrières, ont estimé que les ouvriers boulangers faisaient fausse route.

Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grève de voitures publiques. Le personnel des tramways a refusé le travail et, toujours à l'instar de Paris, on a vu les scènes déjà connues se renouveler: attroupements aux dépôts, menaces et voies de fait pour empêcher les voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence à se demander si les institutions établies en vue d'assurer aux ouvriers la liberté et le bien-être ne menacent pas de tourner à la dictature. La faculté de la grève est légitime, car c'est le seul moyen pour le travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut légitimement prétendre, mais c'est à la condition qu'il sera permis à ceux qui ne partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce n'est pas là contester à l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'État doit intervenir, c'est uniquement pour garantir aux deux partis en présence, les grévistes et les travailleurs, la liberté à laquelle ils ont droit les uns et les autres.

Angleterre: le procès Gordon Cumming.--La presse anglaise, qui est fort prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne saurait le lui reprocher si elle n'exagérait les accents de la vertu révoltée quand elle a à signaler quelque défaillance à la charge des autres nations--a parlé d'abord avec la plus grande réserve des tristes incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'armée, accusé de tricher au jeu, et cela à la table où le prince de Galles en personne tient la banque, c'était un simple «Baccara-case.» On en est revenu de cette appréciation un peu sommaire des choses, et, quand on a vu, par les révélations faites au cours du procès, que tout le monde sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est produit dans l'opinion et l'événement, qui était d'abord du domaine de la chronique, a pris une portée plus grave et a été jugé par tous dans ses conséquences politiques.

Certes, le peuple anglais est profondément attaché à sa monarchie et il serait absurde d'avancer que sa foi a été ébranlée; mais enfin le loyalisme gouvernemental a été mis à une rude épreuve, car, pour la première fois, le public était amené à juger l'héritier du trône et à se prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la presse anglaise, le public a été vivement ému et a traduit ses impressions avec une sévérité que le prince n'a pas rencontrée en France même, où l'on pouvait cependant prendre sa revanche du dédain avec lequel sont dénoncés chaque jour, de l'autre côté du détroit, les vices dits français. Pendant que, dans notre pays, on se borne à sourire en soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent d'admettre que le fils aîné de la reine cherche à se distraire des occupations toutes décoratives auxquelles le condamne la constitution.

Il faut l'avouer, d'ailleurs, il était pénible d'apprendre tout d'un coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout l'attirail nécessaire pour improviser une partie de baccara et il ne faut pas trop s'étonner si cette révélation seule a suffi à ébranler quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a caractérisé l'Angleterre.

Le partage de l'Afrique: le traité anglo-portugais.

--La lutte engagée entre l'Angleterre et le Portugal au sujet de leurs possessions en Afrique a pris fin. Le traité signé à Londres a été ratifié par les Cortès et bientôt, les dernières formalités accomplies, la convention deviendra exécutoire.

La ligne frontière des territoires respectifs des deux royaumes, au nord et au sud du Zambèze, demeure à peu près identique à celle qu'avaient tracée les négociateurs de l'an passé, à l'exception, naturellement, du crochet quelle doit décrire pour englober la vaste superficie concédée par delà le fleuve entre Tète et Jumbo. D'autre part, le Manicaland avec Mutassa, mais à l'exclusion du Massikessé, est définitivement attribué à l'Angleterre, en d'autres termes à la compagnie sud-africaine.

Une commission mixte, dont la composition n'a pas été encore arrêtée, se rendra sur les lieux pour procéder au tracé détaillé et définitif.

Chacune des deux puissances contractantes s'est engagée à reconnaître les concessions minières qui ont été légalement accordées sur son territoire ainsi qu'à respecter toutes les formes de la propriété privée. Tout litige relatif à des concessions ou domaines situés à trente milles de l'un ou l'autre côté de la frontière sera soumis, non pas à la juridiction ordinaire, mais à l'arbitrage. C'est là une sage précaution qui, vraisemblablement, ne sera pas inutile, car dans les possessions lointaines, là ou les droits des individus sont forcément mal définis, les conflits d'intérêts privés dégénèrent facilement en conflits internationaux. Il est donc prudent de convenir à l'avance qu'ils seront soumis à l'arbitrage, c'est-à-dire à une juridiction dont les sentiments de neutralité seront garantis.

La solution n'est évidemment pas avantageuse pour le Portugal, mais c'est une solution et le gouvernement de Lisbonne a trop besoin de repos pour mettre l'ordre dans ses affaires financières ou commerciales pour qu'on ne le félicite pas d'avoir écarté cette grosse question, même au prix de quelques sacrifices.

Nécrologie.--Le contre-amiral marquis de Montaignac, ancien ministre de la marine.

Le vice-amiral Bosse, du cadre de réserve.

Le contre-amiral Guérin-Duvivier.

M. Bouthier de Rochefort, député de l'arrondissement de Charolles.

Le comte de Recullot, ministre plénipotentiaire sous l'empire, grand croix de la Légion d'honneur.

Mme Étienne, femme du sous-secrétaire d'État aux colonies.

Le poste d'avertissement.

Le conseil municipal de Paris s'est occupé cette semaine de la question de désinfection--désinfection des appartements, vêtements, linge, etc.--qui est si importante au point de vue de la santé publique. Déjà un grand pas avait été fait par l'établissement des stations de voitures pour le transport des contagieux.

Autrefois une mère, par exemple, qui avait à conduire à l'hôpital son enfant malade, sautait sans scrupule dans le premier fiacre qu'elle voyait passer. Il n'en est plus ainsi; la mère se rend à la station, et le directeur de cette dernière n'a plus qu'à se mettre au téléphone et à prévenir l'hôpital désigné:

Le brancard formant lit.

--La voiture des diphtériques sort; elle se rend rue Saint-Antoine, 28, où elle prend un enfant de cinq ans; elle sera à l'hôpital dans une heure et demie; prévenez l'interne de service qu'une opération est urgente.

--Vous avez l'ordonnance du médecin?

--Oui. La mère de l'enfant est venue me l'apporter elle-même.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce service est appelé à diminuer dans des proportions énormes la mortalité par la contagion des maladies infectieuses, maladies dont vous et les vôtres pouvez prendre les germes dans les voitures de place, les omnibus, les tramways.

Voici une mère accompagnée de son bébé. Elle hèle un cocher, saute en voiture. Cette voiture, une heure avant, conduisait à l'hôpital un enfant que le croup étouffait... Hélas! que de bébés respireront la mort dans cette voiture!

Le brancard formant fauteuil.

C'est à ces dangers que les stations de voitures pour le transport des contagieux doivent nous arracher.

Deux stations municipales à Paris: une, rue de Staël; l'autre, rue de Chatigny.

Dans chaque station, cinq ou six voitures affectées spécialement au transport des fiévreux, des varioleux, des diphtériques, etc. Présentez-vous au directeur de l'une de ces stations, avec l'ordonnance d'un médecin, et aussitôt une voiture est mise à votre disposition. Ou bien encore adressez-vous au commissaire de police de votre quartier; ce magistrat se chargera de prévenir le directeur de la station.

Les malades, couchés sur un lit, ou commodément installés dans un fauteuil, sont toujours accompagnés par une infirmière pendant le trajet de leur domicile à l'hôpital.

La voiture.

Après chaque voyage, la voiture est désinfectée; elle est lavée avec une solution étendue de bichlorure de mercure. Inutile de vous dire que les voitures sont appropriées pour cela: ni étoffes, ni cuirs, ni sangles; les parois sont en tôle. Les matelas passent ou doivent passer, après chaque voyage, à l'étuve de désinfection.

Pour qui visite les deux stations qui relèvent de la «Ville de Paris», jette les yeux sur les voitures, les écuries, les salles de désinfection, etc., tout parait installé dans les meilleures conditions.

La préfecture de la Seine a aussi des voitures spéciales pour le transport des contagieux. Ce service est assez bien organisé; il a donné déjà d'excellents résultats, bien que le budget qui lui est affecté soit très minime.

THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.--«Le Rêve», drame lyrique enquatre actes, tiré par M. L. Gallet du roman d'Emile Zola, musique de M. Bruneau.La scène du miracle, au 3e acte: l'évêque Jean (M. Bouvet) donnantle baiser d'adieu à Angélique (Mlle Simonnet).

(Agrandissement)

[Paroles]

Vous n'avez rien qu'un mot à dire,Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruireJ'attends vos ordres souverains.J'ai voulu défendre ma cause,Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'oseMalgré ce que je crains!Songez mon Dieu que si je l'aime,Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même!Et quand j'ai vu que je l'aimais,Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre!N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!Vous voulez bien que nous soyons heureux!

Vous n'avez rien qu'un mot à dire,Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruireJ'attends vos ordres souverains.J'ai voulu défendre ma cause,Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'oseMalgré ce que je crains!Songez mon Dieu que si je l'aime,Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même!Et quand j'ai vu que je l'aimais,Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre!N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!Vous voulez bien que nous soyons heureux!

Vous n'avez rien qu'un mot à dire,

Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruire

J'attends vos ordres souverains.

J'ai voulu défendre ma cause,

Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'ose

Malgré ce que je crains!

Songez mon Dieu que si je l'aime,

Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même!

Et quand j'ai vu que je l'aimais,

Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre!

N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!

Vous voulez bien que nous soyons heureux!

Le Prix Thoirac.--Vaudeville: laFemme, comédie en trois actes, par M. Albin Valabrègue.

M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse, je parle de la muse légère, celle que la Fable n'a pas admise sur le Parnasse, M. Thoirac a fondé un prix de 4,500 francs pour le Théâtre-Français: il est destiné à la meilleure comédie jouée dans l'année à la rue Richelieu. C'est l'Académie qui est chargée de le donner. Voici la première fois que l'illustre compagnie se prononce à ce sujet. Elle l'a adjugé àUne Famille, dont l'auteur est M. Lavedan. J'applaudis pour ma part à cette décision, et je félicite le jeune écrivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les quarante peuvent appuyer leur verdict.

A quoi reconnaît-on la supériorité d'une comédie? en la comparant à sa voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac courent grand risque de se fourvoyer à l'exaltation d'une œuvre des plus médiocres. Cela dépend de la concurrence. Toutes les années ne sont pas également heureuses et le public pourrait s'étonner à bon droit de voir cette prime littéraire accordée à la médiocrité. On pourrait faire un report et attendre des moments meilleurs dans l'année suivante. Non, la volonté du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les juges les conditions qui décideront en faveur de l'ouvrage? Son succès? je le veux bien; mais le succès n'est pas toujours la consécration d'un talent littéraire. Messieurs les académiciens ont évidemment à décider d'une œuvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait à résoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs l'Institut, pris pour arbitre souverain, se décidera-t-il ses appréciations? Sur le style?

Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement, élégamment parlée, mais, j'en demande pardon aux écrivains, dont je vais probablement blesser les prétentions, le style est une qualité secondaire au théâtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se met au service d'une pensée. Si elle n'est qu'un bavardage jouant habilement avec les phrases, plus préoccupée des mots que de l'idée, elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La pièce est avant tout dans les caractères, dans les situations. Le théâtre vit d'action et non de littérature. Le pauvre Sedaine, dont on jouait dernièrement laGageure imprévueà la Comédie-Française, se souciait fort pieu de la langue. «Pour être brave, il ne faut qu'être homme et des armes», a-t-il dit quelque part. Et pourtant lePhilosophesans le savoir, écrit à la diable, est resté au répertoire; il compte même parmi les dix ou quinze pièces qui sont vivantes depuis Molière dans l'ancien Théâtre-Français.

M. Scribe était de cette école. Vous me direz que l'immortalité ne s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le passé lui a été complaisant, le présent ne lui est guère favorable. M. Scribe savait ses faiblesses, il en souriait même, non sans esprit. Un jour qu'il répétait une pièce rue de Richelieu, les conseillers écoutés de la maison, qu'il avait auprès de lui à l'orchestre, lui firent respectueusement une observation sur l'impropriété d'une expression. M. Scribe, tout entier au mouvement de la scène, laissa un instant ses voisins, monta sur le théâtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sûr de son effet scénique, il descendit dans la salle, reprit sa place à son fauteuil en disant à ses deux conseillers: «Et maintenant, à vous, Messieurs les académiciens.»

Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent réussi sans lui. Il lui fallait avant tout l'intérêt, la vie de la pièce. Il existe peut-être à l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet avis et qui se souviennent du jugement singulier porté autrefois par l'Académie.

Elle eut à se décider, au dix-huitième siècle, sur cette question: quelle était la plus parfaite des pièces de Molière? Elle opina pour lesFemmes savantes. Pour quoi? parce qu'elle jugea lesFemmes savantesl'œuvre de style la plus remarquable de Molière.

C'était le goût du temps. L'Académie aurait pu admettre aussi bien leMisanthrope; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et l'École des femmespourtant, cette œuvre d'une puissance de passion incomparable, et leTartuffe, ce drame dont la profondeur dépasse tous les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la même question se posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reçut la même réponse qu'au dix-huitième siècle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose, ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le répète, la pièce, attachante par la vérité des caractères, de plus entraînante par l'intérêt de son action. J'ai bien idée que le prix Thoirac soulèvera dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Académie. Pour la première fois les choses ont marché d'elles-mêmes et laFamillede M. Lavedan a triomphé sans rivalités. J'ai idée que dans l'année qui vient la question sera plus agitée.

Elle se posera entre leMariage Blanc, de M. Jules Lemaitre,Grisélidis, de M. Silvestre, entre la comédie de M. P. Ferrier et celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous répondrai quand le drame de M. Richepin,Par le glaive, aura paru. Le Théâtre-Français nous promet aussi leChemin de Damasde M. Alexandre Dumas. Mais, quel que soit son succès, l'œuvre nouvelle du maître restera hors concours. Le prix Thoirac ne peut être donné aux membres de l'Académie, qui ont eu le bon goût de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.

Le théâtre du Vaudeville, cédé à une direction qui a fait un bail de trois mois, nous a donné une comédie de M. Albin Valabrègue, dont le Palais-Royal a repris les trois actes si amusants deDurand et Durand. Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie désopilante du quiproquo qui a fait la fortune de la pièce du Palais-Royal. M. Valabrègue touche sérieusement à la comédie sérieuse. Je doute qu'il y rencontre le même succès. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comédie à laquelle M. Valabrègue a donné pour titre:La Femme, mais ce sujet n'en est pas à sa première édition.La Femmeest cet être honnête par excellence, inépuisable dans ses sacrifices, supérieur dans son abnégation et dans sa douleur, que rien ne détourne de son devoir, ni les fautes, ni l'indignité de l'époux, ni la trahison de l'amie qui lui vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, après tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidèle au devoir, et qui compte ramener à elle, par la force de la vertu, de l'abnégation, et par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'égare. C'est l'épouse, la mère de famille. La tendance morale de la comédie est des plus louables, malheureusement le public des théâtres, un peu fatigué de sa saison d'hiver, a écouté un peu distrait cette démonstration; mais à pièce d'été, critique d'été; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur les longueurs de cette comédie, aussi bien serions-nous ingrat envers elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur, et pour ses interprètes: Mlle Cerny est charmante dans le rôle de Marie de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonné et M. Lérand ont été chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M. de Blauval et de M. Tivolier.

M. Savigny.

Dieu, par Victor Hugo, 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin, éditeurs).--Il est écrit que Victor Hugo ne cessera pas de nous étonner. Il n'y a pas à dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments recueillis par des héritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs intempestifs. C'est bel et bien un poème de cinq mille vers, suivi, aussi fortement composé qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de testament philosophique, où la pensée de Lucrèce a du plus d'une fois hanter l'écrivain. Il fut écrit à Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans après lesChâtiments. C'est peut être l'un de ceux où le poète donne le plus de lui-même l'idée d'une personnalité gigantesque, en raison même de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples mots, dans ce titre:Dieu, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait écrit sur le fronton d'une petite chapelle, à Ferney:Deo erexit Voltaire. Cela était une déclaration de principes, mais c'était surtout de l'orgueil. Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte de cathédrale, et il a créé à sa manière le dieu qu'il voulait qu'on y adorât.

Nous le connaissions déjà. Il nous l'avait déjà plusieurs fois défini, notamment dans William Shakespeare, où la prose lui a peut-être permis de donner à son affirmation une forme plus précise. Car il faut bien convenir qu'ici la poésie semble avoir singulièrement fait tort à la philosophie. En nous présentant dans un ordre ascendant les diverses idées que l'humanité s'est faites de Dieu, en commençant par l'athéisme, qui est la négation, il nous semble faire un étrange anachronisme. L'homme à son berceau, quelque grossière idée qu'il dût se faire de Dieu, ou, si l'on veut, de la force cachée qu'il sentait sans la comprendre, ne fut certes pas athée; et si l'on peut discuter de ce qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce serait plutôt à la fin, avec le déisme, que la négation et le doute apparaissent, et ce serait alors, à ce moment de connaissance plus répandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tenté de s'éloigner de ce que le poète croit la vérité. Mais qu'importe! Hugo, malgré tout, a fait œuvre de grand poète, et l'on n'a pas autre chose à lui demander. Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour satisfaits.

L. P.

Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature, par John Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue Soufflot).-Dédié aux amis de la caricature. Le succès de son Bismarck devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi, aujourd'hui d'ailleurs relégué dans «l'Armoire aux retraités», lui tendait véritablement les bras. Il n'y avait pas à résister, et le voici habillé de la belle manière. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par les Italiens. Car il faut rendre cette justice à M. Crispi, qu'il s'est laissé caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien révolutionnaire, et la campagne satirique menée contre lui a été chaude. On s'en rendra compte en parcourant le livre de M. Carteret, fort documenté à sa manière, car le document dessiné a bien son éloquence, il est même de tous le plus expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre la place du fouet sans inconvénient.

Quand on aime, par Pierre Maël (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce titre plein de promesse:Quand on aime, Pierre Maël vient de publier une des œuvres les plus puissamment pensées et écrites qui soient encore nées de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dépouiller aucune des qualités de délicatesse et de grâce qui lui ont valu sa grande réputation, s'est attaché au contraire, à les corroborer d'une note de vigueur qui en rend le charme plus pénétrant. Dans ce récit, pris tout entier dans la vie ordinaire, l'étude des caractères est égale au relief saisissant des événements qui servent de trame à la fiction. La catastrophe finale, préparée avec un art infini, n'est cependant pas un «moyen». Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre nécessaire au dénouement.

Tout est vrai dans ce livre, qui ne doit son charme et son intérêt qu'à la simplicité même et au naturel des faits.

Tout autour de Paris, promenades et excursions dans le département de la Seine, par Alexis Martin (1 vol. in-16. Prix: 7 fr. 50, chez Hennuyer, éditeur, 47, rue Laffite).--Cet ouvrage est, en quelque sorte, la suite du livre que le même auteur a publié l'an dernier:Paris, promenades dans les vingt arrondissements, et que le ministère de l'instruction publique et le conseil municipal de Paris ont honoré d'une souscription.

On sait avec quel soin minutieux M. Alexis Martin a visité la capitale, avec quelle exactitude il a reproduit les physionomies de tous ses quartiers, avec quelle érudition il a raconté l'histoire de tous ses monuments et de toutes ses institutions.

Ce qu'il a fait pour Paris, il l'a fait également pour tout le département de la Seine, parcourant ses huits cantons, commune par commune, bourg par bourg, hameau par hameau, suivant la marche rationnelle d'un touriste curieux d'art, d'histoire, d'archéologie, de pittoresque; mais, sachant le prix du temps, il n'a pas laissé un coin inexploré.

De nombreuses illustrations, véritables petits tableaux de la vie moderne, sont dues aux crayons de nos premiers artistes, MM. Boutigny, Charpin, Deroy, Geoffroy, Gœneutte, Hoffbauer, F. Lix, P. Merwart, Touchemolin, etc., et gravées par les maîtres du burin, MM. Hotelin, Rousseau, Moller, Quesnel, Berveiller, etc. L'attrait qu'elles ajoutent au livre est augmenté par une suite de plans, de vues panoramiques et de cartes d'une exactitude rigoureuse et d'une clarté parfaite. Une table des noms cités et un index alphabétique rendent toutes recherches promptes et faciles.

L'Escrime et le Duel, par C. Prévost et G. Jollivet, un beau vol. orné de figures (librairie Hachette).L'Escrime et le Duel, le dernier livre paru dans la bibliothèque des sports de la maison Hachette, est signé de deux noms compétents. M. Prévost, l'excellent professeur que l'on sait, enseigne aux jeunes gens l'art de se comporter le mieux possible sur la planche comme sur le terrain. Ses leçons théoriques complètent à merveille l'enseignement de la salle. M. Jollivet donne à tous ceux qui peuvent être mêlés à une affaire d'honneur des conseils utiles, et il indique les derniers usages requis en matière de duel.

Ce livre essentiellement pratique sera levade mecumde la jeune génération.

Le Fadac'est-à-dire, en provençal, l'homme hanté par les fées, le rêveur, tel est le titre du nouveau roman de Zari publié illustré dans le journal de la librairie Firmin Didot le mois dernier et qui paraît aujourd'hui en volume.

C'est une œuvre pleine de passion et de poésie. La description des sites et des monts de la Provence s'y trouve tracée par un esprit qui aime la vérité; l'analyse psychologique de chacun des personnages qui y vivent est présentée avec charme et autorité. C'est à ces deux qualités que M. Zari doit en partie d'avoir pris place, dès ses débuts, parmi nos romanciers contemporains les plus distingués.

De ce récit qui a pour décor le ciel bleu, les montagnes, les bois de pins, s'exhalent les senteurs enivrantes du pays du soleil: il est dédié au poète Mistral.

Albums de Crafty: les chevaux. 3 fr. 50 (Plon, Nourrit, éditeurs.)--Du choix d'un cheval, la Tonte de Coco, Remonte pour la chasse, les Débuts d'un gentleman aux courses, le Concours hippique, Ma dernière culbute,etc., etc., tels sont les sujets de ces amusants dessins enlevés avec une verve endiablée et soulignés de légendes narquoises où l'esprit n'exclut pas la science hippique, du moins autant qu'un profane en peut juger.

La machine volante de M. Ader.--D'après le croquis d'un témoin oculaire de l'expérience.

Mœnchenstein est à peu de distance de Bâle, c'est un but de promenade situé à l'entrée de la vallée de la Birse, au pied des dernières collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer. Dimanche dernier, 11 juin, à propos d'une fête champêtre, plusieurs Sociétés chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le train de 2 heures 15 minutes. Ce train, composé de un fourgon, un wagon-poste et neuf grands wagons genre américain pour les voyageurs, était traîné par deux locomotives. A peu de distance de la gare de Mœnchenstein la voie traverse la Birse, petite rivière canalisée en cet endroit, sur un pont en fer de 21 mètres de long.

A peine la première machine arrivait-elle à l'extrémité du pont, que celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre premiers wagons tombèrent dans la rivière; le cinquième, un wagon mixte de 1re et 2e classes, éventré par un bout, restait suspendu à moitié sur la culée du pont. On a retiré, au moment où paraissent ces lignes, près de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncés sous les débris au fond de la rivière; il y a en outre une centaine de blessés dont plusieurs très grièvement. En examinant nos gravures, faites d'après les photographies prises peu après l'accident, on voit que le tablier du pont s'est rompu vers la culée arrière, et que c'est la poutre de droite (ces mots étant pris en considérant la voie dans le sens de la marche du train) qui a du céder la première. La rupture a eu lieu au moment où toute la longueur du pont était occupée par les deux machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum.

On voit que la première machine est tombée sur la rive opposée, les roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cédé d'abord; la rupture s'est ensuite achevée complètement. On voit la seconde machine tombée sur ses roues; les autres wagons se sont broyés en se précipitant les uns sur les autres et ont été entraînés au fond de la rivière. Le frein automatique dont était muni le train a dû fonctionner aussitôt la rupture de la conduite qui règne sous le train, ce qui explique que les derniers wagons sont restés sur la voie.

A qui attribuer la responsabilité d'une aussi épouvantable catastrophe? Le pont avait, nous dit-on, été construit il y a peu de temps par la maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les ingénieurs n'aient pas employé la section nécessaire pour la résistance à supporter; mais ce qui est possible et même probable, c'est que les fers aient été de mauvaise qualité.

Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts y sont l'objet d'une attention toute particulière. Après leur construction, prévue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18 tonnes, ils sont essayés avec une charge quadruple de celle qu'ils doivent supporter d'abord au repos, puis à des vitesses allant jusqu'à 60 kilomètres à l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les ans et les pièces défectueuses sont immédiatement remplacées.

G. M.

Il semble, depuis quelque temps, qu'un renouveau s'étend, au théâtre, sur les œuvres qui touchent à la religion. Sans parler deJeanne d'Arc, nous avons eu cette année leNoël, de Maurice Bouchor, et laGrisélidis, de MM. Armand Silvestre et Morand. Voici que leRêve, à l'Opéra-Comique, nous emmène encore dans le pays du mysticisme et de l'extase. Sommes-nous plus pieux? ou bien devons-nous cette renaissance des sentiments chastes et chrétiens aux excès même du naturalisme? Il est curieux, en tout cas, de voir que le chef de cette dernière école, M. Zola, devra l'un de ses meilleurs succès au théâtre, à l'œuvre que MM. Gallot, pour les vers, et Bruneau, pour la musique, ont écrite d'après son plus pur roman.

On connaît le sujet duRêve. Angélique, dans la demeure qu'elle habite avec ses parents, Hubert et Hubertine, près de la vieille cathédrale, se perd dans des songes infinis et délicieux: elle croit entendre les voix des saintes. Elle rêve aussi d'épouser un prince Charmant. Le prince, serait-ce Félicien qui, par amour pour elle, et pour se rapprocher d'elle, s'est donné comme peintre verrier, tandis qu'il est le fils de l'évêque Jean de Hautecœur?... L'évêque, qui eut cet enfant avant d'entrer dans les ordres, le destine au sacerdoce. Il s'oppose au mariage. Angélique en est désolée, au point qu'elle en va mourir. Félicien fait une dernière tentative auprès de son père, et l'adjure de sauver Angélique. L'évêque vient donner l'extrême-onction à la mourante... Il invoque Dieu, en ajoutant sa devise: «Si Dieu veut, je veux». Un miracle se produit. Angélique se ranime. L'évêque, convaincu par Dieu, la conduit à l'église et la marie à Félicien. Le rêve d'Angélique est accompli. Mais les saintes la rappellent auprès d'elle, et elle expire, heureuse, entre les bras de son époux.

La gravure que nous publions reproduit la scène même du miracle. En regard de notre gravure, nous donnons une des plus jolies pages de la partition, grâce à l'amabilité des éditeurs, MM. Choudens et Cie.

Ad. Ad.

Personne n'a rien vu, personne ne sait rien; mais l'Illustrationa des amis partout. L'un d'eux se trouvait à la chasse aux environs de Paris lorsqu'à travers la feuillée il aperçut une chose de forme étrange ayant l'aspect d'un énorme oiseau de couleur bleuâtre. Impossible d'approcher, une clôture le séparait du parc particulier enclavé dans la forêt ou se trouvait, la machine en question. Ce ne pouvait être qu'une machine à voler assurément. Notre ami est quelque peu dessinateur et ingénieur, il nous communiqué le croquis qu'il n'a pu faire qu'à distance, mais qui est aussi exact que possible. Informations prises, il paraît que l'inventeur est M. Ader, l'ingénieur électricien bien connu par ses nombreux appareils téléphoniques, et que la machine a volé réellement pendant quelques centaines de mètres, s'élevant à 15 ou 20 mètres de haut et se dirigeant dans l'espace. Nous ne reprendrons pas la liste des tentatives faites dans cet ordre d'idées; plusieurs livres ont été publiés là-dessus et notamment ceux de notre ami Gaston Tissandier sont trop répandus pour qu'il soit nécessaire d'insister.

La machine que nous voyons se compose de deux grandes ailes articulées, de 15 mètres d'envergure environ, et d'une hélice s'appuyant sur l'extrémité d'une sorte de cône formant le corps de l'oiseau et renfermant le mécanisme et le voyageur. Le tout serait, en étoile de soie recouvrant une carcasse légère en osier ou aluminium.

Le nom de l'inventeur de cet oiseau volant serait une garantie en faveur de la réussite possible. Qu'on nous permette cependant quelque doute. La machine, nous assure-t-on, a parcouru une certaine distance: 100, 200, mettons 400 mètres. Mais est-elle capable de continuer ainsi pendant, plusieurs heures sans avoir recours à une installation fixe pour changer ou rechanger le moteur qui la fait manœuvrer? Car tout est là: quel est le moteur? L'inventeur, électricien émérite, qui a étudié cette science nouvelle à fond, a dû s'adresser à son élément favori: l'électricité.

Mais les accumulateurs sont impossibles à cause de leur poids; les piles ne donnent des courants puissants que pendant peu de temps, et encore ont-elles un poids fort peu négligeable.

Aussi, jusqu'à nouvel ordre, jusqu'au jour où nous aurons assisté à une expérience concluante, où on nous aura montré le générateur de la force employée, nous resterons sceptique et croirons, seulement à cause de la haute personnalité de l'inventeur, que si la machine dont notre ami a pu faire un croquis peut en effet marcher, c'est pendant très peu de temps.

G. M.

Parmi les grandes ventes qui auront intéressé les amateurs, cet hiver, celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout l'atelier du maître illustrateur qui va être dispersé par suite de sa fin prématurée; c'est la collection complète des originaux qu'il conservait précieusement, des études accumulées en de longues années de labeur, que le public va être appelé à se disputer.

A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les ouvrages se sont dispersés au fur et à mesure de la production, l'atelier d'Adrien Marie peut être considéré comme la gaine, le portefeuille, renfermant le plus parfait de son œuvre.

Les publications illustrées l'ont reproduit, répandu, popularisé. Pour le retrouver avec le caractère particulier de l'artiste, il faut l'aller chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur lesquels les collectionneurs vont se précipiter.

Exposition et vente vont être le couronnement d'une carrière bien remplie. Adrien Marie apparaîtra, dans les diverses phases de son grand talent, ce qu'il était avant tout, un crayon ou un pinceau très fin, très précis, très coloré.

Ici, à l'Illustration, si nous étions instinctivement tentés de donner le pas à son crayon, à sa plume, nous aurions cent et cent témoins à invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas ou jamais de mettre à son plan l'art graphique, dont les difficultés sans nombre n'ont jamais été vaincues avec plus de virtuosité, plus de savante ingéniosité.

Mais, parce que la réputation du dessinateur a été considérable, s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas également triomphé? Voilà justement ce que la réunion de l'atelier d'Adrien Marie va établir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont à nos yeux d'une valeur documentaire et d'une valeur d'interprétation indéniables. Entre des études à l'huile où l'on suit pas à pas la progression d'un talent consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes, impétueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau malheureusement inachevé, représentant uneJeune mère allaitant son enfantou dans leJardin. Ce sont là des morceaux bien curieux, d'une facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dégarnis au passage des aquarelles et des pastels.

A propos des aquarelles, dont le succès ne peut manquer d'être énorme, je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie s'est servi pour les exécuter--études du concours hippique, sortie du salon, etc.,--d'un procédé bien personnel, et où tout autre, moins expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutôt des dessins que des aquarelles; dessins à l'encre, rehaussés de couleurs à l'eau, de gouache, et même de peinture à l'huile. L'ensemble produit un effet étonnant.

Le catalogue est fait pour donner satisfaction à tous les désirs; s'il comprend des numéros à sensation, capables de susciter les enchères les plus vives, il mentionne également une quantité de morceaux moins importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon à dire, car combien existe-t-il de ventes dont les musées et les grosses galeries peuvent seules s'approcher!

Le catalogue comporte environ 350 numéros qui feront défiler, à côté des compositions hors ligne où Adrien Marie excellait, des tableaux, aquarelles ou dessins, représentant soit à peu près tout le théâtre contemporain, soit des vues et des scènes pittoresques de Venise ou de Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des études de chevaux extraordinairement justes qui feront les délices des sportmen, des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis desSouvenirs de l'Exposition de 1889jusqu'à uneCérémonie dans la galerie des glaces, au palais de Versailles.

La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine, et si chaque amateur présent se laisse gagner par le talent sympathique de notre pauvre collaborateur, autant que par l'idée que deux petits orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du côté du cœur et du côté du goût, je prédis que la recette sera fructueuse.

Edmond Renoir.

P.-S.--Exposition et vente à la galerie Georges Petit. Exposition particulière par invitations délivrées par M. Georges Petit, expert, M. Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente publique, aux enchères, mercredi 24 et jeudi 25 juin.

Suite.--Voir notre dernier numéro.

Marthe n'avait jamais eu d'amie intime à qui tout dire; ses compagnes n'avaient guère été pour elle que des compagnes. C'est peut-être ce qui expliquait que, dès sa première jeunesse, elle avait pris l'habitude de tenir un journal. Très réfléchie, aimant à se rendre compte de ses propres sentiments, de ses pensées, elle se laissait aller à écrire avec abandon, avec une sincérité absolue. Elle appelait cela faire son examen du cœur. Souvent, lorsque toute la maisonnée dormait profondément, Marthe prenait dans son secrétaire un livre à serrure qui ne s'ouvrait que pour elle. Au fond d'un meuble bien fermé plusieurs volumes semblables contaient tous les menus faits, les pensées fugitives de ses jeunes années. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait des événements qui, au moment, avaient semblé très importants et dont le souvenir s'était effacé, des enthousiasmes restés sans lendemain, de gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des ébauches de petits romans dont le premier chapitre seul avait été écrit, des jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitième année, et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand même tous ces cahiers; elle y apprenait à se connaître un peu, à y puiser de l'indulgence pour ceux qui, à leur tour, mûrissent lentement, font preuve d'intolérance, de violence ou d'inconséquence, comme les fruits sont rèches et acides avant l'heure de la maturité... Elle y apprenait aussi à être patiente avec elle-même, et à ne pas désespérer lorsqu'elle se surprenait en flagrant délit d'orgueil ou d'intolérance.

Un soir, lorsque sa sœur dormait déjà d'un sommeil d'enfant las de courir, Marthe prit son journal.

Mardi, 30 juin.

... «Et la dernière date est du 16, le jour où, après une nuit blanche, après avoir beaucoup lutté, beaucoup prié, j'avais résolu d'accueillir Edmée, de la traiter en sœur.

«Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est même pas la vie un peu évaporée que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont empêchée d'écrire, c'est plutôt que je ne voyais pas bien clair en moi, que je ne tenais peut-être pas à y voir clair.

«Au moment où cette enfant est entrée dans ma vie, je songeais à changer cette vie radicalement; je commençais à me dire tout bas, très bas, en tremblant: «J'aime!» La fierté, qui me rendait silencieuse et un peu froide auprès de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la défensive dès que sa mère voulait me parler de lui, se fondait peu à peu--et que j'en étais donc heureuse! Je craignais de n'être pas aimée comme je voudrais être aimée, d'être épousée surtout par raison, parce que ce mariage, aux yeux de tous les nôtres, aux yeux du monde, semblait tout indiqué. Depuis quelques mois cette crainte s'effaçait tout doucement, délicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait, mais Robert et moi nous nous rencontrions à tout moment. Lorsqu'il entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lèvres souriaient. Il était heureux de se trouver à côté de moi. Certes, il ne se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des années on nous destine l'un à l'autre; mais il causait à cœur ouvert, en camarade, en ami dévoué, presque tendre. Si j'admirais un tableau, une pièce de théâtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en était enthousiasmé. Son travail m'intéresse; je lui ai été un peu utile, j'ai lu quelques ouvrages allemands à son intention, j'ai pris des notes. Un jour il s'est écrié: «Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens!» Et subitement j'ai eu comme une vision d'une vie très unie, très heureuse, un peu sérieuse peut-être, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-là, il a gardé ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas songé à la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque frère et sœur. Ah! voilà... l'affection fraternelle est une chose fort douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.

«Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...

«Sa mère a dû lui raconter notre conversation. Hier, pour la première fois, nous nous sommes trouvés seuls un instant. Après le déjeuner--nous étions assez nombreux--il s'agissait d'étudier le jardin au point de vue d'unlawn-tennisdont Edmée a envie. Ce jeune officier, Georges Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plaît qu'à moitié, avait entraîné ma sœur et les autres invités d'un côté, Robert et moi nous examinions la pelouse même. Subitement, il me dit avec une sorte de résolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix:

«--Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si rien n'avait été convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour, n'est-ce pas vrai?»

«Je me sentais glacée... Pourquoi? Quel démon est-ce qui me rend ainsi froide, au moment même où, chez moi, le cœur déborde? C'est que peut-être attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix, quelque chose qui m'eût crié bien plus que les paroles: «Mais vous ne voyez donc pas que je «vous aime!»

«Avant de répondre, je me détournai un peu pour cueillir une rose, et ce fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin:

«--Écoutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous comme je m'interroge moi-même. Avant la fin de l'été, ou nous nous séparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-là, restons libres, absolument libres. Si l'un de nous dit à l'autre: «Je ne vous aime pas comme je «voudrais vous aimer», prenons l'engagement de ne sentir que de la reconnaissance; la pire déloyauté serait d'accepter le mariage sans amour.»

«Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout à l'heure j'écoutais le son de sa voix pour y démêler un tremblement que je n'entendis guère. Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer était grand. Il me semblait à ce moment qu'il y aurait presque une déloyauté à lui laisser entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de découragement ou d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dépité, il me dit:

«--J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant à moi, jusqu'au jour où vous m'aurez dit: «Je ne vous aime pas», je me tiendrai pour votre fiancé...

«--Non, non, ce ne serait pas juste!

«Je tremblais d'émotion, et ma voix sonnait étrangement à mes propres oreilles. Peut-être entrevit-il que mon calme n'était que tout extérieur.

«--Comme il vous plaira, Marthe...

«--Et que personne ne se doute...

«--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il serait difficile, d'après votre attitude, de croire que nous songions à une intimité autre que celle de vieux camarades.»

«Ce sont là d'étranges fiançailles. On dirait plutôt une sorte de lutte entre deux volontés. Et, cependant, malgré tout, je suis heureuse. Il m'a semblé aussi que, depuis notre explication, Robert est plus à son aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbée et sérieuse avait toujours manqué d'élan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances pleines et entières et il a l'air d'en jouir comme un écolier. Sa mère rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphère de joie qui nous environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rélie elle-même, me voyant si contente, pardonne presque à Edmée, car c'est à l'arrivée de ma petite sœur qu'elle attribue ce changement subit.

«Et, certes, Edmée y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillité un peu somnolente du vieux château, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprévu; ce n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la campagne serait vite épuisé si, pour elle, la campagne ne représentait pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs, ou même le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie de châtelaine lui agrée parfaitement, du moins pour le moment. Mme d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du reste--et complote avec elle des parties à Trouville, des chevauchées jusqu'à la forêt de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert se trouve connaître un certain nombre de jeunes gens des environs et des différentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit à ma petite sœur comme les papillons à la lumière. Ce quelque chose qui attire, ce don mystérieux qui ne tient même pas à la beauté, ce charme particulier de la femme éternellement adorée, cette chose enfin que je n'ai pas, elle la possède à un degré qui fait presque peur. Les paysans, qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les animaux eux-mêmes subissent ce magnétisme curieux qui est en elle, les oiseaux ne s'envolent pas à son approche, les chiens mendient ses caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'être aimé, adoré. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en véritable enfant. Si, par hasard, elle semble tentée d'en abuser--cela lui arrive avec le capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale, elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage à l'avenir. Elle est de ces pénitentes qui, grâce à une confession passée, sûres de l'absolution à venir, continuent à pécher avec une désinvolture parfaite. Elles s'y croient presque autorisées.


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