LE PANAMA

L'ILLUSTRATIONPrix du Numéro: 75 cent.SAMEDI 20 JUIN 189149e Année.--Nº 2521LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Les locomotivesrenversées sur la berge.--Photographie Varady.LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Les débris du train,vue prise de la rive droite de la Birse. D'après une photographie de MM. Bulacher et Kling.amer, voir la mer, aller à la mer, voilà le rêve de tout bon Parisien un peu libre de soucis quand le mois de juillet arrive. Tout le monde pense à la mer. Quand je dis tout le monde, il est bien entendu que j'en excepte les millions d'êtres condamnés à leur mansarde et à leur travail. Ces millions de pauvres diables attachés par la nécessité à ce que Mme de Staël appelait sonruisseau de la rue du Bacne comptent pas pour les chroniqueurs. On ne les remarque pas aux premières, on ne les cite pas aux courses. Ils sont la foule qui regarde, qui travaille et qui paye.Ceux qui la font travailler ont pour préoccupation, à l'heure actuelle, leurs quartiers d'été. Où aller? A Houlgate, à Dinard, à Paramé, à Trouville? Ce pauvre Trouville! Le spectre de rose de Jeanne Samary lui fera peut-être du tort et Houlgate en profitera. Ce qui nuit à l'un sert à l'autre. La vie est une bascule.On s'en va donc à la mer, ce qui n'est pas toujours un plaisir lorsque, par ces temps douteux que nous traversons, il faut braver des heures de pluie et regarder, par la fenêtre, les horizons baignés de brume ou trempés de pluie et avoir pour tout spectacle la vue de quelques bateaux traversant l'ondée en fendant le brouillard. On se dit alors: où est Paris?Et, quoi qu'il ne soit plus le Paris étincelant de la saison d'hiver, on le regrette fort, ce Paris abandonné pour les galets et les mouettes. Il a encore ses premières, comme en pleine saison, et les musiciens attendent avec une certaine impatience leRêvequ'on aura donné, cette semaine, à l'Opéra-Comique. LeRêveou le triomphe de l'école nouvelle!Il paraît que M. Adrien Bruneau, le maestro que le roman de M. Zola a inspiré, est un homme d'un remarquable talent, qui met sa coquetterie à fuir la mélodie comme si elle avait l'influenza.Aux répétitions, dès que M. Carvalho le félicitait, lui disant:--Ah! cher monsieur Bruneau, pourquoi n'avez-vous pas prolongé un peu cette délicieuse mélodie qui commençait si bien?M. Bruneau répondait:--Une mélodie! Diable! Vous faites bien de m'en signaler les symptômes!Et, d'un trait de plume, il rayait de sa partition ce commencement de mélodie! C'est là, du moins, une légende que les musiciens racontent. M. Bruneau ne transige pas avec ses convictions.LeRêvesera, cet été, une intéressante escarmouche wagnérienne en attendant, pour l'automne, la bataille deLohengrin, qui n'est pas douteuse. Il paraît que le ténor Van Dyck, que nous entendrons alors, est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever le rôle de Lohengrin à Paris. On lui en a proposé d'autres. Non. Ou M. Van Dyck dans Lohengrin ou pas deLohengrin. Van Dyck était une conditionsine qua nonet nos Parisiens auront le double plaisir d'entendre un opéra que seule la province a pu écouter jusqu'ici, et un chanteur qui, d'après l'avis de la veuve du maître, est le seul interprète possible du chef-d'œuvre.--M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate à M. de Beust, qui a rapporté le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assuré de l'immortalité.M. de Lesseps était alors le ténor Van Dyck du succès, cet autre Lohengrin monté sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cité par M. de Beust!Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou définitive--commencée contre les administrateurs du canal de Panama, M. Ferdinand de Lesseps en tête. Quelle fin pour une renommée qui lut, qui est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de Suez! Lesrêves et les ailes d'or, comme chante l'officier deLackmé.M. de Lesseps réunissait les continents. M. de Lesseps attirait à Suez l'élite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les terres lointaines, sous les yeux éblouis du khédive et sous le regard de cette impératrice qui a encore traversé Paris, cette semaine, en cheveux blancs et en robe noire.Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une réalité! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe, courbé sur sa canne et les paupières baissées sur ses prunelles qui contemplent, en dedans, un rêve évanoui. Mais il fut grand. C'est un remueur d'idées et un conquérant de mondes qui passe. Maudits soient les hasards de ces fièvres qui sont la vie, la vie et la maladie des sociétés modernes, et qui s'appellent les affaires.Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-être ne faut-il point loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un poète? Un être, comme dit Musset, sans sou ni poche, très souvent. Et pourtant, ce poète traverse les âges et les argentiers du temps passé sont depuis longtemps voués à l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours de ce bohème de François Villon.Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la poésie a eu sa fête, une fête printanière, campagnarde, locale, en pleine et belle campagne de cette Normandie qui s'épanouit, à cette heure, dans une splendeur verte, saine, superbe.Des poètes ont, à Lillebonne, célébré la mémoire d'un autre poète peu connu de la génération présente, mais dont se souviennent et ses compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette à l'oubli.Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez pointu, un crâne chauve, des bras géants, des jambes capables de franchir un fleuve en une enjambée, et dans ce corps de faucheux humain une âme d'artiste, un cœur de poète.D'ailleurs, piqué de la tarentule du théâtre, Albert Glatigny, qui faisait des vers adorables, eût donné tous ses poèmes pour un rôle à créer dans n'importe quel drame ou quelle comédie de troisième ordre. Car il se croyait appelé à un grand avenir dramatique comme comédien. Il cabotinait en province, et c'était sa joie de mener la libre et triste vie duRoman Comique. Il voulait même écrire, au point de vue réaliste, c'est-à-dire, récrire le roman de Scarron. Ah! il les connaissait, les misères de la grande route, et plusieurs fois, aux heures dedèche, il avait donné un coup d'épaule pour désembourber le char de Thespis.Ce poète pauvre était un poète gai. Il riait de sa misère, un peu comme Figaro, de peur d'être obligé d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut la malchance d'être arrêté en Corse par un autre gendarme qui le prenait pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oublié aussi, ce Jud, car--c'est une constatation--la gloire des assassins pâlit, avec le temps, aussi bien que celle des poètes.Et, en dépit de tant de traverses, mouillé comme un barbet, ballotté dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant à la mauvaise aventure et presque à la belle étoile, ce diable de Glatigny, bohème adoré des Muses, était demeuré souriant. Malade, dans je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir phtisique à Paris, il avait rimé ce sonnet, qui est une jolie pichenette donnée-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite à nos ennuyeux pessimistes positifs et poseurs:Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,Des vers désespérés, noirs de mélancolie;Le désenchantement, le néant, la folie,Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allieAvec la sève, avec l'âme d'amour remplie,Et la santé robuste et les cheveux flottants!Aujourd'hui que le corps est lassé, que la routeA fatigué mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,Se sont évanouis aux rayons du soleil.Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresseLa jeune illusion, au beau rêve vermeil,Et sent fondre son cœur en hymne d'allégresse.Voilà un poète et on a bien fait de le chanter en vers et de le célébrer en prose--discours du maire et strophes de M. Catulle Mendès mêlés--dans la petite ville de Lillebonne où il était né, voilà plus d'un siècle, car il avait cinquante-deux ans le disciple de Théodore de Banville qui, à dix-neuf ans, publiait lesVignes Folles, un des plus fiers recueils de vers de ce temps-ci.Je dois dire que tel journal normand, lePatriote de Normandie, ne s'est point montré fort tendre envers la mémoire d'Albert Glatigny, reprochant au poète certaine pièce de vers indignée--et injuste--écrite contre Rouen et les Rouennais à l'époque de l'invasion prussienne. La protestation duPatriote de Normandien'a pas empêché le préfet de la Seine-Inférieure, M. Hendlé, de se rendre au banquet des poètes, et la fête de Lillebonne s'est terminée par de la musique, des discours et des vers.Tout cela était fort champêtre, mais je doute que ce fût aussi pittoresque vraiment que le garden-party de l'ambassade d'Angleterre, samedi dernier. Cela, c'était charmant. Un cadre délicieux, avec un des premiers et rares coups de soleil de la saison, sur la masse d'arbres qui entoure la pelouse du jardin, pelouse d'un vert tendre, d'un vert d'Écosse, et là-dedans des robes claires, des élégances raffinées, de jolies taches blanches, bleues, roses, jaunes, mauves, lilas clair, des ombrelles, des dentelles, de jolies femmes, des buffets fleuris, les vestes rouges des musiciens tziganes corrigeant le noir des redingotes masculines. Rien de plus exquis avec plus de modernité et de correction. Et lady Lytton, avec sa grâce de beau lys britannique, faisant les honneurs de ce jardin à ses hôtes. Voilà le plus charmant five o'clock de la saison.Je n'ai rien dit (laissons là les mondanités pour les immondanités), je n'ai rien dit des jeunes meurtriers qui ont stupéfié l'attention publique et qu'on a jugés la semaine passée. Peut-être est-il bien tard pour parler d'eux, et puis on en a fort parlé. Journaux graves, journaux parisiens, tous se sont posé une question assez inquiétante:--Pourquoi le crime se fait-il si précoce?Le fait est qu'on devient assassin, dans le monde où l'on tue, avant l'âge requis pour être bachelier, dans le monde où l'on étudie.S'ils ne vont pas à la butte, comme ils disent, les meurtriers de la vieille femme (aller à la butte c'est monter sur l'échafaud), si on leur épargne le couperet, c'est qu'ils sont trop jeunes. Mineurs devant le bourreau. L'assassinat n'émancipe pas.Autrement, ils auraient dix fois mérité la mort, et je ne crois pas que la société ait vu souvent apparaître d'aussi jolis monstres. Complets, ces petits messieurs. Rosa-Josépha, au physique, n'est rien comparée à ces déformations morales. Ma parole, on serait tenté de se rallier à la doctrine doucement féroce du docteur Lombroso.M. Lombroso est un médecin italien, un anthropologiste, qui propose de supprimer le crime en supprimant préalablement le meurtrier. Tel être arrive au monde en y apportant les signes et les stigmates du crime. Qu'on le tue.--Avant qu'il soit devenu criminel?--Oui. Au moins on lui évitera toute mauvaise action.Ce paradoxe terrible devient, quand on considère des misérables pareils à ceux qui onttravailléà Courbevoie, une vérité pratique et qu'on pourrait croire utile.En fait detravailleurs, qui ne travaillent pas, j'aime encore mieux ceux dont nous parlait si joliment l'autre jour M. Paulian, les mendiants, à propos desquels notre confrère Yvan de Wœstine nous conte une bien jolie anecdote qu'il tenait de Villemessant.M. de Villemessant avait toujours des sous à même sa poche pour les donner aux mendiants, et, chaque matin, il en mettait un dans la sébille d'un aveugle qui stationnait sous une porte. Un jour il lui donna une pièce d'or de quarante francs qui s'était égarée dans les cuivres. S'apercevant de son erreur, il revint au pauvre, qui n'était plus à sa place, mais dont on lui indiqua le domicile, et qu'il trouva à déjeuner, en famille, dans une très proprette salle à manger. Le but de la visite exposé, l'aveugle plongea les mains dans un sac en disant: «Je n'ai pas encore fait ma caisse; permettez que je cherche... Ah! la voilà, en effet.» Et il sortit la pièce d'or, qu'il tendit du côté de Villemessant. Celui-ci avait déjà fait deux pas pour se retirer, lorsque le mendiant le rappela en ces termes:--Hé, monsieur, c'est un sou que vous me devez.Ah! que nous avons de chemin à faire avant d'avoir cultivé comme il faut la plante humaine.Je vais prêcher. Je m'arrête. Laissons là gredins et mendiants et allons au vent de mer, respirer un peu d'air pur! La mer! Elle serait parfaite si elle n'avait pas la plage pour correctif et pour bordure l'inévitable tout Paris que l'on fuit ici pour le retrouver là-bas. Il est vrai qu'on a l'air de le fuir peut-être simplement pour avoir l'occasion de le retrouver.Rastignac.LE PANAMAUne instruction judiciaire est ouverte contre les membres du conseil d'administration du canal de Panama. Lundi M. de Lesseps a été interrogé, au Palais de Justice, par M. le conseiller Prinet. Voilà donc un homme qui a connu toutes les vanités des gloires officielles et tous les orgueils, plus légitimes, de la popularité, qui est grand-officier de la Légion d'honneur, dignitaire de tous les ordres de l'Europe, académicien, qu'on a appelé «le grand Français» dans les journaux, et, ce qui est plus caractéristique encore, «le père Lesseps» dans les faubourgs; et cet homme, à quatre-vingts ans passés, s'assied, dans le cabinet d'un magistrat instructeur, sur la chaise où se sont assis les banquiers véreux arrêtés sur la route de Bruxelles!Sans préjuger le dénouement de cette lamentable affaire, on peut lui trouver déjà quelque chose de tragique dans sa banalité. Cette froide mise en scène du Palais de Justice, le cabinet sévère des juges d'instruction, la présence du greffier, qui a cent fois entendu les mêmes questions et les mêmes réponses, à peine tiré de son indifférence professionnelle par la grandeur du personnage qu'il a devant lui, le va-et-vient monotone du gendarme dans le long et sombre corridor; tout ce qu'on peut évoquer ajoutera à l'impression et au regret causés par cette nouvelle de la poursuite. Mais on se dit aussi dans le public que, pour en venir là, il faut y avoir été contraint par l'irrégularité flagrante de l'affaire.Cette affaire de Panama tournant mal, j'imagine qu'on en eût pris son parti dans l'opinion, si elle avait été liquidée à temps. On s'en fût consolé comme d'un beau rêve évanoui. On en eût peu voulu à M. de Lesseps de s'être trompé. Ce qui a tout gâté, c'est l'optimisme entêté de son entourage, persuadé de bonne foi, je l'espère, que M. de Lesseps devait réussir encore, ainsi qu'il le pensait lui-même, ayant dans son étoile une confiance aveugle d'Oriental fataliste. C'est cet optimisme qu'on a voulu faire partager au public par tous les moyens. On a marché, marché quand même, dissimulant la vérité, sans doute avec l'espoir qu'elle serait plus belle le lendemain. On est demeuré dans cet état d'esprit du joueur qui tient le point sur le coup qu'il a perdu, s'il lui reste de quoi en essayer un autre qu'il compte gagner. L'entraînement est venu, menant aux procédés illicites, faisant oublier les prescriptions de cette terrible loi sur les Sociétés, loi constamment violée, qu'on ne songe guère à appliquer aux affaires triomphantes, mais qui est un glaive toujours nu que la justice jette dans la balance des vaincus!** *Dans le cas présent, je suis persuadé qu'on eût souhaité ne pas poursuivre. M. de Lesseps est un «sympathique» par ses défauts aussi bien que par ses qualités. S'il n'a pas eu l'idée première, l'invention du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens campés en Égypte en 1832, la foule lui attribue le mérite, et il a eu la gloire incontestable d'avoir mené à bien la plus grande affaire de notre temps. Pour y arriver, il montra une vitalité prodigieuse, une indomptable fermeté. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du succès de Suez au succès assuré de toute entreprise semblable. On avait creusé le sable, on couperait des montagnes, voilà tout. Dans l'exécution même du projet de Panama, il voulait, forçant une fois de plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite, abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut qu'ensuite. Au début l'imagination du public, fier du succès du Suez et enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir d'illusion dans la conception de Panama.De cette complicité de la première heure, il est resté quelque chose. C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux étonnement que nous avons éprouvé à l'annonce des poursuites, prévues pourtant et impossibles à éviter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose pouvait être sauvé, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les responsabilités pécuniaires qui pourraient être établies ne serviront de rien. Qu'est-ce que quelques millions récupérés, si on les récupère, en présence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va. C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matérielle. C'est le déshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'énergie et de verdeur pour les prévenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un auteur dramatique, nous dira peut-être un jour ce qu'il a éprouvé, lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et financier de Panama. On devine ses hésitations, ses regrets, son chagrin.Mais la justice égalitaire n'admet pas de déni. Le philosophe, en ses jugements, peut faire la différence entre les irrégularités qui naissent de l'illusion, de la négligence, de l'excès de confiance en soi, et celles qui naissent de la fraude préméditée et voulue. La justice n'a pas le droit de faire cette différence. Sollicitée il faut qu'elle agisse. Son abstention deviendrait de la complicité et ferait peser sur elle et sur l'État, au nom de qui elle agit, une responsabilité morale qui serait trop lourde à porter.Dégager la responsabilité morale des uns, faire la part des mêmes responsabilités chez les autres, c'est tout le procès. Il s'y agit bien moins de débattre des intérêts, qui paraissent irrémédiablement compromis et que le débat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une satisfaction à la conscience publique, inquiète de cet effondrement et désireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit déjà que les difficultés techniques, que les erreurs d'appréciation sur la nature et la dépense des travaux ne sont pas les seules raisons de la catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un entourage, fanatisé par le nom de M. de Lesseps et son précédent succès, se disant que, l'affaire devant réussir, les moyens importent peu. Il y a des généraux qui ont gagné des batailles ou enlevé des places par des coups hardis qui, s'ils eussent échoué, les auraient conduits devant le conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis, à l'heure même où les difficultés naissaient, un caractère financier que celle de Suez n'avait pas eu, au même degré en tout cas. L'affaire, ne se soutenant pas d'elle-même, a été soutenue, à la Bourse et ailleurs, au prix de gros sacrifices. Peut-être quelques-uns de ceux qui étaient à sa tête se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et de la fable du chien qui, après avoir essayé de défendre le dîner de son maître contre une bande de chiens affamés, se décide à en prendre sa part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchés avec les ingénieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onéreux, à mesure que l'espoir diminuait de mener à bien l'œuvre commencée. On a vu ces marchés résiliés, repris, cédés, dans de mauvaises conditions, avec des indemnités consenties, des matériels rachetés, des concours presque uniquement nominaux chèrement acquis. Bref, à mesure que les choses allaient plus mal, on a pratiqué à la fois une politique de faiblesse et une politique de risquons-tout.** *Sur qui, maintenant, pèseront les responsabilités? Qui accusera-t-on justement d'avoir appliqué à l'entreprise du Panama le système des «petits paquets», au lieu de l'abandonner si elle devait être abandonnée, alors que les ruines étaient moins profondes, ou bien de mettre plus nettement le public au courant des nécessités qui pesaient sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins, j'imagine, M. de Lesseps vieilli, déifié, devenu une sorte de Victor Hugo de l'industrie, devant qui la vérité dite ressemblait à un blasphème proféré, que ceux qui l'ont entouré et ont propagé des illusions qui devaient les avoir quittés.La presse a joué, ainsi que la politique, un grand rôle dans cette affaire. On ne pense pas que ce rôle ait été bon. La presse, trompée elle-même ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop encouragé des espérances cruellement déçues aujourd'hui. Elle n'a vu, elle n'a montré en tout cas, que le côté qu'on pourrait appeler le côté poétique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu'à la briser, célébré la grandeur du but poursuivi, négligé de s'enquérir d'assez près des moyens dont on disposait pour l'atteindre, entraîné--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et devaient rester prudents. Les journaux ont été les complices de l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama. Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou s'étaient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui est triste à dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui ont donné le champ à la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire, n'ont parié que pour faire chèrement acheter leur silence. A mesure que les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non plus pour les guérir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-être, en ces temps, n'a été exploitée par la presse à un degré égal. Le Panama a eu le triste mérite de faire naître par centaines ces singuliers organes, à publicité intermittente, qui paraissaient quinze jours avant une émission ou une assemblée d'actionnaires, pour disparaître quelques jours après! Les concours, même non désintéressés, n'ont pas coûté aux actionnaires autant que les attaques arrêtées. La presse a donné, ici, une preuve de sa puissance considérable, et aussi cette idée fâcheuse que cette puissance n'était pas toujours bien employée. La chute du Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse autrement même que dans ses intérêts matériels.Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'être taxé de complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du chagrin, même à ceux qui l'avaient prévue depuis assez de temps, et que les poursuites contre les administrateurs, si imposées qu'elles soient à la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mélancolique regret. Il est triste toujours de voir s'évanouir un beau rêve, fût-il peu raisonnable, et de voir disparaître une renommée éclatante. Avec quelle amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de près doivent-ils songer aux jours d'autrefois, à ces luttes pour Suez où à trois ou quatre reprises tout parut perdu «fort l'honneur», resté intact, et aux triomphes définitifs qui vinrent bientôt après les plus redoutables crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des Français, fut véritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu la nature, on avait vaincu les résistances des hommes. Docile instrument du génie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille Égypte. Sans doute, on avait espéré une semblable journée en Amérique. Mais l'argent, instrument faussé cette fois, est demeuré impuissant. Waterloo a succédé à Austerlitz. La misère suprême, ce n'est pas tant la défaite que la façon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularité de M. de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit l'issue du procès. Ou eût admis, je veux le répéter encore, l'aveu formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en fût pris de son déboire aux ingénieurs qui avaient étudié les lieux, et son admiration fût restée intacte vis-à-vis M. de Lesseps. Mais on lui pardonnera malaisément la ruine lentement venue par une situation longtemps dissimulée, les faiblesses et les audaces de son administration, encore que la justice suprême, pour la juger, doit se mettre dans l'état d'esprit où il a vécu, où on l'a fait vivre. Mais, si ventre affamé n'a pas d'oreilles, bourse vidée n'en a pas plus!LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX.--Défilé des pénitents serendant au monastère.--Dessin d'après nature de notre envoyé spécial, M. Kauffmann.La cuisine de la «Fosada».LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUXChaque année a lieu, au mois de mai, un pèlerinage qui, par le décor dans lequel il se meut et la naïveté toute primitive qui préside à ses apprêts, est un des plus propres à nous reporter à ces siècles de foi où les routes se couvraient de pèlerins et où les églises regorgeaient de pénitents. C'est le pèlerinage au monastère de Roncevaux, que nous venons d'entreprendre à l'intention des lecteurs de l'Illustrationet que nous avons heureusement accompli, grâce à l'amabilité du consul d'Espagne à Saint-Jean. M. Aguirre.Chanoine manœuvrant la                 La confession des pèlerins.   Un «carabinero» sous la pluie.masse d'armes de Roland.Roncevaux est trop célèbre pour que nous rappelions ici les souvenirs qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste decarabinerosnous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien pâles et bien piètrement vêtus, ces malheureux soldats, dont l'un s'abrite sous un vénérablepépin, fouetté par le vent et maugréant contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura tout oublié. Nous franchissons le col de Roncevaux à 1,100 mètres d'altitude, et, après avoir passé devant les ruines de la chapelle fondée par Charlemagne, nous arrivons devant le monastère. C'est un vaste bâtiment massif dominé par deux tours carrées, et dont l'église gothique renfermeNostra senora de Roncevallos, surchargée d'ornements.Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur laquelle jadis prêtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux chanoine qui nous accompagne nous montre lesmasses d'armesde Roland (?) qui pèsent douze à quinze kilos chacune, et il les manœuvre d'une façon effrayante pour nos têtes.Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour voir l'arrivée des pèlerins. Revêtus d'une blouse noire en cotonnade ou en lustrine, serrée à la taille d'une cordelette, la tête recouverte d'une cagoule relevée par derrière, ils portent sur l'épaule une lourde croix formée de deux branches massives clouées l'une sur l'autre, et s'avancent lentement, précédés des alcades (maires) de leurs communes, ces derniers revêtus du long manteau municipal et armés de la badine de la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la croix sur le dos, jusqu'à 30 ou 40 kilomètres dans la montagne. La plupart de ces pèlerins sont des habitants des vallées voisines qui viennent là pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs vœux à la vierge du monastère. Tous sont Espagnols.Le retour des pénitents.Après un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre. Brutalement, à coups de badine, il font former les rangs, et tous, les uns égrenant leur chapelet, les autres récitant des oraisons, s'avancent au pas accéléré; entre les deux files se tiennent le clergé et les femmes, mères ou sœurs des pénitents. C'est un spectacle fantastique. Notre dessin représente la procession au moment où elle passe devant l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland.Quand nous pénétrons dans l'église, les pèlerins ont relevé leur cagoules et écoutent l'office divin appuyés sur leur croix ou prosternés contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers confessionnaux sont pris d'assaut; le pénitent, debout, s'incline vers le prêtre, qui le tient embrassé en lui couvrant la tête de son camail, puis il va communier.Immédiatement après, les pèlerins, laissant leur croix dans l'église et enlevant leurs costumes de pénitents, se mettent en devoir de dévorer leur premier repas, qu'ils ont bien gagné. Laposada(auberge), située près du monastère, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque des spectacles. Autour de son immense cheminée, où brûlent d'énormes branches de chênes, bout leputcherro(pot-au-feu) traditionnel, et mijotent ou rôtissent les quartiers de viande et les mets les plus variés dans des récipients de toutes formes. Sur des bancs ou des tabourets se chauffent les pèlerins; mendiants, carabiniers, filles d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent, boivent, dans une atmosphère épaisse, puante d'huile rance et d'ail, et dans une demi-obscurité que rend plus sombre encore la couche de suie dont les murs sont tapissés.La procession, au retour, s'effectue dans le même ordre et refait dans la journée les 30 ou 40 kilomètres de la nuit précédente.P. Kauffmann.NOS SAISONS ET LA TEMPÉRATUREOn aimerait quelquefois n'avoir pas si complètement raison. Sans doute, le triomphe donne toujours au cœur une sensation d'une certaine saveur fort agréable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas été fâché de voir les événements météorologiques continuer de prouver l'abaissement de température signalé par moi, sous ma propre responsabilité, et donner ainsi le démenti le plus formel à ceux qui m'avaient contredit. J'aurais peut-être quelque droit à jouir de mon triomphe et à imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes contradicteurs, dont l'un surtout mériterait grandement le pilori. Mais soyons généreux! La science doit être, avant tout, impersonnelle, et ce qui nous intéresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les faits. La question posée ici est assurément la plus grande actualité scientifique de l'année, et, comme nous le remarquions tout à l'heure, il eût été de beaucoup préférable que les événements ne me donnassent pas si complètement raison. Une année sans printemps, ce n'est gai pour personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomètre et le baromètre ont fait perdre cent mille francs à la journée du Grand-Prix de Paris, un million au seul département de Seine-et-Oise dans la seconde semaine de juin, plusieurs centaines de millions à l'ensemble de la France. Et puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie répandent dans l'atmosphère une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais beaucoup mieux avoir eu tort.L'été nous dédommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le prouve. En général, même, contrairement à ce que le sentiment des justes compensations devrait faire espérer, les hivers les plus rigoureux ont été suivis d'étés froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et il faudrait un changement radical de régime pour nous ramener les chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tôt serait le meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosité de placer un thermomètre à minima sur le gazon d'une pelouse, librement exposé au rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu à 0°, 8! Et nous sommes au solstice d'été, et non au pôle, mais à Paris--ou à Juvisy--à la latitude de 48°.Il ne sera pas sans intérêt d'examiner en détail cette situation climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis plusieurs années.Les chiffres ont souvent un certain air rébarbatif qu'ils ne méritent certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de compter des sommes à recevoir, et, selon toute probabilité, un rentier, un commerçant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de chiffres dans un but intéressé, ne les trouvent jamais assez longues. Pourquoi n'envisage-t-on pas du même œil les données d'un thermomètre? Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne sont pas assez précis pour être satisfaisants, et que si nous voulons nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la température depuis plusieurs années, ce sont les chiffres exacts du thermomètre qu'il faut savoir comparer entre eux.Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirmé pour chacun de leur pays ce que j'avais signalé pour la France, et ce que M. Lancaster avait, de son côté, signalé pour la Belgique. Ceux d'entre nos lecteurs qui tiennent à savoir exactement à quoi s'en tenir sur la question seront sans doute satisfaits de posséder ici les données du sujet, et ce sera là, nous l'espérons, une excuse suffisante pour l'aspect peu littéraire et encore moins artistique des nombres que nous allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les phrases.Commençons par Paris.La température normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10° 1.Voici celle des six dernières années:Différence1885          9º 9   -0º 21886         10º 2   +0° 11887          8º 8   -1º 31888          8º 9   -1º 21889          9° 5   -0º 61890          9º 3   -0° 8Les six années sont au-dessous de la normale, à l'exception de 1886, qui est très légèrement supérieure. La moyenne de l'abaissement des quatre dernières années est 0° 98.Marseille.--La température normale à l'observatoire de Marseille est 14° 2. Voici celle des six dernières années:Différence.1885         14° 3   +0° 11886         14° 3    0º 01887         13° 1   -1º 11888         13º 4   -0º 81889         13º 4   -0º 81890         13º 5   -0º 7Les quatre dernières années sont au-dessous de la normale, d'une moyenne de 0º 85.Arles.--La moyenne normale est, à Arles, de 14° 8 (Observations de M. Cornillon). Les dernières années ont été:Différence.1885    11º 2   -0º 51886    11º 3   -0º 51887    13º 3   -1º 51888    13º 3   -1º 51889    13º 2   -1º 61890    13º 5   -1º 3Toutes ces six années sont inférieures à la normale. La moyenne du taux de refroidissement des quatre dernières est 1° 5.Perpignan.--Le refroidissement moyen des quatre dernières années est de 1° 7.Semur(Côte-d'Or).--Observations de M. Creuzé. Température moyenne: 10° 8.Différence.1885    10º 3   -0º 51886    10º 1   -0º 71887     9° 0   -1º 81888     9° 4   -1º 41889     9° 5   -1º 31890     9º 3   -1º 4Température en baisse pour toutes les années. Moyenne de l'abaissement des quatre dernières: 1° 5.Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations françaises. Les témoignages qui précèdent suffisent pour constater le fait de la manière la plus irrécusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, la température est en baisse sur toute la surface de la France. Cette diminution s'exerce à peu près sur tous les mois de l'année; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de ce qu'ils devraient être.Le témoignage est le même en Belgique. M. Lancaster, le savant et laborieux météorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relevé les différences suivantes. Température moyenne normale: 10° 3.Différence.1885    10º 0    -0º 31886    10º 5    +0º 21887     9° 1    -1° 21888     8º 9    -1º 41889     9º 8    -0º 51890     9° 6    -0º 7La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0° 95.Mêmes témoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William Ellis, directeur, du service météorologique de l'Observatoire de Greenwich, nous a adressé des observations montrant quetoutes les stations météorologiques de la Grande-Bretagnemanifestent la même dépression thermométrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la température normale est 9° 7:Différence.1885    9º 2    -0º 51886    9º 3    -0º 41887    8° 8    -0º 91888    8º 7    -1º 01889    9° 3    -0° 41890    9º 2    -0º 5Les six années sont inférieures à la normale. La différence des quatre dernières est 0° 70.Allons en Espagne, nous constaterons les mêmes faits. La température moyenne de Madrid est 13° 5. M. Arcimis, directeur du bureau météorologique, nous a envoyé pour la période sur laquelle nous avons appelé l'attention:Différence.1885    12º 5   -1º 01886    13º 0   -0º 51887    13º 0   -0º 51888    12º 1   -1º 41889    12º 9   -0º 61890    12º 7   -0º 8Comme en Angleterre, ces six années sont au-dessous de la normale. La moyenne des quatre dernières donne -0° 80.Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les résultats suivants pour Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola):Turin.Normale: 12°, 1.Différence.1885    11º 8   -0º 31886    12º 6   +0º 51887    11º 6   -0º 51888    11º 1   -1º 01889    11º 4   -0º 71890    11º 3   -0º 8L'année 1886 a été moins froide, mais très pluvieuse. Les quatre dernières années donnent comme moyenne:-0° 75.Rome. Normale: 15° 3.Différence.1885    15º 8   +0º 51886    15º 6   +0º 31887    15º 2   -0º 11888    15º 1   -0º 11889    14º 9   -0º 41890    14º 9   -0º 4Moyenne des quatre dernières années: -0º 25.Naples. Normale: 16° 2.Différence.1885    16º 9   +0º 71886    16º 5   +0º 31887    15º 8   -0º 41888    15º 4   -0º 81889    15º 3   -1º 01890    15º 1   -1º 0Moyenne des quatre dernières années: -0° 80.On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le même langage que l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception pourtant, peut-être à cause de sa situation topographique. Continuons notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest et Prague qui vont nous répondre.Vienne. Normale: 9° 3.Différence.1885    9º 3    0º 01886    9º 2   -0º 11887    8º 5   -0º 81888    8º 3   -1º 01889    8º 9   -0º 61890    8º 9   -0º 4Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 70.Buda-Pesth. Normale: 10° 5.Différence.1885    10º 4   -0º 11886    10º 3   -0º 21887     9º 5   -1º 01888     9º 0   -1º 51889     9º 5   -1º 01890    10º 1   -0º 4Toujours même témoignage. La moyenne de la différence des quatre dernières années est de -0° 98.Prague. Normale: 8° 9.Différence.1885    9º 2   +0º 31886    9º 3   +0º 41887    8º 2   -0º 71888    8º 2   -0º 71889    8º 7   -0º 21890    8º 7   -0º 2Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 45.Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgré leur valeur intrinsèque que rien ne peut remplacer, considérons seulement les différences fournies par la moyenne thermométrique des quatre dernières années. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin -0° 75; Munich -1°4; Carlsruhe -1° 75; Hambourg -1° 3.Si nous allons plus loin, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Russie, les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie, Saint-Pétersbourg, Moscou, indiquent des différences d'autant moins sensibles que l'on s'éloigne davantage de la France. M. Adam Taubsen, directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les observations faites à Landbokojskoles, près Copenhague, et à Tarm, à l'ouest, dans le Jutland: elles sont légèrement au-dessous de la normale, mais à peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut météorologique norvégien, nous a adressé les observations faites à Christiania: elles sont également voisines de la normale, et même légèrement supérieures en ces deux dernières années. Plus loin encore, à Bodo et Haparanda, la température a été supérieure à la moyenne normale.L'ensemble de ces comparaisons établit, sans que le moindre doute puisse subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, le climat de l'Europe presque entière, à l'exception seulement de l'extrême-nord et du nord-est, subit une température inférieure à la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une période froide.C'est là un fait aussi incontestable que la lumière en plein midi et qui intéresse autant l'agriculture et la santé publique que la science pure.Grâce aux progrès sociaux, notre regard peut facilement embrasser aujourd'hui sous un même coup d'œil l'ensemble de l'Europe, et nous pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances étaient limitées à la France seule. Nous savons que la température a baissé; mais nous savons en même temps que l'abaissement n'est pas le même pour tous les pays, qu'il y a une région de minimum, autour de laquelle les différences vont en diminuant, et qu'au-delà d'une certaine zone ces différences n'existent plus.Cette distribution des températures nous prouve que la cause du refroidissement actuel n'est pas générale, que, par exemple, elle ne réside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localisée à la région que nous venons de signaler. Il en a été de même pour les froids si rigoureux de l'hiver dernier: la température a été très douce en Islande, en Sibérie, aux États-Unis, etc.Si nous classons les stations dans l'ordre décroissant des différences observées (moyennes des quatre dernières années) nous formons le petit tableau suivant:

L'ILLUSTRATION

Prix du Numéro: 75 cent.

SAMEDI 20 JUIN 1891

49e Année.--Nº 2521

LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Les locomotivesrenversées sur la berge.--Photographie Varady.

LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Les débris du train,vue prise de la rive droite de la Birse. D'après une photographie de MM. Bulacher et Kling.

amer, voir la mer, aller à la mer, voilà le rêve de tout bon Parisien un peu libre de soucis quand le mois de juillet arrive. Tout le monde pense à la mer. Quand je dis tout le monde, il est bien entendu que j'en excepte les millions d'êtres condamnés à leur mansarde et à leur travail. Ces millions de pauvres diables attachés par la nécessité à ce que Mme de Staël appelait sonruisseau de la rue du Bacne comptent pas pour les chroniqueurs. On ne les remarque pas aux premières, on ne les cite pas aux courses. Ils sont la foule qui regarde, qui travaille et qui paye.

Ceux qui la font travailler ont pour préoccupation, à l'heure actuelle, leurs quartiers d'été. Où aller? A Houlgate, à Dinard, à Paramé, à Trouville? Ce pauvre Trouville! Le spectre de rose de Jeanne Samary lui fera peut-être du tort et Houlgate en profitera. Ce qui nuit à l'un sert à l'autre. La vie est une bascule.

On s'en va donc à la mer, ce qui n'est pas toujours un plaisir lorsque, par ces temps douteux que nous traversons, il faut braver des heures de pluie et regarder, par la fenêtre, les horizons baignés de brume ou trempés de pluie et avoir pour tout spectacle la vue de quelques bateaux traversant l'ondée en fendant le brouillard. On se dit alors: où est Paris?

Et, quoi qu'il ne soit plus le Paris étincelant de la saison d'hiver, on le regrette fort, ce Paris abandonné pour les galets et les mouettes. Il a encore ses premières, comme en pleine saison, et les musiciens attendent avec une certaine impatience leRêvequ'on aura donné, cette semaine, à l'Opéra-Comique. LeRêveou le triomphe de l'école nouvelle!

Il paraît que M. Adrien Bruneau, le maestro que le roman de M. Zola a inspiré, est un homme d'un remarquable talent, qui met sa coquetterie à fuir la mélodie comme si elle avait l'influenza.

Aux répétitions, dès que M. Carvalho le félicitait, lui disant:

--Ah! cher monsieur Bruneau, pourquoi n'avez-vous pas prolongé un peu cette délicieuse mélodie qui commençait si bien?

M. Bruneau répondait:

--Une mélodie! Diable! Vous faites bien de m'en signaler les symptômes!

Et, d'un trait de plume, il rayait de sa partition ce commencement de mélodie! C'est là, du moins, une légende que les musiciens racontent. M. Bruneau ne transige pas avec ses convictions.

LeRêvesera, cet été, une intéressante escarmouche wagnérienne en attendant, pour l'automne, la bataille deLohengrin, qui n'est pas douteuse. Il paraît que le ténor Van Dyck, que nous entendrons alors, est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever le rôle de Lohengrin à Paris. On lui en a proposé d'autres. Non. Ou M. Van Dyck dans Lohengrin ou pas deLohengrin. Van Dyck était une conditionsine qua nonet nos Parisiens auront le double plaisir d'entendre un opéra que seule la province a pu écouter jusqu'ici, et un chanteur qui, d'après l'avis de la veuve du maître, est le seul interprète possible du chef-d'œuvre.

--M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate à M. de Beust, qui a rapporté le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assuré de l'immortalité.

M. de Lesseps était alors le ténor Van Dyck du succès, cet autre Lohengrin monté sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cité par M. de Beust!

Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou définitive--commencée contre les administrateurs du canal de Panama, M. Ferdinand de Lesseps en tête. Quelle fin pour une renommée qui lut, qui est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de Suez! Lesrêves et les ailes d'or, comme chante l'officier deLackmé.

M. de Lesseps réunissait les continents. M. de Lesseps attirait à Suez l'élite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les terres lointaines, sous les yeux éblouis du khédive et sous le regard de cette impératrice qui a encore traversé Paris, cette semaine, en cheveux blancs et en robe noire.

Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une réalité! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe, courbé sur sa canne et les paupières baissées sur ses prunelles qui contemplent, en dedans, un rêve évanoui. Mais il fut grand. C'est un remueur d'idées et un conquérant de mondes qui passe. Maudits soient les hasards de ces fièvres qui sont la vie, la vie et la maladie des sociétés modernes, et qui s'appellent les affaires.

Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-être ne faut-il point loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un poète? Un être, comme dit Musset, sans sou ni poche, très souvent. Et pourtant, ce poète traverse les âges et les argentiers du temps passé sont depuis longtemps voués à l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours de ce bohème de François Villon.

Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la poésie a eu sa fête, une fête printanière, campagnarde, locale, en pleine et belle campagne de cette Normandie qui s'épanouit, à cette heure, dans une splendeur verte, saine, superbe.

Des poètes ont, à Lillebonne, célébré la mémoire d'un autre poète peu connu de la génération présente, mais dont se souviennent et ses compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette à l'oubli.

Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez pointu, un crâne chauve, des bras géants, des jambes capables de franchir un fleuve en une enjambée, et dans ce corps de faucheux humain une âme d'artiste, un cœur de poète.

D'ailleurs, piqué de la tarentule du théâtre, Albert Glatigny, qui faisait des vers adorables, eût donné tous ses poèmes pour un rôle à créer dans n'importe quel drame ou quelle comédie de troisième ordre. Car il se croyait appelé à un grand avenir dramatique comme comédien. Il cabotinait en province, et c'était sa joie de mener la libre et triste vie duRoman Comique. Il voulait même écrire, au point de vue réaliste, c'est-à-dire, récrire le roman de Scarron. Ah! il les connaissait, les misères de la grande route, et plusieurs fois, aux heures dedèche, il avait donné un coup d'épaule pour désembourber le char de Thespis.

Ce poète pauvre était un poète gai. Il riait de sa misère, un peu comme Figaro, de peur d'être obligé d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut la malchance d'être arrêté en Corse par un autre gendarme qui le prenait pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oublié aussi, ce Jud, car--c'est une constatation--la gloire des assassins pâlit, avec le temps, aussi bien que celle des poètes.

Et, en dépit de tant de traverses, mouillé comme un barbet, ballotté dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant à la mauvaise aventure et presque à la belle étoile, ce diable de Glatigny, bohème adoré des Muses, était demeuré souriant. Malade, dans je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir phtisique à Paris, il avait rimé ce sonnet, qui est une jolie pichenette donnée-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite à nos ennuyeux pessimistes positifs et poseurs:

Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,Des vers désespérés, noirs de mélancolie;Le désenchantement, le néant, la folie,Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allieAvec la sève, avec l'âme d'amour remplie,Et la santé robuste et les cheveux flottants!Aujourd'hui que le corps est lassé, que la routeA fatigué mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,Se sont évanouis aux rayons du soleil.Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresseLa jeune illusion, au beau rêve vermeil,Et sent fondre son cœur en hymne d'allégresse.

Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,Des vers désespérés, noirs de mélancolie;Le désenchantement, le néant, la folie,Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allieAvec la sève, avec l'âme d'amour remplie,Et la santé robuste et les cheveux flottants!Aujourd'hui que le corps est lassé, que la routeA fatigué mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,Se sont évanouis aux rayons du soleil.Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresseLa jeune illusion, au beau rêve vermeil,Et sent fondre son cœur en hymne d'allégresse.

Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,

Des vers désespérés, noirs de mélancolie;

Le désenchantement, le néant, la folie,

Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.

O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).

Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allie

Avec la sève, avec l'âme d'amour remplie,

Et la santé robuste et les cheveux flottants!

Aujourd'hui que le corps est lassé, que la route

A fatigué mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,

Se sont évanouis aux rayons du soleil.

Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresse

La jeune illusion, au beau rêve vermeil,

Et sent fondre son cœur en hymne d'allégresse.

Voilà un poète et on a bien fait de le chanter en vers et de le célébrer en prose--discours du maire et strophes de M. Catulle Mendès mêlés--dans la petite ville de Lillebonne où il était né, voilà plus d'un siècle, car il avait cinquante-deux ans le disciple de Théodore de Banville qui, à dix-neuf ans, publiait lesVignes Folles, un des plus fiers recueils de vers de ce temps-ci.

Je dois dire que tel journal normand, lePatriote de Normandie, ne s'est point montré fort tendre envers la mémoire d'Albert Glatigny, reprochant au poète certaine pièce de vers indignée--et injuste--écrite contre Rouen et les Rouennais à l'époque de l'invasion prussienne. La protestation duPatriote de Normandien'a pas empêché le préfet de la Seine-Inférieure, M. Hendlé, de se rendre au banquet des poètes, et la fête de Lillebonne s'est terminée par de la musique, des discours et des vers.

Tout cela était fort champêtre, mais je doute que ce fût aussi pittoresque vraiment que le garden-party de l'ambassade d'Angleterre, samedi dernier. Cela, c'était charmant. Un cadre délicieux, avec un des premiers et rares coups de soleil de la saison, sur la masse d'arbres qui entoure la pelouse du jardin, pelouse d'un vert tendre, d'un vert d'Écosse, et là-dedans des robes claires, des élégances raffinées, de jolies taches blanches, bleues, roses, jaunes, mauves, lilas clair, des ombrelles, des dentelles, de jolies femmes, des buffets fleuris, les vestes rouges des musiciens tziganes corrigeant le noir des redingotes masculines. Rien de plus exquis avec plus de modernité et de correction. Et lady Lytton, avec sa grâce de beau lys britannique, faisant les honneurs de ce jardin à ses hôtes. Voilà le plus charmant five o'clock de la saison.

Je n'ai rien dit (laissons là les mondanités pour les immondanités), je n'ai rien dit des jeunes meurtriers qui ont stupéfié l'attention publique et qu'on a jugés la semaine passée. Peut-être est-il bien tard pour parler d'eux, et puis on en a fort parlé. Journaux graves, journaux parisiens, tous se sont posé une question assez inquiétante:

--Pourquoi le crime se fait-il si précoce?

Le fait est qu'on devient assassin, dans le monde où l'on tue, avant l'âge requis pour être bachelier, dans le monde où l'on étudie.

S'ils ne vont pas à la butte, comme ils disent, les meurtriers de la vieille femme (aller à la butte c'est monter sur l'échafaud), si on leur épargne le couperet, c'est qu'ils sont trop jeunes. Mineurs devant le bourreau. L'assassinat n'émancipe pas.

Autrement, ils auraient dix fois mérité la mort, et je ne crois pas que la société ait vu souvent apparaître d'aussi jolis monstres. Complets, ces petits messieurs. Rosa-Josépha, au physique, n'est rien comparée à ces déformations morales. Ma parole, on serait tenté de se rallier à la doctrine doucement féroce du docteur Lombroso.

M. Lombroso est un médecin italien, un anthropologiste, qui propose de supprimer le crime en supprimant préalablement le meurtrier. Tel être arrive au monde en y apportant les signes et les stigmates du crime. Qu'on le tue.

--Avant qu'il soit devenu criminel?

--Oui. Au moins on lui évitera toute mauvaise action.

Ce paradoxe terrible devient, quand on considère des misérables pareils à ceux qui onttravailléà Courbevoie, une vérité pratique et qu'on pourrait croire utile.

En fait detravailleurs, qui ne travaillent pas, j'aime encore mieux ceux dont nous parlait si joliment l'autre jour M. Paulian, les mendiants, à propos desquels notre confrère Yvan de Wœstine nous conte une bien jolie anecdote qu'il tenait de Villemessant.

M. de Villemessant avait toujours des sous à même sa poche pour les donner aux mendiants, et, chaque matin, il en mettait un dans la sébille d'un aveugle qui stationnait sous une porte. Un jour il lui donna une pièce d'or de quarante francs qui s'était égarée dans les cuivres. S'apercevant de son erreur, il revint au pauvre, qui n'était plus à sa place, mais dont on lui indiqua le domicile, et qu'il trouva à déjeuner, en famille, dans une très proprette salle à manger. Le but de la visite exposé, l'aveugle plongea les mains dans un sac en disant: «Je n'ai pas encore fait ma caisse; permettez que je cherche... Ah! la voilà, en effet.» Et il sortit la pièce d'or, qu'il tendit du côté de Villemessant. Celui-ci avait déjà fait deux pas pour se retirer, lorsque le mendiant le rappela en ces termes:

--Hé, monsieur, c'est un sou que vous me devez.

Ah! que nous avons de chemin à faire avant d'avoir cultivé comme il faut la plante humaine.

Je vais prêcher. Je m'arrête. Laissons là gredins et mendiants et allons au vent de mer, respirer un peu d'air pur! La mer! Elle serait parfaite si elle n'avait pas la plage pour correctif et pour bordure l'inévitable tout Paris que l'on fuit ici pour le retrouver là-bas. Il est vrai qu'on a l'air de le fuir peut-être simplement pour avoir l'occasion de le retrouver.

Rastignac.

Une instruction judiciaire est ouverte contre les membres du conseil d'administration du canal de Panama. Lundi M. de Lesseps a été interrogé, au Palais de Justice, par M. le conseiller Prinet. Voilà donc un homme qui a connu toutes les vanités des gloires officielles et tous les orgueils, plus légitimes, de la popularité, qui est grand-officier de la Légion d'honneur, dignitaire de tous les ordres de l'Europe, académicien, qu'on a appelé «le grand Français» dans les journaux, et, ce qui est plus caractéristique encore, «le père Lesseps» dans les faubourgs; et cet homme, à quatre-vingts ans passés, s'assied, dans le cabinet d'un magistrat instructeur, sur la chaise où se sont assis les banquiers véreux arrêtés sur la route de Bruxelles!

Sans préjuger le dénouement de cette lamentable affaire, on peut lui trouver déjà quelque chose de tragique dans sa banalité. Cette froide mise en scène du Palais de Justice, le cabinet sévère des juges d'instruction, la présence du greffier, qui a cent fois entendu les mêmes questions et les mêmes réponses, à peine tiré de son indifférence professionnelle par la grandeur du personnage qu'il a devant lui, le va-et-vient monotone du gendarme dans le long et sombre corridor; tout ce qu'on peut évoquer ajoutera à l'impression et au regret causés par cette nouvelle de la poursuite. Mais on se dit aussi dans le public que, pour en venir là, il faut y avoir été contraint par l'irrégularité flagrante de l'affaire.

Cette affaire de Panama tournant mal, j'imagine qu'on en eût pris son parti dans l'opinion, si elle avait été liquidée à temps. On s'en fût consolé comme d'un beau rêve évanoui. On en eût peu voulu à M. de Lesseps de s'être trompé. Ce qui a tout gâté, c'est l'optimisme entêté de son entourage, persuadé de bonne foi, je l'espère, que M. de Lesseps devait réussir encore, ainsi qu'il le pensait lui-même, ayant dans son étoile une confiance aveugle d'Oriental fataliste. C'est cet optimisme qu'on a voulu faire partager au public par tous les moyens. On a marché, marché quand même, dissimulant la vérité, sans doute avec l'espoir qu'elle serait plus belle le lendemain. On est demeuré dans cet état d'esprit du joueur qui tient le point sur le coup qu'il a perdu, s'il lui reste de quoi en essayer un autre qu'il compte gagner. L'entraînement est venu, menant aux procédés illicites, faisant oublier les prescriptions de cette terrible loi sur les Sociétés, loi constamment violée, qu'on ne songe guère à appliquer aux affaires triomphantes, mais qui est un glaive toujours nu que la justice jette dans la balance des vaincus!

** *

Dans le cas présent, je suis persuadé qu'on eût souhaité ne pas poursuivre. M. de Lesseps est un «sympathique» par ses défauts aussi bien que par ses qualités. S'il n'a pas eu l'idée première, l'invention du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens campés en Égypte en 1832, la foule lui attribue le mérite, et il a eu la gloire incontestable d'avoir mené à bien la plus grande affaire de notre temps. Pour y arriver, il montra une vitalité prodigieuse, une indomptable fermeté. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du succès de Suez au succès assuré de toute entreprise semblable. On avait creusé le sable, on couperait des montagnes, voilà tout. Dans l'exécution même du projet de Panama, il voulait, forçant une fois de plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite, abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut qu'ensuite. Au début l'imagination du public, fier du succès du Suez et enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir d'illusion dans la conception de Panama.

De cette complicité de la première heure, il est resté quelque chose. C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux étonnement que nous avons éprouvé à l'annonce des poursuites, prévues pourtant et impossibles à éviter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose pouvait être sauvé, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les responsabilités pécuniaires qui pourraient être établies ne serviront de rien. Qu'est-ce que quelques millions récupérés, si on les récupère, en présence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va. C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matérielle. C'est le déshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'énergie et de verdeur pour les prévenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un auteur dramatique, nous dira peut-être un jour ce qu'il a éprouvé, lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et financier de Panama. On devine ses hésitations, ses regrets, son chagrin.

Mais la justice égalitaire n'admet pas de déni. Le philosophe, en ses jugements, peut faire la différence entre les irrégularités qui naissent de l'illusion, de la négligence, de l'excès de confiance en soi, et celles qui naissent de la fraude préméditée et voulue. La justice n'a pas le droit de faire cette différence. Sollicitée il faut qu'elle agisse. Son abstention deviendrait de la complicité et ferait peser sur elle et sur l'État, au nom de qui elle agit, une responsabilité morale qui serait trop lourde à porter.

Dégager la responsabilité morale des uns, faire la part des mêmes responsabilités chez les autres, c'est tout le procès. Il s'y agit bien moins de débattre des intérêts, qui paraissent irrémédiablement compromis et que le débat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une satisfaction à la conscience publique, inquiète de cet effondrement et désireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit déjà que les difficultés techniques, que les erreurs d'appréciation sur la nature et la dépense des travaux ne sont pas les seules raisons de la catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un entourage, fanatisé par le nom de M. de Lesseps et son précédent succès, se disant que, l'affaire devant réussir, les moyens importent peu. Il y a des généraux qui ont gagné des batailles ou enlevé des places par des coups hardis qui, s'ils eussent échoué, les auraient conduits devant le conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis, à l'heure même où les difficultés naissaient, un caractère financier que celle de Suez n'avait pas eu, au même degré en tout cas. L'affaire, ne se soutenant pas d'elle-même, a été soutenue, à la Bourse et ailleurs, au prix de gros sacrifices. Peut-être quelques-uns de ceux qui étaient à sa tête se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et de la fable du chien qui, après avoir essayé de défendre le dîner de son maître contre une bande de chiens affamés, se décide à en prendre sa part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchés avec les ingénieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onéreux, à mesure que l'espoir diminuait de mener à bien l'œuvre commencée. On a vu ces marchés résiliés, repris, cédés, dans de mauvaises conditions, avec des indemnités consenties, des matériels rachetés, des concours presque uniquement nominaux chèrement acquis. Bref, à mesure que les choses allaient plus mal, on a pratiqué à la fois une politique de faiblesse et une politique de risquons-tout.

** *

Sur qui, maintenant, pèseront les responsabilités? Qui accusera-t-on justement d'avoir appliqué à l'entreprise du Panama le système des «petits paquets», au lieu de l'abandonner si elle devait être abandonnée, alors que les ruines étaient moins profondes, ou bien de mettre plus nettement le public au courant des nécessités qui pesaient sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins, j'imagine, M. de Lesseps vieilli, déifié, devenu une sorte de Victor Hugo de l'industrie, devant qui la vérité dite ressemblait à un blasphème proféré, que ceux qui l'ont entouré et ont propagé des illusions qui devaient les avoir quittés.

La presse a joué, ainsi que la politique, un grand rôle dans cette affaire. On ne pense pas que ce rôle ait été bon. La presse, trompée elle-même ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop encouragé des espérances cruellement déçues aujourd'hui. Elle n'a vu, elle n'a montré en tout cas, que le côté qu'on pourrait appeler le côté poétique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu'à la briser, célébré la grandeur du but poursuivi, négligé de s'enquérir d'assez près des moyens dont on disposait pour l'atteindre, entraîné--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et devaient rester prudents. Les journaux ont été les complices de l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama. Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou s'étaient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui est triste à dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui ont donné le champ à la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire, n'ont parié que pour faire chèrement acheter leur silence. A mesure que les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non plus pour les guérir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-être, en ces temps, n'a été exploitée par la presse à un degré égal. Le Panama a eu le triste mérite de faire naître par centaines ces singuliers organes, à publicité intermittente, qui paraissaient quinze jours avant une émission ou une assemblée d'actionnaires, pour disparaître quelques jours après! Les concours, même non désintéressés, n'ont pas coûté aux actionnaires autant que les attaques arrêtées. La presse a donné, ici, une preuve de sa puissance considérable, et aussi cette idée fâcheuse que cette puissance n'était pas toujours bien employée. La chute du Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse autrement même que dans ses intérêts matériels.

Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'être taxé de complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du chagrin, même à ceux qui l'avaient prévue depuis assez de temps, et que les poursuites contre les administrateurs, si imposées qu'elles soient à la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mélancolique regret. Il est triste toujours de voir s'évanouir un beau rêve, fût-il peu raisonnable, et de voir disparaître une renommée éclatante. Avec quelle amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de près doivent-ils songer aux jours d'autrefois, à ces luttes pour Suez où à trois ou quatre reprises tout parut perdu «fort l'honneur», resté intact, et aux triomphes définitifs qui vinrent bientôt après les plus redoutables crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des Français, fut véritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu la nature, on avait vaincu les résistances des hommes. Docile instrument du génie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille Égypte. Sans doute, on avait espéré une semblable journée en Amérique. Mais l'argent, instrument faussé cette fois, est demeuré impuissant. Waterloo a succédé à Austerlitz. La misère suprême, ce n'est pas tant la défaite que la façon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularité de M. de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit l'issue du procès. Ou eût admis, je veux le répéter encore, l'aveu formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en fût pris de son déboire aux ingénieurs qui avaient étudié les lieux, et son admiration fût restée intacte vis-à-vis M. de Lesseps. Mais on lui pardonnera malaisément la ruine lentement venue par une situation longtemps dissimulée, les faiblesses et les audaces de son administration, encore que la justice suprême, pour la juger, doit se mettre dans l'état d'esprit où il a vécu, où on l'a fait vivre. Mais, si ventre affamé n'a pas d'oreilles, bourse vidée n'en a pas plus!

LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX.--Défilé des pénitents serendant au monastère.--Dessin d'après nature de notre envoyé spécial, M. Kauffmann.

La cuisine de la «Fosada».

Chaque année a lieu, au mois de mai, un pèlerinage qui, par le décor dans lequel il se meut et la naïveté toute primitive qui préside à ses apprêts, est un des plus propres à nous reporter à ces siècles de foi où les routes se couvraient de pèlerins et où les églises regorgeaient de pénitents. C'est le pèlerinage au monastère de Roncevaux, que nous venons d'entreprendre à l'intention des lecteurs de l'Illustrationet que nous avons heureusement accompli, grâce à l'amabilité du consul d'Espagne à Saint-Jean. M. Aguirre.

Chanoine manœuvrant la                 La confession des pèlerins.   Un «carabinero» sous la pluie.masse d'armes de Roland.

Roncevaux est trop célèbre pour que nous rappelions ici les souvenirs qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste decarabinerosnous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien pâles et bien piètrement vêtus, ces malheureux soldats, dont l'un s'abrite sous un vénérablepépin, fouetté par le vent et maugréant contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura tout oublié. Nous franchissons le col de Roncevaux à 1,100 mètres d'altitude, et, après avoir passé devant les ruines de la chapelle fondée par Charlemagne, nous arrivons devant le monastère. C'est un vaste bâtiment massif dominé par deux tours carrées, et dont l'église gothique renfermeNostra senora de Roncevallos, surchargée d'ornements.

Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur laquelle jadis prêtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux chanoine qui nous accompagne nous montre lesmasses d'armesde Roland (?) qui pèsent douze à quinze kilos chacune, et il les manœuvre d'une façon effrayante pour nos têtes.

Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour voir l'arrivée des pèlerins. Revêtus d'une blouse noire en cotonnade ou en lustrine, serrée à la taille d'une cordelette, la tête recouverte d'une cagoule relevée par derrière, ils portent sur l'épaule une lourde croix formée de deux branches massives clouées l'une sur l'autre, et s'avancent lentement, précédés des alcades (maires) de leurs communes, ces derniers revêtus du long manteau municipal et armés de la badine de la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la croix sur le dos, jusqu'à 30 ou 40 kilomètres dans la montagne. La plupart de ces pèlerins sont des habitants des vallées voisines qui viennent là pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs vœux à la vierge du monastère. Tous sont Espagnols.

Le retour des pénitents.

Après un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre. Brutalement, à coups de badine, il font former les rangs, et tous, les uns égrenant leur chapelet, les autres récitant des oraisons, s'avancent au pas accéléré; entre les deux files se tiennent le clergé et les femmes, mères ou sœurs des pénitents. C'est un spectacle fantastique. Notre dessin représente la procession au moment où elle passe devant l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland.

Quand nous pénétrons dans l'église, les pèlerins ont relevé leur cagoules et écoutent l'office divin appuyés sur leur croix ou prosternés contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers confessionnaux sont pris d'assaut; le pénitent, debout, s'incline vers le prêtre, qui le tient embrassé en lui couvrant la tête de son camail, puis il va communier.

Immédiatement après, les pèlerins, laissant leur croix dans l'église et enlevant leurs costumes de pénitents, se mettent en devoir de dévorer leur premier repas, qu'ils ont bien gagné. Laposada(auberge), située près du monastère, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque des spectacles. Autour de son immense cheminée, où brûlent d'énormes branches de chênes, bout leputcherro(pot-au-feu) traditionnel, et mijotent ou rôtissent les quartiers de viande et les mets les plus variés dans des récipients de toutes formes. Sur des bancs ou des tabourets se chauffent les pèlerins; mendiants, carabiniers, filles d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent, boivent, dans une atmosphère épaisse, puante d'huile rance et d'ail, et dans une demi-obscurité que rend plus sombre encore la couche de suie dont les murs sont tapissés.

La procession, au retour, s'effectue dans le même ordre et refait dans la journée les 30 ou 40 kilomètres de la nuit précédente.

P. Kauffmann.

On aimerait quelquefois n'avoir pas si complètement raison. Sans doute, le triomphe donne toujours au cœur une sensation d'une certaine saveur fort agréable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas été fâché de voir les événements météorologiques continuer de prouver l'abaissement de température signalé par moi, sous ma propre responsabilité, et donner ainsi le démenti le plus formel à ceux qui m'avaient contredit. J'aurais peut-être quelque droit à jouir de mon triomphe et à imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes contradicteurs, dont l'un surtout mériterait grandement le pilori. Mais soyons généreux! La science doit être, avant tout, impersonnelle, et ce qui nous intéresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les faits. La question posée ici est assurément la plus grande actualité scientifique de l'année, et, comme nous le remarquions tout à l'heure, il eût été de beaucoup préférable que les événements ne me donnassent pas si complètement raison. Une année sans printemps, ce n'est gai pour personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomètre et le baromètre ont fait perdre cent mille francs à la journée du Grand-Prix de Paris, un million au seul département de Seine-et-Oise dans la seconde semaine de juin, plusieurs centaines de millions à l'ensemble de la France. Et puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie répandent dans l'atmosphère une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais beaucoup mieux avoir eu tort.

L'été nous dédommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le prouve. En général, même, contrairement à ce que le sentiment des justes compensations devrait faire espérer, les hivers les plus rigoureux ont été suivis d'étés froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et il faudrait un changement radical de régime pour nous ramener les chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tôt serait le meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosité de placer un thermomètre à minima sur le gazon d'une pelouse, librement exposé au rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu à 0°, 8! Et nous sommes au solstice d'été, et non au pôle, mais à Paris--ou à Juvisy--à la latitude de 48°.

Il ne sera pas sans intérêt d'examiner en détail cette situation climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis plusieurs années.

Les chiffres ont souvent un certain air rébarbatif qu'ils ne méritent certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de compter des sommes à recevoir, et, selon toute probabilité, un rentier, un commerçant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de chiffres dans un but intéressé, ne les trouvent jamais assez longues. Pourquoi n'envisage-t-on pas du même œil les données d'un thermomètre? Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne sont pas assez précis pour être satisfaisants, et que si nous voulons nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la température depuis plusieurs années, ce sont les chiffres exacts du thermomètre qu'il faut savoir comparer entre eux.

Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirmé pour chacun de leur pays ce que j'avais signalé pour la France, et ce que M. Lancaster avait, de son côté, signalé pour la Belgique. Ceux d'entre nos lecteurs qui tiennent à savoir exactement à quoi s'en tenir sur la question seront sans doute satisfaits de posséder ici les données du sujet, et ce sera là, nous l'espérons, une excuse suffisante pour l'aspect peu littéraire et encore moins artistique des nombres que nous allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les phrases.

Commençons par Paris.

La température normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10° 1.

Voici celle des six dernières années:

Différence1885          9º 9   -0º 21886         10º 2   +0° 11887          8º 8   -1º 31888          8º 9   -1º 21889          9° 5   -0º 61890          9º 3   -0° 8

Les six années sont au-dessous de la normale, à l'exception de 1886, qui est très légèrement supérieure. La moyenne de l'abaissement des quatre dernières années est 0° 98.

Marseille.--La température normale à l'observatoire de Marseille est 14° 2. Voici celle des six dernières années:

Différence.1885         14° 3   +0° 11886         14° 3    0º 01887         13° 1   -1º 11888         13º 4   -0º 81889         13º 4   -0º 81890         13º 5   -0º 7

Les quatre dernières années sont au-dessous de la normale, d'une moyenne de 0º 85.

Arles.--La moyenne normale est, à Arles, de 14° 8 (Observations de M. Cornillon). Les dernières années ont été:

Différence.1885    11º 2   -0º 51886    11º 3   -0º 51887    13º 3   -1º 51888    13º 3   -1º 51889    13º 2   -1º 61890    13º 5   -1º 3

Toutes ces six années sont inférieures à la normale. La moyenne du taux de refroidissement des quatre dernières est 1° 5.

Perpignan.--Le refroidissement moyen des quatre dernières années est de 1° 7.

Semur(Côte-d'Or).--Observations de M. Creuzé. Température moyenne: 10° 8.

Différence.1885    10º 3   -0º 51886    10º 1   -0º 71887     9° 0   -1º 81888     9° 4   -1º 41889     9° 5   -1º 31890     9º 3   -1º 4

Température en baisse pour toutes les années. Moyenne de l'abaissement des quatre dernières: 1° 5.

Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations françaises. Les témoignages qui précèdent suffisent pour constater le fait de la manière la plus irrécusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, la température est en baisse sur toute la surface de la France. Cette diminution s'exerce à peu près sur tous les mois de l'année; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de ce qu'ils devraient être.

Le témoignage est le même en Belgique. M. Lancaster, le savant et laborieux météorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relevé les différences suivantes. Température moyenne normale: 10° 3.

Différence.1885    10º 0    -0º 31886    10º 5    +0º 21887     9° 1    -1° 21888     8º 9    -1º 41889     9º 8    -0º 51890     9° 6    -0º 7

La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0° 95.

Mêmes témoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William Ellis, directeur, du service météorologique de l'Observatoire de Greenwich, nous a adressé des observations montrant quetoutes les stations météorologiques de la Grande-Bretagnemanifestent la même dépression thermométrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la température normale est 9° 7:

Différence.1885    9º 2    -0º 51886    9º 3    -0º 41887    8° 8    -0º 91888    8º 7    -1º 01889    9° 3    -0° 41890    9º 2    -0º 5

Les six années sont inférieures à la normale. La différence des quatre dernières est 0° 70.

Allons en Espagne, nous constaterons les mêmes faits. La température moyenne de Madrid est 13° 5. M. Arcimis, directeur du bureau météorologique, nous a envoyé pour la période sur laquelle nous avons appelé l'attention:

Différence.1885    12º 5   -1º 01886    13º 0   -0º 51887    13º 0   -0º 51888    12º 1   -1º 41889    12º 9   -0º 61890    12º 7   -0º 8

Comme en Angleterre, ces six années sont au-dessous de la normale. La moyenne des quatre dernières donne -0° 80.

Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les résultats suivants pour Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola):

Turin.Normale: 12°, 1.

Différence.1885    11º 8   -0º 31886    12º 6   +0º 51887    11º 6   -0º 51888    11º 1   -1º 01889    11º 4   -0º 71890    11º 3   -0º 8

L'année 1886 a été moins froide, mais très pluvieuse. Les quatre dernières années donnent comme moyenne:-0° 75.

Rome. Normale: 15° 3.

Différence.1885    15º 8   +0º 51886    15º 6   +0º 31887    15º 2   -0º 11888    15º 1   -0º 11889    14º 9   -0º 41890    14º 9   -0º 4

Moyenne des quatre dernières années: -0º 25.

Naples. Normale: 16° 2.

Différence.1885    16º 9   +0º 71886    16º 5   +0º 31887    15º 8   -0º 41888    15º 4   -0º 81889    15º 3   -1º 01890    15º 1   -1º 0

Moyenne des quatre dernières années: -0° 80.

On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le même langage que l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception pourtant, peut-être à cause de sa situation topographique. Continuons notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest et Prague qui vont nous répondre.

Vienne. Normale: 9° 3.

Différence.1885    9º 3    0º 01886    9º 2   -0º 11887    8º 5   -0º 81888    8º 3   -1º 01889    8º 9   -0º 61890    8º 9   -0º 4

Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 70.

Buda-Pesth. Normale: 10° 5.

Différence.1885    10º 4   -0º 11886    10º 3   -0º 21887     9º 5   -1º 01888     9º 0   -1º 51889     9º 5   -1º 01890    10º 1   -0º 4

Toujours même témoignage. La moyenne de la différence des quatre dernières années est de -0° 98.

Prague. Normale: 8° 9.

Différence.1885    9º 2   +0º 31886    9º 3   +0º 41887    8º 2   -0º 71888    8º 2   -0º 71889    8º 7   -0º 21890    8º 7   -0º 2

Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 45.

Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgré leur valeur intrinsèque que rien ne peut remplacer, considérons seulement les différences fournies par la moyenne thermométrique des quatre dernières années. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin -0° 75; Munich -1°4; Carlsruhe -1° 75; Hambourg -1° 3.

Si nous allons plus loin, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Russie, les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie, Saint-Pétersbourg, Moscou, indiquent des différences d'autant moins sensibles que l'on s'éloigne davantage de la France. M. Adam Taubsen, directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les observations faites à Landbokojskoles, près Copenhague, et à Tarm, à l'ouest, dans le Jutland: elles sont légèrement au-dessous de la normale, mais à peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut météorologique norvégien, nous a adressé les observations faites à Christiania: elles sont également voisines de la normale, et même légèrement supérieures en ces deux dernières années. Plus loin encore, à Bodo et Haparanda, la température a été supérieure à la moyenne normale.

L'ensemble de ces comparaisons établit, sans que le moindre doute puisse subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, le climat de l'Europe presque entière, à l'exception seulement de l'extrême-nord et du nord-est, subit une température inférieure à la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une période froide.

C'est là un fait aussi incontestable que la lumière en plein midi et qui intéresse autant l'agriculture et la santé publique que la science pure.

Grâce aux progrès sociaux, notre regard peut facilement embrasser aujourd'hui sous un même coup d'œil l'ensemble de l'Europe, et nous pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances étaient limitées à la France seule. Nous savons que la température a baissé; mais nous savons en même temps que l'abaissement n'est pas le même pour tous les pays, qu'il y a une région de minimum, autour de laquelle les différences vont en diminuant, et qu'au-delà d'une certaine zone ces différences n'existent plus.

Cette distribution des températures nous prouve que la cause du refroidissement actuel n'est pas générale, que, par exemple, elle ne réside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localisée à la région que nous venons de signaler. Il en a été de même pour les froids si rigoureux de l'hiver dernier: la température a été très douce en Islande, en Sibérie, aux États-Unis, etc.

Si nous classons les stations dans l'ordre décroissant des différences observées (moyennes des quatre dernières années) nous formons le petit tableau suivant:


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