L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913(Agrandissement)Ce numéro comprendvingt-quatre pages, dont quatre en couleurs. Il est accompagné deLa Petite Illustration, Série-Roman n° 1, contenant la première partie du roman de M. Marcel Prévost:Les Anges gardiens.ARMÉE NOIRELa grappe humaine: un débarquement detirailleurs sénégalais, avec armes et bagages, à Grand-Bassam.Voir l'article, page 192.LA PETITE ILLUSTRATIONLe numéro prochain deLa Petite Illustration(n° 2, 8 mars) contiendra une pièce de théâtre:AlsacedeMM. Gaston Leroux et Lucien Camille,dont le retentissement a été si grand et dont la carrière se poursuit avec tant de succès au théâtre Réjane; le numéro suivant (n° 3--15 mars) contiendra la seconde partie du roman deM. Marcel Prévost:Les Anges gardiens.COURRIER DE PARISLE THÉIl a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien pressé qui rabat des visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui se retirent à regret. Le ciel, en même temps que les musées, a l'air de fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du thé. Où le prendrons-nous? Je suis bien embarrassé. Dans les Ritz et les Palace étincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel évoquant laRiviera? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de thés divers nous sollicitent, nous font signe. Il y a les thés du boulevard, de la rue de Rivoli, de la place Vendôme, des Champs-Elysées, les thés à musique et à tziganes, si brillants, si montés d'allure, tout fumants d'animation et de vie heureuse. Il y a les thés, calmes et ramassés, de la rive gauche, où l'on trouve toujours de la place, les thés du silence où viennent décemment s'asseoir des gens âgés et très comme il faut, des dames du faubourg à bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures très basses. Dans ces thés-là, de décor balzacien, on parle à voix de confesse et on est servi par un glissant maître d'hôtel qui a des façons de valet d'évêque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des tasses à fleurs 1840 à bordure un peu dédorée... On pense, en les voyant, à de vieux sucriers de famille...Et il y a, dans des rues peu passantes, les thés discrets et voilés de guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de thés mystérieux...Il y a les thés exotiques, les thés russes, tout bardés de samovars, qui font songer à Tourgueneff, à Tolstoï, à Gogol, à toutes les héroïnes en offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les thés indiens où des Cinghalais mordorés aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop noir sous un plumait de cils... Et il y a les thés traditionnels, dans les sages magasins sans amusettes ni babioles, où sur des rayons de bibliothèque sont uniquement rangées les grandes boîtes sombres et carrées, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent à des lanternes magiques peintes en noir. Une odeur d'épice et de fer-blanc, de tôle vernie et de vapeur parfumée, flotte dans l'honnête salle que l'on quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre à la main, un petit sac vite fait et ficelé «pendant que ça refroidit».Il y a le thé anglais, dressé à l'anglaise dans toute sa rigueur britannique, et pris à l'anglaise par des Anglais,des vrais, qui ne parlent pas le français, même et surtout s'ils le savent, et qui opèrent dignement comme s'ils étaient en bateau et sur un desleurs. Il y a le thé chez le grand pâtissier, dans une pièce en glaces, une pièce voisine et réservée, et ce n'est déjà plus le thé proprement dit, le véritable thé. C'est un thé mou, impersonnel et dénué de saveur, un thé banal et qui sent la province, presque un thé de table d'hôte. Et, en dessous, nous avons le thé touchant et qui déchaîne la pitié, celui du petit pâtissier, où une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux guéridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destinés aux consommateurs assez opulents pour réclamer le coûteux breuvage. C'est un thé, quand par hasard il est demandé par le client riche,qui a le droit de s'asseoir... ah! c'est un thé qui bouleverse la maison «fondée en 1875»! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrière-boutique, toutes manches relevées sur ses poignets, comme s'il se battait avec un dîner de trente couverts. Enfin, après de longues allées et venues, il est apporté, servi petit à petit, avec des sourires qui signifient: «On vous gâte!» Et quand il est bu, que la tasse ébréchée est vide, il faut voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long des phalanges, interroge de loin: «Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!», tandis que, toutes les trois ensemble, à qui arrivera la première, elles proclament vivement: «Inthé.»Il y a le thé en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la médisance et de sucrer la calomnie. C'est à ce thé-là que se pratiquent savamment les variations de la crème, et les manières du lait, depuis lenuageet ledoigtjusqu'à lalarmeet ausoupçon. Un soin particulier préside à la cérémonie. Rien n'est laissé au hasard. Tout a une importance prévue, calculée; la forme des tasses, leur transparence et leur fragilité, leur couleur, le choix de la théière, porcelaine, métal ou bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gâteaux et des menues friandises. Le plus souvent, professe à ces thés la personne qui, mieux que toute autre, a la prétention de savoir comment on le fait et qui opère en démontrant, qui n'hésite pas sur la seconde où l'eau se décide à bouillir, la façon de la mêler aux feuilles, le temps qu'elles doivent tremper... Et elle possède aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer à point... se révéler, en un mot, théiste impeccable.Et il y a, enfin, le thé modeste et sans apparat, l'égoïste thé que l'on prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train, avant de lire ou de travailler. Le chat, à même la table, vient du bout de son nez gris, ventre de souris, tâter les tartines de pain un peu trop grillé... et l'on boit à petites gorgées, pensif, en regardant les toits qui ont l'air du paysage inégal et profond de notre passé......Non, mais dites-moi d'où vient ce besoin, ce tenace engouement, cette mode, cette exigence quotidienne du thé, qui parle en nous à la même heure?Je crois que c'est un instinctif désir de repos, de réconfort léger. Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentrée, qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brûlante pour y tremper sans déception nos lèvres plus chaudes qu'elle.Et puis, le thé pris en commun dans tous les endroits bien machinés où l'on a coutume de l'aller quérir, ce thé prompt, vif et volant, aussitôt servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'hôtel à l'étranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en l'absorbant, revenir de quelque part où nous n'étions encore jamais allés, d'un musée, d'une promenade, d'une excursion. Le thé semble fait pour classer et mettre en ordre des tout récents souvenirs qu'il aide àdéposeren nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et artificielle conviction que l'existence est une chose agréable, aisée, une boisson facile qui s'avale à petits coups en entendant rire une femme et soupirer des violons. Du thé gracieux et de parade, du thé public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la beauté: l'entrée, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une seconde, de moins que rien, mais un amusement féminin, si intense dans sa gentille fièvre, que d'arriver, de voir, d'être vue, arrêtée, dévorée au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on revient... Watteau, ramené parmi nous, ne manquerait pas de peindre desthés, des thés animés, chuchotants, gais et mélancoliques, pleins du murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brève détente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les traits, sur les impénétrables fronts, dans l'abandon des corps lassés mais non vaincus. A défaut du philosophe bleu, du tendre et déchirant poète de l'Embarquement, qui donc, en ces jours étonnants de sensibilité si complexe et si fine, quel artiste à la fois nonchalant et profond, mondain et humain, dominateur de soi-même et passionné, pourrait se sentir attiré par l'idée séduisante, et d'une élégance amère, d'être le peintre des femmes de «quatre à six», des goûteuses de notre temps, de cette heure spéciale de notre histoire, pour mériter qu'on l'appelât plus tard le Watteau des buveuses de thé?Henri Lavedan.(Reproduction et traduction réservées.)UN ROMANCIER ÉDUCATEURMARCEL PRÉVOSTA l'heure où sévit la fièvre du théâtre, Marcel Prévost, plus confiant dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles sont attendues avec la ferveur la plus passionnée: ce sont celles aussi qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilégiée et toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les raisons, non plus que de résumer une oeuvre familière à tant de milliers de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs années que Marcel Prévost n'avait point publié de roman: il était tout entier aux enfants de Françoise et penché sur «la nouvelle couvée», discutant des programmes. Par sa date même dans la carrière de son célèbre auteur, le roman qui inaugure le premier numéro deLa Petite Illustrationapparaît ainsi avec un caractère bien particulier et, en quelque sorte, historique: c'est le retour du maître prodigue!... De plus, ce silence du romancier, dans le recueillement de l'éducateur, n'est-il point profondément significatif? N'est-ce point la révélation même de l'esprit secret qui a inspiré toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avecles Anges gardiens, va se manifester si clairement?Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prévost.C'était sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit perron chargé de fleurs, qui éloigne Paris, transfigure le Trocadéro, et où se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du maître de la maison. Près de la porte ouverte, recevant toute la lumière et toute la gaieté, se dressait la petite table d'acajou brillant, où, chaque jour, sa montre sous les yeux, s'assied à la même heure et pour le même temps le méthodique romancier du caprice féminin. Là, en vérité, la création littéraire ne semble avoir rien de mystérieux: c'est un travail pareil à tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide et disciplinée. Lorsque, jadis, Marcel Prévost se présenta à l'École polytechnique pour s'assurer devant sa famille la liberté d'écrire, il n'apportait aucune aptitude particulière aux mathématiques que celle de son extrême intelligence. Et c'est par là, en souvenir de ce succès facile, qu'il est demeuré si confiant dans l'effort de l'esprit, persuadé que tout est aisé, science ou art, à un cerveau qui se gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de volonté clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son regard bleu, réfléchi et accueillant, dans l'équilibre de sa carrure, sa sûre cordialité, ses amitiés éprouvées, jusque dans la bonne grâce et la précision avec laquelle il explique lui-même son mécanisme intellectuel. Il est un organisateur incomparable, dont l'activité prodigieuse est tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la société, dans la famille, dans l'amour. Il n'écrit que pour en mettre partout, le plus possible, par les moyens les plus sûrs.--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pédagogie.Sur la petite table, en effet, à côté de textes grecs et de dictionnaires latins (Marcel Prévost est un humaniste de tous les jours), il y avait un grand cahier cartonné. Ce cahier, qui est toujours là, sous la main, sert à tout. Marcel Prévost y note pêle-mêle ses lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman. Ces plans sont aussi développés que le roman lui-même. Marcel Prévost estime qu'il n'a l'esprit net que la plume à la main: habitude d'algébriste. Sur le papier, il discute avec lui-même, se formule des objections, et y répond. Quelquefois, il écrit le lendemain en face de ce qu'il avait consigné la veille: «idiot!» Or, sur ce cahier à tout penser, fraternisaient, avec les derniers conseils à Françoise, les premières notes surles Anges gardiens.Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement contemporain du beau traité d'hier. Je crois même le contraire, et ce n'est point là une oeuvre de quelques mois. Marcel Prévost travaille en mathématicien et raisonne en philosophe. Il conçoit d'abord, à propos d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en demeure là parfois très longtemps, presque inquiet, attendant l'involontaire trouvaille, l'imprévisible trait d'imagination qui lui permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire vivre ses personnages. Dix années durant, il a songé à écrire son livre sur l'Allemagne et n'a dû le thème romanesque deMonsieur et Madame Molochqu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est seulement lorsqu'il possède ainsi les deux éléments d'une oeuvre, l'idée qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe où, qu'il écrit ses trois cents pages. Ce travail, alors, il l'exécute très vite et fort ponctuellement, parce qu'il est né romancier et qu'il sait où il va. Tel est le cas desAnges gardiens. Conçus depuis longtemps à propos d'articles de journal, esquissés dans la délicieuseMissette, appelés enfin à la vie mystérieuse par l'influence secrète de Françoise maman, ils sont le début d'une série sur les personnages et les caractères les plus nouveaux, non pas même de l'heure, mais de l'instant présent.Attiré, dès qu'il a commencé d'écrire, par les femmes, ayant décidé tout à la fois de les prendre pour modèles, pour lectrices, et quasi pour pénitentes, Marcel Prévost a surtout été frappé, en une époque qui se démène, par leurs agitations. Le caractère dominant de «ce temps-ci» (c'est le sous-titre de la nouvelle série) lui parut être l'avènement du féminisme,--non pas d'un féminisme théorique, doctrinaire et propagandiste, mais d'un féminisme instinctif, multiple, partout présent, et bien souvent inaperçu. Or, ce féminisme, qui n'est point de la littérature, n'a en réalité pour les femmes qu'un seul sens: faire la même chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur des feuilles qu'ils habitent le «mimétisme». Nos contemporaines ont d'abord imité notre littérature, puis elles ont revendiqué nos droits, emprunté nos libertés, nos carrières. Elles devaient en venir jusqu'à prétendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos expédients et nos intrigues. C'est là, si je puis dire, la vue d'ensemble de Marcel Prévost, sa philosophie générale des moeurs actuelles. Qu'était-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui contrefaisait le jeune homme. Que sera demain «la Don Juane»? Une jeune femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que «l'Ange gardien»? Une aventurière du préceptorat, une déracinée qui joue les Julien Sorel, à la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait à reconnaître des espèces d'esprits, comme des espèces d'animaux. Il y a ainsi, beaucoup plus que des classes, des espèces sociales, et particulièrement des espèces féminines. L'instabilité de ce temps-ci, la multiplicité et l'incohérence des forces qui l'agitent, favorisent et hâtent la production de ces espèces féminines. Marcel Prévost en est le naturaliste diligent: il les baptise heureusement dès qu'il les a découvertes.M. Marcel Prévost.Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dépasse elle-même. Épris d'ordre, d'ordre quasi géométrique, né administrateur, ayant besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prévost est attaché, avec autant de mesure que de force, à la famille, au mariage, à tout ce qui lui paraît un principe de bon rangement dans la société. Il sait que l'affaiblissement des croyances religieuses a désemparé beaucoup de femmes, et il espère dans l'éducation où il voit le problème essentiel du moment, dont il attend tout salut. Là est le sens profond de sa pensée, la portée la plus haute de ses livres les meilleurs, sa hardiesse véritable.La vive étude que nous allons lire apparaît ainsi comme une suite naturelle de cette oeuvre pédagogique à laquelle, depuis quelque temps, il s'est consacré avec tant de goût et de succès. Les anges gardiens--la variété féminine de l'année--ce sont, non seulement ces étrangères, mais ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si légèrement la porte du foyer. L'intention de Marcel Prévost a été de nous présenter, en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne, Luxembourgeoise. Elles diffèrent d'âge, de tempérament, d'ambition et de dévergondage, n'ayant en commun que l'obscurité qui les entoure, ce qui persiste en elles d'ignoré, d'inexplicable, parfois même d'incompréhensible à elles-mêmes et d'involontaire. Chacune suit son intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles absolument responsables elles-mêmes? Loin de leur patrie, loin des leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, où elles se fréquentent toutes, où la meilleure et la dernière venue est bien vite prise à cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimité même des ménages, elles en voient les désordres, les faiblesses, les tares: comment ne seraient-elles point tentées d'en profiter...?Qu'on s'attende donc à trouver ici un type de femme aussi inédit que mystérieux. Qu'on s'attende aussi à trouver une forte et même assez sévère leçon.Avec une force, un éclat, une autorité qu'on n'oubliera plus, Marcel Prévost a voulu signaler un danger qu'on négligeait par paresse et dénoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez elles, en effet, prises à leurs propres frivolités, les mères d'aujourd'hui délèguent à peu près au hasard leur devoir essentiel. Ne cherchons pas ailleurs la cause première du mal, car on n'élève pas une âme par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant à une bonne, ni surtout une jeune fille à une étrangère, recrutée dans une agence, dont on ignore le passé, la famille, le plus souvent même jusqu'à l'identité.Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualité pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, déjà si captivant. Peinture vigoureuse et poussée, elle s'adressera sans doute bien plus aux mères qu'aux jeunes filles elles-mêmes, car Marcel Prévost n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous édifier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres l'intéressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la rudesse, même de l'âpreté, de courageuses audaces. Dès le début, on sent qu'ayant abordé une question qui lui tenait à coeur, il a résolu de la traiter jusqu'au bout, en force et à fond. Peut-être même, si je m'en fie à un regard indiscret jeté sur quelques pages d'épreuves, découvrira-t-on jusque dans l'exécution des qualités qui ne s'étaient pas encore affirmées à ce degré et un élargissement singulier de la manière. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prévost a composé en grand, et du dehors, à la Balzac, qu'il procède par touches puissantes et massées, avec des raccourcis sur les caractères et les existences. Chacune de ses quatre héroïnes a son aventure dans une famille distincte, et comment ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi à motiver une étude ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pénètrent et se complètent, ce sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prévost a pris récemment la direction littéraire de laRevue de Paris; peut-être sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce n'est là qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif écrivain et, l'année même où ses nouveaux devoirs et ses premiers succès auraient pu le distraire quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrète coquetterie à publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera le plus sûrement la force, la richesse, la variété et l'éblouissante ordonnance.Gaston Rageot.Le colonel-bandit, fait depuis général, Pancho Villa, etson état-major.--Phot. N.-C. Adossidès.LA TRAGÉDIE MEXICAINEUN TYPE DE GÉNÉRAL DE GUERRE CIVILELa lutte engagée, au Mexique, entre le président Madero et le parti révolutionnaire dirigé par le «général» Félix Biaz (voir notre numéro du 15 février), vient de se terminer par une violente tragédie, avec guet-apens, assassinats, agrémentés encore de raffinements d'hypocrisie et de duplicité.Après une lutte atroce de dix à douze jours dans la ville, l'avantage resta aux révolutionnaires. Alors, ce furent des arrestations en masse. Le président Madero--mal défendu dans son palais par les troupes gouvernementales, sous les ordres des généraux Huerta et Blanquet--son frère Gustave, le vice-président Pino Suarez, les premiers, furent emprisonnés. Combien d'autres avec eux!Pour Gustave Madero, la détention ne fut pas longue, et, dès le lendemain, les généraux Huerta et Félix Diaz, qui s'étaient mis d'accord, pouvaient télégraphier à l'ex-président Porfirio Diaz, au Caire: «Vous êtes vengé. Gustave est mort.» On l'aurait fusillé sur l'une des positions mêmes qu'occupaient les insurgés.Le président lui-même et le vice-président lui survécurent à peine quelques heures.Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, Francisco Madero, que Huerta gardait comme prisonnier au palais, était conduit en automobile avec le vice-président Suarez vers le pénitencier où il devait être incarcéré. Une escorte les accompagnait.D'après la version officielle, la petite troupe aurait été attaquée par des partisans de Madero, résolus à enlever l'ex-président. Il y eut un combat de vingt minutes. Après quoi on retrouva morts et Francisco Madero et Pino Suarez.On n'ajoute guère foi à cette version. Il est plus probable que les deux malheureux ont été tués par les officiers chargés de leur garde. Et l'on soupçonne fort aussi l'agression prétendue d'avoir été simulée afin qu'on pût appliquer aux prisonniers ce qu'on appelle là-bas, laley de fuga,la loi de fuite.Quoi qu'il en soit, c'est le général Huerta qui a pris la présidence provisoire, et le général Félix Diaz semble avoir été proprement joué. D'autre part, Zapata et ses partisans continueraient la lutte dans les provinces du Sud. Un autre président, M. Francisco Gomez, aurait été proclamé dans le Nord...Mais il est bien difficile de se reconnaître au milieu de l'amas des nouvelles contradictoires. Plutôt que de nous y risquer, il nous semble préférable de donner ici le portrait d'un des «héros» de l'anarchie mexicaine. Cette curieuse silhouette, campée par l'ancien correspondant de l'un des grands journaux californiens, qui suivit, il y a quelques mois, les péripéties de la lutte entre les «maderistes», alors triomphants, et les «orozquistes», partisans de Diaz, aidera peut-être à comprendre mieux que ne pourraient faire tous les commentaires les hommes de là-bas et les événements qu'ils conduisent:Ce fut dans une petite ville minière de l'État de Durango, à Mapimi, que je fis la connaissance du «général» Pancho Villa.Déjà, comme à présent, mi-guerrier, mi-bandit, chef de partisans et détrousseur de grands chemins, il n'arborait encore que le grade de colonel. C'était au temps de la dernière révolution,--je veux dire de la précédente, celle qui aboutit à l'échec et à l'incarcération à Mexico du triomphateur d'aujourd'hui, Félix Diaz.Les forces «fédérales» s'étaient concentrées à Mapimi, dans un pays montagneux, merveilleusement propre aux embuscades de laguérilla. Elles n'attendaient, pour se mettre en campagne, que l'arrivée de renforts, du «régiment» qu'allait leur amener Pancho Villa. Après quoi, elles s'aventureraient à travers le désert septentrional, à la rencontre de l'armée d'Orozco qui, elle-même, se dirigeait vers le Sud, cherchant, pour leur livrer bataille, les troupes de Francisco Madero, acharné à la conquête du pouvoir qui vient de lui être si brutalement enlevé.L'état-major fédéral, parmi lequel se trouvait le colonel Raoul Madero, le frère cadet du nouveau président, grand admirateur de Villa, n'était pas sans alarmes touchant le sort de celui-ci.Quelques jours auparavant, en effet, Pancho Villa s'était, par un audacieux coup de force, emparé de la ville de Parral. Mais le bruit s'était répandu que bien vite les troupes gouvernementales avaient pris sur lui une éclatante revanche, et que sa colonne, lui en tête, avait été exterminée. La nouvelle inquiétait particulièrement Raoul Madero, navré à la pensée d'avoir perdu un ami qu'il aimait fort et, de plus, un précieux auxiliaire de son frère Francisco.Orozco.Cependant, un beau matin, comme je me trouvais à la station du petit chemin de fer de Bermejillo, le général Trucy Aubert fut en mesure de nous rassurer tous: Villa avait réussi à s'échapper de Parral, il était en route vers Mapimi, suivi des restes de son «armée»,--qui, de fait, avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder à le voir apparaître.Alors je m'en revins vers Mapimi, désireux, s'il se pouvait, d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter au-devant du colonel Villa.La petite ville était en effervescence; des hommes, des femmes, des enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vociférant avec passion. La bonne nouvelle s'était répandue; toute cette foule attendait son idole.Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et de le suivre.Je l'accompagnai pendant 4 kilomètres environ. Là, une éminence se dressait qui allait constituer un admirable belvédère. Je l'escaladai. On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'armée fédérale, échelonnés aux flancs de la montagne voisine. Le soleil mexicain, intense, dévorant, dardait sur la plaine nue, déserte, alanguie dans la torpeur de cette belle journée. Là-bas, tout à l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans l'azur tiède, altières, mélancoliques.Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussière s'éleva: Pancho Villa débouchait d'une gorge rocheuse, à la tête de ce qui restait de ses fidèles, 300 hommes environ, tous à cheval, leurs mausers en bandoulière, coiffés de sombreros de tous modèles, de toutes dimensions, vêtus de charros multicolores, et traînant avec eux un millier, peut-être, de brebis blanches, tout un troupeau razzié dans une hacienda de la route.Pancho Villa, qui fut bientôt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce butin. Il n'apportait pas à l'armée fédérale ce seul viatique. Ses bagages étaient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000 francs) environ, raflée à Parral durant qu'il l'occupait.Ce chef de guerre--que, pour le récompenser des services rendus à la cause, le président Madero n'allait pas tarder à élever au grade de général--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manière de roi des montagnes au teint basané, à l'oeil sans douceur, rude, violent d'allures, inquiétant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit, avoir comme ami que comme ennemi. Et le passé de cet ancien éleveur, gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploité, au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de lui dans l'avenir.Le «colonel» descendit, sans façon, à la très modeste auberge où nous-mêmes, mes compagnons et moi, étions venus demander à déjeuner. Sa chevauchée matinale avait fort aiguisé son appétit, et il fit un copieux repas. Quand nous eûmes fait connaissance, je l'invitai à venir, en compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soirée chez moi. Il voulut bien accepter.Etendu sur un divan et fumant sans relâche descigarros de hoje, des cigarettes roulées dans des feuilles de maïs, il se laissa aller aux confidences, évoquant pour nous quelques-uns des épisodes les plus marquants de sa vie mouvementée de coureur de routes, de détrousseur, puis deguérillero, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de ses récits colorés des combats de Parral et de Boquilla, où il avait été fort crâne, je fus frappé du calme magnifique avec lequel il nous parla de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait décidé de sa carrière et fait de lui unoutlaw.Pancho Villa était né dans l'État même de Durango, il y avait, quand je le rencontrai, trente-trois ans. Ses parents possédaient une petite ferme, unrancho, avec un troupeau dont les soins lui furent en partie confiés. Il grandit librement, menant la vie active et saine du paysan de ces pays de lutte, qui durcit les muscles et trempe la volonté. Ce fut un intrépide batteur de plaine.Son père mourut, et il dut assumer la charge de diriger leranchooù il demeurait seul avec sa mère et une jeune soeur. Il dépeignait celle-ci comme une jolie fille aux yeux noirs, au tempérament ardent, vaine, un peu, de sa beauté, et encline à la coquetterie. De beaux garçons la remarquèrent, et même elle attira l'attention d'un des magistrats du district. Un beau jour, elle disparut, enlevée... avant le sacrement.Pancho ne chercha pas loin: le magistrat avait, du même coup, abandonné son poste.Le frère décida qu'une telle insulte ne pouvait être lavée que dans le sang. Il jeta sur son dos sa bonne carabine, enfourcha un cheval, et, emmenant avec lui un prêtre de ses amis, il se mit à la poursuite des fugitifs. Il les rejoignit bientôt.Sur son ordre, le prêtre qui l'accompagnait célébra sans délai leur mariage. Après quoi, Pancho ordonna au jeune marié de rédiger lui-même son propre acte de décès. Il n'y eut pas à discuter. Et quand ce fut fait, que tout fut dans les formes, d'une balle il abattit son nouveau frère. Le prêtre dit, sur la tombe ouverte en hâte, les prières des morts, puis on remonta en selle et l'on retourna aurancho.De telles tragédies, au Mexique, ne sont pas rares. Elles n'ont pas toujours de sanctions légales. Mais la disparition du magistrat ne pouvait passer sans attirer l'attention des rurales, les gendarmes chargés de la police des campagnes. Une enquête fut ouverte, qui aboutit à l'ordre d'arrestation de Pancho Villa. Ce fut pour le maréchal des logis qui s'en chargea une malheureuse mission: un coup de fusil le tua net.Comment circulent les trains, en pays insurgé, auMexique: sur le toit des wagons, des soldats sont postés, prêts àriposter à la première attaque.Phot. A. Hauff.Après quoi, chargé de ce second meurtre, Villa s'en fut dans les montagnes.Il y vécut quinze ans, suivi toujours de deux fidèlescowboys, se dérobant à toutes les recherches, échappant à toutes les embuscades. En vain, sa tête avait été mise à prix à 20.000 pesos (50.000 francs). Les Sierras de Durango et de Chiahua lui furent de sûrs asiles. Il y vécut de brigandage, pillant les fermes, razziant les troupeaux, détroussant à main armée les voyageurs quand l'occasion s'en présentait.La gendarmerie rurale, cependant, ne lui laissait nul répit: l'appât de la prime surexcitait son zèle. En ces quinze années, il y eut entre elle et l'audacieux bandit plus de quatre-vingts rencontres où 43ruralestrouvèrent la mort. Auprès d'un tel Fra Diavolo, les hôtes du maquis corse sont de bien petits compagnons.Pancho Villa lui-même fut blessé huit fois; pas une seule de ses blessures ne fut grave. Les balles l'effleuraient.Enfin, la politique lui offrit l'occasion d'une rentrée honorable, et quand Francisco Madero leva, contre Porfirio Diaz, l'avant-dernière année, l'étendard révolutionnaire, Pancho Villa se résolut à suivre sa fortune. Bien lui en prit; ce fut la réhabilitation, consacrée, comme j'ai dit, par l'octroi des étoiles de général! Doux pays!Mon hôte, d'ailleurs, avait conscience, fermement, d'avoir, d'un coup, effacé toutes les fautes d'autrefois. Et quand il eut terminé son récit, se recueillant un moment, il reprit la parole pour nous faire observer qu'en somme, et quoi que la première phase de son existence eût de scabreux, il n'en était pas moins devenu, pour l'heure, un héros national, un soutien du gouvernement légal du lendemain,--une manière de caractère enfin.Pourtant, il n'y avait pas quinze jours, peut-être, qu'avant d'abandonner la partie il venait d'accomplir un des plus beaux actes de banditisme de sa carrière tout entière.C'était au lendemain de la prise de Parral.Le colonel, sans doute, arrivait à ce but à bout de ressources, et il dut songer à s'en procurer.Donc, accompagné de sa garde du corps, sans laquelle, en cette ville conquise mais demeurée hostile, il n'osait faire un seul pas, il se dirigea, avant déjeuner, vers leBanco Minero(la Banque minière). La caisse était ouverte. Il s'y présenta.--Je m'appelle, dit-il, Pancho Villa. Voulez-vous, Monsieur, me dire obligeamment quelle somme vous avez actuellement?--Cinquante mille pesos, mon colonel, répondit le caissier.Villa, très calme, alluma une cigarette, puis tira de sa gaine son revolver et le posa sur la table.--Très bien, Monsieur. Veuillez me remettre cette somme, dont j'ai besoin,--muy pronto(très vite).Le dragon qui gardait ici les pommes d'or ne se fit pas répéter deux fois cette injonction. Il osa toutefois solliciter son courtois visiteur de lui donner, en échange de ses fonds, un reçu au nom du gouvernement fédéral.Villa dédaigna même de discuter et, saisissant la plume et le papier qu'on lui tendait, il écrivit:«J'ai reçu duBanco Minerode Parral la somme de 50.000 pesos, laquelle, étant butin de guerre, ne sera pas remboursée par les autorités fédérales.»Pancho Villa.»Le caissier voulut protester, pour la forme, sans doute, mais Villa l'interrompit:--Votre banque a placé un emprunt en faveur de la révolution d'Orozco, et trop longtemps vous avez fourni de l'argent au Nord. Pour changer, donnez-en maintenant un peu au Midi.Et, empochant les bank-notes, il pivota en saluant l'homme ahuri d'un aimable:Mucho gracias, senor!Pancho Villa, manifestement, se complaisait au récit de cet exploit. Il niait, toutefois, l'avoir renouvelé au détriment de certaines autres maisons de commerce de Parral. Mais un officier de l'armée fédérale, un de ses frères d'armes, par conséquent, m'a affirmé que sa fructueuse promenade ne s'arrêta pas là, et que, dans la même matinée, il visita maints autres caissiers non moins timides. Il aurait rapporté de cette tournée, selon le bruit public, 186.000 pesos (465.000 francs), il en aurait versé au gouvernement de Madero 136.000, gardant pour lui la différence. Mais allez donc vérifier ces choses, en ce pays!Toujours est-il que Francisco Madero, appréciant à sa valeur un auxiliaire aussi actif, récompensa comme j'ai dit tant d'éminents services: Pancho Villa fut promu général,--et, qui mieux est, général des rurales, de la bonne gendarmerie de campagne qui l'avait naguère traqué d'un si beau zèle. Et voilà, au moins, un chef qui doit connaître et estimer ses troupes. Ainsi Vidocq, jadis, devint policier après avoir été escarpe.Et maintenant, Pancho Villa peut bien abriter derrière de faux semblants de foi politique, de patriotisme, ses instincts de pillard, sa mauvaise foi de forban. Nous ne pouvons guère être dupes. Le jour où il fit alliance avec Madero, il caressait le rêve d'effacer par des services de guerre civile tout un passé fort regrettable à la vérité. Et si, en ces derniers jours, il est demeuré avec le gouvernement du défunt président, c'est bien moins par souci de demeurer fidèle à ses amitiés que dans l'espoir de trouver une occasion de se venger d'Orozco, dont il jalousait les lauriers conquis au cours de la précédente révolution, et qui luttait dans le camp adverse. Que s'il eût combattu avec celui-ci, il eût été éclipsé, réduit à un rôle de comparse. En face de lui, il lui demeurait possible de faire figure. Et puis... et puis il y a encore la question d'argent. Et de quel côté manipulait-on le plus facilement des fonds?...Enfin, jusqu'à présent, les amis de Francisco Madero semblent avoir perdu la partie, et Pancho Villa aurait joué là un jeu de dupe. Mais qui sait?La famille des Madero est nombreuse, riche. Pourquoi ne déclarerait-elle pas la guerre,--lavendetta, pour être plus exact, au général Victoriano Huerta, le vainqueur du moment? Raoul Madero a deux de ses frères à venger, et il se peut que, quelque jour prochain, nous revoyions Pancho Villa dans un des rôles de premier plan, le jour où recommencera la lutte. Du moins saurons-nous quelle étrange aventurier se déguise et se masque ainsi en héros.N.-C. Adossidès.LES BLANCS FANTOMES DE L'HIVER EN FINLANDEAvec ordre, avec méthode, sans tourbillons ni caprices, les flocons sont descendus tout droit du ciel sur la terre et demeurent là où ils se sont posés. Bientôt ils ont tout recouvert et tout fléchit sous leur poids. Les branches des grands sapins pendent, engourdies. Les jeunes arbres, plus flexibles, sommeillent, tout entiers enveloppés d'hermine. En haut, en bas, partout, la neige! De tous côtés, des formes bizarres de grands fantômes qui paraissent dormir debout dans leurs linceuls et parmi lesquels passent, lilliputiennes, découpées en noir sur le tapis ouaté, les silhouettes, seules vivantes, d'un homme et d'un traîneau. Un lourd fardeau de mort pèse sur les lois de la lande. La nature, appesantie sous sa couverture blanche est assoupie pour la nuit d'hiver.Photographie Jean Bouchot.L'EFFORT SUPRÊME DE LA DÉFENSE, DANS LE PROCÈS DES BANDITS ANARCHISTES.--Me de Moro-Giafferi plaidant pour Dieudonné.Croquis d'audience dePaul Renouard.Le procès, désormais fameux, des bandits anarchistes qui, après une instruction géante de onze mois, a nécessité vingt-trois audiences, s'est achevé jeudi matin, où, à 4 heures, les jurés, qui avaient à répondre à 383 questions, ont fait connaître leur verdict.En son réquisitoire énergique, solide, et redoutablement documenté, M. le procureur général Fabre avait, au nom de la société, demandé six têtes, celles de Dieudonné, de Callemin, de Soudy, de Monier dit Simentof, de Carouy et de Medge. Il ne s'opposait pas à l'admission des circonstances atténuantes en ce qui concernait Gauzy. Après le chef du parquet, qui s'était réservé de requérir contre les grands coupables, M. l'avocat général Bloch-Laroque s'était chargé de demander pour les comparses, les treize seconds rôles aux inculpations variées, le maximum des pénalités encourues, c'est-à-dire les travaux forcés ou, pour le moins, la réclusion.... Alors, successivement, se levèrent les quatorze avocats de la défense. La tâche était ingrate et formidable. Elle se poursuivit avec courage et méthode pendant trois jours. La défense fut souvent habile et souvent brillante, au point de fréquemment impressionner l'auditoire. Et ce fut vrai surtout lorsque Me de Moro-Giafferi, plaidant pour Dieudonné, avec son éloquence ardente, impétueuse--dont on a dit qu'elle avait les beautés et les vertus mais aussi les colères et les maléfices de torrent qui emporte tout--souleva à diverses reprises l'émotion générale par la spontanéité de ses mouvements oratoires soutenus par la flamme de son regard, la violence passionnée de son verbe et l'élan irrésistible de son geste.Après leurs avocats, quelques-uns des accusés, Callemin, Monier-Simentof, Soudy, prirent la parole et firent un suprême effort pour sauver leur tête. Puis le jury se retira pour délibérer. Il entra dans la salle des délibérations le mercredi à 3 h. 46. Il en sortit le jeudi matin à 4 heures. Bien rarement, aux assises, on avait vu une tâche aussi formidable imposée à un jury. Le verdict qui en résulta, affirmatif, sans circonstances atténuantes, sur la culpabilité de Dieudonné, de Callemin, de Monier-Simentof et de Soudy, entraînait quatre condamnations à mort. Mais, lorsque, selon l'usage, le président demanda à chacun des accusés s'il n'avait rien à dire sur l'application de la peine, on vit se produire un coup de théâtre inouï. Callemin, dressé soudainement, déclara que Dieudonné n'était point l'assassin de la rue Ordener et que c'était lui, Callemin, qui, avec Garnier, avait fait le coup... Malgré la reconnaissance formelle de la victime, malgré le verdict affirmatif, malgré l'arrêt de mort, la tête de Dieudonné, le client de Me de Moro-Giafferi, paraît sauvée...UN MOIS A PÉKINUne «foire aux puces» chinoise: le marché de Long Fou Sseu.20 juin.Depuis mon arrivée à Pékin, trois ministres ont levé le pied, tels des banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menacé par ses ennemis, il a mieux aimé perdre la face que la tête. On raconte aussi sur lui des histoires d'argent, de détournements, mais rien de précis. Le président Yuan Chi Kaï a envoyé à sa poursuite un second ministre qui n'est pas revenu, puis un troisième pour ramener les deux autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est décidé à donner au président du Conseil défaillant un successeur dont j'ai immédiatement fait le portrait, pendant que j'étais en train.Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait déjà partie du gouvernement actuel comme ministre des Affaires étrangères. Il est, ou paraît, tout jeune; il a été ministre de Chine à Bruxelles et à Pétersbourg, il parle très bien le français et sa femme est Belge. C'est, de plus, un fidèle abonné deL'Illustrationet un homme de goût, très épris de culture française.Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimées? On ne peut pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). LaJeune Chinea l'air de vouloir marcher à grands pas dans la voie républicaine et, à l'instar de nos aïeux de 93, dont ils font leurs dieux, les révolutionnaires célestes semblent décidés à faire une grosse consommation de politiciens.Bon appétit, messieurs!Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonné la présidence du Conseil, mais a conservé le portefeuille des Affaires étrangères.Ce personnel gouvernemental doit être intéressant à étudier pour un spécialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve dans celles de Chine? Après tout, elles sont peut-être exactement pareilles aux nôtres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession du pouvoir.LES RUES DE PÉKINCombien plus passionnante l'observation de la rue et de la foule! Les marchés, les temples, les boutiques, sont d'intarissables sources de joie pour un artiste, et les sujets de tableaux se succèdent et se bousculent sous mes yeux émerveillés. Malheureusement, je n'ai pas le temps de faire beaucoup de croquis ou de pochades. Je vois ces choses en courant à des rendez-vous ministériels qui me font perdre un temps considérable et, si je n'avais la photographie, ce ne sont pas les rapides notes et indications de couleur que j'ai pu prendre qui me seraient d'un grand secours pour vous dépeindre tout ce que je vois. Du reste, dès qu'on s'arrête pour photographier, on est immédiatement entouré, bloqué, étreint par une foule curieuse d'amateurs qui viennent regarder jusque dans votre objectif; et, si on vise un peu longuement, si l'on hésite à déclancher, attendant que ça s'arrange mieux, on est sûr d'avoir au premier plan une énorme tête floue qui masque les trois quarts du cliché.Il serait matériellement impossible à un peintre de s'installer avec son chevalet et sa boîte à couleurs pour faire une étude d'un coin de rue, à moins qu'un service d'ordre ne soit sévèrement organisé autour de lui.Je me documente pourtant, et je serai heureux si j'arrive à vous donner une idée, faible, sans doute, mais consciencieuse et aussi exacte que je le pourrai, de cette cité miraculeuse que j'admire. Et je l'admire inlassablement, dans ses beautés, dans ses hideurs--ses hideurs chinoises, j'entends--ses ruines, ses boues, ses poussières, ses loques, ses ordures même, toutes choses qui semblent vouloir, au nom du passé féodal et farouche, protester contre l'envahissement de ce pays par la civilisation moderne, si inesthétique.Le président du second cabinet chinois:Lou Chan Siang.Les vestiges de nos anciens temps sont inertes, désolés et muets. Ceux d'ici vivent toujours et grouillent; ils sont encore habités, animés par des êtres indubitablement pareils à ceux des autrefois les plus lointains. Les échoppes blotties dans l'ombre des redoutables portes de Pékin, les loqueteux, les rétameurs, les savetiers, les marchands de n'importe quoi, les installations précaires, les estropiés, les mendiants qui sollicitent la charité des entrants et des sortants, sont l'exacte réalisation de ce que j'avais imaginé du moyen âge, et les foules qui se meuvent dans ces décors ne sont point anachroniques. Je ne parle pas, bien entendu, de nos récents républicains à queues coupées, à casquettes, à melons, à panamas, à canotiers et à casques coloniaux, parcourant à pied, à bicyclette, en pousse-pousse ou en voiture les grands quartiers des ministères ou des légations.Et, à propos de casques, je me demande comment il se fait que ces malheureux, habitués depuis des siècles à promener, sous le brûlant soleil des étés pékinois, leurs crânes rasés, soient devenus tout d'un coup si sensibles aux insolations.Décidément, le costume joue un grand rôle dans les révolutions!Les bâtisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir déjà dit, de ce nouvel état d'esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont assassiner leur ville sous le vain prétexte de l'assainir et d'en améliorer les conditions d'habitabilité. Les maisons à étages commencent à se montrer, çà et là, et les constructions les plus honteusement vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes européennes s'accolent sans vergogne à la sublime écriture archi-millénaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des «London Mission», des «Christian Chinese Young Men Association» et autres horreurs qui, insolemment, étalent leurs stupides lourdeurs et leurs insupportables prétentions architecturales au milieu des plus pures splendeurs.Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beautés? Qui empêchera ce massacre?Mais qui empêche, chez nous, les imbéciles publicités d'empoisonner, dans nos campagnes les plus reculées, les coins de nature les plus charmants?Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants, préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour. Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur.LE «HOME» CHINOISLe long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit, magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif. Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la maison pour monter sur sa mule.A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées, représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés, chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer.Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou «Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre, gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments, gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes. Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons, rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats, marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service municipal.Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.Tous ces fonds de commerce sont invariablement portés, sur l'épaule, aux deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqué, en Chine, à tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'équilibre d'avoir, à chaque extrémité du bambou, un poids à peu près égal; de sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est très ennuyé: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant à l'autre bout de sa perche un poids équivalent en pierres ou autres matériaux. Son faix est doublé mais la face est sauve et les usages sont respectés. Tout est là!Par-dessus les faîtes des murs on n'aperçoit que fort peu de toitures: Pékin n'est qu'un vaste rez-de-chaussée. En revanche, on voit des arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, là derrière, des jardins, des parcs, de frais ombrages, agréable contraste avec la rue poussiéreuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde Pékin de l'un des rares points élevés qui le dominent, la Tour du Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un immense parc où les habitations entr'aperçues ne comptent presque pas. Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-être faut-il attribuer à cette énorme quantité d'arbres la salubrité relative dont jouit cette ville, malgré son sous-sol marécageux, sa saleté et son service de voirie sommaire.Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulière de Yuan Chi Kaï. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Président. C'est bien une des paisibles retraites que j'avais soupçonnées. L'entrée, plus spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs traditionnels déjà cités, un vestibule avec deux bancs où sont assis les serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en fumant leurs pipes. L'intérieur n'est qu'une suite de cours, de pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout, dans les couloirs, dans les cours où des emplacements leur sont ménagés entre les dalles et où des fleurs en pots leur tiennent compagnie, mêlées à des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains martyrisés à la mode chinoise, pins parasols de 20 centimètres de haut, cèdres minuscules, chênes microscopiques; dans un vase grand comme mon chapeau, un pied de vigne très vieux portant une quantité de grappes très avancées; des glycines séculaires en tonnelles, des rosiers, des grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est délicieux de fraîcheur et de quiétude. Et comme on est bien chez soi! pas de voisins plongeant dans votre vie privée, les étages étant chose inconnue dans ce pays béni de Dieu.Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix mètres de côté il y a des montagnes, des rivières, des lacs, des grottes, des torrents, des routes, des ponts, des précipices, des prairies, des forêts, tout ça à l'échelle, truqué à plaisir, tourmenté, tarabiscoté et d'un enfantillage déconcertant. Des pierres bizarres de forme ou de couleur, dont les Chinois sont très amateurs, se dressent par-ci par-là, quelques-unes sur des socles très travaillés. Tout à coup--horreur!--on découvre, tels des scorpions, des ampoules électriques habilement dissimulées dans des trous de roche ou tapies derrière des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude!L'éclairage électrique est installé dans toutes les pièces des appartements et, sur un beau meuble laqué, un téléphone allemand fait pendant à un vase des Ming.Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas être plus chinois que les Chinois. Après tout, si tel est leur bon plaisir...DU MARCHÉ AU THEATRELe marché de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Européens vont là pour tâcher d'y découvrir des bibelots anciens, des porcelainesde l'époque. Les bonnes occasions y sont rares, paraît-il, et les marchands n'offrent aux touristes que des curiosités fabriquées à leur intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver, pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intéressantes, à condition d'y aller souvent et d'avoir du flair.Un pèlerin mongol.Je n'ai, pour ma part, pas récolté grand'chose, mais j'ai vu là d'élégantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des étoffes, des broderies, des colifichets. L'une d'elles était en extase devant une pendule en faux bronze doré, à sujet Watteau, toute disloquée, qui avait pour voisins d'étalage un décamètre enroulé dans son étui de cuir et une jumelle de théâtre où quelques plaques de nacre se voyaient encore.Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqué avec des cheveux et ornementé de mosaïques en plumes de martin-pêcheur, aux reflets de turquoise. C'est très étrange et très archaïque. Autour de cette coiffure sont piquées des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les figures violemment fardées de rouge et de blanc, les robes claires et criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point déplaisantes.Au nombre de ses attractions, le marché de Long Fou Sseu compte des diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des théâtres, des conteurs d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de rafraîchissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets, des changeurs, des écrivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y a aussi des phonographes. On pourrait se croire à la foire au pain d'épice, n'étaient les costumes, les têtes, la langue. Même poussière, même cohue, mêmes odeurs, même tapage.Les Chinois ont tout inventé avant nous, excepté, toutefois, la République. Et encore...Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les théâtres font, toute l'année, plus que le maximum. C'est, dans les salles fumeuses et malodorantes, un entassement inouï de spectateurs attentifs et passionnés qui restent là des journées entières, car les pièces qu'on y joue n'ont pas de fin et les équipes d'acteurs doivent se relayer pour ces représentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits théâtres, est composé de gens manifestement besogneux et je me demande comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer.Les attractions du marché de Long Fou Sseu: unprestidigitateur en plein vent.LES TENTATEURS.--Marchands de «curios» à l'Hôtel desWagons-Lits de Pékin.Étude à l'huile, d'après nature, de L. Sabattier.Les pièces doivent remonter à la plus haute antiquité et il est impossible à un Européen de saisir une idée ou de donner la moindre signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise les braves spectateurs.Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait, paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille. Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de l'Écho de Chine, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton, cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade, prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve infranchissable.Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien d'autres, chez nous.Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un disque.TRADITIONS ET MODERNISMEOn ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre, hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont le tapage infernal semble les réjouir fort.Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois.On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps, des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud.Toujours des mutineries de soldats qui, lassés d'attendre leur solde, tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des magasins, des banques, des monts-de-piété, désertent et vont terroriser les populations des campagnes et des villages, en attendant le chambardement des grandes villes.Ce sont là les premiers bienfaits du modernisme.Le modernisme est la grande préoccupation de la nouvelle équipe gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent à arroser les rues principales à l'aide d'une cuillère en rotin tressé dont ils se servent pour lancer autour d'eux, à la volée, l'eau d'un grand baquet qu'ils vont remplir à la fontaine prochaine pour recommencer plus loin. Ce procédé doit dater de Kang Chi, mais aujourd'hui l'arroseur pékinois est orné d'un canotier de paille du dernier modèle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec une large bordure blanche et des lettres brodées sur sa poitrine; il fait sa distribution à bicyclette.Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas complètement adopté le costume européen, pour des raisons financières, sans doute, se contentent d'afficher leurs convictions républicaines par le moyen de chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement chinois.Que les parents soient ou non modernistes,
L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913
(Agrandissement)
Ce numéro comprendvingt-quatre pages, dont quatre en couleurs. Il est accompagné deLa Petite Illustration, Série-Roman n° 1, contenant la première partie du roman de M. Marcel Prévost:Les Anges gardiens.
ARMÉE NOIRELa grappe humaine: un débarquement detirailleurs sénégalais, avec armes et bagages, à Grand-Bassam.Voir l'article, page 192.
LA PETITE ILLUSTRATIONLe numéro prochain deLa Petite Illustration(n° 2, 8 mars) contiendra une pièce de théâtre:AlsacedeMM. Gaston Leroux et Lucien Camille,dont le retentissement a été si grand et dont la carrière se poursuit avec tant de succès au théâtre Réjane; le numéro suivant (n° 3--15 mars) contiendra la seconde partie du roman deM. Marcel Prévost:Les Anges gardiens.
Le numéro prochain deLa Petite Illustration(n° 2, 8 mars) contiendra une pièce de théâtre:
Alsace
deMM. Gaston Leroux et Lucien Camille,dont le retentissement a été si grand et dont la carrière se poursuit avec tant de succès au théâtre Réjane; le numéro suivant (n° 3--15 mars) contiendra la seconde partie du roman deM. Marcel Prévost:
Les Anges gardiens.
Il a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien pressé qui rabat des visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui se retirent à regret. Le ciel, en même temps que les musées, a l'air de fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du thé. Où le prendrons-nous? Je suis bien embarrassé. Dans les Ritz et les Palace étincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel évoquant laRiviera? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de thés divers nous sollicitent, nous font signe. Il y a les thés du boulevard, de la rue de Rivoli, de la place Vendôme, des Champs-Elysées, les thés à musique et à tziganes, si brillants, si montés d'allure, tout fumants d'animation et de vie heureuse. Il y a les thés, calmes et ramassés, de la rive gauche, où l'on trouve toujours de la place, les thés du silence où viennent décemment s'asseoir des gens âgés et très comme il faut, des dames du faubourg à bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures très basses. Dans ces thés-là, de décor balzacien, on parle à voix de confesse et on est servi par un glissant maître d'hôtel qui a des façons de valet d'évêque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des tasses à fleurs 1840 à bordure un peu dédorée... On pense, en les voyant, à de vieux sucriers de famille...
Et il y a, dans des rues peu passantes, les thés discrets et voilés de guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de thés mystérieux...
Il y a les thés exotiques, les thés russes, tout bardés de samovars, qui font songer à Tourgueneff, à Tolstoï, à Gogol, à toutes les héroïnes en offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les thés indiens où des Cinghalais mordorés aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop noir sous un plumait de cils... Et il y a les thés traditionnels, dans les sages magasins sans amusettes ni babioles, où sur des rayons de bibliothèque sont uniquement rangées les grandes boîtes sombres et carrées, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent à des lanternes magiques peintes en noir. Une odeur d'épice et de fer-blanc, de tôle vernie et de vapeur parfumée, flotte dans l'honnête salle que l'on quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre à la main, un petit sac vite fait et ficelé «pendant que ça refroidit».
Il y a le thé anglais, dressé à l'anglaise dans toute sa rigueur britannique, et pris à l'anglaise par des Anglais,des vrais, qui ne parlent pas le français, même et surtout s'ils le savent, et qui opèrent dignement comme s'ils étaient en bateau et sur un desleurs. Il y a le thé chez le grand pâtissier, dans une pièce en glaces, une pièce voisine et réservée, et ce n'est déjà plus le thé proprement dit, le véritable thé. C'est un thé mou, impersonnel et dénué de saveur, un thé banal et qui sent la province, presque un thé de table d'hôte. Et, en dessous, nous avons le thé touchant et qui déchaîne la pitié, celui du petit pâtissier, où une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux guéridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destinés aux consommateurs assez opulents pour réclamer le coûteux breuvage. C'est un thé, quand par hasard il est demandé par le client riche,qui a le droit de s'asseoir... ah! c'est un thé qui bouleverse la maison «fondée en 1875»! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrière-boutique, toutes manches relevées sur ses poignets, comme s'il se battait avec un dîner de trente couverts. Enfin, après de longues allées et venues, il est apporté, servi petit à petit, avec des sourires qui signifient: «On vous gâte!» Et quand il est bu, que la tasse ébréchée est vide, il faut voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long des phalanges, interroge de loin: «Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!», tandis que, toutes les trois ensemble, à qui arrivera la première, elles proclament vivement: «Inthé.»
Il y a le thé en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la médisance et de sucrer la calomnie. C'est à ce thé-là que se pratiquent savamment les variations de la crème, et les manières du lait, depuis lenuageet ledoigtjusqu'à lalarmeet ausoupçon. Un soin particulier préside à la cérémonie. Rien n'est laissé au hasard. Tout a une importance prévue, calculée; la forme des tasses, leur transparence et leur fragilité, leur couleur, le choix de la théière, porcelaine, métal ou bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gâteaux et des menues friandises. Le plus souvent, professe à ces thés la personne qui, mieux que toute autre, a la prétention de savoir comment on le fait et qui opère en démontrant, qui n'hésite pas sur la seconde où l'eau se décide à bouillir, la façon de la mêler aux feuilles, le temps qu'elles doivent tremper... Et elle possède aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer à point... se révéler, en un mot, théiste impeccable.
Et il y a, enfin, le thé modeste et sans apparat, l'égoïste thé que l'on prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train, avant de lire ou de travailler. Le chat, à même la table, vient du bout de son nez gris, ventre de souris, tâter les tartines de pain un peu trop grillé... et l'on boit à petites gorgées, pensif, en regardant les toits qui ont l'air du paysage inégal et profond de notre passé...
...Non, mais dites-moi d'où vient ce besoin, ce tenace engouement, cette mode, cette exigence quotidienne du thé, qui parle en nous à la même heure?
Je crois que c'est un instinctif désir de repos, de réconfort léger. Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentrée, qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brûlante pour y tremper sans déception nos lèvres plus chaudes qu'elle.
Et puis, le thé pris en commun dans tous les endroits bien machinés où l'on a coutume de l'aller quérir, ce thé prompt, vif et volant, aussitôt servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'hôtel à l'étranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en l'absorbant, revenir de quelque part où nous n'étions encore jamais allés, d'un musée, d'une promenade, d'une excursion. Le thé semble fait pour classer et mettre en ordre des tout récents souvenirs qu'il aide àdéposeren nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et artificielle conviction que l'existence est une chose agréable, aisée, une boisson facile qui s'avale à petits coups en entendant rire une femme et soupirer des violons. Du thé gracieux et de parade, du thé public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la beauté: l'entrée, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une seconde, de moins que rien, mais un amusement féminin, si intense dans sa gentille fièvre, que d'arriver, de voir, d'être vue, arrêtée, dévorée au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on revient... Watteau, ramené parmi nous, ne manquerait pas de peindre desthés, des thés animés, chuchotants, gais et mélancoliques, pleins du murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brève détente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les traits, sur les impénétrables fronts, dans l'abandon des corps lassés mais non vaincus. A défaut du philosophe bleu, du tendre et déchirant poète de l'Embarquement, qui donc, en ces jours étonnants de sensibilité si complexe et si fine, quel artiste à la fois nonchalant et profond, mondain et humain, dominateur de soi-même et passionné, pourrait se sentir attiré par l'idée séduisante, et d'une élégance amère, d'être le peintre des femmes de «quatre à six», des goûteuses de notre temps, de cette heure spéciale de notre histoire, pour mériter qu'on l'appelât plus tard le Watteau des buveuses de thé?Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
A l'heure où sévit la fièvre du théâtre, Marcel Prévost, plus confiant dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles sont attendues avec la ferveur la plus passionnée: ce sont celles aussi qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilégiée et toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les raisons, non plus que de résumer une oeuvre familière à tant de milliers de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs années que Marcel Prévost n'avait point publié de roman: il était tout entier aux enfants de Françoise et penché sur «la nouvelle couvée», discutant des programmes. Par sa date même dans la carrière de son célèbre auteur, le roman qui inaugure le premier numéro deLa Petite Illustrationapparaît ainsi avec un caractère bien particulier et, en quelque sorte, historique: c'est le retour du maître prodigue!... De plus, ce silence du romancier, dans le recueillement de l'éducateur, n'est-il point profondément significatif? N'est-ce point la révélation même de l'esprit secret qui a inspiré toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avecles Anges gardiens, va se manifester si clairement?
Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prévost.
C'était sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit perron chargé de fleurs, qui éloigne Paris, transfigure le Trocadéro, et où se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du maître de la maison. Près de la porte ouverte, recevant toute la lumière et toute la gaieté, se dressait la petite table d'acajou brillant, où, chaque jour, sa montre sous les yeux, s'assied à la même heure et pour le même temps le méthodique romancier du caprice féminin. Là, en vérité, la création littéraire ne semble avoir rien de mystérieux: c'est un travail pareil à tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide et disciplinée. Lorsque, jadis, Marcel Prévost se présenta à l'École polytechnique pour s'assurer devant sa famille la liberté d'écrire, il n'apportait aucune aptitude particulière aux mathématiques que celle de son extrême intelligence. Et c'est par là, en souvenir de ce succès facile, qu'il est demeuré si confiant dans l'effort de l'esprit, persuadé que tout est aisé, science ou art, à un cerveau qui se gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de volonté clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son regard bleu, réfléchi et accueillant, dans l'équilibre de sa carrure, sa sûre cordialité, ses amitiés éprouvées, jusque dans la bonne grâce et la précision avec laquelle il explique lui-même son mécanisme intellectuel. Il est un organisateur incomparable, dont l'activité prodigieuse est tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la société, dans la famille, dans l'amour. Il n'écrit que pour en mettre partout, le plus possible, par les moyens les plus sûrs.
--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pédagogie.
Sur la petite table, en effet, à côté de textes grecs et de dictionnaires latins (Marcel Prévost est un humaniste de tous les jours), il y avait un grand cahier cartonné. Ce cahier, qui est toujours là, sous la main, sert à tout. Marcel Prévost y note pêle-mêle ses lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman. Ces plans sont aussi développés que le roman lui-même. Marcel Prévost estime qu'il n'a l'esprit net que la plume à la main: habitude d'algébriste. Sur le papier, il discute avec lui-même, se formule des objections, et y répond. Quelquefois, il écrit le lendemain en face de ce qu'il avait consigné la veille: «idiot!» Or, sur ce cahier à tout penser, fraternisaient, avec les derniers conseils à Françoise, les premières notes surles Anges gardiens.
Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement contemporain du beau traité d'hier. Je crois même le contraire, et ce n'est point là une oeuvre de quelques mois. Marcel Prévost travaille en mathématicien et raisonne en philosophe. Il conçoit d'abord, à propos d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en demeure là parfois très longtemps, presque inquiet, attendant l'involontaire trouvaille, l'imprévisible trait d'imagination qui lui permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire vivre ses personnages. Dix années durant, il a songé à écrire son livre sur l'Allemagne et n'a dû le thème romanesque deMonsieur et Madame Molochqu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est seulement lorsqu'il possède ainsi les deux éléments d'une oeuvre, l'idée qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe où, qu'il écrit ses trois cents pages. Ce travail, alors, il l'exécute très vite et fort ponctuellement, parce qu'il est né romancier et qu'il sait où il va. Tel est le cas desAnges gardiens. Conçus depuis longtemps à propos d'articles de journal, esquissés dans la délicieuseMissette, appelés enfin à la vie mystérieuse par l'influence secrète de Françoise maman, ils sont le début d'une série sur les personnages et les caractères les plus nouveaux, non pas même de l'heure, mais de l'instant présent.
Attiré, dès qu'il a commencé d'écrire, par les femmes, ayant décidé tout à la fois de les prendre pour modèles, pour lectrices, et quasi pour pénitentes, Marcel Prévost a surtout été frappé, en une époque qui se démène, par leurs agitations. Le caractère dominant de «ce temps-ci» (c'est le sous-titre de la nouvelle série) lui parut être l'avènement du féminisme,--non pas d'un féminisme théorique, doctrinaire et propagandiste, mais d'un féminisme instinctif, multiple, partout présent, et bien souvent inaperçu. Or, ce féminisme, qui n'est point de la littérature, n'a en réalité pour les femmes qu'un seul sens: faire la même chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur des feuilles qu'ils habitent le «mimétisme». Nos contemporaines ont d'abord imité notre littérature, puis elles ont revendiqué nos droits, emprunté nos libertés, nos carrières. Elles devaient en venir jusqu'à prétendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos expédients et nos intrigues. C'est là, si je puis dire, la vue d'ensemble de Marcel Prévost, sa philosophie générale des moeurs actuelles. Qu'était-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui contrefaisait le jeune homme. Que sera demain «la Don Juane»? Une jeune femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que «l'Ange gardien»? Une aventurière du préceptorat, une déracinée qui joue les Julien Sorel, à la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait à reconnaître des espèces d'esprits, comme des espèces d'animaux. Il y a ainsi, beaucoup plus que des classes, des espèces sociales, et particulièrement des espèces féminines. L'instabilité de ce temps-ci, la multiplicité et l'incohérence des forces qui l'agitent, favorisent et hâtent la production de ces espèces féminines. Marcel Prévost en est le naturaliste diligent: il les baptise heureusement dès qu'il les a découvertes.
M. Marcel Prévost.
Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dépasse elle-même. Épris d'ordre, d'ordre quasi géométrique, né administrateur, ayant besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prévost est attaché, avec autant de mesure que de force, à la famille, au mariage, à tout ce qui lui paraît un principe de bon rangement dans la société. Il sait que l'affaiblissement des croyances religieuses a désemparé beaucoup de femmes, et il espère dans l'éducation où il voit le problème essentiel du moment, dont il attend tout salut. Là est le sens profond de sa pensée, la portée la plus haute de ses livres les meilleurs, sa hardiesse véritable.
La vive étude que nous allons lire apparaît ainsi comme une suite naturelle de cette oeuvre pédagogique à laquelle, depuis quelque temps, il s'est consacré avec tant de goût et de succès. Les anges gardiens--la variété féminine de l'année--ce sont, non seulement ces étrangères, mais ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si légèrement la porte du foyer. L'intention de Marcel Prévost a été de nous présenter, en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne, Luxembourgeoise. Elles diffèrent d'âge, de tempérament, d'ambition et de dévergondage, n'ayant en commun que l'obscurité qui les entoure, ce qui persiste en elles d'ignoré, d'inexplicable, parfois même d'incompréhensible à elles-mêmes et d'involontaire. Chacune suit son intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles absolument responsables elles-mêmes? Loin de leur patrie, loin des leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, où elles se fréquentent toutes, où la meilleure et la dernière venue est bien vite prise à cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimité même des ménages, elles en voient les désordres, les faiblesses, les tares: comment ne seraient-elles point tentées d'en profiter...?
Qu'on s'attende donc à trouver ici un type de femme aussi inédit que mystérieux. Qu'on s'attende aussi à trouver une forte et même assez sévère leçon.
Avec une force, un éclat, une autorité qu'on n'oubliera plus, Marcel Prévost a voulu signaler un danger qu'on négligeait par paresse et dénoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez elles, en effet, prises à leurs propres frivolités, les mères d'aujourd'hui délèguent à peu près au hasard leur devoir essentiel. Ne cherchons pas ailleurs la cause première du mal, car on n'élève pas une âme par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant à une bonne, ni surtout une jeune fille à une étrangère, recrutée dans une agence, dont on ignore le passé, la famille, le plus souvent même jusqu'à l'identité.
Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualité pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, déjà si captivant. Peinture vigoureuse et poussée, elle s'adressera sans doute bien plus aux mères qu'aux jeunes filles elles-mêmes, car Marcel Prévost n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous édifier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres l'intéressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la rudesse, même de l'âpreté, de courageuses audaces. Dès le début, on sent qu'ayant abordé une question qui lui tenait à coeur, il a résolu de la traiter jusqu'au bout, en force et à fond. Peut-être même, si je m'en fie à un regard indiscret jeté sur quelques pages d'épreuves, découvrira-t-on jusque dans l'exécution des qualités qui ne s'étaient pas encore affirmées à ce degré et un élargissement singulier de la manière. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prévost a composé en grand, et du dehors, à la Balzac, qu'il procède par touches puissantes et massées, avec des raccourcis sur les caractères et les existences. Chacune de ses quatre héroïnes a son aventure dans une famille distincte, et comment ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi à motiver une étude ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pénètrent et se complètent, ce sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prévost a pris récemment la direction littéraire de laRevue de Paris; peut-être sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce n'est là qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif écrivain et, l'année même où ses nouveaux devoirs et ses premiers succès auraient pu le distraire quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrète coquetterie à publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera le plus sûrement la force, la richesse, la variété et l'éblouissante ordonnance.Gaston Rageot.
Le colonel-bandit, fait depuis général, Pancho Villa, etson état-major.--Phot. N.-C. Adossidès.
La lutte engagée, au Mexique, entre le président Madero et le parti révolutionnaire dirigé par le «général» Félix Biaz (voir notre numéro du 15 février), vient de se terminer par une violente tragédie, avec guet-apens, assassinats, agrémentés encore de raffinements d'hypocrisie et de duplicité.
Après une lutte atroce de dix à douze jours dans la ville, l'avantage resta aux révolutionnaires. Alors, ce furent des arrestations en masse. Le président Madero--mal défendu dans son palais par les troupes gouvernementales, sous les ordres des généraux Huerta et Blanquet--son frère Gustave, le vice-président Pino Suarez, les premiers, furent emprisonnés. Combien d'autres avec eux!
Pour Gustave Madero, la détention ne fut pas longue, et, dès le lendemain, les généraux Huerta et Félix Diaz, qui s'étaient mis d'accord, pouvaient télégraphier à l'ex-président Porfirio Diaz, au Caire: «Vous êtes vengé. Gustave est mort.» On l'aurait fusillé sur l'une des positions mêmes qu'occupaient les insurgés.
Le président lui-même et le vice-président lui survécurent à peine quelques heures.
Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, Francisco Madero, que Huerta gardait comme prisonnier au palais, était conduit en automobile avec le vice-président Suarez vers le pénitencier où il devait être incarcéré. Une escorte les accompagnait.
D'après la version officielle, la petite troupe aurait été attaquée par des partisans de Madero, résolus à enlever l'ex-président. Il y eut un combat de vingt minutes. Après quoi on retrouva morts et Francisco Madero et Pino Suarez.
On n'ajoute guère foi à cette version. Il est plus probable que les deux malheureux ont été tués par les officiers chargés de leur garde. Et l'on soupçonne fort aussi l'agression prétendue d'avoir été simulée afin qu'on pût appliquer aux prisonniers ce qu'on appelle là-bas, laley de fuga,la loi de fuite.
Quoi qu'il en soit, c'est le général Huerta qui a pris la présidence provisoire, et le général Félix Diaz semble avoir été proprement joué. D'autre part, Zapata et ses partisans continueraient la lutte dans les provinces du Sud. Un autre président, M. Francisco Gomez, aurait été proclamé dans le Nord...
Mais il est bien difficile de se reconnaître au milieu de l'amas des nouvelles contradictoires. Plutôt que de nous y risquer, il nous semble préférable de donner ici le portrait d'un des «héros» de l'anarchie mexicaine. Cette curieuse silhouette, campée par l'ancien correspondant de l'un des grands journaux californiens, qui suivit, il y a quelques mois, les péripéties de la lutte entre les «maderistes», alors triomphants, et les «orozquistes», partisans de Diaz, aidera peut-être à comprendre mieux que ne pourraient faire tous les commentaires les hommes de là-bas et les événements qu'ils conduisent:
Ce fut dans une petite ville minière de l'État de Durango, à Mapimi, que je fis la connaissance du «général» Pancho Villa.
Déjà, comme à présent, mi-guerrier, mi-bandit, chef de partisans et détrousseur de grands chemins, il n'arborait encore que le grade de colonel. C'était au temps de la dernière révolution,--je veux dire de la précédente, celle qui aboutit à l'échec et à l'incarcération à Mexico du triomphateur d'aujourd'hui, Félix Diaz.
Les forces «fédérales» s'étaient concentrées à Mapimi, dans un pays montagneux, merveilleusement propre aux embuscades de laguérilla. Elles n'attendaient, pour se mettre en campagne, que l'arrivée de renforts, du «régiment» qu'allait leur amener Pancho Villa. Après quoi, elles s'aventureraient à travers le désert septentrional, à la rencontre de l'armée d'Orozco qui, elle-même, se dirigeait vers le Sud, cherchant, pour leur livrer bataille, les troupes de Francisco Madero, acharné à la conquête du pouvoir qui vient de lui être si brutalement enlevé.
L'état-major fédéral, parmi lequel se trouvait le colonel Raoul Madero, le frère cadet du nouveau président, grand admirateur de Villa, n'était pas sans alarmes touchant le sort de celui-ci.
Quelques jours auparavant, en effet, Pancho Villa s'était, par un audacieux coup de force, emparé de la ville de Parral. Mais le bruit s'était répandu que bien vite les troupes gouvernementales avaient pris sur lui une éclatante revanche, et que sa colonne, lui en tête, avait été exterminée. La nouvelle inquiétait particulièrement Raoul Madero, navré à la pensée d'avoir perdu un ami qu'il aimait fort et, de plus, un précieux auxiliaire de son frère Francisco.
Orozco.
Cependant, un beau matin, comme je me trouvais à la station du petit chemin de fer de Bermejillo, le général Trucy Aubert fut en mesure de nous rassurer tous: Villa avait réussi à s'échapper de Parral, il était en route vers Mapimi, suivi des restes de son «armée»,--qui, de fait, avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder à le voir apparaître.
Alors je m'en revins vers Mapimi, désireux, s'il se pouvait, d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter au-devant du colonel Villa.
La petite ville était en effervescence; des hommes, des femmes, des enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vociférant avec passion. La bonne nouvelle s'était répandue; toute cette foule attendait son idole.
Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et de le suivre.
Je l'accompagnai pendant 4 kilomètres environ. Là, une éminence se dressait qui allait constituer un admirable belvédère. Je l'escaladai. On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'armée fédérale, échelonnés aux flancs de la montagne voisine. Le soleil mexicain, intense, dévorant, dardait sur la plaine nue, déserte, alanguie dans la torpeur de cette belle journée. Là-bas, tout à l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans l'azur tiède, altières, mélancoliques.
Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussière s'éleva: Pancho Villa débouchait d'une gorge rocheuse, à la tête de ce qui restait de ses fidèles, 300 hommes environ, tous à cheval, leurs mausers en bandoulière, coiffés de sombreros de tous modèles, de toutes dimensions, vêtus de charros multicolores, et traînant avec eux un millier, peut-être, de brebis blanches, tout un troupeau razzié dans une hacienda de la route.
Pancho Villa, qui fut bientôt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce butin. Il n'apportait pas à l'armée fédérale ce seul viatique. Ses bagages étaient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000 francs) environ, raflée à Parral durant qu'il l'occupait.
Ce chef de guerre--que, pour le récompenser des services rendus à la cause, le président Madero n'allait pas tarder à élever au grade de général--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manière de roi des montagnes au teint basané, à l'oeil sans douceur, rude, violent d'allures, inquiétant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit, avoir comme ami que comme ennemi. Et le passé de cet ancien éleveur, gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploité, au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de lui dans l'avenir.
Le «colonel» descendit, sans façon, à la très modeste auberge où nous-mêmes, mes compagnons et moi, étions venus demander à déjeuner. Sa chevauchée matinale avait fort aiguisé son appétit, et il fit un copieux repas. Quand nous eûmes fait connaissance, je l'invitai à venir, en compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soirée chez moi. Il voulut bien accepter.
Etendu sur un divan et fumant sans relâche descigarros de hoje, des cigarettes roulées dans des feuilles de maïs, il se laissa aller aux confidences, évoquant pour nous quelques-uns des épisodes les plus marquants de sa vie mouvementée de coureur de routes, de détrousseur, puis deguérillero, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de ses récits colorés des combats de Parral et de Boquilla, où il avait été fort crâne, je fus frappé du calme magnifique avec lequel il nous parla de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait décidé de sa carrière et fait de lui unoutlaw.
Pancho Villa était né dans l'État même de Durango, il y avait, quand je le rencontrai, trente-trois ans. Ses parents possédaient une petite ferme, unrancho, avec un troupeau dont les soins lui furent en partie confiés. Il grandit librement, menant la vie active et saine du paysan de ces pays de lutte, qui durcit les muscles et trempe la volonté. Ce fut un intrépide batteur de plaine.
Son père mourut, et il dut assumer la charge de diriger leranchooù il demeurait seul avec sa mère et une jeune soeur. Il dépeignait celle-ci comme une jolie fille aux yeux noirs, au tempérament ardent, vaine, un peu, de sa beauté, et encline à la coquetterie. De beaux garçons la remarquèrent, et même elle attira l'attention d'un des magistrats du district. Un beau jour, elle disparut, enlevée... avant le sacrement.
Pancho ne chercha pas loin: le magistrat avait, du même coup, abandonné son poste.
Le frère décida qu'une telle insulte ne pouvait être lavée que dans le sang. Il jeta sur son dos sa bonne carabine, enfourcha un cheval, et, emmenant avec lui un prêtre de ses amis, il se mit à la poursuite des fugitifs. Il les rejoignit bientôt.
Sur son ordre, le prêtre qui l'accompagnait célébra sans délai leur mariage. Après quoi, Pancho ordonna au jeune marié de rédiger lui-même son propre acte de décès. Il n'y eut pas à discuter. Et quand ce fut fait, que tout fut dans les formes, d'une balle il abattit son nouveau frère. Le prêtre dit, sur la tombe ouverte en hâte, les prières des morts, puis on remonta en selle et l'on retourna aurancho.
De telles tragédies, au Mexique, ne sont pas rares. Elles n'ont pas toujours de sanctions légales. Mais la disparition du magistrat ne pouvait passer sans attirer l'attention des rurales, les gendarmes chargés de la police des campagnes. Une enquête fut ouverte, qui aboutit à l'ordre d'arrestation de Pancho Villa. Ce fut pour le maréchal des logis qui s'en chargea une malheureuse mission: un coup de fusil le tua net.
Comment circulent les trains, en pays insurgé, auMexique: sur le toit des wagons, des soldats sont postés, prêts àriposter à la première attaque.Phot. A. Hauff.
Après quoi, chargé de ce second meurtre, Villa s'en fut dans les montagnes.
Il y vécut quinze ans, suivi toujours de deux fidèlescowboys, se dérobant à toutes les recherches, échappant à toutes les embuscades. En vain, sa tête avait été mise à prix à 20.000 pesos (50.000 francs). Les Sierras de Durango et de Chiahua lui furent de sûrs asiles. Il y vécut de brigandage, pillant les fermes, razziant les troupeaux, détroussant à main armée les voyageurs quand l'occasion s'en présentait.
La gendarmerie rurale, cependant, ne lui laissait nul répit: l'appât de la prime surexcitait son zèle. En ces quinze années, il y eut entre elle et l'audacieux bandit plus de quatre-vingts rencontres où 43ruralestrouvèrent la mort. Auprès d'un tel Fra Diavolo, les hôtes du maquis corse sont de bien petits compagnons.
Pancho Villa lui-même fut blessé huit fois; pas une seule de ses blessures ne fut grave. Les balles l'effleuraient.
Enfin, la politique lui offrit l'occasion d'une rentrée honorable, et quand Francisco Madero leva, contre Porfirio Diaz, l'avant-dernière année, l'étendard révolutionnaire, Pancho Villa se résolut à suivre sa fortune. Bien lui en prit; ce fut la réhabilitation, consacrée, comme j'ai dit, par l'octroi des étoiles de général! Doux pays!
Mon hôte, d'ailleurs, avait conscience, fermement, d'avoir, d'un coup, effacé toutes les fautes d'autrefois. Et quand il eut terminé son récit, se recueillant un moment, il reprit la parole pour nous faire observer qu'en somme, et quoi que la première phase de son existence eût de scabreux, il n'en était pas moins devenu, pour l'heure, un héros national, un soutien du gouvernement légal du lendemain,--une manière de caractère enfin.
Pourtant, il n'y avait pas quinze jours, peut-être, qu'avant d'abandonner la partie il venait d'accomplir un des plus beaux actes de banditisme de sa carrière tout entière.
C'était au lendemain de la prise de Parral.
Le colonel, sans doute, arrivait à ce but à bout de ressources, et il dut songer à s'en procurer.
Donc, accompagné de sa garde du corps, sans laquelle, en cette ville conquise mais demeurée hostile, il n'osait faire un seul pas, il se dirigea, avant déjeuner, vers leBanco Minero(la Banque minière). La caisse était ouverte. Il s'y présenta.
--Je m'appelle, dit-il, Pancho Villa. Voulez-vous, Monsieur, me dire obligeamment quelle somme vous avez actuellement?
--Cinquante mille pesos, mon colonel, répondit le caissier.
Villa, très calme, alluma une cigarette, puis tira de sa gaine son revolver et le posa sur la table.
--Très bien, Monsieur. Veuillez me remettre cette somme, dont j'ai besoin,--muy pronto(très vite).
Le dragon qui gardait ici les pommes d'or ne se fit pas répéter deux fois cette injonction. Il osa toutefois solliciter son courtois visiteur de lui donner, en échange de ses fonds, un reçu au nom du gouvernement fédéral.
Villa dédaigna même de discuter et, saisissant la plume et le papier qu'on lui tendait, il écrivit:
«J'ai reçu duBanco Minerode Parral la somme de 50.000 pesos, laquelle, étant butin de guerre, ne sera pas remboursée par les autorités fédérales.»Pancho Villa.»
Le caissier voulut protester, pour la forme, sans doute, mais Villa l'interrompit:
--Votre banque a placé un emprunt en faveur de la révolution d'Orozco, et trop longtemps vous avez fourni de l'argent au Nord. Pour changer, donnez-en maintenant un peu au Midi.
Et, empochant les bank-notes, il pivota en saluant l'homme ahuri d'un aimable:Mucho gracias, senor!
Pancho Villa, manifestement, se complaisait au récit de cet exploit. Il niait, toutefois, l'avoir renouvelé au détriment de certaines autres maisons de commerce de Parral. Mais un officier de l'armée fédérale, un de ses frères d'armes, par conséquent, m'a affirmé que sa fructueuse promenade ne s'arrêta pas là, et que, dans la même matinée, il visita maints autres caissiers non moins timides. Il aurait rapporté de cette tournée, selon le bruit public, 186.000 pesos (465.000 francs), il en aurait versé au gouvernement de Madero 136.000, gardant pour lui la différence. Mais allez donc vérifier ces choses, en ce pays!
Toujours est-il que Francisco Madero, appréciant à sa valeur un auxiliaire aussi actif, récompensa comme j'ai dit tant d'éminents services: Pancho Villa fut promu général,--et, qui mieux est, général des rurales, de la bonne gendarmerie de campagne qui l'avait naguère traqué d'un si beau zèle. Et voilà, au moins, un chef qui doit connaître et estimer ses troupes. Ainsi Vidocq, jadis, devint policier après avoir été escarpe.
Et maintenant, Pancho Villa peut bien abriter derrière de faux semblants de foi politique, de patriotisme, ses instincts de pillard, sa mauvaise foi de forban. Nous ne pouvons guère être dupes. Le jour où il fit alliance avec Madero, il caressait le rêve d'effacer par des services de guerre civile tout un passé fort regrettable à la vérité. Et si, en ces derniers jours, il est demeuré avec le gouvernement du défunt président, c'est bien moins par souci de demeurer fidèle à ses amitiés que dans l'espoir de trouver une occasion de se venger d'Orozco, dont il jalousait les lauriers conquis au cours de la précédente révolution, et qui luttait dans le camp adverse. Que s'il eût combattu avec celui-ci, il eût été éclipsé, réduit à un rôle de comparse. En face de lui, il lui demeurait possible de faire figure. Et puis... et puis il y a encore la question d'argent. Et de quel côté manipulait-on le plus facilement des fonds?...
Enfin, jusqu'à présent, les amis de Francisco Madero semblent avoir perdu la partie, et Pancho Villa aurait joué là un jeu de dupe. Mais qui sait?
La famille des Madero est nombreuse, riche. Pourquoi ne déclarerait-elle pas la guerre,--lavendetta, pour être plus exact, au général Victoriano Huerta, le vainqueur du moment? Raoul Madero a deux de ses frères à venger, et il se peut que, quelque jour prochain, nous revoyions Pancho Villa dans un des rôles de premier plan, le jour où recommencera la lutte. Du moins saurons-nous quelle étrange aventurier se déguise et se masque ainsi en héros.N.-C. Adossidès.
LES BLANCS FANTOMES DE L'HIVER EN FINLANDEAvec ordre, avec méthode, sans tourbillons ni caprices, les flocons sont descendus tout droit du ciel sur la terre et demeurent là où ils se sont posés. Bientôt ils ont tout recouvert et tout fléchit sous leur poids. Les branches des grands sapins pendent, engourdies. Les jeunes arbres, plus flexibles, sommeillent, tout entiers enveloppés d'hermine. En haut, en bas, partout, la neige! De tous côtés, des formes bizarres de grands fantômes qui paraissent dormir debout dans leurs linceuls et parmi lesquels passent, lilliputiennes, découpées en noir sur le tapis ouaté, les silhouettes, seules vivantes, d'un homme et d'un traîneau. Un lourd fardeau de mort pèse sur les lois de la lande. La nature, appesantie sous sa couverture blanche est assoupie pour la nuit d'hiver.Photographie Jean Bouchot.
L'EFFORT SUPRÊME DE LA DÉFENSE, DANS LE PROCÈS DES BANDITS ANARCHISTES.--Me de Moro-Giafferi plaidant pour Dieudonné.Croquis d'audience dePaul Renouard.
Le procès, désormais fameux, des bandits anarchistes qui, après une instruction géante de onze mois, a nécessité vingt-trois audiences, s'est achevé jeudi matin, où, à 4 heures, les jurés, qui avaient à répondre à 383 questions, ont fait connaître leur verdict.
En son réquisitoire énergique, solide, et redoutablement documenté, M. le procureur général Fabre avait, au nom de la société, demandé six têtes, celles de Dieudonné, de Callemin, de Soudy, de Monier dit Simentof, de Carouy et de Medge. Il ne s'opposait pas à l'admission des circonstances atténuantes en ce qui concernait Gauzy. Après le chef du parquet, qui s'était réservé de requérir contre les grands coupables, M. l'avocat général Bloch-Laroque s'était chargé de demander pour les comparses, les treize seconds rôles aux inculpations variées, le maximum des pénalités encourues, c'est-à-dire les travaux forcés ou, pour le moins, la réclusion.
... Alors, successivement, se levèrent les quatorze avocats de la défense. La tâche était ingrate et formidable. Elle se poursuivit avec courage et méthode pendant trois jours. La défense fut souvent habile et souvent brillante, au point de fréquemment impressionner l'auditoire. Et ce fut vrai surtout lorsque Me de Moro-Giafferi, plaidant pour Dieudonné, avec son éloquence ardente, impétueuse--dont on a dit qu'elle avait les beautés et les vertus mais aussi les colères et les maléfices de torrent qui emporte tout--souleva à diverses reprises l'émotion générale par la spontanéité de ses mouvements oratoires soutenus par la flamme de son regard, la violence passionnée de son verbe et l'élan irrésistible de son geste.
Après leurs avocats, quelques-uns des accusés, Callemin, Monier-Simentof, Soudy, prirent la parole et firent un suprême effort pour sauver leur tête. Puis le jury se retira pour délibérer. Il entra dans la salle des délibérations le mercredi à 3 h. 46. Il en sortit le jeudi matin à 4 heures. Bien rarement, aux assises, on avait vu une tâche aussi formidable imposée à un jury. Le verdict qui en résulta, affirmatif, sans circonstances atténuantes, sur la culpabilité de Dieudonné, de Callemin, de Monier-Simentof et de Soudy, entraînait quatre condamnations à mort. Mais, lorsque, selon l'usage, le président demanda à chacun des accusés s'il n'avait rien à dire sur l'application de la peine, on vit se produire un coup de théâtre inouï. Callemin, dressé soudainement, déclara que Dieudonné n'était point l'assassin de la rue Ordener et que c'était lui, Callemin, qui, avec Garnier, avait fait le coup... Malgré la reconnaissance formelle de la victime, malgré le verdict affirmatif, malgré l'arrêt de mort, la tête de Dieudonné, le client de Me de Moro-Giafferi, paraît sauvée...
Une «foire aux puces» chinoise: le marché de Long Fou Sseu.
20 juin.
Depuis mon arrivée à Pékin, trois ministres ont levé le pied, tels des banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menacé par ses ennemis, il a mieux aimé perdre la face que la tête. On raconte aussi sur lui des histoires d'argent, de détournements, mais rien de précis. Le président Yuan Chi Kaï a envoyé à sa poursuite un second ministre qui n'est pas revenu, puis un troisième pour ramener les deux autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est décidé à donner au président du Conseil défaillant un successeur dont j'ai immédiatement fait le portrait, pendant que j'étais en train.
Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait déjà partie du gouvernement actuel comme ministre des Affaires étrangères. Il est, ou paraît, tout jeune; il a été ministre de Chine à Bruxelles et à Pétersbourg, il parle très bien le français et sa femme est Belge. C'est, de plus, un fidèle abonné deL'Illustrationet un homme de goût, très épris de culture française.
Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimées? On ne peut pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). LaJeune Chinea l'air de vouloir marcher à grands pas dans la voie républicaine et, à l'instar de nos aïeux de 93, dont ils font leurs dieux, les révolutionnaires célestes semblent décidés à faire une grosse consommation de politiciens.
Bon appétit, messieurs!
Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonné la présidence du Conseil, mais a conservé le portefeuille des Affaires étrangères.
Ce personnel gouvernemental doit être intéressant à étudier pour un spécialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve dans celles de Chine? Après tout, elles sont peut-être exactement pareilles aux nôtres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession du pouvoir.
Combien plus passionnante l'observation de la rue et de la foule! Les marchés, les temples, les boutiques, sont d'intarissables sources de joie pour un artiste, et les sujets de tableaux se succèdent et se bousculent sous mes yeux émerveillés. Malheureusement, je n'ai pas le temps de faire beaucoup de croquis ou de pochades. Je vois ces choses en courant à des rendez-vous ministériels qui me font perdre un temps considérable et, si je n'avais la photographie, ce ne sont pas les rapides notes et indications de couleur que j'ai pu prendre qui me seraient d'un grand secours pour vous dépeindre tout ce que je vois. Du reste, dès qu'on s'arrête pour photographier, on est immédiatement entouré, bloqué, étreint par une foule curieuse d'amateurs qui viennent regarder jusque dans votre objectif; et, si on vise un peu longuement, si l'on hésite à déclancher, attendant que ça s'arrange mieux, on est sûr d'avoir au premier plan une énorme tête floue qui masque les trois quarts du cliché.
Il serait matériellement impossible à un peintre de s'installer avec son chevalet et sa boîte à couleurs pour faire une étude d'un coin de rue, à moins qu'un service d'ordre ne soit sévèrement organisé autour de lui.
Je me documente pourtant, et je serai heureux si j'arrive à vous donner une idée, faible, sans doute, mais consciencieuse et aussi exacte que je le pourrai, de cette cité miraculeuse que j'admire. Et je l'admire inlassablement, dans ses beautés, dans ses hideurs--ses hideurs chinoises, j'entends--ses ruines, ses boues, ses poussières, ses loques, ses ordures même, toutes choses qui semblent vouloir, au nom du passé féodal et farouche, protester contre l'envahissement de ce pays par la civilisation moderne, si inesthétique.
Le président du second cabinet chinois:Lou Chan Siang.
Les vestiges de nos anciens temps sont inertes, désolés et muets. Ceux d'ici vivent toujours et grouillent; ils sont encore habités, animés par des êtres indubitablement pareils à ceux des autrefois les plus lointains. Les échoppes blotties dans l'ombre des redoutables portes de Pékin, les loqueteux, les rétameurs, les savetiers, les marchands de n'importe quoi, les installations précaires, les estropiés, les mendiants qui sollicitent la charité des entrants et des sortants, sont l'exacte réalisation de ce que j'avais imaginé du moyen âge, et les foules qui se meuvent dans ces décors ne sont point anachroniques. Je ne parle pas, bien entendu, de nos récents républicains à queues coupées, à casquettes, à melons, à panamas, à canotiers et à casques coloniaux, parcourant à pied, à bicyclette, en pousse-pousse ou en voiture les grands quartiers des ministères ou des légations.
Et, à propos de casques, je me demande comment il se fait que ces malheureux, habitués depuis des siècles à promener, sous le brûlant soleil des étés pékinois, leurs crânes rasés, soient devenus tout d'un coup si sensibles aux insolations.
Décidément, le costume joue un grand rôle dans les révolutions!
Les bâtisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir déjà dit, de ce nouvel état d'esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont assassiner leur ville sous le vain prétexte de l'assainir et d'en améliorer les conditions d'habitabilité. Les maisons à étages commencent à se montrer, çà et là, et les constructions les plus honteusement vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes européennes s'accolent sans vergogne à la sublime écriture archi-millénaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des «London Mission», des «Christian Chinese Young Men Association» et autres horreurs qui, insolemment, étalent leurs stupides lourdeurs et leurs insupportables prétentions architecturales au milieu des plus pures splendeurs.
Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beautés? Qui empêchera ce massacre?
Mais qui empêche, chez nous, les imbéciles publicités d'empoisonner, dans nos campagnes les plus reculées, les coins de nature les plus charmants?
Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants, préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour. Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur.
Le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit, magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif. Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.
Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la maison pour monter sur sa mule.
A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées, représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés, chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer.
Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou «Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre, gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments, gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes. Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons, rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats, marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service municipal.
Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.
Tous ces fonds de commerce sont invariablement portés, sur l'épaule, aux deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqué, en Chine, à tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'équilibre d'avoir, à chaque extrémité du bambou, un poids à peu près égal; de sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est très ennuyé: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant à l'autre bout de sa perche un poids équivalent en pierres ou autres matériaux. Son faix est doublé mais la face est sauve et les usages sont respectés. Tout est là!
Par-dessus les faîtes des murs on n'aperçoit que fort peu de toitures: Pékin n'est qu'un vaste rez-de-chaussée. En revanche, on voit des arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, là derrière, des jardins, des parcs, de frais ombrages, agréable contraste avec la rue poussiéreuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde Pékin de l'un des rares points élevés qui le dominent, la Tour du Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un immense parc où les habitations entr'aperçues ne comptent presque pas. Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-être faut-il attribuer à cette énorme quantité d'arbres la salubrité relative dont jouit cette ville, malgré son sous-sol marécageux, sa saleté et son service de voirie sommaire.
Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulière de Yuan Chi Kaï. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Président. C'est bien une des paisibles retraites que j'avais soupçonnées. L'entrée, plus spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs traditionnels déjà cités, un vestibule avec deux bancs où sont assis les serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en fumant leurs pipes. L'intérieur n'est qu'une suite de cours, de pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout, dans les couloirs, dans les cours où des emplacements leur sont ménagés entre les dalles et où des fleurs en pots leur tiennent compagnie, mêlées à des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains martyrisés à la mode chinoise, pins parasols de 20 centimètres de haut, cèdres minuscules, chênes microscopiques; dans un vase grand comme mon chapeau, un pied de vigne très vieux portant une quantité de grappes très avancées; des glycines séculaires en tonnelles, des rosiers, des grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est délicieux de fraîcheur et de quiétude. Et comme on est bien chez soi! pas de voisins plongeant dans votre vie privée, les étages étant chose inconnue dans ce pays béni de Dieu.
Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix mètres de côté il y a des montagnes, des rivières, des lacs, des grottes, des torrents, des routes, des ponts, des précipices, des prairies, des forêts, tout ça à l'échelle, truqué à plaisir, tourmenté, tarabiscoté et d'un enfantillage déconcertant. Des pierres bizarres de forme ou de couleur, dont les Chinois sont très amateurs, se dressent par-ci par-là, quelques-unes sur des socles très travaillés. Tout à coup--horreur!--on découvre, tels des scorpions, des ampoules électriques habilement dissimulées dans des trous de roche ou tapies derrière des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude!
L'éclairage électrique est installé dans toutes les pièces des appartements et, sur un beau meuble laqué, un téléphone allemand fait pendant à un vase des Ming.
Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas être plus chinois que les Chinois. Après tout, si tel est leur bon plaisir...
Le marché de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Européens vont là pour tâcher d'y découvrir des bibelots anciens, des porcelainesde l'époque. Les bonnes occasions y sont rares, paraît-il, et les marchands n'offrent aux touristes que des curiosités fabriquées à leur intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver, pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intéressantes, à condition d'y aller souvent et d'avoir du flair.
Un pèlerin mongol.
Je n'ai, pour ma part, pas récolté grand'chose, mais j'ai vu là d'élégantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des étoffes, des broderies, des colifichets. L'une d'elles était en extase devant une pendule en faux bronze doré, à sujet Watteau, toute disloquée, qui avait pour voisins d'étalage un décamètre enroulé dans son étui de cuir et une jumelle de théâtre où quelques plaques de nacre se voyaient encore.
Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqué avec des cheveux et ornementé de mosaïques en plumes de martin-pêcheur, aux reflets de turquoise. C'est très étrange et très archaïque. Autour de cette coiffure sont piquées des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les figures violemment fardées de rouge et de blanc, les robes claires et criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point déplaisantes.
Au nombre de ses attractions, le marché de Long Fou Sseu compte des diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des théâtres, des conteurs d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de rafraîchissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets, des changeurs, des écrivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y a aussi des phonographes. On pourrait se croire à la foire au pain d'épice, n'étaient les costumes, les têtes, la langue. Même poussière, même cohue, mêmes odeurs, même tapage.
Les Chinois ont tout inventé avant nous, excepté, toutefois, la République. Et encore...
Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les théâtres font, toute l'année, plus que le maximum. C'est, dans les salles fumeuses et malodorantes, un entassement inouï de spectateurs attentifs et passionnés qui restent là des journées entières, car les pièces qu'on y joue n'ont pas de fin et les équipes d'acteurs doivent se relayer pour ces représentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits théâtres, est composé de gens manifestement besogneux et je me demande comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer.
Les attractions du marché de Long Fou Sseu: unprestidigitateur en plein vent.
LES TENTATEURS.--Marchands de «curios» à l'Hôtel desWagons-Lits de Pékin.Étude à l'huile, d'après nature, de L. Sabattier.
Les pièces doivent remonter à la plus haute antiquité et il est impossible à un Européen de saisir une idée ou de donner la moindre signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise les braves spectateurs.
Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait, paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille. Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de l'Écho de Chine, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton, cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade, prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve infranchissable.
Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien d'autres, chez nous.
Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un disque.
On ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre, hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.
La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont le tapage infernal semble les réjouir fort.
Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois.
On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.
Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!
Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps, des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud.
Toujours des mutineries de soldats qui, lassés d'attendre leur solde, tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des magasins, des banques, des monts-de-piété, désertent et vont terroriser les populations des campagnes et des villages, en attendant le chambardement des grandes villes.
Ce sont là les premiers bienfaits du modernisme.
Le modernisme est la grande préoccupation de la nouvelle équipe gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent à arroser les rues principales à l'aide d'une cuillère en rotin tressé dont ils se servent pour lancer autour d'eux, à la volée, l'eau d'un grand baquet qu'ils vont remplir à la fontaine prochaine pour recommencer plus loin. Ce procédé doit dater de Kang Chi, mais aujourd'hui l'arroseur pékinois est orné d'un canotier de paille du dernier modèle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec une large bordure blanche et des lettres brodées sur sa poitrine; il fait sa distribution à bicyclette.
Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas complètement adopté le costume européen, pour des raisons financières, sans doute, se contentent d'afficher leurs convictions républicaines par le moyen de chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement chinois.
Que les parents soient ou non modernistes,