L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913(Agrandissement)Ce numéro contientlº LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre nº 6:Hélène Ardouin, de M. Alfred Capus;2°Un Supplément économique et financierde deux pages.L'ARRIVEE D'ALPHONSE XIII Le roi d'Espagne et le président de laRépublique à la gare du Bois de Boulogne.NOTRE NUMÉRO DU SALONNos lecteurs ont pu constater les nouveaux progrès réalisés dans l'édition de notre numéro du Salon. Le nombre des planches hors texte et remmargées, en couleurs ou en héliogravure, a été augmenté; presque toutes les pages ont été tirées en deux tons et plus de 150 tableaux ont été reproduits, donnant une idée d'ensemble assez complète de la double exposition de peinture du Grand Palais.Malheureusement l'établissement d'un pareil numéro, dont le poids atteint un kilogramme, et qui est tiré à 138.000 exemplaires, a constitué un travail énorme, pour lequel il était impossible de prendre une avance, et qui a dû être mené à bien en quelques jours seulement. Le Salon est, en effet, une actualité, et certains tableaux, les plus intéressants et les mieux signés, n'arrivent au Grand Palais que dans les derniers jours d'avril.Bien que nos ateliers se soient fait aider par la plus importante maison d'imprimerie et de brochure de Paris, il a été impossible d'obtenir l'assemblage et le brochage de plus de 25.000 exemplaires par jour. Ces opérations n'ayant pu commencer que le mercredi 30 avril, et le jeudi de l'Ascension, puis le dimanche étant jours de chômage légal, ce n'est donc que le mercredi 7 mai que le brochage complet a été terminé.Nos abonnés s'expliquent ainsi le retard qu'ils ont subi dans la réception, de leur numéro.Notre Salon et notre Noël sont de véritables primes que nous leur adressons, deux fois par an. Pour ces albums copieux et luxueux, nous leur demandons une tolérance de quelques jours sur les dates fixées.LA PETITE ILLUSTRATIONNous publierons le 17 mai:Servirla belle oeuvre deM. Henri Lavedan, jouée par M. Lucien Guitry au théâtre Sarah-Bernhardt.La Chienne du roi, un acte du même auteur, qui accompagnaitServirsur l'affiche, complétera ce numéro deLa Petite Illustration.COURRIER DE PARISLA FUGUEJe ne sais pas ce qui a passé dans l'air, et dans tout moi-même. Je montais les Champs-Elysées, par un de ces temps si beaux, d'une suavité si fine et si tendre qu'aucune phrase échappée du coeur, aucun mot rare et choisi, ne seraient capables d'en fournir la plus petite idée!... La vie, pour un instant, consentait à se révéler dans sa beauté première, et les paradis n'étaient plus perdus. Je m'avançais dans un vertige de joie. En une seconde tout était devenu rassurant, clair et délicieux--La tristesse? Evanouie! Ah! vieux sortilège du printemps. Toujours le même! et toujours si nouveau! Je te reconnaissais à tes bouffées, à ton feu, frais et pénétrant, à ce sucre que tu mets dans le sang et dont tu saupoudres les lèvres où notre langue le fait fondre, en y savourant un goût ressuscité de fleur et de baiser. Tout ce qui allait, venait, tout ce qui me croisait et m'appelait semblait y dépenser exprès une incroyable allégresse. On mettait à marcher, à courir, à voler à son but, une hâte gaie. Et il y avait aussi dans cette activité comme une soif d'évasion. Rien ne bougeait qui ne le fît avec des façons de partir. Et de cette course dirigée, de ces impatiences, de ces élans pris tout à coup vers une invisible fontaine, de cette précipitation fiévreuse, élégante et frivole, de la candide volupté du ciel et de la douceur des arômes et des caresses de la brise, de tout ce grand étourdissement que rien ne peut exprimer qu'un soupir, un soupir d'extase découragée, de tout cela sortait et se formait une idée haletante, impérieuse, prompte, résumée par ce mot bref: la fugue.Oui, la Fugue! Elle était partout. On la respirait, on la buvait. Elle traversait de part en part les cerveaux comme une flèche de laque rouge. Elle filait et sifflait avec le cri pointu et arraché de l'hirondelle et les poumons se dilataient pour avaler plus de vent. La Fugue! C'est-à-dire fuite. Fuir, mais fuir sans frayeur, sans craindre de se retourner,... et fuir en avant, bondir dans le temps et l'espace, et partir... oh! pas tout à fait, «partir un peu» seulement, en sachant bien qu'on reviendra. Que ce mot renferme d'attraits, qu'il secoue de charmes! Qu'il fait flotter de beaux rubans! Il a les diverses couleurs de la décision, de la brusquerie, du caprice et du rêve. Il est preste, aimable, et tout trépidant d'impromptu. En le lançant pour le rattraper, tel qu'un jongleur qui taquine une boule d'or, nous voilà déjà sur une pointe de pied ainsi que des masques de comédie italienne et des noms de ville, qui sont à eux seuls des carillons de bonheur, nous tintent aux oreilles: des Naples, des Florence, des Rome, des Grenade. Nous perdons la tête... à nous retrouver dans la glace avec nos yeux d'hier, si hardis de jeunesse, car nous sommes toujours jeunes, quel que soit notre âge, tant que nous ranime et nous prend cette printanière folie du départ. Les vieillards n'ont pas de fugue.Mais, dès qu'elle est en nous, la fugue nous remplit. Elle parle, avec une voix défaillante de rendez-vous, ou bien elle chante... elle exhale en une amoureuse langueur des refrains de vieilles romances, des tours Saint-Jacques écoutées les yeux mi-clos, la main sur la poitrine, en modulant des souvenirs. Ou bien elle commande: «Allons! pars! obéis!... Va-t'en...! Laisse là, pour un jour, ta chambre et ta maison... et viens avec moi, prends ma main, ma main qui brûle et veut s'enfoncer dans la tienne. En route! Je suis la fugue.»--Mais où irons-nous? Peu importe. Jamais bien loin pourtant, car la fugue est rapide, et, comme le plaisir d'amour, ne dure qu'un moment. Ses minutes sont comptées d'avance. Elle est faite d'une joie dévorante et pressée, comme dérobée, volée à l'étalage. Ainsi, que ce soit ici ou là, en un pays étranger tout proche, ou dans un coin de France, la fugue sera folle et presque irréfléchie, un billet de bonheur d'aller et retour. Nous partirons tels que nous sommes, sans autres bagages que nous, et, pour plus de logique, nous devrions être nu-tête, ainsi que pour la récréation, quand nous étions enfants. Ah! cette joie de s'échapper, de «s'enlever» soi-même comme si l'on s'emportait et se prenait en croupe, afin de galoper ailleurs! Et n'est-ce pas, en dehors du printemps, par toute saison, le besoin perpétuel de l'homme, agité sans cesse d'autre chose?Le lecteur sédentaire qui reste des longues journées plongé dans le livre et qui ne sent plus glisser et couler sur lui le sable des minutes, s'imagine, parce qu'il demeure assis dans le même fauteuil, qu'il ne change pas de place,... il en change constamment, il n'est jamais là où nous croyons et où il croit être... il se dévore en perpétuelles fugues et le volume, le chapitre, la page, la ligne et le mot l'emportent loin du monde. On peut même dire, sans se tromper, que les immobilisés sont les plus grands fugaces. Tous ceux que retient une chaîne ne cherchent qu'à la tendre et veulent la briser... ou l'alléger alors et la supprimer par les escapades de l'esprit. Les grands chemins parcourus sont ceux que, du fond d'un siège usé, combine et recommence le paralytique. Le sommeil est la fugue nécessaire imposée par la tyrannie de la nature, et l'insomnie est une espèce d'échappement maladif et tourmenté de la pensée.Prenez la vie, la vie quotidienne; vous y verrez que, du matin au soir, tout n'est que fugue ininterrompue, sans répit. Les courses, les visites, les besognes, les prétendues obligations, tous les plaisirs, toutes les affaires, graves ou sans conséquences,... fugues... fugues. La prière en est une et le baiser une autre. La charité, l'exercice du devoir, le sacrifice et le dévouement sont des fugues... car rien de tout cela ne s'opère dans le calme ni la lenteur. Il faut de la fièvre et de la poussée en tout ce que l'on fait avec un grand désir, et l'ardeur a pour loi d'être toujours rapide. Les voyages sont de vastes fugues, et les absences de petites. Et aussi les ivresses et les recueillements. Et à chaque minute, à chaque seconde, la fugue est là qui, se jetant dans les roues d'une autre, nous dérange et nous ravit, en plein travail, au milieu de la conversation, pendant le morceau de piano, quand le comédien parle au théâtre, ou qu'au salon chante la femme, à tout moment, à tout venant...Nos goûts et nos appétits... Nos courses chez les antiquaires, fugues dans le passé, randonnées dans les plaines du vieux temps... chasses à travers les forêts de l'histoire... Comme on se dit tout à coup, avant le dîner: «Une idée... Si nous allions à Versailles... ou simplement au Bois... le tour des lacs, et puis nous rentrerons,...» l'altéré d'autrefois se prescrit soudain: «Une idée... si nous allions aujourd'hui, tout de suite au quinzième? Non... au dix-huitième?...» Ou bien il pense: «Demain j'irai à l'Empire» comme on décide: «Je pars pour Anvers.» Et tout cela, tout ce qui est fugue a pour caractère aussi de s'accomplir dans une sorte de joie et de contentement vif et soutenu... Il n'existe pas de fugues tristes, de fugues d'ennui. Ces mots-là ne vont pas ensemble, tandis que fugue amoureuse est, au contraire, une locution qui semble tout particulièrement juste et réussie. Venise, Séville, sont des villes qui n'ont pour raison d'être que de marquer les points et les étapes des fugues passionnées, et le bon dimanche hebdomadaire, avec son repos honnête, ou ses risibles tours du monde de banlieue, est la fugue des pauvres gens, des travailleurs de semaine.Ainsi de fugue en fugue, de balade en balade de nos pensées et de nos coeurs qui nous lâchent, nous trompent, nous faussent compagnie, s'échappent toujours, et ne sont du matin au soir qu'en partance, nous gagnons, sans nous en apercevoir, en la redoutant, l'heure de la mort, la dernière fugue. Et quand je dis: la dernière! Qui sait? Quelles fugues nous attendent? Les immenses fugues d'après la vie...Henri Lavedan.(Reproduction et traduction réservées.)LE ROI D'ESPAGNE A PARISNotre confrère M. Raymond Recouly, le brillant rédacteur des articles de politique étrangère auFigaro,reçu en audience au palais de Madrid par le roi Alphonse XIII avant son départ pour Paris, a pu longuement s'entretenir avec lui de toutes les questions qui intéressent et rapprochent la France et l'Espagne, des relations unissant les deux pays, de leur oeuvre commune au Maroc. LeFigaroa reproduit ces déclarations. M. Raymond Recouly, dans l'article qu'on va lire, trace pour nos lecteurs, d'après ses impressions personnelles, un vivant portrait du souverain qui a été, cette semaine, notre hôte.Sa Majesté Alphonse XIII, roi d'Espagne, est assurément, et de beaucoup, le souverain étranger le plus populaire en France, depuis la mort d'Édouard VII. Dans notre pays où l'on apprécie par-dessus tout la crânerie et la bravoure, qui donc se montra aussi brave, aussi crâne que lui? Les «risques du métier royal» ne sont pour aucun autre aussi grands, aussi quotidiens que pour lui. Il les assume avec un sang-froid, un calme, une tranquillité parfaits, dédaigneux des lettres de menace qui lui parviennent par centaines, refusant obstinément de modifier, sous aucun prétexte, quoi que ce soit du programme des cérémonies.C'est chez nous, au cours de son premier voyage officiel, à Paris, en 1905, qu'il reçut, si l'on peut dire, le baptême du feu. On sait sa fière contenance au moment de l'attentat de la rue de Rohan, le jeune roi, debout dans la voiture, disant à l'escorte, avec un geste calme: «Ce n'est rien, messieurs, rassurez-vous!» puis se penchant hors de la portière et agitant son casque à long plumage blanc pour montrer aux personnes de sa suite qu'il n'avait aucun mal.Juste une année plus tard, jour pour jour, au retour de l'église où venait d'être célébré son mariage avec la princesse Ena de Battenberg, ce fut l'effroyable attentat de la calle Mayor. L'anarchiste Morales, du second étage qu'il avait tranquillement loué, sans que nul cherchât à le surveiller et à l'inquiéter, jette une énorme bombe dissimulée dans un bouquet de fleurs sur le carrosse de gala où se trouvent le roi et la reine. Depuis quelque temps, lesereno, le pittoresque veilleur de nuit, dans les rues madrilènes, avait remarqué un homme qui, du haut d'un balcon, lançait des oranges dans la rue: c'était Morales qui se faisait la main et s'entraînait à ne pas manquer son coup. La bombe tua ou blessa une quarantaine de personnes. Le couple royal, par le plus extraordinaire des miracles, n'eut pas la plus légère blessure.Et il y a quelques semaines à peine, tandis que le roi, précédant un imposant cortège d'officiers, de généraux, s'en revenait à cheval du champ de manoeuvres où les recrues avaient prêté le serment, un homme s'approche et lui tire, à bout portant, trois coups de revolver que, seule, sa merveilleuse présence d'esprit lui permet d'éviter.Comment refuser son admiration à un courage si tranquille, à une si parfaite maîtrise de soi?** *Il ne tiendrait pourtant qu'au roi, s'il laissait prendre les précautions que son entourage ne cesse de lui demander, de diminuer, dans une proportion considérable, les dangers auxquels il s'expose. On le supplie, par exemple, de sortir toujours encadré d'une escorte qui tiendrait à une certaine distance la foule. Il s'y est jusqu'ici obstinément refusé. A tout instant, au cours des cérémonies ou des voyages, il est accoutumé à recevoir des placets et des suppliques que les intéressés, ayant toute liberté de s'approcher, lui tendent de la main à la main. Le moyen, dans ces conditions, d'organiser une surveillance tant soit peu efficace?Les Espagnols ont un proverbe qui revient dans leur bouche très fréquemment:Lo que debe ser no puede faltar(ce qui doit être ne saurait manquer).Il y a quelques traces de cette résignation dans la bravoure insouciante et un peu fataliste du roi. Il y a ce sentiment que, quoi qu'on fasse, en dépit des mesures les plus minutieuses, les plus strictes, la part d'imprévu restera malgré tout très grande. Et, alors, à quoi bon? Pourquoi donc se gâter, s'empoisonner l'existence? Ne vaut-il pas mieux s'en remettre un peu à la Fortune qui s'est montrée et qui continuera, souhaitons-le, à se montrer si bienveillante envers un homme ignorant absolument ce que c'est d'avoir peur?** *Dans son magnifique et imposant palais de Madrid, la suprême parure de sa capitale, j'ai eu tout récemment l'honneur d'être reçu, en audience particulière, par Sa Majesté Alphonse XIII. Les grandes cours spacieuses, les longs couloirs où se tiennent, immobiles, des hallebardiers, pleins de prestance, les salons où des tapisseries inestimables, les plus belles qui soient au monde, voisinent avec les portraits de Goya, tout cela proclame les longs siècles de gloire de cette puissante monarchie espagnole.Et, certes, le contraste n'est pas petit entre ce vieux palais et ce jeune souverain, l'un, représentant la fière Espagne obstinément attachée à ses traditions et comme murée dans son originalité, l'autre, épris au contraire de toutes les nouveautés.Cte de Romanonès. S. M. Alphonse XIII.Le roi d'Espagne et son président du Conseil.De haute taille et très élancé, le regard vif, le geste prompt, avec une extraordinaire souplesse de mouvements qui dénote un corps entraîné à tous les exercices, à toutes les fatigues, le roi donne une grande impression de vigueur et de santé. Tout ce qu'on a raconté sur sa faible constitution, sur les maladies qui le guettent, doit être décidément relégué au rang des fables. Le régime minutieux et bien réglé auquel il fut soumis dès sa naissance, les soins vigilants de la plus dévouée des mères, le grand air, la pratique des sports, ont fait merveille.Il faut une santé peu commune pour déployer une si prodigieuse activité, pour mener, sans défaillance, une existence aussi bien remplie. Les affaires publiques, les conseils de ses ministres, les réceptions, les audiences, la chasse, le yachting, l'automobile, etc., le roi prétend conduire tout cela de front. Il est notamment un enragé joueur de polo. Il y a quelque temps de cela, au cours d'une partie très mouvementée, son poney s'abattit et la tête de celui qui le montait vint donner si rudement sur le sol qu'Alphonse XIII demeura plus d'un quart d'heure évanoui. Sa famille, son entourage, que cet accident avait remplis d'inquiétude, désireux d'en éviter un pareil à l'avenir, le suppliaient de renoncer pour toujours au polo. «C'est une des choses qui m'amusent, qui me récréent le plus, répondit le roi. Pourquoi donc voulez-vous m'imposer pareille privation? La vie n'est plus possible si, par crainte des accidents, il faut renoncer à tout ce qui en fait le charme!»Le roi est également passionné pour l'automobile. Il est un excellent chauffeur et il adore conduire lui-même. Au moment de son mariage, les automobilistes espagnols et étrangers lui offrirent une fête au Pardo, durant laquelle il fut accueilli par des acclamations enthousiastes. On m'a raconté, à cet égard, une anecdote assez curieuse. Alphonse XIII, toujours désireux d'essayer de nouvelles machines, en achète un très grand nombre dont il se défait ensuite assez rapidement. L'une d'elles ne lui donnant qu'une médiocre satisfaction, il avait chargé son mécanicien de la vendre à n'importe quel prix. Quelques jours après, comme il courait les routes, aux environs de Madrid, il aperçoit de loin une voiture en panne; à mesure qu'il s'approche, il reconnaît que c'est celle dont il s'est débarrassé; par-dessous, étendu à plat ventre, dans la poussière, soufflant et geignant, le malheureux acquéreur essayait, mais en vain, de réparer ce qui était irréparable. Que faire? Le roi, relevant son col et rabattant sa casquette, passa à la quatrième vitesse!...** *Au cours du long entretien qu'il m'accorda, Alphonse XIII me parla du Maroc où l'Espagne et la France possèdent des intérêts solidaires et défendent la même cause. Son grand désir est que l'action des deux pays soit concertée, de manière à ce que les efforts, les sacrifices de l'un bénéficient des efforts, des sacrifices de l'autre. Il me parla surtout de l'armée, de la nôtre et de la sienne. Il connaît un certain nombre de nos officiers; nul, plus que lui, ne rend hommage à leurs rares qualités, à leur énergie, à leur abnégation. Par ses soins, sous son impulsion de tous les jours, l'armée espagnole est en train de subir une très importante réorganisation qui aura pour effet d'accroître sensiblement son nombre et sa valeur. Le service obligatoire vient d'être institué; on a supprimé la faculté des remplacements et des rachats qui éloignaient de la caserne l'élite du pays, tous les jeunes gens des classes bourgeoises et aristocratiques.D'ailleurs, ce n'est pas seulement dans l'armée qu'on peut constater de très sérieux progrès. Au point de vue économique, pour ce qui est du calme, de la tranquillité du pays, de la solidité du régime, les améliorations sont indéniables. Quiconque revient maintenant en Espagne, après un intervalle de quelques années, note, à tout instant, les heureux résultats de ces améliorations. L'accroissement de la population est considérable, en dépit d'une émigration intense dans l'Amérique du Sud, en Algérie, au Maroc. Cette émigration n'appauvrit point le pays autant qu'on pourrait le croire: un assez grand nombre d'émigrés retournent dans la mère patrie, après fortune faite. Ils y apportent leurs capitaux, leur activité, leur intelligence qui s'est ouverte aux choses de l'étranger. La politique espagnole se fait plus stable et plus saine. Or, l'un des facteurs de cette politique, le facteur essentiel, c'est la personnalité, la popularité du roi. De cela, tous les Espagnols qui sont sincères, tous les étrangers connaissant bien l'Espagne sont unanimes à convenir.En même temps qu'elle développe aussi sa puissance et sa richesse, l'Espagne éprouve tout naturellement le désir, le besoin de sortir de son isolement. Elle veut ne plus rester isolée, confinée dans sa péninsule. La majorité des hommes politiques et du public incline nettement vers une entente plus étroite avec l'Angleterre et la France.Le roi Alphonse XIII, par tout ce qu'on sait de son orientation, de ses sympathies personnelles, ressent beaucoup plus vivement qu'aucun de ses sujets ce désir-là. C'est justement ce qui donne à son séjour parmi nous une importance, une signification exceptionnelles. C'est une raison de plus pour qu'on se réjouisse de l'accueil si chaleureux que Paris vient de faire à ce très sympathique et très attachant souverain!Raymond Recouly.Ce numéro étant mis sous presse peu d'heures après l'arrivée du souverain à Paris, c'est dans le suivant que nous pourrons rendre compte des visites royales à Fontainebleau et à Saint-Cyr.La revue de la garnison de Paris, sur l'esplanade desInvalides: le général Michel ouvre le défilé et salue la tribune officielle.LES FÊTES MILITAIRES EN L'HONNEUR DU ROI D'ESPAGNE.--AFontainebleau: l'inspection des officiers de l'École d'artillerie.Mercredi, jour de l'arrivée du roi d'Espagne à Paris, les acclamations, très chaleureuses, se sont partagées entre le souverain, notre hôte, le président de la République française et les troupes de la garnison de Paris, qui, mise tout entière sur pied, des Champs-Elysées aux Invalides, défila ensuite sur l'Esplanade devant le souverain. Le lendemain, jeudi, qui fut la journée de Fontainebleau, Alphonse XIII reprit contact avec notre armée que, cette fois, on lui présenta en manoeuvre d'abord dans la vallée de la Solle où évoluèrent deux brigades de cavalerie, ensuite au polygone où furent exécutés d'intéressants exercices d'artillerie en campagne.LE DISCOURS DE M. BARTHOU A CAEN.--«... Notre grand pays veut la paix, mais seulement la paix qui s'accorde avec sa fierté et sa dignité, non la paix née de la peur!»A la droite de M. Barthou: M. Perrotte, maire de Caen; M. Klotz, ministre de l'Intérieur; M. Hendlé, préfet du Calvados; à sa gauche: M. Pichon, ministre des Affaires étrangères; M. Chéron, ministre du Travail, député du Calvados.--Phot. Matin.Dimanche dernier, à Caen, au banquet organisé en l'honneur du Congrès des Petites Amicales d'instituteurs et des oeuvres postscolaires, M. Louis Barthou, président du Conseil, a prononcé le grand discours que l'on attendait de lui à la veille de la rentrée des Chambres et auquel les graves problèmes à résoudre d'urgence, tels que la loi militaire et la loi électorale, en même temps que les inquiétudes internationales de l'heure présente, devaient donner une portée exceptionnelle.Donc M. Louis Barthou a été très écouté, et il a été aussi très applaudi, car on lui a su gré de se placer résolument sur le terrain national. Le président du Conseil, en effet, dans un éloquent appel au pays, a insisté avec force sur le devoir national qu'impose à tous la situation extérieure. Et, constatant l'élan et l'union patriotiques qui se sont manifestés, chez nous, aux heures graves, il a pu dire:«Ce grand pays veut la paix, mais seulement la paix qui s'accorde avec sa fierté et sa dignité, non la paix née de la peur.»D'où la nécessité de renforcer nos effectifs par le service de trois ans:«Il ne s'agit pas de céder à une sorte de folie contagieuse des armements. Il s'agit de se défendre... Quand le devoir prend la forme d'un intérêt national, il faut tout simplement faire son devoir. Ce devoir, le gouvernement l'accomplit en affirmant, dès maintenant, sa volonté de maintenir sous les drapeaux la classe libérable au 1er octobre prochain.»Avant de faire ces importantes déclarations, le président du Conseil, envisageant la situation politique intérieure, avait affirmé: «La République ne peut pas désarmer devant ses adversaires, mais nous nous refusons à des agressions ou à des vexations indignes de républicains conscients de leurs devoirs et de leur force.»Enfin, parlant de la loi électorale, M. Louis Barthou a déclaré nettement que, «s'il dépend du gouvernement, la consultation électorale de 1914 ne se fera pas au scrutin d'arrondissement.»COMPLICATIONS BALKANIQUESLES DIFFICULTÉS DU PARTAGE ENTRE LES ALLIESET LA QUESTION D'ALBANIELa question de Scutari est en voie de règlement, mais l'éventualité d'une occupation de l'Albanie par l'Autriche-Hongrie et l'Italie n'est pas encore définitivement écartée et un très grave problème reste ainsi posé devant l'Europe. Comme on va voir, il est en connexion étroite avec celui du partage entre les alliés des territoires conquis par eux sur les Turcs.Quelles seraient d'abord les conséquences générales d'une installation austro-italienne en Albanie, que personne n'aurait la naïveté de supposer devoir être provisoire? Les unes sont évidentes, les autres presque inévitables.Conséquences certaines: l'anéantissement de l'oeuvre de la Conférence de Londres qui a décidé le principe d'une Albanie autonome sous le contrôle et la garantie des six grandes puissances; la destruction de l'équilibre naval adriatique et, par conséquent, méditerranéen, ce qui porterait un préjudice grave à la France et à l'Angleterre; l'abandon du principe: «Les Balkans aux peuples balkaniques», qui, depuis la guerre d'Orient, a été la base de l'entente européenne.Conséquences presque inévitables: par l'effet de la violation du principe: «les Balkans aux peuples balkaniques», la nécessité pour les voisins de l'Albanie, les Monténégrins, les Serbes et les Grecs, de s'opposer par la force à l'occupation austro-italienne (or, l'idée de derrière la tête des Autrichiens est de trouver un prétexte pour écraser la Serbie sans que la Russie intervienne); l'ouverture de la «politique des compensations» entre les grandes puissances aux dépens de la Turquie asiatique. En effet, si deux grandes puissances européennes, l'Autriche-Hongrie et l'Italie, s'agrandissaient aux dépens de la Turquie d'Europe, tous les précédents historiques obligeraient à envisager que les quatre autres grandes puissances, la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre et la France, voudraient obtenir des avantages compensateurs qui ne pourraient être trouvés qu'aux dépens de l'empire ottoman d'Asie.Écoles, églises et monastères grecs en Epire.Tracé de frontière demandé par la Grèce.Tracé de frontière proposé par l'Italie.Ancienne frontière grecque.Siège de Métropolite grec.Villages grecs pillés et incendiés par les Albanais.Écoles grecques.Eglises.Monastères grecs.Écoles, églises, monastères grecs laissés hors du tracé de frontière demandé par la Grèce, dans la région au nord de Valona et à l'ouest de Berat.Enfin, et c'est le point sur lequel nous allons insister, l'intervention austro-italienne en Albanie pourrait déterminer une rupture décisive de l'entente balkanique ou, au contraire, aider à la solution des difficultés du partage entre les alliés.** *Il est bien connu que des dissentiments graves existent à cet égard entre les Serbes, les Grecs et les Bulgares, enthousiasmés par l'étendue de leurs victoires qui ont dépassé toutes leurs prévisions.Précisons donc les raisons des conflits d'intérêt entre les alliés afin de discerner, en relation avec le projet d'intervention austro-italienne en Albanie, quelles transactions sont susceptibles de permettre le maintien du bloc balkanique.LES PRÉTENTIONS GRECQUESElles ont trait à la fois à l'Epire, à la Macédoine et aux îles de la mer Égée.En Epire, la Grèce se heurte à l'Italie. Les cartes ci-dessous et ci-contre montrent à quel point les divergences sont grandes entre les gouvernements de Rome et d'Athènes, combien, par conséquent, les Grecs doivent être émus par le projet d'intervention italienne dans le sud de l'Albanie et dans la région même qu'ils revendiquent. Forts de leur droit, ils déclarent formellement qu'ils considèrent leurs conquêtes comme définitives et que, si l'Italie veut les chasser d'Epire, ils résisteront par la force. «D'ailleurs, disent-ils, la partie de l'Epire que nous revendiquons est habitée par une forte majorité hellène. Qu'on fasse un plébiscite, on verra bien.» Le carton ci-dessous indiquant les nombreuses écoles, églises et monastères qu'ils ont en Epire suffit à démontrer que les Grecs ne courent aucun risque en proposant une consultation des populations et à quel point les prétentions italiennes sont injustifiées.Le différend qui existe entre les Hellènes et les Bulgares est également très dangereux.Pour les Grecs, il y a deux questions qui ne se posent même pas: celle de la péninsule chalcidique qui est entièrement grecque et celle de leur maintien à Salonique (Thessalonique en grec).«Aucun traité avant la guerre n'a réglé entre nous et les Bulgares, disent les Grecs, le partage des territoires conquis; nous avons pris Salonique les premiers. Cette ville est placée dans notre sphère d'action géographique. Nous prétendons y rester. Notre roi Georges, en mourant à Salonique, a consacré définitivement cette cité terre hellénique. Nous occupons la ville avec près de cent mille hommes qui, actuellement, se retranchent stratégiquement aux alentours. Si les Bulgares veulent nous en chasser, il faudra qu'ils agissent par la force.»Maximum des prétentions grecques.Le grisé indique la région que réclame la Grèce et que lui contestentl'Italie d'une part, la Bulgarie et la Serbie de l'autre.--Pour lasignification des lignes de points, traits et croix, se reporter à lacarte générale plus haut.Remarquons encore que les prétentions helléniques dépassent de beaucoup Salonique. En principe, les Grecs les soutiennent ainsi. «L'extension de la Bulgarie en Thrace va aller bien au delà de tout ce que l'on pouvait supposer. Puisque nous allons abandonner aux Bulgares 400.000 Grecs, au moins, sans aucun espoir de retour, au nom de l'équilibre balkanique, nous devons avoir une compensation importante en Macédoine.»Iles qui faisaient partie de l'empire turc, actuellement occupées par l'Italie (noms soulignés d'un trait-double) ou par la Grèce (noms soulignés d'un trait simple).Les premières comptent, sur 118.000 habitants. 102.000 habitants grecs (25.000 à Rhodes, 18.000 à Kolymnos, 16.000 à Symi, 10.500 à Kos, etc.) et 16.000 Musulmans; les secondes, sur 325.000 habitants, 300.000 Grecs (115.000 à Mytilène, 70.000 à Chio, 47.000 à Samos, 24.500 à Lemnos, 12.000 à Thasos, 12.500 à Nikaria, etc.), et 25.000 Musulmans.(Agrandissement)Carte montrant les difficultés du partage, entre les alliés balkaniques, des territoires conquis.Frontière extrême demandée par la Grèce en Epire et en MacédoineFrontière gréco-albanaise proposée par l'Italie.Transaction qu'accepterait la Grèce en Macédoine.Frontière que le traité serbo-bulgare reconnaissait à la SerbieFrontière serbo-bulgare soumise à l'arbitrage de l'empereur de RussieFrontière proposée par la Serbie.Frontière que le traité serbo-bulgare reconnaissait à la BulgarieFrontière extrême réclamée par la Bulgarie.Frontière albanaise proposée à Londres.Anciennes frontières des Etats balkaniques.Partant de ce point de vue, le gouvernement d'Athènes, au cours des hostilités, a proposé à celui de Sofia comme base de partage des territoires gréco-bulgares une ligne partant à l'est de Kavala et passant ensuite par Drama, Demir-Hissar, laissant au sud le lac de Dorijan, puis Monastir, pour aboutir à peu près au milieu du lac d'Okrida. Il est évident que ce tracé exprime un maximum des prétentions grecques qui n'a d'ailleurs aucune chance d'être accepté par la Bulgarie. On le sait bien à Athènes, aussi a-t-on en vue deux transactions. L'une est indiquée par une ligne partant du fond du golfe d'Orfano, passant au-dessus du lac de Dorijan et s'infléchissant ensuite au sud de façon à laisser Monastir aux Serbes pour aboutir au milieu du lac de Prespa. Enfin, ultime transaction, dont les Grecs ne parlent encore que sans précision, les Hellènes se contenteraient d'avoir autour de Salonique un territoire suffisamment étendu pour assurer la défense stratégique de la ville. Mais c'est là, semble-t-il, le minimum irréductible des prétentions des Grecs. «Sinon, disent-ils, nous subirons s'il le faut la guerre.»A la vérité, étant donné la tension des esprits, il suffirait d'un incident fâcheux pour compliquer encore la situation. A Nikaia, il y a peu de temps, un véritable combat s'est engagé entre Grecs et Bulgares; et, dans le triangle Sérès, Kavala, golfe d'Orfano, les troupes des deux pays alliés sont toujours en contact dangereux, les Bulgares occupant le nord du triangle et les Grecs toute la partie sud bordant la mer.A propos des îles, les Grecs ont affaire aux grandes puissances. Aucune difficulté en ce qui concerne la Crète; elle leur est accordée. Mais ils réclament, en outre, la possession définitive de toutes les îles de la mer Egée, y compris celles occupées par l'Italie pendant la guerre de Tripolitaine. Comme ils ne peuvent pas agir directement contre les Italiens pour les expulser, les Grecs s'en remettent à l'action de la Triple Entente, qui a déjà exprimé l'opinion que ces îles devaient revenir à la Grèce, comme ayant une population grecque. Quant aux îles occupées par la Grèce et qui se trouvent près de la Turquie d'Asie et des détroits, les puissances de la Triple Alliance les refusent à la Grèce sous prétexte de ne pas mettre en danger la puissance turque en Asie, mais les Grecs font remarquer que ces îles ont une population hellène et que ce sont les seules qui présentent pour eux un réel intérêt, puisque, en dehors de ces îles, il ne s'agit que de quelques rochers inhabités. Deux îles surtout tiennent au coeur des Hellènes: Mytilène, avec 115.000 Grecs, et Chio avec 70.000.LES PRÉTENTIONS SERBESLe conflit entre Serbes et Bulgares est aussi aigu que celui entre Grecs et Bulgares. Il est rendu plus délicat encore par l'existence d'un traité d'alliance sur l'interprétation duquel on n'est pas d'accord actuellement à Belgrade et à Sofia.«Il faut bien comprendre, disent les Serbes, que Je traité du 12 mars 1912 n'envisageait pas exclusivement une guerre devant amener un partage définitif des territoires turcs. Quand nous avons signé, il s'agissait surtout d'obtenir de la Turquie l'application des réformes promises à la population macédonienne par le traité de Berlin, et, par conséquent, de nous mettre d'accord sur la délimitation éventuelle des futures provinces autonomes. Toutefois, il était prévu que l'action diplomatique pourrait échouer et qu'une guerre éclaterait. Dans ce cas, on a envisagé le partage de la Macédoine. Voici comment on a procédé. Le traité serbo-bulgare a d'abord délimité deux zones de territoires incontestés, l'une serbe, l'autre bulgare, la région située entre ces deux zones formant le territoire contestable. Comme le montre la carte, la région bulgare incontestée se trouvait à l'est de la ligne suivant d'abord la chaîne des Rhodopes et ensuite la Struma pour aboutir au fond du golfe d'Orfano. La zone serbe incontestée était bornée par une ligne partant de la frontière serbo-bulgare, passant par les monts du Karadagh, du Char Planina, donc nous attribuant tout le vilayet de Scutari, sous la seule condition que nous, Serbes, en fissions la conquête effective, et aboutissant à l'Adriatique bien au sud de Durazzo.«Quant à la zone contestable, elle avait, elle-même, été délimitée dans une certaine mesure par une ligne partant du point de jonction des frontières serbo-bulgares et passant ensuite à l'ouest de Kuprulu (Velès) pour aboutir au sommet du lac d'Okrida. Toute la portion à l'est de cette ligne était considérée comme plutôt bulgare, mais il était entendu qu'en cas de contestation on recourrait à l'arbitrage de l'empereur de Russie.«Voilà ce que disait le traité. Dans l'intérêt commun des alliés et spécialement des Bulgares, nous avons fait beaucoup plus que notre accord ne nous le prescrivait. Nous avons mobilisé 360.000 hommes au lieu de 150.000. Les Bulgares devaient même nous aider avec 100.000 hommes dans la région du Vardar. Nous avons dû nous en passer. N'est-il pas évident que, du fait de son plus grand effort en Macédoine, la Serbie a puissamment soulagé la Bulgarie qui a pu employer toutes ses forces dans la vallée de la Maritza et marcher sur Tchataldja? Aurait-elle pu le faire si elle avait envoyé 100.000 hommes en Macédoine?«Il y a encore un point fort important à mettre en lumière.D'après notre traité d'alliance, la Bulgarie était tenue d'envoyer au secours de la Serbie 200.000 soldats bulgares, si elle était attaquée par l'Autriche.Cédant aux conseils des puissances amies, nous avons évité un conflit avec l'Autriche. Nous avons ainsi renoncé au vilayet de Scutari avec Durazzo que nous avaient abandonné les Bulgares et, comme conséquence, nous ne leur avons pas demandé leur concours contre l'Autriche. Les Bulgares ne doivent-ils pas nous indemniser de notre renonciation à un droit qui a entraîné l'abandon de nos prétentions essentielles sur la côte de l'Adriatique? Rotez encore que la guerre a été prolongée pour nous d'au moins cinq mois dans le seul intérêt de la Bulgarie. Après la bataille de Lulé-Bourgas, la paix aurait été possible si les Bulgares n'avaient pas maintenu toutes leurs exigences. Or, nous les avons aidés à les soutenir. Alors que notre traité ne nous y obligeait nullement, nous leur avons donné 50.000 hommes pendant toute la durée du siège d'Andrinople. Nous avons aussi fourni du matériel de siège et supporté des dépenses supplémentaires.Maximum des prétentions serbes.Le grisé indique les territoires que la Serbie, ayant dû renoncer au nord de l'Albanie, réclame en Macédoine et que lui contestent les Bulgares et les Grecs.--Pour la signification des lignes de points, traits et croix, se reporter à la carte générale de la page précédente.Maximum des prétentions bulgares.Le grisé indique les territoires que les Bulgares réclament à l'ouest en vertu de leur traité avec les Serbes, et au sud en contestant aux Grecs Salonique et une partie de la Macédoine.-Pour la signification des lignes de points, traits et croix, se reporter à la carte générale de la page précédente.Enfin, dernière considération, grâce à notre concours, les Bulgares obtiennent beaucoup plus de territoires qu'ils ne l'espéraient eux-mêmes.«Pour tous ces motifs, nous nous adressons à la Bulgarie et lui proposons, dans l'intérêt de l'entente balkanique, de partager les territoires conquis non pas d'après un traité dont nous avons largement outrepassé les obligations, mais d'après l'équité. Or, l'équité n'est-elle pas indiquée par une ligne suivant à peu près les territoires occupés par nous, Serbes; par exemple, par une ligne partant au sud-est d'Egri-Palanka et laissant Istip aux Bulgares, coupant le lac de Borijan et allant ensuite rejoindre la frontière des Grecs avec lesquels nous nous arrangerons toujours, bien que, comme nous, ils prétendent à Monastir, et que nous ne soyons pas encore d'accord sur d'autres points.«En raison de nos énormes sacrifices de toute nature, les Bulgares doivent nous écouter et discuter avec nous. S'ils ne le veulent pas, c'est qu'ils envisagent la possibilité de nous faire la guerre.»Comme on voit, les Serbes comme les Grecs tiennent le même raisonnement aux Bulgares et disent en somme: «Pourquoi quitterions-nous les positions que nous occupons?» Il résulte de cette identité d'intérêt et de situation entre Serbes et Grecs que ceux-ci seraient amenés à résister d'accord aux Bulgares, si finalement ceux-ci en appelaient aux armes,résultat qu'évidemment s'efforceraient d'obtenir l'Autriche et l'Italie si elles intervenaient en Albanie.LES PRÉTENTIONS BULGARESCes multiples arguments n'ont pas encore eu raison de la ténacité des Bulgares. Il y a peu de jours, le gouvernement de Sofia n'avait pas répondu à la demande officielle du cabinet de Belgrade de négocier et de discuter, mais officieusement les Bulgares tiennent aux Serbes le langage suivant:«Certes, vous vous êtes conduits envers nous en alliés très loyaux pendant la guerre. Nous le reconnaissons volontiers. Vous en avez l'honneur. Mais rien ne saurait modifier la valeur de notre traité auquel nous attribuons un sens étroit et limitatif, et qui, selon nous, prévoyait tous les concours que vous nous avez donnés. Nous prétendons donc à la possession des territoires situés à l'est de la ligne tracée par le traité, donc de Monastir et de Kuprulu (Vélès).»Aux Grecs, les Bulgares disent:«Non seulement nous considérons vos prétentions sur Serès comme exorbitantes et inadmissibles, mais pour nous il y a une question de Salonique. En Bulgarie, notre opinion publique très ardente considère depuis longtemps Salonique, dont l'hinterland est bulgare, comme le symbole de la Macédoine, et il nous est bien difficile de la faire revenir sur sa conviction que Salonique doit appartenir à la Bulgarie.»Les Bulgares les plus excessifs voudraient non seulement Salonique, mais encore que la frontière gréco-bulgare fût ainsi tracée. Elle partirait de l'embouchure de la Vistritza, dans le golfe de Salonique, et finirait à la frontière gréco-albanaise près de Koritza. Les Bulgares auraient ainsi Jenidje-Vardar, avec son lac, Vodena, Ostrovo et son lac, Kastoria et son lac. Ils toucheraient ainsi à l'Albanie.Les Grecs ne semblent nullement disposés même à discuter un pareil tracé.Nos cartes montrent clairement à quel degré ces diverses prétentionsmaximades alliés sont opposées et quelles possibilités elles ouvrent aux intrigues austro-italiennes. A première vue, ces prétentions paraissent tellement inconciliables qu'un conflit sanglant semble inévitable. Il y a cependant, malgré les efforts tripliciens à Sofia, de sérieuses raisons d'espérer que de larges transactions interviendront, car si, en Serbie, en Grèce et en Bulgarie, l'opinion publique, excitée au plus haut point, offre un terrain favorable aux puissances qui cherchent la division des Balkaniques, il se trouve heureusement à la tête de ces trois pays des hommes d'État aux qualités éminentes. Ils ont montré déjà trop de prévoyance et de hauteur de vues pour ne pas partir de cette vérité certaine que l'union seule des alliés a fait leur victoire dans la guerre, que leur entente seule encore permettra aux Etats balkaniques de tirer pendant la paix tous les fruits de leurs brillants succès.Comprenant leur impérieux intérêt commun de défendre avant tout la formule «les Balkans aux peuples balkaniques», ils inclineront sans doute aux concessions mutuelles indispensables pour que la confédération balkanique puisse durer et devenir une grande force politique, économique et militaire.Certes, les hommes d'État des Balkans, pour arriver à ce résultat, si souhaitable dans l'intérêt vital de leur pays, ont plus que jamais à lutter contre des influences extérieures qui travaillent à les brouiller à mort. L'Autriche, aidée de l'Allemagne et de l'Italie, va évidemment tout faire pour séparer les Bulgares des Serbes et des Grecs. Une guerre entre eux faciliterait singulièrement une occupation austro-italienne en Albanie; les Serbes et les Grecs étant pris entre deux feux. Elle comblerait, en outre, les voeux secrets de la diplomatie allemande, car elle empêcherait pour longtemps la réalisation de la confédération balkanique qui est un véritable cauchemar pour Vienne et pour Berlin.Des hommes d'État aussi avisés que les souverains des Balkans et MM. Guéchof, Pachitch, Venizelos, ont trop «d'avenir dans l'esprit» pour ne pas comprendre la gravité décisive des prétentions austro-italiennes. Ils rechercheront sur la base de quels principes supérieurs les concessions mutuelles peuvent se faire. Ces principes, on peut les entrevoir. Il est de l'intérêt commun des Balkaniques qu'aucune autre puissance ne s'installe dans la péninsule et que les partages soient faits entre eux de telle sorte qu'aucun souvenir vraiment cruel ne puisse rester au coeur de l'un d'eux. Pour arriver à ce résultat satisfaisant, il convient que la répartition territoriale définitive laisse autant que possible chaque allié parfaitement indépendant dans sa sphère géographique.LES CONCESSIONS RÉCIPROQUES POSSIBLESMaintenant, quelles concessions réciproques peuvent être envisagées?Il semble bien que les Bulgares seront amenés à faire aux Grecs le sacrifice de Salonique, puisqu'il ne saurait être évité sans guerre. Or, cette guerre odieuse entre alliés, au lendemain de la victoire, ne vaudrait certainement pas pour les Bulgares les avantages de toute nature qui peuvent résulter pour eux d'une entente avec les Grecs. D'ailleurs, si les Bulgares laissent définitivement Salonique aux Grecs, avec naturellement les territoires environnants nécessaires pour assurer la défense de la ville, ils ne se priveront d'aucun élément essentiel pour mettre en valeur les territoires de la Bulgarie considérablement agrandie. Bans Salonique, ville avant tout cosmopolite, où il y a fort peu de Bulgares, c'est le port qui est intéressant. Or, les Bulgares vont avoir sur la mer Égée plusieurs points où il est possible de faire d'excellents ports purement bulgares. A Kavala, notamment, la situation est admirable et on peut y créer de toutes pièces un port aussi bien approprié aux besoins de la marine de commerce que de la marine de guerre.D'autre part, l'abandon de leurs prétentions sur Salonique permettrait peut-être aux Bulgares d'obtenir un autre résultat qui leur serait précieux et qu'ils souhaitent ardemment: la cession de deux îles occupées par les Grecs qui, par leur position géographique, conviendraient singulièrement à la grande Bulgarie; l'île de Thasos, qui paraît presque indispensable pour assurer l'avenir stratégique de Kavala; Samothrace, bien que plus éloignée du rivage, présente le même intérêt pour le futur port bulgare de Dédé-Agatch. Or, ces deux îles, occupées par la Grèce, ont une population grecque. Samothrace compte 3.600 Hellènes et Thasos 12.344. Il est bien évident que les Bulgares ne peuvent songer à obtenir ces îles des Grecs que s'ils font à ces derniers des concessions autour de Salonique. D'autre part, les Grecs n'ont pas d'intérêt à conserver deux îles qui seraient pour les Bulgares des objets trop tentants de constante convoitise.Entre les Bulgares et les Serbes, il est souhaitable au plus haut point, d'une part que des deux côtés aucune mesure militaire ne soit prise qui puisse être considérée comme offensante et que les Bulgares, appréciant l'étendue et la diversité des sacrifices serbes, ne se montrent pas intransigeants et qu'en tous cas l'arbitrage, prévu avant la guerre, de l'empereur de Russie permette une entente durable entre Serbes et Bulgares qui, au cours des hostilités, ont eu tant de raisons de s'estimer réciproquement. Les Serbes, coupés de l'Adriatique, souhaitent naturellement de n'avoir à s'entendre qu'avec un seul État, la Grèce, pour assurer leur issue économique vers Salonique.Les puissances de la Triple Entente ont des motifs trop puissants de vouloir la durée de l'union balkanique pour ne pas s'entremettre activement afin de maintenir l'accord des Balkaniques, surtout devant la menace de l'intervention austro-italienne, et pour faciliter les transactions indispensables au partage des territoires conquis sur les Turcs. C'est aux alliés, en cette heure si grave pour leur avenir, à faciliter la mission des puissances qui leur ont manifesté tant de sympathies, en leur faisant confiance, en s'abstenant de récriminations inutiles, en évitant lebluffdes demandes exagérées indigne de leur cause, en gardant constantes chez eux l'estime et la reconnaissance réciproques qui doivent rester au coeur de ceux qui ont combattu du même côté, et pour une cause aussi sainte que la libération du séculaire joug ottoman.Animés de cet esprit, les Balkaniques qui, après avoir triomphé de tant de difficultés, grâce à une entente étroite, ont encore à assurer leur avenir, feront bloc contre l'immixtion dans la péninsule de puissances non balkaniques, si elle se produit, et ils comprendront finalement que, selon notre proverbe, «une mauvaise transaction vaut mieux qu'un bon procès.» Elle vaudra infiniment mieux surtout qu'une guerre fratricide entre les alliés, qui ternirait, devant le monde entier et d'une façon irrémédiable, la gloire jusqu'ici si grande de la magnifique épopée balkanique.André Chéradame.LES FÊTES DE JEANNE D'ARC A PARIS.--Une procession aux-flambeaux dans le parc des Franciscaines, impasse Reille.Phot. L. Gimpel, sur plaque hypersensibilisée.Célébrée, dans toute la France, avec une grande ferveur patriotique, la fête de Jeanne d'Arc a été marquée, à Paris, dimanche dernier, par de belles manifestations, qui se sont déroulées dans l'ordre et l'enthousiasme. Tandis que les façades des maisons, dans beaucoup de quartiers, s'étaient parées de guirlandes, de drapeaux, et d'étendards bleu et blanc, les statues de l'héroïne lorraine avaient été abondamment fleuries, et, devant les monuments bien connus de la place des Pyramides, de la place Saint-Augustin et du boulevard Saint-Marcel, ce fut dès les premières heures de la matinée un défilé d'imposants cortèges,--celui de la Ligue des Patriotes, conduit par son vaillant président M. Paul Déroulède, celui des ligueurs d'Action française et des élèves des grandes écoles et des lycées, celui des élus de Paris, auxquels s'étaient jointes de nombreuses sociétés.Pour avoir attiré moins de foule, la cérémonie dont nous donnons ici une gracieuse image ne fut pas l'une des moins touchantes. Les Franciscaines, dont la communauté s'étend, non loin du parc Montsouris, dans les calmes abords de l'impasse Reille, ont voué un culte spécial à la Bienheureuse, sous l'invocation de laquelle elles ont placé des bonnes oeuvres et un patronage de jeunes filles: en dehors des heures de travail, celles-ci apprennent là le chant grégorien, et sont les pieuses élèves de la «manécanterie Jeanne d'Arc». Dimanche soir, à 8 heures, elles étaient toutes réunies dans le jardin joliment illuminé, pour participer à la procession aux flambeaux organisée par les soeurs autour de la statue de Jeanne d'Arc qui se dresse sous les arceaux des arbres. Après qu'elles en eurent fait le tour, un sermon fut prononcé par le Père Ledoré, général des Eudistes, et la cérémonie se termina par la bénédiction du Saint-Sacrement.Les Monténégrins creusent, dans le sol pierreux de lacolline enfin conquise, des fosses pour leurs morts.APRÈS LA PRISE DE TARABOCH.--Aspect d'une tranchéeturque.Phot. H. Grant, duDaily Mirror.L'évacuation de la ville par les troupes d'Essad pacha.Les Monténégrins entrent dans Scutari. Entrée du prince Danilo et de ses officiers.L'OCCUPATION DE SCUTARI PAR LES MONTÉNÉGRINS.--Les femmesjettent des fleurs sur le passage de l'automobile du prince Danilorapportant à Cettigne les drapeaux turcs pris à Taraboch.--Phot. H. Grant, duDaily Mirror.UNE JOURNÉE GLORIEUSE POUR LES ARMES MONTÉNÉGRINES: LES ÉTENDARDS ROYAUX DÉPLOYÉS SUR LA CIME DU TARABOCHCe fut pour le Monténégro un jour de grande allégresse, l'un des plus heureux de toute son héroïque histoire que celui où, sur le sommet du Taraboch, arrosé de tant de sang, les étendards rouges où s'éploie l'aigle d'argent dominèrent le lac paisible, l'opulente plaine qu'égaient de claires arabesques la Bojana, le Brin et le Kiri,--et surtout Scutari, enfin conquise au prix d'un si vaillant effort. Jour de joie sans lendemain, hélas! Sous la pression des puissances, solidarisées avec l'implacable Autriche, le pauvre et vaillant petit pays a dû abandonner sa conquête, la remettre à l'Europe: dans quelques jours, des détachements de marins débarqués des navires qui bloquent toujours les côtes monténégrines, assureront la police de Scutari. Cet abandon imposé, inéluctable, a été discuté au cours d'un conseil solennel de la Couronne, auquel assistèrent tous les princes de la famille royale, les ministres, les hauts dignitaires civils, et qui dut être étonnamment pathétique. En une première séance, le roi écouta les avis, d'aucuns--et ceux des généraux en tête--conciliants, pacifiques; d'autres--ainsi celui du prince héritier Danih, qui a joué dans toute cette guerre un rôle éminent--intransigeants, préconisant la résistance désespérée. A l'ouverture de la séance suivante, Nicolas 1er Pétrovitch fit connaître sa décision: «Il me faut consentir à l'évacuation de Scutari, de cette Scutari qui était le rêve le plus cher de mes jeunes années, de cette Scutari qui était à la fois pour les Monténégrins et l'héritage ancestral et le gage d'un avenir plus heureux.» Et, quand il eut, de sa main, rédigé et signé le télégramme annonçant ce renoncement, le vieux héros de l'indépendance pleura.HEURE DE TRIOMPHE.--Les clefs de Scutari dans une main,le roi du Monténégro déploie de l'autre, devant ses sujets, un drapeau pris aux Turcs.Le roi Nicolas.UN PETIT PEUPLE HÉROÏQUE.--Tout le Monténégro en trois photographies: un vieux roi, des invalides, et des enfants qui grandiront pour combattre à leur tour.--Phot. H. Grant.Le bureau de l'agent consulaire français après l'explosion de l'obus tombé dans le jardin.La famine pendant le siège: Mme Krajewski, femme de l'agent consulaire de France, soignant un affamé.Maison des Franciscains éventrée par un obus.Pendant le bombardement: la famille et les amis de l'agent consulaire de France, M. Krajewski, réfugiés dans la cave du Consulat.Ruines d'une maison turque après le bombardement.LES EFFETS DU BOMBARDEMENT DE SCUTARI.--Dommages causés dans le jardin du Consulat de France par un obus de 150 mm.--Phot. de M. C. H. Moore et du Dr. Merhaut.Embrasement de la basilique du Sacré-Coeur pour la fêtede Jeanne d'Arc à Montmartre.--Phot. Famechon et Lejards.]UNE VISION D'APOTHÉOSENous montrons, à une page précédente, la gracieuse cérémonie par laquelle fut célébrée, le soir du 4 mai, chez les Franciscaines de l'impasse Reille, la fête de Jeanne d'Arc, patronne de leurs bonnes oeuvres. Tandis que, dans leur jardin retiré, les flambeaux, les veilleuses multicolores suspendues aux arbres, jetaient leur éclat discret, tout à l'autre bout de Paris, le Sacré-Coeur s'embrasait magnifiquement. Les feux de Bengale, rouges et verts, allumés au pied de la basilique, les illuminations du dôme et des coupoles, lui faisaient, dans la nuit, une auréole de clarté; et elle apparaissait, de loin, dans son nuage lumineux, plus resplendissante encore de se détacher sur un ciel sans étoiles, au-dessus des lueurs incertaines de la ville.La «journée de Jeanne d'Arc» se termina sur cette vision d'apothéose que parvient à rendre, malgré les difficultés de la photographie nocturne, le cliché reproduit à cette page.LES MÉDAILLÉS DE 1870 AU BRÉSILIl y a quelques semaines, au Brésil, ceux de nos compatriotes qui pouvaient orner leur boutonnière du ruban de 1870 se réunissaient en une cordiale agape où ils évoquaient avec émotion les souvenirs de la guerre. Ils étaient six survivants, MM. Georges Prevault, Félix Avril, André Bourdelot, Claude Manasse, Louis Domingues et Clémencey, qui avaient demandé au colonel Balagny, le distingué chef de notre mission militaire à Sao Paulo, et au consul de France, M. Charles Birlé, de présider leur dîner commémoratif. Ce fut, loin du pays, qu'à chaque minute de cette soirée l'on évoqua, une petite fête charmante où des toasts, que les circonstances actuelles rendaient plus graves et plus ardents, furent portés à la mère patrie.Un groupe de six anciens combattants de 1870 vivant à SaoPaulo (Brésil) réunis sous la présidence du colonel Balagnyet du consul de Fiance, M. Birlé.--Phot. A. Bourdelot.LE SERMONNAIRE DES PARISIENNESAux nombreux auditeurs et aux auditrices plus nombreuses encore des conférences données, le mois dernier, à la salle de la Société de Géographie, par Mgr Bolo, le médaillon, exposé en ce moment au Salon et dû au sculpteur Doisy, que nous reproduisons ici, rappellera de saisissante manière les traits de l'éminent prélat dont les rudes sermons savent si spirituellement châtier les frivolités ou les erreurs de la vie mondaine. Il est des visages dont la ressemblance ne saurait être mieux rendue que par le relief, dur et vigoureux, du métal: ce profil nettement tracé, d'une si fine et s, ardente expression, porte l'accent de la vie.Médaillon de Mgr Bolo, par Doisy.Depuis deux ans qu'il s'est attaché à traiter pour les Parisiennes, en des séries de causeries placées à pareille époque, des sujets de morale auxquels ne conviendrait point la majesté de la chaire, Mgr Bolo a vu s'accroître son auditoire féminin, empressé à subir les rigueurs persuasives de son éloquence. De: même que Mme de Sévigné aimait à entendre Bourdaloue, «qui frappe toujours comme un sourd, disant les vérités à bride abattue», nos contemporaines se plaisent à écouter la parole du conférencier qui les charme en les gourmandant. Après avoir, la première fois, parlé des «Jeunes filles d'aujourd'hui», puis des «Mariages de demain», Mgr Bolo avait pris comme sujets, cette année, «l'Empire des Salons» et «la Morale des Salons». Ce lui fut matière à retracer, en termes particulièrement heureux, toute l'histoire des salons littéraires, qui sont, dans le domaine de l'esprit, «une sorte de Champagne délimitée et de première zone où s'élabore notre fin et clair langage, ce langage fluide, doré, pétillant, dont la vivacité explose en des mots qui sautent comme des bouchons». Si l'ancienne conversation française--celle qui était en honneur à l'Hôtel de Rambouillet--fut abondamment louée par le prédicateur, nos réunions mondaines de maintenant provoquèrent ses sévérités. Mgr Bolo blâme les potins, les commérages, redoute l'influence des «théâtrières»--entendez les femmes de théâtre--accuse le bridge et la musique... C'est un sermonnaire ardent, impétueux. Mais il séduit, jusque dans ses plus vives remontrances. Il est le critique le, moins indulgent de notre temps,--qui ne lui ménage pas les éloges.Un légionnaire lit les prières funèbres devant lescercueils des morts de Nekhila.--Phot. Georges Ancelm.NOTRE ACTION AU MAROCLes dépêches fréquemment publiées par les quotidiens, en ces derniers temps, ont donné l'impression qu'il se produisait, au Maroc, une recrudescence d'activité guerrière. Et, en effet, les soldats qui ont charge d'assurer la tranquillité à ceux qui veulent poursuivre une besogne pacifique ont eu, avec les tribus turbulentes, la tâche rude. Nous nous sommes appliqués à résumer ici les diverses phases des opérations qui leur ont été confiées.DANS LA RÉGION DE LA MOULOUYALe travail de jonction de l'Algérie au Maroc par Taza se poursuivait lentement et sans bruit depuis quelques mois, d'après la méthode favorite du général Lyautey, --la fameuse méthode de la «tache d'huile». Selon l'expression imagée de M. Ladreit de La Charrière, on sapait doucement la falaise de part et d'autre, à l'occident et à l'orient, jusqu'à ce qu'elle fût prête à tomber. Quelques craquements du côté de la Moulouya viennent de révéler cette prudente besogne. Tandis que, par l'ouest, le général Gouraud, aussi sagace négociateur, quand il convient, qu'il se montre, en d'autres circonstances, prestigieux entraîneur d'hommes, installait sans incident, sans avoir tiré un seul coup de fusil, un poste à Souk el Arba de Tissa, chez les Hya'ma, les choses, au contraire, se sont passées moins doucement dans la région de la Moulouya.Au commencement de février, progressant de quelques kilomètres, une partie des troupes composant la garnison de Taourirt s'établissaient à Merada constituées en «groupe mobile» sous les ordres du général Girardot, avec la mission, précisée par le général Alix, commandant le Maroc oriental, de maintenir et de consolider les résultats acquis au cours des opérations de mai et juin 1912--dont nous avons rendu compte en leur temps--de s'avancer autant que possible sur la rive gauche de la Moulouya, afin de préparer une marche éventuelle sur la casbah M'Soun, étape importante de la pénétration vers Taza, qui ne s'accomplira que l'heure bien sonnée, enfin de protéger les travaux du chemin de fer à voie étroite qui gagne peu à peu vers Guercif (la première locomotive est arrivée au milieu du mois dernier à Taourirt).Sitôt installé à Merada, le groupe mobile se mit à l'oeuvre, rayonnant incessamment dans la plaine de Tafrata, repassant par tous les points qui furent, l'an dernier, le théâtre de pénibles combats. Grâce à l'appoint en hommes que fournirent les garnisons de Debdou et de Guercif, des postes furent mis à l'oued Cefla, à Sidi Yousef, à Maharidja et Safsafat. Entre temps, on reconnaissait la plaine de Djel, parcourant les territoires des Haouara et des Beni bou Yahi, et on atteignait, comme M. Etienne le pouvait déclarer à la Chambre, les environs de la casbah M'Soun, sans avoir tiré un coup de feu.Le 9 avril, confiant en cette tranquillité, le général Girardot, avec son groupe, partait pour aller établir un poste nouveau à Nekhila, sur l'oued Bou Redim, affluent de la Moulouya, au pied du massif du Guilliz, l'un des premiers contreforts de la chaîne du Rif. La route fut calme. Mais à peine arrivait-on au camp, vers une heure de l'après-midi, qu'une attaque se produisit. Une fusillade éclata sur les crêtes montagneuses du Zag, au nord. On était engagé, et il fallut se battre pendant cinq heures pour repousser l'ennemi, qui laissa dix morts sur le terrain. Nous avions seulement six blessés.On n'eut qu'un court répit: à 9 heures du soir, les Béni bou Yahi, auxquels on avait affaire, livraient un nouvel assaut plus furieux. Ils arrivaient presque aux tranchées: un tirailleur, Saïd Sahar, fut tué à bout portant. Le combat, violent, mouvementé, ne prit fin qu'à une heure du matin.Nos troupes avaient à peine eu le temps de souffler un peu et de se remettre de ces alertes, quand, dans l'après-midi du 10, vers 2 heures, des coups de feu, de nouveau, partirent d'une crête. Le capitaine Doreau, à la tête d'un détachement de la 2e compagnie du 1er étranger, fut envoyé pour occuper cette position. Les Béni bou Yahi lentement reculèrent vers le Guilliz, poursuivis par les légionnaires. Mais cette retraite cachait une embuscade.Tout à coup, la petite troupe se vit entourée, cernée de toutes parts, accablée par une horde sept à huit fois supérieure en nombre. Le capitaine Doreau, en vain, voulut ramener ses hommes; c'était bien tard, et le cercle se resserrait.Dès le premier moment, le lieutenant Grosjean, qui transmettait l'ordre du capitaine, était frappé d'une balle sous l'omoplate. Le feu des nôtres ne parvint pas à arrêter l'élan de l'ennemi, qui continuait à progresser. Alors, le capitaine donna l'ordre suprême: «En avant! à la baïonnette!» Ce fut sa dernière parole: une balle en pleine tête le foudroyait.Carte de la région voisine de la Moulouya où opèrent nostroupes du Maroc oriental.Sur les rives de la Moulouya: au premier plan, ruines de la casbah de Merada; au centre, les montagnes du Guilliz, et, tout à l'arrière-plan, le moyen Atlas.--Phot. Georges Ancelm.NOS PROGRÈS DANS LE MAROC ORIENTAL.--Sur les bords de l'oued Mellélou, à Safsafat, notre poste le plus avancé dans la direction de Taza, au sud de la casbah M'Soun.--Phot. du lieut. Durdilly.Colonel Mangin. Devant la casbah de Mechra en Nefad en feu: le colonel Mangin, son état-major et, à côté de son fanion, le fanion de ralliement abandonné par Moha ou Saïd.A LA CONQUÊTE DE L'ATLAS MAROCAIN.--La casbah Tadla sur l'oued Oum er Rbia. Vue prise le 7 avril, jour où le colonel Mangin, ayant bousculé la harka de Moha ou Saïd, se jeta rapidement sur le seul pont permettant sa fuite.Phot. du lieut. Bourgoin.Carte des régions du Maroc occidental où opèrent les colonnes Mangin et Henrys.Bientôt se produisait un corps à corps épique. Les cadavres, des deux côtés jonchaient le sol.«La retraite est forcée, écrit un des acteurs de ce combat farouche. Le lieutenant Grosjean, qui, bien que blessé, se traînant, assume le commandement, l'a ordonnée lui-même. Les Béni bou Yahi, ivres de sang et de carnage, se précipitent, armés de formidables poignards. Les poitrines halètent. On entend le ronronnement des balles de gros calibre, mêlé aux sifflements des projectiles Lebel. Avec des cris démoniaques, les Marocains essaient d'achever les blessés, s'acharnent même sur les morts. Le corps du capitaine Doreau est frappé de trois coups dans la poitrine; le caporal Schwartz, inerte, a la tête tranchée, que dis-je? hachée! Le lieutenant Grosjean essaie de se relever, mais ses forces le trahissent, et, dans un cri, il retombe épuisé: «A moi, la Légion!»«Cet appel du chef a été entendu. Les légionnaires qui se repliaient font volte-face et foncent sur l'ennemi, baïonnette au canon. Le fer rougi de sang défonce les poitrines. C'est un spectacle poignant que celui de cette poignée d'hommes disciplinés, et vaillante plus qu'on ne saurait le dire, se frayant un passage au milieu de cette tourbe hurlante et grimaçante. Ils arrivent auprès de leur lieutenant, le saisissent à bras le corps, le relèvent, l'emportent, glorieux otage. Une pluie de balles s'abat sur eux. Le sergent Panter, qui soutient le lieutenant Grosjean, a le pouce enlevé. Le lieutenant lui-même a la main droite traversée. Plusieurs légionnaires tombent à leur tour. Alors, des luttes désespérées s'engagent, car il s'agit de ne pas laisser les blessés aux mains de ces sauvages, et chaque groupe, protégeant et entraînant un frère d'armes hors de combat, n'est, pour les fusils marocains, qu'une trop belle cible...«Enfin, des goumiers en patrouille ont entendu la fusillade. Ils arrivent à la rescousse. Le camp est prévenu: c'est pour les Beni bou Yahi la débâcle. Mais de quel prix ce succès est acheté: nous avons sept morts, dont le capitaine Doreau et deux caporaux, et neuf blessés, tout cela sur trente-sept combattants: car ils n'étaient que quarante engagés en cette affaire si rude!«Deux jours plus tard, le 12 avril, à 7 heures du matin, un très simple et très émouvant cortège se dirigeait du camp vers le cimetière de Merada. Précédées de la section de mitrailleuses du 6e bataillon, sept arabas ornées de lauriers, de feuillages, de tentures tricolores de fortune, portaient à leur dernière demeure les dépouilles des braves de Nekhila. Toute la garnison assistait à cette triste cérémonie, et, après un discours du commandant Quirin, un légionnaire, tête nue, la figure grave, dit la prière des morts,--en latin. C'est, disaient les hommes, un ancien «curé». Qui sait quelles épaves recèle la légion, si brave, si noble?» Au moins, nous demeurions sur nos positions: le 16 avril, le général Girardot inaugurait officiellement le poste. Pour la première fois, le pavillon tricolore flottait sur la «redoute Doreau».
L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913
(Agrandissement)
Ce numéro contientlº LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre nº 6:Hélène Ardouin, de M. Alfred Capus;2°Un Supplément économique et financierde deux pages.
L'ARRIVEE D'ALPHONSE XIII Le roi d'Espagne et le président de laRépublique à la gare du Bois de Boulogne.
Nos lecteurs ont pu constater les nouveaux progrès réalisés dans l'édition de notre numéro du Salon. Le nombre des planches hors texte et remmargées, en couleurs ou en héliogravure, a été augmenté; presque toutes les pages ont été tirées en deux tons et plus de 150 tableaux ont été reproduits, donnant une idée d'ensemble assez complète de la double exposition de peinture du Grand Palais.
Malheureusement l'établissement d'un pareil numéro, dont le poids atteint un kilogramme, et qui est tiré à 138.000 exemplaires, a constitué un travail énorme, pour lequel il était impossible de prendre une avance, et qui a dû être mené à bien en quelques jours seulement. Le Salon est, en effet, une actualité, et certains tableaux, les plus intéressants et les mieux signés, n'arrivent au Grand Palais que dans les derniers jours d'avril.
Bien que nos ateliers se soient fait aider par la plus importante maison d'imprimerie et de brochure de Paris, il a été impossible d'obtenir l'assemblage et le brochage de plus de 25.000 exemplaires par jour. Ces opérations n'ayant pu commencer que le mercredi 30 avril, et le jeudi de l'Ascension, puis le dimanche étant jours de chômage légal, ce n'est donc que le mercredi 7 mai que le brochage complet a été terminé.
Nos abonnés s'expliquent ainsi le retard qu'ils ont subi dans la réception, de leur numéro.
Notre Salon et notre Noël sont de véritables primes que nous leur adressons, deux fois par an. Pour ces albums copieux et luxueux, nous leur demandons une tolérance de quelques jours sur les dates fixées.
Nous publierons le 17 mai:Servirla belle oeuvre deM. Henri Lavedan, jouée par M. Lucien Guitry au théâtre Sarah-Bernhardt.La Chienne du roi, un acte du même auteur, qui accompagnaitServirsur l'affiche, complétera ce numéro deLa Petite Illustration.
Je ne sais pas ce qui a passé dans l'air, et dans tout moi-même. Je montais les Champs-Elysées, par un de ces temps si beaux, d'une suavité si fine et si tendre qu'aucune phrase échappée du coeur, aucun mot rare et choisi, ne seraient capables d'en fournir la plus petite idée!... La vie, pour un instant, consentait à se révéler dans sa beauté première, et les paradis n'étaient plus perdus. Je m'avançais dans un vertige de joie. En une seconde tout était devenu rassurant, clair et délicieux--La tristesse? Evanouie! Ah! vieux sortilège du printemps. Toujours le même! et toujours si nouveau! Je te reconnaissais à tes bouffées, à ton feu, frais et pénétrant, à ce sucre que tu mets dans le sang et dont tu saupoudres les lèvres où notre langue le fait fondre, en y savourant un goût ressuscité de fleur et de baiser. Tout ce qui allait, venait, tout ce qui me croisait et m'appelait semblait y dépenser exprès une incroyable allégresse. On mettait à marcher, à courir, à voler à son but, une hâte gaie. Et il y avait aussi dans cette activité comme une soif d'évasion. Rien ne bougeait qui ne le fît avec des façons de partir. Et de cette course dirigée, de ces impatiences, de ces élans pris tout à coup vers une invisible fontaine, de cette précipitation fiévreuse, élégante et frivole, de la candide volupté du ciel et de la douceur des arômes et des caresses de la brise, de tout ce grand étourdissement que rien ne peut exprimer qu'un soupir, un soupir d'extase découragée, de tout cela sortait et se formait une idée haletante, impérieuse, prompte, résumée par ce mot bref: la fugue.
Oui, la Fugue! Elle était partout. On la respirait, on la buvait. Elle traversait de part en part les cerveaux comme une flèche de laque rouge. Elle filait et sifflait avec le cri pointu et arraché de l'hirondelle et les poumons se dilataient pour avaler plus de vent. La Fugue! C'est-à-dire fuite. Fuir, mais fuir sans frayeur, sans craindre de se retourner,... et fuir en avant, bondir dans le temps et l'espace, et partir... oh! pas tout à fait, «partir un peu» seulement, en sachant bien qu'on reviendra. Que ce mot renferme d'attraits, qu'il secoue de charmes! Qu'il fait flotter de beaux rubans! Il a les diverses couleurs de la décision, de la brusquerie, du caprice et du rêve. Il est preste, aimable, et tout trépidant d'impromptu. En le lançant pour le rattraper, tel qu'un jongleur qui taquine une boule d'or, nous voilà déjà sur une pointe de pied ainsi que des masques de comédie italienne et des noms de ville, qui sont à eux seuls des carillons de bonheur, nous tintent aux oreilles: des Naples, des Florence, des Rome, des Grenade. Nous perdons la tête... à nous retrouver dans la glace avec nos yeux d'hier, si hardis de jeunesse, car nous sommes toujours jeunes, quel que soit notre âge, tant que nous ranime et nous prend cette printanière folie du départ. Les vieillards n'ont pas de fugue.
Mais, dès qu'elle est en nous, la fugue nous remplit. Elle parle, avec une voix défaillante de rendez-vous, ou bien elle chante... elle exhale en une amoureuse langueur des refrains de vieilles romances, des tours Saint-Jacques écoutées les yeux mi-clos, la main sur la poitrine, en modulant des souvenirs. Ou bien elle commande: «Allons! pars! obéis!... Va-t'en...! Laisse là, pour un jour, ta chambre et ta maison... et viens avec moi, prends ma main, ma main qui brûle et veut s'enfoncer dans la tienne. En route! Je suis la fugue.»
--Mais où irons-nous? Peu importe. Jamais bien loin pourtant, car la fugue est rapide, et, comme le plaisir d'amour, ne dure qu'un moment. Ses minutes sont comptées d'avance. Elle est faite d'une joie dévorante et pressée, comme dérobée, volée à l'étalage. Ainsi, que ce soit ici ou là, en un pays étranger tout proche, ou dans un coin de France, la fugue sera folle et presque irréfléchie, un billet de bonheur d'aller et retour. Nous partirons tels que nous sommes, sans autres bagages que nous, et, pour plus de logique, nous devrions être nu-tête, ainsi que pour la récréation, quand nous étions enfants. Ah! cette joie de s'échapper, de «s'enlever» soi-même comme si l'on s'emportait et se prenait en croupe, afin de galoper ailleurs! Et n'est-ce pas, en dehors du printemps, par toute saison, le besoin perpétuel de l'homme, agité sans cesse d'autre chose?
Le lecteur sédentaire qui reste des longues journées plongé dans le livre et qui ne sent plus glisser et couler sur lui le sable des minutes, s'imagine, parce qu'il demeure assis dans le même fauteuil, qu'il ne change pas de place,... il en change constamment, il n'est jamais là où nous croyons et où il croit être... il se dévore en perpétuelles fugues et le volume, le chapitre, la page, la ligne et le mot l'emportent loin du monde. On peut même dire, sans se tromper, que les immobilisés sont les plus grands fugaces. Tous ceux que retient une chaîne ne cherchent qu'à la tendre et veulent la briser... ou l'alléger alors et la supprimer par les escapades de l'esprit. Les grands chemins parcourus sont ceux que, du fond d'un siège usé, combine et recommence le paralytique. Le sommeil est la fugue nécessaire imposée par la tyrannie de la nature, et l'insomnie est une espèce d'échappement maladif et tourmenté de la pensée.
Prenez la vie, la vie quotidienne; vous y verrez que, du matin au soir, tout n'est que fugue ininterrompue, sans répit. Les courses, les visites, les besognes, les prétendues obligations, tous les plaisirs, toutes les affaires, graves ou sans conséquences,... fugues... fugues. La prière en est une et le baiser une autre. La charité, l'exercice du devoir, le sacrifice et le dévouement sont des fugues... car rien de tout cela ne s'opère dans le calme ni la lenteur. Il faut de la fièvre et de la poussée en tout ce que l'on fait avec un grand désir, et l'ardeur a pour loi d'être toujours rapide. Les voyages sont de vastes fugues, et les absences de petites. Et aussi les ivresses et les recueillements. Et à chaque minute, à chaque seconde, la fugue est là qui, se jetant dans les roues d'une autre, nous dérange et nous ravit, en plein travail, au milieu de la conversation, pendant le morceau de piano, quand le comédien parle au théâtre, ou qu'au salon chante la femme, à tout moment, à tout venant...
Nos goûts et nos appétits... Nos courses chez les antiquaires, fugues dans le passé, randonnées dans les plaines du vieux temps... chasses à travers les forêts de l'histoire... Comme on se dit tout à coup, avant le dîner: «Une idée... Si nous allions à Versailles... ou simplement au Bois... le tour des lacs, et puis nous rentrerons,...» l'altéré d'autrefois se prescrit soudain: «Une idée... si nous allions aujourd'hui, tout de suite au quinzième? Non... au dix-huitième?...» Ou bien il pense: «Demain j'irai à l'Empire» comme on décide: «Je pars pour Anvers.» Et tout cela, tout ce qui est fugue a pour caractère aussi de s'accomplir dans une sorte de joie et de contentement vif et soutenu... Il n'existe pas de fugues tristes, de fugues d'ennui. Ces mots-là ne vont pas ensemble, tandis que fugue amoureuse est, au contraire, une locution qui semble tout particulièrement juste et réussie. Venise, Séville, sont des villes qui n'ont pour raison d'être que de marquer les points et les étapes des fugues passionnées, et le bon dimanche hebdomadaire, avec son repos honnête, ou ses risibles tours du monde de banlieue, est la fugue des pauvres gens, des travailleurs de semaine.
Ainsi de fugue en fugue, de balade en balade de nos pensées et de nos coeurs qui nous lâchent, nous trompent, nous faussent compagnie, s'échappent toujours, et ne sont du matin au soir qu'en partance, nous gagnons, sans nous en apercevoir, en la redoutant, l'heure de la mort, la dernière fugue. Et quand je dis: la dernière! Qui sait? Quelles fugues nous attendent? Les immenses fugues d'après la vie...Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
Notre confrère M. Raymond Recouly, le brillant rédacteur des articles de politique étrangère auFigaro,reçu en audience au palais de Madrid par le roi Alphonse XIII avant son départ pour Paris, a pu longuement s'entretenir avec lui de toutes les questions qui intéressent et rapprochent la France et l'Espagne, des relations unissant les deux pays, de leur oeuvre commune au Maroc. LeFigaroa reproduit ces déclarations. M. Raymond Recouly, dans l'article qu'on va lire, trace pour nos lecteurs, d'après ses impressions personnelles, un vivant portrait du souverain qui a été, cette semaine, notre hôte.
Sa Majesté Alphonse XIII, roi d'Espagne, est assurément, et de beaucoup, le souverain étranger le plus populaire en France, depuis la mort d'Édouard VII. Dans notre pays où l'on apprécie par-dessus tout la crânerie et la bravoure, qui donc se montra aussi brave, aussi crâne que lui? Les «risques du métier royal» ne sont pour aucun autre aussi grands, aussi quotidiens que pour lui. Il les assume avec un sang-froid, un calme, une tranquillité parfaits, dédaigneux des lettres de menace qui lui parviennent par centaines, refusant obstinément de modifier, sous aucun prétexte, quoi que ce soit du programme des cérémonies.
C'est chez nous, au cours de son premier voyage officiel, à Paris, en 1905, qu'il reçut, si l'on peut dire, le baptême du feu. On sait sa fière contenance au moment de l'attentat de la rue de Rohan, le jeune roi, debout dans la voiture, disant à l'escorte, avec un geste calme: «Ce n'est rien, messieurs, rassurez-vous!» puis se penchant hors de la portière et agitant son casque à long plumage blanc pour montrer aux personnes de sa suite qu'il n'avait aucun mal.
Juste une année plus tard, jour pour jour, au retour de l'église où venait d'être célébré son mariage avec la princesse Ena de Battenberg, ce fut l'effroyable attentat de la calle Mayor. L'anarchiste Morales, du second étage qu'il avait tranquillement loué, sans que nul cherchât à le surveiller et à l'inquiéter, jette une énorme bombe dissimulée dans un bouquet de fleurs sur le carrosse de gala où se trouvent le roi et la reine. Depuis quelque temps, lesereno, le pittoresque veilleur de nuit, dans les rues madrilènes, avait remarqué un homme qui, du haut d'un balcon, lançait des oranges dans la rue: c'était Morales qui se faisait la main et s'entraînait à ne pas manquer son coup. La bombe tua ou blessa une quarantaine de personnes. Le couple royal, par le plus extraordinaire des miracles, n'eut pas la plus légère blessure.
Et il y a quelques semaines à peine, tandis que le roi, précédant un imposant cortège d'officiers, de généraux, s'en revenait à cheval du champ de manoeuvres où les recrues avaient prêté le serment, un homme s'approche et lui tire, à bout portant, trois coups de revolver que, seule, sa merveilleuse présence d'esprit lui permet d'éviter.
Comment refuser son admiration à un courage si tranquille, à une si parfaite maîtrise de soi?
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Il ne tiendrait pourtant qu'au roi, s'il laissait prendre les précautions que son entourage ne cesse de lui demander, de diminuer, dans une proportion considérable, les dangers auxquels il s'expose. On le supplie, par exemple, de sortir toujours encadré d'une escorte qui tiendrait à une certaine distance la foule. Il s'y est jusqu'ici obstinément refusé. A tout instant, au cours des cérémonies ou des voyages, il est accoutumé à recevoir des placets et des suppliques que les intéressés, ayant toute liberté de s'approcher, lui tendent de la main à la main. Le moyen, dans ces conditions, d'organiser une surveillance tant soit peu efficace?
Les Espagnols ont un proverbe qui revient dans leur bouche très fréquemment:Lo que debe ser no puede faltar(ce qui doit être ne saurait manquer).
Il y a quelques traces de cette résignation dans la bravoure insouciante et un peu fataliste du roi. Il y a ce sentiment que, quoi qu'on fasse, en dépit des mesures les plus minutieuses, les plus strictes, la part d'imprévu restera malgré tout très grande. Et, alors, à quoi bon? Pourquoi donc se gâter, s'empoisonner l'existence? Ne vaut-il pas mieux s'en remettre un peu à la Fortune qui s'est montrée et qui continuera, souhaitons-le, à se montrer si bienveillante envers un homme ignorant absolument ce que c'est d'avoir peur?
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Dans son magnifique et imposant palais de Madrid, la suprême parure de sa capitale, j'ai eu tout récemment l'honneur d'être reçu, en audience particulière, par Sa Majesté Alphonse XIII. Les grandes cours spacieuses, les longs couloirs où se tiennent, immobiles, des hallebardiers, pleins de prestance, les salons où des tapisseries inestimables, les plus belles qui soient au monde, voisinent avec les portraits de Goya, tout cela proclame les longs siècles de gloire de cette puissante monarchie espagnole.
Et, certes, le contraste n'est pas petit entre ce vieux palais et ce jeune souverain, l'un, représentant la fière Espagne obstinément attachée à ses traditions et comme murée dans son originalité, l'autre, épris au contraire de toutes les nouveautés.
Cte de Romanonès. S. M. Alphonse XIII.Le roi d'Espagne et son président du Conseil.
De haute taille et très élancé, le regard vif, le geste prompt, avec une extraordinaire souplesse de mouvements qui dénote un corps entraîné à tous les exercices, à toutes les fatigues, le roi donne une grande impression de vigueur et de santé. Tout ce qu'on a raconté sur sa faible constitution, sur les maladies qui le guettent, doit être décidément relégué au rang des fables. Le régime minutieux et bien réglé auquel il fut soumis dès sa naissance, les soins vigilants de la plus dévouée des mères, le grand air, la pratique des sports, ont fait merveille.
Il faut une santé peu commune pour déployer une si prodigieuse activité, pour mener, sans défaillance, une existence aussi bien remplie. Les affaires publiques, les conseils de ses ministres, les réceptions, les audiences, la chasse, le yachting, l'automobile, etc., le roi prétend conduire tout cela de front. Il est notamment un enragé joueur de polo. Il y a quelque temps de cela, au cours d'une partie très mouvementée, son poney s'abattit et la tête de celui qui le montait vint donner si rudement sur le sol qu'Alphonse XIII demeura plus d'un quart d'heure évanoui. Sa famille, son entourage, que cet accident avait remplis d'inquiétude, désireux d'en éviter un pareil à l'avenir, le suppliaient de renoncer pour toujours au polo. «C'est une des choses qui m'amusent, qui me récréent le plus, répondit le roi. Pourquoi donc voulez-vous m'imposer pareille privation? La vie n'est plus possible si, par crainte des accidents, il faut renoncer à tout ce qui en fait le charme!»
Le roi est également passionné pour l'automobile. Il est un excellent chauffeur et il adore conduire lui-même. Au moment de son mariage, les automobilistes espagnols et étrangers lui offrirent une fête au Pardo, durant laquelle il fut accueilli par des acclamations enthousiastes. On m'a raconté, à cet égard, une anecdote assez curieuse. Alphonse XIII, toujours désireux d'essayer de nouvelles machines, en achète un très grand nombre dont il se défait ensuite assez rapidement. L'une d'elles ne lui donnant qu'une médiocre satisfaction, il avait chargé son mécanicien de la vendre à n'importe quel prix. Quelques jours après, comme il courait les routes, aux environs de Madrid, il aperçoit de loin une voiture en panne; à mesure qu'il s'approche, il reconnaît que c'est celle dont il s'est débarrassé; par-dessous, étendu à plat ventre, dans la poussière, soufflant et geignant, le malheureux acquéreur essayait, mais en vain, de réparer ce qui était irréparable. Que faire? Le roi, relevant son col et rabattant sa casquette, passa à la quatrième vitesse!...
** *
Au cours du long entretien qu'il m'accorda, Alphonse XIII me parla du Maroc où l'Espagne et la France possèdent des intérêts solidaires et défendent la même cause. Son grand désir est que l'action des deux pays soit concertée, de manière à ce que les efforts, les sacrifices de l'un bénéficient des efforts, des sacrifices de l'autre. Il me parla surtout de l'armée, de la nôtre et de la sienne. Il connaît un certain nombre de nos officiers; nul, plus que lui, ne rend hommage à leurs rares qualités, à leur énergie, à leur abnégation. Par ses soins, sous son impulsion de tous les jours, l'armée espagnole est en train de subir une très importante réorganisation qui aura pour effet d'accroître sensiblement son nombre et sa valeur. Le service obligatoire vient d'être institué; on a supprimé la faculté des remplacements et des rachats qui éloignaient de la caserne l'élite du pays, tous les jeunes gens des classes bourgeoises et aristocratiques.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement dans l'armée qu'on peut constater de très sérieux progrès. Au point de vue économique, pour ce qui est du calme, de la tranquillité du pays, de la solidité du régime, les améliorations sont indéniables. Quiconque revient maintenant en Espagne, après un intervalle de quelques années, note, à tout instant, les heureux résultats de ces améliorations. L'accroissement de la population est considérable, en dépit d'une émigration intense dans l'Amérique du Sud, en Algérie, au Maroc. Cette émigration n'appauvrit point le pays autant qu'on pourrait le croire: un assez grand nombre d'émigrés retournent dans la mère patrie, après fortune faite. Ils y apportent leurs capitaux, leur activité, leur intelligence qui s'est ouverte aux choses de l'étranger. La politique espagnole se fait plus stable et plus saine. Or, l'un des facteurs de cette politique, le facteur essentiel, c'est la personnalité, la popularité du roi. De cela, tous les Espagnols qui sont sincères, tous les étrangers connaissant bien l'Espagne sont unanimes à convenir.
En même temps qu'elle développe aussi sa puissance et sa richesse, l'Espagne éprouve tout naturellement le désir, le besoin de sortir de son isolement. Elle veut ne plus rester isolée, confinée dans sa péninsule. La majorité des hommes politiques et du public incline nettement vers une entente plus étroite avec l'Angleterre et la France.
Le roi Alphonse XIII, par tout ce qu'on sait de son orientation, de ses sympathies personnelles, ressent beaucoup plus vivement qu'aucun de ses sujets ce désir-là. C'est justement ce qui donne à son séjour parmi nous une importance, une signification exceptionnelles. C'est une raison de plus pour qu'on se réjouisse de l'accueil si chaleureux que Paris vient de faire à ce très sympathique et très attachant souverain!Raymond Recouly.
Ce numéro étant mis sous presse peu d'heures après l'arrivée du souverain à Paris, c'est dans le suivant que nous pourrons rendre compte des visites royales à Fontainebleau et à Saint-Cyr.
La revue de la garnison de Paris, sur l'esplanade desInvalides: le général Michel ouvre le défilé et salue la tribune officielle.
LES FÊTES MILITAIRES EN L'HONNEUR DU ROI D'ESPAGNE.--AFontainebleau: l'inspection des officiers de l'École d'artillerie.
Mercredi, jour de l'arrivée du roi d'Espagne à Paris, les acclamations, très chaleureuses, se sont partagées entre le souverain, notre hôte, le président de la République française et les troupes de la garnison de Paris, qui, mise tout entière sur pied, des Champs-Elysées aux Invalides, défila ensuite sur l'Esplanade devant le souverain. Le lendemain, jeudi, qui fut la journée de Fontainebleau, Alphonse XIII reprit contact avec notre armée que, cette fois, on lui présenta en manoeuvre d'abord dans la vallée de la Solle où évoluèrent deux brigades de cavalerie, ensuite au polygone où furent exécutés d'intéressants exercices d'artillerie en campagne.
LE DISCOURS DE M. BARTHOU A CAEN.--«... Notre grand pays veut la paix, mais seulement la paix qui s'accorde avec sa fierté et sa dignité, non la paix née de la peur!»A la droite de M. Barthou: M. Perrotte, maire de Caen; M. Klotz, ministre de l'Intérieur; M. Hendlé, préfet du Calvados; à sa gauche: M. Pichon, ministre des Affaires étrangères; M. Chéron, ministre du Travail, député du Calvados.--Phot. Matin.
Dimanche dernier, à Caen, au banquet organisé en l'honneur du Congrès des Petites Amicales d'instituteurs et des oeuvres postscolaires, M. Louis Barthou, président du Conseil, a prononcé le grand discours que l'on attendait de lui à la veille de la rentrée des Chambres et auquel les graves problèmes à résoudre d'urgence, tels que la loi militaire et la loi électorale, en même temps que les inquiétudes internationales de l'heure présente, devaient donner une portée exceptionnelle.
Donc M. Louis Barthou a été très écouté, et il a été aussi très applaudi, car on lui a su gré de se placer résolument sur le terrain national. Le président du Conseil, en effet, dans un éloquent appel au pays, a insisté avec force sur le devoir national qu'impose à tous la situation extérieure. Et, constatant l'élan et l'union patriotiques qui se sont manifestés, chez nous, aux heures graves, il a pu dire:
«Ce grand pays veut la paix, mais seulement la paix qui s'accorde avec sa fierté et sa dignité, non la paix née de la peur.»
D'où la nécessité de renforcer nos effectifs par le service de trois ans:
«Il ne s'agit pas de céder à une sorte de folie contagieuse des armements. Il s'agit de se défendre... Quand le devoir prend la forme d'un intérêt national, il faut tout simplement faire son devoir. Ce devoir, le gouvernement l'accomplit en affirmant, dès maintenant, sa volonté de maintenir sous les drapeaux la classe libérable au 1er octobre prochain.»
Avant de faire ces importantes déclarations, le président du Conseil, envisageant la situation politique intérieure, avait affirmé: «La République ne peut pas désarmer devant ses adversaires, mais nous nous refusons à des agressions ou à des vexations indignes de républicains conscients de leurs devoirs et de leur force.»
Enfin, parlant de la loi électorale, M. Louis Barthou a déclaré nettement que, «s'il dépend du gouvernement, la consultation électorale de 1914 ne se fera pas au scrutin d'arrondissement.»
La question de Scutari est en voie de règlement, mais l'éventualité d'une occupation de l'Albanie par l'Autriche-Hongrie et l'Italie n'est pas encore définitivement écartée et un très grave problème reste ainsi posé devant l'Europe. Comme on va voir, il est en connexion étroite avec celui du partage entre les alliés des territoires conquis par eux sur les Turcs.
Quelles seraient d'abord les conséquences générales d'une installation austro-italienne en Albanie, que personne n'aurait la naïveté de supposer devoir être provisoire? Les unes sont évidentes, les autres presque inévitables.
Conséquences certaines: l'anéantissement de l'oeuvre de la Conférence de Londres qui a décidé le principe d'une Albanie autonome sous le contrôle et la garantie des six grandes puissances; la destruction de l'équilibre naval adriatique et, par conséquent, méditerranéen, ce qui porterait un préjudice grave à la France et à l'Angleterre; l'abandon du principe: «Les Balkans aux peuples balkaniques», qui, depuis la guerre d'Orient, a été la base de l'entente européenne.
Conséquences presque inévitables: par l'effet de la violation du principe: «les Balkans aux peuples balkaniques», la nécessité pour les voisins de l'Albanie, les Monténégrins, les Serbes et les Grecs, de s'opposer par la force à l'occupation austro-italienne (or, l'idée de derrière la tête des Autrichiens est de trouver un prétexte pour écraser la Serbie sans que la Russie intervienne); l'ouverture de la «politique des compensations» entre les grandes puissances aux dépens de la Turquie asiatique. En effet, si deux grandes puissances européennes, l'Autriche-Hongrie et l'Italie, s'agrandissaient aux dépens de la Turquie d'Europe, tous les précédents historiques obligeraient à envisager que les quatre autres grandes puissances, la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre et la France, voudraient obtenir des avantages compensateurs qui ne pourraient être trouvés qu'aux dépens de l'empire ottoman d'Asie.
Écoles, églises et monastères grecs en Epire.Tracé de frontière demandé par la Grèce.Tracé de frontière proposé par l'Italie.Ancienne frontière grecque.Siège de Métropolite grec.Villages grecs pillés et incendiés par les Albanais.Écoles grecques.Eglises.Monastères grecs.Écoles, églises, monastères grecs laissés hors du tracé de frontière demandé par la Grèce, dans la région au nord de Valona et à l'ouest de Berat.
Enfin, et c'est le point sur lequel nous allons insister, l'intervention austro-italienne en Albanie pourrait déterminer une rupture décisive de l'entente balkanique ou, au contraire, aider à la solution des difficultés du partage entre les alliés.
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Il est bien connu que des dissentiments graves existent à cet égard entre les Serbes, les Grecs et les Bulgares, enthousiasmés par l'étendue de leurs victoires qui ont dépassé toutes leurs prévisions.
Précisons donc les raisons des conflits d'intérêt entre les alliés afin de discerner, en relation avec le projet d'intervention austro-italienne en Albanie, quelles transactions sont susceptibles de permettre le maintien du bloc balkanique.
Elles ont trait à la fois à l'Epire, à la Macédoine et aux îles de la mer Égée.
En Epire, la Grèce se heurte à l'Italie. Les cartes ci-dessous et ci-contre montrent à quel point les divergences sont grandes entre les gouvernements de Rome et d'Athènes, combien, par conséquent, les Grecs doivent être émus par le projet d'intervention italienne dans le sud de l'Albanie et dans la région même qu'ils revendiquent. Forts de leur droit, ils déclarent formellement qu'ils considèrent leurs conquêtes comme définitives et que, si l'Italie veut les chasser d'Epire, ils résisteront par la force. «D'ailleurs, disent-ils, la partie de l'Epire que nous revendiquons est habitée par une forte majorité hellène. Qu'on fasse un plébiscite, on verra bien.» Le carton ci-dessous indiquant les nombreuses écoles, églises et monastères qu'ils ont en Epire suffit à démontrer que les Grecs ne courent aucun risque en proposant une consultation des populations et à quel point les prétentions italiennes sont injustifiées.
Le différend qui existe entre les Hellènes et les Bulgares est également très dangereux.
Pour les Grecs, il y a deux questions qui ne se posent même pas: celle de la péninsule chalcidique qui est entièrement grecque et celle de leur maintien à Salonique (Thessalonique en grec).
«Aucun traité avant la guerre n'a réglé entre nous et les Bulgares, disent les Grecs, le partage des territoires conquis; nous avons pris Salonique les premiers. Cette ville est placée dans notre sphère d'action géographique. Nous prétendons y rester. Notre roi Georges, en mourant à Salonique, a consacré définitivement cette cité terre hellénique. Nous occupons la ville avec près de cent mille hommes qui, actuellement, se retranchent stratégiquement aux alentours. Si les Bulgares veulent nous en chasser, il faudra qu'ils agissent par la force.»
Maximum des prétentions grecques.Le grisé indique la région que réclame la Grèce et que lui contestentl'Italie d'une part, la Bulgarie et la Serbie de l'autre.--Pour lasignification des lignes de points, traits et croix, se reporter à lacarte générale plus haut.
Remarquons encore que les prétentions helléniques dépassent de beaucoup Salonique. En principe, les Grecs les soutiennent ainsi. «L'extension de la Bulgarie en Thrace va aller bien au delà de tout ce que l'on pouvait supposer. Puisque nous allons abandonner aux Bulgares 400.000 Grecs, au moins, sans aucun espoir de retour, au nom de l'équilibre balkanique, nous devons avoir une compensation importante en Macédoine.»
Iles qui faisaient partie de l'empire turc, actuellement occupées par l'Italie (noms soulignés d'un trait-double) ou par la Grèce (noms soulignés d'un trait simple).Les premières comptent, sur 118.000 habitants. 102.000 habitants grecs (25.000 à Rhodes, 18.000 à Kolymnos, 16.000 à Symi, 10.500 à Kos, etc.) et 16.000 Musulmans; les secondes, sur 325.000 habitants, 300.000 Grecs (115.000 à Mytilène, 70.000 à Chio, 47.000 à Samos, 24.500 à Lemnos, 12.000 à Thasos, 12.500 à Nikaria, etc.), et 25.000 Musulmans.
(Agrandissement)Carte montrant les difficultés du partage, entre les alliés balkaniques, des territoires conquis.Frontière extrême demandée par la Grèce en Epire et en MacédoineFrontière gréco-albanaise proposée par l'Italie.Transaction qu'accepterait la Grèce en Macédoine.Frontière que le traité serbo-bulgare reconnaissait à la SerbieFrontière serbo-bulgare soumise à l'arbitrage de l'empereur de RussieFrontière proposée par la Serbie.Frontière que le traité serbo-bulgare reconnaissait à la BulgarieFrontière extrême réclamée par la Bulgarie.Frontière albanaise proposée à Londres.Anciennes frontières des Etats balkaniques.
Partant de ce point de vue, le gouvernement d'Athènes, au cours des hostilités, a proposé à celui de Sofia comme base de partage des territoires gréco-bulgares une ligne partant à l'est de Kavala et passant ensuite par Drama, Demir-Hissar, laissant au sud le lac de Dorijan, puis Monastir, pour aboutir à peu près au milieu du lac d'Okrida. Il est évident que ce tracé exprime un maximum des prétentions grecques qui n'a d'ailleurs aucune chance d'être accepté par la Bulgarie. On le sait bien à Athènes, aussi a-t-on en vue deux transactions. L'une est indiquée par une ligne partant du fond du golfe d'Orfano, passant au-dessus du lac de Dorijan et s'infléchissant ensuite au sud de façon à laisser Monastir aux Serbes pour aboutir au milieu du lac de Prespa. Enfin, ultime transaction, dont les Grecs ne parlent encore que sans précision, les Hellènes se contenteraient d'avoir autour de Salonique un territoire suffisamment étendu pour assurer la défense stratégique de la ville. Mais c'est là, semble-t-il, le minimum irréductible des prétentions des Grecs. «Sinon, disent-ils, nous subirons s'il le faut la guerre.»
A la vérité, étant donné la tension des esprits, il suffirait d'un incident fâcheux pour compliquer encore la situation. A Nikaia, il y a peu de temps, un véritable combat s'est engagé entre Grecs et Bulgares; et, dans le triangle Sérès, Kavala, golfe d'Orfano, les troupes des deux pays alliés sont toujours en contact dangereux, les Bulgares occupant le nord du triangle et les Grecs toute la partie sud bordant la mer.
A propos des îles, les Grecs ont affaire aux grandes puissances. Aucune difficulté en ce qui concerne la Crète; elle leur est accordée. Mais ils réclament, en outre, la possession définitive de toutes les îles de la mer Egée, y compris celles occupées par l'Italie pendant la guerre de Tripolitaine. Comme ils ne peuvent pas agir directement contre les Italiens pour les expulser, les Grecs s'en remettent à l'action de la Triple Entente, qui a déjà exprimé l'opinion que ces îles devaient revenir à la Grèce, comme ayant une population grecque. Quant aux îles occupées par la Grèce et qui se trouvent près de la Turquie d'Asie et des détroits, les puissances de la Triple Alliance les refusent à la Grèce sous prétexte de ne pas mettre en danger la puissance turque en Asie, mais les Grecs font remarquer que ces îles ont une population hellène et que ce sont les seules qui présentent pour eux un réel intérêt, puisque, en dehors de ces îles, il ne s'agit que de quelques rochers inhabités. Deux îles surtout tiennent au coeur des Hellènes: Mytilène, avec 115.000 Grecs, et Chio avec 70.000.
Le conflit entre Serbes et Bulgares est aussi aigu que celui entre Grecs et Bulgares. Il est rendu plus délicat encore par l'existence d'un traité d'alliance sur l'interprétation duquel on n'est pas d'accord actuellement à Belgrade et à Sofia.
«Il faut bien comprendre, disent les Serbes, que Je traité du 12 mars 1912 n'envisageait pas exclusivement une guerre devant amener un partage définitif des territoires turcs. Quand nous avons signé, il s'agissait surtout d'obtenir de la Turquie l'application des réformes promises à la population macédonienne par le traité de Berlin, et, par conséquent, de nous mettre d'accord sur la délimitation éventuelle des futures provinces autonomes. Toutefois, il était prévu que l'action diplomatique pourrait échouer et qu'une guerre éclaterait. Dans ce cas, on a envisagé le partage de la Macédoine. Voici comment on a procédé. Le traité serbo-bulgare a d'abord délimité deux zones de territoires incontestés, l'une serbe, l'autre bulgare, la région située entre ces deux zones formant le territoire contestable. Comme le montre la carte, la région bulgare incontestée se trouvait à l'est de la ligne suivant d'abord la chaîne des Rhodopes et ensuite la Struma pour aboutir au fond du golfe d'Orfano. La zone serbe incontestée était bornée par une ligne partant de la frontière serbo-bulgare, passant par les monts du Karadagh, du Char Planina, donc nous attribuant tout le vilayet de Scutari, sous la seule condition que nous, Serbes, en fissions la conquête effective, et aboutissant à l'Adriatique bien au sud de Durazzo.
«Quant à la zone contestable, elle avait, elle-même, été délimitée dans une certaine mesure par une ligne partant du point de jonction des frontières serbo-bulgares et passant ensuite à l'ouest de Kuprulu (Velès) pour aboutir au sommet du lac d'Okrida. Toute la portion à l'est de cette ligne était considérée comme plutôt bulgare, mais il était entendu qu'en cas de contestation on recourrait à l'arbitrage de l'empereur de Russie.
«Voilà ce que disait le traité. Dans l'intérêt commun des alliés et spécialement des Bulgares, nous avons fait beaucoup plus que notre accord ne nous le prescrivait. Nous avons mobilisé 360.000 hommes au lieu de 150.000. Les Bulgares devaient même nous aider avec 100.000 hommes dans la région du Vardar. Nous avons dû nous en passer. N'est-il pas évident que, du fait de son plus grand effort en Macédoine, la Serbie a puissamment soulagé la Bulgarie qui a pu employer toutes ses forces dans la vallée de la Maritza et marcher sur Tchataldja? Aurait-elle pu le faire si elle avait envoyé 100.000 hommes en Macédoine?
«Il y a encore un point fort important à mettre en lumière.D'après notre traité d'alliance, la Bulgarie était tenue d'envoyer au secours de la Serbie 200.000 soldats bulgares, si elle était attaquée par l'Autriche.Cédant aux conseils des puissances amies, nous avons évité un conflit avec l'Autriche. Nous avons ainsi renoncé au vilayet de Scutari avec Durazzo que nous avaient abandonné les Bulgares et, comme conséquence, nous ne leur avons pas demandé leur concours contre l'Autriche. Les Bulgares ne doivent-ils pas nous indemniser de notre renonciation à un droit qui a entraîné l'abandon de nos prétentions essentielles sur la côte de l'Adriatique? Rotez encore que la guerre a été prolongée pour nous d'au moins cinq mois dans le seul intérêt de la Bulgarie. Après la bataille de Lulé-Bourgas, la paix aurait été possible si les Bulgares n'avaient pas maintenu toutes leurs exigences. Or, nous les avons aidés à les soutenir. Alors que notre traité ne nous y obligeait nullement, nous leur avons donné 50.000 hommes pendant toute la durée du siège d'Andrinople. Nous avons aussi fourni du matériel de siège et supporté des dépenses supplémentaires.
Enfin, dernière considération, grâce à notre concours, les Bulgares obtiennent beaucoup plus de territoires qu'ils ne l'espéraient eux-mêmes.
«Pour tous ces motifs, nous nous adressons à la Bulgarie et lui proposons, dans l'intérêt de l'entente balkanique, de partager les territoires conquis non pas d'après un traité dont nous avons largement outrepassé les obligations, mais d'après l'équité. Or, l'équité n'est-elle pas indiquée par une ligne suivant à peu près les territoires occupés par nous, Serbes; par exemple, par une ligne partant au sud-est d'Egri-Palanka et laissant Istip aux Bulgares, coupant le lac de Borijan et allant ensuite rejoindre la frontière des Grecs avec lesquels nous nous arrangerons toujours, bien que, comme nous, ils prétendent à Monastir, et que nous ne soyons pas encore d'accord sur d'autres points.
«En raison de nos énormes sacrifices de toute nature, les Bulgares doivent nous écouter et discuter avec nous. S'ils ne le veulent pas, c'est qu'ils envisagent la possibilité de nous faire la guerre.»
Comme on voit, les Serbes comme les Grecs tiennent le même raisonnement aux Bulgares et disent en somme: «Pourquoi quitterions-nous les positions que nous occupons?» Il résulte de cette identité d'intérêt et de situation entre Serbes et Grecs que ceux-ci seraient amenés à résister d'accord aux Bulgares, si finalement ceux-ci en appelaient aux armes,résultat qu'évidemment s'efforceraient d'obtenir l'Autriche et l'Italie si elles intervenaient en Albanie.
Ces multiples arguments n'ont pas encore eu raison de la ténacité des Bulgares. Il y a peu de jours, le gouvernement de Sofia n'avait pas répondu à la demande officielle du cabinet de Belgrade de négocier et de discuter, mais officieusement les Bulgares tiennent aux Serbes le langage suivant:
«Certes, vous vous êtes conduits envers nous en alliés très loyaux pendant la guerre. Nous le reconnaissons volontiers. Vous en avez l'honneur. Mais rien ne saurait modifier la valeur de notre traité auquel nous attribuons un sens étroit et limitatif, et qui, selon nous, prévoyait tous les concours que vous nous avez donnés. Nous prétendons donc à la possession des territoires situés à l'est de la ligne tracée par le traité, donc de Monastir et de Kuprulu (Vélès).»
Aux Grecs, les Bulgares disent:
«Non seulement nous considérons vos prétentions sur Serès comme exorbitantes et inadmissibles, mais pour nous il y a une question de Salonique. En Bulgarie, notre opinion publique très ardente considère depuis longtemps Salonique, dont l'hinterland est bulgare, comme le symbole de la Macédoine, et il nous est bien difficile de la faire revenir sur sa conviction que Salonique doit appartenir à la Bulgarie.»
Les Bulgares les plus excessifs voudraient non seulement Salonique, mais encore que la frontière gréco-bulgare fût ainsi tracée. Elle partirait de l'embouchure de la Vistritza, dans le golfe de Salonique, et finirait à la frontière gréco-albanaise près de Koritza. Les Bulgares auraient ainsi Jenidje-Vardar, avec son lac, Vodena, Ostrovo et son lac, Kastoria et son lac. Ils toucheraient ainsi à l'Albanie.
Les Grecs ne semblent nullement disposés même à discuter un pareil tracé.
Nos cartes montrent clairement à quel degré ces diverses prétentionsmaximades alliés sont opposées et quelles possibilités elles ouvrent aux intrigues austro-italiennes. A première vue, ces prétentions paraissent tellement inconciliables qu'un conflit sanglant semble inévitable. Il y a cependant, malgré les efforts tripliciens à Sofia, de sérieuses raisons d'espérer que de larges transactions interviendront, car si, en Serbie, en Grèce et en Bulgarie, l'opinion publique, excitée au plus haut point, offre un terrain favorable aux puissances qui cherchent la division des Balkaniques, il se trouve heureusement à la tête de ces trois pays des hommes d'État aux qualités éminentes. Ils ont montré déjà trop de prévoyance et de hauteur de vues pour ne pas partir de cette vérité certaine que l'union seule des alliés a fait leur victoire dans la guerre, que leur entente seule encore permettra aux Etats balkaniques de tirer pendant la paix tous les fruits de leurs brillants succès.
Comprenant leur impérieux intérêt commun de défendre avant tout la formule «les Balkans aux peuples balkaniques», ils inclineront sans doute aux concessions mutuelles indispensables pour que la confédération balkanique puisse durer et devenir une grande force politique, économique et militaire.
Certes, les hommes d'État des Balkans, pour arriver à ce résultat, si souhaitable dans l'intérêt vital de leur pays, ont plus que jamais à lutter contre des influences extérieures qui travaillent à les brouiller à mort. L'Autriche, aidée de l'Allemagne et de l'Italie, va évidemment tout faire pour séparer les Bulgares des Serbes et des Grecs. Une guerre entre eux faciliterait singulièrement une occupation austro-italienne en Albanie; les Serbes et les Grecs étant pris entre deux feux. Elle comblerait, en outre, les voeux secrets de la diplomatie allemande, car elle empêcherait pour longtemps la réalisation de la confédération balkanique qui est un véritable cauchemar pour Vienne et pour Berlin.
Des hommes d'État aussi avisés que les souverains des Balkans et MM. Guéchof, Pachitch, Venizelos, ont trop «d'avenir dans l'esprit» pour ne pas comprendre la gravité décisive des prétentions austro-italiennes. Ils rechercheront sur la base de quels principes supérieurs les concessions mutuelles peuvent se faire. Ces principes, on peut les entrevoir. Il est de l'intérêt commun des Balkaniques qu'aucune autre puissance ne s'installe dans la péninsule et que les partages soient faits entre eux de telle sorte qu'aucun souvenir vraiment cruel ne puisse rester au coeur de l'un d'eux. Pour arriver à ce résultat satisfaisant, il convient que la répartition territoriale définitive laisse autant que possible chaque allié parfaitement indépendant dans sa sphère géographique.
Maintenant, quelles concessions réciproques peuvent être envisagées?
Il semble bien que les Bulgares seront amenés à faire aux Grecs le sacrifice de Salonique, puisqu'il ne saurait être évité sans guerre. Or, cette guerre odieuse entre alliés, au lendemain de la victoire, ne vaudrait certainement pas pour les Bulgares les avantages de toute nature qui peuvent résulter pour eux d'une entente avec les Grecs. D'ailleurs, si les Bulgares laissent définitivement Salonique aux Grecs, avec naturellement les territoires environnants nécessaires pour assurer la défense de la ville, ils ne se priveront d'aucun élément essentiel pour mettre en valeur les territoires de la Bulgarie considérablement agrandie. Bans Salonique, ville avant tout cosmopolite, où il y a fort peu de Bulgares, c'est le port qui est intéressant. Or, les Bulgares vont avoir sur la mer Égée plusieurs points où il est possible de faire d'excellents ports purement bulgares. A Kavala, notamment, la situation est admirable et on peut y créer de toutes pièces un port aussi bien approprié aux besoins de la marine de commerce que de la marine de guerre.
D'autre part, l'abandon de leurs prétentions sur Salonique permettrait peut-être aux Bulgares d'obtenir un autre résultat qui leur serait précieux et qu'ils souhaitent ardemment: la cession de deux îles occupées par les Grecs qui, par leur position géographique, conviendraient singulièrement à la grande Bulgarie; l'île de Thasos, qui paraît presque indispensable pour assurer l'avenir stratégique de Kavala; Samothrace, bien que plus éloignée du rivage, présente le même intérêt pour le futur port bulgare de Dédé-Agatch. Or, ces deux îles, occupées par la Grèce, ont une population grecque. Samothrace compte 3.600 Hellènes et Thasos 12.344. Il est bien évident que les Bulgares ne peuvent songer à obtenir ces îles des Grecs que s'ils font à ces derniers des concessions autour de Salonique. D'autre part, les Grecs n'ont pas d'intérêt à conserver deux îles qui seraient pour les Bulgares des objets trop tentants de constante convoitise.
Entre les Bulgares et les Serbes, il est souhaitable au plus haut point, d'une part que des deux côtés aucune mesure militaire ne soit prise qui puisse être considérée comme offensante et que les Bulgares, appréciant l'étendue et la diversité des sacrifices serbes, ne se montrent pas intransigeants et qu'en tous cas l'arbitrage, prévu avant la guerre, de l'empereur de Russie permette une entente durable entre Serbes et Bulgares qui, au cours des hostilités, ont eu tant de raisons de s'estimer réciproquement. Les Serbes, coupés de l'Adriatique, souhaitent naturellement de n'avoir à s'entendre qu'avec un seul État, la Grèce, pour assurer leur issue économique vers Salonique.
Les puissances de la Triple Entente ont des motifs trop puissants de vouloir la durée de l'union balkanique pour ne pas s'entremettre activement afin de maintenir l'accord des Balkaniques, surtout devant la menace de l'intervention austro-italienne, et pour faciliter les transactions indispensables au partage des territoires conquis sur les Turcs. C'est aux alliés, en cette heure si grave pour leur avenir, à faciliter la mission des puissances qui leur ont manifesté tant de sympathies, en leur faisant confiance, en s'abstenant de récriminations inutiles, en évitant lebluffdes demandes exagérées indigne de leur cause, en gardant constantes chez eux l'estime et la reconnaissance réciproques qui doivent rester au coeur de ceux qui ont combattu du même côté, et pour une cause aussi sainte que la libération du séculaire joug ottoman.
Animés de cet esprit, les Balkaniques qui, après avoir triomphé de tant de difficultés, grâce à une entente étroite, ont encore à assurer leur avenir, feront bloc contre l'immixtion dans la péninsule de puissances non balkaniques, si elle se produit, et ils comprendront finalement que, selon notre proverbe, «une mauvaise transaction vaut mieux qu'un bon procès.» Elle vaudra infiniment mieux surtout qu'une guerre fratricide entre les alliés, qui ternirait, devant le monde entier et d'une façon irrémédiable, la gloire jusqu'ici si grande de la magnifique épopée balkanique.André Chéradame.
LES FÊTES DE JEANNE D'ARC A PARIS.--Une procession aux-flambeaux dans le parc des Franciscaines, impasse Reille.Phot. L. Gimpel, sur plaque hypersensibilisée.
Célébrée, dans toute la France, avec une grande ferveur patriotique, la fête de Jeanne d'Arc a été marquée, à Paris, dimanche dernier, par de belles manifestations, qui se sont déroulées dans l'ordre et l'enthousiasme. Tandis que les façades des maisons, dans beaucoup de quartiers, s'étaient parées de guirlandes, de drapeaux, et d'étendards bleu et blanc, les statues de l'héroïne lorraine avaient été abondamment fleuries, et, devant les monuments bien connus de la place des Pyramides, de la place Saint-Augustin et du boulevard Saint-Marcel, ce fut dès les premières heures de la matinée un défilé d'imposants cortèges,--celui de la Ligue des Patriotes, conduit par son vaillant président M. Paul Déroulède, celui des ligueurs d'Action française et des élèves des grandes écoles et des lycées, celui des élus de Paris, auxquels s'étaient jointes de nombreuses sociétés.
Pour avoir attiré moins de foule, la cérémonie dont nous donnons ici une gracieuse image ne fut pas l'une des moins touchantes. Les Franciscaines, dont la communauté s'étend, non loin du parc Montsouris, dans les calmes abords de l'impasse Reille, ont voué un culte spécial à la Bienheureuse, sous l'invocation de laquelle elles ont placé des bonnes oeuvres et un patronage de jeunes filles: en dehors des heures de travail, celles-ci apprennent là le chant grégorien, et sont les pieuses élèves de la «manécanterie Jeanne d'Arc». Dimanche soir, à 8 heures, elles étaient toutes réunies dans le jardin joliment illuminé, pour participer à la procession aux flambeaux organisée par les soeurs autour de la statue de Jeanne d'Arc qui se dresse sous les arceaux des arbres. Après qu'elles en eurent fait le tour, un sermon fut prononcé par le Père Ledoré, général des Eudistes, et la cérémonie se termina par la bénédiction du Saint-Sacrement.
Les Monténégrins creusent, dans le sol pierreux de lacolline enfin conquise, des fosses pour leurs morts.
APRÈS LA PRISE DE TARABOCH.--Aspect d'une tranchéeturque.Phot. H. Grant, duDaily Mirror.
L'évacuation de la ville par les troupes d'Essad pacha.
Les Monténégrins entrent dans Scutari. Entrée du prince Danilo et de ses officiers.
L'OCCUPATION DE SCUTARI PAR LES MONTÉNÉGRINS.--Les femmesjettent des fleurs sur le passage de l'automobile du prince Danilorapportant à Cettigne les drapeaux turcs pris à Taraboch.--Phot. H. Grant, duDaily Mirror.
UNE JOURNÉE GLORIEUSE POUR LES ARMES MONTÉNÉGRINES: LES ÉTENDARDS ROYAUX DÉPLOYÉS SUR LA CIME DU TARABOCH
Ce fut pour le Monténégro un jour de grande allégresse, l'un des plus heureux de toute son héroïque histoire que celui où, sur le sommet du Taraboch, arrosé de tant de sang, les étendards rouges où s'éploie l'aigle d'argent dominèrent le lac paisible, l'opulente plaine qu'égaient de claires arabesques la Bojana, le Brin et le Kiri,--et surtout Scutari, enfin conquise au prix d'un si vaillant effort. Jour de joie sans lendemain, hélas! Sous la pression des puissances, solidarisées avec l'implacable Autriche, le pauvre et vaillant petit pays a dû abandonner sa conquête, la remettre à l'Europe: dans quelques jours, des détachements de marins débarqués des navires qui bloquent toujours les côtes monténégrines, assureront la police de Scutari. Cet abandon imposé, inéluctable, a été discuté au cours d'un conseil solennel de la Couronne, auquel assistèrent tous les princes de la famille royale, les ministres, les hauts dignitaires civils, et qui dut être étonnamment pathétique. En une première séance, le roi écouta les avis, d'aucuns--et ceux des généraux en tête--conciliants, pacifiques; d'autres--ainsi celui du prince héritier Danih, qui a joué dans toute cette guerre un rôle éminent--intransigeants, préconisant la résistance désespérée. A l'ouverture de la séance suivante, Nicolas 1er Pétrovitch fit connaître sa décision: «Il me faut consentir à l'évacuation de Scutari, de cette Scutari qui était le rêve le plus cher de mes jeunes années, de cette Scutari qui était à la fois pour les Monténégrins et l'héritage ancestral et le gage d'un avenir plus heureux.» Et, quand il eut, de sa main, rédigé et signé le télégramme annonçant ce renoncement, le vieux héros de l'indépendance pleura.
HEURE DE TRIOMPHE.--Les clefs de Scutari dans une main,le roi du Monténégro déploie de l'autre, devant ses sujets, un drapeau pris aux Turcs.
Le roi Nicolas.UN PETIT PEUPLE HÉROÏQUE.--Tout le Monténégro en trois photographies: un vieux roi, des invalides, et des enfants qui grandiront pour combattre à leur tour.--Phot. H. Grant.
LES EFFETS DU BOMBARDEMENT DE SCUTARI.--Dommages causés dans le jardin du Consulat de France par un obus de 150 mm.--Phot. de M. C. H. Moore et du Dr. Merhaut.
Embrasement de la basilique du Sacré-Coeur pour la fêtede Jeanne d'Arc à Montmartre.--Phot. Famechon et Lejards.]
Nous montrons, à une page précédente, la gracieuse cérémonie par laquelle fut célébrée, le soir du 4 mai, chez les Franciscaines de l'impasse Reille, la fête de Jeanne d'Arc, patronne de leurs bonnes oeuvres. Tandis que, dans leur jardin retiré, les flambeaux, les veilleuses multicolores suspendues aux arbres, jetaient leur éclat discret, tout à l'autre bout de Paris, le Sacré-Coeur s'embrasait magnifiquement. Les feux de Bengale, rouges et verts, allumés au pied de la basilique, les illuminations du dôme et des coupoles, lui faisaient, dans la nuit, une auréole de clarté; et elle apparaissait, de loin, dans son nuage lumineux, plus resplendissante encore de se détacher sur un ciel sans étoiles, au-dessus des lueurs incertaines de la ville.
La «journée de Jeanne d'Arc» se termina sur cette vision d'apothéose que parvient à rendre, malgré les difficultés de la photographie nocturne, le cliché reproduit à cette page.
Il y a quelques semaines, au Brésil, ceux de nos compatriotes qui pouvaient orner leur boutonnière du ruban de 1870 se réunissaient en une cordiale agape où ils évoquaient avec émotion les souvenirs de la guerre. Ils étaient six survivants, MM. Georges Prevault, Félix Avril, André Bourdelot, Claude Manasse, Louis Domingues et Clémencey, qui avaient demandé au colonel Balagny, le distingué chef de notre mission militaire à Sao Paulo, et au consul de France, M. Charles Birlé, de présider leur dîner commémoratif. Ce fut, loin du pays, qu'à chaque minute de cette soirée l'on évoqua, une petite fête charmante où des toasts, que les circonstances actuelles rendaient plus graves et plus ardents, furent portés à la mère patrie.
Un groupe de six anciens combattants de 1870 vivant à SaoPaulo (Brésil) réunis sous la présidence du colonel Balagnyet du consul de Fiance, M. Birlé.--Phot. A. Bourdelot.
Aux nombreux auditeurs et aux auditrices plus nombreuses encore des conférences données, le mois dernier, à la salle de la Société de Géographie, par Mgr Bolo, le médaillon, exposé en ce moment au Salon et dû au sculpteur Doisy, que nous reproduisons ici, rappellera de saisissante manière les traits de l'éminent prélat dont les rudes sermons savent si spirituellement châtier les frivolités ou les erreurs de la vie mondaine. Il est des visages dont la ressemblance ne saurait être mieux rendue que par le relief, dur et vigoureux, du métal: ce profil nettement tracé, d'une si fine et s, ardente expression, porte l'accent de la vie.
Médaillon de Mgr Bolo, par Doisy.
Depuis deux ans qu'il s'est attaché à traiter pour les Parisiennes, en des séries de causeries placées à pareille époque, des sujets de morale auxquels ne conviendrait point la majesté de la chaire, Mgr Bolo a vu s'accroître son auditoire féminin, empressé à subir les rigueurs persuasives de son éloquence. De: même que Mme de Sévigné aimait à entendre Bourdaloue, «qui frappe toujours comme un sourd, disant les vérités à bride abattue», nos contemporaines se plaisent à écouter la parole du conférencier qui les charme en les gourmandant. Après avoir, la première fois, parlé des «Jeunes filles d'aujourd'hui», puis des «Mariages de demain», Mgr Bolo avait pris comme sujets, cette année, «l'Empire des Salons» et «la Morale des Salons». Ce lui fut matière à retracer, en termes particulièrement heureux, toute l'histoire des salons littéraires, qui sont, dans le domaine de l'esprit, «une sorte de Champagne délimitée et de première zone où s'élabore notre fin et clair langage, ce langage fluide, doré, pétillant, dont la vivacité explose en des mots qui sautent comme des bouchons». Si l'ancienne conversation française--celle qui était en honneur à l'Hôtel de Rambouillet--fut abondamment louée par le prédicateur, nos réunions mondaines de maintenant provoquèrent ses sévérités. Mgr Bolo blâme les potins, les commérages, redoute l'influence des «théâtrières»--entendez les femmes de théâtre--accuse le bridge et la musique... C'est un sermonnaire ardent, impétueux. Mais il séduit, jusque dans ses plus vives remontrances. Il est le critique le, moins indulgent de notre temps,--qui ne lui ménage pas les éloges.
Un légionnaire lit les prières funèbres devant lescercueils des morts de Nekhila.--Phot. Georges Ancelm.
Les dépêches fréquemment publiées par les quotidiens, en ces derniers temps, ont donné l'impression qu'il se produisait, au Maroc, une recrudescence d'activité guerrière. Et, en effet, les soldats qui ont charge d'assurer la tranquillité à ceux qui veulent poursuivre une besogne pacifique ont eu, avec les tribus turbulentes, la tâche rude. Nous nous sommes appliqués à résumer ici les diverses phases des opérations qui leur ont été confiées.
Le travail de jonction de l'Algérie au Maroc par Taza se poursuivait lentement et sans bruit depuis quelques mois, d'après la méthode favorite du général Lyautey, --la fameuse méthode de la «tache d'huile». Selon l'expression imagée de M. Ladreit de La Charrière, on sapait doucement la falaise de part et d'autre, à l'occident et à l'orient, jusqu'à ce qu'elle fût prête à tomber. Quelques craquements du côté de la Moulouya viennent de révéler cette prudente besogne. Tandis que, par l'ouest, le général Gouraud, aussi sagace négociateur, quand il convient, qu'il se montre, en d'autres circonstances, prestigieux entraîneur d'hommes, installait sans incident, sans avoir tiré un seul coup de fusil, un poste à Souk el Arba de Tissa, chez les Hya'ma, les choses, au contraire, se sont passées moins doucement dans la région de la Moulouya.
Au commencement de février, progressant de quelques kilomètres, une partie des troupes composant la garnison de Taourirt s'établissaient à Merada constituées en «groupe mobile» sous les ordres du général Girardot, avec la mission, précisée par le général Alix, commandant le Maroc oriental, de maintenir et de consolider les résultats acquis au cours des opérations de mai et juin 1912--dont nous avons rendu compte en leur temps--de s'avancer autant que possible sur la rive gauche de la Moulouya, afin de préparer une marche éventuelle sur la casbah M'Soun, étape importante de la pénétration vers Taza, qui ne s'accomplira que l'heure bien sonnée, enfin de protéger les travaux du chemin de fer à voie étroite qui gagne peu à peu vers Guercif (la première locomotive est arrivée au milieu du mois dernier à Taourirt).
Sitôt installé à Merada, le groupe mobile se mit à l'oeuvre, rayonnant incessamment dans la plaine de Tafrata, repassant par tous les points qui furent, l'an dernier, le théâtre de pénibles combats. Grâce à l'appoint en hommes que fournirent les garnisons de Debdou et de Guercif, des postes furent mis à l'oued Cefla, à Sidi Yousef, à Maharidja et Safsafat. Entre temps, on reconnaissait la plaine de Djel, parcourant les territoires des Haouara et des Beni bou Yahi, et on atteignait, comme M. Etienne le pouvait déclarer à la Chambre, les environs de la casbah M'Soun, sans avoir tiré un coup de feu.
Le 9 avril, confiant en cette tranquillité, le général Girardot, avec son groupe, partait pour aller établir un poste nouveau à Nekhila, sur l'oued Bou Redim, affluent de la Moulouya, au pied du massif du Guilliz, l'un des premiers contreforts de la chaîne du Rif. La route fut calme. Mais à peine arrivait-on au camp, vers une heure de l'après-midi, qu'une attaque se produisit. Une fusillade éclata sur les crêtes montagneuses du Zag, au nord. On était engagé, et il fallut se battre pendant cinq heures pour repousser l'ennemi, qui laissa dix morts sur le terrain. Nous avions seulement six blessés.
On n'eut qu'un court répit: à 9 heures du soir, les Béni bou Yahi, auxquels on avait affaire, livraient un nouvel assaut plus furieux. Ils arrivaient presque aux tranchées: un tirailleur, Saïd Sahar, fut tué à bout portant. Le combat, violent, mouvementé, ne prit fin qu'à une heure du matin.
Nos troupes avaient à peine eu le temps de souffler un peu et de se remettre de ces alertes, quand, dans l'après-midi du 10, vers 2 heures, des coups de feu, de nouveau, partirent d'une crête. Le capitaine Doreau, à la tête d'un détachement de la 2e compagnie du 1er étranger, fut envoyé pour occuper cette position. Les Béni bou Yahi lentement reculèrent vers le Guilliz, poursuivis par les légionnaires. Mais cette retraite cachait une embuscade.
Tout à coup, la petite troupe se vit entourée, cernée de toutes parts, accablée par une horde sept à huit fois supérieure en nombre. Le capitaine Doreau, en vain, voulut ramener ses hommes; c'était bien tard, et le cercle se resserrait.
Dès le premier moment, le lieutenant Grosjean, qui transmettait l'ordre du capitaine, était frappé d'une balle sous l'omoplate. Le feu des nôtres ne parvint pas à arrêter l'élan de l'ennemi, qui continuait à progresser. Alors, le capitaine donna l'ordre suprême: «En avant! à la baïonnette!» Ce fut sa dernière parole: une balle en pleine tête le foudroyait.
Carte de la région voisine de la Moulouya où opèrent nostroupes du Maroc oriental.
Sur les rives de la Moulouya: au premier plan, ruines de la casbah de Merada; au centre, les montagnes du Guilliz, et, tout à l'arrière-plan, le moyen Atlas.--Phot. Georges Ancelm.
NOS PROGRÈS DANS LE MAROC ORIENTAL.--Sur les bords de l'oued Mellélou, à Safsafat, notre poste le plus avancé dans la direction de Taza, au sud de la casbah M'Soun.--Phot. du lieut. Durdilly.
Colonel Mangin. Devant la casbah de Mechra en Nefad en feu: le colonel Mangin, son état-major et, à côté de son fanion, le fanion de ralliement abandonné par Moha ou Saïd.
A LA CONQUÊTE DE L'ATLAS MAROCAIN.--La casbah Tadla sur l'oued Oum er Rbia. Vue prise le 7 avril, jour où le colonel Mangin, ayant bousculé la harka de Moha ou Saïd, se jeta rapidement sur le seul pont permettant sa fuite.Phot. du lieut. Bourgoin.
Carte des régions du Maroc occidental où opèrent les colonnes Mangin et Henrys.
Bientôt se produisait un corps à corps épique. Les cadavres, des deux côtés jonchaient le sol.
«La retraite est forcée, écrit un des acteurs de ce combat farouche. Le lieutenant Grosjean, qui, bien que blessé, se traînant, assume le commandement, l'a ordonnée lui-même. Les Béni bou Yahi, ivres de sang et de carnage, se précipitent, armés de formidables poignards. Les poitrines halètent. On entend le ronronnement des balles de gros calibre, mêlé aux sifflements des projectiles Lebel. Avec des cris démoniaques, les Marocains essaient d'achever les blessés, s'acharnent même sur les morts. Le corps du capitaine Doreau est frappé de trois coups dans la poitrine; le caporal Schwartz, inerte, a la tête tranchée, que dis-je? hachée! Le lieutenant Grosjean essaie de se relever, mais ses forces le trahissent, et, dans un cri, il retombe épuisé: «A moi, la Légion!»
«Cet appel du chef a été entendu. Les légionnaires qui se repliaient font volte-face et foncent sur l'ennemi, baïonnette au canon. Le fer rougi de sang défonce les poitrines. C'est un spectacle poignant que celui de cette poignée d'hommes disciplinés, et vaillante plus qu'on ne saurait le dire, se frayant un passage au milieu de cette tourbe hurlante et grimaçante. Ils arrivent auprès de leur lieutenant, le saisissent à bras le corps, le relèvent, l'emportent, glorieux otage. Une pluie de balles s'abat sur eux. Le sergent Panter, qui soutient le lieutenant Grosjean, a le pouce enlevé. Le lieutenant lui-même a la main droite traversée. Plusieurs légionnaires tombent à leur tour. Alors, des luttes désespérées s'engagent, car il s'agit de ne pas laisser les blessés aux mains de ces sauvages, et chaque groupe, protégeant et entraînant un frère d'armes hors de combat, n'est, pour les fusils marocains, qu'une trop belle cible...
«Enfin, des goumiers en patrouille ont entendu la fusillade. Ils arrivent à la rescousse. Le camp est prévenu: c'est pour les Beni bou Yahi la débâcle. Mais de quel prix ce succès est acheté: nous avons sept morts, dont le capitaine Doreau et deux caporaux, et neuf blessés, tout cela sur trente-sept combattants: car ils n'étaient que quarante engagés en cette affaire si rude!
«Deux jours plus tard, le 12 avril, à 7 heures du matin, un très simple et très émouvant cortège se dirigeait du camp vers le cimetière de Merada. Précédées de la section de mitrailleuses du 6e bataillon, sept arabas ornées de lauriers, de feuillages, de tentures tricolores de fortune, portaient à leur dernière demeure les dépouilles des braves de Nekhila. Toute la garnison assistait à cette triste cérémonie, et, après un discours du commandant Quirin, un légionnaire, tête nue, la figure grave, dit la prière des morts,--en latin. C'est, disaient les hommes, un ancien «curé». Qui sait quelles épaves recèle la légion, si brave, si noble?» Au moins, nous demeurions sur nos positions: le 16 avril, le général Girardot inaugurait officiellement le poste. Pour la première fois, le pavillon tricolore flottait sur la «redoute Doreau».