COURRIER DE PARIS

L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913(Agrandissement)Ce numéro contient:1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre nº 10:Le Trouble-Fête, de M. Edmond Fleg, etLa Gloire ambulancière, de M. Tristan Bernard;2°Un Supplément économique et financierde deux pages.NOTRE ALLIÉ ET NOTRE AMI LL. MM. Nicolas II, empereur deRussie, et George V, roi de Grande-Bretagne et d'Irlande.--Phot. Ernst Sandow.--Voir l'article, page 525.COURRIER DE PARISL'ADORABLE MOMENT--Non, en vérité, je crois que je ne pourrais pas à la fin de mai, au début de juin, être ailleurs qu'ici. Paris est, en ces jours qui nous échappent si vite, une splendeur suave, ininterrompue. L'air et la lumière sont épris l'un de l'autre,se déclarentsans cesse, et se surpassent en douceur autant qu'en vivacité. Le soleil sur les gazons de velours, faits pour des pieds nus, pose des ombres mouvantes, palpitantes, qui semblent des reflets de respiration. Les troncs des arbres sont d'un noir ardent qui n'est pas triste, et les fleurs brillent, nouvellement peintes.Dans le ciel est semée, répandue, une poudre de bonheur... Les hirondelles insensées, prenant les ailes à leur cou, volent si haut... si haut... qu'elles nous font monter. Pas longtemps, car en bas l'existence est aimable et nous donne une récréation ravissante. Je ne peux pas vous dire tout ce que je vois du matin au soir qui m'amuse, m'enchante et me fait jouir, et à quoi passionnément je me délecte sans songer à rien. Visions, impressions rapides, multiples, fugitives, qui ne durent que la courte éternité d'un regard, d'un ah! qui reste en dedans!... Tout m'est plaisir. Tout me remplit d'aise. Les passants ont le pied léger et les voitures la roue caressante. Tout le monde a l'air d'aller, de courir, de se précipiter sans violence dans la même direction, celle de la joie, et nul ne paraît tourmenté, comme si chacun était sûr qu'il y aura des provisions de joie, et pour tous, qu'on arrivera toujours à temps pour en recevoir. Beaucoup de confiance. Une tranquillité absolue, sur les joues, dans les prunelles, dans les cours. La vie? Ah! belle, belle! Dieu? Si bon! Les hommes? Pas méchants, mais non. Beaucoup moins en tout cas qu'on l'affirmait hier. Et voilà! On n'a plus peur.** *Ah! vivre! vivre!... Que c'est donc agréable et comme cela vous inonde! Se laisser vivre! Ne rien faire que vivre! Aimer vivre, désirer vivre! Et se coucher, s'étaler dans cette idée et dans ce mot. On ne se soucie que par minutes de vivre avec cette intensité profane, mais ces minutes-là dédommagent. Quelle entente exacte et merveilleuse alors entre les hommes! Ne dirait-on pas que tout le monde se connaît? La vie devient comme une petite ville dont tous les habitants se fréquenteraient,se verraient. On ne se croise plus avec cette hostilité qui chasse et rejette d'habitude les gens loin les uns des autres. Non. Une sympathie réelle, frivole et tendre, envahit les traits de chacun; et les masques de dédain, de mépris, d'indifférence ou de fierté tombent pour une heure. Les yeux se cherchent, se visitent, dans l'échange d'un réciproque éclair. Les curiosités, en se rencontrant, s'abordent, se donnent, sans s'arrêter, une espèce de petit coup de bec amical. Bonjour muet, politesse de circonstance accordée uniquement parce qu'il fait beau, et qu'un souffle délicieux, venu on ne sait d'où, nettoie les fronts et allège les pensées. Rien qui ne soit prétexte à nous fournir une puérile béatitude. La surprise d'être heureux durant quelques secondes, d'être épargné par les ennuis, la maladie, la mort, font sortir de tous les êtres une vapeur de joie, comme le soleil tire des dessous de la terre humide ces fumées bleues qui ne sont que le déroulement immatériel de sa fécondité, l'envol azuré de ses entrailles. Le mot lisible sur tous les visages est le mot: remerciement. On remercie de vivre. Les femmes, bien placées dans de séduisantes poses de fausse fatigue, les traits à la fois détendus et galvanisés par trop de sensations, les jeunes hommes, nu-tête et les cheveux secoués, rejetés en arrière, se montrent, se présentent dans lesautosavec une complaisance ingénue. Ils «s'offrent» naïvement, ainsi que des parfaits modèles de félicité terrestre et momentanée. Ils fendent l'espace. Leurs frémissantes narines, dans le courant d'air des glaces baissées, aspirent Paris que leurs lèvres entr'ouvertes avalent aussi, par gorgées. Les arômes, les parfums, sont goûtés comme des sorbets. Il n'est personne qui, renversé dans la quiétude, veuille pour l'instant consentir à autre chose qu'à savourer, et l'expression de chacun, attrapée au passage, est celle de l'étourdissement, du délire. Si chacun pouvait faire l'effort de s'arracher ce qu'il pense, on est sûr qu'il dirait: «Laissez-moi, ne parlez pas, ne troublez pas... Je suis délicieusement bien.»Tout contribue d'ailleurs et s'applique à l'heureux effet de l'ensemble. Les laideurs disparaissent ou s'atténuent. Pas de spectacles douloureux, de pénibles scènes. Ce n'est pas le jour de la béquille et du moignon, de la pauvresse, du mendiant et de l'estropié. Ils doivent s'en rendre compte car ils ne sont pas là, et si par hasard ils y sont, c'est comme s'ils n'y étaient pas, car on ne les voit point, ils ne sont pas dans le rayon visuel de la pitié, ils demeurent inaperçus, ils sont absorbés par tant de bien-être et tant de richesse... fondus dans le grand brasier de joie véhémente, féroce et douce. Et tout est mieux aussi qu'à l'insipide ordinaire. On est mieux tenu, mieux habillé. Les chapeaux des femmes sont plus capiteux et leurs robes plus cordiales. Tout est charme, attirance, tentation. De quelque côté que l'on se tourne, on ne trouve en face de soi que de l'irrésistible. Les êtres, les choses, les idées dégagent une puissance, une langueur de séduction qui trouble, excite et désespère. La sensibilité, renouvelée, rajeunie, comme trempée dans le cristal d'une source, n'est plus qu'une suite et qu'une gamme de frissons frais, pareils à ceux d'une peau saisie et satisfaite, sur laquelle courent en s'entrelaçant, avant qu'on les essuie au sortir du bain, les gouttes d'eau savantes.Le sol lui-même s'apaise, aplanit ses aspérités, lance et conduit l'auto qui roule sans secousses. Aussi les grandes voies triomphales de Paris, celles des Champs-Elysées, des quais, des avenues, ne sont-elles plus que des tremplins de joie... Elles s'emplissent d'un harmonieux brouhaha, d'un concert de glissements, d'emportements, de fuites souples et sans frayeur. Il suffit de voir filer comme des barques rapides et légères ces chars dont on oublie les roues, pour que le vertige vous prenne, à votre tour, et que l'on ait le désir d'entrer également dans la course à l'oubli. La nature s'en mêle. Tout y prend part. Jamais le parc et les jardins, l'arbre, la feuille et la rose, les bois, la forêt voisine, la libre grande route n'offrent plus, qu'en ces jours privilégiés, d'attraits violents et fins, de provocations saines et délicates! Pourquoi en est-il ainsi? On ne sait pas. Cela s'accomplit grâce à une espèce de mot d'ordre mystérieux donné par le dieu de la vie, de la vie naturelle, sensuelle, irréfléchie, acceptée et aimée pour elle-même et préférée à tout pendant quelques instants d'aiguë et molle jouissance, d'excessive volupté. Jouissance et volupté qui s'imposent, qui veulent être employées et qui nous gagnent avec la force du fatal et la tyrannie du nécessaire. Nous sentons, en nous y abandonnant, que nous défendre est inutile, presque coupable, et que nous faisons bien d'y céder. Le soleil et son ivresse n'ont jamais tort. Chaque fois que nous dominent ces innocentes et vagues folies surhumaines, sachons bien voir en elles la condition même d'un sacrifice futur, d'une peine en chemin, d'un désenchantement dont elles sont le rachat préventif, la récompense anticipée.Si l'on y regarde bien, de près comme de loin, on est effrayé en effet de la rareté de nos plaisirs, du petit nombre et de la minceur de nos joies! Irons-nous donc repousser ces dernières quand, par moments, elles s'approchent de nous, quand, avec une tendre audace, leur main s'empare de la nôtre et qu'elles nous invitent à faire un petit tour de danse? Au fond je crois bien que le soir où, lassés d'avoir tant cherché, senti, souffert et voulu toujours nous exprimer, nous passerons la revue de nos souvenirs heureux, de nos souvenirs de joie complète et sans mélange, nous serons tout étonnés d'avoir une certaine peine à retirer du fond des années ceux qui avaient fait le plus de bruit à l'époque, et tenu le plus de place, et que nous pensions éternels, devoir durer plus que nous, au delà de nous,... tandis qu'au contraire ce qui restera, ce qui surnagera--à côté de nos impérissables émotions, les plus secrètes, les plus chères et les plus belles, dont nous ne parlons pas--ce sera souvent l'image ressuscitée d'une de ces journées d'élite, d'un de ces moments de Paris et d'autrefois, où soudain tout était feu, lumière, allégresse, emportement et délire, où rien ne paraissait plus chimérique de tout ce qu'on avait rêvé, où l'homme n'avait plus d'âge et la vie plus de terme, où les Champs-Elysées montaient vers la porte de gloire qui semblait celle même de l'Avenir, ouverte et défoncée sur des pays d'azur, des horizons de pourpre et d'or...On se rappellera, comme une série d'ivresses sans nom, les riens de ces jours perdus... la plume d'un chapeau, l'ombre d'un marronnier sur une pelouse, un thé pris dans un parc, un chant de merle pendant le dîner la fenêtre ouverte, un lamento de violon, un éclat de voix, un doux ronflement d'auto dans une grande allée un peu humide et ténébreuse, et des yeux... des bleus, des noirs, des sourires... des mains charmantes... des bruits... des silences... la vie enfin, la vie... quand elle veut se donner la peine d'être enivrante et belle sans avoir l'air d'y toucher, pour qu'on la regrette plus...Henri Lavedan.(Reproduction et traduction réservées.)L'OEUVRE DE PEARYAprès avoir fêté, il y a six mois, le capitaine Roald Amundsen, le héros du Pôle Sud, la Société de Géographie recevra le 6 juin en séance solennelle à la Sorbonne l'amiral Peary, le vainqueur du Pôle Nord. Dans l'histoire des découvertes arctiques, le célèbre explorateur américain occupe une place de premier rang, non seulement de par cette conquête, mais encore en raison de l'importance et de la continuité de son oeuvre dont cette victoire sensationnelle forme le couronnement. Nul des plus illustres pionniers polaires ne compte dans ses états de service un aussi grand nombre de campagnes. De 1891, époque de son début, à 1909, date à laquelle il a atteint le Pôle, Peary a passé pas moins de neuf ans dans le domaine des glaces, soit un an sur deux, et durant cette période a couvert des milliers et des milliers de kilomètres, vivant en Esquimau au milieu des Esquimaux. Chez cet homme extraordinaire, on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, ou de sa volonté qu'aucun obstacle n'a pu rebuter, ou de sa vigueur physique que les rudes épreuves du climat arctique ont été impuissantes à entamer. Alors que l'hiver est la période de repos dans l'exploration du Nord, en décembre et janvier on le voit, bravant la nuit polaire et les froids de 50°, accomplir de longues randonnées. Dans une de ces expéditions a-t-il les pieds gelés, il se fait voiturer en traîneau sur une distance de 450 kilomètres jusqu'à sa station d'hiver, pour y subir l'amputation des orteils, puis, sans attendre d'être complètement remis de l'opération, il repart en avant. Avec Nansen et Amundsen, Peary détient le record de l'endurance dans l'exploration polaire.Mme R. Peary.      Amiral Robert Peary.      Mlle Mary Anighilo (née au Grönland).Le conquérant du Pôle Nord et sa famille.Photographie Fréd. Boissonnas prise pourL'Illustrationle 31 mai et autographiée par Peary.Pour permettre au lecteur d'apprécier l'oeuvre du voyageur américain, indiquons brièvement la configuration des régions qui ont été le théâtre de ses exploits. Comme on le voit en jetant les yeux sur une carte, au delà de Terre-Neuve l'océan Atlantique envoie dans la direction du Pôle un long bras de mer de plus en plus étroit à mesure qu'il s'étend dans le nord, pour aboutir finalement à l'immense océan couvert de banquises qui occupe la calotte boréale du globe, et au milieu duquel se trouve le Pôle Nord. A gauche, c'est-à-dire à l'est de ce long goulet--désigné successivement sous les noms de détroit de Davis, mer de Baffin, détroit de Smith--c'est l'énorme masse continentale du Grönland, et, à droite, un archipel, grand comme huit ou dix fois la France et composé d'îles très étendues, terres de Baffin, d'Ellesmere, de Grant, etc., etc.Pendant trois ans, en 1891, puis de 1893 à 1895, Peary s'est d'abord consacré à l'exploration du nord-ouest du Grönland. Au cours de ces campagnes, il parvint notamment à la côte septentrionale de cette terre qu'aucun voyageur n'avait encore foulée. Dans cette région qu'elle a visitée à son tour l'an dernier, l'expédition danoise de Rasmussen, rentrée il y a un mois à Copenhague, a trouvé lecairnélevé par l'explorateur américain au terminus de sa course et rapporté en Europe le rapport sommaire qu'il avait déposé sous cette pyramide de pierres sèches.En 1898, Peary reprenait le chemin de l'Arctique, et cette fois y demeurait quatre ans de suite. Au cours de ce long séjour, il explore les terres de Grinnel et de Grant qui bordent à l'ouest le détroit de Smith, puis, se dirigeant vers l'est, reconnaît l'insularité du Grönland. Ces terres, les avancées extrêmes du continent américain vers le nord, finissent sous le 83° de latitude environ, soit à 770 kilomètres du Pôle, la distance de Paris à Arles; pour atteindre ce point suprême, il ne restait donc à Peary d'autre ressource que de s'engager avec des traîneaux sur la banquise de l'océan Arctique. Route singulièrement difficile; les nappes solides qui recouvrent les mers polaires sont hérissées d'énormes monticules produits par l'entassement de leurs débris dans les collisions qu'elles subissent, avec cela découpées de lacs et de canaux. Enfin, souvent il arrive que les courants refoulent la banquise sur laquelle le voyageur chemine en sens inverse de la direction qu'il veut suivre. Quoi qu'il en soit, au printemps 1902, Peary s'élançait à travers le puissant embâcle de glaces marines qui obstrue le bassin arctique; mais, après quinze jours de lutte, il était forcé de s'arrêter à 634 kilomètres du but. Cet échec ne le décourage pas; quatre ans plus tard, en 1906, il recommence la lutte, et, cette fois, réussit à battre tous les records établis auparavant et à approcher à 320 kilomètres du Pôle. Deux ans après, en automne 1908, l'énergique Américain revenait s'établir sur la côte septentrionale de la terre de Grant. De là, au printemps suivant, avec 24 compagnons, 7 marins et 17 Esquimaux, et 133 chiens attelés à 19 traîneaux, il s'engageait de nouveau sur la banquise. De son point de départ au Pôle, la distance à vol d'oiseau était de 740 kilomètres; grâce à des circonstances particulièrement favorables, elle fut couverte en vingt-sept étapes, et, le 7 avril 1909, l'explorateur avait la joie de déployer le pavillon des États-Unis sur la fraction de la banquise mobile qui, à ce moment, occupait le gisement de l'extrémité septentrionale de l'axe terrestre.Le Pôle est un point mathématique dont la position ne peut être déterminée que par des observations astronomiques. Pour être fixé sur la situation exacte d'une localité atteinte par un voyageur et dont il a observé la latitude, il suffit de vérifier ses calculs. Aussi, à la demande même de Peary et conformément d'ailleurs à l'usage, ses documents furent soumis par la Société de Géographie de Washington à l'examen des trois spécialistes officiels les plus compétents des États-Unis. Le verdict rendu par ces experts est catégorique. Après avoir pris connaissance des minutes des observations et des instruments ayant servi à les exécuter, ces savants ont signé un procès-verbal déclarant que Peary avait atteint le Pôle Nord et qu'en raison de cet exploit il était digne des plus grands honneurs. A la suite de ce contrôle officiel, dès 1910, les deux grandes Sociétés de Géographie de Londres et de Berlin ont tenu à honneur de recevoir solennellement le vainqueur du Pôle boréal. Pour être quelque peu tardif, l'hommage que Paris rendra à son tour au conquérant des glaces arctiques n'en sera pas moins chaleureux et cordial.Dans la visite qu'il nous fait, l'amiral Peary est accompagné de sa femme et de sa fille, qui, elles aussi, ont place dans l'histoire polaire. Mme Peary a accompagné son mari dans plusieurs campagnes et a même hiverné avec lui dans le Grönland septentrional, et c'est pendant ce séjour au milieu des glaces qu'est née, en 1893, Mlle Peary.Charles Rabot.MARINE D'AUTREFOIS ET D'AUJOURD'HUILundi dernier a commencé la troisième semaine des manoeuvres navales, qui a ramené les escadres sur les côtes européennes de la Méditerranée, Corse et Provence, et qui se terminera par la revue que doit passer, dimanche, le président de la République. Le thème de cette troisième série de manoeuvres consiste, pour le parti A (vice-amiral de Marolles), à rechercher et à attaquer le parti B (vice-amiral Marin-Darbel) qui, venant de la mer Tyrrhénienne, se dirige vers les côtes provençales, entre Nice et Bandol pour couper les communications entre la France et l'Algérie. Ce sont des opérations de grande envergure, difficiles à résumer en une image. Mais le correspondant deL'Illustration, embarqué sur le torpilleur d'escadre Spahi, a fixé, dans un dessin pittoresque, un épisode fortuit, une rencontre imprévue. Par un curieux hasard, dans cette Méditerranée sillonnée de tant de cargos aux flancs rebondis, et de courriers postaux filant à grande vitesse, leSpahieut la bonne fortune de croiser une felouque. C'est un bâtiment dont la forme et le gréement ne seront plus, dans quelques années, qu'un vague souvenir; un proche parent des galères du Roi Soleil, avec leurs voiles latines, et des chébecs qui parurent, avec nos marins, devant Alger, en 1830. Et ce fut une étrange impression, pour ceux qui montaient le torpilleur véloce, que de voir arriver sous le vent cette gracieuse voilure toute blanche, légère comme une aile, inclinée sous la brise.UNE APPARITION INATTENDUE AUX GRANDES MANOEUVRES NAVALES.--Felouque passant à toutes voiles à travers les lignes de l'escadre.Dessin d'AlbertSébille, à bord du torpilleurSpahi.UN SOUVENIR DU MARIAGE DE BERLIN(Voir notre gravure de première page.)La rencontre, à Berlin, à l'occasion du mariage de la princesse Victoria-Louise de Hohenzollern avec le prince Ernest-Auguste de Cumberland, du tsar Nicolas et du roi George V, a fourni au photographe de la cour allemande l'occasion d'un très curieux cliché, que nous reproduisons, et qui montre côte à côte les deux souverains russe et anglais, l'allié et l'ami de la France.Le tsar porte l'uniforme de colonel de son régiment de hussards prussiens. Le roi de Grande-Bretagne et d'Irlande a revêtu la grande tenue de colonel du régiment de cuirassiers prussiens dont il est le chef honoraire. Sur la poitrine de chacun d'eux pend, en sautoir, le grand collier de l'Aigle noir.Mais ce qui frappe surtout dans ce cliché, c'est la saisissante ressemblance des deux souverains, qui a été maintes fois signalée, et qui inspire encore, en cette circonstance, à un journal illustré allemand,l'Illustrirte Zeitung, un amusant croquis fantaisiste: dans la salle des réceptions, l'un des deux sosies s'avance, en uniforme tout constellé d'ordres. Et l'empereur de se pencher vers le chambellan de service: «Est-ce le tsar ou bien le roi?»UNE GRANDE OEUVRE LYRIQUE A L'OPÉRA-COMIQUE.--Mme Marguerite Carré et M. Rousselière au premier acte deJulien.Dessin deJ. Simont.Julien, le poème lyrique que l'Opéra-Comique vient de nous révéler, va encore ajouter à la gloire de Gustave Charpentier qui, depuis le succès triomphal deLouise, se taisait dans la retraite et le recueillement. Déjà cette oeuvre apparaît incontestablement comme un autre chef-d'oeuvre. On y retrouve, développé, amplifié, le thème esquissé dans cetteVie du Poètequi fut, on s'en souvient, le premier envoi de Rome du jeune compositeur. Dans ce nouveau drame musical, d'une puissante originalité, le rêve est aux prises avec la vie. On y voit, d'étape en étape, l'artiste vibrer d'enthousiasme pour la Beauté, douter de soi-même et d'autrui, éprouver l'impuissance de l'effort, demander enfin à l'ivresse les illusions qui l'ont abandonné. Ses visions intérieures s'extériorisent et l'accompagnent quand, s'évadant de lui-même, il demande en vain la paix et l'oubli à la nature, ou cherche à s'étourdir parmi la foule frénétique des faubourgs. Ces sentiments contradictoires, ces situations qui s'opposent, ce mélange de matérialisme et d'idéal, ces aspirations d'amour et de gloire, ces espoirs suivis de désenchantements, ces beaux élans d'une âme ardente, généreuse, passionnée, errant parmi les paysages du monde réel et chimérique, sont exprimés avec une grandeur, une noblesse, une spontanéité, un lyrisme profondément émouvants. Cette oeuvre magistrale, superbement présentée par l'Opéra-Comique, réunit la plus parfaite interprétation qu'on pût lui souhaiter. Mme Marguerite Carré et M. Rousselière en sont les magnifiques protagonistes et, à côté d'eux, tous les artistes de la maison ont mis tout leur talent à servir la pensée de l'auteur.Consécration du temple de Nogi par les prêtres du shintoen présence des premiers personnages de l'armée et de la marine.NOGI DIVINISÉSelon les traditions de la religion des grands hommes, au Japon, leshinto,un temple a été consacré à l'illustre général Nogi gui se suicida pour ne point survivre à son empereur. Sur cette dédicace du Nogi-Jinja, et les antiques coutumes qu'il évoque, notre correspondant de Tokyo, M. J.-G. Balet, nous a adressé les intéressantes notes qui suivent:HITO WA BUSHI, HASSA WA SAKURAL'homme (par excellence) est le samurai, (comme) la fleur (par excellence) est celle du cerisier.Officiellement, Nogi est entré dans l'Olympe japonais; il a maintenant, sur terre, son premier temple, un temple qui porte son nom, tout simplement:Nogi-Jinja. Inutile d'ajouter qu'il a de très nombreux et très fervents adorateurs,more japonico, comme le montrent nos photographies.On s'est souvent demandé ce qu'était la religion du Japon, leshinto, ou voie des dieux. Elle tient tout entière, ou presque, dans la cérémonie l'hier. Répétez-la des milliers de fois, à travers les âges, en l'honneur des hommes qui ont bien mérité de la nation et vous aurez la vraie notion dushinto.Les templicules qui se cachent dans les bosquets touffus de la plaine, par centaines et par milliers, au flanc des montagnes, à l'abri des arbres séculaires, sur le bord des torrents, les sanctuaires plus majestueux d'Isé, de Dazaifu, d'Ikuta, etc., tous sont dédiés à la mémoire d'un Nogi quelconque des temps préhistoriques ou historiques, ou bien à la mémoire des empereurs défunts, mais pour des raisons identiques.Du temple, ils ne méritent même pas le nom. Ils sont d'une simplicité rustique qui rappelle le toit domestique. Un portique de pierre ou de bois en marque l'entrée. Ils sont vides. Parfois un autel de bois supporte le miroir, le joyau sacré et lesgoheien papier, symboles du shintôïsme.Leshintoest le culte des grands hommes, réels ou imaginaires, qui ont joué un rôle plus ou moins grand dans l'histoire nationale. Nous les avons appelésdieux. Dieux, si l'on veut, à condition de ne pas attacher à ce mot un sens transcendantal, moins même que pour les dieux de la Grèce et de Rome, qui symbolisaient souvent des idées abstraites, concrétisées dans des personnages de convention.La plupart des dieux dushintoont été des hommes réels, par conséquent des amis, des frères de tous les Japonais passés, présents et à venir. La foule simpliste les vénère, les adore, les prie, croit à leur intervention bienveillante en faveur du sol où ils vécurent et de ses destinées. Ce culte, plus généralisé, n'est autre que le culte des ancêtres. Aussi bien, chaque famille possède un petit sanctuaire intérieur ou extérieur où sont déposées les tablettes ancestrales.La foule admise à faire ses premièresdévotions au temple de Nogi.LeNogi-Jinja, dédié à la mémoire du héros de Port-Arthur, n'est pas autre chose. Durant sa vie, le général y remémorait ses ancêtres. Le dernier rejeton de la famille étant mort, le templicule a pris le nom du plus illustre des Nogi, et désormais c'est la foule qui viendra évoquer l'âme de cet homme devenu dieu et invoquer sa protection.Ce temple s'élève dans l'enceinte de la petite propriété dont, par testament, le général fit don à la ville. La maison de Shinzaka machi qui vit le suicide émouvant dudernier des samurais, del'incarnation vivante du Bushidô, est restée telle qu'au jour du drame. Les murs de la petite chambre du deuxième étage, dans la maisonnette de style européen, sont encore tachés du sang de Nogi. De petits écriteaux cloués sur chaque porte disent: «Chambre de repos de Mme Nogi. Chambre du suicide de Mme Nogi!» Et je remarque que devant cette chambre un groupe serré d'étudiantes se prosterne. Quelques-unes pleurent de vraies larmes.J'aperçois le général Teranchi, profondément incliné devant la chambre où le général s'ouvrit le ventre.Aujourd'hui, jour de la dédicace, les fenêtres et les portes sont ouvertes. Demain elles seront refermées, en attendant que la municipalité ait pris les mesures nécessaires à la conservation des nobles reliques, tout en assurant la liberté de les voir.La foule se presse au fond du jardin. Là, un carré de 400 mètres conserve encore des traces de travail, des sillons couverts d'herbes mortes. Dans un coin, une bêche, des râteaux, instruments dont se servait le guerrier pour cultiver ses pommes de terre. Quelques-unes ont survécu à celui qui les planta. Elles hasardent timidement quelques tiges au dehors, tout comme les fameuxkakis, plantés par la comtesse Nogi à la naissance de chacun de ses fils, «afin que, devenus de beaux arbres, ses bien-aimés en pussent cueillir les fruits». Hélas! les arbres fleuriront, porteront des fruits, mais eux ont engraissé de leur sang les collines de Port-Arthur et de Nanshan.Ah! que je préfère ce rustiquejinjaaux horribles statues de bronze qui commencent à grimacer un peu partout à travers les érables et les cerisiers, en l'honneur d'autres dieux analogues: le grand Jaïgo, à Meno, le célèbre Hirosé, du blocus de Port-Arthur, et une foule d'autres qui déshonorent l'entrée du Shôkou-sha de Kudar, où reposent les cendres des guerriers morts pour la patrie. Nogi n'échappera pas à la statuomanie, maladie aiguë des Japonais modernes qui commencent à élever des monuments à des personnages vivant encore.Si la statue arrive à tuer lejinja, mauvais présage pour le Japon!J.-C. Balet.LA CONVALESCENCE DE PIE XPie X va beaucoup mieux. Le souverain pontife est en pleine convalescence. Il a fini par triompher de son long et redoutable affaiblissement. Il a recommencé de s'occuper personnellement des affaires de l'Église. Il a donné quelques audiences. Et même, on l'a vu réapparaître tout récemment sur un balcon du Vatican, entouré des hauts dignitaires de la cour pontificale, pour bénir un pèlerinage de 2.500 personnes qui attendaient, agenouillées au-dessous, dans la cour Saint-Damase, la vision blanche du pontife ressuscité.Car vraiment c'est presque d'une résurrection qu'il s'agit ici. La maladie de Pie X avait, à juste titre, fait naître les plus immédiates inquiétudes. Le fragile vieillard, presque octogénaire, goutteux, arthritique, cardiaque, est, en outre, atteint d'artério-sclérose, et l'on n'osait guère espérer qu'il offrirait assez de résistance physique pour triompher d'un mal opiniâtre qui affirma sa ténacité pendant de longues semaines. Mais, décidément, l'heure mortelle du blanc vieillard n'était point encore venue; la flamme vacillante s'est ranimée, et, de nouveau, monte droite et claire. Pie X, notre photographie en témoigne, est apparu à la vénération enthousiaste des pèlerins, avec son visage accoutumé, empreint de douceur grave, mais plus pâle, allongé, émacié; la silhouette, maigrie, paraît moins terrestre; le regard, pensif et profond, semble encore fixé sur une vision de l'au delà.Groupés autour de Pie X, les cardinaux, les prélats familiers, les officiers pontificaux, les gardes nobles de service, paraissent tout heureux de cette «première sortie» en public du pape convalescent.Et, dès lors, sont interrompues pour un temps, entre prophètes de conclave, les discussions sur les cardinaux «papables». Le pape va mieux. Pie X continue son règne.LA GUÉRISON DE PIE X.--Le souverain pontife se montre, le29 mai, aux pèlerins réunis dans la cour Saint-Damase.Phot. G. Felici.Sir Edward Grey.LA PAIX ENTRE LA TURQUIE ET LES ÉTATS DES BALKANS.--Les plénipotentiaires signent, à cinq exemplaires, le traité de Londres, le 30 mai, dans la salle des Portraits du palais de Saint-James.A la droite de sir Edward Grey, les plénipotentiaires turcs; à sa gauche, les plénipotentiaires grecs; à l'extrémité de la table, M. Danef écrivant, entouré des plénipotentiaires bulgares. Viennent ensuite, de droite à gauche, en face de sir Edward Grey, les plénipotentiaires monténégrins et les plénipotentiaires serbes. A droite du dessin, en groupes distincts, les secrétaires.Dessin de S. Begg, de l'Illustrated London Newsseul admis dans la salle des pendant cette séance historique.Le vendredi 30 mai, un peu après midi et demi, les plénipotentiaires de la Turquie et ceux des États balkaniques, réunis sous la présidence de sir Edward Grey, ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté Britannique, dans la salle des Portraits, au palais royal de Saint-James, signaient le traité de paix qui met fin définitivement, il le faut espérer, aux hostilités commencées au mois d'octobre dernier.Cinq exemplaires du «traité de Londres» avaient été préparés. Successivement, les représentants des puissances naguère belligérantes y apposèrent leurs signatures. Puis sir Edward Grey se leva et, en français, prit la parole: «D'ordre du roi, mon auguste souverain, je m'empresse de vous assurer de la vive satisfaction avec laquelle Sa Majesté apprendra la nouvelle de la signature de la paix que vous venez de conclure en son palais de Saint-James. Au nom du gouvernement britannique, je vous prie d'agréer mes plus cordiales félicitations... Certes nous n'ignorons pas que diverses questions demeurent, après cette paix, en suspens; mais j'aime à espérer que la signature même de ce traité facilitera leur règlement; qu'elle consolidera votre amitié réciproque et fortifiera la bienveillance que les puissances vous ont vouée. De tout mon coeur, je fais des voeux pour que de la paix ici conclue résulte un complet apaisement qui permette à chacun des États en présence de réparer ses forces si fortement éprouvées, développer ses territoires, assurer le bien-être et le bonheur de son peuple et la prospérité de sa vie nationale.»Il faut souhaiter ardemment que les espoirs exprimés par sir Edward Grey se réalisent complètement. Pourtant, si les délégués ottomans, grecs, serbes, ont adhéré sans restriction aux paroles du ministre des Affaires étrangères, M. Danef, au nom du gouvernement bulgare, M. Popovitch, au nom du gouvernement monténégrin, dans les allocutions qu'ils ont prononcées pour remercier le roi George et son gouvernement, n'ont pu se tenir de faire des réserves quant aux conditions qu'ils venaient d'approuver de leur seing. Même, après la conclusion officielle de la paix, la discussion s'est prolongée. Et les délégués serbes, grecs et monténégrins ont refusé de signer sur-le-champ un protocole additionnel que leur soumettaient les Bulgares.Le palais de l'Elysée vu de la place Beauvau. A gauche,façade sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré avec le porche d'entréeouvrant sur la cour d'honneur; à droite, côté de l'avenue de Marigny.LE PALAIS DE L'ELYSÉEL'Elysée, palais des présidents de la République française, est un monument discret, pourrait-on dire, et devant lequel le passant éprouve plus de curiosité que d'admiration. Ce n'est pourtant point une bâtisse vulgaire: seule l'exiguïté de l'espace vide qui l'entoure et la simplicité des murs ou des grilles qui protègent son parc lui valent cette renommée sans éclat. Vertes, l'Elysée, ce n'est pas le Louvre et son parc, ce n'est pas les Tuileries, mais ce palais clos et caché renferme des beautés dont l'existence mérite d'être rappelée de temps en temps au public oublieux. L'installation de M. Raymond Poincaré dans le palais de l'Elysée nous a semblé motiver suffisamment la publication d'une série de documents sur ce monument. Ces documents sont de deux sortes: d'une part M. Marc Varenne, qui fut le chef du secrétariat particulier de M. Fallières, a résumé pour nous l'historique du palais, et nous avons nous-mêmes réuni quelques renseignements sur son utilisation actuelle; d'autre part nous avons fait prendre plusieurs vues en couleurs des principaux salons, cabinets ou façades de la demeure de nos chefs d'État, on les voit reproduites aux pages suivantes. Cette partie de notre travail sur le palais national est absolument nouvelle et originale, et l'on peut juger que nos collaborateurs ont pleinement réalisé le projet que nous avions formé de composer, par l'image, une documentation inédite, à la fois historique et artistique, sur le palais de l'Elysée.L'HISTOIRE DE L'ELYSÉEEn 1718, le bruit se répand à la cour qu'un des favoris du Régent, Henri de La Tour d'Auvergne, comte d'Évreux, troisième fils du duc de Bouillon, va épouser la fille du financier Crozat, un ancien commis devenu par la suite caissier du clergé et fondateur de la Compagnie de Louisiane. Le comte d'Évreux, criblé de dettes et n'arrivant pas à payer sa charge de colonel général de la cavalerie, s'est alors résolu, comme le dit Saint-Simon, «à sauter le bâton de la mésalliance» et, dès le mariage conclu, avec l'argent du père Crozat, il achète hors Paris, sur le chemin de Neuilly, une trentaine d'arpents en jardins et marais sur lesquels l'architecte Molé lui construit un magnifique hôtel.Henri de La Tour d'Auvergne meurt avant de voir cette résidence achevée et il la laisse à un de sus neveux, le prince de Turenne, lequel déclare immédiatement se trouver dans l'impossibilité de la conserver.Or, la marquise de Pompadour a une envie folle de l'hôtel d'Évreux: voilà plusieurs mois qu'elle convoite cette fastueuse installation dont la situation admirable lui plaît infiniment. La marquise, d'ailleurs, ne cesse pas d'acquérir des propriétés nouvelles. Elle possède déjà les châteaux de Crécy et de la Celle, ainsi que ses ermitages de Versailles, de Fontainebleau et de Compiègne, tout cela ne lui suffit point; elle achète l'hôtel d'Évreux pour 730.000 livres, y appelle aussitôt une légion d'ouvriers et d'artistes, entasse dans ses nouveaux salons un mobilier d'une richesse inouïe et tapisse les murailles avec les Gobelins que Sa Majesté a eu la gracieuseté de lui faire envoyer. Le peuple chansonne la prodigalité de la marquise, les épigrammes pleuvent et l'on affiche des placards critiquant les dépenses exagérées de la favorite. Celle-ci ne se laisse pas émouvoir; elle poursuit son oeuvre, embellit l'hôtel d'Évreux et, en dernier lieu, agrandit d'un coup les jardins potagers qui s'étendent jusqu'aux avenues Montaigne et Matignon actuelles.Obligée de quitter le moins possible Versailles, afin de ne pas voir diminuer son crédit auprès de son royal amant, la marquise de Pompadour ne s'attarde guère à l'hôtel d'Évreux, elle ne peut y effectuer que des séjours de courte durée, mais elle garde une prédilection particulière pour cette résidence et à sa mort elle la lègue, par testament, au roi pour le comte de Provence.Louis XV désintéresse M. de Marigny, frère de la marquise, et décide que l'hôtel d'Évreux sera réservé désormais aux ambassades extraordinaires logées souvent à l'hôtel Pontchartrain, rue Neuve-des-Petits-Champs. L'administration du Garde-Meuble de la couronne s'empare bientôt de l'hôtel qui n'abrita point d'ambassade et elle le conserve jusqu'au moment où le gouvernement, ayant besoin d'argent, le cède au fameux banquier Beaujon qui l'accepte sans difficulté en échange de ses grosses créances.Beaujon, homme d'affaires consommé mais vaniteux et possédé de la manie du faste, amoncelle dans cette demeure dont il est si fier une quantité énorme d'objets d'art, de tableaux, de meubles et de livres.Louis XVI rachète l'hôtel dont Beaujon se réserve l'usufruit et à la mort de ce dernier--cinq mois après la conclusion de ce contrat--il dispose de cette propriété en faveur de la duchesse de Bourbon.Imbue des idées à la mode, cette princesse bouleverse les jardins et change les majestueux parterres à la française en parc anglais et donne à l'hôtel le nom d'Elysée qu'il porte aujourd'hui. Voyant que les choses se gâtent, la duchesse prend vite le parti d'émigrer et elle loue l'Elysée à un sieur Hovyn, sorte d'imprésario et entrepreneur de fêtes publiques qui transforme l'Elysée, devenuHameau de Chantilly, en bal populaire où la foule se presse autour d'attractions diverses. Hovyn a eu là un trait de génie et la réussite est complète. Le Hameau de Chantilly ne désemplit, pas; selon la formule, on refuse du monde et, en l'an VI, Hovyn se hâte de se rendre propriétaire de l'immeuble vendu comme bien national.Malheureusement le propre de la vogue c'est de n'avoir qu'un temps et le Hameau de Chantilly voit sa faveur décroître. Malgré la beauté de ses ombrages, le jardin n'attire, plus autant le public; la mode en a décidé autrement. Les soldats du général Bonaparte ont apporté d'Italie le goût des glaces à la vanille et ce sont les pâtissiers-glaciers qui, à cette heure, font fortune. Mlle Hovyn, qui a succédé à son père, s'obstine cependant durant quelques mois et tâche d'attendre des jours meilleurs en vivant au moyen des loyers que lui paient les locataires. L'hôtel est en effet divisé en quinze appartements et l'un d'eux est habité par M. de Vigny, dont le petit garçon, Alfred--le futur auteur d'Eloa--joue sur les pelouses du jardin: mais Mlle Hovyn se rend compte que lutter est impossible, la concurrence est la plus forte, il lui faut vendre l'établissement. Le moment est favorable: nous sommes en 1805, et une société nouvelle est en train de se reconstituer sur les ruines de l'ancienne noblesse. Un premier acquéreur se présente dans la personne de Louis Bonaparte, connétable de l'Empire. Effrayé par le prix, il préfère se retirer et laisse le champ libre au maréchal Murat, gouverneur de Paris, qui s'est mis en tête de quitter le quartier de Notre-Dame-de-Lorette. Murat, séduit par l'idée d'habiter dans l'aristocratique faubourg Saint-Honoré, finit, après d'assez longs pourparlers, par se décider, et l'Elysée est à lui moyennant un million.L'Elysée a un besoin urgent de réparations indispensables. Ces derniers quinze ans l'ont très abîmé, et le premier soin de Murat est de charger Percier et Fontaine de mettre le palais en état. (C'est à cette époque qu'a été construit l'escalier d'honneur.) Quand l'empereur appelle Murat au trône de Naples, l'Elysée fait retour à la couronne, et Napoléon affectionne bientôt cette demeure tranquille, enveloppée par une ceinture de jardins, où il lui est loisible, en plein Paris, de se reposer des lourds soucis du pouvoir. Aussi s'empresse-t-il, en décembre 1809, au moment de son divorce, de comprendre l'Elysée, dont il a apprécié le charme doux et paisible, dans les palais affectés dorénavant à l'impératrice Joséphine. Le 30 janvier 1810, il lui écrit: «Je te saurai avec plaisir à l'Elysée et fort heureux de te voir plus souvent, car tu sais combien je t'aime», et, le 3 février: «J'ai fait transporter tes effets à l'Elysée; sois tranquille et contente et aie confiance entière en moi.»L'Elysée a été le dernier palais impérial de Napoléon.Presque jour pour jour, un an après l'abdication de 1815, le duc et la duchesse de Berry s'installent à l'Elysée. Ils mènent là une existence charmante, exempte de l'étiquette insupportable des Tuileries, et se plaisent à la conversation spirituelle de leurs familiers et notamment de leur premier aumônier, le marquis de Montebello, ancien maréchal de camp, qui ne craint pas de se mettre au piano pour faire danser l'entourage du duc et de la duchesse. Le 29 janvier, écrit la comtesse de Boigne, «un bal magnifique et profondément ordonné a lieu à l'Elysée. Le prince en fit les honneurs avec bonhomie et obligeance.» Quelques jours après, le prince est assassiné par Louvel, et la duchesse quitte l'Elysée.Sous la monarchie de Juillet, le palais voit tour à tour défiler une foule de personnages et de souverains qui viennent rendre visite au roi des Français: Mehemet Ali et la reine Christine, le bey de Tunis, la duchesse de Kent, etc..Un décret de l'Assemblée Constituante de 1848 assigne l'Elysée comme résidence au président de la République, et le prince Louis-Napoléon Bonaparte s'y installe en 1850.Après la proclamation de l'Empire, quand Napoléon III s'est résolu à habiter les Tuileries, l'Elysée s'agrandit grâce à l'acquisition des hôtels Sébastiani et Castellane. L'architecte Lacroix construit une aile destinée aux appartements particuliers du chef de l'État et il surélève en outre les bâtiments qui donnent sur le faubourg Saint-Honoré et sur la cour d'honneur.Au moment des fiançailles officielles de Mlle de Montijo avec l'empereur, l'Elysée abrite durant quelques jours la future impératrice, et lors des Expositions il est utilisé comme palais des Souverains.Depuis 1873, l'Elysée est affecté à la résidence du président de la République.Marc Varenne.L'ELYSÉE EN 1913L'aménagement intérieur du palais de l'Elysée n'a guère changé au cours de ces dernières années. Le même mobilier Empire occupe et décore les mêmes salles. Quelques transformations ont bien été apportées par le président Sadi Carnot et par le président Félix Faure; mais, depuis lors, tout ou presque tout est resté intact et pareil. La destination des principaux salons et cabinets n'a guère varié non plus.Nous allons parcourir rapidement tout le rez-de-chaussée du palais, en suivant un itinéraire naturel qui est celui du visiteur entrant par le vestibule d'honneur. Ce vestibule ouvre sur la cour d'honneur. Du porche du faubourg Saint-Honoré, auquel il fait face, les passants peuvent l'apercevoir, ainsi que le perron qui y conduit, ainsi que les vérandas et les verrières qui, aux jours de cérémonie, reçoivent un vêtement, de tentures et de draperies.Façade sur le jardinLE PALAIS DE L'ELYSÉE.--Grande salle à manger.(Au fond, statue d'Hébé par Marqueste.)Cabinet du Président de la République.Cabinet du Secrétaire général civil.Tapisserie des Gobelins:Hiver, d'après Pierre Mignard.Cabinet du Conseil des Ministres.Salon de l'Hémicycle. Ecran en tapisserie de Beauvais.LE PALAIS DE L'ELYSÉE.--Grande salle des Fêtes, tendue de tapisseries des Gobelins.Salon Murât.Peinture de Carle Vernet représentant «laRésidence du prince Murat, grand-duc de Berg».Grand Salon de réception, (sièges et écrans en tapisseriede Beauvais; tapis de la Savonnerie.)LE PALAIS DE L'ELYSÉE.--Salon de l'Hémicycle:leJugement de Pâris, d'après Raphaël (tapisserie des Gobelins).Le vestibule d'honneur franchi, nous nous trouvons dans le Salon des Tapisseries, ainsi nommé à cause des beaux Gobelins qui en ornent les murs. Nous pénétrons ensuite dans le Salon Blanc ou Salon des Aides de camp. Cette seconde dénomination lui aurait été donnée au temps du Prince-Président, dont les aides de camp avaient coutume de se tenir là. C'est un salon clair, peu orné, tout garni de boiseries blanches.Passons maintenant dans le Grand Salon de réception, ou Salon des Ambassadeurs, qui est représenté à la page précédente. C'est ici que les ministres des puissances étrangères s'entretiennent d'ordinaire avec le président de la République, soit qu'ils viennent lui présenter leurs lettres de créance ou de rappel, soit qu'ils assistent à une cérémonie officielle. Le Salon de l'Hémicycle, qu'on voit sur cette même page en couleurs, lui est contigu. Plus loin, se trouve la Salle du Conseil des ministres, dont la cheminée supporte des bronzes noirs et dorés d'un grand effet et qui, débarrassée de sa sévère table au tapis vert, est réservée, les jours de réception, comme tous les salons précédents, aux invités du président de la République. Attenant à la Salle du Conseil des ministres, voici un salon plus étroit, le Salon de Cléopâtre, qui tire son nom du sujet de sa tapisserie, et où les personnes ayant obtenu audience attendent le moment d'être reçues par le chef de l'État.Si nous traversons de nouveau, mais en sens inverse, tous ces appartements, nous nous trouvons dans le Salon Murat, aux vastes dimensions, dont la perspective est prolongée par d'immenses glaces et qui fut construit pendant le séjour du prince Murat au palais. Tout près est la Grande Salle à manger (voir la première page en couleurs) qui reçoit jusqu'à cent convives. Elle est de construction assez récente; on la transforme en buffet les soirs de réception. Les appartements privés de M. le président de la République comprennent une autre salle à manger, de dimensions plus réduites.Le Jardin d'Hiver est parallèle à la Grande Salle à manger, et la Salle des Fêtes leur est perpendiculaire. Cette Salle des Fêtes fut construite par ordre de M. Sadi Carnot. Auparavant on dressait, les soirs de bal à l'Elysée, une immense tente provisoire sur l'emplacement de la salle actuelle. Elle est, cette Salle, surchargée d'ornements et de dorures; le plafond est un chaos de reliefs et de creux rutilants.Au-dessus de ces vastes appartements du rez-de-chaussée, qui sont dits «officiels», se trouvent les appartements privés du président de la République qui comprennent aussi plusieurs salons de réception. Dans notre photographie du parc, où le Palais s'aperçoit au fond, entre les arbres, ces appartements privés sont ceux du premier étage.Revenons dans le vestibule d'honneur--où commence le grand escalier à la rampe composée de longues palmes de cuivre--et pénétrons, à gauche, dans le Cabinet de service des officiers. Aux murs, plusieurs toiles, dont uneCharge de cuirassiers, d'Aimé Morot, etUn homme à la mer, de Léon Couturier. A côté est le cabinet du secrétaire général militaire, le général Beaudemoulin, puis le cabinet du président de la République, que nous montrons plus haut, avec ses boiseries blanches, sa bibliothèque mi-circulaire, en acajou, remplie de livres aux reliures sévères, cuir et or. Deux fenêtres ouvrant sur le parc l'éclairent. Enfin voici le cabinet du secrétaire général civil, M. Pichon, dont un des murs, formant rotonde, est orné de la tapisserie de Pierre Mignard, que nous avons photographiée.Nous sommes, là, sur la rue de l'Elysée. L'aile du bâtiment se prolonge entre cette voie et le parc. C'est à l'extrémité de cette aile que se trouvent le Salon d'Argent et un autre Salon qu'on appelait familièrement naguère le «capharnaüm», parce qu'on l'utilisait peu. Ces deux salons ont été tout récemment restaurés et M. Raymond Poincaré se plaît à y travailler et à y recevoir quelquefois. Ils ouvrent aussi sur le rectangle du parc qu'enferme cette partie du palais et qui forme un petit jardin à la française agréablement fleur'Le général Beaudemoulin est secrétaire général militaire de la présidence de la République et chef de la maison militaire du président. Le secrétaire général civil est M. Pichon. Le chef du secrétariat particulier, M. Gras. La maison militaire se compose de MM. le capitaine de vaisseau Grandclément, le colonel Boulanger, le lieutenant-colonel Aldebert, le lieutenant-colonel Pénelon et le commandant Aubert. Le commandant du palais est le lieutenant-colonel de gendarmerie Jouffroy.On peut diviser le personnel ordinaire de l'Elysée en trois catégories. M. Perrin, chef des services intérieurs, a d'abord sous ses ordres un personnel chargé de l'entretien du mobilier, du chauffage, de l'éclairage, du nettoyage, etc., et qui dépend de l'administration des Beaux-Arts. L'entretien du monument proprement dit est confié aux services de l'architecture. M. Guillaume Tronchet, architecte en chef des palais nationaux, a un bureau à l'Elysée.La seconde catégorie du personnel concerne la surveillance. Elle est composée de surveillants militaires des palais nationaux, qui dépendent aussi de l'administration des Beaux-Arts; ce sont de vieux soldats, coiffés du bicorne et portant l'épée, les mêmes que ceux qui veillent à la porte de nos musées. Viennent ensuite les portiers, aux uniformes noirs avec de minces galons d'or. La garde militaire comprend un détachement de gardes républicains chargés de la protection intérieure et d'un détachement d'infanterie, chargé également de la protection intérieure et, en outre, de rendre les honneurs au président à sa sortie du palais et à son retour.Il y a enfin le personnel d'antichambre et d'écurie, lequel est entièrement rétribué sur la cassette personnelle du président. Le service d'antichambre est sous la direction du maître d'hôtel; il est composé de valets de pied, de cuisiniers, d'huissiers, de garçons de bureau, etc. Le personnel d'écurie est sous la haute surveillance d'un officier de cavalerie de la maison militaire, en ce moment le lieutenant-colonel Aldebert. Le premier cocher, M. Decaux, est en même temps piqueur. Il y a dans les écuries, remises et garages de l'Elysée, six chevaux, deux voitures et deux automobiles.Une de nos photographies représente le parc. Cette vue est prise de la partie des jardins qui avoisine les Champs-Elysées. Les parterres sont dessinés à la française. De beaux arbres ombragent les allées. M. le président de la République accomplit autour des pelouses sa promenade quotidienne. Il marche d'un pas pressé, jetant de temps à autre un regard au ciel, aux feuillages ou aux fleurs, mais le plus souvent étudiant un des dossiers dont il est toujours muni. L'indiscrétion d'un vieux jardinier--qu'on lui pardonne!--qui est le seul témoin de ces promenades studieuses nous a fait connaître cette habitude de M. Raymond Poincaré: «Ah! disait le vieillard ami des fleurs, quel homme que M. le président! Que peut-il bien avoir dans la tête? Je ne le regarde pas, bien sûr, mais je le vois tout de même... Eh bien, quand il descend, après son déjeuner, il a la poche droite de son veston toute bourrée de paperasses. Et le voilà qui commence à marcher vite, vite, autour des pelouses, et, tout en marchant, il plonge sa main dans sa poche droite, en tire un papier, le lit, parfois écrit quelque chose dessus, toujours sans s'arrêter, puis enfonce le papier dans la poche gauche pour en reprendre aussitôt un autre dans la poche droite. Et quand, sa promenade terminée, il regagne son cabinet, la poche droite est vide et la poche gauche est pleine... Mais qu'est-ce que M. le président peut bien avoir dans la tête pour travailler comme ça, tout le temps?...»Et le vieux jardinier croisait les bras pour témoigner de sa surprise et de son émerveillement.J. L.(Agrandissement)Plan du rez-de-chaussée du palais de l'Elysée. Sur ce plan ne figure pas le corps de bâtiments bas qui précède la cour d'honneur, sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui ne comprend que les postes de garde et de surveillance, des bureaux, et des services subalternes.A l'aéro-parc de Lamotte-Breuil: le ballonIcareprêtpour le départ. On remarque le parachute équatoriallégèrement soulevé par le vent.A 10.000 MÈTRES D'ALTITUDELeZénith,parti de la Fillette le 18 avril 1913, atterrissait trois heures plus tard près de Biron (Indre). Les 8.600 mètres d'altitude atteints au cours de l'ascension coûtaient la vie à Sivel et à Crocé Spinelli; seul, Gaston Tissandier, effroyablement éprouvé, échappait à la mort. Le 28 mai 1913, le ballonIcare,ayant à bord MM. Bienaimé, Jacques Schneider et Albert Senouque, parti de Lamotte-Breuil (Oise), atterrissait cinq heures plus tard, ayant dépassé 10.000 mètres d'altitude. L'équipage n'avait nullement souffert. Avec quel matériel, à l'aide de quels instruments, comment, en un mot, est-il possible aujourd'hui de franchir le cap des 10.000 mètres sans accident, quelles sont les conséquences physiologiques de pareilles ascensions, l'un des trois aéronautes de l'Icare,M. Maurice Bienaimé, va nous le dire:Nous disposions pour cette ascension d'un ballon de 3.500 mètres cubes en tissu caoutchouté, gonflé à l'hydrogène pur.Pour qu'un aérostat puisse gagner la haute atmosphère, il faut disposer de la presque totalité de sa force ascensionnelle, autrement dit il faut jeter tout le lest. Mais un ballon qui regagne les couches inférieures de l'atmosphère a une tendance à accélérer sa descente pour deux raisons distinctes: le gaz contenu dans l'enveloppe se contracte sous la pression atmosphérique grandissante; de plus, il est soumis aux lois de l'accélération de la pesanteur. D'où nécessité de garder une provision de lest évaluée à 25 kilos par 1.000 mètres d'altitude, soit 250 kilos pour modérer une descente de 10.000 mètres.La nacelle de l'Icareet les trois aéronautes.M. Senouque, encore hors de la nacelle et tenant unbaromètre enregistreur; M. Schneider et M. Bienaimédans la nacelle.Afin de résoudre ce dilemme, nous avions muni notre ballon d'un parachute équatorial. Le parachute équatorial se compose d'une bande d'étoffe de 1 m. 25 de large, que l'on fixe autour du ballon à la hauteur de l'équateur. Cette bande d'étoffe forme une sorte de collerette dont le bord extérieur est rattaché à l'aide de cordelettes aux mailles inférieures du filet. Lorsque l'aérostat est immobile ou en ascension, l'étoffe pend verticalement; si un mouvement de descente se produit, l'étoffe prend une position horizontale et s'ouvre comme un vaste parapluie. La surface en était calculée de façon à délester le ballon de 250 kilos pour une descente de 125 mètres à la minute. Ce qui nous permettait de descendre presque sans lest.Nous emportions quatre appareils respiratoires, dont un de secours. Ces appareils se composent d'un obus d'oxygène comprimé d'une capacité de 1.600 litres, d'un masque relié à l'obus par un tube métallique de 2 mètres de long. Un premier manomètre indique la quantité de gaz contenue dans le tube, et un deuxième manomètre, muni d'un détendeur, permet de régler le débit qui peut varier de 2 litres à 10 litres à la minute.Au-dessus de 8.000 mètres d'altitude, on est appelé à rencontrer des froids pouvant dépasser -40°. Le gaz contenu dans les obus, en se détendant brusquement, se refroidit encore plus. Il est donc utile de protéger les appareils contre le froid. Dans ce but, nous avions enfermé les obus dans des boîtes remplies de sciure de liège et nous avions fait garnir les masques de caoutchouc, afin que le métal ne nous brûle pas le visage.Dans ce genre d'ascension, une des principales sources d'épuisement réside dans la nécessité dans laquelle on se trouve de soulever successivement les sacs de lest pour les vider par-dessus bord. Au-dessus de 8.000 mètres, cet effort devient absolument épuisant. Afin de remédier à cet inconvénient, nous avions fait attacher nos sacs de lest à l'extérieur de la nacelle. Pour les vider, il suffisait de couper une cordelette après laquelle ils étaient suspendus. Ils tombaient dans le vide et une deuxième cordelette, préalablement attachée à leur fond, les faisait basculer et se vider automatiquement.Pour déterminer l'altitude atteinte, nous emportions deux baromètres Richard enregistrant sur noir de fumée, ainsi qu'un thermomètre et un baromètre enregistreurs. Un dynamomètre à main pour mesurer la force musculaire, un appareil photographique, des fourrures, complétaient notre matériel.Pour effectuer notre tentative, nous recherchions un ciel sans nuages et un vent excessivement faible. Dans les hautes régions de l'atmosphère on est appelé à rencontrer des courants aériens qui atteignent des vitesses dépassant 130 kilomètres à l'heure. Le 28 mai, par un temps idéalement pur, nous décidons de partir. Après avoir fait sceller tous nos appareils enregistreurs par M. Magne, ingénieur de la maison Richard, nous nous élevons à 12 h. 16 de l'aéro-parc Clément-Bayard, à Lamotte-Breuil. Un faible vent nous pousse vers le sud. Nous emportons 112 sacs de lest de 20 kilos environ chacun. Pour obtenir une montée régulière et continue de 50 mètres à la minute, nous jetons un sac toutes les deux minutes.Il est indispensable de s'élever très lentement, afin d'éviter toute diminution brusque de pression.A 13 h. 18, nous atteignons 3.400 mètres et nous commençons à respirer l'oxygène. A 14 h. 35, nous planons au-dessus de 7.000 mètres. Nous dépassons une couche de cirri. A 15 heures, nous atteignons 8.000 mètres. Nous sommes environnés par de légers flocons de neige. Le thermomètre marque -10 environ. Nous continuons à monter et, à 15 h. 15, nous dépassons 9.000 mètres. A 15 h. 32, je jette le 109e sac de lest et, à 15 h. 36, nous atteignons notre altitude maxima. Nous planons à 10.081 mètres au-dessus de la sphère terrestre.Senouque essaie sa force au dynamomètre; alors qu'à terre l'aiguille s'arrêtait à 105, elle dépasse maintenant 110. J'essaie à mon tour; l'aiguille marque 155, alors qu'avant le départ elle n'indiquait que 140. Nos appareils débitent 5 litres d'oxygène à la minute et nous ne sommes nullement incommodés par la raréfaction de l'air.Nous nous penchons sur le bord de la nacelle, la terre nous apparaît parfaitement nette. Nous distinguons les villages, les routes, les arbres qui les bordent et jusqu'à l'ombre qu'ils projettent. La surface du globe nous semble légèrement concave. Notre regard embrasse un panorama dont nous croyons pouvoir évaluer le diamètre à 250 kilomètres environ. Au delà, la vue est limitée par un rideau de brume. Le thermomètre est descendu à -18 degrés, mais l'absence totale de vent nous rend cette température très supportable. Nous n'avons plus que trois sacs de lest que nous conservons pour la descente, et notre provision d'oxygène s'épuise rapidement. Aussi décidons-nous de commencer à descendre.La manoeuvre de la soupape dans les hautes altitudes est très délicate. Les ressorts qui actionnent les deux clapets sont constitués par six élastiques Sandow; lorsque le froid devient intense, il est toujours à craindre que le caoutchouc ne devienne cassant. Aussi, entr'ouvre-t-on à peine la soupape, et n'est-ce pas sans une certaine angoisse que l'on écoute si elle s'est bien refermée. De plus, il est indispensable d'amorcer la descente par une rupture d'équilibre aussi faible que possible. Une manoeuvre un peu brutale provoquerait une vitesse de chute qui s'accélérerait et qu'il deviendrait impossible d'enrayer étant donné le peu de lest dont on dispose. A 15 h. 40, je commence donc à soupaper et, après dix minutes d'efforts, nous constatons un léger mouvement de descente. A 16 h. 14, nous ne sommes plus qu'à 8.000 mètres.LE PREMIER CLICHÉ PHOTOGRAPHIQUE IMPRESSIONNÉ A PLUS DE10.000 MÈTRES D'ALTITUDE. Dans la nacelle de l'Icare: MM. Maurice Bienaimé et Jacques Schneider, photographiés par leur compagnon, M. Albert Senouque. Les aéronautes portent les masques respiratoires reliés aux obus d'oxygène; on voit, à droite, fixé aux cordages, le baromètre dont l'aiguille indique, sur le cylindre, l'altitude atteinte à ce moment.La descente s'accélère et nous voyons le parachute équatorial s'ouvrir graduellement. 16 h. 20, et nous voici à 7.000. Les précédents mille mètres ont été descendus en six minutes. C'est trop rapide. Nous jetons un des trois sacs de lest qui nous restent. 16 h. 45. Nous voici à 5.000 mètres environ. La contraction des gaz pendant la descente a fait prendre à notre ballon une forme légèrement fusiforme et cette déformation a sa répercussion sur le parachute, qui a des mouvements ondulatoires inquiétants. A 3.000 mètres, nous quittons les masques respiratoires. Nous nous rapprochons rapidement de la terre et, à 19 h. 5, nous nous apprêtons à effectuer l'atterrissage. Nous arrivons sur une route; je jette le dernier sac de lest, les tubes d'oxygène, le sac à bâche, pour essayer d'éviter les fils télégraphiques, mais en vain. Ironie des choses, après nous avoir allègrement enlevés dans la haute atmosphère, notre coursier est incapable de nous faire franchir un obstacle de 3 mètres de haut. Après une courte lutte, les fils télégraphiques et les branches d'arbres nous livrent passage et l'atterrissage s'effectue sans encombre dans un champ voisin. Il est 17 h. 10. Nous sommes à deux kilomètres de Châtillon-sur-Seine. Nous avons donc parcouru un peu plus de 200 kilomètres à vol d'oiseau. Notre ascension ayant duré 4 h. 54, nous trouvons une vitesse moyenne de 40 kilomètres.Au point de vue physiologique nous pouvons donc affirmer que l'organisme humain, grâce au complément d'oxygène que nous lui avons fourni, résiste parfaitement pendant un laps de temps assez considérable à une dépression de 545 millimètres, correspondant à une altitude d'environ 10.000 mètres.Il est juste d'ajouter que, si l'organisme ne se ressent pas d'une façon immédiate d'une pareille dépression, il n'en est pas moins assez sérieusement éprouvé dans la suite. Le coeur, battant à la cadence de 110 pulsations à la minute, produit dans les artères et dans les veines une pression égale à une colonne de 25 centimètres de mercure environ. Lorsque la pression extérieure est réduite à 210 millimètres, alors que la pression interne est de 250 millimètres, il se produit dans les tissus du système circulatoire une tension considérable, et il est certain qu'une rupture artérielle ou une extravasation veineuse sont toujours à craindre.Voici quelques mots sur les différents troubles qui résultèrent pour chacun de nous de cette ascension.Albert Senouque éprouva simplement une profonde dépression physique... Jacques Schneider se réveilla le lendemain avec les veines du pied gauche fortement enflées et fut pris, après le déjeuner, de phénomènes d'essoufflement qui durèrent une heure environ. Le surlendemain il constatait une légère hémorragie intestinale. Pour ma part, je ne ressentis d'abord rien, mais quarante-huit heures après j'éprouvai une certaine oppression suivie de courbature cardiaque. Pour donner une idée de la pression subie dans les artères, je citerai le fait suivant: le docteur Héron de Villefosse, qui avait pris ma tension artérielle la veille de l'ascension, constata au retour que de 23 elle était tombée à 16...Nous n'avons ressenti ni les uns ni les autres la moindre douleur dans les oreilles, grâce probablement à la fréquence des mouvements de déglutition que nous avons faits, dans le but d'assurer la perméabilité de la trompe d'Eustache et de maintenir le tympan entre deux pressions sensiblement égales.En résumé, il semble résulter de nos constatations que les accidents qui se produisent au cours des ascensions élevées dépendent moins du défaut d'équilibre entre les pressions externe et interne que du manque d'oxygénation des éléments essentiels du sang. Et nous sommes fondés à tirer cette conclusion, puisqu'il a suffi d'assurer à nos poumons un apport régulier d'oxygène pour nous mettre tous trois à l'abri de troubles graves.Quelle est la limite extrême au-dessus de laquelle la vie deviendrait impossible? Quelle dépression faudrait-il atteindre pour provoquer la rupture finale de notre équilibre organique? C'est ce que nous ne pourrons savoir que par l'expérience, c'est-à-dire en essayant de nous élever encore plus haut, et nous espérons bien y réussir.Maurice Bienaimé.NEW-YORK ENTREVU PAR UN BARBARE D'ORIENTCopyright by Pierre Loti, 1913.IILundi, 23 septembre.Aujourd'hui, pour la première fois, j'assiste à une répétition dela Fille du Ciel. C'est sans décors, sans costumes, en tenue de ville, dans une salle nue, dépendant du théâtre. Oh! l'étrange impression d'entendre les acteurs direnoetyes, d'écouter mes phrases que je reconnais bien mais qui me font l'effet de s'être amusées à se déguiser en phrases anglaises... Je ne sais plus par qui fut énoncé l'axiome: une traduction, c'est l'envers d'une broderie. Je ne prétends pas qu'elle fût merveilleuse, la broderie que nous avions faite, et je reconnais d'ailleurs que l'envers en a été recoloré avec une habileté consommée; mais, quand même, c'est toujours un envers. Mise Viola Allen me paraît une idéale impératrice, et, malgré son chapeau parisien si en contraste avec les choses qu'elle doit dire, sa voix donne le petit frisson quand elle s'anime; à la scène finale, je vois même de vraies larmes perler au bord de ses jolis yeux vifs, qu'il sera facile de rendre délicieusement chinois en les retroussant au coin avec des peintures. Comme toutes les femmes ont l'air honnête dans ce théâtre! Les gentilles petites actrices chargées des rôles secondaires sont tellement correctes elles aussi, tellement comme il faut, et se tiennent comme des jeunes filles du monde. Mais, dans cette salle où sans doute je vais revenir tant de fois m'enfermer, il fait triste, de la tristesse particulière à tous les théâtres quand les illusions du soir y cèdent la place à la lumière appauvrie du jour.Libéré à 4 heures, je circule au hasard, en auto, dans les rues que je n'avais pu voir encore animées par la pleine activité des jours de travail. La foule qui parle toutes les langues, les femmes aux allures décidées sans effronterie, les hommes tout rasés sous de larges casquettes, marchent vite, indifférents au fracas des chemins de fer suspendus ou souterrains.A un angle de Broadway, sous les passerelles de ferraille ébranlées par le continuel passage des trains express, voici un rassemblement qui grossit, qui bourdonne; les voitures sont arrêtées, les policemen s'agitent, on dirait une émeute. Tout ce monde regarde avidement un tableau-noir sur lequel, de temps à-autre, quelqu'un ajoute un signe à la craie. Les jumelles, les monocles, les innombrables lunettes d'or sont braqués là-dessus, comme si le sort du monde allait s'y inscrire, et, chaque fois qu'un nouveau chiffre y apparaît, c'est tantôt un silence morne chez les spectateurs, tantôt une joie délirante avec des battements de mains et des cris. Qu'est-ce que ça peut bien être?--le cours de la Bourse?--Non, tout simplement, il s'agit de certain jeu de paume national; une grande partie se dispute en ce moment à la campagne, l'équipe de New-York contre celle d'une ville voisine, et un ingénieux système automatique apporte ici au marqueur l'indication des coups... Et tous ces hommes, que l'on croirait si positifs, se passionnent à ce point! Il faut en vérité que cette race, issue de toutes nos races vieillies, se soit retrempée de jeunesse sur le sol d'Amérique. Et j'admire surtout combien ces implantés d'hier ont déjà pris l'amour du clocher,--d'où découle nécessairement l'amour plus noble de la patrie.Rassemblement de foule dans un carrefour.Les gratte-ciel! Il faudra beaucoup de temps pour que mes yeux s'y résignent. Si encore ils étaient groupés, une avenue qui en serait bordée arriverait peut-être à un effet de fantastique beauté. Mais non, ils surgissent au hasard, alternant avec des bâtisses normales ou parfois basses; alors on dirait des maisons atteintes par quelque maladie de gigantisme, et qui se seraient mises à allonger follement comme les asperges en avril. Ce qui me déroute, habitué que j'étais aux villes de pierre comme en France ou aux villes de bois comme on Orient, c'est de ne voir ici que de l'acier, du ciment armé, des briques sanguinolentes, et surtout je ne sais quelle composition d'un brun rouge qui donne des maisons en chocolat, même des églises, des clochers en chocolat. Voici, dans la cinquième avenue, qui est comme on sait le quartier des milliardaires, l'habitation des Vanderbilt, en pur style moyen âge et en pierre pour de vrai; on l'aimerait dans un parc, sous de vieux chênes; mais un voisin gratte-ciel la surplombe et l'écrase. Voici une cathédrale gothique, capable de rivaliser avec les nôtres; mais les gratte-ciel d'à côté montent plus haut que ses flèches aiguës; alors elle est diminuée au point de ressembler à un joujou de Nuremberg. Au bord de l'Hudson, tel autre richissime a eu la fantaisie impériale de se faire construire le château de Blois, avec des pierres apportées de France, et ce serait presque une merveille; mais derrière, plus haut que les donjons et les girouettes, monte bêtement un gratte-ciel couronné d'une réclame lumineuse; alors cela n'existe plus. Cette ville, qui regorge de coûteuses magnificences, a poussé d'un élan trop rapide et trop fougueux; il me paraît qu'elle aurait besoin d'être coordonnée, émondée, et surtout calmée.L'Hôtel de Ville de New-York, dominépar un immeuble à trente-cinq étages.

L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913

(Agrandissement)

Ce numéro contient:1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre nº 10:Le Trouble-Fête, de M. Edmond Fleg, etLa Gloire ambulancière, de M. Tristan Bernard;2°Un Supplément économique et financierde deux pages.

Ce numéro contient:

1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre nº 10:Le Trouble-Fête, de M. Edmond Fleg, etLa Gloire ambulancière, de M. Tristan Bernard;

2°Un Supplément économique et financierde deux pages.

NOTRE ALLIÉ ET NOTRE AMI LL. MM. Nicolas II, empereur deRussie, et George V, roi de Grande-Bretagne et d'Irlande.--Phot. Ernst Sandow.--Voir l'article, page 525.

--Non, en vérité, je crois que je ne pourrais pas à la fin de mai, au début de juin, être ailleurs qu'ici. Paris est, en ces jours qui nous échappent si vite, une splendeur suave, ininterrompue. L'air et la lumière sont épris l'un de l'autre,se déclarentsans cesse, et se surpassent en douceur autant qu'en vivacité. Le soleil sur les gazons de velours, faits pour des pieds nus, pose des ombres mouvantes, palpitantes, qui semblent des reflets de respiration. Les troncs des arbres sont d'un noir ardent qui n'est pas triste, et les fleurs brillent, nouvellement peintes.

Dans le ciel est semée, répandue, une poudre de bonheur... Les hirondelles insensées, prenant les ailes à leur cou, volent si haut... si haut... qu'elles nous font monter. Pas longtemps, car en bas l'existence est aimable et nous donne une récréation ravissante. Je ne peux pas vous dire tout ce que je vois du matin au soir qui m'amuse, m'enchante et me fait jouir, et à quoi passionnément je me délecte sans songer à rien. Visions, impressions rapides, multiples, fugitives, qui ne durent que la courte éternité d'un regard, d'un ah! qui reste en dedans!... Tout m'est plaisir. Tout me remplit d'aise. Les passants ont le pied léger et les voitures la roue caressante. Tout le monde a l'air d'aller, de courir, de se précipiter sans violence dans la même direction, celle de la joie, et nul ne paraît tourmenté, comme si chacun était sûr qu'il y aura des provisions de joie, et pour tous, qu'on arrivera toujours à temps pour en recevoir. Beaucoup de confiance. Une tranquillité absolue, sur les joues, dans les prunelles, dans les cours. La vie? Ah! belle, belle! Dieu? Si bon! Les hommes? Pas méchants, mais non. Beaucoup moins en tout cas qu'on l'affirmait hier. Et voilà! On n'a plus peur.

** *

Ah! vivre! vivre!... Que c'est donc agréable et comme cela vous inonde! Se laisser vivre! Ne rien faire que vivre! Aimer vivre, désirer vivre! Et se coucher, s'étaler dans cette idée et dans ce mot. On ne se soucie que par minutes de vivre avec cette intensité profane, mais ces minutes-là dédommagent. Quelle entente exacte et merveilleuse alors entre les hommes! Ne dirait-on pas que tout le monde se connaît? La vie devient comme une petite ville dont tous les habitants se fréquenteraient,se verraient. On ne se croise plus avec cette hostilité qui chasse et rejette d'habitude les gens loin les uns des autres. Non. Une sympathie réelle, frivole et tendre, envahit les traits de chacun; et les masques de dédain, de mépris, d'indifférence ou de fierté tombent pour une heure. Les yeux se cherchent, se visitent, dans l'échange d'un réciproque éclair. Les curiosités, en se rencontrant, s'abordent, se donnent, sans s'arrêter, une espèce de petit coup de bec amical. Bonjour muet, politesse de circonstance accordée uniquement parce qu'il fait beau, et qu'un souffle délicieux, venu on ne sait d'où, nettoie les fronts et allège les pensées. Rien qui ne soit prétexte à nous fournir une puérile béatitude. La surprise d'être heureux durant quelques secondes, d'être épargné par les ennuis, la maladie, la mort, font sortir de tous les êtres une vapeur de joie, comme le soleil tire des dessous de la terre humide ces fumées bleues qui ne sont que le déroulement immatériel de sa fécondité, l'envol azuré de ses entrailles. Le mot lisible sur tous les visages est le mot: remerciement. On remercie de vivre. Les femmes, bien placées dans de séduisantes poses de fausse fatigue, les traits à la fois détendus et galvanisés par trop de sensations, les jeunes hommes, nu-tête et les cheveux secoués, rejetés en arrière, se montrent, se présentent dans lesautosavec une complaisance ingénue. Ils «s'offrent» naïvement, ainsi que des parfaits modèles de félicité terrestre et momentanée. Ils fendent l'espace. Leurs frémissantes narines, dans le courant d'air des glaces baissées, aspirent Paris que leurs lèvres entr'ouvertes avalent aussi, par gorgées. Les arômes, les parfums, sont goûtés comme des sorbets. Il n'est personne qui, renversé dans la quiétude, veuille pour l'instant consentir à autre chose qu'à savourer, et l'expression de chacun, attrapée au passage, est celle de l'étourdissement, du délire. Si chacun pouvait faire l'effort de s'arracher ce qu'il pense, on est sûr qu'il dirait: «Laissez-moi, ne parlez pas, ne troublez pas... Je suis délicieusement bien.»

Tout contribue d'ailleurs et s'applique à l'heureux effet de l'ensemble. Les laideurs disparaissent ou s'atténuent. Pas de spectacles douloureux, de pénibles scènes. Ce n'est pas le jour de la béquille et du moignon, de la pauvresse, du mendiant et de l'estropié. Ils doivent s'en rendre compte car ils ne sont pas là, et si par hasard ils y sont, c'est comme s'ils n'y étaient pas, car on ne les voit point, ils ne sont pas dans le rayon visuel de la pitié, ils demeurent inaperçus, ils sont absorbés par tant de bien-être et tant de richesse... fondus dans le grand brasier de joie véhémente, féroce et douce. Et tout est mieux aussi qu'à l'insipide ordinaire. On est mieux tenu, mieux habillé. Les chapeaux des femmes sont plus capiteux et leurs robes plus cordiales. Tout est charme, attirance, tentation. De quelque côté que l'on se tourne, on ne trouve en face de soi que de l'irrésistible. Les êtres, les choses, les idées dégagent une puissance, une langueur de séduction qui trouble, excite et désespère. La sensibilité, renouvelée, rajeunie, comme trempée dans le cristal d'une source, n'est plus qu'une suite et qu'une gamme de frissons frais, pareils à ceux d'une peau saisie et satisfaite, sur laquelle courent en s'entrelaçant, avant qu'on les essuie au sortir du bain, les gouttes d'eau savantes.

Le sol lui-même s'apaise, aplanit ses aspérités, lance et conduit l'auto qui roule sans secousses. Aussi les grandes voies triomphales de Paris, celles des Champs-Elysées, des quais, des avenues, ne sont-elles plus que des tremplins de joie... Elles s'emplissent d'un harmonieux brouhaha, d'un concert de glissements, d'emportements, de fuites souples et sans frayeur. Il suffit de voir filer comme des barques rapides et légères ces chars dont on oublie les roues, pour que le vertige vous prenne, à votre tour, et que l'on ait le désir d'entrer également dans la course à l'oubli. La nature s'en mêle. Tout y prend part. Jamais le parc et les jardins, l'arbre, la feuille et la rose, les bois, la forêt voisine, la libre grande route n'offrent plus, qu'en ces jours privilégiés, d'attraits violents et fins, de provocations saines et délicates! Pourquoi en est-il ainsi? On ne sait pas. Cela s'accomplit grâce à une espèce de mot d'ordre mystérieux donné par le dieu de la vie, de la vie naturelle, sensuelle, irréfléchie, acceptée et aimée pour elle-même et préférée à tout pendant quelques instants d'aiguë et molle jouissance, d'excessive volupté. Jouissance et volupté qui s'imposent, qui veulent être employées et qui nous gagnent avec la force du fatal et la tyrannie du nécessaire. Nous sentons, en nous y abandonnant, que nous défendre est inutile, presque coupable, et que nous faisons bien d'y céder. Le soleil et son ivresse n'ont jamais tort. Chaque fois que nous dominent ces innocentes et vagues folies surhumaines, sachons bien voir en elles la condition même d'un sacrifice futur, d'une peine en chemin, d'un désenchantement dont elles sont le rachat préventif, la récompense anticipée.

Si l'on y regarde bien, de près comme de loin, on est effrayé en effet de la rareté de nos plaisirs, du petit nombre et de la minceur de nos joies! Irons-nous donc repousser ces dernières quand, par moments, elles s'approchent de nous, quand, avec une tendre audace, leur main s'empare de la nôtre et qu'elles nous invitent à faire un petit tour de danse? Au fond je crois bien que le soir où, lassés d'avoir tant cherché, senti, souffert et voulu toujours nous exprimer, nous passerons la revue de nos souvenirs heureux, de nos souvenirs de joie complète et sans mélange, nous serons tout étonnés d'avoir une certaine peine à retirer du fond des années ceux qui avaient fait le plus de bruit à l'époque, et tenu le plus de place, et que nous pensions éternels, devoir durer plus que nous, au delà de nous,... tandis qu'au contraire ce qui restera, ce qui surnagera--à côté de nos impérissables émotions, les plus secrètes, les plus chères et les plus belles, dont nous ne parlons pas--ce sera souvent l'image ressuscitée d'une de ces journées d'élite, d'un de ces moments de Paris et d'autrefois, où soudain tout était feu, lumière, allégresse, emportement et délire, où rien ne paraissait plus chimérique de tout ce qu'on avait rêvé, où l'homme n'avait plus d'âge et la vie plus de terme, où les Champs-Elysées montaient vers la porte de gloire qui semblait celle même de l'Avenir, ouverte et défoncée sur des pays d'azur, des horizons de pourpre et d'or...

On se rappellera, comme une série d'ivresses sans nom, les riens de ces jours perdus... la plume d'un chapeau, l'ombre d'un marronnier sur une pelouse, un thé pris dans un parc, un chant de merle pendant le dîner la fenêtre ouverte, un lamento de violon, un éclat de voix, un doux ronflement d'auto dans une grande allée un peu humide et ténébreuse, et des yeux... des bleus, des noirs, des sourires... des mains charmantes... des bruits... des silences... la vie enfin, la vie... quand elle veut se donner la peine d'être enivrante et belle sans avoir l'air d'y toucher, pour qu'on la regrette plus...

Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

Après avoir fêté, il y a six mois, le capitaine Roald Amundsen, le héros du Pôle Sud, la Société de Géographie recevra le 6 juin en séance solennelle à la Sorbonne l'amiral Peary, le vainqueur du Pôle Nord. Dans l'histoire des découvertes arctiques, le célèbre explorateur américain occupe une place de premier rang, non seulement de par cette conquête, mais encore en raison de l'importance et de la continuité de son oeuvre dont cette victoire sensationnelle forme le couronnement. Nul des plus illustres pionniers polaires ne compte dans ses états de service un aussi grand nombre de campagnes. De 1891, époque de son début, à 1909, date à laquelle il a atteint le Pôle, Peary a passé pas moins de neuf ans dans le domaine des glaces, soit un an sur deux, et durant cette période a couvert des milliers et des milliers de kilomètres, vivant en Esquimau au milieu des Esquimaux. Chez cet homme extraordinaire, on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, ou de sa volonté qu'aucun obstacle n'a pu rebuter, ou de sa vigueur physique que les rudes épreuves du climat arctique ont été impuissantes à entamer. Alors que l'hiver est la période de repos dans l'exploration du Nord, en décembre et janvier on le voit, bravant la nuit polaire et les froids de 50°, accomplir de longues randonnées. Dans une de ces expéditions a-t-il les pieds gelés, il se fait voiturer en traîneau sur une distance de 450 kilomètres jusqu'à sa station d'hiver, pour y subir l'amputation des orteils, puis, sans attendre d'être complètement remis de l'opération, il repart en avant. Avec Nansen et Amundsen, Peary détient le record de l'endurance dans l'exploration polaire.

Mme R. Peary.      Amiral Robert Peary.      Mlle Mary Anighilo (née au Grönland).Le conquérant du Pôle Nord et sa famille.Photographie Fréd. Boissonnas prise pourL'Illustrationle 31 mai et autographiée par Peary.

Pour permettre au lecteur d'apprécier l'oeuvre du voyageur américain, indiquons brièvement la configuration des régions qui ont été le théâtre de ses exploits. Comme on le voit en jetant les yeux sur une carte, au delà de Terre-Neuve l'océan Atlantique envoie dans la direction du Pôle un long bras de mer de plus en plus étroit à mesure qu'il s'étend dans le nord, pour aboutir finalement à l'immense océan couvert de banquises qui occupe la calotte boréale du globe, et au milieu duquel se trouve le Pôle Nord. A gauche, c'est-à-dire à l'est de ce long goulet--désigné successivement sous les noms de détroit de Davis, mer de Baffin, détroit de Smith--c'est l'énorme masse continentale du Grönland, et, à droite, un archipel, grand comme huit ou dix fois la France et composé d'îles très étendues, terres de Baffin, d'Ellesmere, de Grant, etc., etc.

Pendant trois ans, en 1891, puis de 1893 à 1895, Peary s'est d'abord consacré à l'exploration du nord-ouest du Grönland. Au cours de ces campagnes, il parvint notamment à la côte septentrionale de cette terre qu'aucun voyageur n'avait encore foulée. Dans cette région qu'elle a visitée à son tour l'an dernier, l'expédition danoise de Rasmussen, rentrée il y a un mois à Copenhague, a trouvé lecairnélevé par l'explorateur américain au terminus de sa course et rapporté en Europe le rapport sommaire qu'il avait déposé sous cette pyramide de pierres sèches.

En 1898, Peary reprenait le chemin de l'Arctique, et cette fois y demeurait quatre ans de suite. Au cours de ce long séjour, il explore les terres de Grinnel et de Grant qui bordent à l'ouest le détroit de Smith, puis, se dirigeant vers l'est, reconnaît l'insularité du Grönland. Ces terres, les avancées extrêmes du continent américain vers le nord, finissent sous le 83° de latitude environ, soit à 770 kilomètres du Pôle, la distance de Paris à Arles; pour atteindre ce point suprême, il ne restait donc à Peary d'autre ressource que de s'engager avec des traîneaux sur la banquise de l'océan Arctique. Route singulièrement difficile; les nappes solides qui recouvrent les mers polaires sont hérissées d'énormes monticules produits par l'entassement de leurs débris dans les collisions qu'elles subissent, avec cela découpées de lacs et de canaux. Enfin, souvent il arrive que les courants refoulent la banquise sur laquelle le voyageur chemine en sens inverse de la direction qu'il veut suivre. Quoi qu'il en soit, au printemps 1902, Peary s'élançait à travers le puissant embâcle de glaces marines qui obstrue le bassin arctique; mais, après quinze jours de lutte, il était forcé de s'arrêter à 634 kilomètres du but. Cet échec ne le décourage pas; quatre ans plus tard, en 1906, il recommence la lutte, et, cette fois, réussit à battre tous les records établis auparavant et à approcher à 320 kilomètres du Pôle. Deux ans après, en automne 1908, l'énergique Américain revenait s'établir sur la côte septentrionale de la terre de Grant. De là, au printemps suivant, avec 24 compagnons, 7 marins et 17 Esquimaux, et 133 chiens attelés à 19 traîneaux, il s'engageait de nouveau sur la banquise. De son point de départ au Pôle, la distance à vol d'oiseau était de 740 kilomètres; grâce à des circonstances particulièrement favorables, elle fut couverte en vingt-sept étapes, et, le 7 avril 1909, l'explorateur avait la joie de déployer le pavillon des États-Unis sur la fraction de la banquise mobile qui, à ce moment, occupait le gisement de l'extrémité septentrionale de l'axe terrestre.

Le Pôle est un point mathématique dont la position ne peut être déterminée que par des observations astronomiques. Pour être fixé sur la situation exacte d'une localité atteinte par un voyageur et dont il a observé la latitude, il suffit de vérifier ses calculs. Aussi, à la demande même de Peary et conformément d'ailleurs à l'usage, ses documents furent soumis par la Société de Géographie de Washington à l'examen des trois spécialistes officiels les plus compétents des États-Unis. Le verdict rendu par ces experts est catégorique. Après avoir pris connaissance des minutes des observations et des instruments ayant servi à les exécuter, ces savants ont signé un procès-verbal déclarant que Peary avait atteint le Pôle Nord et qu'en raison de cet exploit il était digne des plus grands honneurs. A la suite de ce contrôle officiel, dès 1910, les deux grandes Sociétés de Géographie de Londres et de Berlin ont tenu à honneur de recevoir solennellement le vainqueur du Pôle boréal. Pour être quelque peu tardif, l'hommage que Paris rendra à son tour au conquérant des glaces arctiques n'en sera pas moins chaleureux et cordial.

Dans la visite qu'il nous fait, l'amiral Peary est accompagné de sa femme et de sa fille, qui, elles aussi, ont place dans l'histoire polaire. Mme Peary a accompagné son mari dans plusieurs campagnes et a même hiverné avec lui dans le Grönland septentrional, et c'est pendant ce séjour au milieu des glaces qu'est née, en 1893, Mlle Peary.Charles Rabot.

Lundi dernier a commencé la troisième semaine des manoeuvres navales, qui a ramené les escadres sur les côtes européennes de la Méditerranée, Corse et Provence, et qui se terminera par la revue que doit passer, dimanche, le président de la République. Le thème de cette troisième série de manoeuvres consiste, pour le parti A (vice-amiral de Marolles), à rechercher et à attaquer le parti B (vice-amiral Marin-Darbel) qui, venant de la mer Tyrrhénienne, se dirige vers les côtes provençales, entre Nice et Bandol pour couper les communications entre la France et l'Algérie. Ce sont des opérations de grande envergure, difficiles à résumer en une image. Mais le correspondant deL'Illustration, embarqué sur le torpilleur d'escadre Spahi, a fixé, dans un dessin pittoresque, un épisode fortuit, une rencontre imprévue. Par un curieux hasard, dans cette Méditerranée sillonnée de tant de cargos aux flancs rebondis, et de courriers postaux filant à grande vitesse, leSpahieut la bonne fortune de croiser une felouque. C'est un bâtiment dont la forme et le gréement ne seront plus, dans quelques années, qu'un vague souvenir; un proche parent des galères du Roi Soleil, avec leurs voiles latines, et des chébecs qui parurent, avec nos marins, devant Alger, en 1830. Et ce fut une étrange impression, pour ceux qui montaient le torpilleur véloce, que de voir arriver sous le vent cette gracieuse voilure toute blanche, légère comme une aile, inclinée sous la brise.

UNE APPARITION INATTENDUE AUX GRANDES MANOEUVRES NAVALES.--Felouque passant à toutes voiles à travers les lignes de l'escadre.Dessin d'AlbertSébille, à bord du torpilleurSpahi.

(Voir notre gravure de première page.)

La rencontre, à Berlin, à l'occasion du mariage de la princesse Victoria-Louise de Hohenzollern avec le prince Ernest-Auguste de Cumberland, du tsar Nicolas et du roi George V, a fourni au photographe de la cour allemande l'occasion d'un très curieux cliché, que nous reproduisons, et qui montre côte à côte les deux souverains russe et anglais, l'allié et l'ami de la France.

Le tsar porte l'uniforme de colonel de son régiment de hussards prussiens. Le roi de Grande-Bretagne et d'Irlande a revêtu la grande tenue de colonel du régiment de cuirassiers prussiens dont il est le chef honoraire. Sur la poitrine de chacun d'eux pend, en sautoir, le grand collier de l'Aigle noir.

Mais ce qui frappe surtout dans ce cliché, c'est la saisissante ressemblance des deux souverains, qui a été maintes fois signalée, et qui inspire encore, en cette circonstance, à un journal illustré allemand,l'Illustrirte Zeitung, un amusant croquis fantaisiste: dans la salle des réceptions, l'un des deux sosies s'avance, en uniforme tout constellé d'ordres. Et l'empereur de se pencher vers le chambellan de service: «Est-ce le tsar ou bien le roi?»

UNE GRANDE OEUVRE LYRIQUE A L'OPÉRA-COMIQUE.--Mme Marguerite Carré et M. Rousselière au premier acte deJulien.Dessin deJ. Simont.

Julien, le poème lyrique que l'Opéra-Comique vient de nous révéler, va encore ajouter à la gloire de Gustave Charpentier qui, depuis le succès triomphal deLouise, se taisait dans la retraite et le recueillement. Déjà cette oeuvre apparaît incontestablement comme un autre chef-d'oeuvre. On y retrouve, développé, amplifié, le thème esquissé dans cetteVie du Poètequi fut, on s'en souvient, le premier envoi de Rome du jeune compositeur. Dans ce nouveau drame musical, d'une puissante originalité, le rêve est aux prises avec la vie. On y voit, d'étape en étape, l'artiste vibrer d'enthousiasme pour la Beauté, douter de soi-même et d'autrui, éprouver l'impuissance de l'effort, demander enfin à l'ivresse les illusions qui l'ont abandonné. Ses visions intérieures s'extériorisent et l'accompagnent quand, s'évadant de lui-même, il demande en vain la paix et l'oubli à la nature, ou cherche à s'étourdir parmi la foule frénétique des faubourgs. Ces sentiments contradictoires, ces situations qui s'opposent, ce mélange de matérialisme et d'idéal, ces aspirations d'amour et de gloire, ces espoirs suivis de désenchantements, ces beaux élans d'une âme ardente, généreuse, passionnée, errant parmi les paysages du monde réel et chimérique, sont exprimés avec une grandeur, une noblesse, une spontanéité, un lyrisme profondément émouvants. Cette oeuvre magistrale, superbement présentée par l'Opéra-Comique, réunit la plus parfaite interprétation qu'on pût lui souhaiter. Mme Marguerite Carré et M. Rousselière en sont les magnifiques protagonistes et, à côté d'eux, tous les artistes de la maison ont mis tout leur talent à servir la pensée de l'auteur.

Consécration du temple de Nogi par les prêtres du shintoen présence des premiers personnages de l'armée et de la marine.

Selon les traditions de la religion des grands hommes, au Japon, leshinto,un temple a été consacré à l'illustre général Nogi gui se suicida pour ne point survivre à son empereur. Sur cette dédicace du Nogi-Jinja, et les antiques coutumes qu'il évoque, notre correspondant de Tokyo, M. J.-G. Balet, nous a adressé les intéressantes notes qui suivent:

HITO WA BUSHI, HASSA WA SAKURA

L'homme (par excellence) est le samurai, (comme) la fleur (par excellence) est celle du cerisier.

Officiellement, Nogi est entré dans l'Olympe japonais; il a maintenant, sur terre, son premier temple, un temple qui porte son nom, tout simplement:Nogi-Jinja. Inutile d'ajouter qu'il a de très nombreux et très fervents adorateurs,more japonico, comme le montrent nos photographies.

On s'est souvent demandé ce qu'était la religion du Japon, leshinto, ou voie des dieux. Elle tient tout entière, ou presque, dans la cérémonie l'hier. Répétez-la des milliers de fois, à travers les âges, en l'honneur des hommes qui ont bien mérité de la nation et vous aurez la vraie notion dushinto.

Les templicules qui se cachent dans les bosquets touffus de la plaine, par centaines et par milliers, au flanc des montagnes, à l'abri des arbres séculaires, sur le bord des torrents, les sanctuaires plus majestueux d'Isé, de Dazaifu, d'Ikuta, etc., tous sont dédiés à la mémoire d'un Nogi quelconque des temps préhistoriques ou historiques, ou bien à la mémoire des empereurs défunts, mais pour des raisons identiques.

Du temple, ils ne méritent même pas le nom. Ils sont d'une simplicité rustique qui rappelle le toit domestique. Un portique de pierre ou de bois en marque l'entrée. Ils sont vides. Parfois un autel de bois supporte le miroir, le joyau sacré et lesgoheien papier, symboles du shintôïsme.

Leshintoest le culte des grands hommes, réels ou imaginaires, qui ont joué un rôle plus ou moins grand dans l'histoire nationale. Nous les avons appelésdieux. Dieux, si l'on veut, à condition de ne pas attacher à ce mot un sens transcendantal, moins même que pour les dieux de la Grèce et de Rome, qui symbolisaient souvent des idées abstraites, concrétisées dans des personnages de convention.

La plupart des dieux dushintoont été des hommes réels, par conséquent des amis, des frères de tous les Japonais passés, présents et à venir. La foule simpliste les vénère, les adore, les prie, croit à leur intervention bienveillante en faveur du sol où ils vécurent et de ses destinées. Ce culte, plus généralisé, n'est autre que le culte des ancêtres. Aussi bien, chaque famille possède un petit sanctuaire intérieur ou extérieur où sont déposées les tablettes ancestrales.

La foule admise à faire ses premièresdévotions au temple de Nogi.

LeNogi-Jinja, dédié à la mémoire du héros de Port-Arthur, n'est pas autre chose. Durant sa vie, le général y remémorait ses ancêtres. Le dernier rejeton de la famille étant mort, le templicule a pris le nom du plus illustre des Nogi, et désormais c'est la foule qui viendra évoquer l'âme de cet homme devenu dieu et invoquer sa protection.

Ce temple s'élève dans l'enceinte de la petite propriété dont, par testament, le général fit don à la ville. La maison de Shinzaka machi qui vit le suicide émouvant dudernier des samurais, del'incarnation vivante du Bushidô, est restée telle qu'au jour du drame. Les murs de la petite chambre du deuxième étage, dans la maisonnette de style européen, sont encore tachés du sang de Nogi. De petits écriteaux cloués sur chaque porte disent: «Chambre de repos de Mme Nogi. Chambre du suicide de Mme Nogi!» Et je remarque que devant cette chambre un groupe serré d'étudiantes se prosterne. Quelques-unes pleurent de vraies larmes.

J'aperçois le général Teranchi, profondément incliné devant la chambre où le général s'ouvrit le ventre.

Aujourd'hui, jour de la dédicace, les fenêtres et les portes sont ouvertes. Demain elles seront refermées, en attendant que la municipalité ait pris les mesures nécessaires à la conservation des nobles reliques, tout en assurant la liberté de les voir.

La foule se presse au fond du jardin. Là, un carré de 400 mètres conserve encore des traces de travail, des sillons couverts d'herbes mortes. Dans un coin, une bêche, des râteaux, instruments dont se servait le guerrier pour cultiver ses pommes de terre. Quelques-unes ont survécu à celui qui les planta. Elles hasardent timidement quelques tiges au dehors, tout comme les fameuxkakis, plantés par la comtesse Nogi à la naissance de chacun de ses fils, «afin que, devenus de beaux arbres, ses bien-aimés en pussent cueillir les fruits». Hélas! les arbres fleuriront, porteront des fruits, mais eux ont engraissé de leur sang les collines de Port-Arthur et de Nanshan.

Ah! que je préfère ce rustiquejinjaaux horribles statues de bronze qui commencent à grimacer un peu partout à travers les érables et les cerisiers, en l'honneur d'autres dieux analogues: le grand Jaïgo, à Meno, le célèbre Hirosé, du blocus de Port-Arthur, et une foule d'autres qui déshonorent l'entrée du Shôkou-sha de Kudar, où reposent les cendres des guerriers morts pour la patrie. Nogi n'échappera pas à la statuomanie, maladie aiguë des Japonais modernes qui commencent à élever des monuments à des personnages vivant encore.

Si la statue arrive à tuer lejinja, mauvais présage pour le Japon!J.-C. Balet.

Pie X va beaucoup mieux. Le souverain pontife est en pleine convalescence. Il a fini par triompher de son long et redoutable affaiblissement. Il a recommencé de s'occuper personnellement des affaires de l'Église. Il a donné quelques audiences. Et même, on l'a vu réapparaître tout récemment sur un balcon du Vatican, entouré des hauts dignitaires de la cour pontificale, pour bénir un pèlerinage de 2.500 personnes qui attendaient, agenouillées au-dessous, dans la cour Saint-Damase, la vision blanche du pontife ressuscité.

Car vraiment c'est presque d'une résurrection qu'il s'agit ici. La maladie de Pie X avait, à juste titre, fait naître les plus immédiates inquiétudes. Le fragile vieillard, presque octogénaire, goutteux, arthritique, cardiaque, est, en outre, atteint d'artério-sclérose, et l'on n'osait guère espérer qu'il offrirait assez de résistance physique pour triompher d'un mal opiniâtre qui affirma sa ténacité pendant de longues semaines. Mais, décidément, l'heure mortelle du blanc vieillard n'était point encore venue; la flamme vacillante s'est ranimée, et, de nouveau, monte droite et claire. Pie X, notre photographie en témoigne, est apparu à la vénération enthousiaste des pèlerins, avec son visage accoutumé, empreint de douceur grave, mais plus pâle, allongé, émacié; la silhouette, maigrie, paraît moins terrestre; le regard, pensif et profond, semble encore fixé sur une vision de l'au delà.

Groupés autour de Pie X, les cardinaux, les prélats familiers, les officiers pontificaux, les gardes nobles de service, paraissent tout heureux de cette «première sortie» en public du pape convalescent.

Et, dès lors, sont interrompues pour un temps, entre prophètes de conclave, les discussions sur les cardinaux «papables». Le pape va mieux. Pie X continue son règne.

LA GUÉRISON DE PIE X.--Le souverain pontife se montre, le29 mai, aux pèlerins réunis dans la cour Saint-Damase.Phot. G. Felici.

Sir Edward Grey.LA PAIX ENTRE LA TURQUIE ET LES ÉTATS DES BALKANS.--Les plénipotentiaires signent, à cinq exemplaires, le traité de Londres, le 30 mai, dans la salle des Portraits du palais de Saint-James.A la droite de sir Edward Grey, les plénipotentiaires turcs; à sa gauche, les plénipotentiaires grecs; à l'extrémité de la table, M. Danef écrivant, entouré des plénipotentiaires bulgares. Viennent ensuite, de droite à gauche, en face de sir Edward Grey, les plénipotentiaires monténégrins et les plénipotentiaires serbes. A droite du dessin, en groupes distincts, les secrétaires.Dessin de S. Begg, de l'Illustrated London Newsseul admis dans la salle des pendant cette séance historique.

Le vendredi 30 mai, un peu après midi et demi, les plénipotentiaires de la Turquie et ceux des États balkaniques, réunis sous la présidence de sir Edward Grey, ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté Britannique, dans la salle des Portraits, au palais royal de Saint-James, signaient le traité de paix qui met fin définitivement, il le faut espérer, aux hostilités commencées au mois d'octobre dernier.

Cinq exemplaires du «traité de Londres» avaient été préparés. Successivement, les représentants des puissances naguère belligérantes y apposèrent leurs signatures. Puis sir Edward Grey se leva et, en français, prit la parole: «D'ordre du roi, mon auguste souverain, je m'empresse de vous assurer de la vive satisfaction avec laquelle Sa Majesté apprendra la nouvelle de la signature de la paix que vous venez de conclure en son palais de Saint-James. Au nom du gouvernement britannique, je vous prie d'agréer mes plus cordiales félicitations... Certes nous n'ignorons pas que diverses questions demeurent, après cette paix, en suspens; mais j'aime à espérer que la signature même de ce traité facilitera leur règlement; qu'elle consolidera votre amitié réciproque et fortifiera la bienveillance que les puissances vous ont vouée. De tout mon coeur, je fais des voeux pour que de la paix ici conclue résulte un complet apaisement qui permette à chacun des États en présence de réparer ses forces si fortement éprouvées, développer ses territoires, assurer le bien-être et le bonheur de son peuple et la prospérité de sa vie nationale.»

Il faut souhaiter ardemment que les espoirs exprimés par sir Edward Grey se réalisent complètement. Pourtant, si les délégués ottomans, grecs, serbes, ont adhéré sans restriction aux paroles du ministre des Affaires étrangères, M. Danef, au nom du gouvernement bulgare, M. Popovitch, au nom du gouvernement monténégrin, dans les allocutions qu'ils ont prononcées pour remercier le roi George et son gouvernement, n'ont pu se tenir de faire des réserves quant aux conditions qu'ils venaient d'approuver de leur seing. Même, après la conclusion officielle de la paix, la discussion s'est prolongée. Et les délégués serbes, grecs et monténégrins ont refusé de signer sur-le-champ un protocole additionnel que leur soumettaient les Bulgares.

Le palais de l'Elysée vu de la place Beauvau. A gauche,façade sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré avec le porche d'entréeouvrant sur la cour d'honneur; à droite, côté de l'avenue de Marigny.

L'Elysée, palais des présidents de la République française, est un monument discret, pourrait-on dire, et devant lequel le passant éprouve plus de curiosité que d'admiration. Ce n'est pourtant point une bâtisse vulgaire: seule l'exiguïté de l'espace vide qui l'entoure et la simplicité des murs ou des grilles qui protègent son parc lui valent cette renommée sans éclat. Vertes, l'Elysée, ce n'est pas le Louvre et son parc, ce n'est pas les Tuileries, mais ce palais clos et caché renferme des beautés dont l'existence mérite d'être rappelée de temps en temps au public oublieux. L'installation de M. Raymond Poincaré dans le palais de l'Elysée nous a semblé motiver suffisamment la publication d'une série de documents sur ce monument. Ces documents sont de deux sortes: d'une part M. Marc Varenne, qui fut le chef du secrétariat particulier de M. Fallières, a résumé pour nous l'historique du palais, et nous avons nous-mêmes réuni quelques renseignements sur son utilisation actuelle; d'autre part nous avons fait prendre plusieurs vues en couleurs des principaux salons, cabinets ou façades de la demeure de nos chefs d'État, on les voit reproduites aux pages suivantes. Cette partie de notre travail sur le palais national est absolument nouvelle et originale, et l'on peut juger que nos collaborateurs ont pleinement réalisé le projet que nous avions formé de composer, par l'image, une documentation inédite, à la fois historique et artistique, sur le palais de l'Elysée.

En 1718, le bruit se répand à la cour qu'un des favoris du Régent, Henri de La Tour d'Auvergne, comte d'Évreux, troisième fils du duc de Bouillon, va épouser la fille du financier Crozat, un ancien commis devenu par la suite caissier du clergé et fondateur de la Compagnie de Louisiane. Le comte d'Évreux, criblé de dettes et n'arrivant pas à payer sa charge de colonel général de la cavalerie, s'est alors résolu, comme le dit Saint-Simon, «à sauter le bâton de la mésalliance» et, dès le mariage conclu, avec l'argent du père Crozat, il achète hors Paris, sur le chemin de Neuilly, une trentaine d'arpents en jardins et marais sur lesquels l'architecte Molé lui construit un magnifique hôtel.

Henri de La Tour d'Auvergne meurt avant de voir cette résidence achevée et il la laisse à un de sus neveux, le prince de Turenne, lequel déclare immédiatement se trouver dans l'impossibilité de la conserver.

Or, la marquise de Pompadour a une envie folle de l'hôtel d'Évreux: voilà plusieurs mois qu'elle convoite cette fastueuse installation dont la situation admirable lui plaît infiniment. La marquise, d'ailleurs, ne cesse pas d'acquérir des propriétés nouvelles. Elle possède déjà les châteaux de Crécy et de la Celle, ainsi que ses ermitages de Versailles, de Fontainebleau et de Compiègne, tout cela ne lui suffit point; elle achète l'hôtel d'Évreux pour 730.000 livres, y appelle aussitôt une légion d'ouvriers et d'artistes, entasse dans ses nouveaux salons un mobilier d'une richesse inouïe et tapisse les murailles avec les Gobelins que Sa Majesté a eu la gracieuseté de lui faire envoyer. Le peuple chansonne la prodigalité de la marquise, les épigrammes pleuvent et l'on affiche des placards critiquant les dépenses exagérées de la favorite. Celle-ci ne se laisse pas émouvoir; elle poursuit son oeuvre, embellit l'hôtel d'Évreux et, en dernier lieu, agrandit d'un coup les jardins potagers qui s'étendent jusqu'aux avenues Montaigne et Matignon actuelles.

Obligée de quitter le moins possible Versailles, afin de ne pas voir diminuer son crédit auprès de son royal amant, la marquise de Pompadour ne s'attarde guère à l'hôtel d'Évreux, elle ne peut y effectuer que des séjours de courte durée, mais elle garde une prédilection particulière pour cette résidence et à sa mort elle la lègue, par testament, au roi pour le comte de Provence.

Louis XV désintéresse M. de Marigny, frère de la marquise, et décide que l'hôtel d'Évreux sera réservé désormais aux ambassades extraordinaires logées souvent à l'hôtel Pontchartrain, rue Neuve-des-Petits-Champs. L'administration du Garde-Meuble de la couronne s'empare bientôt de l'hôtel qui n'abrita point d'ambassade et elle le conserve jusqu'au moment où le gouvernement, ayant besoin d'argent, le cède au fameux banquier Beaujon qui l'accepte sans difficulté en échange de ses grosses créances.

Beaujon, homme d'affaires consommé mais vaniteux et possédé de la manie du faste, amoncelle dans cette demeure dont il est si fier une quantité énorme d'objets d'art, de tableaux, de meubles et de livres.

Louis XVI rachète l'hôtel dont Beaujon se réserve l'usufruit et à la mort de ce dernier--cinq mois après la conclusion de ce contrat--il dispose de cette propriété en faveur de la duchesse de Bourbon.

Imbue des idées à la mode, cette princesse bouleverse les jardins et change les majestueux parterres à la française en parc anglais et donne à l'hôtel le nom d'Elysée qu'il porte aujourd'hui. Voyant que les choses se gâtent, la duchesse prend vite le parti d'émigrer et elle loue l'Elysée à un sieur Hovyn, sorte d'imprésario et entrepreneur de fêtes publiques qui transforme l'Elysée, devenuHameau de Chantilly, en bal populaire où la foule se presse autour d'attractions diverses. Hovyn a eu là un trait de génie et la réussite est complète. Le Hameau de Chantilly ne désemplit, pas; selon la formule, on refuse du monde et, en l'an VI, Hovyn se hâte de se rendre propriétaire de l'immeuble vendu comme bien national.

Malheureusement le propre de la vogue c'est de n'avoir qu'un temps et le Hameau de Chantilly voit sa faveur décroître. Malgré la beauté de ses ombrages, le jardin n'attire, plus autant le public; la mode en a décidé autrement. Les soldats du général Bonaparte ont apporté d'Italie le goût des glaces à la vanille et ce sont les pâtissiers-glaciers qui, à cette heure, font fortune. Mlle Hovyn, qui a succédé à son père, s'obstine cependant durant quelques mois et tâche d'attendre des jours meilleurs en vivant au moyen des loyers que lui paient les locataires. L'hôtel est en effet divisé en quinze appartements et l'un d'eux est habité par M. de Vigny, dont le petit garçon, Alfred--le futur auteur d'Eloa--joue sur les pelouses du jardin: mais Mlle Hovyn se rend compte que lutter est impossible, la concurrence est la plus forte, il lui faut vendre l'établissement. Le moment est favorable: nous sommes en 1805, et une société nouvelle est en train de se reconstituer sur les ruines de l'ancienne noblesse. Un premier acquéreur se présente dans la personne de Louis Bonaparte, connétable de l'Empire. Effrayé par le prix, il préfère se retirer et laisse le champ libre au maréchal Murat, gouverneur de Paris, qui s'est mis en tête de quitter le quartier de Notre-Dame-de-Lorette. Murat, séduit par l'idée d'habiter dans l'aristocratique faubourg Saint-Honoré, finit, après d'assez longs pourparlers, par se décider, et l'Elysée est à lui moyennant un million.

L'Elysée a un besoin urgent de réparations indispensables. Ces derniers quinze ans l'ont très abîmé, et le premier soin de Murat est de charger Percier et Fontaine de mettre le palais en état. (C'est à cette époque qu'a été construit l'escalier d'honneur.) Quand l'empereur appelle Murat au trône de Naples, l'Elysée fait retour à la couronne, et Napoléon affectionne bientôt cette demeure tranquille, enveloppée par une ceinture de jardins, où il lui est loisible, en plein Paris, de se reposer des lourds soucis du pouvoir. Aussi s'empresse-t-il, en décembre 1809, au moment de son divorce, de comprendre l'Elysée, dont il a apprécié le charme doux et paisible, dans les palais affectés dorénavant à l'impératrice Joséphine. Le 30 janvier 1810, il lui écrit: «Je te saurai avec plaisir à l'Elysée et fort heureux de te voir plus souvent, car tu sais combien je t'aime», et, le 3 février: «J'ai fait transporter tes effets à l'Elysée; sois tranquille et contente et aie confiance entière en moi.»

L'Elysée a été le dernier palais impérial de Napoléon.

Presque jour pour jour, un an après l'abdication de 1815, le duc et la duchesse de Berry s'installent à l'Elysée. Ils mènent là une existence charmante, exempte de l'étiquette insupportable des Tuileries, et se plaisent à la conversation spirituelle de leurs familiers et notamment de leur premier aumônier, le marquis de Montebello, ancien maréchal de camp, qui ne craint pas de se mettre au piano pour faire danser l'entourage du duc et de la duchesse. Le 29 janvier, écrit la comtesse de Boigne, «un bal magnifique et profondément ordonné a lieu à l'Elysée. Le prince en fit les honneurs avec bonhomie et obligeance.» Quelques jours après, le prince est assassiné par Louvel, et la duchesse quitte l'Elysée.

Sous la monarchie de Juillet, le palais voit tour à tour défiler une foule de personnages et de souverains qui viennent rendre visite au roi des Français: Mehemet Ali et la reine Christine, le bey de Tunis, la duchesse de Kent, etc..

Un décret de l'Assemblée Constituante de 1848 assigne l'Elysée comme résidence au président de la République, et le prince Louis-Napoléon Bonaparte s'y installe en 1850.

Après la proclamation de l'Empire, quand Napoléon III s'est résolu à habiter les Tuileries, l'Elysée s'agrandit grâce à l'acquisition des hôtels Sébastiani et Castellane. L'architecte Lacroix construit une aile destinée aux appartements particuliers du chef de l'État et il surélève en outre les bâtiments qui donnent sur le faubourg Saint-Honoré et sur la cour d'honneur.

Au moment des fiançailles officielles de Mlle de Montijo avec l'empereur, l'Elysée abrite durant quelques jours la future impératrice, et lors des Expositions il est utilisé comme palais des Souverains.

Depuis 1873, l'Elysée est affecté à la résidence du président de la République.Marc Varenne.

L'aménagement intérieur du palais de l'Elysée n'a guère changé au cours de ces dernières années. Le même mobilier Empire occupe et décore les mêmes salles. Quelques transformations ont bien été apportées par le président Sadi Carnot et par le président Félix Faure; mais, depuis lors, tout ou presque tout est resté intact et pareil. La destination des principaux salons et cabinets n'a guère varié non plus.

Nous allons parcourir rapidement tout le rez-de-chaussée du palais, en suivant un itinéraire naturel qui est celui du visiteur entrant par le vestibule d'honneur. Ce vestibule ouvre sur la cour d'honneur. Du porche du faubourg Saint-Honoré, auquel il fait face, les passants peuvent l'apercevoir, ainsi que le perron qui y conduit, ainsi que les vérandas et les verrières qui, aux jours de cérémonie, reçoivent un vêtement, de tentures et de draperies.

Façade sur le jardin

LE PALAIS DE L'ELYSÉE.--Grande salle à manger.(Au fond, statue d'Hébé par Marqueste.)

Cabinet du Président de la République.

Cabinet du Secrétaire général civil.Tapisserie des Gobelins:Hiver, d'après Pierre Mignard.

Cabinet du Conseil des Ministres.

Salon de l'Hémicycle. Ecran en tapisserie de Beauvais.

LE PALAIS DE L'ELYSÉE.--Grande salle des Fêtes, tendue de tapisseries des Gobelins.

Salon Murât.Peinture de Carle Vernet représentant «laRésidence du prince Murat, grand-duc de Berg».

Grand Salon de réception, (sièges et écrans en tapisseriede Beauvais; tapis de la Savonnerie.)

LE PALAIS DE L'ELYSÉE.--Salon de l'Hémicycle:leJugement de Pâris, d'après Raphaël (tapisserie des Gobelins).

Le vestibule d'honneur franchi, nous nous trouvons dans le Salon des Tapisseries, ainsi nommé à cause des beaux Gobelins qui en ornent les murs. Nous pénétrons ensuite dans le Salon Blanc ou Salon des Aides de camp. Cette seconde dénomination lui aurait été donnée au temps du Prince-Président, dont les aides de camp avaient coutume de se tenir là. C'est un salon clair, peu orné, tout garni de boiseries blanches.

Passons maintenant dans le Grand Salon de réception, ou Salon des Ambassadeurs, qui est représenté à la page précédente. C'est ici que les ministres des puissances étrangères s'entretiennent d'ordinaire avec le président de la République, soit qu'ils viennent lui présenter leurs lettres de créance ou de rappel, soit qu'ils assistent à une cérémonie officielle. Le Salon de l'Hémicycle, qu'on voit sur cette même page en couleurs, lui est contigu. Plus loin, se trouve la Salle du Conseil des ministres, dont la cheminée supporte des bronzes noirs et dorés d'un grand effet et qui, débarrassée de sa sévère table au tapis vert, est réservée, les jours de réception, comme tous les salons précédents, aux invités du président de la République. Attenant à la Salle du Conseil des ministres, voici un salon plus étroit, le Salon de Cléopâtre, qui tire son nom du sujet de sa tapisserie, et où les personnes ayant obtenu audience attendent le moment d'être reçues par le chef de l'État.

Si nous traversons de nouveau, mais en sens inverse, tous ces appartements, nous nous trouvons dans le Salon Murat, aux vastes dimensions, dont la perspective est prolongée par d'immenses glaces et qui fut construit pendant le séjour du prince Murat au palais. Tout près est la Grande Salle à manger (voir la première page en couleurs) qui reçoit jusqu'à cent convives. Elle est de construction assez récente; on la transforme en buffet les soirs de réception. Les appartements privés de M. le président de la République comprennent une autre salle à manger, de dimensions plus réduites.

Le Jardin d'Hiver est parallèle à la Grande Salle à manger, et la Salle des Fêtes leur est perpendiculaire. Cette Salle des Fêtes fut construite par ordre de M. Sadi Carnot. Auparavant on dressait, les soirs de bal à l'Elysée, une immense tente provisoire sur l'emplacement de la salle actuelle. Elle est, cette Salle, surchargée d'ornements et de dorures; le plafond est un chaos de reliefs et de creux rutilants.

Au-dessus de ces vastes appartements du rez-de-chaussée, qui sont dits «officiels», se trouvent les appartements privés du président de la République qui comprennent aussi plusieurs salons de réception. Dans notre photographie du parc, où le Palais s'aperçoit au fond, entre les arbres, ces appartements privés sont ceux du premier étage.

Revenons dans le vestibule d'honneur--où commence le grand escalier à la rampe composée de longues palmes de cuivre--et pénétrons, à gauche, dans le Cabinet de service des officiers. Aux murs, plusieurs toiles, dont uneCharge de cuirassiers, d'Aimé Morot, etUn homme à la mer, de Léon Couturier. A côté est le cabinet du secrétaire général militaire, le général Beaudemoulin, puis le cabinet du président de la République, que nous montrons plus haut, avec ses boiseries blanches, sa bibliothèque mi-circulaire, en acajou, remplie de livres aux reliures sévères, cuir et or. Deux fenêtres ouvrant sur le parc l'éclairent. Enfin voici le cabinet du secrétaire général civil, M. Pichon, dont un des murs, formant rotonde, est orné de la tapisserie de Pierre Mignard, que nous avons photographiée.

Nous sommes, là, sur la rue de l'Elysée. L'aile du bâtiment se prolonge entre cette voie et le parc. C'est à l'extrémité de cette aile que se trouvent le Salon d'Argent et un autre Salon qu'on appelait familièrement naguère le «capharnaüm», parce qu'on l'utilisait peu. Ces deux salons ont été tout récemment restaurés et M. Raymond Poincaré se plaît à y travailler et à y recevoir quelquefois. Ils ouvrent aussi sur le rectangle du parc qu'enferme cette partie du palais et qui forme un petit jardin à la française agréablement fleur'

Le général Beaudemoulin est secrétaire général militaire de la présidence de la République et chef de la maison militaire du président. Le secrétaire général civil est M. Pichon. Le chef du secrétariat particulier, M. Gras. La maison militaire se compose de MM. le capitaine de vaisseau Grandclément, le colonel Boulanger, le lieutenant-colonel Aldebert, le lieutenant-colonel Pénelon et le commandant Aubert. Le commandant du palais est le lieutenant-colonel de gendarmerie Jouffroy.

On peut diviser le personnel ordinaire de l'Elysée en trois catégories. M. Perrin, chef des services intérieurs, a d'abord sous ses ordres un personnel chargé de l'entretien du mobilier, du chauffage, de l'éclairage, du nettoyage, etc., et qui dépend de l'administration des Beaux-Arts. L'entretien du monument proprement dit est confié aux services de l'architecture. M. Guillaume Tronchet, architecte en chef des palais nationaux, a un bureau à l'Elysée.

La seconde catégorie du personnel concerne la surveillance. Elle est composée de surveillants militaires des palais nationaux, qui dépendent aussi de l'administration des Beaux-Arts; ce sont de vieux soldats, coiffés du bicorne et portant l'épée, les mêmes que ceux qui veillent à la porte de nos musées. Viennent ensuite les portiers, aux uniformes noirs avec de minces galons d'or. La garde militaire comprend un détachement de gardes républicains chargés de la protection intérieure et d'un détachement d'infanterie, chargé également de la protection intérieure et, en outre, de rendre les honneurs au président à sa sortie du palais et à son retour.

Il y a enfin le personnel d'antichambre et d'écurie, lequel est entièrement rétribué sur la cassette personnelle du président. Le service d'antichambre est sous la direction du maître d'hôtel; il est composé de valets de pied, de cuisiniers, d'huissiers, de garçons de bureau, etc. Le personnel d'écurie est sous la haute surveillance d'un officier de cavalerie de la maison militaire, en ce moment le lieutenant-colonel Aldebert. Le premier cocher, M. Decaux, est en même temps piqueur. Il y a dans les écuries, remises et garages de l'Elysée, six chevaux, deux voitures et deux automobiles.

Une de nos photographies représente le parc. Cette vue est prise de la partie des jardins qui avoisine les Champs-Elysées. Les parterres sont dessinés à la française. De beaux arbres ombragent les allées. M. le président de la République accomplit autour des pelouses sa promenade quotidienne. Il marche d'un pas pressé, jetant de temps à autre un regard au ciel, aux feuillages ou aux fleurs, mais le plus souvent étudiant un des dossiers dont il est toujours muni. L'indiscrétion d'un vieux jardinier--qu'on lui pardonne!--qui est le seul témoin de ces promenades studieuses nous a fait connaître cette habitude de M. Raymond Poincaré: «Ah! disait le vieillard ami des fleurs, quel homme que M. le président! Que peut-il bien avoir dans la tête? Je ne le regarde pas, bien sûr, mais je le vois tout de même... Eh bien, quand il descend, après son déjeuner, il a la poche droite de son veston toute bourrée de paperasses. Et le voilà qui commence à marcher vite, vite, autour des pelouses, et, tout en marchant, il plonge sa main dans sa poche droite, en tire un papier, le lit, parfois écrit quelque chose dessus, toujours sans s'arrêter, puis enfonce le papier dans la poche gauche pour en reprendre aussitôt un autre dans la poche droite. Et quand, sa promenade terminée, il regagne son cabinet, la poche droite est vide et la poche gauche est pleine... Mais qu'est-ce que M. le président peut bien avoir dans la tête pour travailler comme ça, tout le temps?...»

Et le vieux jardinier croisait les bras pour témoigner de sa surprise et de son émerveillement.J. L.

(Agrandissement)Plan du rez-de-chaussée du palais de l'Elysée. Sur ce plan ne figure pas le corps de bâtiments bas qui précède la cour d'honneur, sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui ne comprend que les postes de garde et de surveillance, des bureaux, et des services subalternes.

A l'aéro-parc de Lamotte-Breuil: le ballonIcareprêtpour le départ. On remarque le parachute équatoriallégèrement soulevé par le vent.

LeZénith,parti de la Fillette le 18 avril 1913, atterrissait trois heures plus tard près de Biron (Indre). Les 8.600 mètres d'altitude atteints au cours de l'ascension coûtaient la vie à Sivel et à Crocé Spinelli; seul, Gaston Tissandier, effroyablement éprouvé, échappait à la mort. Le 28 mai 1913, le ballonIcare,ayant à bord MM. Bienaimé, Jacques Schneider et Albert Senouque, parti de Lamotte-Breuil (Oise), atterrissait cinq heures plus tard, ayant dépassé 10.000 mètres d'altitude. L'équipage n'avait nullement souffert. Avec quel matériel, à l'aide de quels instruments, comment, en un mot, est-il possible aujourd'hui de franchir le cap des 10.000 mètres sans accident, quelles sont les conséquences physiologiques de pareilles ascensions, l'un des trois aéronautes de l'Icare,M. Maurice Bienaimé, va nous le dire:

Nous disposions pour cette ascension d'un ballon de 3.500 mètres cubes en tissu caoutchouté, gonflé à l'hydrogène pur.

Pour qu'un aérostat puisse gagner la haute atmosphère, il faut disposer de la presque totalité de sa force ascensionnelle, autrement dit il faut jeter tout le lest. Mais un ballon qui regagne les couches inférieures de l'atmosphère a une tendance à accélérer sa descente pour deux raisons distinctes: le gaz contenu dans l'enveloppe se contracte sous la pression atmosphérique grandissante; de plus, il est soumis aux lois de l'accélération de la pesanteur. D'où nécessité de garder une provision de lest évaluée à 25 kilos par 1.000 mètres d'altitude, soit 250 kilos pour modérer une descente de 10.000 mètres.

La nacelle de l'Icareet les trois aéronautes.M. Senouque, encore hors de la nacelle et tenant unbaromètre enregistreur; M. Schneider et M. Bienaimédans la nacelle.

Afin de résoudre ce dilemme, nous avions muni notre ballon d'un parachute équatorial. Le parachute équatorial se compose d'une bande d'étoffe de 1 m. 25 de large, que l'on fixe autour du ballon à la hauteur de l'équateur. Cette bande d'étoffe forme une sorte de collerette dont le bord extérieur est rattaché à l'aide de cordelettes aux mailles inférieures du filet. Lorsque l'aérostat est immobile ou en ascension, l'étoffe pend verticalement; si un mouvement de descente se produit, l'étoffe prend une position horizontale et s'ouvre comme un vaste parapluie. La surface en était calculée de façon à délester le ballon de 250 kilos pour une descente de 125 mètres à la minute. Ce qui nous permettait de descendre presque sans lest.

Nous emportions quatre appareils respiratoires, dont un de secours. Ces appareils se composent d'un obus d'oxygène comprimé d'une capacité de 1.600 litres, d'un masque relié à l'obus par un tube métallique de 2 mètres de long. Un premier manomètre indique la quantité de gaz contenue dans le tube, et un deuxième manomètre, muni d'un détendeur, permet de régler le débit qui peut varier de 2 litres à 10 litres à la minute.

Au-dessus de 8.000 mètres d'altitude, on est appelé à rencontrer des froids pouvant dépasser -40°. Le gaz contenu dans les obus, en se détendant brusquement, se refroidit encore plus. Il est donc utile de protéger les appareils contre le froid. Dans ce but, nous avions enfermé les obus dans des boîtes remplies de sciure de liège et nous avions fait garnir les masques de caoutchouc, afin que le métal ne nous brûle pas le visage.

Dans ce genre d'ascension, une des principales sources d'épuisement réside dans la nécessité dans laquelle on se trouve de soulever successivement les sacs de lest pour les vider par-dessus bord. Au-dessus de 8.000 mètres, cet effort devient absolument épuisant. Afin de remédier à cet inconvénient, nous avions fait attacher nos sacs de lest à l'extérieur de la nacelle. Pour les vider, il suffisait de couper une cordelette après laquelle ils étaient suspendus. Ils tombaient dans le vide et une deuxième cordelette, préalablement attachée à leur fond, les faisait basculer et se vider automatiquement.

Pour déterminer l'altitude atteinte, nous emportions deux baromètres Richard enregistrant sur noir de fumée, ainsi qu'un thermomètre et un baromètre enregistreurs. Un dynamomètre à main pour mesurer la force musculaire, un appareil photographique, des fourrures, complétaient notre matériel.

Pour effectuer notre tentative, nous recherchions un ciel sans nuages et un vent excessivement faible. Dans les hautes régions de l'atmosphère on est appelé à rencontrer des courants aériens qui atteignent des vitesses dépassant 130 kilomètres à l'heure. Le 28 mai, par un temps idéalement pur, nous décidons de partir. Après avoir fait sceller tous nos appareils enregistreurs par M. Magne, ingénieur de la maison Richard, nous nous élevons à 12 h. 16 de l'aéro-parc Clément-Bayard, à Lamotte-Breuil. Un faible vent nous pousse vers le sud. Nous emportons 112 sacs de lest de 20 kilos environ chacun. Pour obtenir une montée régulière et continue de 50 mètres à la minute, nous jetons un sac toutes les deux minutes.

Il est indispensable de s'élever très lentement, afin d'éviter toute diminution brusque de pression.

A 13 h. 18, nous atteignons 3.400 mètres et nous commençons à respirer l'oxygène. A 14 h. 35, nous planons au-dessus de 7.000 mètres. Nous dépassons une couche de cirri. A 15 heures, nous atteignons 8.000 mètres. Nous sommes environnés par de légers flocons de neige. Le thermomètre marque -10 environ. Nous continuons à monter et, à 15 h. 15, nous dépassons 9.000 mètres. A 15 h. 32, je jette le 109e sac de lest et, à 15 h. 36, nous atteignons notre altitude maxima. Nous planons à 10.081 mètres au-dessus de la sphère terrestre.

Senouque essaie sa force au dynamomètre; alors qu'à terre l'aiguille s'arrêtait à 105, elle dépasse maintenant 110. J'essaie à mon tour; l'aiguille marque 155, alors qu'avant le départ elle n'indiquait que 140. Nos appareils débitent 5 litres d'oxygène à la minute et nous ne sommes nullement incommodés par la raréfaction de l'air.

Nous nous penchons sur le bord de la nacelle, la terre nous apparaît parfaitement nette. Nous distinguons les villages, les routes, les arbres qui les bordent et jusqu'à l'ombre qu'ils projettent. La surface du globe nous semble légèrement concave. Notre regard embrasse un panorama dont nous croyons pouvoir évaluer le diamètre à 250 kilomètres environ. Au delà, la vue est limitée par un rideau de brume. Le thermomètre est descendu à -18 degrés, mais l'absence totale de vent nous rend cette température très supportable. Nous n'avons plus que trois sacs de lest que nous conservons pour la descente, et notre provision d'oxygène s'épuise rapidement. Aussi décidons-nous de commencer à descendre.

La manoeuvre de la soupape dans les hautes altitudes est très délicate. Les ressorts qui actionnent les deux clapets sont constitués par six élastiques Sandow; lorsque le froid devient intense, il est toujours à craindre que le caoutchouc ne devienne cassant. Aussi, entr'ouvre-t-on à peine la soupape, et n'est-ce pas sans une certaine angoisse que l'on écoute si elle s'est bien refermée. De plus, il est indispensable d'amorcer la descente par une rupture d'équilibre aussi faible que possible. Une manoeuvre un peu brutale provoquerait une vitesse de chute qui s'accélérerait et qu'il deviendrait impossible d'enrayer étant donné le peu de lest dont on dispose. A 15 h. 40, je commence donc à soupaper et, après dix minutes d'efforts, nous constatons un léger mouvement de descente. A 16 h. 14, nous ne sommes plus qu'à 8.000 mètres.

LE PREMIER CLICHÉ PHOTOGRAPHIQUE IMPRESSIONNÉ A PLUS DE10.000 MÈTRES D'ALTITUDE. Dans la nacelle de l'Icare: MM. Maurice Bienaimé et Jacques Schneider, photographiés par leur compagnon, M. Albert Senouque. Les aéronautes portent les masques respiratoires reliés aux obus d'oxygène; on voit, à droite, fixé aux cordages, le baromètre dont l'aiguille indique, sur le cylindre, l'altitude atteinte à ce moment.

La descente s'accélère et nous voyons le parachute équatorial s'ouvrir graduellement. 16 h. 20, et nous voici à 7.000. Les précédents mille mètres ont été descendus en six minutes. C'est trop rapide. Nous jetons un des trois sacs de lest qui nous restent. 16 h. 45. Nous voici à 5.000 mètres environ. La contraction des gaz pendant la descente a fait prendre à notre ballon une forme légèrement fusiforme et cette déformation a sa répercussion sur le parachute, qui a des mouvements ondulatoires inquiétants. A 3.000 mètres, nous quittons les masques respiratoires. Nous nous rapprochons rapidement de la terre et, à 19 h. 5, nous nous apprêtons à effectuer l'atterrissage. Nous arrivons sur une route; je jette le dernier sac de lest, les tubes d'oxygène, le sac à bâche, pour essayer d'éviter les fils télégraphiques, mais en vain. Ironie des choses, après nous avoir allègrement enlevés dans la haute atmosphère, notre coursier est incapable de nous faire franchir un obstacle de 3 mètres de haut. Après une courte lutte, les fils télégraphiques et les branches d'arbres nous livrent passage et l'atterrissage s'effectue sans encombre dans un champ voisin. Il est 17 h. 10. Nous sommes à deux kilomètres de Châtillon-sur-Seine. Nous avons donc parcouru un peu plus de 200 kilomètres à vol d'oiseau. Notre ascension ayant duré 4 h. 54, nous trouvons une vitesse moyenne de 40 kilomètres.

Au point de vue physiologique nous pouvons donc affirmer que l'organisme humain, grâce au complément d'oxygène que nous lui avons fourni, résiste parfaitement pendant un laps de temps assez considérable à une dépression de 545 millimètres, correspondant à une altitude d'environ 10.000 mètres.

Il est juste d'ajouter que, si l'organisme ne se ressent pas d'une façon immédiate d'une pareille dépression, il n'en est pas moins assez sérieusement éprouvé dans la suite. Le coeur, battant à la cadence de 110 pulsations à la minute, produit dans les artères et dans les veines une pression égale à une colonne de 25 centimètres de mercure environ. Lorsque la pression extérieure est réduite à 210 millimètres, alors que la pression interne est de 250 millimètres, il se produit dans les tissus du système circulatoire une tension considérable, et il est certain qu'une rupture artérielle ou une extravasation veineuse sont toujours à craindre.

Voici quelques mots sur les différents troubles qui résultèrent pour chacun de nous de cette ascension.

Albert Senouque éprouva simplement une profonde dépression physique... Jacques Schneider se réveilla le lendemain avec les veines du pied gauche fortement enflées et fut pris, après le déjeuner, de phénomènes d'essoufflement qui durèrent une heure environ. Le surlendemain il constatait une légère hémorragie intestinale. Pour ma part, je ne ressentis d'abord rien, mais quarante-huit heures après j'éprouvai une certaine oppression suivie de courbature cardiaque. Pour donner une idée de la pression subie dans les artères, je citerai le fait suivant: le docteur Héron de Villefosse, qui avait pris ma tension artérielle la veille de l'ascension, constata au retour que de 23 elle était tombée à 16...

Nous n'avons ressenti ni les uns ni les autres la moindre douleur dans les oreilles, grâce probablement à la fréquence des mouvements de déglutition que nous avons faits, dans le but d'assurer la perméabilité de la trompe d'Eustache et de maintenir le tympan entre deux pressions sensiblement égales.

En résumé, il semble résulter de nos constatations que les accidents qui se produisent au cours des ascensions élevées dépendent moins du défaut d'équilibre entre les pressions externe et interne que du manque d'oxygénation des éléments essentiels du sang. Et nous sommes fondés à tirer cette conclusion, puisqu'il a suffi d'assurer à nos poumons un apport régulier d'oxygène pour nous mettre tous trois à l'abri de troubles graves.

Quelle est la limite extrême au-dessus de laquelle la vie deviendrait impossible? Quelle dépression faudrait-il atteindre pour provoquer la rupture finale de notre équilibre organique? C'est ce que nous ne pourrons savoir que par l'expérience, c'est-à-dire en essayant de nous élever encore plus haut, et nous espérons bien y réussir.Maurice Bienaimé.

Copyright by Pierre Loti, 1913.

Lundi, 23 septembre.

Aujourd'hui, pour la première fois, j'assiste à une répétition dela Fille du Ciel. C'est sans décors, sans costumes, en tenue de ville, dans une salle nue, dépendant du théâtre. Oh! l'étrange impression d'entendre les acteurs direnoetyes, d'écouter mes phrases que je reconnais bien mais qui me font l'effet de s'être amusées à se déguiser en phrases anglaises... Je ne sais plus par qui fut énoncé l'axiome: une traduction, c'est l'envers d'une broderie. Je ne prétends pas qu'elle fût merveilleuse, la broderie que nous avions faite, et je reconnais d'ailleurs que l'envers en a été recoloré avec une habileté consommée; mais, quand même, c'est toujours un envers. Mise Viola Allen me paraît une idéale impératrice, et, malgré son chapeau parisien si en contraste avec les choses qu'elle doit dire, sa voix donne le petit frisson quand elle s'anime; à la scène finale, je vois même de vraies larmes perler au bord de ses jolis yeux vifs, qu'il sera facile de rendre délicieusement chinois en les retroussant au coin avec des peintures. Comme toutes les femmes ont l'air honnête dans ce théâtre! Les gentilles petites actrices chargées des rôles secondaires sont tellement correctes elles aussi, tellement comme il faut, et se tiennent comme des jeunes filles du monde. Mais, dans cette salle où sans doute je vais revenir tant de fois m'enfermer, il fait triste, de la tristesse particulière à tous les théâtres quand les illusions du soir y cèdent la place à la lumière appauvrie du jour.

Libéré à 4 heures, je circule au hasard, en auto, dans les rues que je n'avais pu voir encore animées par la pleine activité des jours de travail. La foule qui parle toutes les langues, les femmes aux allures décidées sans effronterie, les hommes tout rasés sous de larges casquettes, marchent vite, indifférents au fracas des chemins de fer suspendus ou souterrains.

A un angle de Broadway, sous les passerelles de ferraille ébranlées par le continuel passage des trains express, voici un rassemblement qui grossit, qui bourdonne; les voitures sont arrêtées, les policemen s'agitent, on dirait une émeute. Tout ce monde regarde avidement un tableau-noir sur lequel, de temps à-autre, quelqu'un ajoute un signe à la craie. Les jumelles, les monocles, les innombrables lunettes d'or sont braqués là-dessus, comme si le sort du monde allait s'y inscrire, et, chaque fois qu'un nouveau chiffre y apparaît, c'est tantôt un silence morne chez les spectateurs, tantôt une joie délirante avec des battements de mains et des cris. Qu'est-ce que ça peut bien être?--le cours de la Bourse?--Non, tout simplement, il s'agit de certain jeu de paume national; une grande partie se dispute en ce moment à la campagne, l'équipe de New-York contre celle d'une ville voisine, et un ingénieux système automatique apporte ici au marqueur l'indication des coups... Et tous ces hommes, que l'on croirait si positifs, se passionnent à ce point! Il faut en vérité que cette race, issue de toutes nos races vieillies, se soit retrempée de jeunesse sur le sol d'Amérique. Et j'admire surtout combien ces implantés d'hier ont déjà pris l'amour du clocher,--d'où découle nécessairement l'amour plus noble de la patrie.

Rassemblement de foule dans un carrefour.

Les gratte-ciel! Il faudra beaucoup de temps pour que mes yeux s'y résignent. Si encore ils étaient groupés, une avenue qui en serait bordée arriverait peut-être à un effet de fantastique beauté. Mais non, ils surgissent au hasard, alternant avec des bâtisses normales ou parfois basses; alors on dirait des maisons atteintes par quelque maladie de gigantisme, et qui se seraient mises à allonger follement comme les asperges en avril. Ce qui me déroute, habitué que j'étais aux villes de pierre comme en France ou aux villes de bois comme on Orient, c'est de ne voir ici que de l'acier, du ciment armé, des briques sanguinolentes, et surtout je ne sais quelle composition d'un brun rouge qui donne des maisons en chocolat, même des églises, des clochers en chocolat. Voici, dans la cinquième avenue, qui est comme on sait le quartier des milliardaires, l'habitation des Vanderbilt, en pur style moyen âge et en pierre pour de vrai; on l'aimerait dans un parc, sous de vieux chênes; mais un voisin gratte-ciel la surplombe et l'écrase. Voici une cathédrale gothique, capable de rivaliser avec les nôtres; mais les gratte-ciel d'à côté montent plus haut que ses flèches aiguës; alors elle est diminuée au point de ressembler à un joujou de Nuremberg. Au bord de l'Hudson, tel autre richissime a eu la fantaisie impériale de se faire construire le château de Blois, avec des pierres apportées de France, et ce serait presque une merveille; mais derrière, plus haut que les donjons et les girouettes, monte bêtement un gratte-ciel couronné d'une réclame lumineuse; alors cela n'existe plus. Cette ville, qui regorge de coûteuses magnificences, a poussé d'un élan trop rapide et trop fougueux; il me paraît qu'elle aurait besoin d'être coordonnée, émondée, et surtout calmée.

L'Hôtel de Ville de New-York, dominépar un immeuble à trente-cinq étages.


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