L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913(Agrandissement)Ce numéro contient:1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 13:La Rue du Sentier, de MM. Pierre Decourcelle et André Maurel;2°Un Supplément économique et financierde deux pages.LES ÉMERVEILLEMENTS DE NOS BRAVES SÉNÉGALAIS A la revuede Longchamp: le monstre volant qui passe et le casque qui flamboie.Photographies J. Clair-Guyot.NOS CORRESPONDANTS DE GUERRELa seconde guerre des Balkans, soudaine et violente, sera vraisemblablement de courte durée. Mais elle a une telle importance, tant au point de vue de ses conséquences politiques possibles que par la valeur et l'entraînement des adversaires en présence, que l'Illustrationne pouvait hésiter à envoyer de nouveau sur le théâtre des opérations quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs.La Bulgarie se trouvant encerclée d'ennemis, il n'était pas possible de rejoindre ses armées. Nous avons donc demandé à M. Alain de Penennrun de se rendre cette fois en Serbie, d'où il a aussitôt gagné la Macédoine, tandis que M. Jean Leune, qui n'avait pas quitté la Grèce, rejoignait l'armée hellénique.D'autre part, notre brillant collaborateur, le peintre militaire Georges Scott, qui a rapporté de ses deux campagnes en Thrace de si impressionnantes images de guerre, a bien voulu repartir vers les nouveaux champs de bataille pour y étudier sur le vif, après le soldat bulgare, le soldat grec.SUPPLÉMENTS D'ARTA côté des pages d'actualité, nous publierons cet été de nombreuses pages d'art.Parmi les suppléments en couleurs qui seront encartés dans nos numéros, et dont le tirage a été particulièrement soigné, nous pouvons dès maintenant citer:Le Calme du soir, parVan der Weyden(Salon de 1913);La première Pipe, parCodde(musée de Lille);Le jeune Mendiant, parMurillo(musée du Louvre);Intérieur de la cathédrale de Delft, parE.-M. de Witt(musée de Lille);Jeune fille, parGreuze(musée du Louvre).COURRIER DE PARISAU BORD DE L'EAUEmmené sans résistance par deux amis, j'ai passé le dimanche de la semaine dernière aux environs de Paris--un peu loin--sur les bords de la Seine où nous avions projeté de déjeuner dans un restaurant-guinguette. Le temps était gris, presque morose, mais teinté de ce calme et de cette douceur qu'ont précisément certaines journées dédaigneuses du soleil.Temps d'hôpital, qui me ouate le coeur... temps soucieux, réfléchi, temps chagrin, temps qui pense et qui fait penser, temps de cendre où les nuages, en composant un autre ciel, ne remplacent pas le vrai qu'ils voilent. On dirait que ces temps-là, d'une langueur déterminée, ne sont pas le fait du hasard ni de la malchance, mais que choisis, voulus, ils ont été commandés pour mieux s'adapter au caractère du paysage et répondre plus directement en nous à des nuances de sensations, à des saveurs de sentiments. Or j'ai toujours eu, je ne m'en cache pas, une étrange, une exquise et coupable faiblesse pour ce temps gris des dimanches désoeuvrés, le temps de perle malade, qu'il fait souvent au bord de l'eau, dans un endroit de plaisir facile, et retiré, qui prétend être gai sans se douter une seconde de son enivrante tristesse...Voici le lieu, cent fois vu, parcouru, visité, qui peut n'être jamais le même, changer de place et de nom, mais qui reste toujours pareil, éternel décor d'un des fréquents états d'âme de notre jeunesse passagère.C'est d'abord, en entrant dans les petits jardins compliqués et sinueux, une fraîcheur de berge qui vous prépare, qui vous chuchote dans le dos: «La rivière n'est pas loin.» On traverse des bosquets où sur des tables hardiment peintes, d'un vert de rainette, la blancheur du linge humide et lourd vous touche déjà les mains. Le sol est élastique et mou, l'herbe épaisse et bien lavée. Une odeur de mousse, de vase et de cuisine vous remplit la tête. Et brusquement, c'est le bord de l'eau, àproximité d'une île, de l'île invariable que chacun affirme «pouvoir gagner aisément à la nage». Tout du long, des couverts sont mis, contre de grands arbres, des peupliers d'Italie poussés de côté, qui partent de la rive pour aller obliquement au-dessus du fleuve, comme s'ils voulaient pêcher à la ligne dedans. Ils s'y reflètent, de telle sorte qu'on ne sait plus si c'est le flot en bas ou la brise en haut qui fait clapoter leurs milliers de feuilles menues. Tour à tour de couleur différente à l'endroit et à l'envers, elles miroitent ainsi que des verroteries dont elles ont le bruissement frivole et cristallin, et nos yeux sans défense s'y prennent comme des alouettes. Au bout du chemin en pente et souillé, près du ponton rustique, se frottent l'une contre l'autre avec un grincement de chaîne usée les barques plates comme des barques de passeur... les barques sans gouvernail, toujours un peu défoncées, les barques vides qui sont «les chevaux de bois de l'eau». Sur leur plancher pourri bouge une flaque saumâtre d'où sort une grosse pierre attachée par une corde et qui semble retirée du cou d'un noyé.La terrasse est déjà pleine de monde: familles, jeunes gens, ménages, réguliers ou libres, couples discrets, amoureux d'une effronterie ingénue, et une complaisance générale, une familiarité indulgente et tacite rapproche --même dispersés--tous les convives de ce petit banquet de la vie. On se regarde, on s'excuse, on se pardonne,... sans jamais rien, même chez les aînés, qui blâme ou qui s'indigne. Ce n'est pas l'heure ni l'endroit des sévérités inopportunes, et le plus sage, s'il est là, se sent avec modestie une âme qui n'en mène pas large, une pauvre âme sentimentale de banlieue, de bastringue mélancolique...En effet, la gaieté qui se manifeste en ces maigres jardins et à ces instants dérobés est spéciale, sans exubérance. En montrant sa fatigue elle la communique. C'est de l'allégresse avachie. Les groupes, isolés parmi le chétif Eden des buissons, des malingres verdures, n'étalent à terre et sur les bancs qu'une joie sans ressort, une joie allongée, inquiétante, presque grave,... et tout, je ne sais pourquoi, même les cris, les éclats, les rires, les chansons, les poursuites dans les branches, tout dégage une impression particulière que, sous le vague sourire avec lequel on lui fait bon accueil, on a l'équivoque étonnement de sentir à la fois grisante et douloureuse...Ici l'esprit, le coeur, les pensées ont une tournure à part, inclinée à la veulerie, au désenchantement. Tout en nous se laisse aller, coule, coule comme l'eau tentatrice et douteuse. La force de vivre est engourdie et l'on préfère les molles ritournelles du regret au cantique de l'espérance. Qui peut dire à quoi nous fait songer alors, à quel monde de choses, à quelinexprimabledélicieux et qui nous étouffe, le simple bruit monotone et sec des capsules, au tir du bout de l'allée... le gémissement rythmé de la balançoire? N'est-ce pas moi qui suis visé par les invisibles carabines? Chaque plomb met en miettes la coquille d'oeuf de notre coeur fragile et léger que le sang fait danser en nous comme à la pointe d'un jet d'eau..., et la vue du portique ébranlé jusqu'aux racines par le coup de jarret d'une buveuse de l'air nous donne le vertige. Nous suivons d'un oeil qui n'est plus à nos ordres, qui nous échappe et qui s'éloigne d'elle, la jupe que berce le vent... nous sommes incapables de formuler, nous ne comprenons pas ce que nous éprouvons, nous ne pénétrons pas l'absurde et langoureux mystère en vertu duquel à cette heure la moindre valse nous déchire et la polka peut devenir navrante. Nous subissons, pris, enlacés, le morbide étourdissement. Nous sommes pareils à ces dormeurs éveillés que lehaschichimmobilise en décuplant leur lucidité. Comme en un rêve doux et un peu malsain nous voyons et entendons tout sans y participer. Spectateurs inertes et gorgés d'impressions aiguës, nous sommes accablés par trop de souvenirs, d'idées compliquées, trop de petites angoisses qui viennent d'ailleurs et ne restent pas là, nous entraînent ailleurs aussi. Le bizarre dédoublement qui se fait en nos cerveaux surexcités! Nous assistons à d'insignifiantes et banales scènes dont nous sommes par l'esprit à des milliers de lieues... et les plus hautes pensées, la mort, l'énigme de la vie... le pourquoi du mal et de la souffrance s'éveillent en nous, tout à coup, nous habitent... parce qu'un bouchon est parti, que des assiettes se choquent, ou bien que les mesures d'une mazurka se sont mises à sautiller... Et voilà qu'une tristesse d'une surprenante volupté est créée aussitôt par ce contraste inattendu. Nous voudrions y résister, nous ne le pouvons pas. Nous sommes sous les mancenilliers de la bohème. Il y a de l'agonie et du suicide dans l'air. Nous sentons circuler dans nos veines heureuses l'indéfinissable poison. Notre âme prend son absinthe.Il faut--puisque nous y sommes--que nous buvions jusqu'au fond du gros verre le breuvage exquis et bourbeux. Et tout nous enchante, obtient de nos lèvres entr'ouvertes un pâle sourire crispé. Nous nous mêlons, le plus près possible, à cette humanité qui n'est pas la nôtre, dont nous n'avons pas l'habitude et à laquelle cependant nous nous trouvons attachés et comme accouplés à cette minute par d'obscurs et tendres liens. Nous vibrons au frôlement des moindres détails, nous sommes desharmonicasde sensibilité tendue, nerveuse et maladive. Et nous recevons aussi le renvoi immédiat de notre sympathie facile et dégradée. Les regards se rencontrent et s'abordent sans gêne. On se parle sans ouvrir la bouche. Enfin, si tout à coup, dans le silence intermittent, un piano mécanique fêlé, pris d'hystérie, jette à travers les feuillages l'égrènement de ses arpèges, nous avons de la peine à ne pas laisser pétiller à nos yeux la mousse des pleurs, cettepiquetted'émotion à quatre sous que nous versent la mélodie du trottoir et le concerto de la barrière.Il nous jaillit alors à l'esprit, en un rétrospectif éclair, que notre trouble a sa source lointaine et profonde dans les pages immortelles d'une écoeurante et tragique vérité où Daudet et Maupassant ont décrit, épuisé et pour ainsi dire tari, ce même genre de sensations, louches et suaves, ce pervers et sensuel malaise qui nous prend dans les bals-musettes des dimanches, au bord de l'eau, sur ces rives riantes et gluantes où la pensée, comme le pied, glisse toujours un peu dans la boue... même quand elle veut s'embarquer, et s'envoler... car les rames ont beau vouloir les imiter, ce ne sont pas des ailes.Henri Lavedan.(Reproduction et traduction réservées.)Après la remise des drapeaux et étendards par leprésident de la République: les détachements rangés en ligne, pour le salut au chef de l'État.LA REVUE DU 14 JUILLET 1913Il faut retenir cette date. Elle aura dans le souvenir français une signification éloquente. Elle se fixe dans notre histoire en chiffres clairs. Elle sonne haut et net comme la voix d'un peuple. La revue du 14 juillet 1913, qui restera la grande revue, la revue de nos deux armées, métropolitaine et coloniale, la revue des quarante drapeaux, fut une apothéose admirable de nos énergies civiques et militaires ralliées sous nos trois couleurs. Il est donc vrai que l'enthousiasme ne se lasse point et que, tout au contraire, il ne connaît point de limites prévues, mesurées à l'avance, quand il tient aux ardeurs de l'âme nationale. Il est donc vrai qu'un peuple sait être reconnaissant des sacrifices qu'on lui demande, avec raison et avec justice, et que le courage civique, autant que l'abnégation militaire, est puissamment compris par l'intelligence des foules. Le spectacle que la population parisienne a donné, lundi dernier à Longchamp, aux membres de notre Parlement mêlés au public des tribunes, ne sera pas de sitôt oublié de ceux-là mêmes qui ont pu un instant se tromper sur la pensée nationale.La foule, accourue sur le terrain de la revue, ne saurait être exactement évaluée en chiffres. Etaient-ils quatre cent mille ou cinq cent mille, ces Parisiens qui, depuis l'aube précoce, avaient, par toutes les issues de la ville, gagné en hâte et en joie le lieu du rendez-vous patriotique? Tout ce qui, dans notre grande et toujours frémissante capitale, avait pu venir au drapeau était là, à la lisière du Bois, sur le bord des pelouses, recueillie dans son attention, vibrante dans son orgueil. Et quelle importance alors devant une telle masse qui prétend elle aussi être consciente, quelle importance pouvait bien alors prendre l'opposition des dix ou quinze mille égarés ou indécis qui, dans les déclamations de meetings internationalistes, émettent l'extravagante prétention de représenter le peuple de Paris.Dès 7 heures du matin, on avait été obligé de refuser à quarante mille personnes, munies de cartes cependant, l'entrée des tribunes déjà envahies. La police avait mis plus d'une heure à dégager le terrain réservé aux troupes. On savait que le spectacle, en sa beauté traditionnelle, comportait, cette fois, un pittoresque inédit dû à la présence de divers détachements de tirailleurs algériens, annamites, sénégalais, de spahis et de cavaliers soudanais. En outre, on voulait assister à la scène grandiose de la distribution, par le président de la République, des drapeaux, à la gendarmerie, et aux régiments métropolitains de formation récente, ainsi qu'à la remise de la croix de la Légion d'honneur au drapeau du 1er Sénégalais qui pourrait suffire à lui seul à évoquer tous les fastes africains.Le drapeau du 1er régiment de tirailleurs sénégalais,décoré de la Légion d'honneur, et sa garde, derrière les faisceaux.--Phot. J. Clair-Guyot.Les tirailleurs indo-chinois au port d'armes, avant lepassage du président de la République.A 8 heures, toutes les troupes qui doivent participer à cette belle fête militaire sont rangées face aux tribunes, sur trois lignes, sous le commandement du général Michel, gouverneur militaire de Paris. A ce moment, le canon tonne et le cortège présidentiel débouche, au milieu des acclamations, par la route de la Cascade. On ovationne à la fois le président de la République et le ministre de la Guerre, M. Etienne, qui se trouve dans la même voiture et dont on sait la collaboration énergique avec le président du Conseil, M. Louis Barthou, pour obtenir le vote de la loi de trois ans. Après que la voiture du Président, à côté de laquelle galope le général Michel et que suivent tous les attachés militaires étrangers, a passé sur le front des troupes, M. Poincaré s'avance vers les détachements des corps qui doivent recevoir un drapeau ou un étendard et qui sont rangés devant la tribune présidentielle. Ils représentent la gendarmerie, et, avec une douzaine de régiments métropolitains, quatre régiments d'artillerie coloniale, les six régiments d'infanterie coloniale mixte du Maroc, cinq régiments de tirailleurs algériens, les 2e, 3e et 4e régiments de tirailleurs sénégalais, le 1er régiment de tirailleurs annamites; le 4e régiment de tirailleurs tonkinois, les 1er, 2e et 3e régiments malgaches, le régiment indigène du Tchad, le régiment indigène du Gabon. Immobile, très droit, avec son visage toujours grave et recueilli, le président de la République en l'une de ces courtes allocutions où il sait si bien exprimer, en quelques mots métalliques et bien frappés, ce que tout notre pays sent et pense, a répété à tous ces défenseurs de toutes les France d'au delà des mers la confiance que la patrie mettait en eux. Puis, au milieu de l'émotion générale, il a remis à chaque délégation le drapeau qui lui revenait, et décoré--en l'embrassant, aux acclamations de la foule--le drapeau du 1er tirailleurs sénégalais, d'une croix bien gagnée et qui sera le fétiche de nouvelles victoires.Notre armée noire, qui depuis tant d'années, et à peu près chaque jour, fut la première à la peine, partout, dans cette Afrique où l'on continue de se battre, fut, cette fois, la première à l'honneur dans ce Paris dont la population, mieux que nulle autre, s'entend à fêter l'héroïsme. Les tirailleurs, sous le commandement du général Gouraud revenu du Maroc, et les spahis noirs furent, tous ces jours-ci, les enfants chéris de notre capitale. On les acclama à la revue, au défilé. Et de mille façons la sympathie populaire se manifesta à ces beaux soldats bronzés, presque tous décorés de la médaille militaire ou coloniale, et qui ne cessaient d'intéresser la foule parisienne par leurs silhouettes pittoresques et leurs attitudes martiales, avec aussi leurs étonnements et leurs joies naïves, lorsque, par exemple, dans le ciel de la revue, ils virent passer le dirigeable. On a fait tout ce que l'on a pu pour leur rendre agréable ce séjour à Paris. Le Cercle du soldat, l'oeuvre si intéressante de M. René Thorel à qui devaient aller tous les concours a donné une réception--que présidait le général, Michel ayant à ses côtés le général Dodds--avec jeux, spectacle et rafraîchissements, en l'honneur des soldats indigènes, dont les officiers avaient été fêtés la veille au cercle militaire. Et lorsque, mardi soir, la musique des tirailleurs, lanouba, qui, déjà, avec ses curieux instruments, s'était fait entendre le samedi d'avant au concert à la garden-party de l'Elysée, sortit de l'École militaire et traversa en retraite les rues de Paris, une foule énorme leur fit cortège et les ramena, en triomphe, à leur quartier.LA REVUE DU 14 JUILLET.--Le défilé des chiens sanitaires.Les tribunes du pesage de Longchamp. Moulin et château de Longchamp. La Cascade.Piste. Troupes spéciales. Infanterie. Artillerie, et plus loin cavalerie. Matériel d'aviation.Les troupes massées sur le champ de courses avant le défilé.Amorce des tribunes. Le moulin. Château de Longchamp.LA REVUE DU 14 JUILLET, VUE DU DIRIGEABLE «COMMANDANT-COUTELLE».--La foule aux abords de l'hippodrome.Photographies Bergeron.(Agrandissement)LA ROUTE DES PYRÉNÉESAprès avoir obtenu des pouvoirs publics les crédits nécessaires pour établir laRoute des Alpeset avoir fourni lui-même une subvention importante, le Touring-Club s'est proposé d'établir uneRoute des Pyrénées. Se développant de Hendaye au cap Cerbère, du pays basque au pays catalan, cette route unirait l'Océan à la Méditerranée, en traversant une série de paysages aussi beaux que variés; elle présenterait une longueur totale de 734 kilomètres, dont 119, répartis sur divers points du parcours, sont à construire.Le projet est encore à l'étude; mais, dès maintenant, la Compagnie du Midi a tenu à le réaliser dans la mesure possible, en créant des services d'autocars qui font partie d'un vaste programme ayant pour but de développer le tourisme dans toute la région pyrénéenne.La semaine dernière, M. Guffet, chef de l'exploitation de la Compagnie du Midi, et M. Leverve, sous-chef de l'exploitation de la Compagnie d'Orléans, inauguraient avec quelques invités le circuit Cauterets-Luchon-Argelès-Gazost, qui emprunte une des plus belles parties des Pyrénées classiques: vallées de Cauterets et de Gavarnie; cols de Tourmalet, d'Aspin, de Peyresourde; Luchon, Saint-Bertrand-de-Cominges, d'où l'on gagne la route de plaine pour toucher Capvern, Bagnères-de-Bigorre, Lourdes et Argelès.LES PYRÉNÉES INCONNUES.--Mgr de Carsalade du Pont, évêqued'Elne et de Perpignan dans son abbaye de Saint-Martin du Canigou (1.065 mètres).Dans quelques jours, deux autres services commenceront à fonctionner dans les Pyrénées inconnues. Tous deux partiront de Font-Romeu, un des points les plus pittoresques de notre admirable Cerdagne française. Un des services conduira les touristes à Ax-les-Thermes: l'autre, les mènera à Quillan en traversant le plateau sauvage du Capcir et ces magnifiques gorges de l'Aude qui peuvent rivaliser avec les gorges les plus célèbres des Alpes.Au mois de septembre, les auto-cars excursionneront dans le pays basque et emmèneront les touristes jusqu'à Pampelune.Si, comme on l'espère, l'exploitation de ces nouveaux services donne de bons résultats, on les multipliera dès l'année prochaine.D'autre part, la Compagnie du Midi a résolu d'électrifier son réseau pyrénéen et elle vient de construire à Soulom, près de Pierrefitte-Nestalas, une usine hydro-électrique alimentée par les gaves de Gavarnie et de Cauterets, qui fournira une partie du courant nécessaire. A la fin de ce mois, la traction électrique sera réalisée entre Perpignan et Villefranche. De cette curieuse petite ville fortifiée partira la ligne de Vernet-les-Bains, qu'il est question de prolonger jusque vers le sommet du Canigou. A travers les aulnes, les magnolias, les châtaigniers, on arriverait ainsi devant l'admirable abbaye de Saint-Martin-du-Canigou, monastère-château fort du onzième siècle, campé à 1.065 mètres d'altitude, et dont les moines aménagèrent, les premiers, les bains du Vernet.«Il serait difficile, écrit J. d'Elne, d'imaginer un site plus pittoresque. L'abbaye, placée comme sur une étagère, au pied d'un immense rocher qui la domine, surplombe elle-même à pic et à une très grande hauteur la vallée de la Ridourte. Autour d'elle, les contreforts du Canigou décrivent un cercle étroit et l'enferment dans d'infranchissables remparts. Une végétation luxuriante a poussé dans ce chaos; des chênes, des châtaigniers, des bouleaux, des hêtres croissent dans les anfractuosités et abritent sous leurs ombrages une flore vigoureuse, remarquable par la richesse de ses formes et de ses coloris.» La physionomie de l'abbaye s'harmonise merveilleusement avec le cadre qui l'entoure. Son architecture est simple, rustique même. L'église, orientée vers le levant, semble posée en l'air sur la saillie d'un roc: on n'y peut accéder que par des escaliers.» L'église abbatiale est, avec sa crypte, un type très curieux, et peut-être unique, du style roman-byzantin. Elle date de la dernière moitié du dixième siècle, et fut consacrée en 1009.» A la Révolution, l'abbaye tomba dans le domaine national. Peu à peu les voûtes s'effondrèrent, les murs s'écroulèrent, et, en 1835, elle n'était plus qu'un amas de ruines.» Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, a racheté ces ruines en 1902; peu à peu il a restauré l'antique abbaye qui, aujourd'hui complètement reconstituée, ouvre ses portes hospitalières à la foule des visiteurs.»Et, chaque saison, malgré son grand âge, l'exquis prélat quitte la crosse épiscopale pour l'alpenstock, et vient, avec une bonne grâce inexprimable, faire aux touristes les honneurs de sa montagne, d'où il contemple en souriant cette région privilégiée qu'il a lui-même appelée le Paradis des Pyrénées.Rappelons, en terminant, que deux chemins de fer transpyrénéens sont en cours d'exécution: l'un, d'Ax-les-Thermes à Bourg-Madame, constituera la ligne de plus courte distance entre Toulouse et Barcelone; l'autre, d'Oloron au Somport, permettra d'aller directement de Paris à Madrid par Pau.Grâce à ces initiatives multiples, dues en grande partie au nouveau directeur de la Compagnie du Midi, M. Paul, il est permis d'entrevoir à bref délai un développement considérable du tourisme dans les Pyrénées. Un chiffre peut, d'ailleurs, fixer les idées: la recette kilométrique du chemin de fer de Cerdagne, naguère évaluée à 2.000 francs, atteint actuellement 17.000 francs.F. HonoréLe drapeau du 1er étranger (Bel-Abbès).Le drapeau du 2e étranger (Saïda).LA LÉGION ÉTRANGÈREPhotographies J. Geiser, Alger.La reproduction des photographies illustrant cet article est autorisée.--Le correspondant-photographe deL'Illustrationà Alger, M. Geiser, mettra gratuitement des épreuves à la disposition des journaux allemands soucieux de compléter leur documentation sur la Légion étrangère.Ces derniers jours, une partie de la presse allemande a recommencé, avec une violence nouvelle, sa campagne favorite contre notre légion étrangère. Cette fois, les feuilles pangermanistes ont raconté qu'un de nos officiers, le colonel Pierron, aurait fait fusiller à Oran un légionnaire allemand de dix-sept ans, bien que celui-ci, un nommé Muller, eût été gracié par le président de la République. Ce jeune Allemand avait été porté déserteur et était revenu après trois jours et demi d'absence. Telle est la fable qui, par son invraisemblance grossière, ne méritait même pas un démenti. Cependant, des journaux français ont enquêté pour savoir ce qui avait pu, dans la réalité des faits, donner un sens à cette singulière histoire, et voici les renseignements qui furent recueillis par leMatin:Salle d'honneur du 1er régiment.Salle d'honneur du 2e régiment.Un légionnaire, nommé Hans Muller, et qui n'était pas Allemand, mais Suisse, avait été exécuté, non pas à Oran, mais à Oudjda, il y a trois ans, à la suite d'une condamnation à mort, motivée par l'abandon de son poste en face de l'ennemi et provocation à la désertion. Le légionnaire était âgé de vingt ans révolus et le président de la République n'avait été saisi d'aucun recours en grâce en sa faveur. En outre, le colonel Pierron ne commandait pas à Oudjda en 1910 et n'avait pu être mêlé ni de près ni de loin à cette affaire. Voilà toute la vérité. Il n'empêche, comme le fait remarquer notre confrère leTemps, qu'il a suffi à un journal wurtembergeois de second ordre de lancer au hasard une nouvelle si peu sérieuse pour qu'aussitôt une grande partie de la presse allemande, des organes importants en tête, accueillent cette information et en fassent le prétexte d'une campagne d'injures contre la France et de diffamations contre la légion, traitée, une fois de plus, de «corps de déserteurs», d'«institution infâme».Insultes traditionnelles, auxquelles un ancien de la légion étrangère, M. Candau-Maurer, ripostait naguère par ces nobles paroles prononcées à l'un des banquets de l'Alliance coloniale française:«La légion est non seulement l'école de l'abnégation et de la bravoure, mais encore le lieu de refuge où tant de malheureux égarés ont pu se refaire une vie honorable. La soutenir, la défendre est, au premier chef, un devoir sacré auquel nous ne saurions faillir, car il nous est commandé par l'amour de la patrie et par la solidarité humaine et fraternelle.»Une chambrée.Chez le coiffeur.La vérité, c'est que non seulement à l'étranger, mais en France même, on est, d'une façon générale, très peu renseigné sur la légion dont l'organisation et la composition sont choses fort mal connues du grand public, du monde parlementaire, voire de certains milieux mêmes de l'armée. La psychologie des régiments étrangers, le pittoresque des divers contingents qui les alimentent et auxquels M. le général Bruneau a consacré un excellent chapitre de son dernier livre:En colonne(Calmann-Lévy, éditeur), ont fait l'objet de diverses publications, parmi lesquelles il faut citer l'étude du colonel de Villebois-Mareuil, publiée en 1896 dans laRevue des Deux-Mondes, et le livre ardent de M. Georges d'Esparbès sur laLégion étrangère. Pour l'organisation même des régiments étrangers, dont nous allons tâcher de donner un exposé précis, on pourra consulter, avec l'édition méthodique du «Bulletin officiel du Ministère de la Guerre» (2e partie, cadres et effectifs), le Recueil de documents sur la légion présenté par le lieutenant-colonel Morel (Chapelot, éditeur), un article anonyme paru dansl'Opiniondu 11 mars 1911, et le très intéressant travail surla Légion étrangère et les troupes coloniales, publié par la librairie Chapelot encore, sous la signature G. M.LES ORIGINESLa légion étrangère, qui a pour statut organique actuel le décret du 4 septembre 1864, a été créée par l'ordonnance royale de 1831. Ce n'était point un dernier vestige conservé des régiments étrangers suisses, allemands, irlandais, qui entrèrent dans les armées de l'ancien régime en France, comme chez les autres puissances. Encadrée par des officiers en majorité français, et composée en grande partie, à l'origine, par de nombreux bannis politiques, Polonais, Belges, Italiens, Allemands, Espagnols, qui étaient venus chercher un refuge chez nous, la légion avait, dès sa formation, pris un caractère très différent des régiments mercenaires dont on achète les services. Le corps comprit d'abord 7 bataillons de 8 compagnies chacun et les hommes étaient répartis par nationalité dans les bataillons qui partirent, en 1831, pour l'Algérie où les légionnaires prirent une part fort brillante aux deux sièges de Constantine, à la prise de Zaatcha. Sous le second Empire, la légion se couvrit de gloire en Crimée, en Italie, à Magenta, et au Mexique. En 1870-1871, un corps de légionnaires défend Orléans, avec l'armée de la Loire, puis combat la Commune. Les légionnaires sont de l'expédition de Tunisie; ils prodiguent l'héroïsme en Extrême-Orient, forment le noyau de la colonne du général Doods, au Dahomey, et participent à l'expédition de Madagascar. Enfin, dès que nous tirons le canon au Maroc, les légionnaires y accourent. Ils s'illustrent partout et continuent le feu, presque chaque jour, avec leur traditionnelle bravoure et leur admirable résistance de vieux soldats d'un corps où, seul, le service à long terme a été maintenu. Tels sont les états de service--trois quarts de siècle de combats presque ininterrompus--de cette troupe d'élite dont les attaques si directement intéressées des journaux francophobes voudraient tenter de priver notre défense nationale.A LA LÉGION.--Dans la cour de la caserne du 1er étranger,à Bel-Abbès: l'aération de la literie.ORGANISATION ET RECRUTEMENTL'organisation actuelle de la légion comporte, pour plus de 12.000 hommes, 56 compagnies réparties en 13 bataillons formant 2 régiments, dont les dépôts respectifs sont à Sidi-Bel-Abbès et Saïda, plus un bataillon de marche, soit plus de 6.000 hommes par régiment, ce qui constitue l'effectif de 3 régiments au moins de l'organisation normale.La loi du 7 juillet 1900 classe la légion étrangère avec les tirailleurs algériens et les bataillons d'infanterie légère d'Afrique dans la catégorie de réserve de l'armée coloniale, bien qu'en fait l'emploi de la légion comme troupe d'occupation permanente coloniale soit consacré depuis bientôt trente ans.Le recrutement des régiments étrangers s'opère exclusivement par voie d'engagements volontaires, dont la durée est uniformément fixée à cinq ans, et de rengagements.Les engagements volontaires pour la légion sont contractés au titre étranger, et l'on entend par titre étranger la situation, la condition, l'état militaire del'étranger non naturaliséservant par engagement ou par rengagement dans les régiments étrangers. Cette conditionest partagée par le Françaisqui contracte un engagement volontaire dans ces régiments, sauf l'exception prévue par l'article 11 de l'instruction ministérielle du 20 février 1902 spécifiant que «les jeunes Français qui n'ont pas encore satisfait à leurs obligations militaires peuventexceptionnellementêtre autorisés par le ministère de la Guerre à contracter un engagement volontaire de cinq ansau titre françaisdans les régiments étrangers».Le déjeuner du poste, à l'entrée de la caserne de Bel-Abbès.Les Français qui ont contracté pour la légion un engagement au titre étranger sont liés au service dans les conditions du titre étranger pour toute la durée du contrat spécial qu'ils ont volontairement souscrit. En principe, ils ne peuvent pas obtenir de passer du titre étranger au titre français au cours de leur engagement. Telle est la règle. Par exception, néanmoins, sur autorisation spéciale du ministre et après examen de leur situation particulière, quelques légionnaires français engagés au titre étranger sont parfois autorisés à passer du titre étranger au titre français. La condition essentielle habituellement exigée de ceux qui sollicitent cette faveur est de ne pas avoir d'antécédents judiciaires.La durée des rengagements, dans les régiments étrangers, varie d'un à cinq ans; ils sont renouvelables jusqu'à une durée totale de quinze ans de services, pour le personnel servant au titre français comme pour celui servant au titre étranger. Ces rengagements ne peuvent être contractés que par les militaires de ces régiments présents au corps et par continuation de service. Les seuls militaires des régiments étrangers pouvant être admis à rengager au titre français dans ces régiments sont ceux qui servent au titre français et qui, nous venons de le voir, constituent l'exception. 11 faut ajouter que les légionnaires d'origine étrangère qui viennent à obtenir la nationalité française par voie de naturalisation sont considérés comme servant au titre français du jour de leur naturalisation. Dès ce moment, il leur est loisible, soit de rengager au titre français, soit de demander à passer dans un corps français.Dans les cuisines, avant le repas du matin: tout est prêt.Jusqu'en ces derniers temps, les militaires étrangers, ou servant au titre étranger, ne bénéficiaient d'aucun des avantages prévus par la loi du 21 mars 1905 pour les militaires des corps français ayant accompli la durée du service légal, savoir: primes d'engagement et de rengagement, haute paie dès l'ouverture de la troisième année de service, solde mensuelle après cinq ans de service pour les sous-officiers. Un rapport du ministre de la Guerre au président de la République, en date du 7 août 1910, a fait ressortir qu'il était peu équitable d'appliquer des traitements différents à des militaires d'un même corps suivant que les services rendus par eux le sont au titre français ou au titre étranger; et ce rapport, en conséquence, proposait d'étendre aux militaires étrangers, ou au titre étranger, les divers avantages dont jouissent les militaires des corps français, à l'exception, toutefois, de la prime d'engagement et de rengagement. Un décret du 7 août 1910 a consacré ces propositions.En ce qui concerne les changements de corps, sont seuls admis à passer pour convenances personnelles dans les divers corps de l'armée métropolitaine ou des troupes coloniales les militaires des régiments étrangers servant au titre français.A LA LÉGION.--Devant l'infirmerie régimentaire,à Bel-Abbès: quelques blessés du Maroc.D'autre part, les dispositions de la loi du 18 mars 1889, réglant le droit à l'obtention de la pension de retraite proportionnelle après quinze ans de services, sont applicables aux militaires français et naturalisés Français servant au titre étranger, mais non point aux légionnaires étrangers qui n'ont point obtenu la naturalisation. Une intéressante décision du Conseil d'État statuant au contentieux, en date du 1er mai 1903, a établi que le Français qui, n'ayant pu se rengager dans un corps français en raison d'antécédents judiciaires, est entré dans un régiment étranger sous un nom supposé peut, après quinze ans de service, acquérir le droit à la pension proportionnelle.(Agrandissement)LE «TITRE ÉTRANGER» ET l'«ÉLÉMENT ÉTRANGER»Voilà donc comment sont réglés par la législation actuelle et la jurisprudence les conditions du recrutement à la légion et les avantages et droits accordés aux légionnaires. Nous avons remarqué que des Français--le plus grand nombre --servent dans ce corps au titre étranger et que des étrangers, naturalisés il est vrai, y figurent au titre français. Il ne faut donc point confondre, à cause des similitudes de terminologie, les conditions avec les sources du recrutement, ni letitre étrangeravecl'élément étranger.L'élément étranger, qui demeure l'élément normal le plus important, 60 à 65% environ, se recrute parmi les volontaires de nationalités quelconques et peut se diviser en trois catégories: la première se compose des jeunes étrangers n'ayant pas encore accompli de service militaire dans leurs pays d'origine. En raison de l'âge, cette catégorie est inutilisable tout d'abord pour le service colonial. Aussi a-t-on soin de maintenir ces jeunes gens dans les portions centrales d'Algérie et ne les envoie-t-on aux colonies que lorsqu'ils ont atteint l'âge et le développement physique désirables. Les deux autres catégories qui comprennent: 1° les étrangers déserteurs, 2° les étrangers ayant satisfait à la loi militaire de leur pays d'origine, fourniront à la légion un nombreux contingent aussitôt utilisable et particulièrement remarquable au point de vue du développement et de la résistance physiques ainsi qu'au point de vue de l'éducation militaire, puisqu'il s'y trouve parfois des officiers étrangers.Il faut, en outre, joindre à ces trois catégories celle des étrangers ayant déjà accompli un congé à la légion et qui y contractent un rengagement.L'Allemagne, y compris l'Alsace-Lorraine, fournit à peu près 40% des contingents étrangers. Le contingent annuel des engagés est d'environ 3.000 hommes, dont 700 Allemands et 400 Alsaciens-Lorrains ou immigrés allemands qui se présentent comme Alsaciens-Lorrains.Les formalités d'engagement pour les étrangers sont des plus élémentaires. Ils doivent avoir dix-huit ans au moins. Ils donnent un nom, indiquent une profession, et signent leur engagement, sans qu'on soumette leur déclaration à une enquête.Pour les Français, les formalités d'engagement sont très simples aussi, bien que soumises à certaines conditions indispensables: le consentement du chef de corps n'est point exigé non plus que le certificat de bonne conduite à la libération précédente. D'autre part les engagements, contrairement à ce qui se passe dans les autres corps, sont reçus jusqu'à quarante ans. Il suffit de produire, avec un certificat d'identité, le livret militaire et un extrait du casier judiciaire afin de s'assurer si l'homme a satisfait à la loi du recrutement et s'il n'a pas subi de condamnations entraînant l'exclusion de l'armée.L'engagement des Français à la légion ne peut, nous l'avons dit, être souscrit que dans des conditions identiques à celles des étrangers, c'est-à-dire pour une durée de cinq ans et sans allocation de prime ou gratification d'aucune sorte. Les conditions, on le voit, sont peu avantageuses. D'où il suit que ne s'engagent généralement à la légion que les Français empêchés par une raison majeure de contracter un engagement volontaire ou un rengagement dans les corps où il est payé des primes d'engagement ou de rengagement. Mais il ne faut pas oublier le caractère de la légion et l'esprit dans lequel les hommes, le plus généralement, se font incorporer, un grand nombre d'entre eux cherchant à l'abri du drapeau un relèvement et une réhabilitation.Ceci dit, qu'il faut retenir, on doit noter que les Français engagés à la légion proviennent surtout des catégories suivantes:1° Pour le plus grand nombre, des militaires de toutes armes sans certificat de bonne conduite et qui, de ce fait, se sont vu refuser l'accès des corps où sont reçus les rengagements comportant des avantages pécuniaires;2° Des hommes présentant des antécédents judiciaires autres néanmoins que ceux entraînant l'exclusion de l'armée, et n'ayant pas été admis en conséquence à s'engager ou à rengager dans les mêmes corps;3° Pour une part beaucoup moindre, des hommes âgés de plus de trente-deux ans, possesseurs de certificats et qui, désirant prendre du service, n'ont pu contracter un rengagement dans les troupes coloniales, où l'âge limite a été fixé à trente-deux ans par la loi du 30 juillet 1893.Ces trois catégories ne comprennent que des individus ayant déjà satisfait à la loi militaire. Elles sont en conséquence composées d'hommes ayant en général dépassé l'âge de vingt-cinq ans, engagés auxquels il faut joindre les Français, assez nombreux, qui entrent à la légion sous un nom et une nationalité d'emprunt et qui sont presque toujours des hommes ayant dépassé la trentaine et comptant de précédents services militaires.Les diverses catégories de Français libérés antérieurement par d'autres corps et qui, pour une raison quelconque, viennent servir à la légion, forment pour ces effectifs un appoint important. L'auteur dela Légion étrangère et les troupes colonialesnote que ceux des hommes de ces catégories qui n'ont à leur actif que le fait de s'être vu refuser le certificat de bonne conduite à leur sortie du régiment en France pour de trop nombreuses punitions, de salle de police ou prison, deviennent généralement à la légion de bons soldats coloniaux. L'amalgame de cette catégorie française avec les catégories étrangères constitue le fond le plus solide des compagnies de la légion.Il convient enfin, pour en finir avec les engagés français que l'on rencontre à la légion, de citer deux sources de recrutement très différentes.L'une de ces sources, d'ailleurs très faible, envoie à la légion étrangère des jeunes gens libérés du service militaire en France ou en Algérie, munis de leurs certificats et qui, désirant suivre la carrière militaire en servant spécialement à la légion, contractent dans ce corps un engagement volontaire «au titre étranger». A cette catégorie, qui fournit nombre de sous-officiers et même quelques officiers au titre étranger, on pouvait, il y a quelques années encore, rattacher les jeunes Alsaciens et Lorrains nés avant 1870, qui fournirent à la légion un très important appoint d'engagés volontaires et--après naturalisation au cours de leur service militaire--un bon nombre d'excellents officiers. Ces engagés sont devenus plus rares. Par contre, il faut signaler comme venant à la légion depuis une vingtaine d'années une forte proportion d'Allemands immigrés en pays annexés et qui se présentent comme Alsaciens.Une seconde source de légionnaires français d'élite est représentée par les sous-officiers venant, par permutation ou mutation d'office, des régiments de France ou d'Algérie, et qui continuent de servir au titre français.TYPES DE LÉGIONNAIRES DE DIFFÉRENTES NATIONALITÉSLES OFFICIERSLe recrutement et la situation des officiers servant au titre français sont régis par les règles générales applicables à tous les corps français. Les officiers servant au titre étranger proviennent: 1° d'étrangers, officiers dans leurs pays d'origine, qui, généralement accrédités par leurs gouvernements respectifs, obtiennent du gouvernement français la faveur de servir dans la légion, à grade égal ou inférieur, comme officiers au titre étranger; 2° des sous-officiers de la légion, Français ou naturalisés Français, servant au titre étranger et qui ont été admis à l'École de Saint-Maixent; ils sortent de cette école sous-lieutenants au titre étranger; 3° des sous-officiers des régiments étrangers, Français ou naturalisés Français, servant au titre étranger, promus directement sous-lieutenants au titre étranger, soit pour faits de guerre, soit en vertu des dispositions du décret du 10 août 1911 spéciales aux adjudants: 4° des officiers français de tous corps, démissionnaires, qui obtiennent du chef de l'État la faveur de reprendre du service, dans la légion, comme officiers au titre étranger, avec leur ancien grade. On peut ajouter à cette dernière catégorie les officiers de réserve qui, servant au Maroc, seront, par mesure exceptionnelle, maintenus, au titre actif, dans la légion étrangère.La bibliothèque des sous-officiers, à Bel-Abbès.Il n'existe, jusqu'à ce jour, aucun texte ayant caractère législatif et exposant d'une façon précise et complète les règles qui régissent la situation militaire des officiers servant au titre étranger. Mais, d'une façon générale, on peut dire que l'état de ces officiers présente beaucoup d'analogie avec celui des officiers de la réserve et de la territoriale. Ainsi, la non-activité par retrait d'emploi et la réforme par mesure disciplinaire ne sont pas applicables aux officiers servant au titre étranger, qu'ils soient Français ou de nationalité étrangère. Pour fautes graves contre la discipline ou le devoir militaire, ils sontrévoquéset rendus à la vie civile.A LA LÉGION.--La salle d'armes du 2e étranger.AMES DE LÉGIONNAIRESLe général Bruneau, à qui l'on doit de si éloquentes pages sur la légion, a tracé, en de vigoureux coups de crayon, la physionomie, si diverse, du légionnaire:J'ai eu dans ma vie, écrit-il, un honneur suprême: j'ai commandé un régiment de la légion, le 2e étranger.Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion de conduire au feu cette troupe incomparable dont le nom évoque à juste titre le souvenir de l'organisme militaire le plus puissant qui ait jamais existé, la légion romaine.Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps unique au monde, Alsaciens-Lorrains, Belges, Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves, Italiens, Espagnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces usines à soldats que sont les dépôts de Sidi-Bel-Abbès et de Saïda. Là, en quelques semaines ou en quelques mois, suivant l'origine ou la dureté du métal humain, tous ces éléments hétérogènes, jetés dans l'ardent foyer de l'esprit de corps, ont fondu comme cire, et sont définitivement coulés dans le moule à fabriquer les héros!Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, généraux et officiers de tous grades et de tous pays, soldats de toutes les armes et de toutes les armées; magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes de loi, fonctionnaires de toutes sortes; braves gens qui veulent tout simplement «voir du pays», neurasthéniques et désoeuvrés; tous ceux qui, ayant perdu l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont préféré se faire soldats plutôt que de se brûler la cervelle; tous ceux que dégoûte notre civilisation veule et décadente et tous ceux qui sont obligés de la fuir; tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont rassasiés de voluptés; tous, sans exception, tous, vous m'entendez bien, sont mués en cet être brave, stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype de l'homme de guerre, le légionnaire.La salle de lecture et de correspondance des légionnaires, à Saïda.Ce qu'on appelle en France le grand public ne soupçonne pas l'incroyable diversité d'origine, d'éducation, de situation sociale de ces hommes. Par suite de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, par exemple, que le légionnaire de 2e classe Muller, mort à l'hôpital de Géryville, est bel et bien le cousin de l'empereur d'Allemagne. Un Hohenzollern!«Quand ce sera fini, dit-il à son capitaine, qui est venu le voir sur son lit d'agonie, je vous prie de regarder sous mon traversin, vous y trouverez un portefeuille et des papiers constatant ma véritable personnalité; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en paix.» Et cet évêque, que je trouvai en faction devant le quartier général de la division d'Oran, aux grandes manoeuvres du 19e corps, en 1894!J'étais, à ce moment, chef d'état-major de la division d'Alger, et j'avais été, la «bataille» terminée, présenter mes hommages au général Détrie, mon ancien colonel du 2e zouaves. Avant d'entrer dans sa tente, j'avais été frappé de la belle prestance du légionnaire de garde, et j'avais remarqué la manière superbe avec laquelle il m'avait rendu les honneurs. Après avoir causé quelques instants avec le héros du Cerro-Borrègo, je pris congé de lui, et en m'accompagnant jusqu'à la porte: --Tenez, mon cher Bruneau, me dit-il à demi-voix, vous voyez ce factionnaire: c'est Mgr X..., évêque de Carinthie, le plus beau et le meilleur soldat de la légion.J'eus un haut-le-corps, et, en sortant, je ne pus m'empêcher de le dévisager avec une intense curiosité. Sans doute avait-il entendu les paroles du général, car il était tout blême, et sa pâleur était encore accentuée par le contraste d'une barbe d'un noir de jais, mêlée de quelques fils d'argent, qui descendait en ondes soyeuses jusqu'à la médaille du Tonkin, épinglée sur sa capote. Les yeux superbes regardaient droit devant eux, vers les montagnes lointaines, où le soleil se couchait dans une gloire d'or, de pourpre et de violet; mais, je ne sais pourquoi, j'eus l'impression très nette qu'ils contemplaient quelque chose de plus lointain encore, et que ce qui illuminait son regard, ce n'étaient pas les flammes du soleil couchant, mais des lumières de cierges, que ce qu'il fixait avec une si douloureuse attention, ce n'était pas le disque éclatant de l'astre-roi, mais un grand christ étincelant au milieu des splendeurs de l'autel.Après le prince et le prélat, voici le millionnaire! Un jour, je reçois une lettre recommandée portant le timbre de Vienne:«Monsieur le colonel, m'écrivait le directeur d'une célèbre agence de renseignements autrichienne, je vous serais reconnaissant de me faire connaître si un jeune homme de nationalité austro-hongroise, qui a dû s'engager à la légion étrangère sous le nom de Justus Perth, est actuellement à Saïda, car mes recherches ont été vaines au 1er étranger. Vous comprendrez sans peine l'intérêt que nous avons à le retrouver, quand je vous aurai dit, très confidentiellement, qu'à la suite d'un événement imprévu il est devenu, à son insu, l'unique héritier d'une fortune de 12 millions de couronnes.» Ci-joint une de ses photographies du temps où il était étudiant à l'université de Prague.»Je jetai les yeux sur le portrait. Il représentait un solide gaillard de vingt à vingt-deux ans à la figure joufflue, encadrée d'une courte barbe. Il portait un lorgnon et, il m'était, par suite, difficile de préjuger de la couleur et de la forme de ses yeux.La musique dans la cour de la caserne, à Bel-Abbès.--Allez voir chez le major, dis-je à mon adjudant-secrétaire qui entrait à ce moment, s'il existe sur ses contrôles un particulier s'appelant Justus Perth.Quelques instants après, l'adjudant revint me rendre compte que les recherches faites sur la matricule du corps avaient été infructueuses.--Il s'est peut-être engagé sous un autre nom, fit-il en voyant mon désappointement. Voulez-vous qu'on réunisse tous les Autrichiens du détachement?--Faites! dis-je.Il alla à la fenêtre, appela le clairon de garde et fit sonner aux sergents de semaine auxquels il donna brièvement des instructions.--Les hommes sont rassemblés, mon colonel.--Bien; prenez la photographie, et descendez avec Dhürmer, le secrétaire qui parle allemand. Vous les examinerez attentivement un à un, et vous verrez si quelqu'un d'entre eux ressemble à ce portrait.Je m'accoudai pendant cette inspection sur l'appui de la fenêtre, et je vis Ramus passer devant le front des légionnaires puis les renvoyer successivement, à l'exception de deux qui montèrent avec lui dans mon bureau.--Mon colonel, dit-il en les introduisant, il n'y a que ces deux gaillards-là qui répondent au signalement, et encore d'une manière imparfaite. Ils sont arrivés par le dernier courrier, et ne parlent pas encore français; mais ils ont déclaré à l'interprète qu'ils ne se sont jamais appelés Justus Perth.--Voyons, dis-je au secrétaire qui tenait la photographie entre ses mains, et paraissait les examiner avec la plus grande attention, expliquez-leur bien de quoi il s'agit, cela leur déliera peut-être la langue.La salle de récréation du 2e étranger, à Saïda.--Ecoutez ce que dit le colonel: si l'un de vous est bien le nommé Justus Perth, qu'il le dise carrément. Ce phénomène vient d'hériter, paraît-il, de 12 millions de couronnes!--Est-ce toi?--Nein!--Est-ce toi?--Nein!-Mais vous ne comprenez donc rien! leur cria-t-il d'un air furieux, et dans le plus pur dialecte viennois, vous avez hérité de douze millions de couronnes!Rien!--Allons! En voilà assez! Renvoyez-les à leur compagnie:Cet incident était depuis longtemps sorti de ma mémoire, lorsqu'en 1902 je reçus une grande enveloppe timbrée du sceau du ministère des Affaires étrangères. Elle contenait une lettre dont la lecture m'arracha une exclamation de surprise.Paraphrase diplomatique de la demande de renseignements de l'agence viennoise, elle insistait pour que la nouvelle enquête fût menée avec la plus grande discrétion. J'étais, en effet, averti confidentiellement que Justus Perth n'était qu'un nom d'emprunt et que le personnage qu'il fallait retrouver à tout prix s'appelait le comte Otto von X...Une photographie, plus récente que celle qui m'avait été adressée la première fois, était épinglée au verso du pli ministériel, et, dès que j'eus jeté les yeux sur elle, je poussai un cri de stupéfaction: le comte Otto von X..., le pseudo Justus Perth, n'était autre que le secrétaire Dhürmer qui avait si vivement interpellé les deux pauvres diables amenés dans mon cabinet!A LA LÉGION.--La salle de spectacle du 1er étranger, à Bel-Abbès.Mon enquête était du coup simplifiée, car, peu de temps après le fameux interrogatoire, notre ex-interprète était parti au Tonkin, avec la relève annuelle des bataillons qui y étaient détachés. Je n'avais plus qu'à télégraphier.La caserne du 2e étranger, à Saïda.Au poste de Beni-Ounif: l'entrée de la redoute.La réponse me parvint le surlendemain.«Légionnaire Dhürmer rapatrié cause santé, en route Singapour.»Nouveau télégramme chiffré au consul de France à Singapour, nouvelle réponse:«Légionnaire Dhürmer, alias comte Otto von X..., évadé paquebot en rade Singapour, resté introuvable.»Je n'ai jamais eu la clef de ce mystère.LE LÉGIONNAIRE EN GARNISONCe qu'est le légionnaire au feu, il est inutile de le rappeler en ces lignes, car notre article prendrait les proportions d'un fabuleux livre d'or. Mais toutes nos illustrations des campagnes coloniales de la France ont toujours représenté, au premier plan de nos héros, le légionnaire. Que ce soldat, admirable en campagne, soit plus facilement que tous autres déprimé par la vie de garnison où se réveillent trop souvent les instincts de ces natures ardentes et impulsives, on ne saurait s'en étonner. Il en résulte la nécessité d'une stricte discipline qui n'a point d'ailleurs le même caractère impitoyable que celle dont on est obligé d'user pour les bataillons d'Afrique et qui doit être opportune et appropriée à des éléments d'origine si diverse. «Il faut, écrit le général Bruneau, un doigté spécial, «une main de fer dans un gant de velours», et les colonels qui ont laissé le meilleur souvenir à la légion sont précisément ceux qui ont su allier dans une juste mesure ces deux manières si différentes de s'imposer: la bienveillance et la sévérité».Au reste, la vie que l'on mène à la caserne des deux dépôts, à Sidi-Bel-Abbès et à Saïda, est la même que celle des autres corps d'Algérie, avec les manoeuvres et les corvées d'usage. Les casernements, nos photographies en témoignent, ont tout le confortable militaire. La table est substantielle et variée comme le montre la feuille de menus ci-contre.
L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913
(Agrandissement)
Ce numéro contient:1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 13:La Rue du Sentier, de MM. Pierre Decourcelle et André Maurel;2°Un Supplément économique et financierde deux pages.
Ce numéro contient:1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 13:La Rue du Sentier, de MM. Pierre Decourcelle et André Maurel;2°Un Supplément économique et financierde deux pages.
LES ÉMERVEILLEMENTS DE NOS BRAVES SÉNÉGALAIS A la revuede Longchamp: le monstre volant qui passe et le casque qui flamboie.Photographies J. Clair-Guyot.
La seconde guerre des Balkans, soudaine et violente, sera vraisemblablement de courte durée. Mais elle a une telle importance, tant au point de vue de ses conséquences politiques possibles que par la valeur et l'entraînement des adversaires en présence, que l'Illustrationne pouvait hésiter à envoyer de nouveau sur le théâtre des opérations quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs.
La Bulgarie se trouvant encerclée d'ennemis, il n'était pas possible de rejoindre ses armées. Nous avons donc demandé à M. Alain de Penennrun de se rendre cette fois en Serbie, d'où il a aussitôt gagné la Macédoine, tandis que M. Jean Leune, qui n'avait pas quitté la Grèce, rejoignait l'armée hellénique.
D'autre part, notre brillant collaborateur, le peintre militaire Georges Scott, qui a rapporté de ses deux campagnes en Thrace de si impressionnantes images de guerre, a bien voulu repartir vers les nouveaux champs de bataille pour y étudier sur le vif, après le soldat bulgare, le soldat grec.
A côté des pages d'actualité, nous publierons cet été de nombreuses pages d'art.
Parmi les suppléments en couleurs qui seront encartés dans nos numéros, et dont le tirage a été particulièrement soigné, nous pouvons dès maintenant citer:
Le Calme du soir, parVan der Weyden(Salon de 1913);
La première Pipe, parCodde(musée de Lille);
Le jeune Mendiant, parMurillo(musée du Louvre);
Intérieur de la cathédrale de Delft, parE.-M. de Witt(musée de Lille);
Jeune fille, parGreuze(musée du Louvre).
Emmené sans résistance par deux amis, j'ai passé le dimanche de la semaine dernière aux environs de Paris--un peu loin--sur les bords de la Seine où nous avions projeté de déjeuner dans un restaurant-guinguette. Le temps était gris, presque morose, mais teinté de ce calme et de cette douceur qu'ont précisément certaines journées dédaigneuses du soleil.
Temps d'hôpital, qui me ouate le coeur... temps soucieux, réfléchi, temps chagrin, temps qui pense et qui fait penser, temps de cendre où les nuages, en composant un autre ciel, ne remplacent pas le vrai qu'ils voilent. On dirait que ces temps-là, d'une langueur déterminée, ne sont pas le fait du hasard ni de la malchance, mais que choisis, voulus, ils ont été commandés pour mieux s'adapter au caractère du paysage et répondre plus directement en nous à des nuances de sensations, à des saveurs de sentiments. Or j'ai toujours eu, je ne m'en cache pas, une étrange, une exquise et coupable faiblesse pour ce temps gris des dimanches désoeuvrés, le temps de perle malade, qu'il fait souvent au bord de l'eau, dans un endroit de plaisir facile, et retiré, qui prétend être gai sans se douter une seconde de son enivrante tristesse...
Voici le lieu, cent fois vu, parcouru, visité, qui peut n'être jamais le même, changer de place et de nom, mais qui reste toujours pareil, éternel décor d'un des fréquents états d'âme de notre jeunesse passagère.
C'est d'abord, en entrant dans les petits jardins compliqués et sinueux, une fraîcheur de berge qui vous prépare, qui vous chuchote dans le dos: «La rivière n'est pas loin.» On traverse des bosquets où sur des tables hardiment peintes, d'un vert de rainette, la blancheur du linge humide et lourd vous touche déjà les mains. Le sol est élastique et mou, l'herbe épaisse et bien lavée. Une odeur de mousse, de vase et de cuisine vous remplit la tête. Et brusquement, c'est le bord de l'eau, àproximité d'une île, de l'île invariable que chacun affirme «pouvoir gagner aisément à la nage». Tout du long, des couverts sont mis, contre de grands arbres, des peupliers d'Italie poussés de côté, qui partent de la rive pour aller obliquement au-dessus du fleuve, comme s'ils voulaient pêcher à la ligne dedans. Ils s'y reflètent, de telle sorte qu'on ne sait plus si c'est le flot en bas ou la brise en haut qui fait clapoter leurs milliers de feuilles menues. Tour à tour de couleur différente à l'endroit et à l'envers, elles miroitent ainsi que des verroteries dont elles ont le bruissement frivole et cristallin, et nos yeux sans défense s'y prennent comme des alouettes. Au bout du chemin en pente et souillé, près du ponton rustique, se frottent l'une contre l'autre avec un grincement de chaîne usée les barques plates comme des barques de passeur... les barques sans gouvernail, toujours un peu défoncées, les barques vides qui sont «les chevaux de bois de l'eau». Sur leur plancher pourri bouge une flaque saumâtre d'où sort une grosse pierre attachée par une corde et qui semble retirée du cou d'un noyé.
La terrasse est déjà pleine de monde: familles, jeunes gens, ménages, réguliers ou libres, couples discrets, amoureux d'une effronterie ingénue, et une complaisance générale, une familiarité indulgente et tacite rapproche --même dispersés--tous les convives de ce petit banquet de la vie. On se regarde, on s'excuse, on se pardonne,... sans jamais rien, même chez les aînés, qui blâme ou qui s'indigne. Ce n'est pas l'heure ni l'endroit des sévérités inopportunes, et le plus sage, s'il est là, se sent avec modestie une âme qui n'en mène pas large, une pauvre âme sentimentale de banlieue, de bastringue mélancolique...
En effet, la gaieté qui se manifeste en ces maigres jardins et à ces instants dérobés est spéciale, sans exubérance. En montrant sa fatigue elle la communique. C'est de l'allégresse avachie. Les groupes, isolés parmi le chétif Eden des buissons, des malingres verdures, n'étalent à terre et sur les bancs qu'une joie sans ressort, une joie allongée, inquiétante, presque grave,... et tout, je ne sais pourquoi, même les cris, les éclats, les rires, les chansons, les poursuites dans les branches, tout dégage une impression particulière que, sous le vague sourire avec lequel on lui fait bon accueil, on a l'équivoque étonnement de sentir à la fois grisante et douloureuse...
Ici l'esprit, le coeur, les pensées ont une tournure à part, inclinée à la veulerie, au désenchantement. Tout en nous se laisse aller, coule, coule comme l'eau tentatrice et douteuse. La force de vivre est engourdie et l'on préfère les molles ritournelles du regret au cantique de l'espérance. Qui peut dire à quoi nous fait songer alors, à quel monde de choses, à quelinexprimabledélicieux et qui nous étouffe, le simple bruit monotone et sec des capsules, au tir du bout de l'allée... le gémissement rythmé de la balançoire? N'est-ce pas moi qui suis visé par les invisibles carabines? Chaque plomb met en miettes la coquille d'oeuf de notre coeur fragile et léger que le sang fait danser en nous comme à la pointe d'un jet d'eau..., et la vue du portique ébranlé jusqu'aux racines par le coup de jarret d'une buveuse de l'air nous donne le vertige. Nous suivons d'un oeil qui n'est plus à nos ordres, qui nous échappe et qui s'éloigne d'elle, la jupe que berce le vent... nous sommes incapables de formuler, nous ne comprenons pas ce que nous éprouvons, nous ne pénétrons pas l'absurde et langoureux mystère en vertu duquel à cette heure la moindre valse nous déchire et la polka peut devenir navrante. Nous subissons, pris, enlacés, le morbide étourdissement. Nous sommes pareils à ces dormeurs éveillés que lehaschichimmobilise en décuplant leur lucidité. Comme en un rêve doux et un peu malsain nous voyons et entendons tout sans y participer. Spectateurs inertes et gorgés d'impressions aiguës, nous sommes accablés par trop de souvenirs, d'idées compliquées, trop de petites angoisses qui viennent d'ailleurs et ne restent pas là, nous entraînent ailleurs aussi. Le bizarre dédoublement qui se fait en nos cerveaux surexcités! Nous assistons à d'insignifiantes et banales scènes dont nous sommes par l'esprit à des milliers de lieues... et les plus hautes pensées, la mort, l'énigme de la vie... le pourquoi du mal et de la souffrance s'éveillent en nous, tout à coup, nous habitent... parce qu'un bouchon est parti, que des assiettes se choquent, ou bien que les mesures d'une mazurka se sont mises à sautiller... Et voilà qu'une tristesse d'une surprenante volupté est créée aussitôt par ce contraste inattendu. Nous voudrions y résister, nous ne le pouvons pas. Nous sommes sous les mancenilliers de la bohème. Il y a de l'agonie et du suicide dans l'air. Nous sentons circuler dans nos veines heureuses l'indéfinissable poison. Notre âme prend son absinthe.
Il faut--puisque nous y sommes--que nous buvions jusqu'au fond du gros verre le breuvage exquis et bourbeux. Et tout nous enchante, obtient de nos lèvres entr'ouvertes un pâle sourire crispé. Nous nous mêlons, le plus près possible, à cette humanité qui n'est pas la nôtre, dont nous n'avons pas l'habitude et à laquelle cependant nous nous trouvons attachés et comme accouplés à cette minute par d'obscurs et tendres liens. Nous vibrons au frôlement des moindres détails, nous sommes desharmonicasde sensibilité tendue, nerveuse et maladive. Et nous recevons aussi le renvoi immédiat de notre sympathie facile et dégradée. Les regards se rencontrent et s'abordent sans gêne. On se parle sans ouvrir la bouche. Enfin, si tout à coup, dans le silence intermittent, un piano mécanique fêlé, pris d'hystérie, jette à travers les feuillages l'égrènement de ses arpèges, nous avons de la peine à ne pas laisser pétiller à nos yeux la mousse des pleurs, cettepiquetted'émotion à quatre sous que nous versent la mélodie du trottoir et le concerto de la barrière.
Il nous jaillit alors à l'esprit, en un rétrospectif éclair, que notre trouble a sa source lointaine et profonde dans les pages immortelles d'une écoeurante et tragique vérité où Daudet et Maupassant ont décrit, épuisé et pour ainsi dire tari, ce même genre de sensations, louches et suaves, ce pervers et sensuel malaise qui nous prend dans les bals-musettes des dimanches, au bord de l'eau, sur ces rives riantes et gluantes où la pensée, comme le pied, glisse toujours un peu dans la boue... même quand elle veut s'embarquer, et s'envoler... car les rames ont beau vouloir les imiter, ce ne sont pas des ailes.Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
Après la remise des drapeaux et étendards par leprésident de la République: les détachements rangés en ligne, pour le salut au chef de l'État.
Il faut retenir cette date. Elle aura dans le souvenir français une signification éloquente. Elle se fixe dans notre histoire en chiffres clairs. Elle sonne haut et net comme la voix d'un peuple. La revue du 14 juillet 1913, qui restera la grande revue, la revue de nos deux armées, métropolitaine et coloniale, la revue des quarante drapeaux, fut une apothéose admirable de nos énergies civiques et militaires ralliées sous nos trois couleurs. Il est donc vrai que l'enthousiasme ne se lasse point et que, tout au contraire, il ne connaît point de limites prévues, mesurées à l'avance, quand il tient aux ardeurs de l'âme nationale. Il est donc vrai qu'un peuple sait être reconnaissant des sacrifices qu'on lui demande, avec raison et avec justice, et que le courage civique, autant que l'abnégation militaire, est puissamment compris par l'intelligence des foules. Le spectacle que la population parisienne a donné, lundi dernier à Longchamp, aux membres de notre Parlement mêlés au public des tribunes, ne sera pas de sitôt oublié de ceux-là mêmes qui ont pu un instant se tromper sur la pensée nationale.
La foule, accourue sur le terrain de la revue, ne saurait être exactement évaluée en chiffres. Etaient-ils quatre cent mille ou cinq cent mille, ces Parisiens qui, depuis l'aube précoce, avaient, par toutes les issues de la ville, gagné en hâte et en joie le lieu du rendez-vous patriotique? Tout ce qui, dans notre grande et toujours frémissante capitale, avait pu venir au drapeau était là, à la lisière du Bois, sur le bord des pelouses, recueillie dans son attention, vibrante dans son orgueil. Et quelle importance alors devant une telle masse qui prétend elle aussi être consciente, quelle importance pouvait bien alors prendre l'opposition des dix ou quinze mille égarés ou indécis qui, dans les déclamations de meetings internationalistes, émettent l'extravagante prétention de représenter le peuple de Paris.
Dès 7 heures du matin, on avait été obligé de refuser à quarante mille personnes, munies de cartes cependant, l'entrée des tribunes déjà envahies. La police avait mis plus d'une heure à dégager le terrain réservé aux troupes. On savait que le spectacle, en sa beauté traditionnelle, comportait, cette fois, un pittoresque inédit dû à la présence de divers détachements de tirailleurs algériens, annamites, sénégalais, de spahis et de cavaliers soudanais. En outre, on voulait assister à la scène grandiose de la distribution, par le président de la République, des drapeaux, à la gendarmerie, et aux régiments métropolitains de formation récente, ainsi qu'à la remise de la croix de la Légion d'honneur au drapeau du 1er Sénégalais qui pourrait suffire à lui seul à évoquer tous les fastes africains.
Le drapeau du 1er régiment de tirailleurs sénégalais,décoré de la Légion d'honneur, et sa garde, derrière les faisceaux.--Phot. J. Clair-Guyot.
Les tirailleurs indo-chinois au port d'armes, avant lepassage du président de la République.
A 8 heures, toutes les troupes qui doivent participer à cette belle fête militaire sont rangées face aux tribunes, sur trois lignes, sous le commandement du général Michel, gouverneur militaire de Paris. A ce moment, le canon tonne et le cortège présidentiel débouche, au milieu des acclamations, par la route de la Cascade. On ovationne à la fois le président de la République et le ministre de la Guerre, M. Etienne, qui se trouve dans la même voiture et dont on sait la collaboration énergique avec le président du Conseil, M. Louis Barthou, pour obtenir le vote de la loi de trois ans. Après que la voiture du Président, à côté de laquelle galope le général Michel et que suivent tous les attachés militaires étrangers, a passé sur le front des troupes, M. Poincaré s'avance vers les détachements des corps qui doivent recevoir un drapeau ou un étendard et qui sont rangés devant la tribune présidentielle. Ils représentent la gendarmerie, et, avec une douzaine de régiments métropolitains, quatre régiments d'artillerie coloniale, les six régiments d'infanterie coloniale mixte du Maroc, cinq régiments de tirailleurs algériens, les 2e, 3e et 4e régiments de tirailleurs sénégalais, le 1er régiment de tirailleurs annamites; le 4e régiment de tirailleurs tonkinois, les 1er, 2e et 3e régiments malgaches, le régiment indigène du Tchad, le régiment indigène du Gabon. Immobile, très droit, avec son visage toujours grave et recueilli, le président de la République en l'une de ces courtes allocutions où il sait si bien exprimer, en quelques mots métalliques et bien frappés, ce que tout notre pays sent et pense, a répété à tous ces défenseurs de toutes les France d'au delà des mers la confiance que la patrie mettait en eux. Puis, au milieu de l'émotion générale, il a remis à chaque délégation le drapeau qui lui revenait, et décoré--en l'embrassant, aux acclamations de la foule--le drapeau du 1er tirailleurs sénégalais, d'une croix bien gagnée et qui sera le fétiche de nouvelles victoires.
Notre armée noire, qui depuis tant d'années, et à peu près chaque jour, fut la première à la peine, partout, dans cette Afrique où l'on continue de se battre, fut, cette fois, la première à l'honneur dans ce Paris dont la population, mieux que nulle autre, s'entend à fêter l'héroïsme. Les tirailleurs, sous le commandement du général Gouraud revenu du Maroc, et les spahis noirs furent, tous ces jours-ci, les enfants chéris de notre capitale. On les acclama à la revue, au défilé. Et de mille façons la sympathie populaire se manifesta à ces beaux soldats bronzés, presque tous décorés de la médaille militaire ou coloniale, et qui ne cessaient d'intéresser la foule parisienne par leurs silhouettes pittoresques et leurs attitudes martiales, avec aussi leurs étonnements et leurs joies naïves, lorsque, par exemple, dans le ciel de la revue, ils virent passer le dirigeable. On a fait tout ce que l'on a pu pour leur rendre agréable ce séjour à Paris. Le Cercle du soldat, l'oeuvre si intéressante de M. René Thorel à qui devaient aller tous les concours a donné une réception--que présidait le général, Michel ayant à ses côtés le général Dodds--avec jeux, spectacle et rafraîchissements, en l'honneur des soldats indigènes, dont les officiers avaient été fêtés la veille au cercle militaire. Et lorsque, mardi soir, la musique des tirailleurs, lanouba, qui, déjà, avec ses curieux instruments, s'était fait entendre le samedi d'avant au concert à la garden-party de l'Elysée, sortit de l'École militaire et traversa en retraite les rues de Paris, une foule énorme leur fit cortège et les ramena, en triomphe, à leur quartier.
LA REVUE DU 14 JUILLET.--Le défilé des chiens sanitaires.
Les tribunes du pesage de Longchamp. Moulin et château de Longchamp. La Cascade.Piste. Troupes spéciales. Infanterie. Artillerie, et plus loin cavalerie. Matériel d'aviation.
Les troupes massées sur le champ de courses avant le défilé.
Amorce des tribunes. Le moulin. Château de Longchamp.LA REVUE DU 14 JUILLET, VUE DU DIRIGEABLE «COMMANDANT-COUTELLE».--La foule aux abords de l'hippodrome.Photographies Bergeron.
(Agrandissement)
Après avoir obtenu des pouvoirs publics les crédits nécessaires pour établir laRoute des Alpeset avoir fourni lui-même une subvention importante, le Touring-Club s'est proposé d'établir uneRoute des Pyrénées. Se développant de Hendaye au cap Cerbère, du pays basque au pays catalan, cette route unirait l'Océan à la Méditerranée, en traversant une série de paysages aussi beaux que variés; elle présenterait une longueur totale de 734 kilomètres, dont 119, répartis sur divers points du parcours, sont à construire.
Le projet est encore à l'étude; mais, dès maintenant, la Compagnie du Midi a tenu à le réaliser dans la mesure possible, en créant des services d'autocars qui font partie d'un vaste programme ayant pour but de développer le tourisme dans toute la région pyrénéenne.
La semaine dernière, M. Guffet, chef de l'exploitation de la Compagnie du Midi, et M. Leverve, sous-chef de l'exploitation de la Compagnie d'Orléans, inauguraient avec quelques invités le circuit Cauterets-Luchon-Argelès-Gazost, qui emprunte une des plus belles parties des Pyrénées classiques: vallées de Cauterets et de Gavarnie; cols de Tourmalet, d'Aspin, de Peyresourde; Luchon, Saint-Bertrand-de-Cominges, d'où l'on gagne la route de plaine pour toucher Capvern, Bagnères-de-Bigorre, Lourdes et Argelès.
LES PYRÉNÉES INCONNUES.--Mgr de Carsalade du Pont, évêqued'Elne et de Perpignan dans son abbaye de Saint-Martin du Canigou (1.065 mètres).
Dans quelques jours, deux autres services commenceront à fonctionner dans les Pyrénées inconnues. Tous deux partiront de Font-Romeu, un des points les plus pittoresques de notre admirable Cerdagne française. Un des services conduira les touristes à Ax-les-Thermes: l'autre, les mènera à Quillan en traversant le plateau sauvage du Capcir et ces magnifiques gorges de l'Aude qui peuvent rivaliser avec les gorges les plus célèbres des Alpes.
Au mois de septembre, les auto-cars excursionneront dans le pays basque et emmèneront les touristes jusqu'à Pampelune.
Si, comme on l'espère, l'exploitation de ces nouveaux services donne de bons résultats, on les multipliera dès l'année prochaine.
D'autre part, la Compagnie du Midi a résolu d'électrifier son réseau pyrénéen et elle vient de construire à Soulom, près de Pierrefitte-Nestalas, une usine hydro-électrique alimentée par les gaves de Gavarnie et de Cauterets, qui fournira une partie du courant nécessaire. A la fin de ce mois, la traction électrique sera réalisée entre Perpignan et Villefranche. De cette curieuse petite ville fortifiée partira la ligne de Vernet-les-Bains, qu'il est question de prolonger jusque vers le sommet du Canigou. A travers les aulnes, les magnolias, les châtaigniers, on arriverait ainsi devant l'admirable abbaye de Saint-Martin-du-Canigou, monastère-château fort du onzième siècle, campé à 1.065 mètres d'altitude, et dont les moines aménagèrent, les premiers, les bains du Vernet.
«Il serait difficile, écrit J. d'Elne, d'imaginer un site plus pittoresque. L'abbaye, placée comme sur une étagère, au pied d'un immense rocher qui la domine, surplombe elle-même à pic et à une très grande hauteur la vallée de la Ridourte. Autour d'elle, les contreforts du Canigou décrivent un cercle étroit et l'enferment dans d'infranchissables remparts. Une végétation luxuriante a poussé dans ce chaos; des chênes, des châtaigniers, des bouleaux, des hêtres croissent dans les anfractuosités et abritent sous leurs ombrages une flore vigoureuse, remarquable par la richesse de ses formes et de ses coloris.
» La physionomie de l'abbaye s'harmonise merveilleusement avec le cadre qui l'entoure. Son architecture est simple, rustique même. L'église, orientée vers le levant, semble posée en l'air sur la saillie d'un roc: on n'y peut accéder que par des escaliers.
» L'église abbatiale est, avec sa crypte, un type très curieux, et peut-être unique, du style roman-byzantin. Elle date de la dernière moitié du dixième siècle, et fut consacrée en 1009.
» A la Révolution, l'abbaye tomba dans le domaine national. Peu à peu les voûtes s'effondrèrent, les murs s'écroulèrent, et, en 1835, elle n'était plus qu'un amas de ruines.
» Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, a racheté ces ruines en 1902; peu à peu il a restauré l'antique abbaye qui, aujourd'hui complètement reconstituée, ouvre ses portes hospitalières à la foule des visiteurs.»
Et, chaque saison, malgré son grand âge, l'exquis prélat quitte la crosse épiscopale pour l'alpenstock, et vient, avec une bonne grâce inexprimable, faire aux touristes les honneurs de sa montagne, d'où il contemple en souriant cette région privilégiée qu'il a lui-même appelée le Paradis des Pyrénées.
Rappelons, en terminant, que deux chemins de fer transpyrénéens sont en cours d'exécution: l'un, d'Ax-les-Thermes à Bourg-Madame, constituera la ligne de plus courte distance entre Toulouse et Barcelone; l'autre, d'Oloron au Somport, permettra d'aller directement de Paris à Madrid par Pau.
Grâce à ces initiatives multiples, dues en grande partie au nouveau directeur de la Compagnie du Midi, M. Paul, il est permis d'entrevoir à bref délai un développement considérable du tourisme dans les Pyrénées. Un chiffre peut, d'ailleurs, fixer les idées: la recette kilométrique du chemin de fer de Cerdagne, naguère évaluée à 2.000 francs, atteint actuellement 17.000 francs.F. Honoré
Le drapeau du 1er étranger (Bel-Abbès).
Le drapeau du 2e étranger (Saïda).
Photographies J. Geiser, Alger.
La reproduction des photographies illustrant cet article est autorisée.--Le correspondant-photographe deL'Illustrationà Alger, M. Geiser, mettra gratuitement des épreuves à la disposition des journaux allemands soucieux de compléter leur documentation sur la Légion étrangère.
Ces derniers jours, une partie de la presse allemande a recommencé, avec une violence nouvelle, sa campagne favorite contre notre légion étrangère. Cette fois, les feuilles pangermanistes ont raconté qu'un de nos officiers, le colonel Pierron, aurait fait fusiller à Oran un légionnaire allemand de dix-sept ans, bien que celui-ci, un nommé Muller, eût été gracié par le président de la République. Ce jeune Allemand avait été porté déserteur et était revenu après trois jours et demi d'absence. Telle est la fable qui, par son invraisemblance grossière, ne méritait même pas un démenti. Cependant, des journaux français ont enquêté pour savoir ce qui avait pu, dans la réalité des faits, donner un sens à cette singulière histoire, et voici les renseignements qui furent recueillis par leMatin:Salle d'honneur du 1er régiment.Salle d'honneur du 2e régiment.
Ces derniers jours, une partie de la presse allemande a recommencé, avec une violence nouvelle, sa campagne favorite contre notre légion étrangère. Cette fois, les feuilles pangermanistes ont raconté qu'un de nos officiers, le colonel Pierron, aurait fait fusiller à Oran un légionnaire allemand de dix-sept ans, bien que celui-ci, un nommé Muller, eût été gracié par le président de la République. Ce jeune Allemand avait été porté déserteur et était revenu après trois jours et demi d'absence. Telle est la fable qui, par son invraisemblance grossière, ne méritait même pas un démenti. Cependant, des journaux français ont enquêté pour savoir ce qui avait pu, dans la réalité des faits, donner un sens à cette singulière histoire, et voici les renseignements qui furent recueillis par leMatin:
Salle d'honneur du 1er régiment.Salle d'honneur du 2e régiment.
Un légionnaire, nommé Hans Muller, et qui n'était pas Allemand, mais Suisse, avait été exécuté, non pas à Oran, mais à Oudjda, il y a trois ans, à la suite d'une condamnation à mort, motivée par l'abandon de son poste en face de l'ennemi et provocation à la désertion. Le légionnaire était âgé de vingt ans révolus et le président de la République n'avait été saisi d'aucun recours en grâce en sa faveur. En outre, le colonel Pierron ne commandait pas à Oudjda en 1910 et n'avait pu être mêlé ni de près ni de loin à cette affaire. Voilà toute la vérité. Il n'empêche, comme le fait remarquer notre confrère leTemps, qu'il a suffi à un journal wurtembergeois de second ordre de lancer au hasard une nouvelle si peu sérieuse pour qu'aussitôt une grande partie de la presse allemande, des organes importants en tête, accueillent cette information et en fassent le prétexte d'une campagne d'injures contre la France et de diffamations contre la légion, traitée, une fois de plus, de «corps de déserteurs», d'«institution infâme».
Insultes traditionnelles, auxquelles un ancien de la légion étrangère, M. Candau-Maurer, ripostait naguère par ces nobles paroles prononcées à l'un des banquets de l'Alliance coloniale française:
«La légion est non seulement l'école de l'abnégation et de la bravoure, mais encore le lieu de refuge où tant de malheureux égarés ont pu se refaire une vie honorable. La soutenir, la défendre est, au premier chef, un devoir sacré auquel nous ne saurions faillir, car il nous est commandé par l'amour de la patrie et par la solidarité humaine et fraternelle.»
Une chambrée.
Chez le coiffeur.
La vérité, c'est que non seulement à l'étranger, mais en France même, on est, d'une façon générale, très peu renseigné sur la légion dont l'organisation et la composition sont choses fort mal connues du grand public, du monde parlementaire, voire de certains milieux mêmes de l'armée. La psychologie des régiments étrangers, le pittoresque des divers contingents qui les alimentent et auxquels M. le général Bruneau a consacré un excellent chapitre de son dernier livre:En colonne(Calmann-Lévy, éditeur), ont fait l'objet de diverses publications, parmi lesquelles il faut citer l'étude du colonel de Villebois-Mareuil, publiée en 1896 dans laRevue des Deux-Mondes, et le livre ardent de M. Georges d'Esparbès sur laLégion étrangère. Pour l'organisation même des régiments étrangers, dont nous allons tâcher de donner un exposé précis, on pourra consulter, avec l'édition méthodique du «Bulletin officiel du Ministère de la Guerre» (2e partie, cadres et effectifs), le Recueil de documents sur la légion présenté par le lieutenant-colonel Morel (Chapelot, éditeur), un article anonyme paru dansl'Opiniondu 11 mars 1911, et le très intéressant travail surla Légion étrangère et les troupes coloniales, publié par la librairie Chapelot encore, sous la signature G. M.
La légion étrangère, qui a pour statut organique actuel le décret du 4 septembre 1864, a été créée par l'ordonnance royale de 1831. Ce n'était point un dernier vestige conservé des régiments étrangers suisses, allemands, irlandais, qui entrèrent dans les armées de l'ancien régime en France, comme chez les autres puissances. Encadrée par des officiers en majorité français, et composée en grande partie, à l'origine, par de nombreux bannis politiques, Polonais, Belges, Italiens, Allemands, Espagnols, qui étaient venus chercher un refuge chez nous, la légion avait, dès sa formation, pris un caractère très différent des régiments mercenaires dont on achète les services. Le corps comprit d'abord 7 bataillons de 8 compagnies chacun et les hommes étaient répartis par nationalité dans les bataillons qui partirent, en 1831, pour l'Algérie où les légionnaires prirent une part fort brillante aux deux sièges de Constantine, à la prise de Zaatcha. Sous le second Empire, la légion se couvrit de gloire en Crimée, en Italie, à Magenta, et au Mexique. En 1870-1871, un corps de légionnaires défend Orléans, avec l'armée de la Loire, puis combat la Commune. Les légionnaires sont de l'expédition de Tunisie; ils prodiguent l'héroïsme en Extrême-Orient, forment le noyau de la colonne du général Doods, au Dahomey, et participent à l'expédition de Madagascar. Enfin, dès que nous tirons le canon au Maroc, les légionnaires y accourent. Ils s'illustrent partout et continuent le feu, presque chaque jour, avec leur traditionnelle bravoure et leur admirable résistance de vieux soldats d'un corps où, seul, le service à long terme a été maintenu. Tels sont les états de service--trois quarts de siècle de combats presque ininterrompus--de cette troupe d'élite dont les attaques si directement intéressées des journaux francophobes voudraient tenter de priver notre défense nationale.
A LA LÉGION.--Dans la cour de la caserne du 1er étranger,à Bel-Abbès: l'aération de la literie.
L'organisation actuelle de la légion comporte, pour plus de 12.000 hommes, 56 compagnies réparties en 13 bataillons formant 2 régiments, dont les dépôts respectifs sont à Sidi-Bel-Abbès et Saïda, plus un bataillon de marche, soit plus de 6.000 hommes par régiment, ce qui constitue l'effectif de 3 régiments au moins de l'organisation normale.
La loi du 7 juillet 1900 classe la légion étrangère avec les tirailleurs algériens et les bataillons d'infanterie légère d'Afrique dans la catégorie de réserve de l'armée coloniale, bien qu'en fait l'emploi de la légion comme troupe d'occupation permanente coloniale soit consacré depuis bientôt trente ans.
Le recrutement des régiments étrangers s'opère exclusivement par voie d'engagements volontaires, dont la durée est uniformément fixée à cinq ans, et de rengagements.
Les engagements volontaires pour la légion sont contractés au titre étranger, et l'on entend par titre étranger la situation, la condition, l'état militaire del'étranger non naturaliséservant par engagement ou par rengagement dans les régiments étrangers. Cette conditionest partagée par le Françaisqui contracte un engagement volontaire dans ces régiments, sauf l'exception prévue par l'article 11 de l'instruction ministérielle du 20 février 1902 spécifiant que «les jeunes Français qui n'ont pas encore satisfait à leurs obligations militaires peuventexceptionnellementêtre autorisés par le ministère de la Guerre à contracter un engagement volontaire de cinq ansau titre françaisdans les régiments étrangers».
Le déjeuner du poste, à l'entrée de la caserne de Bel-Abbès.
Les Français qui ont contracté pour la légion un engagement au titre étranger sont liés au service dans les conditions du titre étranger pour toute la durée du contrat spécial qu'ils ont volontairement souscrit. En principe, ils ne peuvent pas obtenir de passer du titre étranger au titre français au cours de leur engagement. Telle est la règle. Par exception, néanmoins, sur autorisation spéciale du ministre et après examen de leur situation particulière, quelques légionnaires français engagés au titre étranger sont parfois autorisés à passer du titre étranger au titre français. La condition essentielle habituellement exigée de ceux qui sollicitent cette faveur est de ne pas avoir d'antécédents judiciaires.
La durée des rengagements, dans les régiments étrangers, varie d'un à cinq ans; ils sont renouvelables jusqu'à une durée totale de quinze ans de services, pour le personnel servant au titre français comme pour celui servant au titre étranger. Ces rengagements ne peuvent être contractés que par les militaires de ces régiments présents au corps et par continuation de service. Les seuls militaires des régiments étrangers pouvant être admis à rengager au titre français dans ces régiments sont ceux qui servent au titre français et qui, nous venons de le voir, constituent l'exception. 11 faut ajouter que les légionnaires d'origine étrangère qui viennent à obtenir la nationalité française par voie de naturalisation sont considérés comme servant au titre français du jour de leur naturalisation. Dès ce moment, il leur est loisible, soit de rengager au titre français, soit de demander à passer dans un corps français.
Dans les cuisines, avant le repas du matin: tout est prêt.
Jusqu'en ces derniers temps, les militaires étrangers, ou servant au titre étranger, ne bénéficiaient d'aucun des avantages prévus par la loi du 21 mars 1905 pour les militaires des corps français ayant accompli la durée du service légal, savoir: primes d'engagement et de rengagement, haute paie dès l'ouverture de la troisième année de service, solde mensuelle après cinq ans de service pour les sous-officiers. Un rapport du ministre de la Guerre au président de la République, en date du 7 août 1910, a fait ressortir qu'il était peu équitable d'appliquer des traitements différents à des militaires d'un même corps suivant que les services rendus par eux le sont au titre français ou au titre étranger; et ce rapport, en conséquence, proposait d'étendre aux militaires étrangers, ou au titre étranger, les divers avantages dont jouissent les militaires des corps français, à l'exception, toutefois, de la prime d'engagement et de rengagement. Un décret du 7 août 1910 a consacré ces propositions.
En ce qui concerne les changements de corps, sont seuls admis à passer pour convenances personnelles dans les divers corps de l'armée métropolitaine ou des troupes coloniales les militaires des régiments étrangers servant au titre français.
A LA LÉGION.--Devant l'infirmerie régimentaire,à Bel-Abbès: quelques blessés du Maroc.
D'autre part, les dispositions de la loi du 18 mars 1889, réglant le droit à l'obtention de la pension de retraite proportionnelle après quinze ans de services, sont applicables aux militaires français et naturalisés Français servant au titre étranger, mais non point aux légionnaires étrangers qui n'ont point obtenu la naturalisation. Une intéressante décision du Conseil d'État statuant au contentieux, en date du 1er mai 1903, a établi que le Français qui, n'ayant pu se rengager dans un corps français en raison d'antécédents judiciaires, est entré dans un régiment étranger sous un nom supposé peut, après quinze ans de service, acquérir le droit à la pension proportionnelle.
(Agrandissement)
Voilà donc comment sont réglés par la législation actuelle et la jurisprudence les conditions du recrutement à la légion et les avantages et droits accordés aux légionnaires. Nous avons remarqué que des Français--le plus grand nombre --servent dans ce corps au titre étranger et que des étrangers, naturalisés il est vrai, y figurent au titre français. Il ne faut donc point confondre, à cause des similitudes de terminologie, les conditions avec les sources du recrutement, ni letitre étrangeravecl'élément étranger.
L'élément étranger, qui demeure l'élément normal le plus important, 60 à 65% environ, se recrute parmi les volontaires de nationalités quelconques et peut se diviser en trois catégories: la première se compose des jeunes étrangers n'ayant pas encore accompli de service militaire dans leurs pays d'origine. En raison de l'âge, cette catégorie est inutilisable tout d'abord pour le service colonial. Aussi a-t-on soin de maintenir ces jeunes gens dans les portions centrales d'Algérie et ne les envoie-t-on aux colonies que lorsqu'ils ont atteint l'âge et le développement physique désirables. Les deux autres catégories qui comprennent: 1° les étrangers déserteurs, 2° les étrangers ayant satisfait à la loi militaire de leur pays d'origine, fourniront à la légion un nombreux contingent aussitôt utilisable et particulièrement remarquable au point de vue du développement et de la résistance physiques ainsi qu'au point de vue de l'éducation militaire, puisqu'il s'y trouve parfois des officiers étrangers.
Il faut, en outre, joindre à ces trois catégories celle des étrangers ayant déjà accompli un congé à la légion et qui y contractent un rengagement.
L'Allemagne, y compris l'Alsace-Lorraine, fournit à peu près 40% des contingents étrangers. Le contingent annuel des engagés est d'environ 3.000 hommes, dont 700 Allemands et 400 Alsaciens-Lorrains ou immigrés allemands qui se présentent comme Alsaciens-Lorrains.
Les formalités d'engagement pour les étrangers sont des plus élémentaires. Ils doivent avoir dix-huit ans au moins. Ils donnent un nom, indiquent une profession, et signent leur engagement, sans qu'on soumette leur déclaration à une enquête.
Pour les Français, les formalités d'engagement sont très simples aussi, bien que soumises à certaines conditions indispensables: le consentement du chef de corps n'est point exigé non plus que le certificat de bonne conduite à la libération précédente. D'autre part les engagements, contrairement à ce qui se passe dans les autres corps, sont reçus jusqu'à quarante ans. Il suffit de produire, avec un certificat d'identité, le livret militaire et un extrait du casier judiciaire afin de s'assurer si l'homme a satisfait à la loi du recrutement et s'il n'a pas subi de condamnations entraînant l'exclusion de l'armée.
L'engagement des Français à la légion ne peut, nous l'avons dit, être souscrit que dans des conditions identiques à celles des étrangers, c'est-à-dire pour une durée de cinq ans et sans allocation de prime ou gratification d'aucune sorte. Les conditions, on le voit, sont peu avantageuses. D'où il suit que ne s'engagent généralement à la légion que les Français empêchés par une raison majeure de contracter un engagement volontaire ou un rengagement dans les corps où il est payé des primes d'engagement ou de rengagement. Mais il ne faut pas oublier le caractère de la légion et l'esprit dans lequel les hommes, le plus généralement, se font incorporer, un grand nombre d'entre eux cherchant à l'abri du drapeau un relèvement et une réhabilitation.
Ceci dit, qu'il faut retenir, on doit noter que les Français engagés à la légion proviennent surtout des catégories suivantes:
1° Pour le plus grand nombre, des militaires de toutes armes sans certificat de bonne conduite et qui, de ce fait, se sont vu refuser l'accès des corps où sont reçus les rengagements comportant des avantages pécuniaires;
2° Des hommes présentant des antécédents judiciaires autres néanmoins que ceux entraînant l'exclusion de l'armée, et n'ayant pas été admis en conséquence à s'engager ou à rengager dans les mêmes corps;
3° Pour une part beaucoup moindre, des hommes âgés de plus de trente-deux ans, possesseurs de certificats et qui, désirant prendre du service, n'ont pu contracter un rengagement dans les troupes coloniales, où l'âge limite a été fixé à trente-deux ans par la loi du 30 juillet 1893.
Ces trois catégories ne comprennent que des individus ayant déjà satisfait à la loi militaire. Elles sont en conséquence composées d'hommes ayant en général dépassé l'âge de vingt-cinq ans, engagés auxquels il faut joindre les Français, assez nombreux, qui entrent à la légion sous un nom et une nationalité d'emprunt et qui sont presque toujours des hommes ayant dépassé la trentaine et comptant de précédents services militaires.
Les diverses catégories de Français libérés antérieurement par d'autres corps et qui, pour une raison quelconque, viennent servir à la légion, forment pour ces effectifs un appoint important. L'auteur dela Légion étrangère et les troupes colonialesnote que ceux des hommes de ces catégories qui n'ont à leur actif que le fait de s'être vu refuser le certificat de bonne conduite à leur sortie du régiment en France pour de trop nombreuses punitions, de salle de police ou prison, deviennent généralement à la légion de bons soldats coloniaux. L'amalgame de cette catégorie française avec les catégories étrangères constitue le fond le plus solide des compagnies de la légion.
Il convient enfin, pour en finir avec les engagés français que l'on rencontre à la légion, de citer deux sources de recrutement très différentes.
L'une de ces sources, d'ailleurs très faible, envoie à la légion étrangère des jeunes gens libérés du service militaire en France ou en Algérie, munis de leurs certificats et qui, désirant suivre la carrière militaire en servant spécialement à la légion, contractent dans ce corps un engagement volontaire «au titre étranger». A cette catégorie, qui fournit nombre de sous-officiers et même quelques officiers au titre étranger, on pouvait, il y a quelques années encore, rattacher les jeunes Alsaciens et Lorrains nés avant 1870, qui fournirent à la légion un très important appoint d'engagés volontaires et--après naturalisation au cours de leur service militaire--un bon nombre d'excellents officiers. Ces engagés sont devenus plus rares. Par contre, il faut signaler comme venant à la légion depuis une vingtaine d'années une forte proportion d'Allemands immigrés en pays annexés et qui se présentent comme Alsaciens.
Une seconde source de légionnaires français d'élite est représentée par les sous-officiers venant, par permutation ou mutation d'office, des régiments de France ou d'Algérie, et qui continuent de servir au titre français.
Le recrutement et la situation des officiers servant au titre français sont régis par les règles générales applicables à tous les corps français. Les officiers servant au titre étranger proviennent: 1° d'étrangers, officiers dans leurs pays d'origine, qui, généralement accrédités par leurs gouvernements respectifs, obtiennent du gouvernement français la faveur de servir dans la légion, à grade égal ou inférieur, comme officiers au titre étranger; 2° des sous-officiers de la légion, Français ou naturalisés Français, servant au titre étranger et qui ont été admis à l'École de Saint-Maixent; ils sortent de cette école sous-lieutenants au titre étranger; 3° des sous-officiers des régiments étrangers, Français ou naturalisés Français, servant au titre étranger, promus directement sous-lieutenants au titre étranger, soit pour faits de guerre, soit en vertu des dispositions du décret du 10 août 1911 spéciales aux adjudants: 4° des officiers français de tous corps, démissionnaires, qui obtiennent du chef de l'État la faveur de reprendre du service, dans la légion, comme officiers au titre étranger, avec leur ancien grade. On peut ajouter à cette dernière catégorie les officiers de réserve qui, servant au Maroc, seront, par mesure exceptionnelle, maintenus, au titre actif, dans la légion étrangère.
La bibliothèque des sous-officiers, à Bel-Abbès.
Il n'existe, jusqu'à ce jour, aucun texte ayant caractère législatif et exposant d'une façon précise et complète les règles qui régissent la situation militaire des officiers servant au titre étranger. Mais, d'une façon générale, on peut dire que l'état de ces officiers présente beaucoup d'analogie avec celui des officiers de la réserve et de la territoriale. Ainsi, la non-activité par retrait d'emploi et la réforme par mesure disciplinaire ne sont pas applicables aux officiers servant au titre étranger, qu'ils soient Français ou de nationalité étrangère. Pour fautes graves contre la discipline ou le devoir militaire, ils sontrévoquéset rendus à la vie civile.
A LA LÉGION.--La salle d'armes du 2e étranger.
Le général Bruneau, à qui l'on doit de si éloquentes pages sur la légion, a tracé, en de vigoureux coups de crayon, la physionomie, si diverse, du légionnaire:
J'ai eu dans ma vie, écrit-il, un honneur suprême: j'ai commandé un régiment de la légion, le 2e étranger.
Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion de conduire au feu cette troupe incomparable dont le nom évoque à juste titre le souvenir de l'organisme militaire le plus puissant qui ait jamais existé, la légion romaine.
Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps unique au monde, Alsaciens-Lorrains, Belges, Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves, Italiens, Espagnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces usines à soldats que sont les dépôts de Sidi-Bel-Abbès et de Saïda. Là, en quelques semaines ou en quelques mois, suivant l'origine ou la dureté du métal humain, tous ces éléments hétérogènes, jetés dans l'ardent foyer de l'esprit de corps, ont fondu comme cire, et sont définitivement coulés dans le moule à fabriquer les héros!
Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, généraux et officiers de tous grades et de tous pays, soldats de toutes les armes et de toutes les armées; magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes de loi, fonctionnaires de toutes sortes; braves gens qui veulent tout simplement «voir du pays», neurasthéniques et désoeuvrés; tous ceux qui, ayant perdu l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont préféré se faire soldats plutôt que de se brûler la cervelle; tous ceux que dégoûte notre civilisation veule et décadente et tous ceux qui sont obligés de la fuir; tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont rassasiés de voluptés; tous, sans exception, tous, vous m'entendez bien, sont mués en cet être brave, stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype de l'homme de guerre, le légionnaire.
La salle de lecture et de correspondance des légionnaires, à Saïda.
Ce qu'on appelle en France le grand public ne soupçonne pas l'incroyable diversité d'origine, d'éducation, de situation sociale de ces hommes. Par suite de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, par exemple, que le légionnaire de 2e classe Muller, mort à l'hôpital de Géryville, est bel et bien le cousin de l'empereur d'Allemagne. Un Hohenzollern!
«Quand ce sera fini, dit-il à son capitaine, qui est venu le voir sur son lit d'agonie, je vous prie de regarder sous mon traversin, vous y trouverez un portefeuille et des papiers constatant ma véritable personnalité; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en paix.» Et cet évêque, que je trouvai en faction devant le quartier général de la division d'Oran, aux grandes manoeuvres du 19e corps, en 1894!
J'étais, à ce moment, chef d'état-major de la division d'Alger, et j'avais été, la «bataille» terminée, présenter mes hommages au général Détrie, mon ancien colonel du 2e zouaves. Avant d'entrer dans sa tente, j'avais été frappé de la belle prestance du légionnaire de garde, et j'avais remarqué la manière superbe avec laquelle il m'avait rendu les honneurs. Après avoir causé quelques instants avec le héros du Cerro-Borrègo, je pris congé de lui, et en m'accompagnant jusqu'à la porte: --Tenez, mon cher Bruneau, me dit-il à demi-voix, vous voyez ce factionnaire: c'est Mgr X..., évêque de Carinthie, le plus beau et le meilleur soldat de la légion.
J'eus un haut-le-corps, et, en sortant, je ne pus m'empêcher de le dévisager avec une intense curiosité. Sans doute avait-il entendu les paroles du général, car il était tout blême, et sa pâleur était encore accentuée par le contraste d'une barbe d'un noir de jais, mêlée de quelques fils d'argent, qui descendait en ondes soyeuses jusqu'à la médaille du Tonkin, épinglée sur sa capote. Les yeux superbes regardaient droit devant eux, vers les montagnes lointaines, où le soleil se couchait dans une gloire d'or, de pourpre et de violet; mais, je ne sais pourquoi, j'eus l'impression très nette qu'ils contemplaient quelque chose de plus lointain encore, et que ce qui illuminait son regard, ce n'étaient pas les flammes du soleil couchant, mais des lumières de cierges, que ce qu'il fixait avec une si douloureuse attention, ce n'était pas le disque éclatant de l'astre-roi, mais un grand christ étincelant au milieu des splendeurs de l'autel.
Après le prince et le prélat, voici le millionnaire! Un jour, je reçois une lettre recommandée portant le timbre de Vienne:
«Monsieur le colonel, m'écrivait le directeur d'une célèbre agence de renseignements autrichienne, je vous serais reconnaissant de me faire connaître si un jeune homme de nationalité austro-hongroise, qui a dû s'engager à la légion étrangère sous le nom de Justus Perth, est actuellement à Saïda, car mes recherches ont été vaines au 1er étranger. Vous comprendrez sans peine l'intérêt que nous avons à le retrouver, quand je vous aurai dit, très confidentiellement, qu'à la suite d'un événement imprévu il est devenu, à son insu, l'unique héritier d'une fortune de 12 millions de couronnes.
» Ci-joint une de ses photographies du temps où il était étudiant à l'université de Prague.»
Je jetai les yeux sur le portrait. Il représentait un solide gaillard de vingt à vingt-deux ans à la figure joufflue, encadrée d'une courte barbe. Il portait un lorgnon et, il m'était, par suite, difficile de préjuger de la couleur et de la forme de ses yeux.
La musique dans la cour de la caserne, à Bel-Abbès.
--Allez voir chez le major, dis-je à mon adjudant-secrétaire qui entrait à ce moment, s'il existe sur ses contrôles un particulier s'appelant Justus Perth.
Quelques instants après, l'adjudant revint me rendre compte que les recherches faites sur la matricule du corps avaient été infructueuses.
--Il s'est peut-être engagé sous un autre nom, fit-il en voyant mon désappointement. Voulez-vous qu'on réunisse tous les Autrichiens du détachement?
--Faites! dis-je.
Il alla à la fenêtre, appela le clairon de garde et fit sonner aux sergents de semaine auxquels il donna brièvement des instructions.
--Les hommes sont rassemblés, mon colonel.
--Bien; prenez la photographie, et descendez avec Dhürmer, le secrétaire qui parle allemand. Vous les examinerez attentivement un à un, et vous verrez si quelqu'un d'entre eux ressemble à ce portrait.
Je m'accoudai pendant cette inspection sur l'appui de la fenêtre, et je vis Ramus passer devant le front des légionnaires puis les renvoyer successivement, à l'exception de deux qui montèrent avec lui dans mon bureau.
--Mon colonel, dit-il en les introduisant, il n'y a que ces deux gaillards-là qui répondent au signalement, et encore d'une manière imparfaite. Ils sont arrivés par le dernier courrier, et ne parlent pas encore français; mais ils ont déclaré à l'interprète qu'ils ne se sont jamais appelés Justus Perth.
--Voyons, dis-je au secrétaire qui tenait la photographie entre ses mains, et paraissait les examiner avec la plus grande attention, expliquez-leur bien de quoi il s'agit, cela leur déliera peut-être la langue.
La salle de récréation du 2e étranger, à Saïda.
--Ecoutez ce que dit le colonel: si l'un de vous est bien le nommé Justus Perth, qu'il le dise carrément. Ce phénomène vient d'hériter, paraît-il, de 12 millions de couronnes!
--Est-ce toi?
--Nein!
--Est-ce toi?
--Nein!
-Mais vous ne comprenez donc rien! leur cria-t-il d'un air furieux, et dans le plus pur dialecte viennois, vous avez hérité de douze millions de couronnes!
Rien!
--Allons! En voilà assez! Renvoyez-les à leur compagnie:
Cet incident était depuis longtemps sorti de ma mémoire, lorsqu'en 1902 je reçus une grande enveloppe timbrée du sceau du ministère des Affaires étrangères. Elle contenait une lettre dont la lecture m'arracha une exclamation de surprise.
Paraphrase diplomatique de la demande de renseignements de l'agence viennoise, elle insistait pour que la nouvelle enquête fût menée avec la plus grande discrétion. J'étais, en effet, averti confidentiellement que Justus Perth n'était qu'un nom d'emprunt et que le personnage qu'il fallait retrouver à tout prix s'appelait le comte Otto von X...
Une photographie, plus récente que celle qui m'avait été adressée la première fois, était épinglée au verso du pli ministériel, et, dès que j'eus jeté les yeux sur elle, je poussai un cri de stupéfaction: le comte Otto von X..., le pseudo Justus Perth, n'était autre que le secrétaire Dhürmer qui avait si vivement interpellé les deux pauvres diables amenés dans mon cabinet!
A LA LÉGION.--La salle de spectacle du 1er étranger, à Bel-Abbès.
Mon enquête était du coup simplifiée, car, peu de temps après le fameux interrogatoire, notre ex-interprète était parti au Tonkin, avec la relève annuelle des bataillons qui y étaient détachés. Je n'avais plus qu'à télégraphier.
La caserne du 2e étranger, à Saïda.
Au poste de Beni-Ounif: l'entrée de la redoute.
La réponse me parvint le surlendemain.
«Légionnaire Dhürmer rapatrié cause santé, en route Singapour.»
Nouveau télégramme chiffré au consul de France à Singapour, nouvelle réponse:
«Légionnaire Dhürmer, alias comte Otto von X..., évadé paquebot en rade Singapour, resté introuvable.»
Je n'ai jamais eu la clef de ce mystère.
Ce qu'est le légionnaire au feu, il est inutile de le rappeler en ces lignes, car notre article prendrait les proportions d'un fabuleux livre d'or. Mais toutes nos illustrations des campagnes coloniales de la France ont toujours représenté, au premier plan de nos héros, le légionnaire. Que ce soldat, admirable en campagne, soit plus facilement que tous autres déprimé par la vie de garnison où se réveillent trop souvent les instincts de ces natures ardentes et impulsives, on ne saurait s'en étonner. Il en résulte la nécessité d'une stricte discipline qui n'a point d'ailleurs le même caractère impitoyable que celle dont on est obligé d'user pour les bataillons d'Afrique et qui doit être opportune et appropriée à des éléments d'origine si diverse. «Il faut, écrit le général Bruneau, un doigté spécial, «une main de fer dans un gant de velours», et les colonels qui ont laissé le meilleur souvenir à la légion sont précisément ceux qui ont su allier dans une juste mesure ces deux manières si différentes de s'imposer: la bienveillance et la sévérité».
Au reste, la vie que l'on mène à la caserne des deux dépôts, à Sidi-Bel-Abbès et à Saïda, est la même que celle des autres corps d'Algérie, avec les manoeuvres et les corvées d'usage. Les casernements, nos photographies en témoignent, ont tout le confortable militaire. La table est substantielle et variée comme le montre la feuille de menus ci-contre.