L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913(Agrandissement)Ce numéro comprend:1° LA PETITE ILLUSTRATION,Série-Théâtre n° 20:Les Requins, de M. Dario Niccodemi;2° UnSupplément économique et financierde deux pages.M. Roux. M. Daucourt. Prince Valentin Bibesco.UNE ÉTAPE DU VOYAGE AÉRIEN DE PARIS AU CAIREL'aviateur Daucourt et son passager, M. Roux, reçus par les aviateurs roumains àleur arrivée à Bucarest.Phot. Duratzo.--Voir l'article, page 365.Les prochains numéros deLa Petite Illustration«Série-Théâtre» contiendront:Le Secret, deM. Henry Bernstein;Le Phalène, deM. Henry Bataille;Le Procureur Hallers, deMM. Henry de Gorse et Louis Forest;L'Occident, deM. Henry Kistemaeckers;Le Veau d'or, deM. Lucien Gleize.COURRIER DE PARISLE PROGRÈS DANS LE DANGER ET DANS LA MORTTransportons-nous, si vous le voulez bien, au siècle passé.Que pouvait-il, alors, vous arriver dansun escalier?...n'importe lequel, petit ou grand, de service ou d'honneur?.... j'entends vous arriver de fâcheux, car l'escalier, maintes fois, était le théâtre de légers événements qui n'offraient rien de pénible: causeries sur les paliers, le dos appuyé à la rampe, aventures gracieuses et inattendues, intrigues nouées au passage et dénouées... Mais je ne considère ici l'escalier que comme endroit dangereux. Le pire que l'on y risquait, c'était de faire une chute, et encore la chose était-elle malaisée et demandait-elle une certaine recherche, avec cette pente si douce, et ces marches basses, larges, profondes, ne procédant guère que dix par dix et entrecoupées de fréquentsrepos...oui, pour choir dans cet escalier-là, il fallait vraiment une forte résolution,--ou une extrême faiblesse! Dans les deux cas il était difficile et prétentieux de se faire beaucoup de mal. On ne roulait pas bien loin. Tout au plus allait-on décemment, si on avait l'os tendre, jusqu'à se casser un bras ou une jambe,... et puis voilà! Par exemple, cet escalier débonnaire n'avait qu'une exigence, une seule, mais à laquelle tous devaient se soumettre,on devait le monter avec ses jambes, avec ses propres jambes. Il était traditionnel et logique. Il disait: «Je suis un escalier, j'ai des marches, montez-moi.»Voyons l'escalier d'aujourd'hui. Généralement roide, obscur et haut, il se présente comme l'ennemi déterminé des genoux et des reins. Il abrège le cardiaque et mûrit l'asthmatique. La plupart du temps il nécessite une telle dépense d'énergie qu'il semble avoir été fait pour qu'on ne le monte pas, que l'on en soit rebuté rien qu'à la vue. Pourquoi? C'estqu'il sait«qu'il y a l'ascenseur». Et même quand il a été construit bien antérieurement, à, une époque où l'ascenseur n'était pas encore inventé, l'escalier le prévoyait...! et se donnait dès ce moment les façons détachées d'un passage qui bientôt ne sera plus bon à rien, qui ne doit plus servir.Avec cet escalier-là, plus besoin de jambes, Le podagre et le paralytique, le cul-de-jatte, l'aveugle, l'amputé, sont en quelques secondes au septième étage. Ils n'ont plus à compter les marches, ni à craindre de les manquer. Elles n'existent pas.Apprenons maintenant ce qu'on risque en échange? La mort. Et une mort affreuse, ou, tout au moins, des accidents d'une exceptionnelle gravité... Dans l'escalier d'autrefois, vous pouviez vous laisser aller à une confiance absolue et ne penser à rien, vous étiez avec un ami. L'escalier d'aujourd'hui, c'est un ennemi avec lequel vous est interdite la moindre distraction. Si vous ouvrez par mégarde la porte palière à un mauvais moment, vous vous précipitez dans le vide de la cage. Si dans l'ascenseur vous avez le malheur d'allonger la jambe, c'est un pied coupé, sans arrêt. Vous ne cessez d'être à la merci d'une machine capable de vous jouer les plus terribles tours. On ne sort jamais d'un accident d'ascenseur sans être un tantinet broyé. Mais vous êtes chez vous trois minutes plus tôt! je suis forcé d'en convenir. Vous risquez chaque jour, et plusieurs fois par jour, votre vie pour trois minutes, pendant lesquelles vous ne faites rien et qui ne vous profitent pas.C'est le progrès.Descendons dansla rue d'autrefois. Quels en étaient les périls divers? Le cavalier, le carrosse, le porteur de fardeaux, sans parler du pot de fleurs et de l'enseigne qui se détachaient. Il semble bien que, même en étant un flâneur inattentif, on devait cependant pouvoir sortir de chez soi exempt de toute angoisse et y rentrer intact sans s'étonner d'être encore en vie... Les voitures, lourdes et encombrantes, étaient empêchées d'aller vite dans les rues étroites et tortueuses et de surprendre le piéton, et les grandes voies, vastes et faciles à embrasser d'un coup d'oeil, permettaient au promeneur de voir venir de loin les attelages solennels. L'accident était donc rare, et presque toujours rendu impossible parl'embarras. On se disputait et on se chamaillait davantage, on criait... mais on ne se cassait que la voix.Tandis qu'aujourd'hui la me est lelasciate ogni speranzade chaque jour, de chaque heure, de chaque minute. Le risque le plus courant que l'on y brave est celui de la mort... presque certaine... distribuée et largement répandue par l'autosous toutes ses formes: la mort en pétarade par la motocyclette, la mort bourrue par le taxi, foudroyante et recommandée par l'auto postal, la mort en gâchis par l'autobus qui ne pardonne pas, par les camions de fer de raffineries ou d'entreprises de construction... Ah! que les anciennes voitures de laitiers qui dévalaient avec un gai fracas de casseroles rétamées le long des pentes de Belleville et de Montmartre nous semblent à présent douces et peu meurtrières. Qui ne les regrette?Il est indéniable, par compensation, que nous allons plus vite, et que nous sommes beaucoup plus tôtrendus, même si c'est chez le pharmacien, à Beaujon, ou à la morgue.C'est le progrès.Prenons sur la route d'autrefoisla diligence. Qu'y avait-il à craindre? Qu'elle versât. Elle ne s'en privait pas, et sans doute une ou deux côtes enfoncées, quelques bonnes contusions et foulures laissaient parfois du beau voyage un désagréable souvenir. Mais, malgré tout, ces misères étaient honnêtes, presque raisonnables; elles se comprenaient, elles n'avaient rien d'effroyable et de trop inattendu. Le tout était, dans la montagne, d'éviter le précipice avec lequel on ne discute pas. A part cela on s'en tirait en se ramassant. On ne dégringolait jamais que de sa hauteur ou de celle du siège... et la preuve que ce n'était pas si grave, c'est qu'on en riait après et que les dessinateurs de ce temps nous ont laissé des centaines d'images pleines de belle humeur et de gaieté dont les chavirements de diligences ont été lemotif...continuel et réjouissant, tandis que vous ne pouvez vous représenter une seconde un Carie Vernet, un Henri Monnier ou un Lami exerçant aujourd'hui sa verve à propos d'une collision de trains. Cette idée odieuse, insoutenable, ne saurait venir à personne.Pourquoi? Parce qu'ici c'est encore et toujours la mort qui entre en scène et frappe.Le décuplement de l'énergie et de la vitesse est une constante menace pour la vie humaine qu'il atteint et réduit. Afin de gagner quelques instants l'on se met en situation, mille fois par jour, de perdre des années. On fait meilleur marché de son existence, on joue avec à plaisir. Au lieu de laisser la mort à la place considérable, toujours exorbitante, mais un peu reculée qu'elle occupait, à certains endroits et carrefours de la destinée où l'on savait qu'il était bien difficile de ne pas la trouver, comme à un poste fatal, il semble qu'on veuille, de plus en plus, la faire entrer dans nos habitudes, dans nos moeurs, dans le programme de nos occupations et de nos travaux; on se montre soucieux de la mêler à tous nos actes, réputés jusqu'ici les plus inoffensifs, on l'engage, on l'excite, on l'invite, on la défie, on la prie à toute minute d'avancer, on lui donne partout ses entrées permanentes, on en fait son habituelle compagnie. Si encore l'on ne s'exposait ainsi qu'au risque plus fréquent d'être abattu par elle avec la prompte et loyale clémence qu'elle témoignait auparavant à ses élus, il n'y aurait que demi-mal, mais, suivant les progrès de la science, elle aussi s'est mise au niveau de son temps. Elle se «scientifise», elle se sert de la matière même et des éléments du progrès et de la découverte pour les faire contribuer à la destruction de l'homme; elle emploie, à le supplicier avant la fin, l'électricité, le feu, toutes les forces que celui-ci se targue d'avoir domptées. Embusquée dans la moindre machine imaginée et construite par l'homme, la mort ne pense plus qu'à la détraquer et la faire éclater pour punir l'homme de son orgueil, en le mutilant.Sans vouloir donc rechercher si l'homme a tort ou non d'arracher à la science et à l'inconnu ses secrets en vue d'une perfection, d'une maîtrise et d'une domination qu'il prétend nécessaires et illimitées... sans le blâmer ni l'encourager... on peut cependant lui faire voir et toucher du doigt que le premier et le plus sur des résultats de son infernal génie est de faire progresser le danger et la mort dans des proportions inouïes, démesurées, épidémiques, de les étendre et de les vulgariser... Qu'il accepte donc avec plus de sérénité cette conséquence inévitable de sa fureur de progrès, de sa folie de puissance et de vitesse, de son déchaînement à se «surhumaniser» en tout... et quand, de plus en plus fréquentes, arrivent les catastrophes, les chutes, les collisions au-devant desquelles il a volé comme exprès... comme à un rendez-vous, qu'il cesse ensuite de s'étonner, d'être stupide et même de gémir, de dire: «Quelle horreur! Comment cela a-t-il pu se produire?» et de rechercher à côté les petites causes, dans la défectuosité du matériel... ou l'oubli du chauffeur...Le seulchauffeurcoupable ce n'est pas le pauvre diable au service de la locomotive, c'est le voyageur de toute classe, c'est vous, c'est moi, c'est l'homme en général, l'homme du train, de l'express et durapidequ'est devenue la vie d'aujourd'hui... voilà l'unique et universel responsable des malheurs et des deuils qu'il organise avec tant de soin! Dans cette nouvelle et forcenée croisade de l'Orgueil ce n'est plus «Dieu le veut», c'est «l'Homme le veut». Alors vaille que vaille! Et tant pis pour les carbonisés et broyés de la route! de la route d'en bas ou d'en haut! Toujours plus vite! L'Homme le veut.Henri Lavedan.(Reproduction et traduction réservées.)A PROPOS D'UNE PROVOCATIONUne dépêche de Sofia, reproduite par les journaux quotidiens, annonçait récemment qu'un lieutenant bulgare se rendait en France, après avoir provoqué «au nom de ses camarades» notre illustre collaborateur Pierre Loti, à la suite de ses articles sur les atrocités commises en territoire turc. Le grand écrivain n'aurait pas accordé à l'auteur de cette incartade, désavoué dans son propre pays, l'honneur d'une réponse, si de fervents amis, Français et Turcs, n'avaient spontanément offert de se faire ses champions. Mais M. Pierre Loti a voulu, en écrivant la déclaration qu'on va lire, mettre l'incident au point, et empêcher qu'une aussi ridicule provocation fût prise plus longtemps au sérieux.Je voulais garder le silence, qui est ma manière habituelle; mais le généreux élan de tous ceux qui m'offrent de se battre pour moi m'oblige à parler. Ce sont des Turcs, ce sont des Français. Et, par la forme de leurs réponses, quel bel exemple de convenance ils donnent à ce Bulgare d'occasion!Puissé-je maintenant les arrêter tous, par ce que je vais dire!J'ai conscience d'avoir rempli un devoir sacré, en usant de la notoriété de mon nom pour établir le véritable rôle, pendant la guerre, des Turcs si calomniés, et des Alliés soi-disant chrétiens. Je me suis borné du reste à dire sans haine ce que j'avais vu et surtout à reproduire, après les avoir contrôlés, de plus accablants témoignages, qui depuis ont acquis la valeur de documents historiques. Je n'ai jamais eu un mot grossier pour les officiers bulgares et j'ai même rendu justice à leur incontestable bravoure. Leurs soldats aussi ont été braves, et je l'ai dit; cependant il faut distinguer: le courage militaire n'est vraiment sublime que chez des hommes civilisés, dont la pitié, dont les nerfs même se révoltent devant la nécessité des blessures et du sang; mais chez des soldats sanguinaires, qui se complaisent ensuite à mutiler leurs prisonniers, à avoir les mains rouges, le courage perd de sa valeur et se rapproche trop du taureau furieux dans l'arène.Dès le début, je soupçonnais que mon attitude, dont je reste fier, pourrait bien m'attirer des coups de couteau un beau soir ou des balles de browning. Mais j'ai reçu une chose plus imprévue: une lettre de provocation d'un petit lieutenant de Sofia, conçue en termes tellement ignobles que les doigts répugnent à la toucher; certain passage semble même d'un fou. Je n'aurais pas pris la peine de lire une telle lettre,a priorijetée au panier où j'ai dû la repêcher, si les journaux n'avaient annoncé d'abord qu'il était délégué par l'armée bulgare. Je me refusai cependant à croire qu'un groupe d'officiers, de quelque nation qu'ils fussent et si aveuglés par la fureur qu'on pût les supposer, aient choisi pour les représenter un tel personnage,--et j'avais raison, car le jeune insolent a été désavoué dans la suite.J'estime que je ne dois aucune réparation à personne pour avoir hautement proclamé lavérité, l'indéniable vérité, que des milliers d'autres ont consignée dans différents journaux ou rapports officiels, mais avec moins de retentissement voilà tout. Peut-être les Bulgares eux-mêmes, plus tard, si, comme je l'espère, ils s'acheminent vers des moeurs plus humaines, puiseront-ils dans mes écrits,devenus pages d'histoire, d'utiles matières à réflexion, d'utiles enseignements.La lettre que j'ai reçue--si elle n'était l'oeuvre isolée d'un jeune énergumène en quête de réclame et qui n'est même pas Bulgare--constituerait à elle seule une pièce à charge dans le dossier balkanique, tant elle dénote de grossièreté foncière. Après avoir constaté mon «ineptie» et mon «ignominie», la plus heureusement trouvée et la plus amusante des épithètes qu'il me donne est celle de «crapuleux»; il n'y a pas à dire, pour qui me connaît, je suis tout entier dans ce mot-là!Je dédaignerai donc, bien entendu, de recevoir les témoins que l'on m'annonce. Il restera toujours à ces messieurs la ressource de m'assassiner; je sors sans armes, comme sans peur, et ce sera chose facile. Je m'étonne même que ce ne soit pas déjà fait, ainsi que plusieurs lettres anonymes m'en avaient prévenu, en termes des plus immondes.Ce semblant de réponse, que voici, me semble déjà trop; aussi n'est-ce pas au petit lieutenant un tel que je l'adresse; non, je l'écris pour ces innombrables amis inconnus, dont la pensée suit fraternellement ma pensée et auxquels je me dois un peu; mais c'est mon dernier mot, et je ne répondrai plus, quoi qu'il arrive, aux injures qui me viendraient de là-bas; certes, je me serais laissé entraîner à le faire, jadis; aujourd'hui, au crépuscule de ma vie, le peu de rôle qui me reste à jouer en ce monde m'apparaît beaucoup plus haut que cela.Je me dois surtout, en cet instant, à ceux qui voudraient se battre à ma place; après leur avoir adressé ici mon remerciement très ému et leur avoir serré les mains, je les conjure, au nom de la sympathie qu'ils ont sans doute pour moi, je les conjure de n'en rien faire; cela me désolerait et me blesserait presque. Ils l'admettront, j'en ai l'espoir: cette lettre de l'Arménien-Bulgare, à présent que je l'ai publiquement dénoncée telle qu'elle est, ne vaut plus qu'un haussement d'épaules. L'auteur a besoin d'une leçon, je l'accorde; mais ne sera-t-elle pas beaucoup plus claire et plus décisive, cette leçon-là, si personne ne ramasse son petit défi?En terminant, je veux remercier du fond du coeur la presse de mon pays, qui m'a soutenu, sans distinction de clans, avec une loyauté si unanime et si belle.Pierre Loti.PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE(Voir notre gravure en première page.)L'aviateur Daucourt et son compagnon M. Roux continuent triomphalement leur randonnée vers le Caire.Nous avons laissé les deux hardis voyageurs sur la route d'Augsbourg à Munich. Trois jours plus tard, ils arrivaient à Vienne. Après avoir attendu en vain le beau temps, ils quittent la capitale de l'Autriche le 2 novembre à 10 heures du matin, et, pendant 300 kilomètres, ils volent en plein brouillard. A 2 heures de l'après-midi ils atterrissent à Budapest; une réception enthousiaste leur est faite par l'Aéro-Club de Hongrie et par la colonie française.Nos compatriotes s'engagent ensuite dans les gorges encaissées du Danube; ils passent au-dessus des Portes de Fer, et, après un vol de 400 kilomètres, sans escale, ils se reposent à Craïova. Le lendemain, pour la première fois, le soleil est magnifique; en deux heures, ils franchissent les 250 kilomètres qui les séparent de Bucarest: trois aéroplanes militaires roumains, venus au-devant d'eux, les escortent jusqu'au champ d'aviation, où les attend le prince Bibesco. Même accueil enthousiaste à Varna dont les habitants n'ont pas encore vu d'aéroplane; un régiment bulgare musique en tête vient saluer le départ de nos aviateurs. Poussés vers le large par un vent de tempête, les voyageurs atterrissent à Podima, village de pêcheurs, situé non loin des lignes de Tchataldja. Personne ne peut les comprendre, et les paysans, les prenant pour des Bulgares, se montrent défiants. Enfin, tout s'arrange. Le temps se calme, l'avion reprend son vol et vient se poser à San Stefano devant le consul général de France qu'entourent le préfet de Constantinople et les officiers aviateurs ottomans.Les autorités turques rivalisent d'attentions délicates pour les courageux Français. Le sultan, prévenu de leur présence à la cérémonie du baise-main, envoie le grand maître des cérémonies les féliciter; les deux touristes déjeunent à l'ambassade de France, dînent chez le maire de Péra, sont reçus par le gouverneur militaire de Constantinople.Si, comme il faut l'espérer, aucun accident ne vient interrompre ce raid merveilleux, nous retrouverons bientôt l'oiseau de France à Beyouth.Nijinsky et sa jeune femmesortant de l'église Saint-Michel,à Buenos-Ayres.--Phot. Baudoin.LE MARIAGE DE NIJINSKYC'est de l'Amérique du Sud que nous en est venue la nouvelle: le célèbre danseur qui, il y a quelques années, a révélé aux Parisiens, d'inoubliable façon, les grâces imprévues, les langueurs et les frénésies des ballets russes, et qui, depuis, renouvelait pour eux à chaque saison le miracle de ses souples jeux, Nijinsky s'est marié. Il s'était rendu, l'été dernier, en Argentine, pour y donner une série de représentations impatiemment attendues. Les loisirs de la longue traversée le rapprochèrent d'une jeune artiste de sa troupe, Mlle Pulska, qui, appartenant à une riche famille russe, s'était sentie poussée, voici un an seulement, vers le théâtre, par une irrésistible vocation chorégraphique. Lorsqu'ils débarquèrent à Buenos-Ayres, ils étaient fiancés.Les grands ténors, illustres dans les deux mondes, avaient seuls coutume jusqu'à présent de bénéficier, dans les affaires de leur vie privée, d'un succès de curiosité: cette fois-ci, ce fut un danseur qui l'obtint. Et le mariage de Nijinsky fut un événement à Buenos-Ayres. La cérémonie religieuse eut lieu, le 10 septembre, en l'église Saint-Michel, celle qu'élit de préférence l'aristocratie argentine en semblables occasions. Notre photographie montre le couple dont l'union vient d'être célébrée: dans le jeune homme à la stricte élégance qui apparaît sur cette image, on reconnaîtra, après un peu d'hésitation peut-être, celui qui a si souvent émerveillé les Parisiens par ses bonds harmonieux, le Vestris slave, le prestigieux créateur de l'Oiseau de feu, deSchéhérazadeet dePétrouchka.LE PONT DU GARDLe pont du Gard, monument romain et propriété nationale, en quelque sorte confisqué par un propriétaire riverain qui, dans un accès d'humeur, aurait même menacé de le faire sauter si l'État s'obstine à revendiquer le droit d'accès pour le public,--telle est la nouvelle originale qui, tout en nous arrivant du Midi, est rigoureusement exacte.Plan indiquant (par une bande de grisé) la zone deprotection projetée autour du pont du Gard sur des terrains appartenanten grande partie à M. Calderon. Les chiffres 1, 2, 3, 4, désignent lesendroits d'où ont été prises les photographies correspondantes.Cette question du pont du Gard, qui prend aujourd'hui un caractère aigu, ne date point d'hier; invraisemblable au premier abord, elle est la résultante logique d'un état de choses curieux que nous allons exposer rapidement en nous référant au rapport tout à fait remarquable de M. Grandjean, inspecteur général honoraire des monuments historiques.Le pont du Gard est situé sur la commune de Vers, canton de Remoulins, arrondissement d'Uzès. Comme on s'y rend presque toujours par Remoulins, l'opinion publique le place généralement sur cette dernière commune; l'erreur est même consacrée par la plupart des documents officiels.Ce pont franchit, non point le Gard, mais le Gardon, modeste rivière dont la largeur, aux eaux moyennes, atteint à peine une quinzaine de mètres et ne dépasse guère l'ouverture d'une arche. Mais, en temps de crue, le ruisseau noie vingt ou trente mètres de chaque berge, couvrant alors des surfaces très accidentées, rocailleuses et complètement stériles.L'ouvrage est formé de trois rangs d'arcades superposés. Les deux premiers sont de 6 et de 11 grandes arcades qui ont jusqu'à 24 mètres d'ouverture, le troisième, établi à environ 47 mètres au-dessus du niveau de l'eau, a 35 arcades plus petites. Ces proportions, hors de toute mesure avec celles du Gardon, s'expliquent par le fait que le «Pont du Gard» n'est pas un pont: c'est un aqueduc. Il fut construit pour réunir par-dessus la vallée, à une altitude considérable, les deux collines entre lesquelles coule le Gardon, et faire passer de l'une à l'autre les eaux des fontaines d'Eure et d'Airon destinées à l'alimentation de Nîmes.1.--Fourche formée par le chemin de grande communication(à gauche) qui va franchir le Gardon sur la première rangéed'arches, et par l'entrée (à droite) du chemin privé deM. Calderon.--Phot. Ch. Bernheim.Ainsi s'explique que le pont du Gard ne repose que pour partie--un tiers environ--sur les berges proprement dites de la rivière. Le reste s'appuie sur les versants des collines à une hauteur que les eaux sont loin de pouvoir atteindre. Par ses deux extrémités, sur une grande étendue, il constitue donc un ouvrage en terre ferme, analogue aux aqueducs de Fréjus et de Coutances, par exemple. Et, alors que le monument est la propriété de l'État, tous les terrains qui l'environnent, sur l'une et l'autre rive, en amont et en aval, appartiennent à M. Fernand Calderon. Ce magnifique ouvrage offre donc la particularité, sans doute unique, d'être entièrement enclavé dans le fonds d'un particulier.3--Le chemin de grande communicationfranchissant le Gardon par le pont modernejuxtaposé au pont antique contre la rangéedes premières arches.La situation s'aggrave de la circonstance que le Gardon, dans cette partie de son cours, n'est ni navigable ni flottable. En conséquence, aux termes de l'article 3 de la loi du 8 avril 1898 sur le régime des eaux, la rivière et son lit appartiennent en propre à M. Calderon. L'Etat n'a ainsi ni les droits ni les facilités dont il jouirait si la rivière était navigable ou flottable.Dans ces conditions, en dehors du monument romain, l'État possède simplement:Le cours d'eau et son lit sur le trajet du pont antique;Le sol où sont assises les maçonneries de l'ouvrage et le sol que couvre la projection des arches inférieures;Les petites fractions de terrain qui, de part et d'autre des extrémités du pont, sur le penchant des deux collines, ont été aménagées par l'État pour créer des rampes, sentiers ou escaliers d'accès.Remarquons, en passant, qu'il n'existe aucun titre, aucune pièce indiquant à quelle époque le pont serait devenu la propriété de l'État. Mais nul ne paie l'impôt pour ce monument qui est classé depuis 1838; l'État y a effectué des travaux à diverses reprises, notamment en 1855-1858, où les dépenses ont atteint 198.000 francs; enfin, M. Calderon a reconnu implicitement les droits de l'État.Tout contre la face aval de l'aqueduc, les États du Languedoc ont fait construire, de 1743 à 1747, un pont présentant les mêmes dimensions, le même nombre d'arches, le même écartement des piles, la même hauteur et à peu près la même longueur que le premier étage de l'aqueduc. Ce pont appartient aujourd'hui au département et fait partie du chemin de grande communication n° 32.Par ce chemin et par le pont moderne on peut, sans emprunter le sol de M. Calderon, accéder à la première plate-forme de l'aqueduc. C'est une atténuation à l'enclavement. Mais pour voir l'aqueduc, pour jouir de l'admirable perspective que découpent ses arches antiques, il ne faut pas être dessus, il faut être sur la propriété de M. Calderon.2.--Porte clôturant le chemin privé de la propriété deM. Calderon avec écriteau interdisant l'accès sous les archesdu pont.--Phot. Ch. Bernheim.]Cette propriété de 368 hectares constitue le domaine de Saint-Privat, qui s'étend autour d'un assez joli château sis à 1.800 mètres en amont de l'aqueduc sur la rive droite. C'est une terre seigneuriale qui appartint à la famille de Fournès jusqu'en 1865. A cette époque elle fut vendue à M. Thomas Calderon, père du propriétaire actuel qui la possède depuis 1894.On accède au château par un chemin privé d'environ 7 mètres de largeur qui prend sa naissance sur la route départementale, à 115 mètres en aval de l'aqueduc. Après avoir parcouru ces 115 mètres, le chemin passe sous la première arche romaine, puis continue pendant trois ou quatre cents mètres sur un terrain dégarni, en grande partie formé de la berge inondable. Il s'enfonce alors dans les bois. C'est de ce chemin, à 150 ou 200 mètres des arches--par conséquent sur la partie de terrain dégarni--qu'on a la plus belle vue de l'aqueduc. C'est même le seul point d'où on puisse le contempler sans gêne, dans toute son étendue. Sur la rive gauche, le terrain est moins favorable.Pendant longtemps, M. Calderon a laissé au public le libre passage de son domaine. Il prétend aujourd'hui que le développement du tourisme a créé une situation nouvelle, intolérable. Certains jours de fête, dit-il, notamment à la Pentecôte, des bandes arrivent d'Avignon, de Nîmes, de Beaucaire, et festoient sur sa propriété qu'elles saccagent sous les yeux des gendarmes débordés.Pour éviter ces déprédations, M. Calderon a fait barrer l'entrée de son chemin privé, et il sembleprovisoirementmaître de la situation. Car, comme nous le disions plus haut, l'État ne possède ici que la propriété du petit morceau de terrain couvert par les premières arches. Il peut, il est vrai, revendiquer la copropriété des 115 premiers mètres du chemin privé qui «conduit à des exploitations différentes».L'attitude de M. Calderon a ému l'administration, qui veut en finir avec une situation prodigieusement anormale. M. Paul Léon, chef de la division des services d'architecture au sous-secrétariat des Beaux-Arts, est allé causer avec le propriétaire de Saint-Privat; il lui a proposé d'acheter le terrain nécessaire pour rendre au public le «point de vue». M. Calderon demanda 46.000 francs, puis 20.000 francs pour un terrain d'environ un hectare qui, paraît-il, vaut à peine un millier de francs.4--Le pont du Gard vu dans toute son étendue de lapropriété de M. Calderon, dont l'accès est maintenant interdit au public.--Phot. Neurdein.Devant ces prétentions, les pouvoirs publics ne se trouvent pas désarmés; la loi de 1906 sur la protection des sites permet à la commune et au département de recourir à la procédure d'expropriation. D'après l'enquête faite par le préfet du Gard, il suffirait, pour dégager les abords de l'aqueduc, d'acquérir 12 hectares de terrain, dont sept seulement appartiennent à M. Calderon et estimés 1.050 francs l'hectare. Soit une dépense totale d'environ 13.000 francs. Au cas où le département du Gard refuserait d'exproprier, l'État se chargerait de le faire en vertu du droit souverain d'expropriation que lui confère la loi de 1841.Peut-être, d'ici là, M. Calderon aura-t-il réfléchi.Cet heureux propriétaire est, paraît-il, un fort galant homme; on conçoit que la sauvagerie de certains touristes l'ait exaspéré. Il a, dit-il, trouvé des inconnus jusque dans son vieux castel, inventoriant son mobilier et usant de son billard.En cédant à l'État pour leur valeur intrinsèque quelques ares de terre, M. Calderon recouvrera la tranquillité; il redeviendra maître chez lui sans grand dommage pour l'harmonie de sa belle propriété, et tous les Français applaudiront à ce geste élégant.F. Honoré.Les nouveaux paquebots français de l'Amérique du Sud: leGallia.--Phot. M. Bar.UNE RENAISSANCE MARITIMELES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET l'AMÉRIQUE DU SUDEn terminant la publication ici même, il y a deux ans et demi, de ses notes de voyage en Argentine et au Brésil, M. Georges Clemenceau exprimait le vif regret que les paquebots français mis à la disposition des passagers entre l'Europe et le continent sud-américain ne répondissent plus à leurs habitudes de luxe et à leurs besoins de vitesse.Notre éminent collaborateur faisait ressortir combien il était fâcheux que les voyageurs brésiliens ou argentins, venant en Europe ou rentrant chez eux, fussent conduits à prendre passage sur des bâtiments de toutes nations, à l'exclusion ou à peu près des nôtres, alors que les énormes progrès économiques de l'Argentine et du Brésil sont dus en majeure partie à nos capitaux.Et M. Clemenceau concluait en formulant l'espoir de voir prochainement apparaître une organisation nouvelle, dont les bâtiments, installés d'après le goût moderne et filant 20 nouds, permettraient d'atteindre directement Rio de Janeiro en dix jours et demi et Buenos-Ayres en treize jours.Or, voici que les desiderata patriotiques exprimés au commencement de 1911 par M. Clemenceau sont réalisés dès la fin de 1913.En effet, le paquebotLutetia, inaugurant réellement les services de la nouvelle Compagnie Sud-Atlantique, est parti de Bordeaux le 1er novembre et se trouve, au moment où paraissent ces lignes, sur les côtes sud-américaines. Le seul aspect de sa coque monumentale et élégante, un coup d'oeil jeté sur ses aménagements, apprendront au monde argentin et brésilien qu'il y a quelque chose de changé et qu'ils peuvent désormais se confier sans arrière-pensée aux beaux bâtiments dont un coq symbolique, fièrement dressé sur ses ergots, décore les trois cheminées.La Compagnie Sud-Atlantique met en service des à présent deux paquebots identiques,LutetiaetGallia, auxquels s'ajoutera prochainement leMassilia.Ce sont de magnifiques navires réunissant, avec toutes les qualités essentielles de solidité, de rapidité et de sécurité, le summum du confortable dans les appartements privés, du luxe dans l'aménagement et la décoration des salons communs.Leur longueur est de 175 mètres; leur largeur, de 19 m. 50; leur déplacement, de 15.000 tonnes. La puissance totale des machines est de 20.000 chevaux et assure une vitesse de 20 nouds et demi.LeGalliaet ses «sister-ships»,LutetiaetMassilia, portent au-dessus de la flottaison six ponts, en y comprenant le pont supérieur, réservé à la promenade au grand air. Au-dessous se trouvent réunies toutes les pièces communes, décorées dans le meilleur goût français: salons de musique et de lecture, rotonde, fumoir, séparés par de grands halls qui forment eux-mêmes de véritables salons. La salle à manger occupe une partie du troisième pont: c'est une vaste salle en fer à cheval où les passagers se grouperont par petites tables et où ils goûteront, on peut nous en croire, tous les raffinements de la vieille cuisine française.On trouve à cet étage, et aux trois autres en dessous, les logements des passagers, appartements complets, chambres à deux ou à un seul lit, tous excellents, recevant à pleins flots l'air et la lumière du jour, et munis de tout ce qui constitue le confortable de l'existence.Si le luxe règne en maître dans les installations réservées aux passagers de première classe à bord des paquebots de la Sud-Atlantique, on n'y a pas oublié ceux des autres classes. Les aménagements qui leur sont réservés ont été soigneusement étudiés, et on peut dire que chaque classe est installée comme l'était la classe supérieure sur les paquebots d'antan.Au moment même où leLutetiaquittait Bordeaux pour le voyage d'inauguration, la Compagnie Sud-Atlantique réunissait à Marseille, à bord duGallia, un groupe nombreux d'invités auxquels elle offrait, à travers la Méditerranée apaisée, une délicieuse croisière.Les côtes des Baléares, celles de la Corse, puis l'admirable littoral du Var et de la Provence, de Nice à Marseille, défilèrent devant leurs yeux ravis. On mouilla devant Palma, à l'impressionnante cathédrale, devant Ajaccio, aux golfes harmonieux, devant Bastia enfin, dont le vieux port génois fut très admiré; et, après chaque visite à terre, on revenait à bord avec joie, pour y retrouver le charme de la plus exquise et de la plus fastueuse hospitalité et y goûter la douceur de vivre loin des préoccupations des villes, dans la compagnie la plus agréable, entre le ciel et la mer.Le salon de musique duGallia.--Phot. Leleux.La présence, à bord duGallia, de M. de Monzie, sous-secrétaire d'État à la Marine marchande, entouré de hautes personnalités diplomatiques, politiques, maritimes et financières, donnait à cette excursion méditerranéenne une signification spéciale. M. de Monzie, depuis son installation à la tête des services de la Marine marchande, a saisi toutes les occasions de proclamer son intention de faire sortir cet organe si important de notre outillage national de l'état de marasme presque humiliant où il se débat. Nous ne doutons pas qu'il n'y arrive et il aura par là bien mérité du pays. Le jeune ministre voit tout particulièrement dans une meilleure organisation des lignes de paquebots un des moyens les plus puissants pour augmenter la richesse, le bon renom, le crédit de la France, en la faisant mieux connaître et apprécier. Et il veut, dans ce but, que ce soient des paquebots français et non des navires allemands, anglais ou italiens, qui amènent jusqu'à nous les innombrables étrangers, attirés de tous les coins du monde par le génie de notre race et les agréments si divers et si nombreux de notre pays. En participant à la croisière duGallia, au premier rang des hôtes de la Compagnie Sud-Atlantique, M. de Monzie a montré l'importance qu'il attache au succès d'une entreprise qui va redonner au pavillon français, sur une des voies maritimes les plus importantes du monde, la place qu'il doit occuper.Il est juste, d'ailleurs, de noter que cette sorte de renaissance maritime si nécessaire se poursuit depuis plusieurs années, et nul n'ignore les vigoureux efforts tentés et les grands succès obtenus déjà par la Compagnie Générale Transatlantique et la Compagnie des Messageries Maritimes. Des bâtiments tels que laFranceet laProvencepour la première, lePaul-Lecatet l'André-Lebonpour la seconde, peuvent s'aligner à côté des plus réputés coureurs des mers naviguant sous n'importe quel pavillon. Si les pouvoirs publics veulent bien faciliter, comme ils paraissent enfin s'y employer sous l'impulsion de M. de Monzie, la tâche de nos compagnies de navigation, il n'est pas douteux que notre Marine marchande, facteur si important de la prospérité nationale, retrouvera sur toutes les mers son ancien prestige.LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLESElle est la Poétesse. Tout se résoud pour elle en images, en sensations, en musiques. Ce regard qu'elle pose sur vous, si direct, si assuré, c'est une question qu'elle vous adresse; mais votre réponse est vaine, car elle s'est déjà répondu, et vous êtes déjà oublié, ou bien au contraire vous faites désormais partie de son univers. La foule de la rue, la corolle qui se fane près d'elle, dans ce vase, la nouvelle apportée par le visiteur, tout cela n'est que sons qu'elle harmonise, transpose et fixe en ses vers:Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,Et qui, toujours troublés par de changeants visages,Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.«L'exact et le réel» qu'elle ignore, elle en est avidement curieuse, cependant. Mais, dès qu'elle a cueilli ces fleurs vivantes, elle les transfigure et leur prête le parfum de sa sensibilité. Tous ceux qui savent quelque chose doivent verser en ses mains leur trésor. La politique même la passionne. Ce n'était point seulement en Parisienne qu'elle déjeunait, dans le tumulte mondain d'un grand restaurant de Versailles, un jour fameux de l'hiver dernier. A travers les rangs des badauds, elle voyait l'Histoire, et les pierres magnifiques avaient cessé en son esprit d'être musée pour redevenir palais...Le gros chapelet d'ambre que caressent ses doigts fins, la bigarrure des couleurs qui l'entourent, son allongement gracieux sur ce divan, ces roses qui alourdissent l'air et l'aromatisent, tous ces raffinements et ces langueurs composent une atmosphère orientale que le lumineux visage de la poétesse semble éclairer. Mais ce ne sont point là turqueries fantaisistes ni paresses d'Islam. La pensée ardente, la parole vive de la reine du lieu vivifie les rayons, nuance l'ombre et poivre les odeurs. Rien de moins résigné, de moins endormi que l'âme de notre Sultane. Si ses émotions sont parfois celles d'une petite fille aux sentiments frais, la femme commande en elle comme une amazone impérieuse... Les démons conservent parfois un reflet de la grâce des anges, et l'on dirait qu'un autre sortilège confère aux anges, par instants, le charme impitoyable de Satan. L'amour, baume délicieux et philtre pervers dans le langage des poètes, est bien aussi cordial et poison dans l'âme des amantes. Sans larmes, les yeux qui les admirent leur semblent morts. Tourmenter, c'est ranimer, pour Ève; la chair qui pantelle lui paraît plus vivante. Ses filles se désespèrent donc avec ravissement de désespérer qui les aime. La pitié germe en elles et fait s'épanouir toutes leurs vertus; et, si la pitié reste vaine, elles suscitent le chagrin, qui est l'arbre où mûrissent les fruits nécessaires de la compassion et du dévouement. C'est la plus tragiquement sincère des confessions que cette imploration du désolé bourreau à sa victime:Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,Pourrai-je pardonner à mon âme féroceLa paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?L'amour n'est point ici un jet d'eau qui murmure; c'est un torrent écumant et vertigineux, dont le flot coule doucement, par endroits, entre deux pierres moussues. Mais le ciel est plus serein d'avoir été orageux, les arbres plus luxuriants d'avoir été secoués par l'averse. La nature rassérénée s'exalte, et «tout l'azur luit dans le coeur sans limites» de l'amante, dans ce coeur «innombrable» qu'elle a pourtant «resserré» sur l'amant. C'est le panthéisme dans l'amour: tout l'univers en soi, tout l'univers en l'autre, l'immensité et l'éternité dans le rêve, l'infini dans l'éphémère, le divin dans l'extase:Je regarde votre humble et délicat visagePar qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,Car tous les continents et tous les paysagesFaisaient de votre front mon sensible univers.Il n'est pas de transports plus spirituels, d'évocation plus éthérée que ces élans et ces aveux où les profanes croient reconnaître une voix trop humaine et sensuelle. Ce verbe n'est perceptible qu'aux initiés, à ceux qui savent vivre dans le silence et se complaire dans le recueillement.La souffrance est partout, dans ces exaltations, et se mêle à la joie, qu'elle aiguise peut-être, mais qu'elle purifie en même temps:Car l'amour, radieux comme un verger prospère,Est gonflé de sanglots...Si chacun de ses caprices est un poème, ces deux beaux vers attestent néanmoins que sa rêverie n'est point divagation de femme nerveuse, et que, dans sa vie intérieure, elle gravit vraiment les calvaires qu'elle évoque pour nous, comme elle se laisse vraiment bercer sur les eaux des lacs profonds et tranquilles.Un poète, qu'une foi religieuse inspire, vient d'exhorter la poétesse desVivants et les Mortsà ne plus chanter que sur le ton de la prière. Que dès maintenant il admette au cloître de sa piété la douce novice au «visage émerveillé». Malgré l'apparence, elle n'est pas très éloignée de lui. Ses poèmes d'amour sont comme des cantiques. La volupté verbale est soeur du mystique enthousiasme. Le rêve, dans l'azur, suit la même voie que l'adoration, et l'amant irréel, vers qui montent les hymnes qui nous enchantent, pourrait, plus fidèlement qu'en un homme du siècle, se réaliser en un dieu de pureté.La comtesse Mathieu de Noailles dans son salon.Photographie Desboutin..Son trône est ce divan multicolore que vous voyez apparaître devant vous par le miracle de la science des images. C'est là qu'elle tient sa cour, cour de poètes uniquement. Car même ceux qui ne savent pas l'art de rimer deviennent devant elle fervents des métaphysiques esthétiques, sensibles à la musique et aux idées. Elle rend élégant le banal, elle étouffe le médiocre et répudie le laid: tout se supériorise sous son regard et s'embellit sous son sourire. Magicienne de notre temps, elle renouvelle le vieux mythe d'Orphée le charmeur.Jean Lefranc.Itinéraire des pèlerins à Sainte-Hélène: de James Town àLongwood en passant par le Tombeau.--Dessin de L. Trinquier.]LES DOMAINES FRANÇAIS DE SAINTE-HÉLÈNEUNE MASURE ET UN TOMBEAUDans une terre anglaise de l'Océan, jadis fameuse, hérissée de canons et peuplée de soldats, aujourd'hui abandonnée, vidée, mourante et comme ensevelie dans le deuil de ses éternelles brumes et de ses rochers noirs, il est un lieu de pèlerinage où le drapeau français a le droit de flotter librement. A Sainte-Hélène, un calvaire et un sépulcre, la maison de Longwood où mourut Napoléon prisonnier et la vallée du Tombeau où, pendant dix-neuf ans encore, il demeura captif du sol britannique, sont, depuis plus d'un demi-siècle, propriétés de l'État français.Le nom de Longwood, sanctifié par une immortelle agonie, s'est fixé dans nos imaginations. Les visions du tumulus clair, sur lequel pleure un saule échevelé, nous ont été rendues familières par les compositions ingénues et touchantes des imagiers romantiques. Mais ce que l'on ignore généralement chez nous où l'histoire vulgarisée de Sainte-Hélène s'arrête à la dernière page duMémorial, c'est que Longwood est devenu français comme le lieu du Tombeau, que la sépulture comme la prison sont maintenant des domaines à nous et que nous entretenons depuis cinquante-cinq ans, dans l'île, un conservateur chargé de protéger, contre les empiétements, les outrages et la ruine, ce patrimoine national. Cela, il est vrai, ne s'apprend point à l'école. Les encyclopédies elles-mêmes, en notant que Sainte-Hélène est l'«île britannique où fut déporté, en 1815, et où mourut, le 5 mai 1821, l'empereur Napoléon Ier», n'ajoutent point que les lieux historiques de cette île, Longwood et le Tombeau, sont aujourd'hui domaines de la France. Et, s'il vous prenait la fantaisie d'interroger, chacun à son tour, nos quinze ministres ou sous-secrétaires d'État, sur les droits de notre pays dans l'île Sainte-Hélène, vous auriez de la difficulté, j'imagine, à obtenir une seule réponse satisfaisante. Les domaines français de Sainte-Hélène ne sont plus, aujourd'hui, qu'un article du budget en trois lignes et toute leur histoire administrative tient, avec leur état civil, en un seul carton vert des archives du quai d'Orsay. Or, on songe, paraît-il, à supprimer, sinon le carton vert, du moins l'article du budget. De 1815 à 1821, la garde de l'Empereur prisonnier coûta annuellement 10 millions à l'Angleterre. La garde de son tombeau et de la maison où il est mort coûte chaque année 9.000 francs à la France. L'administration trouve la dépense ruineuse. Elle songe à la réduire et peut-être à la supprimer. Le conservateur actuel, M. Roger, un homme de bonne volonté, mais chargé de famille, et qui, déjà, en est--comme l'Empereur--à sa cinquième année d'exil, veut rentrer en France. C'est une bonne occasion pour ne le point remplacer. Les domaines qui, faute de crédit, ne sont plus entretenus, la masure qui n'est plus réparée, se conserveront désormais tout seuls. Des passants de toutes les nations pourront, comme jadis, couvrir d'inscriptions outrageantes les murs de ces lieux d'agonie. Il sera loisible à d'autres, comme jadis encore, de venir piétiner le tombeau. Qu'importe! Sainte-Hélène, c'est loin. Les étrangers seuls s'y arrêtent! Il n'y va presque plus jamais de visiteurs français...Cependant, cette indifférence de notre administration, ces velléités d'abandon ayant été, il y a quelques mois, dénoncées au public, l'opinion a paru s'en émouvoir. Mais la situation ne s'est point améliorée. Un de nos confrères italiens, M. Cavicchioni, qui vient de séjourner dans l'île, avec une âme de pèlerin, a rapporté de son voyage les plus récentes photographies de Longwood. Ces documents illustrent le dossier que nous croyons opportun de publier aujourd'hui: le dossier de l'abandon par la France des domaines français de Sainte-Hélène.** *Traditionnellement, lorsqu'un navire est dans les eaux de l'île et longe les lugubres falaises de basalte à pic dans la mer, après qu'il a tourné une masse volcanique, le Barn-Mount, les officiers indiquent aux voyageurs un rocher dont les arêtes dessinent le profil de l'Empereur. Le bateau s'arrête à quelque cent mètres de la côte devant le petit port clair et presque gai, par contraste, de James-Town. L'arrivée du «postal» est toujours pour les gens de l'île un spectacle nouveau, et le bâtiment est vite entouré de petites barques. Des canots amènent les voyageurs devant un escalier dont l'abord est rendu très difficile par la violence d'un ressac permanent le long de la jetée. Non sans peine on parvient à mettre le pied sur les gradins humides,--ceux-là mêmes peut-être que gravit Napoléon le 17 octobre 1815. Une ligne uniforme de constructions basses, presque toutes des magasins à façades jaunes, s'adossent à la montagne couleur de rouille. La route court entre ces bâtiments et la mer et conduit, par un pont-levis, jusqu'au glacis meublé de vieux canons inutiles. Puis, sous la terrasse du «château»--l'édifice où sont réunis les services administratifs--un passage voûté vous mène sur la petite place centrale, ombragée, où s'élève l'église. Les choses d'autrefois sont demeurées dans leur état antérieur. Au château, le bureau du gouverneur est toujours ce même bureau qu'occupait Hudson Lowe, lorsqu'il descendait de Plantation House. Et Plantation House--à trois milles du port vers l'intérieur, dans la partie la mieux protégée et la plus verte de l'île--continue d'être la résidence du gouverneur de Sainte-Hélène, aujourd'hui un simple major, dont le traitement de 18.750 francs représente la seizième partie du traitement annuel (300.000 fr.) d'Hudson Lowe entre 1815 et 1821. Le gouverneur n'a plus, il est vrai, sous son autorité, une flotte et des troupes. L'état-major est représenté par un capitaine d'artillerie de marine. Et la garnison, jadis forte de 3.000 hommes, se réduit maintenant à une vingtaine de marins casernes à Ladder Hill, le fort qui domine James-Town et auquel on accède par un escalier à pic de 600 marches. L'ordre public est assuré par quatre policemen.LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA VALLÉE DU TOMBEAUSur la route de James-town à Longwood: embranchement duchemin du tombeau, à gauche du parapet en ruine.Le tombeau de Napoléon et (en haut et à gauche) la sourcede l'Empereur.Photographies A.-C. Cavicchioni.LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA MAISON DE LA CAPTIVITÉ ET DE LA MORTSur la route de Longwood: le sémaphore d'Alarm-House.Le salon où est mort l'Empereur.La véranda.A gauche, fenêtres du salon; à droite, ouvertures ducabinet de travail et de la chambre de l'Empereur.Vue d'ensemble de Longwood Old House.Photographies prises au cours de l'été de 1913 par M. A.-C. Cavicchioni.L'OEUVRE DU VENT ET DE L'OUBLI: LES PREMIÈRES RUINESÉtat actuel de la tonnelle où, les jours de beau temps,Napoléon réunissait autour de lui ses compagnons d'exil.Façade sud-est de la maison avec ses murs lépreux et sescarreaux brisés.--Au premier plan, le bassin tracé par l'Empereur.Photographies A.-C. Cavicchioni.Il est curieux de noter que, dans le parc superbe de Plantation House, il existe, encore vivants, parmi les verdures d'une floraison tropicale, des témoins centenaires de l'histoire de l'île. Ce sont deux monstrueuses tortues, que l'on appelle «les tortues du temps de Napoléon», ou les tortues d'Hudson Lowe. Elles gîtent là depuis un siècle, apprivoisées et familières... Et ce ne sont point, paraît-il, les seuls êtres qui ont survécu au temps de la captivité. On montre encore, dans l'île un perroquet blanc, centenaire lui aussi, qui siffle à merveille, et auquel, naturellement, on a donné le nom de «Napoléon». Enfin, il y a peu d'années, décédait à James-Town un batelier nonagénaire, qu'entourait une curiosité presque déférente. Les vieillards de Sainte-Hélène prétendaient que c'était un fils de l'Empereur...** *Il est rare que le postal s'arrête plus de trois heures au mouillage, et, en ce cas, il ne faut point songer à tenter l'excursion de Longwood, à moins de se résigner à séjourner dans l'île, pendant un mois, jusqu'au retour du paquebot. Si l'on peut, par bonheur, disposer d'une journée, on loue un cheval ou une voiture au prix d'une livre, et, après avoir suivi les humbles maisons de Napoléon street--où passa le convoi funèbre de l'exhumation en 1840--on s'engage sur la route de Longwood. C'est une voie carrossable qui s'agrippe à moitié côte, traçant comme une longue barre sombre à travers la maigre végétation des agaves et des cactus. Au-dessous, tout au fond dans la vallée, James-Town semble une coulée de pierres et de blocs. Plus haut, à droite, on rencontre le chemin qui conduit aux Ronces (Briars), le cottage verdoyant et fleuri des petites Balcombes où, dans un pavillon séparé, minuscule, Napoléon vécut les trois premiers mois de son exil. Si vous faites la route en quelque fin d'après-midi, dans la grande clarté tropicale et le calme absolu du soir, vous percevez, en cet endroit, comme un faible chant d'oiseau, le murmure d'un filet d'eau qui descend lentement de Francis Plain et forme la cascade des Briars. Parfois encore, le silence est rompu par le bruit de sabots d'une mule revenant de la montagne avec une charge de bois ou d'herbe ou par l'écho d'une voix humaine qui se répercute d'un bout à l'autre de la vallée comme un cri dans une chambre close. Au ciel, de grands nuages, toujours en mouvement, couvrent et découvrent sans cesse le sommet sur lequel est placé High Knoll, le fort le plus important et le plus élevé de l'île. Bien des années se sont passées depuis que l'Empereur suivit à cheval cette route pour atteindre le lieu de sa prison. Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis qu'il la redescendit, au bruit des salves, dans un cercueil sur lequel était jeté le manteau impérial. On a cependant cette impression que rien ici n'a bougé depuis le temps du drame et celui de l'apothéose. Ce sont, aux bords de la même route qui longe les mêmes ravins, les mêmes silhouettes bleues des pins, les mêmes agaves dressant parmi les cailloux leurs feuilles en fer de lances et leur floraison de clochettes. Ce sont à divers intervalles les mêmes parapets disjoints. La même cascade continue sa même fraîche chanson en sa course incertaine avant de recevoir le coup de balai du vent qui la jette en poussière dans la vallée.Plan du domaine français de Longwood Old House (anciennerésidence de l'Empereur à Sainte-Hélène).Pour atteindre les plateaux, la route va et vient, sinueuse, à travers les pins, les saules et les oliviers sauvages, tandis que se découvrent, à chaque volte, de nouvelles visions de mer, de vallée et de ciel.On entre dans une région battue par le vent, où sapins et gommiers se ploient tragiquement, dans un gémissement continu, et l'on entrevoit le sémaphore d'Alarm House. C'est de là qu'on signalait, au temps de la captivité, les navires aperçus au large, et que l'on tirait le canon pour donner l'alarme à la garnison et à la division navale, chargées sur terre et sur mer de la garde du prisonnier. Passons. La route, maintenant, longe un vaste gouffre désolé le «Bol au punch du Diable», et, peu après, elle laisse à sa gauche un chemin dont l'accès se dissimule dans les agaves et les cactus. Arrêtons notre voiture ou mettons pied à terre si nous sommes à cheval. Ce chemin discret, presque secret, va nous conduire à la vallée française du Tombeau.Les tortues «du temps de l'Empereur» dansl'ancien parc d'Hudson Lowe.L'entrée du domaine, à quelque distance de la route, est indiquée par une porte rustique, une barrière que soutiennent deux montants en brique surmontés chacun d'un boulet. Il suffit de soulever un loquet, et l'on entre sans plus de formalités dans les lieux de la sépulture, très verts, envahis par les graminées, les genêts et les buissons à mûres, et plantés de pins et de cyprès dont le parfum de cimetière se dégage, intense, dans l'humidité constante de ce lieu. Le domaine comprend 40 acres ou 16 hectares. Avec le tombeau vide et la maison délabrée de Longwood, il fut acquis en 1858 par le gouvernement de Napoléon III au prix fort de 178.565 francs, frais compris. La transaction, d'ailleurs, fut laborieuse et ne dura pas moins de cinq années. La spéculation s'en était mêlée. Il avait fallu, en outre, tourner les dispositions de la législation coloniale anglaise qui interdit l'aliénation à une puissance étrangère d'une parcelle du territoire britannique. Mais, comme alors le cabinet de Windsor voulait être agréable aux Tuileries, on trouva les accommodements nécessaires et, depuis le mois de mai 1858, l'habitation et le tombeau de l'empereur Napoléon sont inscrits sur les registres domaniaux de Sainte-Hélène comme propriétés françaises. Cette acquisition a mis fin à un long scandale, à une exploitation éhontée dont était l'objet, depuis 1840, depuis l'année de l'exhumation, la sépulture impériale. La terre de la fosse était constamment enlevée et vendue, renouvelée et revendue. On payait pour voir le tombeau. On payait pour boire à la source. Il a fallu changer toutes ces habitudes. La sépulture, de nouveau, a été protégée. La fosse a été recouverte par des dalles, et l'on a cessé de tenir boutique en ce lieu. Voici cette tombe dans sa retraite fraîche et verte. Elle est enfermée dans la double ceinture d'une palissade basse et d'une haie de bois de fer. Les cyprès et les pins avec un saule unique--arrière-petit-fils de l'un des deux saules originaires--versent une ombre quasi contenue sur sa pierre blanche qu'étreint une petite grille noire et que borde une rutilante parure de géraniums. Un peu plus haut, la source aimée de l'Empereur affleure dans une coupe de pierre, et une écharpe de lys d'eau jetée sur le sol indique le sillage de son cours souterrain. Au delà des barrières est la maison du garde, un humble insulaire qui, pour quelques shillings par semaine, protège cet endroit contre les incursions des bestiaux des domaines voisins. Et disons tout de suite que, pour des raisons d'économie, il est question de supprimer ce garde, à moins que, pour des raisons d'économie encore, on ne fasse la fortune de ce Yamstock illettré en l'élevant--il en est question--aux fonctions de représentant officiel du gouvernement français à Sainte-Hélène.** *On peut revenir à la route par un autre chemin, une sente raboteuse creusée, croit-on, par les Chinois qui venaient à la source chercher l'eau de table de l'Empereur. On continue de monter vers un plateau nu couvert de gommiers phtisiques et d'immortelles sauvages. On passe devant Hutt's gâte, la maisonnette du premier séjour des Bertrand. Tout auprès, maintenant, s'élève une petite chapelle anglicane. Un peu plus loin, un portail, flanqué de deux échoppes, indique l'entrée de l'ancienne enceinte du domaine réservé au «Général». Faisons quelque cent pas encore, et après avoir laissé à notre gauche Longwood New House, la nouvelle résidence construite--trop tard--pour l'Empereur à la fin de la captivité, nous nous trouvons en face de Old House, la maison en forme de croix où Napoléon vécut les cinq dernières années de son existence.Cette maison, lorsque la mission française en 1840 vint chercher les cendres de Napoléon, se trouvait dans un délabrement scandaleux. La chambre et le salon où était mort l'Empereur avaient été transformés en écurie et en moulin à orge. Et, depuis, rien n'avait été tenté pour remédier à cet abandon insultant.Après 1858, Longwood devenu français fut restauré, reconstitué par une mission spéciale qui séjourna à Sainte-Hélène pendant vingt et un mois. L'entreprise fut confiée au capitaine de génie Masselin. Il ne fallait pas faire neuf. Il fallait, dans la confusion des démolitions et des reconstructions successives, retrouver ce qui avait été l'ancienne maison. On a utilisé autant que possible les matériaux anciens restés sur place. On a rétabli les peintures et les papiers d'après des fragments recueillis. Si ces réparations ont été, évidemment, considérables--et quelle maison de famille n'a point dû, en un siècle, subir des transformations importantes tout en restant la même et sans rien perdre de sa physionomie et de son âme?--du moins, la demeure a-t-elle conservé son aspect d'autrefois, presque toutes ses pierres et jusqu'à sa détresse intérieure. Ce n'est point uneautremaison. C'est bien toujours, et minutieusement la même, la maison de l'Empereur captif... Et maintenant, entrons:On accède par une petite véranda peinte en vert et parée de feuillages grimpants dans une première pièce assez vaste que l'amiral Cockburn avait fait ajouter à la hâte à la primitive demeure pendant le séjour de l'Empereur dans le cottage des Briars. C'est une légère construction en pans de bois, coffrée en planches à l'intérieur et à l'extérieur et qui prend jour par trois fenêtres à l'ouest et deux à l'est. Cette pièce servit d'abord à la fois de salle de billard et de salle d'attente pour les visiteurs; cette dernière destination prévalut après que le billard eut été reporté dans un autre local en arrière. C'est là que, lorsque le captif recevait, l'un des aides de camp, Montholon ou Gourgaud, botté à l'écuyère et l'épée au côté, accueillait les personnages de marque auxquels Napoléon daignait accorder audience. Un huissier en livrée vert et or, avec gilet blanc, culotte de soie noire, bas de soie blanche, et souliers aux boucles étincelantes, Santini d'abord, Noverraz ensuite, se tenait immobile devant la porte du salon où attendait l'Empereur.Aujourd'hui, cette pièce délabrée trahit toutes les tristesses de l'abandon. A l'extérieur, les pans de bois sont vermoulus, à moitié pourris et très malmenés, particulièrement du côté de la tonnelle, par le vent de l'est. Les murs, à l'intérieur, avaient été originairement peints à l'huile en vert clair, avec un petit filet noir encadrant chacune des parois. Mais ce vert, sali et moisi, est devenu tellement foncé qu'il en est noir. Aussi, quand on pénètre en ce lieu, la première impression est-elle lugubre. C'est bien, on n'en doute plus, le salon funèbre qui précède une chambre mortuaire. Un seul meuble se trouve là: le haut pupitre taché d'encre qui supporte le registre des visiteurs.De la salle d'attente on passe dans le salon, une pièce exiguë où l'Empereur recevait et tenait cercle avec sa petite cour le soir après dîner. Découvrez-vous. C'est là que Napoléon est mort, le 5 mai 1821, un peu avant le crépuscule. Entre les deux fenêtres ouvertes sur l'occident se trouvait le lit de camp sur lequel expira le captif. La place est indiquée par une petite balustrade en bois sombre, qui entoure un buste de Napoléon. Sur la cheminée, une grande glace avec un cadre dédoré et sali. Aux murs un papier commun jaunâtre à fleurs vertes, qui fut copié d'ailleurs sur le papier primitif.Le tombeau de Napoléon aux Invalides.Phot. en couleurs de L. Gimpel.L'une des portes du salon donne accès dans la salle à manger, basse, à peu près obscure, qui reçoit son seul jour d'une porte ouverte sur le jardin au nord. Un affreux papier brique à ramages noisette et or tapisse les murs. Cette salle à manger communique, à gauche, avec la bibliothèque peinte en gris vert, et, à droite, avec les deux petites pièces qui formaient l'appartement de l'Empereur: cabinet de travail et chambre à coucher dont le papier tombe par morceaux. Le reste ne vaut guère qu'on en parle. Les visiteurs s'arrêtent à peine dans l'ancienne cuisine fumeuse et peuvent s'amuser à compter les trous de rats dans les parquets des logis de la suite et du personnel de service. Autour de la maison, dans les jardins parsemés de violettes pâles et de jaunes immortelles, on ne retrouve point les plates-bandes d'autrefois. Le bassin, tracé par l'Empereur l'année de sa mort, est aujourd'hui vidé, séché, lézardé. C'est une ruine au pied d'autres ruines, toute cette façade nord tourmentée par le vent qui a disjoint les pierres des murailles et brisé les carreaux des fenêtres. Un peu plus loin, la tonnelle où, les jours de beau temps, l'Empereur aimait à réunir ses derniers fidèles, n'est plus qu'un squelette lamentable autour duquel s'enroulent, tristement symboliques, des fleurs de la Passion.** *Et voilà tout ce qui, dans son actuelle misère, fut pendant cinq ans la dernière résidence impériale. Nous en sommes à ce moment critique où la masure ouverte à tous les vents, avec ses fenêtres disjointes et sans vitres, ses planchers troués par la vermine et ses coffrages pourris, ne tient plus. Une bourrasque un peu plus furieuse que les autres balaiera toute cette poussière de souvenirs. Les visiteurs des deux continents--il y a eu encore cette année sur le livre de Longwood trois cents signatures d'officiers japonais--viendront errer dans ce désastre, et ils s'indigneront non plus contre les Anglais de 1821 qui n'avaient pas su préserver ces reliques, mais contre les Français d'aujourd'hui, insoucieux de la religion de leur gloire, qui laissent s'éteindre en ces lieux la plus sublime évocation de l'âme française, malheureuse, résignée, grandie. Notre distingué confrère italien déjà cité, M. Cavicchioni, pénétré, à son retour de Sainte-Hélène, des récentes tristesses de Longwood, nous assurait qu'il venait de passer là-bas les semaines les plus impressionnées de sa vie. «On entretient et on relève, ajoutait-il, des palais impériaux et royaux. C'est fort bien. Mais il y a des palais dans toutes les capitales et il n'y a qu'un Longwood au monde. Longwood appartient à l'humanité. Ne laissons pas mourir Longwood.» Ainsi, les étrangers s'émeuvent de cet abandon que les Français, trop généralement, ignorent. Un haut personnage britannique, lord Curzon, vice-roi des Indes, ne disait-il pas, il y a deux ans, après une visite à Longwood, qu'il eût été fier de pouvoir prendre à sa charge tous les frais de cette conservation. Et soyez sûrs que, si la maison s'écroule enfin, les touristes du monde entier s'en disputeront les pierres à prix d'or.Le conservateur que nous avons là-bas fait tout ce qu'il peut pour cacher le scandale des premières ruines. C'est un très digne, très intelligent et très accueillant fonctionnaire. Mais les 3.000 fr. annuels qu'on joint à son maigre traitement de 6.000 francs sont aussitôt absorbés par les frais de gardiennage et d'entretien superficiel. Notre administration semble ignorer que tout est hors de prix à Sainte-Hélène où il n'y a rien. Carreaux, peinture, papier doivent être envoyés de France, et il est rare que ces fournitures, malgré les demandes réitérées, arrivent à Longwood. Le sceau des domaines français date encore du Second Empire. Oui, c'est un cachet aux armes impériales--et, en la circonstance, il ne faut pas s'en plaindre--qui scelle les papiers officiels de ce fonctionnaire de la République. Mais notre conservateur ne peut point, avec ses seules ressources, boucher les trous des murs et ceux du parquet, consolider charpente, toiture et ferrures de cette maison chancelante. Bien plus--et il faut le dire--la pénurie de son budget lui interdit même de répondre aux curieux, érudits et publicistes du monde entier qui lui demandent des renseignements sur les lieux de la captivité. On a rarement vu pareille misère administrative. M. Roger a demandé son rappel. Les visiteurs de l'île regretteront ce Français courtois et instruit, auquel il faut donner un digne successeur. Et pourquoi ne serait-ce point, comme au début, un officier supérieur en retraite, qui joindrait les émoluments du conservateur à sa pension de soldat? L'éminent et vénéré général Niox, qui veille sur le somptueux sarcophage impérial, celui de l'apothéose dans la gloire des Invalides, trouverait, j'en suis persuadé, des candidats multiples à cette autre faction d'honneur auprès de la première humble sépulture et de la suprême station de l'exil, Longwood,--ce Golgotha près du Tombeau.Albéric Cahuet.Devant la salle du Congrès: les membres des deux Chambres avant l'entrée en séance.Pendant le vote: les portes de la salle gardées militairement pour empêcher la sortie des représentants.LA PREMIÈRE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE EN CHINE (6 OCTOBRE).--Photographies de M. H. E. Dozon.
L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913
(Agrandissement)
Ce numéro comprend:1° LA PETITE ILLUSTRATION,Série-Théâtre n° 20:Les Requins, de M. Dario Niccodemi;2° UnSupplément économique et financierde deux pages.
Ce numéro comprend:1° LA PETITE ILLUSTRATION,Série-Théâtre n° 20:Les Requins, de M. Dario Niccodemi;2° UnSupplément économique et financierde deux pages.
M. Roux. M. Daucourt. Prince Valentin Bibesco.UNE ÉTAPE DU VOYAGE AÉRIEN DE PARIS AU CAIREL'aviateur Daucourt et son passager, M. Roux, reçus par les aviateurs roumains àleur arrivée à Bucarest.Phot. Duratzo.--Voir l'article, page 365.
Les prochains numéros deLa Petite Illustration«Série-Théâtre» contiendront:Le Secret, deM. Henry Bernstein;Le Phalène, deM. Henry Bataille;Le Procureur Hallers, deMM. Henry de Gorse et Louis Forest;L'Occident, deM. Henry Kistemaeckers;Le Veau d'or, deM. Lucien Gleize.
Les prochains numéros deLa Petite Illustration«Série-Théâtre» contiendront:
Le Secret, deM. Henry Bernstein;
Le Phalène, deM. Henry Bataille;
Le Procureur Hallers, deMM. Henry de Gorse et Louis Forest;
L'Occident, deM. Henry Kistemaeckers;
Le Veau d'or, deM. Lucien Gleize.
Transportons-nous, si vous le voulez bien, au siècle passé.
Que pouvait-il, alors, vous arriver dansun escalier?...n'importe lequel, petit ou grand, de service ou d'honneur?.... j'entends vous arriver de fâcheux, car l'escalier, maintes fois, était le théâtre de légers événements qui n'offraient rien de pénible: causeries sur les paliers, le dos appuyé à la rampe, aventures gracieuses et inattendues, intrigues nouées au passage et dénouées... Mais je ne considère ici l'escalier que comme endroit dangereux. Le pire que l'on y risquait, c'était de faire une chute, et encore la chose était-elle malaisée et demandait-elle une certaine recherche, avec cette pente si douce, et ces marches basses, larges, profondes, ne procédant guère que dix par dix et entrecoupées de fréquentsrepos...oui, pour choir dans cet escalier-là, il fallait vraiment une forte résolution,--ou une extrême faiblesse! Dans les deux cas il était difficile et prétentieux de se faire beaucoup de mal. On ne roulait pas bien loin. Tout au plus allait-on décemment, si on avait l'os tendre, jusqu'à se casser un bras ou une jambe,... et puis voilà! Par exemple, cet escalier débonnaire n'avait qu'une exigence, une seule, mais à laquelle tous devaient se soumettre,on devait le monter avec ses jambes, avec ses propres jambes. Il était traditionnel et logique. Il disait: «Je suis un escalier, j'ai des marches, montez-moi.»
Voyons l'escalier d'aujourd'hui. Généralement roide, obscur et haut, il se présente comme l'ennemi déterminé des genoux et des reins. Il abrège le cardiaque et mûrit l'asthmatique. La plupart du temps il nécessite une telle dépense d'énergie qu'il semble avoir été fait pour qu'on ne le monte pas, que l'on en soit rebuté rien qu'à la vue. Pourquoi? C'estqu'il sait«qu'il y a l'ascenseur». Et même quand il a été construit bien antérieurement, à, une époque où l'ascenseur n'était pas encore inventé, l'escalier le prévoyait...! et se donnait dès ce moment les façons détachées d'un passage qui bientôt ne sera plus bon à rien, qui ne doit plus servir.
Avec cet escalier-là, plus besoin de jambes, Le podagre et le paralytique, le cul-de-jatte, l'aveugle, l'amputé, sont en quelques secondes au septième étage. Ils n'ont plus à compter les marches, ni à craindre de les manquer. Elles n'existent pas.
Apprenons maintenant ce qu'on risque en échange? La mort. Et une mort affreuse, ou, tout au moins, des accidents d'une exceptionnelle gravité... Dans l'escalier d'autrefois, vous pouviez vous laisser aller à une confiance absolue et ne penser à rien, vous étiez avec un ami. L'escalier d'aujourd'hui, c'est un ennemi avec lequel vous est interdite la moindre distraction. Si vous ouvrez par mégarde la porte palière à un mauvais moment, vous vous précipitez dans le vide de la cage. Si dans l'ascenseur vous avez le malheur d'allonger la jambe, c'est un pied coupé, sans arrêt. Vous ne cessez d'être à la merci d'une machine capable de vous jouer les plus terribles tours. On ne sort jamais d'un accident d'ascenseur sans être un tantinet broyé. Mais vous êtes chez vous trois minutes plus tôt! je suis forcé d'en convenir. Vous risquez chaque jour, et plusieurs fois par jour, votre vie pour trois minutes, pendant lesquelles vous ne faites rien et qui ne vous profitent pas.C'est le progrès.
Descendons dansla rue d'autrefois. Quels en étaient les périls divers? Le cavalier, le carrosse, le porteur de fardeaux, sans parler du pot de fleurs et de l'enseigne qui se détachaient. Il semble bien que, même en étant un flâneur inattentif, on devait cependant pouvoir sortir de chez soi exempt de toute angoisse et y rentrer intact sans s'étonner d'être encore en vie... Les voitures, lourdes et encombrantes, étaient empêchées d'aller vite dans les rues étroites et tortueuses et de surprendre le piéton, et les grandes voies, vastes et faciles à embrasser d'un coup d'oeil, permettaient au promeneur de voir venir de loin les attelages solennels. L'accident était donc rare, et presque toujours rendu impossible parl'embarras. On se disputait et on se chamaillait davantage, on criait... mais on ne se cassait que la voix.
Tandis qu'aujourd'hui la me est lelasciate ogni speranzade chaque jour, de chaque heure, de chaque minute. Le risque le plus courant que l'on y brave est celui de la mort... presque certaine... distribuée et largement répandue par l'autosous toutes ses formes: la mort en pétarade par la motocyclette, la mort bourrue par le taxi, foudroyante et recommandée par l'auto postal, la mort en gâchis par l'autobus qui ne pardonne pas, par les camions de fer de raffineries ou d'entreprises de construction... Ah! que les anciennes voitures de laitiers qui dévalaient avec un gai fracas de casseroles rétamées le long des pentes de Belleville et de Montmartre nous semblent à présent douces et peu meurtrières. Qui ne les regrette?
Il est indéniable, par compensation, que nous allons plus vite, et que nous sommes beaucoup plus tôtrendus, même si c'est chez le pharmacien, à Beaujon, ou à la morgue.C'est le progrès.
Prenons sur la route d'autrefoisla diligence. Qu'y avait-il à craindre? Qu'elle versât. Elle ne s'en privait pas, et sans doute une ou deux côtes enfoncées, quelques bonnes contusions et foulures laissaient parfois du beau voyage un désagréable souvenir. Mais, malgré tout, ces misères étaient honnêtes, presque raisonnables; elles se comprenaient, elles n'avaient rien d'effroyable et de trop inattendu. Le tout était, dans la montagne, d'éviter le précipice avec lequel on ne discute pas. A part cela on s'en tirait en se ramassant. On ne dégringolait jamais que de sa hauteur ou de celle du siège... et la preuve que ce n'était pas si grave, c'est qu'on en riait après et que les dessinateurs de ce temps nous ont laissé des centaines d'images pleines de belle humeur et de gaieté dont les chavirements de diligences ont été lemotif...continuel et réjouissant, tandis que vous ne pouvez vous représenter une seconde un Carie Vernet, un Henri Monnier ou un Lami exerçant aujourd'hui sa verve à propos d'une collision de trains. Cette idée odieuse, insoutenable, ne saurait venir à personne.
Pourquoi? Parce qu'ici c'est encore et toujours la mort qui entre en scène et frappe.
Le décuplement de l'énergie et de la vitesse est une constante menace pour la vie humaine qu'il atteint et réduit. Afin de gagner quelques instants l'on se met en situation, mille fois par jour, de perdre des années. On fait meilleur marché de son existence, on joue avec à plaisir. Au lieu de laisser la mort à la place considérable, toujours exorbitante, mais un peu reculée qu'elle occupait, à certains endroits et carrefours de la destinée où l'on savait qu'il était bien difficile de ne pas la trouver, comme à un poste fatal, il semble qu'on veuille, de plus en plus, la faire entrer dans nos habitudes, dans nos moeurs, dans le programme de nos occupations et de nos travaux; on se montre soucieux de la mêler à tous nos actes, réputés jusqu'ici les plus inoffensifs, on l'engage, on l'excite, on l'invite, on la défie, on la prie à toute minute d'avancer, on lui donne partout ses entrées permanentes, on en fait son habituelle compagnie. Si encore l'on ne s'exposait ainsi qu'au risque plus fréquent d'être abattu par elle avec la prompte et loyale clémence qu'elle témoignait auparavant à ses élus, il n'y aurait que demi-mal, mais, suivant les progrès de la science, elle aussi s'est mise au niveau de son temps. Elle se «scientifise», elle se sert de la matière même et des éléments du progrès et de la découverte pour les faire contribuer à la destruction de l'homme; elle emploie, à le supplicier avant la fin, l'électricité, le feu, toutes les forces que celui-ci se targue d'avoir domptées. Embusquée dans la moindre machine imaginée et construite par l'homme, la mort ne pense plus qu'à la détraquer et la faire éclater pour punir l'homme de son orgueil, en le mutilant.
Sans vouloir donc rechercher si l'homme a tort ou non d'arracher à la science et à l'inconnu ses secrets en vue d'une perfection, d'une maîtrise et d'une domination qu'il prétend nécessaires et illimitées... sans le blâmer ni l'encourager... on peut cependant lui faire voir et toucher du doigt que le premier et le plus sur des résultats de son infernal génie est de faire progresser le danger et la mort dans des proportions inouïes, démesurées, épidémiques, de les étendre et de les vulgariser... Qu'il accepte donc avec plus de sérénité cette conséquence inévitable de sa fureur de progrès, de sa folie de puissance et de vitesse, de son déchaînement à se «surhumaniser» en tout... et quand, de plus en plus fréquentes, arrivent les catastrophes, les chutes, les collisions au-devant desquelles il a volé comme exprès... comme à un rendez-vous, qu'il cesse ensuite de s'étonner, d'être stupide et même de gémir, de dire: «Quelle horreur! Comment cela a-t-il pu se produire?» et de rechercher à côté les petites causes, dans la défectuosité du matériel... ou l'oubli du chauffeur...
Le seulchauffeurcoupable ce n'est pas le pauvre diable au service de la locomotive, c'est le voyageur de toute classe, c'est vous, c'est moi, c'est l'homme en général, l'homme du train, de l'express et durapidequ'est devenue la vie d'aujourd'hui... voilà l'unique et universel responsable des malheurs et des deuils qu'il organise avec tant de soin! Dans cette nouvelle et forcenée croisade de l'Orgueil ce n'est plus «Dieu le veut», c'est «l'Homme le veut». Alors vaille que vaille! Et tant pis pour les carbonisés et broyés de la route! de la route d'en bas ou d'en haut! Toujours plus vite! L'Homme le veut.Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
Une dépêche de Sofia, reproduite par les journaux quotidiens, annonçait récemment qu'un lieutenant bulgare se rendait en France, après avoir provoqué «au nom de ses camarades» notre illustre collaborateur Pierre Loti, à la suite de ses articles sur les atrocités commises en territoire turc. Le grand écrivain n'aurait pas accordé à l'auteur de cette incartade, désavoué dans son propre pays, l'honneur d'une réponse, si de fervents amis, Français et Turcs, n'avaient spontanément offert de se faire ses champions. Mais M. Pierre Loti a voulu, en écrivant la déclaration qu'on va lire, mettre l'incident au point, et empêcher qu'une aussi ridicule provocation fût prise plus longtemps au sérieux.
Je voulais garder le silence, qui est ma manière habituelle; mais le généreux élan de tous ceux qui m'offrent de se battre pour moi m'oblige à parler. Ce sont des Turcs, ce sont des Français. Et, par la forme de leurs réponses, quel bel exemple de convenance ils donnent à ce Bulgare d'occasion!
Puissé-je maintenant les arrêter tous, par ce que je vais dire!
J'ai conscience d'avoir rempli un devoir sacré, en usant de la notoriété de mon nom pour établir le véritable rôle, pendant la guerre, des Turcs si calomniés, et des Alliés soi-disant chrétiens. Je me suis borné du reste à dire sans haine ce que j'avais vu et surtout à reproduire, après les avoir contrôlés, de plus accablants témoignages, qui depuis ont acquis la valeur de documents historiques. Je n'ai jamais eu un mot grossier pour les officiers bulgares et j'ai même rendu justice à leur incontestable bravoure. Leurs soldats aussi ont été braves, et je l'ai dit; cependant il faut distinguer: le courage militaire n'est vraiment sublime que chez des hommes civilisés, dont la pitié, dont les nerfs même se révoltent devant la nécessité des blessures et du sang; mais chez des soldats sanguinaires, qui se complaisent ensuite à mutiler leurs prisonniers, à avoir les mains rouges, le courage perd de sa valeur et se rapproche trop du taureau furieux dans l'arène.
Dès le début, je soupçonnais que mon attitude, dont je reste fier, pourrait bien m'attirer des coups de couteau un beau soir ou des balles de browning. Mais j'ai reçu une chose plus imprévue: une lettre de provocation d'un petit lieutenant de Sofia, conçue en termes tellement ignobles que les doigts répugnent à la toucher; certain passage semble même d'un fou. Je n'aurais pas pris la peine de lire une telle lettre,a priorijetée au panier où j'ai dû la repêcher, si les journaux n'avaient annoncé d'abord qu'il était délégué par l'armée bulgare. Je me refusai cependant à croire qu'un groupe d'officiers, de quelque nation qu'ils fussent et si aveuglés par la fureur qu'on pût les supposer, aient choisi pour les représenter un tel personnage,--et j'avais raison, car le jeune insolent a été désavoué dans la suite.
J'estime que je ne dois aucune réparation à personne pour avoir hautement proclamé lavérité, l'indéniable vérité, que des milliers d'autres ont consignée dans différents journaux ou rapports officiels, mais avec moins de retentissement voilà tout. Peut-être les Bulgares eux-mêmes, plus tard, si, comme je l'espère, ils s'acheminent vers des moeurs plus humaines, puiseront-ils dans mes écrits,devenus pages d'histoire, d'utiles matières à réflexion, d'utiles enseignements.
La lettre que j'ai reçue--si elle n'était l'oeuvre isolée d'un jeune énergumène en quête de réclame et qui n'est même pas Bulgare--constituerait à elle seule une pièce à charge dans le dossier balkanique, tant elle dénote de grossièreté foncière. Après avoir constaté mon «ineptie» et mon «ignominie», la plus heureusement trouvée et la plus amusante des épithètes qu'il me donne est celle de «crapuleux»; il n'y a pas à dire, pour qui me connaît, je suis tout entier dans ce mot-là!
Je dédaignerai donc, bien entendu, de recevoir les témoins que l'on m'annonce. Il restera toujours à ces messieurs la ressource de m'assassiner; je sors sans armes, comme sans peur, et ce sera chose facile. Je m'étonne même que ce ne soit pas déjà fait, ainsi que plusieurs lettres anonymes m'en avaient prévenu, en termes des plus immondes.
Ce semblant de réponse, que voici, me semble déjà trop; aussi n'est-ce pas au petit lieutenant un tel que je l'adresse; non, je l'écris pour ces innombrables amis inconnus, dont la pensée suit fraternellement ma pensée et auxquels je me dois un peu; mais c'est mon dernier mot, et je ne répondrai plus, quoi qu'il arrive, aux injures qui me viendraient de là-bas; certes, je me serais laissé entraîner à le faire, jadis; aujourd'hui, au crépuscule de ma vie, le peu de rôle qui me reste à jouer en ce monde m'apparaît beaucoup plus haut que cela.
Je me dois surtout, en cet instant, à ceux qui voudraient se battre à ma place; après leur avoir adressé ici mon remerciement très ému et leur avoir serré les mains, je les conjure, au nom de la sympathie qu'ils ont sans doute pour moi, je les conjure de n'en rien faire; cela me désolerait et me blesserait presque. Ils l'admettront, j'en ai l'espoir: cette lettre de l'Arménien-Bulgare, à présent que je l'ai publiquement dénoncée telle qu'elle est, ne vaut plus qu'un haussement d'épaules. L'auteur a besoin d'une leçon, je l'accorde; mais ne sera-t-elle pas beaucoup plus claire et plus décisive, cette leçon-là, si personne ne ramasse son petit défi?
En terminant, je veux remercier du fond du coeur la presse de mon pays, qui m'a soutenu, sans distinction de clans, avec une loyauté si unanime et si belle.Pierre Loti.
(Voir notre gravure en première page.)
L'aviateur Daucourt et son compagnon M. Roux continuent triomphalement leur randonnée vers le Caire.
Nous avons laissé les deux hardis voyageurs sur la route d'Augsbourg à Munich. Trois jours plus tard, ils arrivaient à Vienne. Après avoir attendu en vain le beau temps, ils quittent la capitale de l'Autriche le 2 novembre à 10 heures du matin, et, pendant 300 kilomètres, ils volent en plein brouillard. A 2 heures de l'après-midi ils atterrissent à Budapest; une réception enthousiaste leur est faite par l'Aéro-Club de Hongrie et par la colonie française.
Nos compatriotes s'engagent ensuite dans les gorges encaissées du Danube; ils passent au-dessus des Portes de Fer, et, après un vol de 400 kilomètres, sans escale, ils se reposent à Craïova. Le lendemain, pour la première fois, le soleil est magnifique; en deux heures, ils franchissent les 250 kilomètres qui les séparent de Bucarest: trois aéroplanes militaires roumains, venus au-devant d'eux, les escortent jusqu'au champ d'aviation, où les attend le prince Bibesco. Même accueil enthousiaste à Varna dont les habitants n'ont pas encore vu d'aéroplane; un régiment bulgare musique en tête vient saluer le départ de nos aviateurs. Poussés vers le large par un vent de tempête, les voyageurs atterrissent à Podima, village de pêcheurs, situé non loin des lignes de Tchataldja. Personne ne peut les comprendre, et les paysans, les prenant pour des Bulgares, se montrent défiants. Enfin, tout s'arrange. Le temps se calme, l'avion reprend son vol et vient se poser à San Stefano devant le consul général de France qu'entourent le préfet de Constantinople et les officiers aviateurs ottomans.
Les autorités turques rivalisent d'attentions délicates pour les courageux Français. Le sultan, prévenu de leur présence à la cérémonie du baise-main, envoie le grand maître des cérémonies les féliciter; les deux touristes déjeunent à l'ambassade de France, dînent chez le maire de Péra, sont reçus par le gouverneur militaire de Constantinople.
Si, comme il faut l'espérer, aucun accident ne vient interrompre ce raid merveilleux, nous retrouverons bientôt l'oiseau de France à Beyouth.
Nijinsky et sa jeune femmesortant de l'église Saint-Michel,à Buenos-Ayres.--Phot. Baudoin.
C'est de l'Amérique du Sud que nous en est venue la nouvelle: le célèbre danseur qui, il y a quelques années, a révélé aux Parisiens, d'inoubliable façon, les grâces imprévues, les langueurs et les frénésies des ballets russes, et qui, depuis, renouvelait pour eux à chaque saison le miracle de ses souples jeux, Nijinsky s'est marié. Il s'était rendu, l'été dernier, en Argentine, pour y donner une série de représentations impatiemment attendues. Les loisirs de la longue traversée le rapprochèrent d'une jeune artiste de sa troupe, Mlle Pulska, qui, appartenant à une riche famille russe, s'était sentie poussée, voici un an seulement, vers le théâtre, par une irrésistible vocation chorégraphique. Lorsqu'ils débarquèrent à Buenos-Ayres, ils étaient fiancés.
Les grands ténors, illustres dans les deux mondes, avaient seuls coutume jusqu'à présent de bénéficier, dans les affaires de leur vie privée, d'un succès de curiosité: cette fois-ci, ce fut un danseur qui l'obtint. Et le mariage de Nijinsky fut un événement à Buenos-Ayres. La cérémonie religieuse eut lieu, le 10 septembre, en l'église Saint-Michel, celle qu'élit de préférence l'aristocratie argentine en semblables occasions. Notre photographie montre le couple dont l'union vient d'être célébrée: dans le jeune homme à la stricte élégance qui apparaît sur cette image, on reconnaîtra, après un peu d'hésitation peut-être, celui qui a si souvent émerveillé les Parisiens par ses bonds harmonieux, le Vestris slave, le prestigieux créateur de l'Oiseau de feu, deSchéhérazadeet dePétrouchka.
Le pont du Gard, monument romain et propriété nationale, en quelque sorte confisqué par un propriétaire riverain qui, dans un accès d'humeur, aurait même menacé de le faire sauter si l'État s'obstine à revendiquer le droit d'accès pour le public,--telle est la nouvelle originale qui, tout en nous arrivant du Midi, est rigoureusement exacte.
Plan indiquant (par une bande de grisé) la zone deprotection projetée autour du pont du Gard sur des terrains appartenanten grande partie à M. Calderon. Les chiffres 1, 2, 3, 4, désignent lesendroits d'où ont été prises les photographies correspondantes.
Cette question du pont du Gard, qui prend aujourd'hui un caractère aigu, ne date point d'hier; invraisemblable au premier abord, elle est la résultante logique d'un état de choses curieux que nous allons exposer rapidement en nous référant au rapport tout à fait remarquable de M. Grandjean, inspecteur général honoraire des monuments historiques.
Le pont du Gard est situé sur la commune de Vers, canton de Remoulins, arrondissement d'Uzès. Comme on s'y rend presque toujours par Remoulins, l'opinion publique le place généralement sur cette dernière commune; l'erreur est même consacrée par la plupart des documents officiels.
Ce pont franchit, non point le Gard, mais le Gardon, modeste rivière dont la largeur, aux eaux moyennes, atteint à peine une quinzaine de mètres et ne dépasse guère l'ouverture d'une arche. Mais, en temps de crue, le ruisseau noie vingt ou trente mètres de chaque berge, couvrant alors des surfaces très accidentées, rocailleuses et complètement stériles.
L'ouvrage est formé de trois rangs d'arcades superposés. Les deux premiers sont de 6 et de 11 grandes arcades qui ont jusqu'à 24 mètres d'ouverture, le troisième, établi à environ 47 mètres au-dessus du niveau de l'eau, a 35 arcades plus petites. Ces proportions, hors de toute mesure avec celles du Gardon, s'expliquent par le fait que le «Pont du Gard» n'est pas un pont: c'est un aqueduc. Il fut construit pour réunir par-dessus la vallée, à une altitude considérable, les deux collines entre lesquelles coule le Gardon, et faire passer de l'une à l'autre les eaux des fontaines d'Eure et d'Airon destinées à l'alimentation de Nîmes.
1.--Fourche formée par le chemin de grande communication(à gauche) qui va franchir le Gardon sur la première rangéed'arches, et par l'entrée (à droite) du chemin privé deM. Calderon.--Phot. Ch. Bernheim.
Ainsi s'explique que le pont du Gard ne repose que pour partie--un tiers environ--sur les berges proprement dites de la rivière. Le reste s'appuie sur les versants des collines à une hauteur que les eaux sont loin de pouvoir atteindre. Par ses deux extrémités, sur une grande étendue, il constitue donc un ouvrage en terre ferme, analogue aux aqueducs de Fréjus et de Coutances, par exemple. Et, alors que le monument est la propriété de l'État, tous les terrains qui l'environnent, sur l'une et l'autre rive, en amont et en aval, appartiennent à M. Fernand Calderon. Ce magnifique ouvrage offre donc la particularité, sans doute unique, d'être entièrement enclavé dans le fonds d'un particulier.
3--Le chemin de grande communicationfranchissant le Gardon par le pont modernejuxtaposé au pont antique contre la rangéedes premières arches.
La situation s'aggrave de la circonstance que le Gardon, dans cette partie de son cours, n'est ni navigable ni flottable. En conséquence, aux termes de l'article 3 de la loi du 8 avril 1898 sur le régime des eaux, la rivière et son lit appartiennent en propre à M. Calderon. L'Etat n'a ainsi ni les droits ni les facilités dont il jouirait si la rivière était navigable ou flottable.
Dans ces conditions, en dehors du monument romain, l'État possède simplement:
Le cours d'eau et son lit sur le trajet du pont antique;
Le sol où sont assises les maçonneries de l'ouvrage et le sol que couvre la projection des arches inférieures;
Les petites fractions de terrain qui, de part et d'autre des extrémités du pont, sur le penchant des deux collines, ont été aménagées par l'État pour créer des rampes, sentiers ou escaliers d'accès.
Remarquons, en passant, qu'il n'existe aucun titre, aucune pièce indiquant à quelle époque le pont serait devenu la propriété de l'État. Mais nul ne paie l'impôt pour ce monument qui est classé depuis 1838; l'État y a effectué des travaux à diverses reprises, notamment en 1855-1858, où les dépenses ont atteint 198.000 francs; enfin, M. Calderon a reconnu implicitement les droits de l'État.
Tout contre la face aval de l'aqueduc, les États du Languedoc ont fait construire, de 1743 à 1747, un pont présentant les mêmes dimensions, le même nombre d'arches, le même écartement des piles, la même hauteur et à peu près la même longueur que le premier étage de l'aqueduc. Ce pont appartient aujourd'hui au département et fait partie du chemin de grande communication n° 32.
Par ce chemin et par le pont moderne on peut, sans emprunter le sol de M. Calderon, accéder à la première plate-forme de l'aqueduc. C'est une atténuation à l'enclavement. Mais pour voir l'aqueduc, pour jouir de l'admirable perspective que découpent ses arches antiques, il ne faut pas être dessus, il faut être sur la propriété de M. Calderon.
2.--Porte clôturant le chemin privé de la propriété deM. Calderon avec écriteau interdisant l'accès sous les archesdu pont.--Phot. Ch. Bernheim.]
Cette propriété de 368 hectares constitue le domaine de Saint-Privat, qui s'étend autour d'un assez joli château sis à 1.800 mètres en amont de l'aqueduc sur la rive droite. C'est une terre seigneuriale qui appartint à la famille de Fournès jusqu'en 1865. A cette époque elle fut vendue à M. Thomas Calderon, père du propriétaire actuel qui la possède depuis 1894.
On accède au château par un chemin privé d'environ 7 mètres de largeur qui prend sa naissance sur la route départementale, à 115 mètres en aval de l'aqueduc. Après avoir parcouru ces 115 mètres, le chemin passe sous la première arche romaine, puis continue pendant trois ou quatre cents mètres sur un terrain dégarni, en grande partie formé de la berge inondable. Il s'enfonce alors dans les bois. C'est de ce chemin, à 150 ou 200 mètres des arches--par conséquent sur la partie de terrain dégarni--qu'on a la plus belle vue de l'aqueduc. C'est même le seul point d'où on puisse le contempler sans gêne, dans toute son étendue. Sur la rive gauche, le terrain est moins favorable.
Pendant longtemps, M. Calderon a laissé au public le libre passage de son domaine. Il prétend aujourd'hui que le développement du tourisme a créé une situation nouvelle, intolérable. Certains jours de fête, dit-il, notamment à la Pentecôte, des bandes arrivent d'Avignon, de Nîmes, de Beaucaire, et festoient sur sa propriété qu'elles saccagent sous les yeux des gendarmes débordés.
Pour éviter ces déprédations, M. Calderon a fait barrer l'entrée de son chemin privé, et il sembleprovisoirementmaître de la situation. Car, comme nous le disions plus haut, l'État ne possède ici que la propriété du petit morceau de terrain couvert par les premières arches. Il peut, il est vrai, revendiquer la copropriété des 115 premiers mètres du chemin privé qui «conduit à des exploitations différentes».
L'attitude de M. Calderon a ému l'administration, qui veut en finir avec une situation prodigieusement anormale. M. Paul Léon, chef de la division des services d'architecture au sous-secrétariat des Beaux-Arts, est allé causer avec le propriétaire de Saint-Privat; il lui a proposé d'acheter le terrain nécessaire pour rendre au public le «point de vue». M. Calderon demanda 46.000 francs, puis 20.000 francs pour un terrain d'environ un hectare qui, paraît-il, vaut à peine un millier de francs.
4--Le pont du Gard vu dans toute son étendue de lapropriété de M. Calderon, dont l'accès est maintenant interdit au public.--Phot. Neurdein.
Devant ces prétentions, les pouvoirs publics ne se trouvent pas désarmés; la loi de 1906 sur la protection des sites permet à la commune et au département de recourir à la procédure d'expropriation. D'après l'enquête faite par le préfet du Gard, il suffirait, pour dégager les abords de l'aqueduc, d'acquérir 12 hectares de terrain, dont sept seulement appartiennent à M. Calderon et estimés 1.050 francs l'hectare. Soit une dépense totale d'environ 13.000 francs. Au cas où le département du Gard refuserait d'exproprier, l'État se chargerait de le faire en vertu du droit souverain d'expropriation que lui confère la loi de 1841.
Peut-être, d'ici là, M. Calderon aura-t-il réfléchi.
Cet heureux propriétaire est, paraît-il, un fort galant homme; on conçoit que la sauvagerie de certains touristes l'ait exaspéré. Il a, dit-il, trouvé des inconnus jusque dans son vieux castel, inventoriant son mobilier et usant de son billard.
En cédant à l'État pour leur valeur intrinsèque quelques ares de terre, M. Calderon recouvrera la tranquillité; il redeviendra maître chez lui sans grand dommage pour l'harmonie de sa belle propriété, et tous les Français applaudiront à ce geste élégant.F. Honoré.
Les nouveaux paquebots français de l'Amérique du Sud: leGallia.--Phot. M. Bar.
En terminant la publication ici même, il y a deux ans et demi, de ses notes de voyage en Argentine et au Brésil, M. Georges Clemenceau exprimait le vif regret que les paquebots français mis à la disposition des passagers entre l'Europe et le continent sud-américain ne répondissent plus à leurs habitudes de luxe et à leurs besoins de vitesse.
Notre éminent collaborateur faisait ressortir combien il était fâcheux que les voyageurs brésiliens ou argentins, venant en Europe ou rentrant chez eux, fussent conduits à prendre passage sur des bâtiments de toutes nations, à l'exclusion ou à peu près des nôtres, alors que les énormes progrès économiques de l'Argentine et du Brésil sont dus en majeure partie à nos capitaux.
Et M. Clemenceau concluait en formulant l'espoir de voir prochainement apparaître une organisation nouvelle, dont les bâtiments, installés d'après le goût moderne et filant 20 nouds, permettraient d'atteindre directement Rio de Janeiro en dix jours et demi et Buenos-Ayres en treize jours.
Or, voici que les desiderata patriotiques exprimés au commencement de 1911 par M. Clemenceau sont réalisés dès la fin de 1913.
En effet, le paquebotLutetia, inaugurant réellement les services de la nouvelle Compagnie Sud-Atlantique, est parti de Bordeaux le 1er novembre et se trouve, au moment où paraissent ces lignes, sur les côtes sud-américaines. Le seul aspect de sa coque monumentale et élégante, un coup d'oeil jeté sur ses aménagements, apprendront au monde argentin et brésilien qu'il y a quelque chose de changé et qu'ils peuvent désormais se confier sans arrière-pensée aux beaux bâtiments dont un coq symbolique, fièrement dressé sur ses ergots, décore les trois cheminées.
La Compagnie Sud-Atlantique met en service des à présent deux paquebots identiques,LutetiaetGallia, auxquels s'ajoutera prochainement leMassilia.
Ce sont de magnifiques navires réunissant, avec toutes les qualités essentielles de solidité, de rapidité et de sécurité, le summum du confortable dans les appartements privés, du luxe dans l'aménagement et la décoration des salons communs.
Leur longueur est de 175 mètres; leur largeur, de 19 m. 50; leur déplacement, de 15.000 tonnes. La puissance totale des machines est de 20.000 chevaux et assure une vitesse de 20 nouds et demi.
LeGalliaet ses «sister-ships»,LutetiaetMassilia, portent au-dessus de la flottaison six ponts, en y comprenant le pont supérieur, réservé à la promenade au grand air. Au-dessous se trouvent réunies toutes les pièces communes, décorées dans le meilleur goût français: salons de musique et de lecture, rotonde, fumoir, séparés par de grands halls qui forment eux-mêmes de véritables salons. La salle à manger occupe une partie du troisième pont: c'est une vaste salle en fer à cheval où les passagers se grouperont par petites tables et où ils goûteront, on peut nous en croire, tous les raffinements de la vieille cuisine française.
On trouve à cet étage, et aux trois autres en dessous, les logements des passagers, appartements complets, chambres à deux ou à un seul lit, tous excellents, recevant à pleins flots l'air et la lumière du jour, et munis de tout ce qui constitue le confortable de l'existence.
Si le luxe règne en maître dans les installations réservées aux passagers de première classe à bord des paquebots de la Sud-Atlantique, on n'y a pas oublié ceux des autres classes. Les aménagements qui leur sont réservés ont été soigneusement étudiés, et on peut dire que chaque classe est installée comme l'était la classe supérieure sur les paquebots d'antan.
Au moment même où leLutetiaquittait Bordeaux pour le voyage d'inauguration, la Compagnie Sud-Atlantique réunissait à Marseille, à bord duGallia, un groupe nombreux d'invités auxquels elle offrait, à travers la Méditerranée apaisée, une délicieuse croisière.
Les côtes des Baléares, celles de la Corse, puis l'admirable littoral du Var et de la Provence, de Nice à Marseille, défilèrent devant leurs yeux ravis. On mouilla devant Palma, à l'impressionnante cathédrale, devant Ajaccio, aux golfes harmonieux, devant Bastia enfin, dont le vieux port génois fut très admiré; et, après chaque visite à terre, on revenait à bord avec joie, pour y retrouver le charme de la plus exquise et de la plus fastueuse hospitalité et y goûter la douceur de vivre loin des préoccupations des villes, dans la compagnie la plus agréable, entre le ciel et la mer.
Le salon de musique duGallia.--Phot. Leleux.
La présence, à bord duGallia, de M. de Monzie, sous-secrétaire d'État à la Marine marchande, entouré de hautes personnalités diplomatiques, politiques, maritimes et financières, donnait à cette excursion méditerranéenne une signification spéciale. M. de Monzie, depuis son installation à la tête des services de la Marine marchande, a saisi toutes les occasions de proclamer son intention de faire sortir cet organe si important de notre outillage national de l'état de marasme presque humiliant où il se débat. Nous ne doutons pas qu'il n'y arrive et il aura par là bien mérité du pays. Le jeune ministre voit tout particulièrement dans une meilleure organisation des lignes de paquebots un des moyens les plus puissants pour augmenter la richesse, le bon renom, le crédit de la France, en la faisant mieux connaître et apprécier. Et il veut, dans ce but, que ce soient des paquebots français et non des navires allemands, anglais ou italiens, qui amènent jusqu'à nous les innombrables étrangers, attirés de tous les coins du monde par le génie de notre race et les agréments si divers et si nombreux de notre pays. En participant à la croisière duGallia, au premier rang des hôtes de la Compagnie Sud-Atlantique, M. de Monzie a montré l'importance qu'il attache au succès d'une entreprise qui va redonner au pavillon français, sur une des voies maritimes les plus importantes du monde, la place qu'il doit occuper.
Il est juste, d'ailleurs, de noter que cette sorte de renaissance maritime si nécessaire se poursuit depuis plusieurs années, et nul n'ignore les vigoureux efforts tentés et les grands succès obtenus déjà par la Compagnie Générale Transatlantique et la Compagnie des Messageries Maritimes. Des bâtiments tels que laFranceet laProvencepour la première, lePaul-Lecatet l'André-Lebonpour la seconde, peuvent s'aligner à côté des plus réputés coureurs des mers naviguant sous n'importe quel pavillon. Si les pouvoirs publics veulent bien faciliter, comme ils paraissent enfin s'y employer sous l'impulsion de M. de Monzie, la tâche de nos compagnies de navigation, il n'est pas douteux que notre Marine marchande, facteur si important de la prospérité nationale, retrouvera sur toutes les mers son ancien prestige.
Elle est la Poétesse. Tout se résoud pour elle en images, en sensations, en musiques. Ce regard qu'elle pose sur vous, si direct, si assuré, c'est une question qu'elle vous adresse; mais votre réponse est vaine, car elle s'est déjà répondu, et vous êtes déjà oublié, ou bien au contraire vous faites désormais partie de son univers. La foule de la rue, la corolle qui se fane près d'elle, dans ce vase, la nouvelle apportée par le visiteur, tout cela n'est que sons qu'elle harmonise, transpose et fixe en ses vers:
Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,Et qui, toujours troublés par de changeants visages,Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.
Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,Et qui, toujours troublés par de changeants visages,Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.
Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,
Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,
Et qui, toujours troublés par de changeants visages,
Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.
«L'exact et le réel» qu'elle ignore, elle en est avidement curieuse, cependant. Mais, dès qu'elle a cueilli ces fleurs vivantes, elle les transfigure et leur prête le parfum de sa sensibilité. Tous ceux qui savent quelque chose doivent verser en ses mains leur trésor. La politique même la passionne. Ce n'était point seulement en Parisienne qu'elle déjeunait, dans le tumulte mondain d'un grand restaurant de Versailles, un jour fameux de l'hiver dernier. A travers les rangs des badauds, elle voyait l'Histoire, et les pierres magnifiques avaient cessé en son esprit d'être musée pour redevenir palais...
Le gros chapelet d'ambre que caressent ses doigts fins, la bigarrure des couleurs qui l'entourent, son allongement gracieux sur ce divan, ces roses qui alourdissent l'air et l'aromatisent, tous ces raffinements et ces langueurs composent une atmosphère orientale que le lumineux visage de la poétesse semble éclairer. Mais ce ne sont point là turqueries fantaisistes ni paresses d'Islam. La pensée ardente, la parole vive de la reine du lieu vivifie les rayons, nuance l'ombre et poivre les odeurs. Rien de moins résigné, de moins endormi que l'âme de notre Sultane. Si ses émotions sont parfois celles d'une petite fille aux sentiments frais, la femme commande en elle comme une amazone impérieuse... Les démons conservent parfois un reflet de la grâce des anges, et l'on dirait qu'un autre sortilège confère aux anges, par instants, le charme impitoyable de Satan. L'amour, baume délicieux et philtre pervers dans le langage des poètes, est bien aussi cordial et poison dans l'âme des amantes. Sans larmes, les yeux qui les admirent leur semblent morts. Tourmenter, c'est ranimer, pour Ève; la chair qui pantelle lui paraît plus vivante. Ses filles se désespèrent donc avec ravissement de désespérer qui les aime. La pitié germe en elles et fait s'épanouir toutes leurs vertus; et, si la pitié reste vaine, elles suscitent le chagrin, qui est l'arbre où mûrissent les fruits nécessaires de la compassion et du dévouement. C'est la plus tragiquement sincère des confessions que cette imploration du désolé bourreau à sa victime:
Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,Pourrai-je pardonner à mon âme féroceLa paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?
Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,Pourrai-je pardonner à mon âme féroceLa paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?
Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,
Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,
Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,
Pourrai-je pardonner à mon âme féroce
La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?
L'amour n'est point ici un jet d'eau qui murmure; c'est un torrent écumant et vertigineux, dont le flot coule doucement, par endroits, entre deux pierres moussues. Mais le ciel est plus serein d'avoir été orageux, les arbres plus luxuriants d'avoir été secoués par l'averse. La nature rassérénée s'exalte, et «tout l'azur luit dans le coeur sans limites» de l'amante, dans ce coeur «innombrable» qu'elle a pourtant «resserré» sur l'amant. C'est le panthéisme dans l'amour: tout l'univers en soi, tout l'univers en l'autre, l'immensité et l'éternité dans le rêve, l'infini dans l'éphémère, le divin dans l'extase:
Je regarde votre humble et délicat visagePar qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,Car tous les continents et tous les paysagesFaisaient de votre front mon sensible univers.
Je regarde votre humble et délicat visagePar qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,Car tous les continents et tous les paysagesFaisaient de votre front mon sensible univers.
Je regarde votre humble et délicat visage
Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,
Car tous les continents et tous les paysages
Faisaient de votre front mon sensible univers.
Il n'est pas de transports plus spirituels, d'évocation plus éthérée que ces élans et ces aveux où les profanes croient reconnaître une voix trop humaine et sensuelle. Ce verbe n'est perceptible qu'aux initiés, à ceux qui savent vivre dans le silence et se complaire dans le recueillement.
La souffrance est partout, dans ces exaltations, et se mêle à la joie, qu'elle aiguise peut-être, mais qu'elle purifie en même temps:
Car l'amour, radieux comme un verger prospère,Est gonflé de sanglots...
Car l'amour, radieux comme un verger prospère,Est gonflé de sanglots...
Car l'amour, radieux comme un verger prospère,
Est gonflé de sanglots...
Si chacun de ses caprices est un poème, ces deux beaux vers attestent néanmoins que sa rêverie n'est point divagation de femme nerveuse, et que, dans sa vie intérieure, elle gravit vraiment les calvaires qu'elle évoque pour nous, comme elle se laisse vraiment bercer sur les eaux des lacs profonds et tranquilles.
Un poète, qu'une foi religieuse inspire, vient d'exhorter la poétesse desVivants et les Mortsà ne plus chanter que sur le ton de la prière. Que dès maintenant il admette au cloître de sa piété la douce novice au «visage émerveillé». Malgré l'apparence, elle n'est pas très éloignée de lui. Ses poèmes d'amour sont comme des cantiques. La volupté verbale est soeur du mystique enthousiasme. Le rêve, dans l'azur, suit la même voie que l'adoration, et l'amant irréel, vers qui montent les hymnes qui nous enchantent, pourrait, plus fidèlement qu'en un homme du siècle, se réaliser en un dieu de pureté.
La comtesse Mathieu de Noailles dans son salon.Photographie Desboutin..
Son trône est ce divan multicolore que vous voyez apparaître devant vous par le miracle de la science des images. C'est là qu'elle tient sa cour, cour de poètes uniquement. Car même ceux qui ne savent pas l'art de rimer deviennent devant elle fervents des métaphysiques esthétiques, sensibles à la musique et aux idées. Elle rend élégant le banal, elle étouffe le médiocre et répudie le laid: tout se supériorise sous son regard et s'embellit sous son sourire. Magicienne de notre temps, elle renouvelle le vieux mythe d'Orphée le charmeur.Jean Lefranc.
Itinéraire des pèlerins à Sainte-Hélène: de James Town àLongwood en passant par le Tombeau.--Dessin de L. Trinquier.]
Dans une terre anglaise de l'Océan, jadis fameuse, hérissée de canons et peuplée de soldats, aujourd'hui abandonnée, vidée, mourante et comme ensevelie dans le deuil de ses éternelles brumes et de ses rochers noirs, il est un lieu de pèlerinage où le drapeau français a le droit de flotter librement. A Sainte-Hélène, un calvaire et un sépulcre, la maison de Longwood où mourut Napoléon prisonnier et la vallée du Tombeau où, pendant dix-neuf ans encore, il demeura captif du sol britannique, sont, depuis plus d'un demi-siècle, propriétés de l'État français.
Le nom de Longwood, sanctifié par une immortelle agonie, s'est fixé dans nos imaginations. Les visions du tumulus clair, sur lequel pleure un saule échevelé, nous ont été rendues familières par les compositions ingénues et touchantes des imagiers romantiques. Mais ce que l'on ignore généralement chez nous où l'histoire vulgarisée de Sainte-Hélène s'arrête à la dernière page duMémorial, c'est que Longwood est devenu français comme le lieu du Tombeau, que la sépulture comme la prison sont maintenant des domaines à nous et que nous entretenons depuis cinquante-cinq ans, dans l'île, un conservateur chargé de protéger, contre les empiétements, les outrages et la ruine, ce patrimoine national. Cela, il est vrai, ne s'apprend point à l'école. Les encyclopédies elles-mêmes, en notant que Sainte-Hélène est l'«île britannique où fut déporté, en 1815, et où mourut, le 5 mai 1821, l'empereur Napoléon Ier», n'ajoutent point que les lieux historiques de cette île, Longwood et le Tombeau, sont aujourd'hui domaines de la France. Et, s'il vous prenait la fantaisie d'interroger, chacun à son tour, nos quinze ministres ou sous-secrétaires d'État, sur les droits de notre pays dans l'île Sainte-Hélène, vous auriez de la difficulté, j'imagine, à obtenir une seule réponse satisfaisante. Les domaines français de Sainte-Hélène ne sont plus, aujourd'hui, qu'un article du budget en trois lignes et toute leur histoire administrative tient, avec leur état civil, en un seul carton vert des archives du quai d'Orsay. Or, on songe, paraît-il, à supprimer, sinon le carton vert, du moins l'article du budget. De 1815 à 1821, la garde de l'Empereur prisonnier coûta annuellement 10 millions à l'Angleterre. La garde de son tombeau et de la maison où il est mort coûte chaque année 9.000 francs à la France. L'administration trouve la dépense ruineuse. Elle songe à la réduire et peut-être à la supprimer. Le conservateur actuel, M. Roger, un homme de bonne volonté, mais chargé de famille, et qui, déjà, en est--comme l'Empereur--à sa cinquième année d'exil, veut rentrer en France. C'est une bonne occasion pour ne le point remplacer. Les domaines qui, faute de crédit, ne sont plus entretenus, la masure qui n'est plus réparée, se conserveront désormais tout seuls. Des passants de toutes les nations pourront, comme jadis, couvrir d'inscriptions outrageantes les murs de ces lieux d'agonie. Il sera loisible à d'autres, comme jadis encore, de venir piétiner le tombeau. Qu'importe! Sainte-Hélène, c'est loin. Les étrangers seuls s'y arrêtent! Il n'y va presque plus jamais de visiteurs français...
Cependant, cette indifférence de notre administration, ces velléités d'abandon ayant été, il y a quelques mois, dénoncées au public, l'opinion a paru s'en émouvoir. Mais la situation ne s'est point améliorée. Un de nos confrères italiens, M. Cavicchioni, qui vient de séjourner dans l'île, avec une âme de pèlerin, a rapporté de son voyage les plus récentes photographies de Longwood. Ces documents illustrent le dossier que nous croyons opportun de publier aujourd'hui: le dossier de l'abandon par la France des domaines français de Sainte-Hélène.
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Traditionnellement, lorsqu'un navire est dans les eaux de l'île et longe les lugubres falaises de basalte à pic dans la mer, après qu'il a tourné une masse volcanique, le Barn-Mount, les officiers indiquent aux voyageurs un rocher dont les arêtes dessinent le profil de l'Empereur. Le bateau s'arrête à quelque cent mètres de la côte devant le petit port clair et presque gai, par contraste, de James-Town. L'arrivée du «postal» est toujours pour les gens de l'île un spectacle nouveau, et le bâtiment est vite entouré de petites barques. Des canots amènent les voyageurs devant un escalier dont l'abord est rendu très difficile par la violence d'un ressac permanent le long de la jetée. Non sans peine on parvient à mettre le pied sur les gradins humides,--ceux-là mêmes peut-être que gravit Napoléon le 17 octobre 1815. Une ligne uniforme de constructions basses, presque toutes des magasins à façades jaunes, s'adossent à la montagne couleur de rouille. La route court entre ces bâtiments et la mer et conduit, par un pont-levis, jusqu'au glacis meublé de vieux canons inutiles. Puis, sous la terrasse du «château»--l'édifice où sont réunis les services administratifs--un passage voûté vous mène sur la petite place centrale, ombragée, où s'élève l'église. Les choses d'autrefois sont demeurées dans leur état antérieur. Au château, le bureau du gouverneur est toujours ce même bureau qu'occupait Hudson Lowe, lorsqu'il descendait de Plantation House. Et Plantation House--à trois milles du port vers l'intérieur, dans la partie la mieux protégée et la plus verte de l'île--continue d'être la résidence du gouverneur de Sainte-Hélène, aujourd'hui un simple major, dont le traitement de 18.750 francs représente la seizième partie du traitement annuel (300.000 fr.) d'Hudson Lowe entre 1815 et 1821. Le gouverneur n'a plus, il est vrai, sous son autorité, une flotte et des troupes. L'état-major est représenté par un capitaine d'artillerie de marine. Et la garnison, jadis forte de 3.000 hommes, se réduit maintenant à une vingtaine de marins casernes à Ladder Hill, le fort qui domine James-Town et auquel on accède par un escalier à pic de 600 marches. L'ordre public est assuré par quatre policemen.
Sur la route de James-town à Longwood: embranchement duchemin du tombeau, à gauche du parapet en ruine.
Le tombeau de Napoléon et (en haut et à gauche) la sourcede l'Empereur.Photographies A.-C. Cavicchioni.
Sur la route de Longwood: le sémaphore d'Alarm-House.
A gauche, fenêtres du salon; à droite, ouvertures ducabinet de travail et de la chambre de l'Empereur.
Vue d'ensemble de Longwood Old House.
Photographies prises au cours de l'été de 1913 par M. A.-C. Cavicchioni.
État actuel de la tonnelle où, les jours de beau temps,Napoléon réunissait autour de lui ses compagnons d'exil.
Façade sud-est de la maison avec ses murs lépreux et sescarreaux brisés.--Au premier plan, le bassin tracé par l'Empereur.Photographies A.-C. Cavicchioni.
Il est curieux de noter que, dans le parc superbe de Plantation House, il existe, encore vivants, parmi les verdures d'une floraison tropicale, des témoins centenaires de l'histoire de l'île. Ce sont deux monstrueuses tortues, que l'on appelle «les tortues du temps de Napoléon», ou les tortues d'Hudson Lowe. Elles gîtent là depuis un siècle, apprivoisées et familières... Et ce ne sont point, paraît-il, les seuls êtres qui ont survécu au temps de la captivité. On montre encore, dans l'île un perroquet blanc, centenaire lui aussi, qui siffle à merveille, et auquel, naturellement, on a donné le nom de «Napoléon». Enfin, il y a peu d'années, décédait à James-Town un batelier nonagénaire, qu'entourait une curiosité presque déférente. Les vieillards de Sainte-Hélène prétendaient que c'était un fils de l'Empereur...
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Il est rare que le postal s'arrête plus de trois heures au mouillage, et, en ce cas, il ne faut point songer à tenter l'excursion de Longwood, à moins de se résigner à séjourner dans l'île, pendant un mois, jusqu'au retour du paquebot. Si l'on peut, par bonheur, disposer d'une journée, on loue un cheval ou une voiture au prix d'une livre, et, après avoir suivi les humbles maisons de Napoléon street--où passa le convoi funèbre de l'exhumation en 1840--on s'engage sur la route de Longwood. C'est une voie carrossable qui s'agrippe à moitié côte, traçant comme une longue barre sombre à travers la maigre végétation des agaves et des cactus. Au-dessous, tout au fond dans la vallée, James-Town semble une coulée de pierres et de blocs. Plus haut, à droite, on rencontre le chemin qui conduit aux Ronces (Briars), le cottage verdoyant et fleuri des petites Balcombes où, dans un pavillon séparé, minuscule, Napoléon vécut les trois premiers mois de son exil. Si vous faites la route en quelque fin d'après-midi, dans la grande clarté tropicale et le calme absolu du soir, vous percevez, en cet endroit, comme un faible chant d'oiseau, le murmure d'un filet d'eau qui descend lentement de Francis Plain et forme la cascade des Briars. Parfois encore, le silence est rompu par le bruit de sabots d'une mule revenant de la montagne avec une charge de bois ou d'herbe ou par l'écho d'une voix humaine qui se répercute d'un bout à l'autre de la vallée comme un cri dans une chambre close. Au ciel, de grands nuages, toujours en mouvement, couvrent et découvrent sans cesse le sommet sur lequel est placé High Knoll, le fort le plus important et le plus élevé de l'île. Bien des années se sont passées depuis que l'Empereur suivit à cheval cette route pour atteindre le lieu de sa prison. Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis qu'il la redescendit, au bruit des salves, dans un cercueil sur lequel était jeté le manteau impérial. On a cependant cette impression que rien ici n'a bougé depuis le temps du drame et celui de l'apothéose. Ce sont, aux bords de la même route qui longe les mêmes ravins, les mêmes silhouettes bleues des pins, les mêmes agaves dressant parmi les cailloux leurs feuilles en fer de lances et leur floraison de clochettes. Ce sont à divers intervalles les mêmes parapets disjoints. La même cascade continue sa même fraîche chanson en sa course incertaine avant de recevoir le coup de balai du vent qui la jette en poussière dans la vallée.
Plan du domaine français de Longwood Old House (anciennerésidence de l'Empereur à Sainte-Hélène).
Pour atteindre les plateaux, la route va et vient, sinueuse, à travers les pins, les saules et les oliviers sauvages, tandis que se découvrent, à chaque volte, de nouvelles visions de mer, de vallée et de ciel.
On entre dans une région battue par le vent, où sapins et gommiers se ploient tragiquement, dans un gémissement continu, et l'on entrevoit le sémaphore d'Alarm House. C'est de là qu'on signalait, au temps de la captivité, les navires aperçus au large, et que l'on tirait le canon pour donner l'alarme à la garnison et à la division navale, chargées sur terre et sur mer de la garde du prisonnier. Passons. La route, maintenant, longe un vaste gouffre désolé le «Bol au punch du Diable», et, peu après, elle laisse à sa gauche un chemin dont l'accès se dissimule dans les agaves et les cactus. Arrêtons notre voiture ou mettons pied à terre si nous sommes à cheval. Ce chemin discret, presque secret, va nous conduire à la vallée française du Tombeau.
Les tortues «du temps de l'Empereur» dansl'ancien parc d'Hudson Lowe.
L'entrée du domaine, à quelque distance de la route, est indiquée par une porte rustique, une barrière que soutiennent deux montants en brique surmontés chacun d'un boulet. Il suffit de soulever un loquet, et l'on entre sans plus de formalités dans les lieux de la sépulture, très verts, envahis par les graminées, les genêts et les buissons à mûres, et plantés de pins et de cyprès dont le parfum de cimetière se dégage, intense, dans l'humidité constante de ce lieu. Le domaine comprend 40 acres ou 16 hectares. Avec le tombeau vide et la maison délabrée de Longwood, il fut acquis en 1858 par le gouvernement de Napoléon III au prix fort de 178.565 francs, frais compris. La transaction, d'ailleurs, fut laborieuse et ne dura pas moins de cinq années. La spéculation s'en était mêlée. Il avait fallu, en outre, tourner les dispositions de la législation coloniale anglaise qui interdit l'aliénation à une puissance étrangère d'une parcelle du territoire britannique. Mais, comme alors le cabinet de Windsor voulait être agréable aux Tuileries, on trouva les accommodements nécessaires et, depuis le mois de mai 1858, l'habitation et le tombeau de l'empereur Napoléon sont inscrits sur les registres domaniaux de Sainte-Hélène comme propriétés françaises. Cette acquisition a mis fin à un long scandale, à une exploitation éhontée dont était l'objet, depuis 1840, depuis l'année de l'exhumation, la sépulture impériale. La terre de la fosse était constamment enlevée et vendue, renouvelée et revendue. On payait pour voir le tombeau. On payait pour boire à la source. Il a fallu changer toutes ces habitudes. La sépulture, de nouveau, a été protégée. La fosse a été recouverte par des dalles, et l'on a cessé de tenir boutique en ce lieu. Voici cette tombe dans sa retraite fraîche et verte. Elle est enfermée dans la double ceinture d'une palissade basse et d'une haie de bois de fer. Les cyprès et les pins avec un saule unique--arrière-petit-fils de l'un des deux saules originaires--versent une ombre quasi contenue sur sa pierre blanche qu'étreint une petite grille noire et que borde une rutilante parure de géraniums. Un peu plus haut, la source aimée de l'Empereur affleure dans une coupe de pierre, et une écharpe de lys d'eau jetée sur le sol indique le sillage de son cours souterrain. Au delà des barrières est la maison du garde, un humble insulaire qui, pour quelques shillings par semaine, protège cet endroit contre les incursions des bestiaux des domaines voisins. Et disons tout de suite que, pour des raisons d'économie, il est question de supprimer ce garde, à moins que, pour des raisons d'économie encore, on ne fasse la fortune de ce Yamstock illettré en l'élevant--il en est question--aux fonctions de représentant officiel du gouvernement français à Sainte-Hélène.
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On peut revenir à la route par un autre chemin, une sente raboteuse creusée, croit-on, par les Chinois qui venaient à la source chercher l'eau de table de l'Empereur. On continue de monter vers un plateau nu couvert de gommiers phtisiques et d'immortelles sauvages. On passe devant Hutt's gâte, la maisonnette du premier séjour des Bertrand. Tout auprès, maintenant, s'élève une petite chapelle anglicane. Un peu plus loin, un portail, flanqué de deux échoppes, indique l'entrée de l'ancienne enceinte du domaine réservé au «Général». Faisons quelque cent pas encore, et après avoir laissé à notre gauche Longwood New House, la nouvelle résidence construite--trop tard--pour l'Empereur à la fin de la captivité, nous nous trouvons en face de Old House, la maison en forme de croix où Napoléon vécut les cinq dernières années de son existence.
Cette maison, lorsque la mission française en 1840 vint chercher les cendres de Napoléon, se trouvait dans un délabrement scandaleux. La chambre et le salon où était mort l'Empereur avaient été transformés en écurie et en moulin à orge. Et, depuis, rien n'avait été tenté pour remédier à cet abandon insultant.
Après 1858, Longwood devenu français fut restauré, reconstitué par une mission spéciale qui séjourna à Sainte-Hélène pendant vingt et un mois. L'entreprise fut confiée au capitaine de génie Masselin. Il ne fallait pas faire neuf. Il fallait, dans la confusion des démolitions et des reconstructions successives, retrouver ce qui avait été l'ancienne maison. On a utilisé autant que possible les matériaux anciens restés sur place. On a rétabli les peintures et les papiers d'après des fragments recueillis. Si ces réparations ont été, évidemment, considérables--et quelle maison de famille n'a point dû, en un siècle, subir des transformations importantes tout en restant la même et sans rien perdre de sa physionomie et de son âme?--du moins, la demeure a-t-elle conservé son aspect d'autrefois, presque toutes ses pierres et jusqu'à sa détresse intérieure. Ce n'est point uneautremaison. C'est bien toujours, et minutieusement la même, la maison de l'Empereur captif... Et maintenant, entrons:
On accède par une petite véranda peinte en vert et parée de feuillages grimpants dans une première pièce assez vaste que l'amiral Cockburn avait fait ajouter à la hâte à la primitive demeure pendant le séjour de l'Empereur dans le cottage des Briars. C'est une légère construction en pans de bois, coffrée en planches à l'intérieur et à l'extérieur et qui prend jour par trois fenêtres à l'ouest et deux à l'est. Cette pièce servit d'abord à la fois de salle de billard et de salle d'attente pour les visiteurs; cette dernière destination prévalut après que le billard eut été reporté dans un autre local en arrière. C'est là que, lorsque le captif recevait, l'un des aides de camp, Montholon ou Gourgaud, botté à l'écuyère et l'épée au côté, accueillait les personnages de marque auxquels Napoléon daignait accorder audience. Un huissier en livrée vert et or, avec gilet blanc, culotte de soie noire, bas de soie blanche, et souliers aux boucles étincelantes, Santini d'abord, Noverraz ensuite, se tenait immobile devant la porte du salon où attendait l'Empereur.
Aujourd'hui, cette pièce délabrée trahit toutes les tristesses de l'abandon. A l'extérieur, les pans de bois sont vermoulus, à moitié pourris et très malmenés, particulièrement du côté de la tonnelle, par le vent de l'est. Les murs, à l'intérieur, avaient été originairement peints à l'huile en vert clair, avec un petit filet noir encadrant chacune des parois. Mais ce vert, sali et moisi, est devenu tellement foncé qu'il en est noir. Aussi, quand on pénètre en ce lieu, la première impression est-elle lugubre. C'est bien, on n'en doute plus, le salon funèbre qui précède une chambre mortuaire. Un seul meuble se trouve là: le haut pupitre taché d'encre qui supporte le registre des visiteurs.
De la salle d'attente on passe dans le salon, une pièce exiguë où l'Empereur recevait et tenait cercle avec sa petite cour le soir après dîner. Découvrez-vous. C'est là que Napoléon est mort, le 5 mai 1821, un peu avant le crépuscule. Entre les deux fenêtres ouvertes sur l'occident se trouvait le lit de camp sur lequel expira le captif. La place est indiquée par une petite balustrade en bois sombre, qui entoure un buste de Napoléon. Sur la cheminée, une grande glace avec un cadre dédoré et sali. Aux murs un papier commun jaunâtre à fleurs vertes, qui fut copié d'ailleurs sur le papier primitif.
Le tombeau de Napoléon aux Invalides.Phot. en couleurs de L. Gimpel.
L'une des portes du salon donne accès dans la salle à manger, basse, à peu près obscure, qui reçoit son seul jour d'une porte ouverte sur le jardin au nord. Un affreux papier brique à ramages noisette et or tapisse les murs. Cette salle à manger communique, à gauche, avec la bibliothèque peinte en gris vert, et, à droite, avec les deux petites pièces qui formaient l'appartement de l'Empereur: cabinet de travail et chambre à coucher dont le papier tombe par morceaux. Le reste ne vaut guère qu'on en parle. Les visiteurs s'arrêtent à peine dans l'ancienne cuisine fumeuse et peuvent s'amuser à compter les trous de rats dans les parquets des logis de la suite et du personnel de service. Autour de la maison, dans les jardins parsemés de violettes pâles et de jaunes immortelles, on ne retrouve point les plates-bandes d'autrefois. Le bassin, tracé par l'Empereur l'année de sa mort, est aujourd'hui vidé, séché, lézardé. C'est une ruine au pied d'autres ruines, toute cette façade nord tourmentée par le vent qui a disjoint les pierres des murailles et brisé les carreaux des fenêtres. Un peu plus loin, la tonnelle où, les jours de beau temps, l'Empereur aimait à réunir ses derniers fidèles, n'est plus qu'un squelette lamentable autour duquel s'enroulent, tristement symboliques, des fleurs de la Passion.
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Et voilà tout ce qui, dans son actuelle misère, fut pendant cinq ans la dernière résidence impériale. Nous en sommes à ce moment critique où la masure ouverte à tous les vents, avec ses fenêtres disjointes et sans vitres, ses planchers troués par la vermine et ses coffrages pourris, ne tient plus. Une bourrasque un peu plus furieuse que les autres balaiera toute cette poussière de souvenirs. Les visiteurs des deux continents--il y a eu encore cette année sur le livre de Longwood trois cents signatures d'officiers japonais--viendront errer dans ce désastre, et ils s'indigneront non plus contre les Anglais de 1821 qui n'avaient pas su préserver ces reliques, mais contre les Français d'aujourd'hui, insoucieux de la religion de leur gloire, qui laissent s'éteindre en ces lieux la plus sublime évocation de l'âme française, malheureuse, résignée, grandie. Notre distingué confrère italien déjà cité, M. Cavicchioni, pénétré, à son retour de Sainte-Hélène, des récentes tristesses de Longwood, nous assurait qu'il venait de passer là-bas les semaines les plus impressionnées de sa vie. «On entretient et on relève, ajoutait-il, des palais impériaux et royaux. C'est fort bien. Mais il y a des palais dans toutes les capitales et il n'y a qu'un Longwood au monde. Longwood appartient à l'humanité. Ne laissons pas mourir Longwood.» Ainsi, les étrangers s'émeuvent de cet abandon que les Français, trop généralement, ignorent. Un haut personnage britannique, lord Curzon, vice-roi des Indes, ne disait-il pas, il y a deux ans, après une visite à Longwood, qu'il eût été fier de pouvoir prendre à sa charge tous les frais de cette conservation. Et soyez sûrs que, si la maison s'écroule enfin, les touristes du monde entier s'en disputeront les pierres à prix d'or.
Le conservateur que nous avons là-bas fait tout ce qu'il peut pour cacher le scandale des premières ruines. C'est un très digne, très intelligent et très accueillant fonctionnaire. Mais les 3.000 fr. annuels qu'on joint à son maigre traitement de 6.000 francs sont aussitôt absorbés par les frais de gardiennage et d'entretien superficiel. Notre administration semble ignorer que tout est hors de prix à Sainte-Hélène où il n'y a rien. Carreaux, peinture, papier doivent être envoyés de France, et il est rare que ces fournitures, malgré les demandes réitérées, arrivent à Longwood. Le sceau des domaines français date encore du Second Empire. Oui, c'est un cachet aux armes impériales--et, en la circonstance, il ne faut pas s'en plaindre--qui scelle les papiers officiels de ce fonctionnaire de la République. Mais notre conservateur ne peut point, avec ses seules ressources, boucher les trous des murs et ceux du parquet, consolider charpente, toiture et ferrures de cette maison chancelante. Bien plus--et il faut le dire--la pénurie de son budget lui interdit même de répondre aux curieux, érudits et publicistes du monde entier qui lui demandent des renseignements sur les lieux de la captivité. On a rarement vu pareille misère administrative. M. Roger a demandé son rappel. Les visiteurs de l'île regretteront ce Français courtois et instruit, auquel il faut donner un digne successeur. Et pourquoi ne serait-ce point, comme au début, un officier supérieur en retraite, qui joindrait les émoluments du conservateur à sa pension de soldat? L'éminent et vénéré général Niox, qui veille sur le somptueux sarcophage impérial, celui de l'apothéose dans la gloire des Invalides, trouverait, j'en suis persuadé, des candidats multiples à cette autre faction d'honneur auprès de la première humble sépulture et de la suprême station de l'exil, Longwood,--ce Golgotha près du Tombeau.Albéric Cahuet.
LA PREMIÈRE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE EN CHINE (6 OCTOBRE).--Photographies de M. H. E. Dozon.