V

ALBIN FAGEReliure en tous genres.

ALBIN FAGE

Reliure en tous genres.

Ce Fage, relieur de la Cour des Comptes et du Conseil d'État, ayant obtenu de garder son logement échappé à l'incendie, était, avec la concierge, le seul locataire du palais. «Entrons chez lui un moment, dit Védrine... tu vas voir un bon type...» En approchant de la maison, il appela: «Hé! père Fage!...» Mais le modeste atelier de reliure était désert, l'établi devant la fenêtre, chargé de rognures, de grandes cisailles à carton, de registres verts cornés de cuivre sous une presse. La singularité de cet intérieur, c'est que le cousoir, la table en tréteaux, la chaise vide devant elle, les étagères sur lesquelles s'entassaient les livres et jusqu'au miroir à barbe pendu à l'espagnolette, tout était de petite dimension, à hauteur et à portée d'un enfant de douze ans; on aurait cru l'habitation d'un nain, d'un relieur de Lilliput.

«C'est un bossu, chuchotait Védrine à Freydet, et un bossu à femmes, qui se parfume et se pommade...» Une horrible odeur de salon de coiffure, essences de roses et de Lubin, se mêlait au relent de colle-forte qui prend à la gorge. Védrine appela encore une fois vers le fond où était la chambre; puis ils sortirent, Freydet s'amusant de cette idée d'un bossu Lovelace: «Il est peut-être en bonne fortune...

—Tu ris... Eh bien! mon cher, ce bossu se paye les plus jolies femmes de Paris, s'il faut en croire les murs de sa chambre tapissés de photographies signées, dédicacées: A mon Albin... à mon cher petit Fage... Et pas de souillons: des filles de théâtre, la haute bicherie. Il n'en amène jamais ici; mais de temps en temps, après une bordée de deux, trois jours, il vient, tout frétillant, me raconter à l'atelier, avec son hideux rictus, qu'il s'est offert un in-octavo superbe ou un joli petit in-douze, car c'est ainsi qu'il appelle ses conquêtes, selon le grand ou le moyen format.

—Et il est laid, tu dis?

—Un monstre.

—Sans fortune?

—Pauvre petit relieur, cartonneur, qui vit de son travail, de ses légumes... avec ça, intelligent, d'une érudition, d'une mémoire... Nous allons, sans doute, le trouver rôdant à quelque coin du palais... C'est un grand rêvassier, ce père Fage, comme tous les hommes à passion... Suis-moi, mais regarde à tes pieds... le chemin n'est pas toujours commode.»

Ils montaient un vaste escalier dont les premières marches tenaient encore, ainsi que la rampe toute rouillée, éclatée et tordue par endroits; puis brusquement l'en suivait un précaire pont de bois appuyé sur les traverses de l'escalier, entre de hautes murailles où se devinaient des restes de grandes fresques craquelées, mangées, couleur de suie, la croupe d'un cheval, un torse nu de femme, avec des titres à peine lisibles sur des cartouches dédorés:la Méditation... le Silence ... le Commerce rapproche les peuples.

Au premier étage, un long corridor, à voûte cintrée comme aux arènes d'Arles ou de Nîmes, se perdait entre des murs noircis, lézardés, éclairé çà et là de larges crevasses, montrant des débris de plâtre, de fonte, d'inextricables broussailles. A l'entrée de ce couloir la muraille portait:Corridor des huissiers. Ils le retrouvèrent à peu près semblable à l'étage au-dessus, seulement, ici, la toiture ayant cédé, ce n'était plus qu'une longue terrasse de broussailles montant aux arcades restées debout et retombant en lianes échevelées et battantes jusqu'au niveau de la cour d'honneur. Et l'on apercevait de là-haut les toits des maisons voisines, les murs blancs de la caserne rue de Poitiers, les grands platanes de l'hôtel Padovani balançant à leur cime des nids de corneilles, abandonnés et vides jusqu'à l'hiver, puis, en bas, la cour déserte, pleine de soleil, le petit jardin du relieur et son étroite maisonnette.

«Dis donc, mon vieux, y en a-t-il! y en a-t-il!... disait Védrine montrant à son camarade la flore sauvage, d'une exubérance, d'une variété si extraordinaires, dont le palais entier était envahi... si Crocodilus voyait ça, quelle colère!» Tout à coup se reculant: «C'est trop fort, par exemple...»

En bas, vers la maison du relieur, venait d'apparaître Astier-Réhu reconnaissable à sa longue redingote vert serpent, à son haute-forme élargi et plat; célèbre sur la rive gauche, ce chapeau jeté en arrière sur des boucles grises, auréolant l'archange du baccalauréat, Crocodilus en personne. Il s'entretenait assez vivement avec un tout petit homme, tête nue et luisant de cosmétique, sanglé dans un veston clair où saillait, comme une coquetterie, la difformité de son dos. On ne pouvait entendre leurs paroles, mais Astier semblait très animé, agitant sa canne, penchant sa taille vers la face du petit être très calme au contraire, l'air réfléchi, ses deux grandes mains en arrière croisées sous sa bosse.

«Il travaille donc pour l'Institut, cet avorton?» demanda Freydet qui se rappelait maintenant ce nom de Fage prononcé par son maître. Védrine ne répondit pas, attentif à la mimique des deux hommes dont la discussion venait de s'interrompre brusquement, le bossu rentrant chez lui avec un geste de dire: «Comme vous voudrez...» tandis qu'Astier-Réhu gagnait à grands pas furieux la sortie du palais vers la rue de Lille, puis, hésitant, revenait vers la boutique dont la porte se refermait sur lui.

«C'est drôle, murmurait le sculpteur... Pourquoi Fage ne m'a-t-il jamais dit?... Quel abîme, ce petit homme!... Après tout, peut-être font-ils leurs farces ensemble... la chasse à l'in-12 et à l'in-8o.

—Oh! Védrine.»

Freydet, sa visite faite, remontait lentement le quai d'Orsay, songeant à son livre, à ses ambitions académiques, fortement secouées par les rudes vérités qu'il venait d'entendre. Comme on change peu, tout de même! Comme on est de bonne heure ce qu'on sera!... A vingt-cinq ans de distance, sous les rides, les poils gris, tous les postiches dont l'existence affuble les hommes, les deux copains de Louis-le-Grand se retrouvaient identiques à ce qu'ils étaient sur leur banc de classe: l'un violent, exalté, toujours en révolte; l'autre docile, hiérarchique, avec un fond d'indolence qui s'était développé au calme des champs. Après tout, Védrine avait peut-être raison: même avec l'assurance de réussir, cela valait-il de tant s'agiter? Surtout il s'effrayait pour sa soeur, la pauvre infirme, toute seule à Clos-Jallanges pendant qu'il ferait ses démarches et visites de candidat. Rien que pour quelques jours d'absence elle s'alarmait, s'attristait, lui avait écrit le matin une lettre navrante.

A ce moment, il passait devant la caserne des dragons et fut distrait par l'aspect des faméliques attendant, de l'autre côté de la chaussée, qu'on leur distribue des restes de soupe. Venus longtemps d'avance, de peur de perdre leur tour, assis sur les bancs ou debout alignés contre le parapet du quai, terreux, sordides, avec des cheveux, des barbes d'hommes-chiens, des loques de naufragés, ils restaient là sans bouger, sans se parler, en troupeau, guettant jusqu'au fond de la grande cour militaire l'arrivée des gamelles et le signe de l'adjudant qui leur en permettrait l'approche. Et c'était terrible, dans la splendeur du jour, cette rangée silencieuse d'yeux de fauves, de mufles affamés tendus avec la même expression animale vers ce portail large ouvert.

«Que faites-vous donc là, mon cher enfant?» Astier-Réhu, radieux, avait passé son bras sous celui de son élève. Il suivit le geste du poète lui montrant, sur le trottoir en face, ce navrant tableau parisien. «En effet..., en effet...» Mais ses gros yeux de pédagogue ne savaient rien voir que dans les livres, sans notion directe ni émue des choses de la vie. Même, à sa façon d'enlever Freydet, de lui dire en l'entraînant: «Accompagnez-moi donc jusqu'à l'Institut,» on sentait que le maître désapprouvait ces musarderies de la rue, voulait qu'on fût plus sérieux que cela. Et doucement appuyé au bras du disciple préféré, il lui contait sa joie, son ravissement, la miraculeuse trouvaille qu'il venait de faire: une lettre de la grande Catherine à Diderot sur l'Académie, et cela, juste à l'approche de son compliment au grand-duc. Il comptait la lire en séance, cette merveille des merveilles, peut-être même offrir à Son Altesse, au nom de la Compagnie, l'autographe de son aïeule. Le baron Huchenard en crèverait de male envie.

«A propos, vous savez, mes Charles-Quint?... Calomnie, pure calomnie... J'ai là de quoi le confondre, ce Zoïle!» De sa grosse main courte, il frappait sur le maroquin d'une lourde serviette et, dans l'expansion de sa joie, voulant que Freydet fut heureux aussi, il le ramenait à leur conversation de la veille, à sa candidature au premier fauteuil vacant. Ce serait si charmant, le maître et l'élève, assis tous deux côte à côte sous la coupole! «Et vous verrez que c'est bon, comme on est bien ... on ne peut se le figurer avant d'y être.» A l'entendre, il semblait qu'une fois là, ce fût fini des tristesses, des misères de la vie. Elles battaient le seuil sans entrer. On planait très haut, dans la paix, dans la lumière, au-dessus de l'envie, de la critique, consacré. Tout! on avait tout, on ne désirait plus rien... Ah! l'Académie, l'Académie, ses détracteurs en parlaient sans la connaître, ou par rage jalouse de n'y pouvoir entrer, les babouins!...

Sa forte voix sonnait, faisait retourner le monde tout le long du quai. Quelques-uns le reconnaissaient, prononçaient le nom d'Astier-Réhu. Sur le pas de leurs boutiques, les libraires, les marchands de curiosités et d'estampes, habitués à le voir passer à des heures régulières, saluaient d'un respectueux mouvement de retraite.

«Freydet, regardez ça!...» Le maître lui montrait la palais Mazarin devant lequel ils arrivaient... «Le voilà, mon Institut, le voilà comme il m'apparaissait dès mon plus jeune âge, en écusson sur la couverture des Didot. Dès lors, je m'étais dit: «J'y entrerai...» et j'y suis entré... A votre tour de vouloir, cher enfant... à bientôt...»

Il franchit d'un pas alerte le portail à gauche du corps principal, s'élança dans une suite de grandes cours pavées, majestueuses, pleines de silence, où son ombre s'allongeait.

Il avait disparu que Freydet regardait encore, repris, immobile, et sur sa bonne figure hâlée et pleine, dans ses yeux globuleux et doux, il y avait la même expression qu'aux mufles d'hommes-chiens, là-bas, devant la caserne, attendant la soupe. Désormais, en regardant l'Institut, sa figure prendrait toujours cette expression-là.

Ce soir, dîner de gala, puis réception intime à l'hôtel Padovani. Le grand-duc Léopold reçoit à la table de «sa parfaite amie,» comme il appelle la duchesse, quelques membres triés des différentes sections de l'Institut, et rend ainsi aux cinq Académies la politesse de leur accueil, les coups d'encensoir de leur directeur. Comme toujours, chez l'ancienne ambassadrice, le monde diplomatique est avantageusement représenté, mais l'Institut prime tout, et la place même des convives précise l'intention du dîner. Le grand-duc, assis en face de la maîtresse de maison, a Madame Astier à sa droite, à sa gauche la comtesse de Foder, femme du premier secrétaire de l'ambassade finlandaise, faisant fonction d'ambassadeur. La droite de la duchesse est occupée par Léonard Astier, la gauche par Monseigneur Adriani, nonce du Pape; puis suivent et s'alternent le baron Huchenard pour les Inscriptions et Belles-Lettres, Mourad-Bey ambassadeur de Turquie, le chimiste Delpech de l'Académie des Sciences, le ministre de Belgique, le musicien Landry de l'Académie des beaux-arts, Danjou, l'auteur dramatique, un des cabotins de Picheral, enfin le prince d'Athis, qui, par son double titre de ministre plénipotentiaire et de membre de l'Académie des sciences morales et politiques, donne bien la note à deux teintes du salon. En bout de table, le général aide de camp de Son Altesse, le jeune garde-noble comte Adriani, neveu du Nonce, et Lavaux, l'indispensable, l'homme de toutes les fêtes.

Le féminin manque d'agrément. Rousse et vive, toute menue, engoncée de dentelles jusqu'au bout de son petit nez pointu, la comtesse de Foder a l'air d'un écureuil enrhumé. La baronne Huchenard, moustachue, sans âge, donne l'impression d'un vieux monsieur décolleté, très gras. Madame Astier, en robe de velours demi-ouverte, un cadeau de la duchesse, sacrifie à sa chère Antonia la joie qu'elle aurait à montrer ses bras, ses épaules, ce qui lui reste; et grâce à cette attention, la duchesse Padovani semble, à table, la seule femme. Grande, blanche, dans sa robe de chez Chose, une toute petite tête aux beaux yeux dorés, orgueilleux et mobiles, des yeux de bonté, de tendresse et de colère, sous de longs sourcils noirs presque rejoints, le nez court, la bouche voluptueuse et violente, et l'éclat d'un teint de jeunesse, d'un teint de femme de trente ans, qu'elle doit à l'habitude de passer l'après-midi au lit quand elle reçoit le soir ou va dans le monde. Ayant vécu longtemps dehors, ambassadrice à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Constantinople, autorisée à donner le ton de la mode française, elle a gardé quelque chose de doctoral, d'informé, que les parisiennes lui reprochent, car elle leur parle en sa penchant comme à des étrangères, leur explique tout ce qu'elles savent aussi bien qu'elle-même. La duchesse continue à représenter Paris chez les Kurdes, dans son salon de la rue de Poitiers, et c'est le seul défaut de cette noble et rayonnante personne.

Malgré la presque absence de femmes, de ces claires toilettes découvrant les bras et les épaules, qui alternent si bien dans la monotonie des habits noirs, miroitantes de brillants et de fleurs, la table a pour s'égayer la soutane violette du nonce à large ceinture de moire, la chechia pourpre de Mourad-Bey, la tunique rouge du garde-noble au collet d'or, à broderies bleues et galons d'or sur la poitrine où luit en plus l'énorme croix de la légion d'honneur, que le jeune italien a reçue le matin même, l'Élysée ayant cru devoir récompenser l'heureuse mission du porteur de barrette. Puis, partout les taches vertes, bleues, rouges des cordons, l'argent mat et les feux en étoiles des brochettes et des plaques.

Dix heures. Le dîner touche à sa fin, sans une fleur froissée aux bordures odorantes des surtouts et des couverts, sans une parole plus haute, un geste plus animé. Pourtant la chère est exquise à l'hôtel Padovani, une des rares tables de Paris où il y ait encore du vin. On sent quelqu'un de gourmand, dans la maison, et non pas la duchesse, vraie mondaine française, trouvant toujours le dîner bon quand elle a une robe seyante à sa beauté, quand le service est paré, fleuri, décoratif; mais l'attentif de Madame, le prince d'Athis, palais raffiné, estomac fini, rongé par les cuisines de cercle et qui ne se nourrit pas exclusivement de vaisselle plate ni de la vue des livrées de gala à mollets blancs irréprochables. C'est pour lui que le soin des menus compte parmi les préoccupations de la belle Antonia, pour lui les nourritures montées et l'ardeur des grands vins de côte qui, ce soir, franchement, n'ont guère allumé la table.

Même torpeur, même réserve gourmée au dessert qu'aux hors-d'oeuvre, à peine une rougeur aux joues et aux nez des femmes. Un dîner de poupées de cire, officiel, majestueux, de ce majestueux qui s'obtient surtout avec de l'espace dans le décor, des hauteurs de plafonds, des siéges très écartés supprimant l'intimité du coude à coude. Un froid noir, profond, un froid de puits, passe entre les couverts malgré la tiède nuit de juin dont le souffle venu des jardins par les persiennes entrecloses gonfle doucement les stores de soie. On se parle de haut, de loin, du bout des lèvres, le sourire immobile et figé; et, des choses qui se disent, pas une qui ne soit un mensonge et ne retombe sur la nappe, banale et convenue, parmi les facticités du dessert. Les phrases restent masquées comme les visages, et c'est heureux, car si chacun se découvrait à cette minute, laissait voir sa pensée du fond, quel désarroi dans l'illustre société!

Le grand-duc, large face blafarde entre des favoris trop noirs taillés en boulingrin, tête de souverain pour journaux illustrés, tandis qu'il interroge avidement le baron Huchenard sur son récent ouvrage, songe en lui-même: «Mon Dieu! que ce savant m'ennuie avec ses huttes en forme d'arbre... Comme on serait bien mieux au ballet deRoxelaneoù danse cette petite Déa que j'adore!... L'auteur deRoxelaneest ici, me dit-on, mais c'est un vieux monsieur très vilain, tris triste... Oh! les jambes, le tutu de ma petite Déa.»

Le nonce, grand nez, lèvres minces, spirituelle figure romaine aux yeux noirs dans un teint de bile, écoute aussi, penché de côté, l'historique de l'habitation humaine et songe en regardait ses ongles luisants comme des coquillages: «J'ai mangé ce matin à la nonciature un délicieuxmisto-fritoqui m'est resté sur l'estomac... Gioachimo a trop serré ma ceinture... Je voudrais bien être sorti de table.»

L'ambassadeur de Turquie, lippu, jaune, abruti, son fez jusqu'aux yeux, la nuque en avant, verse à boire à la baronne Huchenard et se dit: «Ces roumis sont abominables d'amener leurs femmes dans le monde à cet état de décomposition... le pal, plutôt le pal, que de laisser croire que cette grosse dame ait jamais couché avec moi!» Et sous le sourire minaudier de la baronne remerciant Son Excellence, il y a: «Ce turc est ignoble, il me dégoûte.»

Ce que dit tout haut Mme Astier n'a pas non plus de rapport avec sa préoccupation intime: «Pourvu que Paul n'ait pas oublié d'aller chercher bon papa... l'effet sera joli de l'aïeul appuyé à l'épaule de son arrière-petit-fils... Si nous pouvions décrocher quelque commande à Son Altesse...» Puis, regardant tendrement la duchesse: «Elle est en beauté, ce soir... de bonnes nouvelles, sans doute, pour son ambassade... Jouis de ton reste, ma fille; Samy sera marié dans un mois...»

Mme Astier ne s'est pas trompée. Le grand-duc, en arrivant, annonçait à sa parfaite amie la promesse de l'Élysée pour d'Athis, c'est l'affaire de quelques jours. La duchesse est folle d'une joie contenue qui l'illumine en dessous, la pare d'un éclat extraordinaire. Voilà ce qu'elle a fait de l'homme aimé, où elle l'a conduit!... Et déjà elle projette son installation personnelle à Pétersbourg, un hôtel sur la Perspective, pas trop loin de l'ambassade, pendant que le prince, blême, la joue fripée, le regard perdu—ce regard dont Bismarck n'a jamais supporté le scrutement—comprimant sur sa lèvre méprisante le double sourire, sibyllin et dogmatique, de la Carrière et de l'Académie, songe en lui-même: «Il faut maintenant que Colette se décide... elle viendrait là-bas, on se marierait sans bruit à la chapelle des pages... tout serait fini et irréparable quand la duchesse l'apprendrait.»

Et d'un convive à l'autre, mille pensées incongrues, bouffonnes, disparates, circulent ainsi sous la même enveloppe gommée. C'est la satisfaction béate de Léonard Astier qui a reçu le matin même l'ordre de Stanislas, deuxième classe, en retour de l'hommage fait à Son Altesse d'un exemplaire de son discours portant, épinglé en première page, l'autographe de la grande Catherine, très ingénieusement enchâssé dans le compliment de bienvenue. Cette lettre, qui a eu les honneurs de la séance, occupe les journaux depuis deux jours, retentit par toute l'Europe, répercutant le nom d'Astier, de sa collection, de son oeuvre, dans un de ces assourdissants et disproportionnés échos de montagne que la multiplicité de la presse vaut à tous les événements contemporains. Maintenant le baron Huchenard peut essayer de ronger, de mordre et marmotter avec son ton doucereux: «J'appelle votre attention, mon cher collègue...» On ne l'écoutera plus. Et comme il sent bien cela, le prince des autographiles, quel regard enragé il tourne vers le cher collègue entre deux phrases de son boniment scientifique, que de venin dans tous les creux de sa longue figure en biseau, poreuse comme une pierre ponce!

Le beau Danjou rage, lui aussi, mais pour un autre motif que le baron: la duchesse n'a pas invité sa femme. Cette exclusion le blesse dans son amour-propre de mari, ce second foie plus douloureux que l'autre; et malgré son désir de briller pour le grand-duc, la provision de mots qu'il avait apportés, presque inédits, lui reste dans la gorge. Un autre encore qui sourit de travers, c'est le chimiste Delpech que l'Altesse, au moment des présentations, a félicité de ses travaux sur les caractères cunéiformes, le confondant avec son collègue de l'Académie des Inscriptions. Il faut dire qu'en dehors de Danjou, dont les comédies sont populaires à l'étranger, le grand-duc n'a jamais entendu parler des célébrités académiques présentes à ce dîner. Lavaux, le matin même, a fabriqué avec l'aide de camp une série de petits menus portant le nom de chaque invité et la nomenclature de ses principaux ouvrages. Que Son Altesse ne se soit pas plus embrouillée dans la série des compliments, voilà qui prouve un fier à-propos et une mémoire princière. Mais la soirée n'est pas finie, d'autres gloires académiques vont apparaître, déjà de sourds roulements de voitures, des claquements de portières jetées retentissent sous le porche, Monseigneur pourra se rattraper.

En attendant, d'une voix molle, lente, cherchant ses mots dont la moitié lui passe par le nez et s'y égare, Son Altesse discute un point d'histoire avec Astier-Réhu à propos de la lettre de Catherine II. Depuis longtemps les aiguières à mains ont fait le tour de la nappe, personne ne boit ni ne mange plus; on ne respire plus même, de peur d'interrompre la conférence, toute la table hypnotisée, soulevée, et par un curieux phénomène de lévitation, littéralement pendue aux lèvres impériales. Tout à coup l'auguste nasillement s'arrête, et Léonard Astier, qui résistait pour la forme, pour rendre plus éclatant le triomphe de son adversaire, jette ses bras comme des armes brisées, disant d'un air convaincu: «Ah! Monseigneur, vous m'avez fait quinaud...» Le charme est rompu, la table sur ses pieds, on se lève dans un léger brouhaha d'admiration, des portes battent, la duchesse a pris le bras du grand-duc, Mourad-Bey celui de la baronne; et tandis qu'avec un frôlement de jupes, de chaises reculées, l'assistance s'égrène à la file, passe dans les salons, Firmin, le maître d'hôtel, grave, le menton haut, suppute à part lui: «Ce dîner, partout ailleurs, m'aurait valu mille francs de gratte... mais avec elle, va-t'en voir!... pas même trois cents francs...» Puis, tout haut, comme un crachat sur la traîne de la fière duchesse: «Carne, va!...»

«Que Votre Altesse me permette... mon grand-père, M. Jean Réhu, doyen des cinq Académies.»

Le timbre suraigu de Mme Astier sonne dans les grands salons allumés, presque déserts, où sont arrivés déjà les intimes admis à la soirée; elle crie très fort pour que bon-papa comprenne à qui il est présenté et réponde en conséquence. Il a fière mine, le vieux Réhu, dressant sa longue taille, portant droite encore sa petite tête créole devenue noire avec l'âge et toute gercée. Appuyé au bras de Paul Astier élégant et charmant, sa fille de l'autre côté, Astier-Réhu derrière eux, la famille ainsi groupée présente une scène sentimentale à la Greuze qu'on se figurerait volontiers sur une de ces hautes lisses claires qui tendent les murs du salon et dont l'extraordinaire vieillard est presque contemporain. Le grand-duc, très touché, cherche une parole heureuse; mais l'auteur desLettres à Uraniene figure pas sur ses menus. Il s'en tire par quelques phrases vagues, auxquelles le vieux Réhu, croyant qu'on l'interroge sur son âge comme d'habitude, répond: «Quatre-vingt-dix-huit ans dans quinze jours, Altesse...» Puis il ajoute, ce qui ne rime pas davantage aux félicitations encourageantes du grand-duc: «Pas depuis 1803, monseigneur... la ville doit être bien changée...» Et pendant que s'échange ce singulier dialogue, Paul chuchote à sa mère: «Tu le reconduiras, si tu veux; moi, je ne m'en charge plus... Il est d'une humeur de loup... En voiture, tout le temps, il m'envoyait des coups de pied dans les jambes... pour détirer ses nerfs, disait-il.» Lui-même, le jeune Paul a la voix cruellement nerveuse et cassante, ce soir, quelque chose de serré, de contracturé sur sa figure douce, que sa mère connaît bien, qu'elle a vu tout de suite quand elle est entrée. Qu'y a-t-il encore? Elle le surveille, essaie de lire dans ses yeux clairs qui se dérobent impénétrables, seulement plus aigus, plus durs.

Et le froid du dîner, le froid solennel continue, circule parmi les invités qui se groupent çà et là, les quelques femmes en cercle sur des siéges bas, les hommes debout, arrêtés ou marchant, mimant des conversations profondes avec la visible préoccupation d'attirer les regards de Son Altesse. C'est pour elle que le musicien Landry rêve au coin de la cheminée, levant son front génial et sa barbe d'apôtre, et qu'à l'autre angle Delpech le savant médite, le menton dans la main, anxieux, penché, des fronces au sourcil, comme s'il surveillait un mélange détonant.

Le philosophe Laniboire, fameux par sa ressemblance avec Pascal, rôde aussi, passe et repasse devant le canapé où monseigneur est en proie à Jean Réhu; on a oublié de le présenter, et, piteux, son grand nez s'allonge, quête à distance, semble dire: «Mais voyez donc si ce n'est pas le nez de Pascal!» Et vers le même canapé Mme Eviza filtre entre ses paupières à peine décloses un regard qui promet tout, quand monseigneur voudra, où et comme il voudra, pourvu que monseigneur vienne chez elle, qu'on le voie à son prochain lundi. Ah! le décor a beau changer, la pièce sera toujours la même: vanité, bassesse, aptitude aux courbettes, courtisanesque besoin de s'avilir, de s'aplatir! Il peut nous en venir, des visites impériales: nous avons à l'ancien garde-meuble tout ce qu'il faut pour les recevoir.

«Général!

—Votre Altesse?

—Je n'arriverai jamais pour la ballet...

—Mais, pourquoi restons-nous là, monseigneur?

—Je ne sais quoi... une surprise... on attend que le nonce soit parti...»

Ils murmurent ces quelques mots du bout des lèvres, sans se regarder, sans qu'un muscle anime leurs faces officielles, l'aide de camp assis près de son maître dont il imite le nasillement, le geste rare et la posture immobile au bord du divan, le bras arrondi sur la hanche, raide comme à la parade ou sur le devant de la loge impériale au théâtre Michel. Debout, devant eux, le vieux Réhu ne veut pas s'asseoir, ni cesser de parler, de remuer ses poudreux souvenirs de centenaire. Il a tant connu de gens, s'est habillé de tant de modes différentes! et plus c'est loin, mieux il se rappelle. «J'ai vu ça, moi.» Il s'arrête une minute à la fin de chaque anecdote, les yeux au lointain, vers le passé fuyant, puis repart sur une autre histoire. Il était chez Talma, à Brunoy, ou dans le boudoir de Joséphine, plein de boîtes à musique, de colibris en brillants, gazouillant et battant des ailes. Le voici qui déjeune avec Mme Tallien, rue de Babylone. Il la dépeint nue jusqu'aux flancs, ses beaux flancs en galbe de lyre, un long pagne de cachemire battant ses jambes à cothurnes, les épaules recouvertes par les cheveux frisés et tombants. Il a vu cela, lui, toute cette chair d'espagnole, grassouillette et pâle, nourrie de blancs-mangers; et ce souvenir fait grésiller ses petits yeux sans cils au fond de leurs orbites.

Dehors sur la terrasse, dans la nuit tiède du jardin, on cause à mi-voix, des rires étouffés traversent l'ombre où les cigares font un cercle de points rouges. C'est Lavaux qui s'amuse à demander au jeune garde-noble pour Danjou et Paul Astier l'histoire de la barrette et duzucchelo: «Monsignor il me dit: Popino...

—Et la dame, comte, la dame de la gare?...

—Cristo, qu'elle était bella!» dit l'Italien d'une voix sourde; et, tout de suite, pour corriger ce qu'il y a de trop goulu dans son aveu, il ajoute doucereusement: «Sympathica, surtout, sympathica!...» Belles et sympathiques, toutes les parisiennes lui semblent ainsi. Ah! s'il n'était pas obligé de reprendre son service... Et mis en verve par les vins de France, il raconte sa vie aux gardes-nobles, les bonis du métier, l'espoir qu'ils ont tous en entrant là de faire un beau mariage, de conquérir, un jour d'audience pontificale, quelque riche anglaise catholique, ou la fanatique espagnole venue de l'Amérique du sud pour apporter son offrande au Vatican. «L'ouniforme est zouli, comprenez; et pouis les enfortounes del Saint-Père cela nous donne à nous autres ses soldats oun prestigio roumanesque, cevaleresque, qualque sose qui plaît aux dames zénéralementé.»

C'est vrai qu'avec sa jeune tête virile, ses broderies d'or doucement brillantes sous la lune, son collant de peau blanche, il rappelle les héros de l'Arioste ou du Tasse.

«Eh bien! mon cher Pepino, dit le gros Lavaux de son ton raillard et mauvais chien, la belle affaire que vous cherchez, vous l'avez tout près d'ici, sous la main...

—Comé!... sous la main!...»

Paul Astier tressaille et tend l'oreille. Dès qu'on parle d'un riche mariage, il croit qu'on veut lui souffler le sien.

«La duchesse, parbleu!... Le vieux Padovani est à sa dernière attaque...

—Ma... lé prince d'Athis?...

—Jamais il ne l'épousera...»

On peut croire Lavaux, qui est l'ami du prince, de la duchesse aussi du reste, mais qui dans la très prochaine craqûre du ménage s'est mis du côté qu'il suppose le plus solide: «Allez-y donc carrément, mon cher comte... Il y a là de l'argent, beaucoup d'argent... des relations ... la femme pas trop décatie...

—Cristo! qu'elle est bella!...» soupire l'autre.

Danjou ricane: «Sympathique, surtout.»

Et le garde-noble, après un court étonnement, ravi de se rencontrer avec un académicien de tant d'esprit: «Si, si... sympathica ... precisamenté ... zé me le pensais...

—Et puis, reprend Lavaux, si vous aimez les eaux de teinture, postiches, bandages, sous-ventrières, vous serez servi... On la dit bardée, ceinturée de cuir et de fer en dessous... la meilleure cliente de Charrière...»

Il parle tout haut, sans aucune gêne, en face de la salle à manger dont la porte-fenêtre entr'ouverte éclaire sa large face rubiconde et cynique d'affranchi, de parasite, et souffle encore une haleine chaude de truffes, de salmis, tout le somptueux dîner qu'il vient de faire et qu'il éructe en basses et ignobles calomnies. Tiens! les voilà, tes truffes farcies; les voilà, tes gélinotes et tes «châteaux» à vingt francs le verre. Ils se sont mis à deux, Danjou et lui, pour cette partie de débinage très reçue dans la société. Et ils en savent, et ils en racontent. Lavaux lance l'ordure, Danjou la repaume; et l'ingénu garde-noble, ne sachant au juste ce qu'il faut croire, essayant de rire, le coeur étreint à l'idée que la duchesse pourrait les surprendre, éprouve un vrai soulagement en entendant son oncle qui l'appelle à l'autre bout de la terrasse: «Oh!... Pépino...» La nonciature se couche de bonne heure et lui fait expier en sagesse les mésaventures de la barrette.

«Bonne nouit, messieurs.

—Bonne chance, jeune homme.»

Le nonce est parti. Vite, la surprise! Sur un signe de la duchesse, l'auteur deRoxelanese met au piano, traîne sa barbe sur les touches en plaquant deux moelleux accords. Aussitôt, là-bas, tout au fond, les hautes portières s'écartent, et dans l'enfilade des salons étincelants s'avance au petit trot, sur la pointe de ses souliers dorés, une délicieuse brunette en maillot de danse et jupes ballonnées, menée au bout des doigts par un sombre personnage aux cheveux roulés, à la face macabre coupée d'une longue moustache en bois noirci. Déa, Déa, la folie du jour, le jouet à la mode, et avec elle son professeur Valère, chef de la danse à l'Opéra. On a commencé ce soir parRoxelane, et, toute chaude encore du triomphe de sa sarabande, la petite vient la danser une seconde fois pour l'hôte impérial de la duchesse.

De surprise plus agréable, la parfaite amie n'aurait su vraiment en imaginer. Avoir là, devant soi, pour soi, presque dans la figure, ce joli tourbillon de tulle, ce souffle haletant, jeune et frais, entendre tous les nerfs tendus du petit être craquer, vibrer comme les écoutes d'une voile, quelles délices! et monseigneur n'est pas seul à les savourer. Dès la première pirouette, les hommes se sont rapprochés, formant un cercle brutal et serré d'habits noirs en dehors duquel les rares femmes présentes en sont réduites à regarder de loin. Le grand-duc est confondu, bousculé dans cette presse, car à mesure que se précipite la sarabande, le cercle se rétrécit, jusqu'à gêner l'évolution de la danse; et, penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la nuque avancée, leurs cordons, leurs grand-croix ballant comme des sonnailles, montrent des rictus de plaisir qui ouvrent jusqu'au fond des lèvres humides, des bouches démeublées, laissent entendre de petits rires semblables à des hennissements. Même le prince d'Athis humanise la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de grâce dansante qui, du bout de ses pointes, décroche tous ces masques mondains; et le turc Mourad-Bey qui n'a pas dit un mot de la soirée, affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses narines, désorbite ses yeux, pousse les cris gutturaux d'un obscène et démesuré Caragouss. Dans ce frénétisme de vivats, de bravos, la fillette volte, bondit, dissimule si harmonieusement le travail musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la distraction d'une libellule, sans les quelques points de sueur sur la chair gracile et pleine du décolletage et le sourire en coin des lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la fatigue du ravissant petit animal.

Paul Astier, qui n'aime pas la danse, est resté à fumer sur la terrasse. Les applaudissements lui arrivent lointains avec les grêles accords du piano, accompagnement d'une songerie profonde où il voit clair peu à peu en lui-même, comme il aperçoit, ses yeux se faisant à l'ombre, les grands fûts des arbres du jardin, leurs feuillages frémissants, le treillage fin et serré d'une façade dans le goût ancien appuyée au mur du fond, en perspective... C'est dur, d'arriver; il en faut, du souffle, pour atteindre ce qu'on vise, ce but que l'on croit toucher, toujours reculé, toujours plus haut... Cette Colette! à chaque instant, il semble qu'elle va lui tomber dans les bras; puis quand il revient, c'est à recommencer, une conquête à refaire. On dirait qu'en, son absence quelqu'un s'amuse à détruire son ouvrage. Qui?... Le mort, pardi! ce sale mort... Il faudrait être là du matin au soir, près d'elle; mais comment faire, avec la vie, les corvées, tant de courses pour l'argent?

Un pas léger, un frôlement épais de velours, c'est sa mère qui le cherche et s'inquiète: Pourquoi ne vient-il pas au salon avec tout le monde? Elle s'accoude au balustre près de lui, veut savoir ce qui le préoccupe.

«Rien, rien...» Puis pressé, questionné: Eh bien! il a... il a... qu'il en a assez de cette vie de crevage de faim. Toujours des billets, des protêts... Boucher un trou pour en rouvrir un autre... Il est à bout, il n'en peut plus, là!...

Du salon viennent de grands cris, des rires fous, et la voix blanche de Valère, le chef de la danse, faisant mimer à Déa la charge d'un ballet vieux style: «Un battement... deux battements... l'Amour méditant un larcin...»

«Qu'est-ce qu'il te faut? chuchote la mère toute tremblante. Jamais elle ne l'a vu ainsi.

—Non, inutile, tu ne pourrais pas... c'est trop lourd.»

Elle insiste: «Combien?

—Vingt mille!...» et chez l'huissier demain, avant cinq heures ... sans quoi, la saisie, la vente, un tas de malpropretés dont, plutôt que d'avoir la honte... Il mâchonne rageusement son cigare et ses mots: «... mieux me faire sauter le caisson.»

Ah! il n'en faut pas plus: «Tais-toi, tais-toi... demain avant cinq heures...» Et des mains passionnées, furieuses, se jettent à ses lèvres pour en arracher, pour y renfoncer l'horrible parole de mort.

De la nuit, elle ne dormit pas, avec l'affreux lancinement de ce chiffre en travers du crâne: Vingt mille francs! Vingt mille francs! Où les trouver? à qui écrire? Et si peu de temps devant elle. Des noms, des figures passaient en éclair, traversaient un instant au plafond le reflet bleuâtre de la veilleuse pour s'évanouir et faire place à d'autres noms, d'autres figures qui disparaissaient aussi vite. Freydet? Elle venait de s'en servir... Samy? sans le sou jusqu'à son mariage... Puis, quoi! Est-ce qu'on emprunte vingt mille francs, est-ce qu'on les prête? Il fallait ce poète de province... A Paris, dans la «Société» l'argent ne joue qu'un rôle occulte. On est censé en avoir, vivre au-dessus de ces misères comme dans les comédies distinguées. Manquer à cette convention, ce serait s'éliminer soi-même de la bonne compagnie.

Et pendant que Mme Astier songeait dans la fièvre, le large dos de son mari soulevé d'un souffle égal s'arrondissait à côté d'elle. Une des tristesses de leur vie à deux, ce lit bourgeoisement partagé où ils dormaient depuis trente ans côte à côte, sans rien de commun que leurs draps; mais jamais l'indifférence de son morne compagnon de litière ne l'avait ainsi révoltée, indignée. L'éveiller? à quoi bon? Lui parler de l'enfant, de sa menace désespérée? Elle savait si bien qu'il ne la croirait pas, qu'il ne retournerait pas même cet énorme dos en guérite où il s'abritait. Un moment l'idée lui vint de tomber dessus, de le cribler de coups de poings, de coups de griffes, de crier bien fort à ce lourd sommeil égoïste: «Léonard, vos archives brûlent.» Et cette idée d'archives lui traversant follement la tête, peu s'en fallut qu'elle-même ne se précipitât du lit. Trouvés, les vingt mille francs! Là-haut, dans le cartonnier... Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt?... Jusqu'au jour, jusqu'au dernier crépitement de la veilleuse, elle combina son affaire, immobile, apaisée, un regard de voleuse dans ses yeux restés ouverts.

Habillée de bonne heure, tout le matin elle rôda par l'appartement, guettant son mari qui devait partir puis changeait d'avis, faisait du classement jusqu'au déjeuner. Léonard allait, venait de son cabinet à la soupente, les bras chargés de paperasses, dispos et fredonnant, bien trop épais pour comprendre l'inquiétude nerveuse qui chargeait l'atmosphère de l'étroit logis, agitait les meubles, électrisait les battants et les boutons des portes. Calme dans son travail, il fut bavard à table, raconta d'idiotes histoires qu'elle connaissait par coeur, interminables autant que l'émiettement au bout du couteau à dessert de son éternel fromage d'Auvergne; et toujours il en reprenait, de ce fromage, et toujours il ajoutait une anecdote à l'anecdote. Et comme il fut lent encore à partir pour la séance de l'Institut, précédée aujourd'hui de la commission du dictionnaire, quel temps aux plus petits détails, malgré son vouloir à elle de le pousser dehors!

Quand il eut tourné la rue de Beaune, sans même refermer la fenêtre elle courut au guichet de Corentine:

«Vite, une voiture!»

Et seule, enfin seule, elle s'élança dans le petit escalier des archives.

La tête courbée à cause du plafond bas, elle essayait les clefs d'un trousseau à la serrure fermant les traverses du cartonnier et, devant la difficulté, le temps qui pressait, sans hésiter voulut faire sauter un des montants. Mais ses mains s'énervaient, elle cassait ses ongles. Il fallait un levier, un objet quelconque; elle ouvrit le tiroir de la table à jeu et les trois lettres, les trois Charles-Quint qu'elle cherchait, s'offrirent à elle, griffonnés et jaunis. Il y a de ces miracles!... Penchée dans le cintre de la vitre basse, elle s'assura que c'était bien cela, «A François Rabelais, maître en toutes sciences et bonnes lettres...» n'en lut pas davantage, se cogna durement la tête en se relevant mais ne sentit rien qu'en bas dans le fiacre qui l'emportait chez ce Bos de la rue de l'Abbaye.

Elle descendit à l'entrée de cette rue, très courte, paisible, abritée dans l'ombre de Saint-Germain-des-Prés et les briques rouges des vieux bâtiments de l'école de Chirurgie où stationnaient quelques coupés de maître à la somptueuse livrée de Messieurs les professeurs. Peu de passants; des pigeons picorant à même le trottoir qu'elle fit envoler en arrivant devant le magasin, moitié librairie, moitié curiosités, qui étalait juste en face de l'école son enseigne archaïque bien à sa place dans ce recoin du vieux Paris: «Bos, archiviste-paléographe.»

Il y avait de tout, à cette devanture; anciens manuscrits, livres de raison aux tranches piquées de moisissures, antiques missels dédorés, fermoirs, gardes de livres, puis, collés sur les hautes vitres, des assignats, de vieilles affiches, plans de Paris, complaintes, bons de poste militaires tachés de sang, autographes de tous les temps, une poésie de Mme Lafarge, deux lettres de Chateaubriand à Perluzé bottier; et des noms de célébrités anciennes et modernes sous des invitations à dîner, quelquefois des demandes d'argent, des aveux de détresse ou des confidences d'amour, à donner la terreur et le dégoût d'écrire. Ces autographes portaient tous leurs chiffres de vente; et Mme Astier arrêtée un moment à la vitrine pouvait voir, près d'une lettre de Rachel cotée trois cents francs, un billet de Léonard Astier-Réhu à son éditeur Petit-Séquard: deux francs cinquante. Mais ce n'était pas cela qu'elle cherchait derrière l'écran de soie verte qui masquait l'intérieur, le profil de l'archiviste-paléographe, l'homme à qui elle aurait à faire. Une appréhension lui venait à la dernière minute: pourvu qu'il fût là, seulement!

L'idée que son Paul attendait la fit entrer enfin dans le noir, le renfermé poussiéreux de la boutique, et, sitôt introduite vers un second petit cabinet au fond, elle entreprit d'expliquer à M. Bos, un gros rouge ébouriffé, tête d'orateur de réunions publiques, leur détresse momentanée et comment son mari n'avait pu se décider à venir lui-même. Il ne la laissa pas mentir toute son histoire: «Mais comment donc, madame!» Tout de suite, un chèque sur le Crédit Lyonnais, et des égards, des saluts de reconduite jusqu'au fiacre.

«Une femme bien distinguée,» pensait-il, enchanté de son acquisition; et elle, en dépliant le chèque glissé dans son gant, relisant le bienheureux chiffre, songeait: «Quel homme charmant!» Du reste, nul remords, pas même ce petit sursaut de la mauvaise action accomplie; la femme ne connaît pas ces choses-là. Toute à son désir de l'heure présente, elle a des oeillères naturelles qui l'empêchent de voir autour d'elle, lui épargnent les réflexions dont l'homme encombre ses actes décisifs. De temps en temps, celle-ci pensait bien à la colère de son mari constatant le vol; mais cela lui semblait confus, très lointain, peut-être même était-elle heureuse d'ajouter cette épreuve à tous les tremblements ressentis depuis la veille: «Encore ça que mon enfant me coûte.»

C'est que sous ses dehors tranquilles, sous sa patine de mondaine académique, il y avait chez elle ce qu'il y a chez toutes, du monde ou pas du monde, la passion. Le mari ne la trouve pas toujours, cette pédale qui met le clavier féminin en mouvement; l'amant lui-même la manque quelquefois, jamais le fils. Dans le triste roman sans amour, que sont tant d'existences de femmes, c'est lui le héros, le grand premier rôle. A son Paul, surtout depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mme Astier devait les seules vraies émotions de sa vie, les délicieuses angoisses de l'attente, les pâleurs, les froids, les brûlures au creux des mains, les intuitions surnaturelles qui font dire infailliblement: «le voilà!» avant que la voiture s'arrête, toutes choses ignorées d'elle, même aux premières années du mariage, même au temps où le monde l'accusait de légèreté, où Léonard Astier disait avec bonhomie: «C'est singulier... Je ne fume jamais, et les voilettes de ma femme sentent le tabac...»

Oh! son affolement d'inquiétude, quand elle arriva rue Fortuny et qu'un premier coup de sonnette resta sans réponse. Muet et clos sous son grand toit à crête de zinc, le petit hôtel Louis XII, tant admiré pourtant, lui apparut tout à coup sinistre, et non moins sinistre la maison de rapport, fortement Louis XII aussi, dont les deux étages supérieurs montraient des files d'écriteaux «A louer... A louer...» en travers des hautes fenêtres à meneaux. Au second coup de timbre, frémissant et retentissant, celui-là, Stenne, le rageur petit domestique, très en tenue, sanglé dans sa livrée bleu de ciel, se montra enfin sur le seuil, assez embarrassé, bégayant ses réponses: «Pour sûr, que M. Paul était là, seulement... seulement...» La malheureuse mère, depuis la veille hantée par l'idée d'une catastrophe, s'imagina son fils râlant ensanglanté, et d'un élan franchit le couloir, les trois marches de l'atelier-salon où elle entra en suffoquant.

Paul travaillait debout devant sa table haute dans l'embrasure d'un magnifique vitrail dont un panneau ouvert éclairait le lavis en train, la boîte d'aquarelle étalée, tandis que les fonds de la pièce reculaient dans un odorant et voluptueux demi-jour. Il restait absorbé par son travail comme s'il n'eût pas entendu l'arrêt de la voiture, ensuite les deux coups de timbre et le rapide battement d'une robe dans le couloir. Mais ce n'était pas cette pauvre robe noire fripée qu'il attendait, ce n'était pas pour elle qu'il posait de profil sur son esquisse, ni pour elle non plus qu'il avait préparé ces frêles bouquets de grandes fleurs, iris et tulipes, et sur une petite table anglaise un drageoir et des flacons ciselés.

En se retournant, son exclamation: «C'est toi!» aurait averti toute autre que la mère. Elle n'y prît pas garde, éblouie de le voir là, en face d'elle, correct et joli, bien vivant; et, sans parler encore, son gant vivement déboutonné, elle lui tendit le chèque, triomphante. Il ne demanda pas d'où venait cet argent, ce qu'il lui avait coûté, la prît tendrement contre son coeur en ayant soin de ne pas chiffonner le papier: «M'man, m'man...» et ce fut tout. Elle était payée, sentant cependant une gêne en son enfant au lieu de la grande joie qu'elle attendait.

«Où vas-tu en sortant d'ici? fit-il d'un ton rêveur, toujours son chèque à la main.

—En sortant d'ici?...» Elle le regardait égarée et triste. Mais elle arrivait seulement, elle comptait bien passer un bon moment avec lui; enfin, puisque cela le gênait... «Où je vais?... chez la princesse... Oh! ce n'est pas pressé... si ennuyeuse à toujours pleurer son Herbert... On croit qu'elle n'y pense plus, et puis ça repique de plus belle.»

Sur les lèvres de Paul hésita quelque chose qu'il ne dit pas.

«Eh bien! rends-moi un service, m'man... J'attends quelqu'un ... va toucher ceci pour moi et retirer mes traites de chez l'huissier... Tu veux?»

Si elle voulait! En s'occupant de lui, ne serait-elle pas avec lui plus longtemps? Pendant qu'il signait, la mère regardait autour d'elle l'atelier tendu de tapis et de guipures, où, à part un X en vieux noyer, quelques moulages historiques, des fragments d'entablement accrochés ça et là, rien ne disait la profession de l'habitant; et songeant à ses transes de tout à l'heure, la vue des bouquets à grandes tiges, du lunch servi près du divan, lui suggéra que c'étaient de singuliers apprêts de suicide. Elle sourit sans la moindre rancune... «Ah! le joli monstre!...» et se contenta de lui dire en montrant du bout de son ombrelle le drageoir rempli de fondants:

«Pour te faire sauter la... le... comment dis-tu ça?»

Lui aussi se mit à rire:

«Oh! tout est changé depuis hier... Mon affaire, tu sais, la grosse affaire dont je t'ai parlé... Eh bien! cette fois, je crois que ça va y être...

—Tiens! c'est comme la mienne...

—Ah! oui, Samy... le mariage...»

Leurs jolis yeux faux, d'un gris dur et semblable, un peu déteint chez la mère, se croisaient, se fouillaient un moment. «Tu vas voir que nous serons trop riches...» dit-il enfin, et la poussant doucement dehors: «Sauve-toi... sauve-toi.»

Le matin, un billet de la princesse avait averti Paul qu'elle viendrait le prendre chez lui, pour aller là-bas. Là-bas, c'est-à-dire au Père-Lachaise. Depuis quelque temps «Herbert repiquait», comme disait Mme Astier. Deux fois par semaine, la veuve portait des fleurs au cimetière, les flambeaux, les prie-Dieu pour la chapelle, activait et surveillait les ouvriers; une vraie recrudescence de ferveur conjugale. C'est qu'après un long et pénible débat entre sa vanité et son amour, la tentation de rester princesse et le charme fascinant de ce délicieux Paul Astier,—débat d'autant plus cruel qu'elle ne le confiait à personne qu'au pauvre Herbert, tous les soirs, dans son journal,—tout à coup la nomination de Samy avait emporté sa résolution; et il lui paraissait convenable, avant de prendre un nouveau mari, d'enterrer le premier définitivement, d'en finir avec ce mausolée et l'intimité dangereuse du trop séduisant architecte.

Paul Astier s'amusait sans les comprendre des trépidations de cette petite âme affolée, y voyait un symptôme excellent, la crise suprême des grandes décisions, seulement trop longue, et il était pressé. Il fallait brusquer le dénouement, profiter de cette visite de Colette longtemps attendue, longtemps remise, comme si, malgré sa curiosité de connaître l'installation du jeune homme, la princesse avait eu peur d'un tête-à-tête, plus complet là que dans son propre hôtel ou dans son coupé, sous la surveillance de la livrée toujours présente. Non qu'il eût montré trop de hardiesse; frôleur, enveloppant, c'est tout ce qu'on pouvait dire. Mais elle se redoutait elle-même, donnant en cela raison à ce jeune impertinent qui, très adroit stratége en amour, l'avait à première vue classée dans la catégorie des villes ouvertes. Il désignait ainsi les mondaines très défendues et bastionnées en apparence, gardées d'amont et d'aval, par le fleuve et par la montagne, haut perchées, inattaquables, et qui en réalité s'enlèvent d'un coup de main. Cette fois pourtant, son intention n'était pas de donner l'assaut; quelques approches un peu vives, une heure ou deux de pressant flirtage, assez pour marquer la femme à sa griffe sans l'humilier, le congé du mort signifié positivement, puis le mariage et les trente millions. Voilà le rêve heureux que Mme Astier avait interrompu et qu'il reprenait à la même table, dans la même pose méditative, quand un nouveau coup de timbre remplit tout l'hôtel. Des pourparlers, des retards. Paul ouvrit sa porte impatienté: «Qu'est-ce que c'est?»

La voix d'un grand valet de pied, vêtu de noir, découpant sa silhouette sur la rue éclaboussée de pluie, lui répondit de loin avec une respectueuse insolence que madame la princesse attendait Monsieur dans la voiture. Paul Astier eut le courage de crier en étranglant: «J'y vais.» Mais, quelle rage! que d'ignobles injures bégayées contre ce mort, dont le souvenir l'avait sûrement retenue! Presque aussitôt l'espoir d'une revanche, probablement très bouffonne et à courte date, remit ses traits en place pour rejoindre la princesse, aussi maître de lui que d'habitude, ne gardant de sa colère qu'un peu plus de pâleur aux joues.

Très chaud, le coupé dont on avait du relever les glaces à cause de l'ondée subite. D'énormes bouquets de violettes, des couronnes lourdes comme des tourtes chargeaient les coussins autour de Mme de Rosen, emplissaient ses genoux.

«Ces fleurs vous gênent peut-être... désirez-vous que j'ouvre?» demanda-t-elle avec cette câlinerie gentiment hypocrite de la femme qui vient de vous jouer un mauvais tour mais voudrait qu'on reste amis quand même. Paul eut un geste évasif très digne. Qu'on ouvrit, qu'on fermât, cela lui était parfaitement égal. Toute dorée et rose sous ses longs voiles de veuve, repris les jours de cimetière, la princesse se sentait mal à l'aise, aurait préféré des reproches. Elle était si cruelle envers ce jeune homme, bien plus cruelle encore qu'il ne pensait, hélas!... Et la main doucement sur celle de Paul: «Vous m'en voulez?»

Lui? pas du tout. De quoi lui en aurait-il voulu?

«De n'être pas entrée... C'est vrai que j'avais promis... puis au dernier moment... Je ne croyais pas vous faire tant de peine.

—Vous m'en avez fait beaucoup.»

Oh! ces hommes corrects, ces hommes de tenue, quand un mot de sensibilité leur échappe quelle valeur il prend au coeur de la femme. Cela la retourne presque autant que de voir pleurer un officier en uniforme.

«Non, non, je vous en prie, n'ayez plus de chagrin à cause de moi... dites que vous ne m'en voulez plus...»

Elle lui parlait de tout près, penchée vers lui, laissant crouler ses fleurs, rassurée contre tout danger par les deux larges dos noirs, les hauts chapeaux à cocardes noires qu'un grand parapluie abritait sur le siége.

«Écoutez, je vous promets de venir une fois, au moins une fois, avant...» Elle s'arrêta épouvantée. Dans la sincérité de son effusion, n'allait-elle pas lui avouer leur séparation prochaine, son départ à Pétersbourg. Et se reprenant bien vite, elle jura de venir le surprendre une après-midi où elle n'irait pas là-bas ensuite.

«Mais vous y allez tous les jours là-bas,» dit-il les dents serrées, avec une si comique intonation de rage froide qu'un sourire frissonna sous le voile de la veuve qui abaissa la glace par contenance. L'averse avait cessé; dans la rue faubourienne, misérable et joyeuse, où le coupé s'engageait, un chaud soleil, presque d'été, annonçait la fin des misères, faisait reluire les étalages sordides, les petites charrettes au ras des ruisseaux, le coloriage des affiches, les guenilles flottant aux fenêtres. La princesse regardait indifférente, car rien n'existe des trivialités de la rue pour les gens habitués à ne la voir que des coussins de leur voiture, suspendus à deux pieds de terre. Le doux balancement, les glaces intactes font à ces privilégiés une vision à part, désintéressée de tout ce qui n'est pas au niveau de leur regard.

Mme de Rosen pensait: Comme il m'aime, comme il est bien!... L'autre avait certainement plus grand air, mais comme, avec celui-là, c'eût été plus gentil! Ah! la vie la plus heureuse n'est qu'un service dépareillé, il n'y a jamais de complet assortiment.

On approchait du cimetière. Des deux côtés de la chaussée les hangars des marbriers montraient des blancheurs dures, des dalles, des statues, des croix mêlées à l'or des immortelles, au jais noir ou blanc des couronnes et des ex-votos.

«Et Védrine?... sa figure?... à quoi nous décidons-nous?» demanda-t-il brusquement, du ton d'un homme qui ne veut que parler affaires.

—C'est que...» Et tout éplorée: «Ah! mon Dieu, je vais vous faire encore de la peine...

—Moi... pourquoi donc?»

La veille ils étaient retournés voir une dernière fois le paladin avant qu'on l'envoyât à la fonte. Déjà, à une première visite, la princesse avait été fâcheusement impressionnée, moins encore par la sculpture de Védrine à peine regardée que par cet étrange atelier où poussaient des arbres, où des lézards et des cloportes couraient sur les murailles; puis, tout autour, ces ruines, ces plafonds effondrés, sentant encore l'incendie, la révolution. Mais de cette seconde entrevue la pauvre petite femme était revenue littéralement malade. «L'horreur des horreurs, ma chère!» ainsi exprimait-elle sa vraie impression, le soir même, à Mme Astier, ce qu'elle n'avait osé dire à Paul, le sachant ami du sculpteur, et aussi parce que ce nom de Védrine était des trois ou quatre que la convention mondaine choisit à l'envers de son goût, de son éducation et admire follement sans savoir pourquoi, par une prétention à l'originalité artistique. Cette informe et grossière figure sur la tombe de son Herbert!... oh! non, non... mais c'est le prétexte à donner qu'elle ne trouvait pas.

«Voyons, monsieur Paul, entre nous... sans doute, c'est un morceau superbe... Un beau Védrine certainement... mais convenez que c'est un peu triste!

—Dame! pour un tombeau...

—Puis, si vous voulez que je vous dise...» Elle avouait, hésitante, que cet homme tout nu sur son lit de camp ne lui paraissait vraiment pas convenable, on pouvait croire à un portrait: «Et voyez-vous ce pauvre Herbert, si réservé, si correct... De quoi aurait-on l'air?

—Le fait est qu'en y songeant...» fit Paul très sérieux; et jetant son ami Védrine par-dessus bord aussi tranquillement qu'une portée de petits chats: «Après tout, si cette figure vous déplaît, on en mettra une autre, ou même pas du tout. Ce sera plus saisissant, la tente vide, le lit dressé, et personne...»

La princesse ravie, surtout à l'idée qu'on ne verrait pas le vilain couche-tout-nu: «Oh! quel bonheur... comme vous êtes gentil... Tenez, maintenant je puis vous le dire, j'en ai pleuré toute la nuit.»

Comme toujours, en arrêtant au grand portail, le valet de pied prit les couronnes et suivit à distance, pendant que Colette et Paul montaient sous le soleil lourd par un chemin amolli des averses de tout à l'heure; elle s'appuyait à son bras, s'excusait de temps en temps: «Je vous fatigue...» A quoi, lui, faisait non de la tête avec un sourire triste. Peu de monde au cimetière. Un jardinier, un gardien saluaient respectueusement au passage la princesse, une habituée; mais lorsqu'ils eurent quitté l'avenue, franchi les terrasses supérieures, ce fut la solitude et l'ombre avec des cris d'oiseaux sous les feuilles, mêlés à ce grincement des scies, à ces coups métalliques d'instruments taillant la pierre qu'on entend toujours au Père-Lachaise, comme dans une ville jamais finie, en permanente construction.

Deux ou trois fois Mme de Rosen avait surpris le regard irrité de son compagnon vers le grand laquais en longue lévite, cocarde au chapeau, éternel et lugubre accompagnateur de leur amour, et dans son empressement à lui plaire aujourd'hui: «Attendez,» dit-elle en s'arrêtant. Elle se chargea elle-même des fleurs, des couronnes, puis congédia le domestique, et ils furent tout à fait seuls dans l'allée tournante. Cette attention gentille ne défronça pas les sourcils de Paul, et comme il avait passé au bras qui lui restait libre trois ou quatre disques de violettes russes, immortelles, lilas de perse, sa colère contre le défunt montait encore. Il pensait rageusement: «Tu me paieras ça.» Elle, au contraire, se sentait singulièrement heureuse, épanouie dans cet égoïsme de santé et de vie qui nous prend aux endroits de mort. Peut-être la chaleur du jour, ces fleurs embaumées, mêlant leur arome à celui plus fort des ifs et des buis, de la terre mouillée s'évaporant au soleil et aussi à une autre odeur, âcre, fade, pénétrante, qu'elle connaissait bien, mais qui, ce jour-là, ne l'écoeurait pas comme ordinairement, la grisait plutôt.

Tout à coup, elle frissonna. Sa main sur le bras du jeune homme, il venait de la saisir dans la sienne, brusquement, et il la serrait, l'étreignait comme un corps de femme, cette petite main qui n'avait pas le courage de s'en aller. Il cherchait à en écarter les doigts menus pour les croiser aux siens, y entrer, l'avoir toute; mais la main résistait, se contractait sous le gant: «Non, non... jamais!» et pendant ce temps, ils continuaient à marcher, l'un près de l'autre, sans parler, sans se regarder, très émus, car tout est relatif dans la volupté et c'est la résistance qui fait le désir. Enfin, elle se donna, s'ouvrit, cette petite main serrée, et leurs doigts se crochèrent à écarteler leurs gants; une minute délicieuse de plein aveu, de possession complète. Mais, tout de suite, l'orgueil de la femme se réveilla. Elle voulut parler, prouver qu'elle restait intacte, que cela se passait loin d'elle, même qu'elle l'ignorait parfaitement, et ne trouvant rien à dire, elle lisait tout haut l'épitaphe d'une tombe à plat dans les ronces: «Augusta, 1847,» et lui, haletant, murmurait: «Une histoire d'amour, sans doute.» Des merles sifflaient sur leurs têtes, des mésanges, grinçant un peu comme ce bruit de bâtisse, qui ne cessait pas au lointain.

Ils arrivaient dans la vingtième division, cette partie du cimetière qui est comme le vieux Paris du Père-Lachaise, les allées plus étroites, les arbres plus hauts, les tombes plus serrées, un enchevêtrement de grilles, de colonnes, de temples grecs, de pyramides, d'anges, de génies, de bustes, d'ailes ouvertes ou repliées. De ces tombes, vulgaires, baroques, originales, simples, emphatiques, prétentieuses ou timides, comme furent les existences qu'elles recouvraient, les unes avaient la pierre de leur caveau fraîchement ravalée, chargée de fleurs, d'ex-votos et de petits jardins d'une grâce minuscule et chinoise. A d'autres, verdissaient ou se fendaient les dalles moussues, chargées de ronces et d'herbes hautes; mais toutes montraient des noms connus, des noms bien parisiens, notaires, magistrats, commerçants notables, alignant là leur devanture comme aux quartiers de basoche ou de négoce, et même de doubles noms alliant deux familles, association de richesse ou de situation, signatures prospères disparues du Bottin, des en-dos de banque et se retrouvant immuables sur les caveaux. Et Mme de Rosen les signalait: «Tiens... les un tel...» de la même exclamation surprise et presque joyeuse dont elle saluait une voiture au bois. «Mario!... était-ce le chanteur?...» toujours pour feindre d'ignorer l'étreinte de leurs deux mains.

Mais la porte d'un caveau grinça près d'eux, quelqu'un se montra, une grosse dame en noir, ronde et fraîche, qui portait un petit arrosoir, faisait son ménage mortuaire, soignait le jardinet, la chapelle, tranquille comme à la campagne dans un cabanon marseillais. Par-dessus l'entourage, elle les salua d'un bon sourire affectueux et résigné qui semblait dire: «Allez, aimez-vous, la vie est courte, il n'y a que cela de bon.» Gênées, leurs mains se décroisèrent; et subitement allégée du mauvais charme, la princesse passa devant, un peu confuse, prit au plus court à travers les tombes pour joindre plus vite le mausolée du prince.

Il occupait, tout en haut de la «vingtième,» un vaste terre-plein gazonné et fleuri que fermait une grille en fer forgé, basse et lourde, dans le sentiment de la grille du tombeau des Scaliger, à Florence. L'aspect général, ainsi voulu, était trapu et fruste, bien la tente primitive à gros plis rudes de toile passée au tanin dont la pierre dalmate donnait les tons rougeâtres. Trois larges degrés de cette même pierre, puis la baie s'ouvrait, flanquée de piédestaux et de hauts trépieds funéraires en bronze noir, comme vernissé. Au-dessus de l'entrée, les armes des Rosen dans un grand cartouche, de bronze encore, qui suspendait ainsi, devant sa tente, l'écu du bon chevalier endormi.

La grille franchie, les couronnes posées un peu partout, aux deux piédestaux, sur les bornes inclinées faisant comme d'énormes piquets de tente au ras du soubassement, la princesse vint s'agenouiller tout au fond dans l'ombre de l'autel, où luisaient les franges d'argent de deux prie-Dieu, le vieil or d'une croix gothique et de chandeliers massifs. Il faisait bon, là, pour prier dans la fraîcheur des dalles et ces revêtements de marbre noir où le nom du prince Herbert étincelait avec tous ses titres, en face de versets de l'Ecclésiaste et du Cantique des cantiques. Mais rien ne venait à la princesse que des mots, un marmottement, distrait d'idées profanes qui lui faisaient honte. Elle se levait, s'agitait autour des jardinières, s'éloignait à point pour juger de l'effet du lit en sarcophage. Déjà était posé le coussinet de bronze noir chiffré d'argent; et elle trouvait cela simple et beau, cette dure couche sans rien dessus. Pourtant, il fallait consulter M. Paul dont on entendait les pas d'attente sur le gravier du jardinet, et tout en approuvant sa discrétion, elle allait l'appeler quand le caveau s'assombrit. La pluie se remit à tinter sur les trèfles vitrés de la coupole. «Monsieur Paul... monsieur Paul!» Assis au bord d'un piédestal, immobile, il supportait l'ondée et répondit d'abord par un muet refus.

«Mais entrez donc!»

Il résistait, et très bas, très vite:

«Je ne veux pas... vous l'aimez trop...

—Si, si, venez...»

Elle l'attira par la main sur l'entrée du caveau, mais les éclaboussements les faisaient reculer peu à peu jusqu'au sarcophage où ils s'accotaient debout et rapprochés, regardant sous le ciel bas et brouillé tout le vieux Paris de la mort, en pente devant eux, précipitant ses minarets, ses statues grises et sa basse multitude de pierres dressées en dolmens parmi les verdures luisantes. Nul bruit, ni chants d'oiseaux, ni grincement d'outils, rien que l'eau s'écoulant de toutes parts et, sous la toile d'un monument en construction, deux monotones voix d'ouvriers se contant les misères du travail. Les fleurs embaumaient dans cette réaction chaude que fait à l'intérieur la pluie du dehors; et toujours, et toujours l'autre arome indémêlable. La princesse avait relevé son voile, elle défaillait, la bouche sèche comme tout à l'heure en montant l'allée. Et tous deux muets, immobiles, faisaient si bien partie du tombeau qu'un petit oiseau couleur de rouille vint en sautillant secouer ses plumes, piquer un ver entre les dalles... «C'est un rossignol,» dit Paul tout bas dans le silence oppressant et doux. Elle voulut demander: «Est-ce qu'ils chantent encore en ce mois-ci?» Mais il l'avait prise, assise dans ses genoux au bord du lit de granit et, lui renversant la tête, il appuyait sur sa bouche entr'ouverte un lent, un profond baiser qu'elle lui rendit follement. «Parce que l'amour est plus fort que la mort,» disait le verset de la Sulamite écrit au-dessus d'eux dans le marbre du mur...

Quand la princesse rentra rue de Courcelles où Mme Astier l'attendait, elle pleura longtemps sur son épaule, passée des bras du fils dans ceux de la mère, aussi peu sûrs l'un que l'autre, avec un débord de plaintes, de paroles entrecoupées: «Ah! mon amie, que je suis malheureuse... si vous saviez... si vous saviez...» Son désespoir était grand autant que son embarras devant cette inextricable situation, formellement promise au prince d'Athis et venant de s'engager avec ce charmeur, cet envoûteur qu'elle maudissait de toute son âme. Mais le plus cruel, c'était de ne pouvoir confier sa faiblesse à l'amie tendre, car elle pensait bien qu'au premier mot d'aveu la mère se mettrait avec son fils contre Samy, pour le coeur contre la raison, la contraindrait peut-être à ce mariage de roture, à cette déchéance impossible.

«Ben quoi!... ben quoi! disait Mme Astier sans s'émouvoir à ces explosions désolées... Vous venez du cimetière, j'imagine; vous vous êtes encore monté la tête... Voyons, à la fin des fins, ma pauvre Artémise...» et connaissant les côtés vaniteux de cette nature, elle raillait ces démonstrations prolongées, ridicules aux yeux du monde, et pour le moins enlaidissantes. Encore s'il s'agissait d'un nouveau mariage d'amour! mais c'était plutôt l'alliance de deux grands noms qui se préparait, de deux titres semblables... Herbert lui-même, s'il la voyait de là-haut, ne pouvait qu'être satisfait.

«C'est vrai, qu'il comprenait tout, pauvre ami!...» soupira Colette de Rosen, née Sauvadon, à qui l'ambassade tenait à coeur et, surtout, son titre de princesse.

«Tenez, ma petite, voulez-vous un bon conseil... filez, sauvez-vous... Samy partira dans huit jours... ne l'attendez pas, prenez Lavaux, il connaît Pétersbourg, vous installera en attendant... Sans compter que vous vous épargnerez ainsi quelque scène pénible avec la duchesse. Ces Corses, vous savez, il faut s'attendre à tout.

—Oui, partir... peut-être...» Mme de Rosen y voyait surtout l'avantage d'échapper à de nouvelles obsessions, d'éloigner la chose de là-bas, son égarement d'une minute.

«Le tombeau?... ajouta Mme Astier devant son hésitation... C'est le tombeau qui vous inquiète?... Mais Paul le finira bien sans vous... Allons, ne pleurez plus, mignonne, l'arrosage vous va, mais vous moisiriez, à la fin.» Et s'en allant, dans le jour qui tombait, attendre l'omnibus du Roule, la bonne dame soupirait: «Ouf!... d'Athis ne saura jamais ce que son mariage me coûte!» Alors le sentiment de sa fatigue, le besoin qu'elle aurait eu d'un bon repos après tant de corvées, la fit songer subitement que la plus fatigante de toutes l'attendait. La rentrée, la scène. Elle n'avait pas encore eu le temps d'y arrêter son esprit; à présent, elle y courait, chaque tour de roue de la lourde voiture l'en rapprochait. D'avance, elle en frissonnait toute, non de peur; mais les cris, la démence, la grosse voix brutale d'Astier-Réhu, ce qu'il faudrait répondre, et la malle! la malle qu'on allait revoir... Mon Dieu, quel ennui!... Si lasse de sa nuit, de sa journée... Oh! pourquoi cela ne pouvait-il être pour demain?... Et la tentation lui venait, au lieu d'avouer tout de suite: «C'est moi...» de détourner les soupçons sur quelqu'un, Teyssèdre par exemple, jusqu'au lendemain matin; au moins, elle aurait sa nuit tranquille.

«Ah! voilà madame... Il y en a, du nouveau!» dit Corentine accourant ouvrir, bouleversée, sa petite vérole plus ressortie que d'habitude, comme dans les grandes émotions. Mme Astier voulut gagner sa chambre, mais la porte du cabinet s'était ouverte, un impérieux: «Adélaïde!» la força d'entrer. Léonard l'accueillit avec une figure extraordinaire qu'éclairait la lampe sous son globe. Il lui prit les deux mains, l'attira bien dans la lumière, puis d'une voix tremblante: «Loisillon est mort...» et il l'embrassa sur les deux joues.

Rien! Il ne savait rien encore, n'était pas monté aux archives; il marchait depuis deux heures dans son cabinet, impatient de la voir, de lui donner cette nouvelle si importante pour eux, toute leur vie changée avec ces trois mots:

«Loisillon est mort!»


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