Chapter 3

Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s'élance dans la barque et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est à sa fenêtre; elle a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d'une voix humaine. Le lévrier fait entendre un grognement sourd, témoignage de haine.

«C'est Naama [Naamaest le masculin du nom propre deNaam(féminin).] tout seul, dit la belle Vénitienne; Soranzo, du moins, repose cette nuit sous le même toit que sa triste compagne.»

L'inquiétude la dévore.

«Il est blessé! il souffre! il est seul peut-être! Son inséparable serviteur l'a quitté cette nuit. Si j'allais écouter doucement à sa porte, j'entendrais le bruit de sa respiration! Je saurais s'il dort. Et s'il est en proie à la douleur, à l'ennui des ténèbres et de la solitude, peut-être ne méprisera-t-il pas mes soins.»

Elle s'enveloppe d'un long voile blanc, et comme une ombre inquiète, comme un rayon flottant de la lune, elle se glisse dans les détours du château. Elle trompe la vigilance des sentinelles qui gardent la porte de la tour habitée par Orio. Elle sait que Naama est absent: Naama, le seul gardien qui ne s'endorme jamais à son poste, le seul qui ne se laisse pas séduire par les promesses, ni gagner par les prières, ni intimider par les menaces.

Elle est arrivée à la porte d'Orio, sans éveiller le moindre écho sur les pavés sonores, sans effleurer de son voile les murailles indiscrètes. Elle prête l'oreille, son coeur palpitant brise sa poitrine; mais elle retient son souffle. La porte d'Orio est mieux gardée par la peur qu'il inspire que par une légion de soldats. Giovanna écoute, prête à s'enfuir au moindre bruit. La voix de Soranzo s'élève, sinistre dans le silence et dans les ténèbres. La crainte de se trahir par la fuite enchaîne la Vénitienne tremblante au seuil de l'appartement conjugal. Soranzo est en proie aux fantômes du sommeil. Il parle avec agitation, avec fureur, dans le délire des songes. Ses paroles entrecoupées ont-elles révélé quelque affreux mystère? Giovanna s'enfuit épouvantée; elle retourne à sa chambre et tombe consternée, demi-morte, sur son divan. Elle y reste jusqu'au jour, perdue dans des rêves sinistres.

Cependant une ligne incertaine encore traverse le linceul immense de la nuit et commence à séparer au loin le ciel et la mer. Orio, plus calme, s'est soulevé sur son chevet. Il se débat encore contre les visions de la fièvre; mais sa volonté les surmonte, et l'aube va les chasser. Il ressaisit peu à peu ses souvenirs, il embrasse enfin la réalité.

Il appelle Naam; la mandore de la jeune Arabe, suspendue à la muraille, répond seule par une vibration mélancolique à la voix du maître.

Orio repousse ses pesantes courtines, pose ses pieds sur le tapis, promène ses regards inquiets autour de l'appartement où tremble à peine la lueur du matin. La trappe est toujours baissée, Naam n'est pas de retour.

Il ne peut résister à l'inquiétude, il essaye ses forces, il soulève la trappe, il descend quelques marches; il sent que son énergie revient avec l'activité. Il arrive à l'issue des galeries intérieures du rocher, là où Naam a laissé une partie de ses vêtements et l'échelle de cordes attachée encore aux crampons de fer. Il interroge les flots avec anxiété. Les angles du roc lui cachent le côté qu'il voudrait voir. Il voudrait descendre l'échelle, mais, sa main blessée ne pourrait le soutenir dans cette périlleuse traversée. D'ailleurs, le jour augmente, et les sentinelles pourraient le remarquer, et découvrir cette communication avec la mer, connue de lui seulement et du petit nombre des affidés. Orio subit toutes les souffrances de l'attente. Si Naam est tombée dans quelque embûche, si elle n'a pu transmettre son message à Hussein, Ezzelin est sauvé, Soranzo est perdu! Et si Hussein, en apprenant la blessure qui met Orio hors de combat, allait le trahir, vendre son secret, son honneur et sa vie à la république! Mais tout à coup Orio voit sa galéace sortir sur toutes voiles de la baie, et se diriger vers le sud. Naam a rempli sa mission! Il ne songe plus à elle. Il retire l'échelle et retourne dans sa chambre; c'est Naam qui l'y reçoit. La joie du succès donne à Orio les apparences de la passion; il la presse contre son sein; il l'interroge avec sollicitude.

«Tout sera fait comme lu l'as commandé, dit-elle; mais le vent ne cesse pas de souffler de l'ouest, et Hussein ne répond de rien si le vent ne change; car, si la galère le gagne de vitesse, ses caïques ne pourront lui donner la chasse sans s'exposer, en pleine mer, à des rencontres funestes.

—Hussein est insensé, répondit Orio avec impatience, il ne connaît pas l'orgueil vénitien. Ezzelin ne fuira pas; il ira à sa rencontre, il se jettera dans le danger. N'a-t-il pas en tête la sotte chimère de l'honneur? D'ailleurs, le vent tournera au lever du soleil et soufflera jusqu'à midi.

—Maître, il n'y a pas d'apparence, répond Naam.

—Hussein est un poltron,» s'écrie Orio avec colère.

Ils montent ensemble sur la terrasse du donjon. La galère du comte Ezzelin est déjà sortie de la baie. Elle vogue légère et rapide vers le nord. Mais le soleil sort de la mer et le vent tourne. Il souffle en plein de Venise et va refouler les vagues et les navires sur les écueils de l'archipel Ionien. La course d'Ezzelin se ralentit.

«Ezzelin! tu es perdu!» s'écrie Orio dans le transport de sa joie.

Naam regarde le front orgueilleux de son maître. Elle se demande si cet homme audacieux ne commande pas aux éléments, et son aveugle dévouement ne connaît plus de bornes.

Oh! que les heures de cette journée se traînèrent lentement pour Soranzo et pour son esclave fidèle! Orio avait prévu si exactement le temps nécessaire à la marche de la galère et aux manoeuvres des Missolonghis, qu'à l'heure précise indiquée par lui le combat s'engagea. D'abord il ne l'entendit pas, parce qu'Ezzelin n'employa pas le canon contre les caïques. Mais quand les tartanes vinrent l'assaillir, quand il vit qu'il avait à lutter contre deux cents pirates avec une soixantaine d'hommes blessés ou fatigués par le combat de la veille, il fit usage de toutes ses ressources.

Le combat fut acharné, mais court. Que pouvait le courage désespéré contre le nombre et surtout contre le destin? Orio entendit la canonnade. Il bondit comme un tigre dans sa cage, et se cramponna aux créneaux de la tour, pour résister au vertige qui l'emportait à travers l'espace. Dans sa main gauche, il tenait la main de Naam et la brisait d'une étreinte convulsive à chaque coup de canon dont le bruit sourd venait expirer à son oreille. Tout à coup il se fit un grand silence, un silence affreux, impossible à expliquer, et durant lequel Naam commença à craindre que tous les plans de son maître n'eussent avorté.

Le soleil montait calme et radieux, la mer était nue comme le ciel. Le combat se passait entre les deux dernières îles situées au nord-est de San-Silvio. La garnison du château s'étonnait et s'effrayait de ce bruit sinistre; quelques sous-officiers et quelques braves marins avaient demandé à se jeter dans des barques pour aller à la découverte. Orio leur avait fait défendre par Léontio de bouger, sous peine de la vie. Le bruit avait cessé. Sans doute la galère d'Ezzelin, masquée par l'île nord-ouest, cinglait victorieuse vers Corfou. En si peu d'instants, une fine voilière, si bien armée et si bravement défendue, ne pouvait être tombée au pouvoir des pirates. Personne ne s'inquiétait plus de son sort, personne, excepté le gouverneur et son acolyte silencieux. Ils étaient toujours penchés sur les créneaux de la tour. Le soleil montait toujours, et le silence ne cessait point.

Enfin les trois coups se firent entendre à la cinquième heure du jour.

«C'en est fait! maître, dit Naam, le bel Ezzelin a vécu.

—Deux heures pour piller un navire, dit Orio en haussant les épaules. Les brutes! que pourraient-ils sans moi? Rien. Mais à présent, que la foudre du ciel les écrase, que le canon vénitien les balaye, et que les abîmes de la mer les engloutissent. J'en ai fini avec eux. Ils m'ont délivré d'Ezzelin, et la moisson est rentrée!

—Maître, tu vas maintenant te rendre auprès de ta femme. Elle est fort malade et presque mourante, dit-on. Il y a deux heures qu'elle te fait demander. Je te l'ai répété plusieurs fois, tu ne m'as pas entendue.

—Dis que je n'ai pas écouté! Vraiment, j'avais bien autre chose dans l'esprit que les visions d'une femme jalouse! Que me veut-elle?

—Maître, tu vas céder à sa demande. Allah maudit l'homme qui méprise sa femme légitime, encore plus que celui qui maltraite son esclave fidèle. Tu as été pour moi un bon maître; sois un bon époux pour ta Vénitienne. Allons, viens.»

Orio céda; Naam était le seul être qui pût faire céder Orio quelquefois.

Giovanna était étendue roide et sans mouvement sur son divan. Ses joues sont livides, ses lèvres froides, sa respiration est brûlante. Elle se ranime cependant à la voix de Naam qui la presse de tendres questions, et qui couvre ses mains de baisers fraternels.

«Ma soeur Zoana, lui dit la jeune Arabe dans cette langue que Giovanna n'entend pas, prends courage, ne t'abandonne pas ainsi à la douleur. Ton époux revient vers toi, et jamais ta soeur Naam ne cherchera à te ravir sa tendresse. Le prophète l'ordonne ainsi; et jamais, parmi les cent femmes dont je fus la plus aimée, il n'y en eut une seule qui pût se plaindre avec quelque raison de la préférence du maître pour moi. Naam a toujours eu l'âme généreuse; et de même qu'on a respecté ses droits sur la terre des croyants, de même elle respecte ceux d'autrui sur la terre des chrétiens. Allons, relève encore tes cheveux, et revêts tes plus beaux ornements: l'amour de l'homme n'est qu'orgueil, et son ardeur se rallume quand la femme prend soin de lui paraître belle. Essuie tes larmes, les larmes nuisent à l'éclat des yeux. Si tu me confiais le soin de peindre tes sourcils à la turque et de draper ton voile sur tes épaules à la manière perse, sans nul doute le désir d'Orio retournerait vers toi. Voici Orio, prend ton luth, je vais brûler des parfums dans ta chambre.»

Giovanna ne comprend pas ces discours naïfs. Mais la douce harmonie de la voix arabe et l'air tendre et compatissant de l'esclave lui rendent un peu de courage. Elle ne comprend pas non plus la grandeur d'âme de sa rivale, car elle persiste à la prendre pour un jeune homme; mais elle n'en est pas moins touchée de son affection et s'efforce de l'en récompenser en secouant son abattement. Orio entre, Naam veut se retirer; mais Orio lui commande de rester. Il craint, en se livrant à un reste d'amour pour Giovanna, d'encourager ses reproches ou de réveiller ses espérances. Néanmoins il la ménage encore. Elle est toute-puissante auprès de Morosini. Orio la craint, et à cause de cela, bien qu'il admire sa douceur et sa bonté, il ne peut se défendre de la haïr.

Mais cette fois Giovanna n'est ni craintive ni suppliante. Elle n'est que plus triste et plus malade que les autres jours.

«Orio, lui dit-elle, je pense que vous auriez dû, malgré le refus du comte Ezzelin, le faire escorter jusqu'à la haute mer. Je crains qu'il ne lui arrive malheur. De funestes présages m'ont assiégée depuis deux jours. Ne riez pas des avertissements mystérieux de la Providence. Faites voguer votre galère sur les traces du comte, s'il en est temps encore. Songez que c'est dans votre intérêt autant que dans le sien que je vous conseille d'agir ainsi. La république vous rendrait responsable de sa perte.

—Peut-on vous demander, madame, répondit Orio d'un air froid et en la regardant en face, quels sont ces présages dont vous me parlez, et sur quel fondement reposent ces craintes?

—Vous voulez que je vous les dise, et vous allez les mépriser comme les visions d'une femme superstitieuse. Mon devoir est de vous révéler ces avertissements terribles que j'ai reçus d'en haut; si vous n'en profitez pas…

—Parlez, madame, dit Orio d'un air grave, je vous écoute avec déférence, vous le voyez.

—Eh bien! sachez que, peu d'instants après que l'horloge eut sonné la troisième heure du jour, j'ai vu le comte Ezzelin entrer dans ma chambre, tout ensanglanté, et les vêtements en désordre; je l'ai vu distinctement, messer, et il m'a dit des paroles que je ne répéterai point, mais dont le son vibre encore dans mon oreille. Puis il s'est effacé comme s'effacent les spectres. Mais je gagerais qu'à l'heure où il m'a apparu il a cessé de vivre, ou qu'il est tombé en proie à quelque destin funeste; car hier, à l'heure où il fut attaqué par les pirates, j'ai vu en songe l'Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s'enfuir, la main brisée, en blasphémant.

—Que signifient ces prétendues visions, madame, et quel soupçon cachez-vous sous ces allégories?»

Ainsi parle Orio d'une voix tonnante et en se levant d'un air farouche. Naam s'élance vers lui, et s'attache à son vêtement. Elle ne comprend pas ses paroles, mais elle lit dans ses yeux étincelants la haine et la menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les soupçons de Giovanna. D'ailleurs Giovanna est calme, et, pour la première fois de sa vie, elle affronte d'un air impassible la colère d'Orio.

«J'exige que vous me répétiez ces paroles terribles qui doivent me causer tant d'effroi, reprend Orio d'un air ironique. Si vous me les cachez, Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me persifler.

—Je vous les dirai donc, Orio: car ceci n'est point un jeu, et les puissances invisibles qui interviennent dans nos destinées planent au-dessus des vaines fureurs qu'elles excitent en nous. Le spectre du comte Ezzelin m'a montré une large et horrible blessure par laquelle s'écoulait tout son sang, et il m'a dit: «Madame, votre époux est un assassin et un traître.»

—Rien de plus? dit Orio, pâle et tremblant de colère. Votre esprit a trop d'indulgence pour mon mérite, madame, et je m'étonne que les fantômes de vos rêves trouvent de si douces choses à vous dire de moi. A votre prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de s'expliquer mieux ou de garder le silence; car il est imprudent de parler à la légère, et les visions pourraient bien être de mauvais protecteurs pour les créatures humaines qu'il leur plaît de hanter.»

En parlant ainsi Orio se retira, et l'arrêt de Giovanna fut prononcé dans son coeur.

La nuit est venue, l'épouse d'Orio n'a goûté ni sommeil durant la nuit ni calme durant le jour. Sa tranquillité n'est qu'extérieure, son âme est en proie à mille tortures. Elle a deviné l'horrible vérité: elle n'espère plus rien; elle cherche, au contraire, à augmenter par l'évidence la certitude de sa honte et de son malheur.

L'horloge a sonné minuit. Un profond silence règne dans l'île et dans le château. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est à sa fenêtre secrète. Elle entend l'approche de la barque au pied du rocher. Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se mouvoir régulièrement sur le sable blanc. Ce n'est ni Orio ni Naam, car le lévrier écoute et ne donne aucun signe d'affection ni de haine. La barque s'éloigne; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles se fussent enfoncées dans la profondeur du rocher.

Cette fois, l'air est si sonore et la mer si paisible que les moindres bruits arrivent à l'oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont crié faiblement dans leurs crampons; l'échelle a grincé sous le poids d'un homme: une voix a appelé d'en haut avec précaution; plusieurs voix ont murmuré d'en bas; un signal, le cri d'un oiseau de nuit mal imité, a été échangé. Tout rentre dans le silence. L'oeil ne peut rien saisir; la base du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches supérieures. Mais tout à coup des mouvements sourds, des sons inarticulés ont retenti aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur le tapis de sa chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme dans une cave située au-dessous de son appartement. Puis elle n'entend plus rien.

Mais elle veut éclaircir entièrement le mystère. Cette fois, ce n'est plus à l'instinct divinatoire et à la révélation angélique des songes qu'elle demandera la lumière, c'est au témoignage de ses sens. Elle ne songe plus à mettre son voile: peu lui importe d'être reconnue et maltraitée. Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans précaution dans les galeries et dans les escaliers, elle s'élance vers la tour de Soranzo. Elle ne connaît plus la pudeur de l'orgueil outragé, ni la timide soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et mourir. Orio a donné cependant des ordres sévères pour que la porte de ses appartements soit gardée à vue. Mais les consciences coupables craignent l'horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir à lui cette femme échevelée avec tant d'assurance et les yeux animés d'une résolution désespérée, la prend à son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme avait égorgé, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir apparaître, et s'imagine entendre sa voix plaintive lui crier:

«Rends-moi mes enfants!

—Je ne les ai pas,» répond-il d'une voix étouffée en se roulant sur le pavé. Giovanna ne fait pas attention à lui; elle marche sur son corps, indifférente à tout danger, et pénètre dans l'appartement d'Orio. Il est désert, mais des flambeaux sont allumés sur une large table de marbre. La trappe est ouverte au milieu de la chambre. Giovanna referme avec soin la porte par laquelle elle est entrée et se cache derrière un rideau de la fenêtre: car déjà elle entend des voix et des pas qui se rapprochent, et l'on monte l'escalier souterrain.

Orio paraît le premier; trois musulmans d'un aspect hideux, couverts de vêtements souillés de sang et de vase, viennent après lui, portant un paquet qu'ils posent sur la table. Naama vient le dernier et ferme la trappe; puis il va s'appuyer le dos contre la porte de l'appartement, et reste immobile.

Le vieux Hussein, le pirate missolonghi, avait une longue barbe blanche et des traits profondément creusés qui, au premier abord, lui donnaient un aspect vénérable. Mais plus on le regardait, plus on était frappé de la férocité brutale et de l'obstination stupide qu'exprimait son visage basané. Il a joué un rôle obscur, mais long et tenace, dans les annales de la piraterie. Hussein a servi autrefois chez les uscoques. C'est un homme de rapt et de meurtre; mais nul n'observe mieux que lui la loi de justice et de sincérité dans le partage des dépouilles. Nulle parole de commerçant soumis aux lois des nations n'a la valeur et l'inviolabilité de la sienne; et cet homme, qui renierait le prophète pour un peu d'or, ferait rouler avec mépris la tête du premier de ses pirates qui aurait frauduleusement mesuré sa part de butin. Son intégrité et sa fermeté lui ont valu le commandement de quatre caïques et la haute main sur ses deux associés, hommes plus habiles à la manoeuvre, mais moins braves au combat et moins sévères dans l'administration. Ses deux associés étaient le renégat Fremio, qui parlait un patois mêlé de turc et d'italien, presque inintelligible pour Giovanna, et dont la figure mince et flétrie accusait les passions viles et l'âme impitoyable; puis un juif albanais, qui commandait une des tartanes, et qu'une affreuse cicatrice défigurait entièrement. Le renégat et lui posèrent le paquet sur la table et déroulèrent lentement le haillon hideux qui l'enveloppait. Giovanna sentit son coeur défaillir, et l'angoisse de la mort parcourut tout son corps, lorsque de ce premier lambeau elle en vit tirer un autre tout sanglant, haché à coups de sabre et criblé de balles, qu'elle reconnut pour le pourpoint qu'Ezzelin portait la veille.

A cette vue, Orio, indigné, parla avec véhémence à Hussein. Giovanna, n'entendant pas la langue dont il se servait, crut qu'il s'indignait du meurtre; mais Orio, s'étant retourné vers le renégat et vers le juif, leur parla ainsi en italien:

«Ceci un gage! Vous osez me présenter ce haillon comme un gage de mort! Est-ce là ce que j'ai réclamé, et pensez-vous que je me paye de si grossiers artifices? Chiens rapaces, traîtres maudits! vous m'avez trompé! Vous lui avez fait grâce afin de vendre sa liberté à sa famille; mais vous ne réussirez pas à me dérober cette proie, la seule que j'aie exigée de vous. J'irai fouiller jusqu'aux derniers ballots et déclouer jusqu'à la dernière planche de vos barques pour trouver le Vénitien. Mort ou vivant, il me le faut; et, s'il m'échappe, je vous fais mettre en pièces à coups de canon, vous et vos misérables radeaux.»

Orio écumait de rage. Il arracha le pourpoint ensanglanté des mains du renégat consterné et le foula aux pieds. Il était hideux en cet instant, et celle qui l'avait tant aimé eut horreur de lui.

Il y eut entre ces quatre assassins un long débat dont elle comprit une partie. Les pirates soutenaient qu'Ezzelin était mort percé de plusieurs balles et couvert de coups de sabre, ainsi que l'attestait ce vêtement. Le juif, sur la tartane duquel il était tombé expirant, n'avait pu arriver à lui assez tôt pour empêcher ses matelots de jeter son cadavre à la mer. Heureusement la richesse de son pourpoint avait tenté l'un d'eux, qui le lui avait arraché avant de le lancer par-dessus le bord, et le juif avait été forcé de le lui racheter afin de pouvoir montrer à Orio ce témoignage de la mort de son ennemi.

Après beaucoup d'emportements et d'imprécations échangés de part et d'autre, Orio, qui, malgré la brutalité et la méchanceté de ses associés, exerçait un ascendant extraordinaire sur eux, et savait d'un mot et d'un geste les réduire au silence au plus fort de leur colère, parut s'apaiser et se contenter du serment de Hussein. Hussein refusa, à la vérité, de jurer par Allah et le prophète qu'il fût certain de la mort d'Ezzelin, car il ne l'avait pas vu jeter à la mer; mais il jura que, si on lui avait conservé la vie, il n'était pas complice de cette trahison; il jura aussi qu'il s'assurerait de la vérité et qu'il châtierait sévèrement quiconque aurait désobéi à l'Uscoque. Il prononça ce mot en italien, et en portant les deux mains sur sa tête il s'inclina jusqu'à terre devant Orio.

Lui! l'Uscoque! O Giovanna! Giovanna! comment ne tombes-tu pas morte en voyant que cet infâme égorgeur, traître à sa patrie, insatiable larron et meurtrier féroce, est ton époux, l'homme que tu as tant aimé!

Giovanna se parle ainsi à elle-même. Peut-être parle-t-elle tout haut, tant elle méprise à cette heure le danger de mourir, tant elle a perdu le sentiment de son être, absorbée qu'elle est tout entière dans cette scène d'épouvante et de dégoût. Les brigands étaient si animés par la dispute qu'ils n'auraient pu l'entendre. Ils parlèrent longtemps encore. Giovanna ne les entendit plus; ses bras se tordirent, son cou se gonfla et ses yeux se renversèrent dans leur orbite. Elle tomba sur le carreau et perdit le sentiment de son infortune. Les pirates, ayant fait leurs dernières conventions avec Orio, étaient repartis. Orio se jeta sur son lit et s'endormit brisé de fatigue.

Naam, après avoir pansé sa blessure, veille auprès de lui, couchée à terre sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n'a goûté un paisible sommeil. Elle porte dans les événements les plus terribles et dans les plus rudes fatigues de la vie le calme et la santé d'un esprit et d'un corps fortement trempés. Lorsqu'elle s'assoupit, un songe transporte quelquefois son imagination au temps où, bercée dans un hamac de damas plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes, à la peau noire comme la nuit, aux dents blanches, à l'air franc et joyeux, elle s'endormait aux sons de la mandore dans la fumée du benjoin, dans les langueurs d'une oisiveté voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds délicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les pointes déchirantes des récifs. Ses mains effilées se sont endurcies au maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle desséchant des vents et l'air âpre de la mer ont hâlé cette peau que l'on pouvait comparer naguère au tissu velouté des fruits, avant que la main leur ait enlevé la vapeur argentée dont le matin les a revêtus. Plante flexible et embaumée, mais forte et vivace, Naam est née au désert, parmi les tribus libres et errantes. Elle n'a point oublié le temps où, courant pieds nus sur le sable ardent, elle menait les chameaux à la citerne et chassait devant elle leur troupe docile, rapportant sur sa tête une amphore presque aussi haute qu'elle. Elle se souvient d'avoir passé d'une main hardie le frein dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son père. Elle a dormi sous les tentes vagabondes, aujourd'hui au pied des montagnes, et demain au bout de la plaine. Couchée entre les jambes des coursiers généreux, elle écoutait avec insouciance les rugissements lointains du chacal et de la panthère. Enlevée par des bandits et vendue au pacha avant d'avoir connu les joies d'un amour libre et partagé, elle a fleuri, comme une plante exotique, à l'ombre du harem, privée d'air, de mouvement et de soleil, regrettant sa misère au sein de l'opulence et détestant le despote dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa patrie. Elle aime, elle se croit aimée. Orio la traite avec douceur et lui confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chère, car elle lui est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zèle uni à tant de discrétion, de présence d'esprit, de courage et d'attachement.

D'ailleurs Naam se sent libre. L'air circule largement autour d'elle, ses yeux embrassent l'immense anneau de l'horizon. Elle n'a de devoirs que ceux que son coeur lui dicte, et le seul châtiment qu'elle ait à redouter, c'est de n'être plus aimée. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son bain parfumé, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journées de repos. Reine dans le harem, elle n'avait pas cessé de se sentir esclave; esclave parmi les chrétiens, elle se sentit libre, et la liberté, selon elle, c'est plus que la royauté.

Un jour nouveau va poindre, lorsqu'un faible soupir réveille Naam de son premier sommeil. Elle se soulève sur ses genoux et interroge le front penché de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est égal et pur. Un soupir plus profond que le premier et plein d'une inexprimable angoisse frappe encore l'oreille de Naam. Elle quitte le lit d'Orio et soulève sans bruit le rideau de la croisée. Elle trouve Giovanna gisante, s'étonne, s'émeut et garde un généreux silence; puis, se rapprochant d'Orio, elle abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne auprès de Giovanna, la prend dans ses bras, la relève, et, sans éveiller personne, la reporte dans sa chambre.

Orio ignora ce que Giovanna avait osé. Il la tint captive dans ses appartements et n'alla plus jamais s'informer d'elle. Naam essaya en vain de l'adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-même quelque sinistre dessein.

Les soins de Naam ont guéri la blessure d'Orio en peu de jours. La mort d'Ezzelin paraît constatée; nulle part on n'a retrouvé aucun indice qui ait pu faire croire à son salut. S'il était possible d'échapper à la férocité impétueuse des pirates, il ne le serait pas d'échapper à la haine réfléchie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus; elle ne paraît plus souffrir; elle ne se penche plus les soirs à sa fenêtre; elle n'écoute plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son pays en s'accompagnant du luth ou de la mandore, elle n'entend pas et sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire; mais ses yeux restent fixés des heures entières sur la même page, et son esprit n'est point là. Elle est plus distraite et moins abattue qu'avant la mort d'Ezzelin. Souvent on la surprend à genoux, les yeux levés vers le ciel et ravie dans une sorte d'extase. Giovanna a trouvé enfin le calme du désespoir; elle a fait un voeu: elle n'aime plus rien sur la terre. Elle semble avoir recouvré la volonté de vivre. Déjà elle redevient belle, et la pourpre de la santé commence à refleurir sur son visage.

Morosini a appris le désastre d'Ezzelin, et son âme s'indigne de l'insolence des pirates. La perte de ce noble et fidèle serviteur de la république remplit de douleur l'amiral et toute l'armée. On célèbre pour lui un service funèbre sur les navires de la flotte vénitienne, et le port de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent à l'armée la triste fin d'un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre l'inaction et la lâcheté de Soranzo. Morosini commence à concevoir des soupçons graves; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il envoie à son neveu l'ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son île et de sa garnison à un Mocenigo qu'il envoie à sa place. Morosini ordonne aussi à Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser à Mocenigo la galéace qu'il commandait, et dont il a fait si peu d'usage.

Mais Soranzo, qui entretient des espions à Corfou et dont les messagers rapides devancent l'escadre de Mocenigo, a été averti à temps. Il n'a pas attendu jusqu'à ce jour pour mettre en sûreté les riches captures qu'il a faites de concert avec Hussein et ses associés. Il a converti toutes ses prises en or monnayé. Une partie est déjà rendue à Venise. Orio a fait équiper la galère sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aidé de Naam et de ses affidés, il y a porté, durant la nuit, des caisses pesantes et des outres de peau de chameau remplies d'or: c'est le reste de ses trésors, et la galère est prête à mettre à la voile. Il annonce à ses officiers que la signora veut retourner à Venise, et ne leur laisse pas soupçonner la disgrâce qui le menace et dont il se rit désormais, car il a tout prévu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa flottille vers le grand archipel, refuge assuré où il bravera les forces vénitiennes, et où l'on assure qu'il est mort longtemps après, à l'âge de quatre-vingt-six ans, exerçant toujours la piraterie et n'étant jamais tombé au pouvoir de ses adversaires.

Le juif albanais l'accompagne. Condamné à mort à Venise pour plusieurs meurtres, il n'est point à craindre pour Orio qu'il ose jamais y retourner. Mais le renégat Frémio, dont les crimes sont moins constatés et l'audace plus grande, lui inspire de la méfiance. Il l'interroge, il apprend de lui que son désir est de retourner en Italie, et il craint ses délations. Il l'invite à rester avec lui, et s'engage à le faire rentrer dans Venise, sur sa galère, sans qu'il soit exposé aux poursuites de la loi. Le renégat, tout méfiant qu'il est, s'abandonne à l'espoir de finir paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le brigandage lui a procurées. Il dépose son butin sur la galère qui porte déjà celui d'Orio, et, changeant de costume et de manières, il se fait passer dans l'île pour un négociant génois échappé à l'esclavage des Ottomans et réfugié sous la protection de Soranzo.

Le commandant Léontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux matelots qui conduisent la barque mystérieuse de Soranzo parmi les écueils, sont, avec le renégat, les seuls complices qu'Orio ait désormais à redouter. Tous les préparatifs sont terminés. Le départ de Giovanna pour Venise est fixé au premier jour du mois de mai. C'est ce jour-là précisément que Mocenigo doit arriver à San-Silvio avec l'ordre de rappel. Orio seul le sait. Il a fait annoncer à Giovanna qu'elle eût à se tenir prête, et la veille au soir il se rend chez elle après avoir fait dire à Léontio, à Mezzani et au renégat qu'ils eussent à venir recevoir, à minuit dans son appartement, des communications importantes pour leurs intérêts.

Orio a endossé son plus riche pourpoint et bouclé sa chevelure; des bagues étincellent à ses doigts, et sa main droite, à peu près guérie et couverte d'un gant parfumé, balance avec grâce une branche fleurie. Il entre chez sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, resté seul avec elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic l'eût touchée, et se dérobe à ses caresses.

«Laissez-moi, dit-elle à Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos mains, qui semblaient unies pour l'éternité, ne doivent plus se rencontrer ni dans ce monde ni dans l'autre.

—Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'être irritée contre moi. J'ai été pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou en terre devant vous et me justifier.»

Il lui raconte alors qu'absorbé par les soins de sa charge, il n'a voulu goûter de repos et de bonheur qu'après avoir accompli son oeuvre. Maintenant, selon lui, tout est prêt pour que ses desseins éclatent, et que sa fidélité à la république soit constatée par l'extinction entière des pirates. Un renfort, qu'il a demandé à l'amiral, doit lui arriver, et toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, décisif. Mais il ne veut pas que son épouse respectée et chérie reste exposée aux chances d'une telle aventure. Il a tout fait préparer pour son départ. Il l'escortera lui-même avec la galéace jusqu'à la hauteur de Teakhi; puis il reviendra laver la tache que le soupçon a faite à son honneur, ou s'ensevelir sous les décombres de la forteresse.

«Cette nuit est la dernière que nous passerons ensemble sous le toit de ce donjon, ajoute-t-il. C'est peut-être la dernière de notre vie que nous passerons sous les mêmes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fierté à cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir. Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la dernière fois peut-être, elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connaître sur la terre.»

En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En même temps il cherche à lire dans ses yeux le degré de confiance qu'il inspire, ou de soupçon qu'il lui reste à combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre son empire sur cette femme qui l'a tant aimé, et auprès de qui, tant qu'il l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais échoué. Mais elle se dégage de ses étreintes et le repousse froidement.

«Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de réhabiliter votre honneur, je vous en félicite; mais il n'en est aucun pour vous de ressaisir sur moi vos droits d'époux. Si vous succombez dans votre entreprise, vos fautes seront peut-être expiées, et je prierai pour vous; mais si vous survivez, je n'en serai pas moins séparée de vous pour jamais.»

Orio pâlit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'émeut plus de sa colère. Orio se contient et persiste à l'implorer. Il feint de prendre sa froideur pour du dépit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste à l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer.

«Je ne dois compte de mes pensées qu'à Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est désormais mon époux et mon maître. J'ai tant souffert de l'amour terrestre que j'en ai reconnu le néant. J'ai fait un voeu: en rentrant à Venise, je ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un couvent.»

Orio affecte de rire de cette résolution. Il feint de n'y point croire et d'espérer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera fléchir par ses caresses. Il se retire d'un air présomptueux qui remplit de mépris cette âme tendre, mais fière, qui ne peut plus aimer l'être qu'elle méprise, et qui a reporté vers le ciel tout son espoir et toute sa foi.

Naam attendait Orio à la porte de la tour. Elle lui trouva l'air farouche, la parole brève et la voix tremblante.

«Quelle heure vient de sonner, Naam?

—Deux heures avant minuit.

—Tu sais ce que nous avons à faire?

—Tout est prêt.

—Les convives seront-ils à minuit dans ma chambre?

—Ils y seront.

—As-tu ton poignard?

—Oui, maître, et voici le tien.

—Es-tu sûre de toi-même, Naam?

—Maître, es-tu sûr de leur trahison?

—Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole?

—Non, maître.

—Marchons donc!

—Marchons!»

Orio et Naam pénètrent dans les galeries souterraines, descendent l'échelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque. Les deux infatigables rameurs, qui toujours à cette heure se tiennent cachés dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir, mettent à flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne s'élancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'éloigner de la côte. Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo. Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge.

«Trahison!» s'écrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son compagnon abandonne la rame et s'élance vers lui; Naam l'étend par terre d'un coup de hache sur la tête; et tandis qu'elle s'empare de la rame et empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. Puis il les lie ensemble avec un câble et les attache fortement au pied du mât. Il prend ensuite l'autre rame et vogue à la hâte vers le rocher de San-Silvio. Au moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le plancher de la barque, où l'eau s'élance en bouillonnant. Alors il saisit le bras de Naam et se précipite avec elle sur la grève, tandis que la barque s'enfonce et disparaît sous les flots, avec ses deux cadavres. Un silence affreux a régné entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitté la grève pour monter sur la barque. Pendant et après l'assassinat ils n'ont point échangé une parole.

«Allons! tout va bien, du courage!» dit Soranzo à Naam, dont il entend les dents claquer.

Naam essaye en vain de répondre; sa gorge est serrée. Elle ne perd cependant ni sa résolution ni sa présence d'esprit. Elle remonte l'échelle et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang leur causent tant d'horreur qu'ils s'éloignent l'un de l'autre et craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace le courage ébranlé de Naam.

«Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frappé le tigre tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?»

Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle n'a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut supporter qu'on lui retrace ce souvenir. Elle se hâte de changer de vêtement, et tandis qu'Orio imite son exemple, elle prépare la table pour le souper. Bientôt les convives frappent doucement à la porte. Elle les introduit. Ils s'étonnent de ne voir aucun serviteur occupé au service du repas.

«J'ai des communications importantes à vous faire, leur dit Orio, et le secret de notre entretien ne souffre pas de témoins inutiles. Ces fruits et ce vin suffiront pour une collation qui n'est ici qu'un prétexte. Le temps n'est pas venu de se livrer au plaisir. C'est dans la belle Venise, au sein des richesses et à l'abri des dangers, que nous pourrons passer les nuits en de folles orgies. Ici il s'agit de régler nos comptes et de parler d'affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous serez le secrétaire, et Frémio fera les calculs. Léontio, versez-nous du vin à tous pendant ce temps.»

Dès le commencement, Frémio éleva des prétentions injustes, et soutint que Léontio ne lui avait pas donné une reconnaissance exacte des valeurs déposées par lui sur la galère. Orio feignit d'écouter leur débat avec l'attention d'un juge intègre. Au moment où ils étaient le plus échauffés, le renégat, qui s'exprimait avec difficulté, et dont le langage grossier faisait sourire de mépris les autres convives, se troubla de dépit et de honte, et but à plusieurs reprises pour se donner de l'audace; mais ses paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage, il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au bout d'un instant, et comme la dispute continuait entre Léontio et Mezzani, un regard échangé avec son esclave apprit à Soranzo que Frémio ne parlerait plus. Il était assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les bras enlacés aux barreaux de la balustrade, la tête penchée, les yeux fixes.

«Est-il déjà ivre? dit Léontio.

—Oui, et tant mieux, répondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans lui.»

Il essaya de lire ce que Léontio écrivait; sa vue se troubla.

«Ceci est étrange, dit-il en portant sa main à son front; moi aussi, je suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie: vous nous servez du vin qu'on ne peut boire sans perdre aussitôt la force de savoir ce qu'on fait… Je ne signerai rien avant demain matin.»

Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les lèvres violettes, les bras étendus sur la table.

«Qu'est-ce? dit Léontio en se retournant et en le regardant avec effroi; seigneur gouverneur, ou je n'ai jamais vu mourir personne, ou cet homme vient de rendre l'âme.

—Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se levant et en lui arrachant la plume et le papier. Dépêchez-vous d'en finir; car il n'est plus d'espoir pour vous, et nos comptes sont réglés.»

Léontio avait avalé seulement quelques gouttes de vin; mais la terreur aida à l'effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses genoux, les mains jointes, l'oeil égaré et déjà éteint. Il essaya de balbutier quelques paroles.

«C'est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table; votre ruse ici ne servira plus de rien. Je sais bien que votre marché était déjà fait, et que, plus habile que ces deux-là, vous trahissiez d'un côté la république, pour avoir part à notre butin, et de l'autre vos complices, afin de vous réconcilier avec la république en nous envoyant aux Plombs. Mais pensez-vous qu'un homme comme moi veuille céder la partie à un homme comme vous? Allons donc! Le vautour qui combat est fait pour s'envoler, et la chenille qui rampe pour être écrasée. C'est le droit divin qui l'ordonne ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de nous l'est le plus à cette heure?»

Léontio essaya de se relever; il ne le put, et se traîna au milieu de la chambre, où il expira en murmurant le nom d'Ezzelin. Fut-ce l'effet du remords? la vision sanglante lui apparut-elle à son dernier instant?

Orio et Naam rassemblèrent les trois cadavres et les entassèrent sous la table, qu'ils renversèrent dessus avec les nappes et les meubles; puis Orio prit un flambeau, et mit le feu à ce monceau après avoir fermé les fenêtres. Orio, s'éloignant alors, dit à Naam de rester à la porte jusqu'à ce qu'elle eût vu les cadavres, la table et tous les meubles qui étaient dans la salle entièrement consumés, et les flammes faire éruption au dehors; qu'alors elle eût à descendre le grand escalier et à jeter l'épouvante dans le château en sonnant la cloche d'alarme.

Appuyée contre la porte, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur le hideux bûcher d'où s'élèvent des flammes bleuâtres, Naam reste seule livrée à ses sombres pensées. Bientôt des tourbillons de fumée se roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la voûte. La flamme s'étend; les voix aiguës de l'incendie commencent à siffler, à se répondre, à se mêler et à former des accords déchirants. On prendrait le pavé de marbre étincelant pour une eau profonde où se reflète l'éclat du foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derrière les tourbillons de flamme et de fumée comme les sombres esprits qui protègent le crime et se plaisent dans le désastre. Peu à peu elles se détachent de la muraille, et ces pâles géants tombent par morceaux sur le pavé avec un bruit sec et sinistre.

Mais rien dans cette scène d'épouvante, à laquelle préside silencieusement Naam, n'est aussi effrayant que Naam elle-même. Si une des victimes, dont les ossements noircis gisent déjà dans la cendre, pouvait se ranimer un instant et voir Naam éclairée par ces reflets livides, la lèvre contractée d'horreur, mais le front armé d'une résolution inexorable, elle retomberait foudroyée comme à l'aspect de l'ange de la mort. Jamais Azraël n'apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l'est à cette heure l'être mystérieux et bizarre qui préside froidement aux vengeances d'Orio.

Cependant les vitres tombent en éclats, et l'incendie va se répandre. Naam songe à exécuter les ordres de son maître et à donner l'alarme. Mais d'où vient qu'Orio l'a quittée sans lui dire de l'accompagner? Dans l'horreur de l'oeuvre qu'ils ont accomplie ensemble, Naam a obéi machinalement, et maintenant un effroi subit, une sollicitude généreuse s'emparent de ce coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d'un pied rapide les escaliers et les galeries qui séparent la grande tour du palais de bois, elle s'élance vers les appartements de Giovanna. Un profond silence y règne. Naam ne s'étonne pas de ne point rencontrer dans les chambres qu'elle traverse précipitamment les femmes qui servent Giovanna. La négresse fidèle, dont le hamac est ordinairement suspendu en travers de la porte de sa maîtresse, n'est pas là non plus. Naam ignore que, sous prétexte d'avoir un rendez-vous d'amour avec sa femme, Orio a éloigné d'avance toutes ses servantes. Elle pense qu'au contraire son premier soin a été de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire à l'incendie. Cependant Naam n'est pas tranquille; elle pénètre dans la chambre de Giovanna. Un profond silence règne là comme partout, et la lampe jette une si faible clarté que Naam ne distingue d'abord que confusément les objets. Elle voit pourtant Giovanna couchée sur son lit, et s'étonne du peu d'empressement qu'Orio a mis à l'avertir du danger qui la menace. En cet instant, Naam est saisie d'une terreur qu'elle n'a point encore éprouvée, ses genoux tremblent. Elle n'ose avancer. Le lévrier, au lieu de se jeter sur elle avec rage comme à l'ordinaire, s'est approché d'un air suppliant et craintif. Il est retourné s'asseoir devant le lit, et là, l'oreille dressée, le cou tendu, il semble épier avec inquiétude le réveil de sa maîtresse; de temps en temps il retourne la tête vers Naam, avec une courte plainte, comme pour l'interroger, puis il lèche le plancher humide.

Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baignée dans son sang. Son sein est percé d'un seul coup de poignard; mais cette blessure profonde, mortelle, Naam connaît la main qui l'a faite, et elle sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur à ce cadavre, car là où Soranzo a frappé il n'est plus d'espoir. Naam reste immobile en face de cette belle femme, endormie à jamais; mille pensées nouvelles s'éveillent dans son âme; elle oublie tout ce qui a précédé ce meurtre. Elle oublie même l'incendie qu'elle a allumé et qui court après elle.

«O ma soeur! s'écrie-t-elle, qu'as-tu donc fait qui ait mérité la mort? Est-ce là le sort réservé aux femmes d'Orio? A quoi t'a servi d'être belle? A quoi t'a servi d'aimer? Est-ce donc moi qui suis cause de la haine que tu inspirais? Non, car j'ai tout fait pour l'adoucir, et j'aurais donné ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as été trop soumise et trop fidèle, que l'on t'a payée de mépris? Tu as été faible, ô femme! Je me souviendrai de toi, et ce qui t'arrive me servira d'enseignement.»

Pendant que Naam, perdue dans des réflexions sinistres, interroge sa destinée sur le cadavre de Giovanna, l'incendie gagne toujours, et déjà la galerie de bois qui entoure le parterre est à demi consumée. Le sifflement et la clarté sinistre avertissent en vain Naam de l'approche du feu; elle n'entend rien, et son âme est tellement consternée que la vie ne lui semble pas valoir en cet instant la peine d'être disputée.

Cependant Orio s'est retiré sur une plate-forme voisine, d'où il contemple l'incendie trop lent à son gré. Toute cette partie du château, dont il a eu soin d'éloigner les habitants, va être dans quelques minutes la proie des flammes; mais Orio n'a pas pris le soin de porter lui-même l'incendie dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui viennent d'apercevoir la clarté sinistre, et qui donnent l'alarme.

On peut arriver à temps encore pour pénétrer auprès de Giovanna, et pour voir qu'elle a péri par le fer. Orio prévient ce danger. Il se précipite, un tison enflammé à la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant Naam debout devant le lit sanglant, il recule épouvanté comme à l'aspect d'un spectre. Puis une pensée infernale traverse son âme maudite. Tous ses complices sont écartés, tous ses ennemis sont anéantis. Le seul confident qui lui reste, c'est Naam. Elle seule désormais pourra révéler par quels forfaits ses richesses furent acquises et conservées. Un dernier effort de volonté, un dernier coup de poignard rendrait Orio maître absolu, possesseur unique de ses secrets. Il hésite, mais Naam se retourne et le regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son âme conserve le désir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris en cet instant que Naam est un être plus fort que lui, et que sa destinée ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par lemauvais oeil. Il fait du moins un effort pour achever d'anéantir Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: «Que faites-vous ici? dit-il d'un air farouche à Naam. Ne vous avais-je pas ordonné de sonner la cloche? Allez, obéissez! Voyez! le feu nous poursuit!

—Orio, dit Naam sans se déranger et sans quitter la main du cadavre qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tué ta femme? c'est un grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal! Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre, Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon amour pour toi ne me suggère rien à cette heure qui puisse l'excuser. Plût à Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne sais si ton Dieu te pardonnera; mais à coup sûr Allah maudit l'homme qui tue sa femme chaste et fidèle.

—Sortez d'ici, s'écrie Soranzo, qui craint d'être surpris en ce lieu et durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou craignez pour vous-même.»

Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'élancent en gerbe par la porte:

«Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer.»

Et, tandis qu'Orio, vaincu par le péril, s'élance rapidement hors de la chambre, elle s'approche lentement de la porte embrasée, sans paraître s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant qu'on laisse sa maîtresse, il revient auprès du lit en pleurant.

«Animal plus sensible et plus dévoué que l'homme, dit Naam en revenant sur ses pas, il faut que je te sauve.»

Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se défend et s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut s'obstiner à cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec admiration.

«O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entraînant, vous êtes grande, vous devez tout comprendre!

—Je comprends tout, hormis cela!» répond Naam en lui montrant du doigt la chambre de Giovanna, dont le plafond s'écroule avec un bruit affreux.

En un instant tout le château fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes et femmes, tous s'élancèrent vers les appartements du gouverneur et de sa femme. Mais, au moment où Orio et Naam en sortirent, le palais de bois, qui avait pris feu avec une rapidité effrayante, n'était déjà plus qu'un monceau de cendres entouré de flammes. Personne ne put y pénétrer; un vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y périt. Soranzo et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier ne présenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une lieue à la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'écroulèrent avec un bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à la barque et aux sorties mystérieuses d'Orio. Les navires qui passèrent au loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait été dressé sur les écueils, et les habitants consternés des îles voisines dirent:

«Voilà les pirates qui égorgent la garnison vénitienne et qui mettent le feu au château de San-Silvio.»

Vers le matin, tous les habitants, successivement chassés du donjon par l'incendie, se pressaient sur les grèves de la baie, seul endroit où les pierres lancées et les décombres qui s'écroulaient ne pussent les atteindre. Beaucoup avaient péri. A la clarté livide de l'aube, on fit le dénombrement des victimes, et tous les regards se portèrent vers Orio, qui, assis sur une pierre, ayant Naam débout à ses côtés, gardait un silence farouche. Le donjon brûlait encore, et la teinte du jour naissant rendait toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus à combattre le fléau. Des pleurs, des blasphèmes se faisaient entendre dans les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-là quelque effet précieux; tous se demandaient à voix basse:

«Mais où donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvée, que le gouverneur paraît si tranquille?»

Tout à coup un fracas, plus épouvantable que tous les autres, fit tressaillir d'effroi les courages les mieux éprouvés. Un craquement général ébranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se défendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en furent ébranlés, et des fentes profondes sillonnèrent ce bloc immense, comme lorsque la foudre fait éclater le tronc d'un vieil arbre. Toute la partie supérieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les plates-formes des tours et le couronnement dentelé s'écroulèrent spontanément. Les flammes furent étouffées après s'être divisées en mille langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les flancs de l'édifice. Cette forteresse ne présenta plus alors qu'un informe amas de pierres d'où s'exhalaient les tourbillons noirs d'une âcre fumée et quelques faibles jets de flamme pâlissante, dernières émanations peut-être des vies ensevelies sous ces décombres.

Alors il se fit un silence de mort, et les pâles habitants de l'île, épars sur la grève humide, se regardèrent comme des spectres qui se relèvent du tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, où toute manifestation de la vie semblait à jamais étouffée, on entendit sortir une voix étrange, lamentable, un hurlement qu'il était impossible de définir et qui se prolongea d'une manière déchirante pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce qu'il cessât par un aboiement rauque, étouffé, un dernier cri de mort; après quoi on n'entendit plus que la voie de la mer, éternellement destinée à gémir sur cette rive dévastée.

«Où se sera réfugié ce chien ensorcelé pour n'être écrasé qu'à cette heure? dit Orio à Naam.

—Vous êtes sûr, répondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien de…..

—Partons!» dit Orio en levant ses deux bras vers les pâles étoiles qui s'éteignaient dans la blancheur du matin.

Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l'élan d'un désespoir immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe.

Soranzo et son esclave se jetèrent dans une barque et gagnèrent la galère qu'on avait équipée pour le départ de Giovanna. Soranzo fit déplier toutes les voiles et donna le signal du départ. Naam, quelques serviteurs et un très-petit équipage choisi parmi l'élite de ses matelots, montaient avec lui ce léger navire.

En vain les officiers de la garnison et de la galéace vinrent-ils lui demander ses ordres; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de lever l'ancre:

«Messieurs, dit-il à sa troupe consternée, pouvez-vous me rendre la femme que j'ai tant aimée et qui reste là ensevelie? Non, n'est-ce pas? Alors de quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle?»

Puis il tomba comme foudroyé sur le pont de sa galère, qui déjà fendait l'onde.

«Le désespoir a fini d'égarer sa raison,» dirent les officiers en se retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les abandonnait.

Quand la galère fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui restait étendu sans mouvement sur le tillac.

«On ne te regarde plus, lui dit-elle à l'oreille: menteur, lève-toi!»

* * * * *

L'abbé reprenant la parole tandis que Beppa offrait à Zuzuf un sorbet:

«Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se passa aux îles Curzolari après le départ d'Orio Soranzo. Je pense que notre ami Zuzuf ne s'en est guère informé, et que d'ailleurs chacun de nous peut l'imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de service se virent abandonnés par le gouverneur, sans autre asile que la galère et les huttes de pêcheurs éparses sur la rive, ils durent s'irriter et s'effrayer de leur position, et rester indécis entre le désir d'aller chercher un refuge à Céphalonie et la crainte d'agir sans ordres, contrairement aux intentions de l'amiral. Nous savons qu'heureusement pour eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soirée même. Mocenigo était muni de pouvoirs assez étendus pour couper court à cette situation pénible. Après avoir constaté et enregistré les événements qui venaient d'avoir lieu, il fit rembarquer tous les Vénitiens qui se trouvaient à Curzolari; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restât au plus ancien officier en grade, il porta ses forces moitié sur Téaki, moitié sur les côtes de Lépante. Mais ce qui causa une grande surprise à Mocenigo, ce fut d'avoir vainement exploré les ruines de San-Silvio, vainement soumis à une sorte d'enquête tous ceux qui s'y trouvaient lorsque l'incendie éclata et tous ceux qui furent témoins de l'embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Léontio et de Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient péri dans l'incendie; car ils n'avaient point reparu depuis, et certes ils l'eussent fait s'ils eussent pu échapper au désastre. Mais le sort de la signora Soranzo restait enveloppé de mystère. Les uns étaient persuadés, d'après les dernières paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu'elle avait été victime du feu; les autres (et c'était le grand nombre) pensaient que ces paroles mêmes, dans la bouche d'un homme aussi dissimulé, prouvaient le contraire de ce qu'il avait voulu donner à croire. La signora, selon eux, avait été la première soustraite au danger et conduite à bord de sa galère. Le trouble qui régnait alors pouvait expliquer comment personne ne se souvenait de l'avoir vue sortir du donjon et de l'île. Sans doute Orio avait eu des raisons particulières pour la garder cachée à son bord à l'heure du départ. L'horreur qu'il avait depuis longtemps pour cette île et son irrésistible désir de la quitter avaient pu l'engager à feindre un grand désespoir par suite de la mort de sa femme, afin de fournir une excuse à son départ précipité, à l'abandon de sa charge, à la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant épuisé tous les moyens d'éclaircir ces faits, procéda à l'embarquement et au départ; mais il ne s'établit dans sa nouvelle position qu'après avoir envoyé à Morosini un avis pressant, afin qu'il eût à s'informer promptement de sa nièce dans Venise, où l'on présumait que le déserteur Soranzo l'avait ramenée.

Pour vous, qui savez quelle était la véritable position de Soranzo, vous seriez portés à croire, au premier aperçu, que, maître de trésors si chèrement acquis, ayant tout à craindre s'il retournait à Venise, il cingla vers d'autres parages, et alla chercher une terre neutre où la preuve de ses forfaits ne pût jamais venir le troubler dans la jouissance de ses richesses. Pourtant il n'en fut rien, et l'audace de Soranzo en cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les âmes lâches aient un genre de courage désespéré qui n'est propre qu'à elles, soit que la fatalité que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer tous les événements humains condamne les grands criminels à courir d'eux-mêmes à leur perte, il est à remarquer que ces infâmes perdent toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n'avoir pas su s'arrêter à temps.

Ce que Morosini ignorait encore, c'est que la dot de sa nièce avait été dévorée en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l'amiral était la clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la république, avait tenu par-dessus tout à réparer la perte de cette fortune; et, le moyen le plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates, nous avons vu qu'il s'était entendu avec eux pour dépouiller les navires de commerce de toutes les nations. Une fois lancé dans cette voie, des profits rapides, certains, énormes, lui avaient causé tant de surprise et d'enivrement qu'il n'avait pu s'arrêter. Non content de protéger la piraterie par sa neutralité et de prélever en secret son droit sur les prises, il voulut bientôt mettre à profit ses talents, sa bravoure et l'espèce de fanatisme qu'il avait su inspirer à ces bandits pour augmenter ses bénéfices infâmes. Tant qu'à risquer son honneur et sa vie, avait-il dit à Mezzani et à Léontio, ses complices (et, on doit le dire, ses provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le tout pour le tout. Son audace lui réussit. Il commanda les pirates, les guida, les enrichit; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein, tous contents de sa probité et de sa libéralité. Avec eux il se conduisit en grand seigneur vénitien, ayant déjà une assez belle part au butin pour se montrer généreux, et comptant d'ailleurs se dédommager sur les parts du renégat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme incompatible avec la sienne propre. Une étoile maudite dans le ciel sembla présider à son destin dans toute cette entreprise et protéger ses effrayants succès. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta encore plus loin sur sa roue brûlante.

Quoique Soranzo eût quadruplé la somme qu'il avait désirée, tous les trésors de l'univers n'étaient rien pour lui sans une Venise pour les y verser. Dans ce temps-là l'amour de la patrie était si âpre, si vivace, qu'il se cramponnait à tous les coeurs, aux plus vils comme aux plus nobles; et vraiment il n'y avait guère de mérite alors à aimer Venise. Elle était si belle, si puissante, si joyeuse! c'était une mère si bonne à tous ses enfants, une amante si passionnée de toutes leurs gloires! Venise avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles fanfares éclatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si délicates pour leur prudence, des délices si recherchées pour récompenser leurs moindres services! Nulle part on ne pouvait retrouver d'aussi belles fêtes, goûter une aussi charmante paresse, se plonger à loisir aujourd'hui dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux. C'était la plus belle ville de l'Europe, la plus corrompue et la plus vertueuse en même temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l'ombre pour les autres; de même qu'il y avait de sages institutions et de touchantes cérémonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le despotisme et assouvir les passions cachées. Il y avait des jours d'ovation pour la vertu et des nuits de débauche pour le vice, et nulle part sur la terre des ovations si enivrantes, des débauches si poétiques. Venise était donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes, soit dans le bien, soit dans le mal. Elle était la patrie nécessaire, irrépudiable, de quiconque l'avait connue!

Orio comptait donc jouir de ses richesses à Venise et non ailleurs. Il y a plus, il voulait en jouir avec tous les priviléges du sang, de la naissance et de la réputation militaire. Orio n'était pas seulement cupide, il était vain au delà de toute expression. Rien ne lui coûtait (vous avez vu quels actes de courage et de lâcheté!) pour cacher sa honte et garder le renom d'un brave. Chose étrange! malgré son inaction apparente à San-Silvio, malgré les charges que les faits élevaient contre lui, malgré les accusations qu'un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tête, enfin malgré la haine qu'il inspirait, il n'avait pas un seul accusateur parmi tous les mécontents qu'il avait laissés dans l'île. Nul ne le soupçonnait d'avoir pris part ou donné protection volontaire à la piraterie, et à toutes les bizarreries de sa conduite depuis l'affaire de Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la maladie. Il n'est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui, après un revers, ne puisse perdre la tête.

Soranzo pouvait donc se débarrasser des inconvénients de la maladie mentale à la première action d'éclat qui se présenterait; et, comme cette maladie, inventée dans le principe par Léontio, moitié pour le sauver, moitié pour le perdre au besoin, était la meilleure de toutes les explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d'en tirer parti. Il eut donc l'insolente idée d'aller sur-le-champ à Corfou trouver Morosini et de se montrer à lui et à toute l'armée sous le coup d'un désespoir profond et d'une consternation voisine de l'idiotisme. Cette comédie fut si promptement conçue et si merveilleusement exécutée que toute l'armée en fut dupe; l'amiral pleura avec son gendre la mort de Giovanna, et finit par chercher à le consoler.

La douleur de Soranzo sembla bien légitime à tous ceux qui avaient connu Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacrée, personne n'osant plus blâmer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans générosité s'il refusait sa compassion à une si grande infortune. Il se fit garder comme fou pendant huit jours; puis, quand il parut retrouver sa raison, il exprima un si profond dégoût de la vie, un si entier détachement des choses de ce monde, qu'il ne parla de rien moins que d'aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui ôter son rang dans l'armée, le généreux Morosini fut donc forcé de lui témoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus élevé encore, dans l'espoir de le réconcilier avec la gloire et par conséquent avec l'existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en temps et lieu, feignit de les repousser avec exaspération, et il prit cette occasion pour colorer adroitement sa conduite à San-Silvio.

«A moi des distinctions! à moi des honneurs et les fumées de la gloire! s'écria-t-il; noble Morosini, vous n'y songez pas. N'est-ce pas cette funeste ambition d'un jour qui a détruit le bonheur de toute ma vie? Nul ne peut servir deux maîtres; mon âme était faite pour l'amour et non pour l'orgueil. Qu'ai-je fait en écoutant la voix menteuse de l'héroïsme? J'ai détruit le repos et la confiance de Giovanna; je l'ai arrachée à la sécurité de sa vie calme et modeste; je l'ai attirée au milieu des orages, dans une prison suspendue entre le ciel et l'onde, où bientôt sa santé s'est altérée; et, à la vue de ses souffrances, mon âme s'est brisée, j'ai perdu toute énergie, toute mémoire, tout talent. Absorbé par l'amour, consterné par la crainte de voir périr celle que j'aimais, j'ai oublié que j'étais un guerrier pour me rappeler seulement que j'étais l'époux et l'amant de Giovanna. Je me suis déshonoré peut-être, je l'ignore; que m'importe? Il n'y a pas de place en moi pour d'autres chagrins.»

Ces infâmes mensonges eurent un tel succès, que Morosini en vint à chérir Soranzo de toute la chaleur de son âme grande et candide. Lorsque la douleur de son neveu lui parut calmée, il voulut le ramener à Venise, où les affaires de la république l'appelaient lui-même. Il le prit donc sur sa propre galère, et durant le voyage il fit les plus généreux efforts pour rendre le courage et l'ambition à celui qu'il appelait son fils.

La galère de Soranzo, objet de toute sa secrète sollicitude, marchait de conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien que sa maladie, son désespoir et sa folie n'avaient pas empêché Soranzo de couver de l'oeil, à toute heure, sa chère galéotte lestée d'or. Naam, le seul être auquel il pût se fier autant qu'à lui-même, était assise à la proue, attentive à tout ce qui se passait à son bord et à celui de l'amiral. Naam était profondément triste; mais son amour avait résisté à ces terribles épreuves. Soit que Soranzo eût réussi à la tromper comme les autres, soit qu'une douleur réelle, suite et châtiment de sa feinte douleur, se fût emparée de lui, Naam avait cru lui voir répandre de véritables larmes; les accès de son délire l'avaient effrayée. Elle savait bien qu'il mentait aux hommes; mais elle ne pouvait imaginer qu'il voulût mentir à elle aussi, et elle crut à ses remords. Et puis, par quels odieux artifices Soranzo, sentant combien le dévouement de Naam lui était nécessaire, n'avait-il pas cherché à reprendre sur elle son premier ascendant! Il avait essayé de lui faire comprendre le sentiment de la jalousie chez les femmes européennes, et à lui inspirer une haine posthume pour Giovanna; mais là il avait échoué. L'âme de Naam, rude et puissante jusqu'à la férocité, était trop grande pour l'envie ou la vengeance; le destin était son Dieu. Elle était implacable, aveugle, calme comme lui.

Mais ce que Soranzo réussit à lui persuader, c'est que Giovanna avait découvert son sexe, et qu'elle avait blâmé sévèrement son époux d'avoir deux femmes.

«Dans notre religion, disait-il, c'est un crime que la loi punit de mort, et Giovanna n'eût pas manqué de s'en plaindre aux souverains de Venise. Il eût donc fallu te perdre, Naam! Forcé de choisir entre mes deux femmes, j'ai immolé celle que j'aimais le moins.»


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