Chapter 4

Naam répondait qu'elle se serait immolée elle-même plutôt que de consentir à voir Giovanna périr pour elle; mais Orio voyait bien que ses dernières impostures étaient les seules qui pussent trouver le côté faible de la belle Arabe. Aux yeux de Naam, l'amour excusait tout; et puis elle n'avait plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en effet.

On dit de certains êtres dégradés dans l'humanité que ce sont des bêtes féroces. C'est une métaphore; car ces prétendues bêtes sont encore des hommes et commettent le crime à la manière des hommes, sous l'impulsion de passions humaines et à l'aide de calculs humains. Je crois donc au remords, et la fierté des meurtriers qui vont à l'échafaud d'un air indifférent ne m'en impose pas. Il y a beaucoup d'orgueil et de force dans la plupart de ces êtres; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni paroles humbles, ni aucun témoignage extérieur de repentir, il n'est pas prouvé que tous ces phénomènes du remords et du désespoir ne se produisent pas au dedans, et qu'il ne s'opère pas, dans les entrailles du pécheur le plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l'éternelle justice peut se contenter. Quant à moi, je sais que, si j'avais commis un crime, je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine; mais il me semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me réhabiliter à mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des bourreaux.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Orio, ne fût-ce que par suite d'une grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami Acrocéraunius, était en proie à des crises très-rudes. Il s'éveillait la nuit au milieu des flammes; il entendait les blasphèmes et les plaintes de ses victimes; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements même de son chien au dernier acte de l'incendie étaient restés dans son oreille. Alors des sons inarticulés sortaient de sa poitrine, et les gouttes d'une sueur froide coulaient sur son front. Le poëte immortel qui s'est plu à faire de lui l'imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles épilepsies du remords sous des couleurs inimitables; et si vous voulez vous représenter Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les stances qui commencent ainsi:

T' was midnight,—all was slumber; the lone light.Dimm'd in the lamp, as loth to break the night.Hark! there be murmurs heard in Lara's hall,—A sound,—a voice,—a shriek,—a fearful call!A long, loud shriek….

«Si tu nous récites le poëme de Lara, dit Beppa en arrêtant l'inspiration de l'abbé, espères-tu que nous écouterons le reste de ton histoire?

—Hâtez-vous donc d'oublier Lara, s'écria l'abbé, et daignez accepter dansOrio la laide vérité.»

Un an s'était écoulé depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe élégamment posé dans une embrasure de fenêtre, moitié dans le salon de jeu, moitié sur le balcon:

«Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n'a pas tellement bouleversé l'existence d'Orio Soranzo, qu'il ne se souvienne de ses anciennes passions. Voyez-le! A-t-il jamais joué avec plus d'âpreté?

—Et l'on dit que depuis le commencement de l'hiver il joue ainsi.

—C'est la première fois, quant à moi, dit une dame, que je le vois jouer depuis son retour de Morée.

—Il ne joue jamais, reprit-on, en présence duPéloponésiaquec'était le nom qu'on donnait alors au grand Morosini, en l'honneur de sa troisième campagne contre les Turcs, la plus féconde et la plus glorieuse de toutes; mais on assure qu'en l'absence du respectable oncle il se conduit comme un méchant écolier. Sans qu'il y paraisse, il a perdu déjà des sommes immenses. Cet homme est un gouffre.

—Il faut qu'il gagne au moins autant qu'il perd; car je sais de source certaine qu'il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu'à son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au moment où les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort de Monna Giovanna, s'abattaient comme une volée de corbeaux sur son palais, et procédaient à l'estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les traita de l'air indigné et du ton superbe d'un homme qui a de l'argent. Il chassa lestement cette vermine; et trois jours après on assure qu'ils étaient tous à plat ventre devant lui, parce qu'il avait tout payé, intérêts et capitaux.

—Eh bien! je vous réponds, moi, qu'ils auront leur revanche, et qu'avant peu Orio invitera quelques-uns de ces vénérables israélites à déjeuner avec lui, sans façon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux dés dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que l'Adriatique va couler à pleins bords dans ses coffres et sur ses domaines.

—Pauvre Orio! dit la dame. Comment avoir le courage de le blâmer? Il cherche ses distractions où il peut. Il est si malheureux!

—Il est à remarquer, dit avec dépit un jeune homme, que messer Orio n'a jamais joui plus pleinement du privilège d'intéresser les femmes. Il semble qu'elles le chérissent toutes depuis qu'il ne s'occupe plus d'elles.

—Sait-on bien s'il ne s'en occupe plus? reprit la signora avec un air de charmante coquetterie.

—Vous vous vantez, madame, dit l'amant raillé: Orio a dit adieu aux vanités de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l'amour, mais le plaisir dans l'ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur certains crimes qu'ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je vous dirais le nom des beautés non cruelles dans le sein desquelles Orio pleure la trop adorée Giovanna.

—Ceci est une calomnie, j'en suis certaine, s'écria la dame. Voilà comme sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la faculté d'aimer noblement, afin de se dispenser d'en faire preuve, ou bien afin de faire passer pour sublime le peu d'ardeur et de foi qu'ils ont dans l'âme. Moi, je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont, de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c'est le bon moyen. Lorsqu'il faisait la cour à tout le monde, j'eusse été humiliée qu'il eût des regards pour moi; aujourd'hui c'est bien différent: depuis que nous savons que la mort de sa femme l'a rendu fou, qu'il est retourné à la guerre cette année dans l'unique dessein de s'y faire tuer, et qu'il s'est jeté comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir rencontrer la mort qu'il cherchait, nous le trouvons plus beau qu'il ne le fut jamais; et quant à moi, s'il me faisait l'honneur de demander à mes regards ce bonheur auquel il semble avoir renoncé sur la terre… j'en serais flattée peut-être!

—Alors, madame, dit l'amant plein de dépit, il faut que le plus dévoué de vos amis se charge d'informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu'il s'en doute.

—Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service, répondit-elle d'un air léger, si je n'étais à la veille de m'attendrir en faveur d'un autre.

—A la veille, madame?

—Oui, en vérité, j'attends depuis six mois le lendemain de cette veille-là. Mais qui entre ici? quelle est cette merveille de la nature?

—Dieu me pardonne! c'est Argiria Ezzelini, si grandie, si changée depuis un an que son deuil la tient enfermée loin des regards, que personne ne reconnaît plus dans cette belle femme l'enfant du palais Memmo.

—C'est certainement la perle de Venise,» dit la dame, qui n'eut garde de céder la partie aux petites vengeances de son amant; et pendant un quart d'heure elle renchérit avec effusion sur les éloges qu'il affecta de donner à la beauté sans égale d'Argiria.

Il est vrai de dire qu'Argiria méritait l'admiration de tous les hommes et la jalousie de toutes les femmes. La grâce et la noblesse présidaient à ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavité enchanteresse, et je ne sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. A peine âgée de quinze ans, elle avait la plus belle taille que l'on pût admirer dans tout le bal; mais ce qui donnait à sa beauté un caractère unique, c'était un mélange indéfinissable de tristesse douce et de fierté timide. Son regard semblait dire à tous: Respectez ma douleur, et n'essayez ni de me distraire ni de me plaindre.

Elle avait cédé au désir de sa famille en reparaissant dans le monde; mais il était aisé de voir combien cet effort sur elle-même lui était pénible. Elle avait aimé son frère avec l'enthousiasme d'une amante et la chasteté d'un ange. Sa perte avait fait d'elle, pour ainsi dire, une veuve; car elle avait vécu avec la douce certitude qu'elle avait un appui, un confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et sévère avec tous ceux qui l'approcheraient; et maintenant elle était seule dans la vie, elle n'osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font la jeunesse de l'âme. Elle n'osait, pour ainsi dire, plus vivre; et, si un homme la regardait ou lui adressait la parole, elle était effrayée en secret de ce regard et de cette parole qu'Ezzelin ne pouvait plus recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu'à elle. Elle s'entourait donc d'une extrême réserve, se méfiant d'elle-même et des autres, et sachant donner à cette méfiance un aspect touchant et respectable.

La jeune dame qui avait parlé d'elle avec tant d'admiration voulut dépiter son amant jusqu'au bout, et, s'approchant d'Argiria, elle lia conversation avec elle. Bientôt tout le groupe qui s'était formé sur le balcon auprès de la dame se reforma autour de ces deux beautés, et se grossit assez pour que la conversation devînt générale. Au milieu de tous ces regards dont elle était vraiment le centre d'attraction, Argiria souriait de temps en temps d'un air mélancolique au brillant caquetage de son interlocutrice. Peut-être celle-ci espérait-elle l'écraser par là, et l'emporter à force d'esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beauté calme et sévère. Mais elle n'y réussissait pas; l'artillerie de la coquetterie était en pleine déroute devant cette puissance de la vraie beauté, de la beauté de l'âme revêtue de la beauté extérieure.

Durant cette causerie, le salon de jeu avait été envahi par les femmes aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de manquer de savoir-vivre, en n'abandonnant pas les cartes pour l'entretien des femmes, et les véritables joueurs s'étaient resserrés autour d'une seule table comme une poignée de braves se retranchent dans une position forte pour une résistance désespérée. De même qu'Argiria Ezzelini était le centre du groupe élégant et courtois, Orio Soranzo, cloué à la table de jeu, était le centre et l'âme du groupe avide et passionné. Bien que les siéges se touchassent presque; bien que, dans le dos à dos des causeurs et des joueurs, il y eût place à peine pour le balancement des plumes et le développement des gestes, il y avait tout un monde entre les préoccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d'hommes aux moeurs faciles et d'hommes à instincts farouches. Leurs attitudes et l'expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours et leur occupation.

Argiria, écoutant les propos joyeux, ressemblait à un ange de lumière ému des misères de l'humanité. Orio, en agitant dans ses mains l'existence de ses amis et la sienne propre, avait l'air d'un esprit de ténèbres, riant d'un rire infernal au sein des tortures qu'il éprouvait et qu'il faisait éprouver.

Naturellement, la conversation du nouveau groupe élégant se rattacha à celle qui avait été interrompue sur le balcon par l'entrée d'Argiria. L'amour est toujours l'âme des entretiens où les femmes ont part. C'est toujours avec le même intérêt et la même chaleur que les deux sexes débattent ce sujet dès qu'ils se rencontrent en champ clos; et cela dure, je crois, depuis le temps où la race humaine a su exprimer ses idées et ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans l'expression des diverses théories qui se discutent, selon l'âge et selon l'expérience des opinants et des auditeurs. Si chacun était de bonne foi dans ces déclarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je n'en doute pas, d'après l'exposé des facultés aimantes, prendre la mesure des facultés intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n'est sincère sur ce point. En amour, chacun a son rôle étudié d'avance, et approprié aux sympathies de ceux qui écoutent. Ainsi, soit dans le mal, soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que…

—Rien du tout, interrompit Beppa, car un abbé ne doit pas les connaître.

—Argiria, continua l'abbé en riant, s'abstint de se mêler à la discussion, dès qu'elle s'anima, et surtout que le sujet proposé à l'analyse de la noble compagnie eut été nommé par la dame du balcon. Le nom qui fut prononcé fit monter le sang à la figure de la belle Ezzelini; puis une pâleur mortelle redescendit aussitôt de son front jusqu'à ses lèvres. L'interlocutrice était trop enivrée de son propre babil pour y prendre garde. Il n'est rien de plus indiscret et de moins délicat que les gens à réputation d'esprit. Pourvu qu'ils parlent, peu leur importe de blesser ceux qui les écoutent; ils sont souverainement égoïstes et ne regardent jamais dans l'âme d'autrui l'effet de leurs paroles, habitués qu'ils sont à ne produire jamais d'effet sérieux, et à se voir pardonner toujours le fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante; elle croyait toucher à son triomphe, et, non contente du silence d'Argiria, qu'elle imputait à l'absence d'esprit, elle voulait lui arracher quelqu'une de ces niaises réponses, toujours si inconvenantes dans la bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n'est pas éclairée et sanctifiée par la délicatesse du tact et par la prudence de la modestie.

«Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous sur ce cas difficile. La vérité est, dit-on, dans la bouche des enfants, à plus forte raison dans celle des anges. Voici la question: un homme peut-il être inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo sera-t-il consolé l'an prochain? Nous vous prenons pour arbitre et attendons de vous un oracle.»

Cette interpellation directe et tous les regards qui s'étaient portés à la fois sur elle, avaient causé un grand trouble à la belle Argiria; mais elle se remit par un grand effort sur elle-même, et répondit d'une voix un peu tremblante, mais assez élevée pour être entendue de tous:

«Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je méprise? Vous ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l'assassin de mon frère.»

Cette réponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On avait eu soin de parler de Soranzo à mots couverts et de ne le nommer qu'à voix basse. Tout le monde savait qu'il était là, et Argiria seule, quoique assise à deux pas de lui, entourée qu'elle était de têtes avides d'approcher de la sienne, ne l'avait pas vu.

Soranzo n'avait rien entendu de la conversation. Il tenait les dés, et toutes les précautions qu'on prenait étaient fort inutiles. On eût pu lui crier son nom aux oreilles, il ne s'en fût pas aperçu: il jouait! Il touchait à la crise d'une partie dont l'enjeu était si énorme, que les joueurs se l'étaient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le jeu étant alors livré à toute la censure des gens graves et même à des proscriptions légales, les maîtres de la maison priaient leurs hôtes de s'y livrer modérément. Orio était pâle, froid, immobile. On eût dit un mathématicien cherchant la solution d'un problème. Il possédait ce calme impassible et cette dédaigneuse indifférence qui caractérisent les grands joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s'était remplie de personnes étrangères au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en masse devant lui ne lui eût pas seulement fait lever les yeux.

D'où vient donc que les paroles de la belle Argiria le réveillèrent tout à coup de sa léthargie, et le firent bondir comme s'il eût été frappé d'un coup de poignard?

Il est des émotions mystérieuses et d'inexplicables mobiles qui font vibrer les cordes secrètes de l'âme. Argiria n'avait prononcé ni le non d'Orio ni celui d'Ezzelin; mais ces mots d'assassinet defrèrerévélèrent comme par magie au coupable qu'il était question de lui et de sa victime. Il n'avait pas vu Argiria, il ne savait pas qu'elle fût près de lui; comment put-il comprendre tout à coup que cette voix était celle de la soeur d'Ezzelin? Il le comprit, voilà ce que chacun vit sans pouvoir l'expliquer.

Cette voix enfonça un fer rouge dans ses entrailles. Il devint pâle comme la mort, et, se levant par une commotion électrique, il jeta son cornet sur la table, et la repoussa si rudement qu'elle faillit tomber sur son adversaire. Celui-ci se leva aussi, se croyant insulté.

«Que fais-tu donc, Orio? s'écria un des associés au jeu de Soranzo, qui n'avait pas laissé détourner son attention par cette scène, et qui jeta sa main sur les dés pour les conserver sur leur face. Tu gagnes, mon cher, tu gagnes! J'en appelle à tous! dix points!»

Orio n'entendit pas. Il resta debout, la face tournée vers le groupe d'où la voix d'Argiria était partie; sa main, appuyée sur le dossier de sa chaise, lui imprimait un tremblement convulsif; il avait le cou tendu en avant et roidi par l'angoisse; ses yeux hagards lançaient des flammes. En voyant surgir au-dessus des têtes consternées de l'auditoire cette tête livide et menaçante, Argiria eut peur et se sentit prête à défaillir; mais elle vainquit cette première émotion; et, se levant, elle affronta le regard d'Orio avec une constance foudroyante. Orio avait dans la physionomie, dans les yeux surtout, quelque chose de pénétrant dont l'effet, tantôt séduisant et tantôt terrible, était le secret de son grand ascendant. Ezzelin avait été le seul être que ce regard n'eût jamais ni fasciné, ni intimidé, ni trompé. Dans la contenance de sa soeur, Orio retrouva la même incrédulité, la même froideur, la même révolte contre sa puissance magnétique. Il avait éprouvé tant de dépit contre Ezzelin qu'il l'avait haï indépendamment de tout motif d'intérêt personnel. Il l'avait haï pour lui-même, par instinct, par nécessité, parce qu'il avait tremblé devant lui; parce que, dans cette nature calme et juste, il avait senti une force écrasante, devant laquelle toute la puissance de son astuce avait échoué. Depuis qu'Ezzelin n'était plus, Orio se croyait le maître du monde; mais il le voyait toujours dans ses rêves, lui apparaissant comme un vengeur de la mort de Giovanna. En cet instant il crut rêver tout éveillé. Argiria ressemblait prodigieusement à son frère; elle avait aussi quelque chose de lui dans la voix, car la voix d'Ezzelin était remarquablement suave. Cette belle fille, vêtue de blanc et pâle comme les perles de son collier, lui fit l'effet d'un de ces spectres du sommeil qui nous présentent deux personnes différentes confondues dans une seule. C'était Ezzelin dans un corps de femme; c'étaient Ezzelin et Giovanna tout ensemble, c'étaient ses deux victimes associées. Orio fit un grand cri, et tomba roide sur le carreau.

Ses amis se hâtèrent de le relever.

«Ce n'est rien, dit son associé au jeu, il est sujet à ces accidents depuis la mort tragique de sa femme. Badoer, reprenez le jeu: dans un instant je vous tiendrai tête, et dans une heure au plus Soranzo pourra donner revanche.»

Le jeu continua comme si rien ne s'était passé. Zuliani et Gritti emportèrent Soranzo sur la terrasse. Le patron du logis, promptement informé de l'événement, les y suivit avec quelques valets. On entendit des cris étouffés, des sons étranges et affreux. Aussitôt toutes les portes qui donnaient sur les balcons furent fermées précipitamment. Sans doute, Soranzo était en proie à quelque horrible crise. Les instruments reçurent l'ordre de jouer, et les sons de l'orchestre couvrirent ces bruits sinistres. Néanmoins l'épouvante glaça la joie dans tous les coeurs. Cette scène d'agonie, qu'une vitre et un rideau séparaient du bal, était plus hideuse dans les imaginations qu'elle ne l'eût été pour les regards. Plusieurs femmes s'évanouirent. La belle Argiria, profitant de la confusion où cette scène avait jeté l'assemblée, s'était retirée avec sa tante.

«J'ai vu, dit le jeune Mocenigo, périr à mes côtés, sur le champ de bataille, des centaines d'hommes qui valaient bien Soranzo; mais dans la chaleur de l'action on est muni d'un impitoyable sang-froid. Ici l'horreur du contraste est telle que je ne me souviens pas d'avoir été aussi troublé que je le suis.»

On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu'il avait succédé à Soranzo dans le gouvernement du passage de Lépante, et il devait savoir beaucoup de choses sur les événements mystérieux et si diversement rapportés de cette phase de la vie d'Orio. On pressa de questions ce jeune officier, mais il s'expliqua avec prudence et loyauté.

«J'ignore, dit-il, si ce fut vraiment l'amour de sa femme ou quelque maladie du genre de celle dont nous voyons la gravité qui causa l'étrange incurie de Soranzo durant son gouvernement de Curzolari. Quoi qu'il en soit, le brave Ezzelin a été massacré, avec tout son équipage, à trois portées de canon du château de San-Silvio. Ce malheur eût dû être prévu et eût pu être empêché. J'ai peut-être à me reprocher la scène qui vient de se passer ici; car c'est moi qui, sommé par la signora Memmo de donner à cet égard des renseignements certains, lui ai rapporté les faits tels que je les ai recueillis de la bouche des témoins les plus sûrs.

—C'était votre devoir! s'écria-t-on.

—Sans doute, reprit Mocenigo, et je l'ai rempli avec la plus grande impartialité. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru devoir garder le silence. Mais la jeune soeur du comte n'a pu modérer la véhémence de ses regrets. Elle est dans l'âge où l'indignation ne connaît point de ménagement et la douleur point de bornes. Toute autre qu'elle eût été blâmable aujourd'hui de donner une leçon si dure à Soranzo. La grande affection qu'elle portait à son frère et sa grande jeunesse peuvent seules excuser cet emportement injuste. Soranzo…

—C'est assez parler de moi, dit une voix creuse à l'oreille de Mocenigo, je vous remercie.»

Mocenigo s'arrêta brusquement. Il lui sembla qu'une main de plomb s'était posée sur son épaule. On remarqua sa pâleur subite et un homme de haute taille qui, après s'être penché vers lui, se perdit dans la foule. Est-ce donc Orio Soranzo déjà revenu à la vie? s'écria-t-on de toutes parts. On se pressa vers le salon de jeu. Il était déjà encombré. Le jeu recommençait avec fureur. Orio Soranzo avait reprit sa place et tenait les dés. Il était fort pâle; mais sa figure était calme; et un peu d'écume rougeâtre au bord de sa moustache trahissait seule la crise dont il venait de triompher si rapidement. Il joua jusqu'au jour, gagna insolemment, quoique lassé de son succès, en véritable joueur avide d'émotions plus que d'argent; il n'eut plus d'attention pour son jeu et fit beaucoup de fautes. Vers le matin il partit jurant contre la fortune qui ne lui était, disait-il, jamais favorable à propos. Puis il sortit à pied, oubliant sa gondole à la porte du palais, quoiqu'il fût chargé d'or à ne pouvoir se traîner, et regagna lentement sa demeure.

«Je crains qu'il ne soit encore malade, dit en le suivant des yeux Zuliani, qui était, sinon son ami (Orio n'en avait guère), du moins son assidu compagnon de plaisir. Il s'en va seul et lesté d'un métal dont le son attire plus que la voix des sirènes. Il fait encore sombre, les rues sont désertes, il pourrait faire quelque mauvaise rencontre. J'aurais regret à voir ces beaux sequins tomber dans des mains ignobles.»

En parlant ainsi, Zuliani commanda à ses gens d'aller l'attendre avec sa gondole au palais de Soranzo, et, se mettant à courir sur ses traces, il l'atteignit au petit pont desBarcaroles. Il le trouva debout contre le parapet, semant dans l'eau quelque chose qu'il regardait tomber avec attention. S'étant approché tout à fait, il vit qu'il semait dans le canaletto son or par poignées, avec un sérieux incroyable.

«Es-tu fou? s'écria Zuliani en voulant l'arrêter; et avec quoi joueras-tu demain, malheureux?

—Ne vois-tu pas que cet or me gêne? répondit Soranzo. Je suis tout en sueur pour l'avoir porté jusqu'ici; je fais comme les navires près de sombrer, je jette ma cargaison à la mer.

—Mais voici, reprit Zuliani, un navire de bonne rencontre, qui va prendre à bord ta cargaison, et voguer de conserve avec toi jusqu'au port. Allons, donne-moi tes sequins et ton bras aussi, si tu es fatigué.

—Attends, dit Soranzo d'un air hébété, laisse-moi jeter encore quelques poignées de cesdogesdans ce canal. J'ai découvert que c'était un plaisir très-vif, et c'est quelque chose que de trouver un amusement nouveau.

—Corps du Christ! que je sois damné si j'y consens! s'écria Zuliani; songe qu'une partie de cet or est à moi.

—C'est vrai, dit Orio en lui remettant tout ce qu'il avait sur lui; et, par Dieu! il me prend fantaisie de te lever le pied et de te jeter avec la cargaison dans le canal. Je serai plus sûr de vous voir couler à fond tous les deux.»

Zuliani se prit à rire, et comme ils se remettaient en marche:

«Tu es donc bien sûr de gagner demain, dit-il à son extravagant compagnon, que tu veux tout perdre aujourd'hui?

—Zuliani, répondit Orio après avoir marché quelques instants en silence, tu sauras que je n'aime plus le jeu.

—Qu'aimes-tu donc? la torture?

—Oh! pas davantage! dit Soranzo d'un ton sinistre et avec un affreux sourire; je suis encore plus blasé là-dessus que sur le jeu!

—Par notre sainte mère l'inquisition! tu m'effrayes! Aurais-tu affaire parfois, la nuit, au palais ducal? Les familiers du saint-office t'invitent-ils quelquefois à souper avec le tourmenteur? Es-tu de quelque conspiration ou de quelque secte, ou bien vas-tu voir écorcher de temps en temps pour ton plaisir? Si tu es soupçonné de quoi que ce soit, dis-le-moi, et je te souhaite le bonjour; car je n'aime ni la politique ni la scolastique, et les bas rouges du bourreau sont d'une nuance aiguë qui m'éblouit et m'affecte la vue.

—Tu es un sot, répondit Orio. Le bourreau dont tu parles est un bel esprit mielleux qui fait de fades sonnets. Il en est un qui connaît mieux son affaire, et qui vous écorche un homme bien plus lestement: c'est l'ennui. Le connais-tu?

—Ah! bon! c'est une métaphore. Tu as l'humeur chagrine ce matin: c'est la suite de ton attaque de nerfs. Tu aurais dû boire un grand verre de vin de Kyros pour chasser ces vapeurs.

—Le vin n'a plus de goût, Zuliani, et d'effet encore moins. Le sang de la vigne a gelé dans ses veines, et la terre n'est plus qu'un limon stérile qui n'a même plus la force d'engendrer des poisons.

—Tu parles de la terre comme un vrai Vénitien: la terre est un amas de pierres taillées sur lesquelles il pousse des hommes et des huîtres.

—Et des bavards insipides, reprit Orio en s'arrêtant. J'ai envie de t'assassiner, Zuliani.

—Pourquoi faire? répondit gaiement celui-ci, qui ne soupçonnait pas à quel point Soranzo, rongé par une démence sanguinaire, était capable de se porter à un acte de fureur.

—Pardieu, répondit-il, ce serait pour voir s'il y a du plaisir à tuer un homme sans aucun profit.

—Eh bien! reprit légèrement Zuliani, l'occasion n'y est point, car j'ai de l'or sur moi.

—Il est à moi! dit Soranzo.

—Je n'en sais rien. Tu as jeté ta part dans le canaletto; et quand nous ferons nos comptes tout à l'heure, il se trouvera peut-être que tu me dois. Ainsi ne me tue pas; car ce serait pour me voler, et cela n'aurait rien de neuf.

—Malheur à vous, monsieur, si vous avez l'intention de m'insulter!» s'écria Orio en saisissant son camarade à la gorge avec une fureur subite.

Il ne pouvait croire que Zuliani parlât au hasard et sans intention. Les remords qui le dévoraient lui faisaient voir partout un danger ou un outrage, et dans son égarement il risquait à toute heure de se démasquer lui-même par crainte des autres.

«Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouillé avec le vin, et je tiens à ne pas laisser venir d obstruction dans mon gosier.

—Comme le matin est triste! dit Orio en le lâchant avec indifférence; car il avait si souvent tremblé d'être découvert qu'il était blasé sur le plaisir de se retrouver en sûreté, et ne s'en apercevait même plus. Le soleil est devenu aussi pâle que la lune; depuis quelque temps il ne fait plus chaud en Italie.

—Tu en disais autant l'été dernier en Grèce.

—Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde! Elle est d'un jaune bilieux.

—Eh bien! c'est une diversion à ces lunes de sang contre lesquelles tu déblatérais à Corfou: tu n'es jamais content. Le soleil et la lune ont encouru ta disgrâce; il ne faut s'étonner de rien, puisque tu te refroidis à l'endroit du jeu. Ah ça! dis-moi donc s'il est vrai que tu ne l'aimes plus?

—Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours?

—Et c'est là ce qui t'en dégoûte? Changeons. Moi, je ne fais que perdre, et je suis diablement blasé sur ce plaisir-là.

—Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s'enivre plus, c'est tout un, dit Orio.

—Orio! si tu veux que je te le dise, tu es fou: tu négliges ta maladie.Il faudrait te faire tirer du sang.

—Je n'aime plus le sang, répondit Orio préoccupé.

—Eh! je ne te dis pas d'en boire!» reprit Zuliani impatienté.

Ils arrivèrent en ce moment au palais Soranzo. Leurs gondoles y étaient déjà rendues. Zuliani voulut conduire Orio jusqu'à sa chambre; il pensait qu'il avait la fièvre et craignait qu'il ne tombât dans l'escalier.

«Laisse-moi! va-t-en! dit Orio en l'arrêtant sur le seuil de son appartement. J'ai assez de toi.

—C'est bien réciproque, dit Zuliani en entrant malgré lui. Mais il faut que je me débarrasse de cet or, et que nous fassions notre partage.

—Prends tout! laisse-moi! reprit Soranzo. Épargne-moi la vue de cet or; je le déteste! Je ne sais vraiment plus à quoi cela peut servir!

—Baste! à tout! s'écria Zuliani.

—Si on pouvait acheter seulement le sommeil!» dit Orio d'un ton lugubre.

Et, prenant le bras de son camarade, il le mena jusqu'à un coin de sa chambre où Naam, drapée dans un grand manteau de laine blanche, et couchée sur une peau de panthère, dormait si profondément qu'elle n'avait pas entendu rentrer son maître.

«Regarde! dit Orio à Zuliani.

—Qu'est-ce que cela? reprit l'autre; ton page égyptien? Si c'était une femme, je te l'aurais déjà volée; mais que veux-tu que j'en fasse? Il ne parle pas chrétien, et je vivrais bien mille ans sans pouvoir comprendre un mot de sa langue de réprouvé.

—Regarde, bête brute! dit Orio, regarde ce front calme, cette bouche paisible, cet oeil voilé sous ces longues paupières! Regarde ce que c'est que le sommeil; regarde ce que c'est que le bonheur!

—Bois de l'opium, tu dormiras de même, dit Zuliani.

—J'en boirais en vain, dit Orio. Sais-tu ce qui procure un si profond repos à cet enfant? C'est qu'il n'a jamais possédé une seule pièce d'or.

—Ah! que tu es fade et sentencieux ce matin! dit Zuliani en bâillant. Allons! veux-tu compter? Non? En ce cas, je compte seul, et tu te tiendras pour content quand même je découvrirais que tu as jeté tout ton gain sous le pont desBarcaroles?»

Orio haussa les épaules.

Zuliani compta, et trouva encore pour Soranzo une somme considérable qu'il lui rendit scrupuleusement; puis il se retira en lui souhaitant du repos et lui conseillant la saignée. Orio ne répondit pas; et quand il fut seul, il prit tous les sequins étalés sur la table, et les poussa du pied sous un tapis pour ne pas les voir. La vue de l'or lui causait effectivement une répugnance physique qui allait chaque jour en augmentant, et qui était bien en lui le symptôme d'une de ces affreuses maladies de l'âme qui arrivent à se matérialiser dans leurs effets. La vue de l'or monnayé n'était pas la seule antipathie qui se fût développée en lui; il ne pouvait voir briller l'acier d'une arme quelconque, ou seulement les joyaux d'une femme, sans se retracer, pour ainsi dire oculairement, les atrocités de sa vie d'uscoque. Il cachait ses souffrances, et même il les étouffait complètement quand la nécessité d'agir échauffait son sang appauvri. Il venait de faire, avec Morosini, une nouvelle campagne, cette glorieuse expédition où les navires de Venise plantèrent leur bannière triomphante dans le Pirée. Orio, sentant que toute la considération future de sa vie dépendait de sa conduite en cette circonstance, avait encore fait là des prodiges de valeur; il avait complètement lavé la tache du gouvernement de San-Silvio, et il avait contraint toute l'armée à dire de lui que, s'il était un mauvais administrateur, il était, à coup sûr, un vaillant capitaine et un rude soldat.

Après ce dernier effort, Orio, couronné de succès dans toutes ses entreprises, glorifié de tous, traité comme un fils par l'amiral, délivré de tous ses ennemis, et riche au delà de ses espérances, était rentré dans sa patrie, résolu à n'en plus sortir et à y savourer le fruit de ses terribles oeuvres. Mais la divine justice l'attendait à ce point pour le châtier, en lui ôtant toute l'énergie de son caractère. Au faîte de sa prospérité impie, il était retombé sur lui-même avec accablement, et, à la veille de vivre selon ses rêves, l'agonie s'était emparée de lui. Il avait accompli tout ce que comportaient l'audace et la méchanceté de son organisation; il se disait à lui-même qu'il était un homme fini, et qu'ayant réussi dans des entreprises insensées, il n'avait plus qu'à voir décliner son étoile. C'en était fait; il ne jouissait de rien. Cette puissance de l'argent, cette vie de désordre illimité, cette absence de soins qu'il avait rêvées, cette supériorité de magnificence et de prodigalité sur tous ses pairs, toutes ces vanités honteuses et impudentes, auxquelles il avait immolé une hécatombe à rassasier tout l'enfer, lui apparurent dans toute leur misère; et, du moment qu'il cessa d'être enivré et amusé, il cessa d'être aveuglé sur l'horreur des ses fautes. Elles se dressèrent devant lui, et lui parurent détestables, non pas au point de vue de la morale et de l'honneur, mais à celui du raisonnement et de l'intérêt personnel bien entendu; car Orio entendait par morale les conventions de respect réciproque dictées aux hommes timides par la peur qu'ils ont les uns des autres; par honneur, la niaise vanité des gens qui ne se contentent pas de faire croire à leur vertu, et qui veulent y croire eux-mêmes; enfin, par intérêt personnel bien entendu, la plus grande somme de jouissances dans tous les genres à lui connus: indépendance pour soi, domination sur les autres, triomphe d'audace, de prospérité ou d'habileté sur toutes ces âmes craintives ou jalouses dont le monde lui semblait composé.

On voit que cet homme restreignait les jouissances humaines à toutes celles qui composent leparaître, et, puisque cette manière de s'exprimer est permise en Italie, nous ajouterons que les joies intérieures qui procurent l'êtrelui étaient absolument inconnues. Comme tous les hommes de ce tempérament exceptionnel, il ne soupçonnait même pas l'existence de ces plaisirs intérieurs qu'une conscience pure, une intelligence saine et de nobles instincts assurent aux âmes honnêtes, même au sein des plus grandes infortunes et des plus âpres persécutions. Il avait cru que la société pouvait donner du repos à celui qui la trompe pour l'exploiter. Il ne savait pas qu'elle ne peut l'ôter à l'homme qui la brave pour la servir.

Mais Orio fut puni précisément par où il avait péché. Le monde extérieur, auquel il avait tout sacrifié, s'écroula autour de lui, et toutes les réalités qu'il avait cru saisir s'évanouirent comme des rêves. Il y avait en lui une contradiction trop manifeste. Le mépris des autres, qui était la base de ses idées, ne pouvait pas le conduire à l'estime de soi, puisqu'il avait voulu établir cette propre estime sur celle d'autrui, toujours prête à lui manquer. Il tournait donc dans un cercle vicieux, se frottant les mains d'avoir fait des dupes, et tout aussitôt pâlissant de rencontrer des accusateurs.

C'était cette peur d'être découvert qui, détruisant pour lui toute sécurité, empoisonnant toute jouissance, produisait en lui le même effet que le remords. Le remords suppose toujours un état d'honnêteté antérieur au crime. Orio, n'ayant jamais eu aucun principe de justice, ne connaissait pas le repentir; n'ayant jamais connu d'affection véritable, il n'avait pas davantage de regret. Mais, ayant des passions effrénées et des besoins énormes, il voyait que ses jouissances n'étaient point assurées, puisqu'un seul fil rompu dans toute sa trame pouvait emporter le filet où il enveloppait le monde. Alors il voyait cette foule qu'il avait tant haïe, tant écrasée de son opulence, tant accablée de ses mépris, tant persiflée, tant jouée, tant volée, secouer le charme jeté sur elle, relever la tête, et, se dressant autour de lui comme une hydre, lui rendre dommage pour dommage, mépris pour mépris.

Il n'était pas dans Venise une seule famille de commerçants que l'Uscoque n'eût privé d'un de ses membres ou d'une part petite ou grande de ses biens. C'était merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces désespoirs qui n'osaient s'en prendre à la nonchalance du gouverneur de San-Silvio, et qui, soit considération pour le fils adoptif duPeloponesiaco, soit respect pour les brillants faits d'armes accomplis par lui avant et après sa faute, soit crainte de cette influence qu'assurent toujours les richesses, étouffaient leurs murmures et gardaient un silence prudent. Mais quel serait l'orage, si jamais la vérité triomphait!

A cette idée, un cauchemar terrible s'emparait du coupable. Il voyait le peuple en masse s'armer, pour le lapider, des têtes que son cimeterre avait abattues; des mères furieuses l'écrasaient sous les cadavres sanglants de leurs enfants; des mains avides déchiraient ses flancs et fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les trésors qu'il avait dévorés. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du sépulcre, et dansaient autour de lui avec des rires affreux.

«Tu n'es qu'un menteur et un apostat, lui criait Frémio; c'est moi qui vais hériter de tes biens et de ta gloire.»

«Tu es un scélérat de bas étage, un apprenti grossier, disaient Léontio et Mezzani; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te torturer de nos propres mains.»

Giovanna paraissait à son tour, et lui rendant son poignard émoussé:

«Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer; il est plus faible que celui d'une femme.»

Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et, descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d'Orio à la colonne Léonine. Mais la corde rompait; Orio, retombant sur le pavé, se brisait le crâne, et son lévrier Sirius venait dévorer sa cervelle fumante.

Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces épouvantables visions engendrées par la peur? Orio, voyant que les angoisses du sommeil étaient pires que la réflexion, voulut vivre de manière à retrancher le sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu'il eût toujours devant les yeux la réalité, et qu'il pût affronter à toute heure, par la pensée, les conséquences de ses crimes. Mais sa santé ne put résister à ce régime; sa raison s'ébranla, et les fantômes vinrent l'assiéger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que pendant le sommeil.

A ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut vainement retrouver le repos des nuits. Il était trop tard; son sang était tellement vicié que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l'excitaient; les excitants, loin de l'égayer, augmentaient son accablement. Toujours plongé dans la débauche, il y trouva un profond ennui: c'était, disait-il, un instrument diabolique dont les sons puissants l'avaient souvent étourdi, mais qui désormais jouait tellement faux, qu'il le faisait souffrir davantage. Au milieu de ses soupers splendides, entouré des plus joyeux débauchés et des plus belles courtisanes de l'Italie, son front soucieux ne pouvait s'éclaicir; il restait sombre et abattu à cette heure de crise bachique où les esprits, excités par le vin, se trouvent tous ensemble à l'apogée de leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau étaient trop blasés pour suivre lecrescendocomme les autres.

C'était au matin, lorsque les nerfs détendus et la tête fatiguée de ses compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu'il commençait à ressentir à son tour les effets de l'ivresse. Alors tous ces hommes hébétés devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas, lui faisaient l'effet de bêtes brutes. Il les accablait d'invectives auxquelles ils ne pouvaient plus répondre, et il entrait dans de tels accès de fureur et de haine qu'il était tenté de les empoisonner et de mettre encore une fois le feu à son palais, pour se débarrasser d'eux et de lui-même.

A l'époque où eut lieu la scène du palais Rezzonico que je viens de vous raconter, il avait renoncé à la débauche depuis quelque temps; car son mal empirait tellement qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui à se montrer ivre. Dans ces moments de délire, il avait souvent laissé échapper des exclamations de terreur en voyant reparaître ses fantômes menaçants. Personne n'avait pourtant conçu de soupçons; car plus on croyait à l'amour d'Orio pour Giovanna, mieux on concevait que l'événement tragique auquel elle avait succombé eût laissé en lui des souvenirs terribles, et troublé l'équilibre de ses facultés. On croyait tellement à ses regrets qu'il eût pu s'accuser, devant tout le sénat, de la mort de sa femme et de ses amis sans être cru. On l'eut considéré comme égaré par le désespoir, et on l'eût remis aux mains des médecins. Mais Orio ne comptait plus sur sa fortune, il craignait tout le monde, et lui-même plus que tout le monde. Il était honteux de sa maladie, furieux de son impuissance à la cacher; il rougissait de lui-même depuis que son être physique ne lui tenait plus ce qu'il avait attendu de son calme et de sa force. Il passait des heures entières à s'accabler de ses propres malédictions, à se traiter d'idiot, d'impotent, dedébriset dehaillon; et, ce qu'il y a d'inouï, c'est qu'il ne lui venait pas à l'idée d'accuser son être moral. Il ne croyait point à la céleste origine de son âme. Il avait fait un dieu de son corps, et, depuis que son idole tombait en ruines, il la méprisait et l'accusait de n'être que fange et venin.

La passion qui s'éteignit la dernière (celle qui avait le plus dominé sa vie), ce fut le jeu. La peur amena le dégoût pour celle-là comme pour les autres; car l'ennui et la fatigue des précautions qu'il lui fallait prendre pour s'y livrer étaient arrivés à l'emporter de beaucoup sur le plaisir. Ces précautions étaient de double nature. D'abord les lois qui prohibaient le jeu n'étaient pas tellement tombées en désuétude qu'il n'y fallût apporter une sorte de mystère, ainsi que je l'ai déjà dit. Ensuite Orio, lorsqu'il perdait, et c'étaient les moments où il était le plus stimulé, était forcé de s'arrêter et d'agir prudemment pour ne pas dépasser les limites qu'on attribuait à sa fortune.

Ses grandes richesses ne lui servaient donc pas à son gré: il était forcé de les cacher et de tirer peu à peu de ses caves de quoi soutenir un état de maison dont l'opulence exagérée n'attirât pas les regards de la police. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de dévorer son revenu dans d'obscures orgies et de se ruiner lentement. Or cette manière de jouir de la vie lui était odieuse; il eût voulu tout dépenser en un jour, afin de faire parler de lui comme de l'homme le plus prodigue et le plus désintéressé de l'univers. S'il eût pu satisfaire cette fantaisie et se voir ruiné complètement, sans doute il eût retrouvé son énergie, et ses instincts criminels l'eussent conduit à de nouveaux forfaits pour rétablir sa fortune.

Il s'avisa bien avec le temps qu'il avait fait une folie de revenir à Venise, où, malgré l'impunité accordée à tous les vices, il y avait sur les richesses une surveillance si sévère et si jalouse de la part des Dix. Mais lorsque la pensée lui vint de quitter sa patrie, celle des peines qu'il faudrait prendre et des dangers qu'il faudrait courir pour transporter son trésor dans une autre contrée, et surtout la perte de sa santé, la fin de son énergie, le retinrent, et il se résigna à la triste perspective de vieillir riche et de laisser encore du bien à ses neveux.

Une heure après que Zuliani l'eut quitté, le matin du bal Rezzonico, ayant vainement essayé de reposer quelques instants, il réveilla son valet de chambre et lui ordonna d'aller chercher un médecin, n'importe lequel, attendu, disait-il, qu'ils étaient tous aussi ignorants les uns que les autres. Il méprisait profondément la médecine et les médecins, et Naam éprouva quelque inquiétude en lui voyant prendre une résolution si contraire à ses habitudes et à ses opinions. Elle se tut néanmoins, habituée qu'elle était à accepter aveuglément toutes les fantaisies d'Orio. Le valet de chambre, intelligent, actif et soumis comme les laquais qui volent impunément, amena, en moins d'une demi-heure, messer Barbolamo, le meilleur médecin de Venise.

Messer Barbolamo savait très-bien à quel homme il avait affaire. Il avait assez entendu parler de Soranzo pour s'attendre à toutes les railleries d'un incrédule et à tous les caprices d'un fou. Il se conduisit donc en homme d'esprit plutôt qu'en homme de science. Soranzo l'avait demandé, vaincu par une pusillanimité secrète, un effroi insurmontable de la mort; mais il se recommandait à lui comme les faux esprits forts aux sorciers, l'insulte et le mépris sur les lèvres, la crainte et l'espoir dans le coeur.

Les discours de l'Esculape trompèrent son attente, et, au bout de quelques instants, il l'écouta avec attention.

«Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la thériaque à vos gondoliers et les emplâtres à vos chiens. C'est l'opium qui provoque vos hallucinations, et c'est la diète qui vous ôte le courage. Le régime ne peut agir sur un mourant; car vous êtes mourant. Mais entendons-nous; le physique va mourir si le moral ne se relève: rien n'est plus facile que ce dernier point, si vous croyez au moyen que je vais vous indiquer. Ne changez pas de fond en comble l'habitude de vos pensées, et ne traitez pas votre mal par les contraires. N'éteignez point vos passions, elles seules vous ont fait vivre; c'est parce qu'elles s'affaiblissent que vous mourez: seulement abandonnez celles qui s'en vont d'elles-mêmes, et créez-vous-en de nouvelles. Vous êtes homme de plaisir, et le plaisir est épuisé; faites-vous homme d'étude et de science. Vous êtes incrédule, vous raillez les choses saintes; allez dans les églises et faites l'aumône!»

Ici Soranzo leva les épaules…..

«Un instant! dit le médecin. Je ne prétends pas que vous deveniez savant ni dévot. Vous pourriez être l'un et l'autre, je n'en doute pas, car les hommes de votre tempérament peuvent tout; mais je ne m'intéresse ni à la science ni à la dévotion assez pour vouloir vous prouver leur supériorité sur l'oisiveté et la licence. Je n'entre jamais dans la discussion des choses pour elles-mêmes, je les conseille comme des moyens de distraction, comme mes confrères conseillent l'absinthe et la casse. La vue des livres vous distraira de celle des bouteilles. Vous aurez une magnifique bibliothèque, et votre luxe trouvera là un débouché; vous ne savez pas les délices que peut vous procurer une reliure, et les folies que vous pouvez faire pour une édition de choix. Dans les églises, vous entendrez des cantiques qui vous délasseront les oreilles des chansons licencieuses. Vous y verrez des spectacles non moins profanes et des hommes non moins vaniteux que ceux du monde; vous leur ferez des dons qui vous assureront dans les siècles futurs cette réputation d'homme généreux et prodigue, qui va finir avec vous si vous ne guérissez et ne changez de marotte. Ainsi, soyez votre médecin à vous-même, et avisez-vous de quelque chose dont vous n'ayez jamais eu envie, procurez-vous-le à l'instant. Bientôt une foule de désirs qui sommeillent en vous se réveilleront, et leur satisfaction vous donnera des jouissances inconnues. Ne vous croyez pas usé; vous n'êtes pas seulement fatigué, vous avez encore en vous la force de dépenser vingt existences: c'est à cause de cela que vous vous tuez à n'en dépenser qu'une seule. Le monde finirait s'il ne se renouvelait sans cesse par le changement; l'abattement où vous êtes n'est qu'un excès de vie qui demande à changer d'aliment. Eh bien! à quoi songez-vous? vous n'écoutez pas.

—Je cherche, dit Soranzo tout à fait vaincu par la manière dont l'Esculape entendait les choses, une fantaisie que je n'aie point eue encore. J'ai eu celle des beaux livres, bien que je ne lise jamais, et ma bibliothèque est superbe… Quant aux églises… j'y songerai; mais je voudrais que vous m'aidassiez à trouver quelque jouissance plus neuve, plus éloignée encore de mes frénésies; si je pouvais devenir avare!

—Je vous entends fort bien, répondit Barbolamo frappé de l'air hébété de son malade. Vous allez au fond des choses, et remontez au principe pur de mon raisonnement; car je ne vous offrais qu'une issue nouvelle à vos passions, et vous voulez changer vos passions. Moi, je n'ai rien à dire contre l'avarice; cependant je crains une trop forte réaction dans le saut de cet abîme. Dites-moi, avez-vous été quelquefois amoureux naïvement et sincèrement?

—Jamais! dit Orio, oubliant tout d'un coup, dans son espoir d'être guéri, ce rôle de veuf au désespoir qui protégeait tout le mystère de sa vie.

—Eh bien! dit le médecin, qui ne fut nullement surpris de cette réponse (car il voyait déjà plus avant que la foule dans l'âme sèche et cupide de Soranzo), soyez amoureux. Vous commencerez par ne pas l'être, et par faire comme si vous l'étiez; puis vous vous figurerez que vous l'êtes, et enfin vous le serez. Croyez-moi, les choses se passent ainsi en vertu de lois physiologiques que je vous expliquerai quand vous voudrez.»

Orio voulut connaître ces lois. Le docteur lui fit une dissertation amèrement spirituelle que le patricien ignorant et préoccupé prit au sérieux. Orio se persuada tout ce que voulut son médecin, et celui-ci le quitta, frappé pour la centième fois de sa vie de la faiblesse d'esprit et de l'horreur de la mort que les débauchés cachent sous les dehors et les habitudes d'un mépris insensé de la vie.

Dès le jour même, Orio, roulant dans sa tête les projets les plus déraisonnables et les espérances les plus puériles, se rendit à Saint-Marc à l'heure de la bénédiction. En lui promettant la santé par des moyens aussi simples, en flattant sa vanité par l'éloge de son énergie, le docteur avait prononcé des mots magiques. Soranzo espérait dormir la nuit suivante.

Il écouta les chants sacrés; il examina avec intérêt les pompes religieuses; il admira l'intérieur de la basilique; il s'attacha à n'avoir aucun souvenir du passé, aucune pensée du dehors. Pendant une heure il réussit à vivre tout entier dans l'heure présente. C'était beaucoup pour lui. La nuit n'en fut guère moins affreuse; mais le matin approchait: il se fit une sorte de fête de retourner à Saint-Marc, et, comme les gens en proie aux maladies nerveuses sont quelquefois soulagés d'avance par la confiance qu'ils ont en de certains breuvages, il lui arriva de se trouver bien heureux d'avoir en vue, pour la première fois depuis si longtemps, une occupation agréable, et cette idée le fit dormir tranquillement durant toute une heure.

Le médecin vint, et, s'étant fait rendre compte du résultat de son ordonnance, il dit:

«Vous passerez deux heures aujourd'hui à Saint-Marc, et, la nuit prochaine, vous dormirez deux heures.»

Soranzo le prit au mot, et passa deux heures à l'église. Il était tellement persuadé qu'il dormirait deux heures, que le fait eut lieu. Le médecin s'applaudit d'avoir trouvé un de ces sujets précieux à l'observateur scientifique, auxquels il suffit d'allumer l'imagination pour que les effets désirés se produisent réellement. Il en conclut que le sang d'Orio était bien appauvri, et son âme absolument vide d'idées et de sentiments. Le troisième jour, il lui conseilla de songer à son plus important moyen de salut, à l'amour. Orio, se souvenant de la monstrueuse imprudence qu'il avait commise, se hasarda à dire qu'il avait aimé déjà, désirant bien que le médecin lui prouvât qu'il s'était trompé. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire. Il lui représenta qu'il avait dû ressentir pour la signora Morosini une de ces passions violentes qui dévastent et laissent après elles une funeste lassitude. Il lui conseilla un amour paisible, tendre, ingénu, platonique même, conforme en tous points à celui que ressent un bachelier de dix-sept ans pour une fillette de quinze. Orio le promit.

«C'est pitoyable! dit le docteur en soi-même sur l'escalier, et voilà ces riches et galants patriciens qui nous écrasent!»

Remarquez qu'on n'était pas loin du dix-huitième siècle! Le mot magnétisme n'était pas encore trouvé.

Orio, résolu à être amoureux de la première belle jeune fille qu'il rencontrerait à l'église, entre sur la pointe du pied dans la basilique, le coeur palpitant, non d'amour, mais de cette lâche superstition que son magnétiseur lui avait imposée. Il effleurait légèrement les voiles des vierges agenouillées, et se penchait avec émotion pour voir leurs traits à la dérobée. O vieux Hussein! ô vous tous, farouches Missolonghis! vous eussiez pu venir à Venise dénoncer votre complice; jamais, certes, vous n'eussiez pu reconnaître l'Uscoque dans cette occupation et dans cette attitude.

La première fille que lorgna Soranzo était laide; et, pour nous servir des paroles de J.-J. Rousseau dans le récit de son entrée dans un couvent de filles dont les choeurs l'avaient enthousiasmé—la scène se passe précisément à Venise—:

«La Sofia était louche, la Cattina était boiteuse,» etc.

La quatrième jeune fille qu'Orio regarda était voilée jusqu'au menton; mais au travers de son voile et de sa prière elle vit fort bien le cavalier qui cherchait à la voir; alors, relevant la tête et retroussant son voile, elle lui montra un ovale pâle et sublime, un front de quinze ans, des lèvres que l'indignation fit trembler comme les feuilles d'une rose agitée par la brise, et qui laissèrent tomber ces paroles sévères:

«Vous êtes bien hardi!»

C'était Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison: il y a une destinée!

Orio fut si troublé de l'accord de cette apparition avec celle du bal Rezzonico, si épouvanté de voir des espérances superstitieuses se confondre avec des terreurs de même genre dans un même objet, qu'il ne put trouver une excuse à lui faire. Il se laissa tomber consterné auprès d'elle, et ses genoux amaigris frappèrent le pavé avec bruit; puis il baissa sa tête jusqu'à terre, et approchant ses lèvres du manteau de velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet que les Vénitiens portaient toujours à la ceinture:

«Tuez-moi, vengez-vous!

—Je vous méprise trop pour cela,» dit la belle fille en retirant son manteau avec empressement; et, se levant, elle sortit de l'église.

Mais Orio, qui n'était pas encore si bien converti à l'amour ingénu qu'il ne vît les choses avec le sang-froid d'un roué, remarqua fort bien que ces dernières paroles avaient une expression plus forcée que les premières, et que l'oeil courroucé avait peine à retenir une larme de compassion.

Orio se retira, certain que le sort en était jeté, et qu'il y allait de sa guérison et de sa vie à saisir l'occasion par les cheveux. Il passa toute la nuit à combiner mille plans divers pour s'introduire auprès de la beauté cruelle, et ces rêveries détournèrent les terreurs accoutumées; il était bien un peu troublé par la ressemblance d'Argiria avec Ezzelin, et dans son sommeil du matin il eut des rêves où cette ressemblance amena les quiproquo et les méprises les plus bizarres et les plus pénibles. Il vit plusieurs fois s'opérer la transformation de ces deux personnages l'un dans l'autre. Lorsqu'il tenait la main d'Argiria et penchait sa bouche vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d'Ezzelin; alors il tirait son stylet et livrait un combat furieux à ce spectre. Il finissait par le percer; mais, tandis qu'il le foulait aux pieds, il reconnaissait qu'il s'était trompé et que c'était Argiria qu'il avait poignardée.

L'envie de guérir à tout prix et l'ascendant que Barbolamo exerçait sur lui l'amenèrent avec celui-ci à une expansion téméraire. Il lui raconta ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et à l'église, le ressentiment qu'elle lui témoignait et les angoisses que le regret de n'avoir pu empêcher la perte du noble comte Ezzelin lui causait à lui-même. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien; mais peu à peu, étant devenu par la suite très-assidu auprès de son malade, l'ayant habitué à s'épancher autant qu'il était possible à un homme dans sa position, il s'étonna de voir un tel excès de sensibilité chez un égoïste si complet, et cette anomalie lui fit venir d'étranges soupçons. Mais n'anticipons point sur les événements.

Barbolamo, grand égoïste aussi en fait de science, quoique généreux et loyal citoyen d'ailleurs, était plus désireux d'observer dans son patient les phénomènes d'une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il ne craignit pas de dire à Orio que ses agitations étaient d'un bon augure, et qu'il fallait s'appliquer à poursuivre la conquête de cette fière beauté, précisément parce qu'elle était difficile et entraînerait de nombreuses émotions d'un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit Argiria de sérénades et de romances pendant huit jours.

La sérénade est, il n'en faut pas douter, un grand moyen de succès auprès des femmes d'un goût délicat. A Venise surtout, où l'air, le marbre et l'eau ont une sonorité si pure, la nuit un silence si mystérieux, et le clair de lune de si romanesques beautés, la romance a un langage persuasif, et les instruments des sons passionnés, qui semblent faits exprès pour la flatterie et la séduction. La sérénade est donc le prologue nécessaire de toute déclaration d'amour. La mélodie attendrit le coeur et amollit les sens plongés dans un demi-sommeil. Elle plonge l'âme dans de vagues rêveries, et dispose à la pitié, cette première défaite de l'orgueil qui se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux assoupis des images charmantes; et je tiens d'une femme que je ne veux pas nommer, que l'amant inconnu qui donne la sérénade apparaît toujours, tant que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes.

—Dites donc tout, indiscret conteur! interrompit Beppa. Ajoutez que la dame conseillait à tous les donneurs de sérénades de ne jamais se montrer.»

«Il n'en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur le trottoir de marbre que blanchissait la lune: ne vous étonnez pas d'une si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa.

D'abord la belle Argiria n'était pas riche. Le peu de bien que possédait son frère avait été fort entamé par ses frais d'équipement pour la guerre. Il rapportait une assez jolie part de légitime butin fait par lui sur les Ottomans, et dûment concédé par l'amiral, lorsqu'il trouva la mort aux Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa jeune soeur avec cette fortune; mais elle tomba aux mains des pirates, ainsi que sa galère et tout ce qu'il possédait en propre. La belle Argiria n'eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux mélancoliques.

La signora Memmo, sa tante, la chérissait tendrement; mais elle n'avait à lui laisser en héritage qu'un vaste palais un peu délabré et l'amour de vieux serviteurs, qui par dévouement continuaient à la servir pour de minces honoraires. La tante désirait donc ardemment, comme font toutes les tantes, qu'un noble et riche parti se présentât; et sachant bien que l'incomparable beauté de sa nièce allumerait plus d'une passion, elle la blâmait de vouloir s'enterrer dans la solitude et de tenir toujoursle soleil de ses regardscaché derrière la tendine sombre de son balcon.

A la première sérénade Argiria fondit en larmes.

«Si mon noble frère était vivant, dit-elle, nul ne se permettrait de venir me faire la cour sous les fenêtres avant d'avoir obtenu de ma famille la permission de se présenter. Ce n'est point ainsi qu'on approche d'une maison respectable.»

La signora Antonia trouva cette rigidité exagérée, et, se déclarant compétente sur cette matière, elle refusa d'imposer silence aux concertants. La musique était belle, les instruments de première qualité, et les exécutants choisis dans ce qu'il y avait de mieux à Venise. La dame en conclut que l'amant devait être riche, noble et généreux; deux théorbes et trois violes de moins, elle eût été plus sévère, mais la sérénade était irréprochable et fut écoutée.

Les jours suivants amenèrent un crescendo de joie et d'espoir chez Antonia. Argiria prit patience d'abord, et finit par goûter la musique pour la musique en elle-même. Le matin, il lui arriva quelquefois, en arrangeant ses beaux cheveux bruns devant le miroir, de fredonner à son insu les refrains des amoureuses stances qui l'avaient doucement endormie la veille.

Il y a toute une science dans le programme de la sérénade. Chaque soir doit amener chez le soupirant une nuance nouvelle dans l'expression de son amoureux martyre. Aprèsil timido sospirodoit arriverlo strate funesto. I fieri tormentiviennent ensuite;l'anima disperataamène nécessairement, pour le lendemain,sorte amara. On peut risquer à la cinquième nuit de tutoyer l'objet aimé, et de l'appeleridol mio. On doit nécessairement l'injurier la sixième nuit, et l'appelercrudeleetingrata. Il faudrait être bien maladroit si, à la septième, on ne pouvait hasarder ladolce speranza. Enfin la huitième doit amener une explosion finale, une pressante prière, mettre la belle entre le bonheur et la mort de son amant, obtenir un rendez-vous, ou finir par le renvoi et le payement des musiciens. La huitième symphonie était venue, et, dans le troisième couplet de la romance, le chanteur demandait au nom de l'amant une marque de pitié, un gage d'espoir, un mot ou un signe quelconque qui l'enhardît à se faire connaître. Au moment où la fière Argiria s'éloignait du balcon, d'où, abritée par la tendine, elle avait écoulé la voix, madame Antonia arracha lestement le bouquet que sa nièce avait au sein et le laissa tomber sur le guitariste, en disant d'une voix chevrotante qui, à coup sûr, ne pouvait pas compromettre la jeune fille:

«Avec l'agrément de la tante.»

Une vive curiosité de jeune fille l'emportant chez Argiria sur le pudique dépit que lui causait sa tante, elle revint précipitamment au balcon; et, se penchant sur la rampe de marbre, elle souleva imperceptiblement le rideau de la tendine, juste assez pour voir le cavalier qui ramassait le bouquet. Le chanteur, qui était un musicien de profession, connaissant fort bien les usages, ne s'était pas permis d'y toucher. Il s'était contenté de dire à demi-voix: «Signor!» et de reculer discrètement de deux pas en arrière en ôtant sa toque, tandis que le signor ramassait le gage. En voyant cette grande taille un peu affaissée, mais toujours élégante et vraiment patricienne, se dessiner au clair de la lune, Argiria sentit une sueur froide humecter son front. Un nuage passa devant ses yeux, ses genoux se dérobèrent sous elle. Elle n'eut que le temps de fuir le balcon et d'aller se jeter sur son lit, où elle commença à trembler de tous ses membres et à défaillir. La tante, fort peu effrayée, vint à elle et lui adressa de doux reproches moqueurs sur cet excès de timidité virginale.

«Ne riez pas, ma tante, dit Argiria d'une voix étouffée. Vous ne savez pas ce que vous avez fait! Je suis presque sûre d'avoir reconnu ce dernier des hommes, cet assassin de mon frère, Orio Soranzo!

—Il n'aurait pas cette audace! s'écria la signora Memmo en frémissant à son tour. Courez chercher le bouquet, s'écria-t-elle en s'adressant à la suivante favorite qui assistait à cette scène. Dites qu'on l'a laissé tomber par mégarde, que c'est vous… que c'est le page… qui l'a jeté pour faire une espièglerie… que je suis fort courroucée contre vous… Allez, Pascalina… courez…»

Pascalina courut, mais ce fut en vain; musiciens, amoureux et bouquet, tout avait disparu, et l'ombre incertaine des colonnades, projetée par la lune, jouait seule sur le pavé au gré des nuages capricieux.

Pascalina avait laissé la porte ouverte. Elle fit quelques pas sur la rive, et vit à l'angle du canaletto les gondoles qui s'éloignaient emportant la sérénade. Elle revint sur ses pas, et rentra en fermant la porte avec soin; il était trop tard. Un homme caché derrière les colonnes du portique avait profité du moment: il s'était élancé légèrement dans l'escalier du palais Memmo; et, marchant devant lui, se dirigeant vers la faible lueur qui s'échappait d'une porte entr'ouverte, il avait audacieusement pénétré dans l'appartement d'Argiria. Lorsque Pascalina y rentra, elle trouva sa jeune maîtresse évanouie dans les bras de la tante, et le donneur d'aubades à genoux devant elle.

Vous conviendrez que le moment était mal choisi pour s'évanouir, et vous en conclurez avec moi que la belle Argiria avait eu grand tort d'écouter les huit sérénades. L'effroi avait remplacé la colère, et Orio ne s'y trompait nullement, quoiqu'il feignît d'y croire.

«Madame, dit-il en se prosternant et en présentant le bouquet à la signora Memmo avant qu'elle eût eu la présence d'esprit de lui adresser la parole, je vois bien que votre seigneurie s'est trompée en m'accordant cette faveur insigne. Je ne l'espérais pas, et le musicien qui s'est permis de vous adresser des vers si audacieux n'y était point autorisé par moi. Mon amour n'eût jamais été hardi à ce point, et je ne suis pas venu implorer ici de la bienveillance, mais de la pitié. Vous voyez en moi un homme trop humilié pour se permettre jamais autre chose que d'élever autour de votre demeure des plaintes et des gémissements. Que vous connaissiez ma douleur, que vous fussiez bien sûre que, loin d'insulter à la vôtre, je la ressentais plus profondément encore que vous-même, c'est tout ce que je voulais. Voyez mon humilité et mon respect! Je vous rapporte ce gage précieux que j'aurais voulu conquérir au prix de tout mon sang, mais que je ne veux pas dérober.»

Ce discours hypocrite toucha profondément la bonne Memmo. C'était une femme de moeurs douces et d'un coeur trop candide pour se méfier d'une protestation si touchante.

«Seigneur Soranzo, répondit-elle, j'aurais peut-être de graves reproches à vous faire si je ne voyais aujourd'hui pour la troisième fois combien votre repentir est sincère et profond. Je n'aurai donc plus le courage de vous accuser intérieurement, et je vous promets de garder désormais, avec moins d'effort que je ne l'ai fait jusqu'ici, le silence que les convenances m'imposent. Je vous remercie de cette démarche, ajouta-t-elle en rendant le bouquet à sa nièce; et, si je vous supplie de ne plus reparaître ici ni autour de ma maison, c'est en vue de notre réputation, et non plus, je vous le jure, en raison d'aucun ressentiment personnel.»

Malgré sa défaillance, Argiria avait tout entendu. Elle fit un grand effort pour retrouver le courage de parler à son tour, et soulevant sa belle tête pâle du sein de sa tante:

«Faites comprendre aussi à messer Soranzo, ma chère tante, dit-elle, qu'il ne doit jamais ni nous adresser la parole ni seulement nous saluer en quelque lieu qu'il nous rencontre. Si son respect et sa douleur sont sincères, il ne voudra pas présenter davantage à nos regards des traits qui nous retracent si vivement le souvenir de notre infortune.

—Je ne demande qu'une seule grâce avant de me soumettre à cet arrêt de mort, dit Orio: c'est que ma défense soit entendue et ma conduite jugée. Je sens que ce n'est point ici le lieu ni le moment d'entamer cette explication; mais je ne me relèverai point que la signora Memmo ne m'ait accordé la permission de me présenter devant elle dans son salon, à l'heure qu'elle me désignera, demain ou le jour suivant, afin qu'à deux genoux, comme aujourd'hui, je demande grâce pour les larmes que j'ai fait couler; mais qu'ensuite, la main sur la poitrine et debout, ainsi qu'il convient à un homme, je me disculpe de ce qu'il peut y avoir d'injuste ou d'exagéré dans les accusations portées contre moi.

—De telles explications seraient douloureuses pour nous, dit Argiria avec fermeté, et inutiles pour votre seigneurie. La réponse loyale et généreuse que ma noble tante vient de vous faire doit, je pense, suffire à votre susceptibilité et satisfaire à toute exigence.»

Orio insista avec tant d'esprit et de persuasion, que la tante céda, et lui permit de se présenter le lendemain dans la journée.

«Vous trouverez bon, seigneur, dit Argiria, pour repousser la part de reconnaissance qu'il lui adressait, que je n'assiste point à cette conférence. Tout ce que je puis faire, c'est de ne jamais prononcer votre nom; mais il est au-dessus de mes forces de revoir une fois de plus votre visage.»


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