Sans doute, ma promenade de la veille, dans la neige, fut-elle l’occasion d’une rechute, car mes souvenirs s’arrêtent là, s’oblitèrent tout à fait. Je ne me rappelle qu’une station immobile, au fond de l’ombre la plus dense, sans nulle aventure, sans figure penchée sur moi, sans paysage visible et surtout sans couleurs. La nuit, une nuit bien close, bien calfeutrée…
C’est une rechute, assurément, et fort sérieuse, mais où l’instant vécu, l’instant souffert ne comptent pas tout seuls. Je ne sais pourquoi les événements qui suivent mon internement dans cette geôle privée de lumière ne se bousculent pas comme ils avaient l’habitude de faire auparavant. Ils se succèdent de façon plus normale et certains se placent même dans le passé, prenant figure de souvenirs, au lieu qu’il y a peu de temps, (hier ? ce matin ?) le présent seul me décrivait ma vie entière, un présent encombré, chargé de retouches, de ratures, de notes, de reprises, où le flacon monumental, le nez au lorgnon, les gentianes, le cheval emballé, les traces de sang sur la neige, se trouvaient sur le même plan, se pénétraient, sans que j’eusse la moindre envie de débrouiller tout cela, ni la notion qu’il pût en être autrement.
Voici que, pour la première fois, je puis distinguer aujourd’hui d’hier. A vrai dire, demain me paraît encore chargé de suppositions fort obscures en lesquelles j’ai peur de m’aventurer, mais demain ne m’occupe guère. Je me repose dans le temps présent, sur quelques heures d’un passé immédiat où je souffrais moins, me semble-t-il… L’espoir de ne plus souffrir du tout est absurde. Je l’écarte aussitôt, pour comparer le mauvais et le pire.
Apprenez donc que je viens, en ouvrant les yeux, de voir un grand paysage ou, plus exactement, quatre paysages mal conjugués mais d’un ensemble harmonieux. Je les reconnais, je les considère avec plaisir, je m’y promène en quelque sorte. Ils sont d’ailleurs séparés les uns des autres comme le seraient les aspects des quatre points cardinaux regardés par quatre fenêtres étroites et hautes. Je ne fais aucun mouvement du corps pour les voir, je ne bouge même pas la tête ; il me suffit de pencher mon regard vers la droite ou la gauche et de bien me souvenir. En quelques instants, je m’y retrouve. Maintenant, je sais en quel lieu du monde je me place.
Combien d’heures me suis-je assis au bord de ce fleuve jaune aux lourdes eaux ! Des verdures basses descendent jusqu’à la rive envasée, mais au delà, on n’aperçoit que cette liquide étendue que rien ne vient interrompre jusqu’à l’horizon. Tout à droite, une jonque apporte sa note pittoresque. N’est-elle pas, cependant, d’un dessin trop précis ? Les eaux bourbeuses, le ciel bas, de couleur beige, sont bien placés aux plans qui leur conviennent, mais la jonque me paraît avancer un peu plus qu’il ne faut, à cause peut-être des détails de sa voilure et des cordages…
Passons…
Ce bosquet de bambous est tout près de moi. Ah ! j’entends la brise dans ses feuilles qui, vers le haut, semblent divisées. A la base, on devine le bec d’un canard sauvage réfugié dans l’herbe et d’autres taches, plus petites, se placent adroitement, avec assez de goût, en somme, pour amuser le regard : une libellule s’agrippe à l’extrême bout d’une branche, un papillon volant, de couleur crème, piqueté d’orange, tend ses pattes pour se poser, et la gerbe de fleurs d’un arbuste voisin, aux corolles violet sombre, se détache de façon heureuse contre le vert pâle du bambou…
Passons…
Ici, je vois une masure assez ruineuse. La porte et le seuil sont d’un curieux dessin. Je n’en dirais pas autant du toit. Certes, il est en mauvais état, mais la poutre principale qui le soutient paraît d’une bien singulière perspective. Pourquoi ? Sans doute, parce que ce paon qui fait la roue appelle d’abord et retient l’attention. La délicatesse des teintes, ce vert et ce bleu qui voisinent luxueusement désintéressent de la masure qui demandait à être consolidée ou, plutôt, vue de façon plus juste, quand bien même la queue déployée du paon semblerait moins attrayante…
Passons…
Et cette cascade, admirée de tout près et d’en bas…
Quelle idée de se poster ainsi ! Le vent souffle, disais-je ; les gouttes viendront donc pleuvoir alentour et tremper le spectateur de la merveille. Que voulez-vous ! cette ruée d’eau claire, issue de la fente d’un rocher et bordée d’abord de mousses sombres, a trop d’éclat. On ne se lasse pas de contempler sa courbe, sa légèreté, les vapeurs qui l’environnent et la dalle noire contre laquelle rejaillit le fuseau liquide, pour s’épanouir en fleur transparente, en corolle de cristal dont les volutes décoratives, difficiles à saisir, ont de subtiles courbes, floues et précises à la fois, d’un charme vraiment chinois…
Passons…
Non ! non ! pour l’amour de Dieu ! ne passons pas !
Qu’importent ces décors, ce fleuve, ce bosquet, cette masure, ces ondes qui tombent en beauté ! Je me trouve au fond de la Chine ! Je suis jeune, je m’amuse et, surtout, je connais enfin mon métier !
C’est moi qui donne ses tons de pourpre au ciel du crépuscule. C’est moi qui teins de bleu le lac dormant. C’est moi qui rends les arbres verts, au printemps, qui les roussis, quand l’automne commence, et qui les dénude, en hiver. C’est moi qui badigeonne d’un même ton les vastes champs de riz et qui, d’un rouge vif, colore le bec de l’oiseau qui m’apparut, il y a quelques jours. C’est moi qui salis l’eau du fleuve et renouvelle les tons des ruisseaux. C’est moi… Non… j’exagère un peu : plus simplement, je suis peintre.
J’ai tâché de peindre cela qui plaisait à mes yeux, qui leur procurait du bonheur, qui faisait naître en moi l’ambition de me l’approprier, qui souvent se composait non sans quelque peine et m’incitait à rêver diversement. Il me fallait éviter à tout prix d’imiter, de rappeler de trop près les vieilles peintures chinoises que je dénichais parfois dans l’arrière-boutique des brocanteurs. Voir par moi-même, réaliser ma vision pour d’autres que pour moi, donner du spectacle offert une interprétation vraiment personnelle, tout en retenant avec soin l’influence de cet arome exotique, parfois enivrant, qui me forçait à comprendre la nature autrement que je n’eusse fait les roches, les forêts et la mer de mon pays de Provence ; en exprimer, pour ainsi dire, la magie par de nouvelles couleurs, des traits et des arabesques nouveaux… Voilà quel était mon seul désir.
Quelqu’un vient vers moi : un vieillard à longue barbe blanche, coiffé d’une calotte de bure, vêtu de façon paysanne, presque à la mode du pays. Je me lève de mon X et vais au-devant de lui la main tendue.
« Salut, Père Morbègue ! Vous prédisiez juste. La lumière est bonne, ce matin : j’ai pu travailler.
— Bonjour, monsieur Michel. Encore à peindre ! Vous finirez par user tous nos paysages ! »
Le père Morbègue a dit : « Bonjour, monsieur Michel ! » Je me nomme donc Michel… oui : Michel Duroy.
Ah ! je sais maintenant, pourquoi je me trouve en Chine ! Non seulement je vois les paysages qui me sont familiers, je les admire et m’y promène, mais je vois ma propre personne ; je puis la nommer librement !